‹ Contes de La FontaineChapitre 22 sur 93 · CONSTANCE · texte numérisé non relu

CONSTANCE

Délacez-moi, de grâce.

CAMILLE

Je ne saurois ; il fait froid; je suis nu; Délacez-vous. Notre amante ayant vu,

Près du chevet, un poignard dans sa gaine,

Le prend, le tire, et coupe ses habits,

Corps piqué d’or, garnitures de prix, Ajustements de Princesse et de Reine;

Ce que les gens en deux mois à grand’peine Avoient brodé périt en un moment,

Sans regretter ni plaindre aucunement Ce que le sexe aime plus que sa vie.

Femmes de France, en feriez-vous autant?

LA COURTISANE

Je crois que non; j’en suis sûr, et partant Cela fut beau sans cloute en Italie.

La pauvre amante approche en tapinois,

Croyant tout fait, et que pour cette fois Aucun bizarre et nouveau stratagème Ne viendroit plus son aise reculer.

Camille dit : C’est trop dissimuler;

Femme qui vient se produire elle-même N’aura jamais de place à mes côtés :

Si bon vous semble, allez vous mettre aux pies. Ce fut bien là qu’une douleur extrême Saisit la belle ; et si lors, par hasard,

Elle avoit eu dans ses mains le poignard,

C’en étoit fait, elle eût de part en part Percé son cœur. Toutefois l’espérance Ne mourut pas encor dans son esprit.

Camille étoit trop connu de Constance :

Et que ce fût tout de bon qu’il eût dit Chose si dure, et pleine d’insolence,

Lui qui s’étoit jusques-là comporté En homme doux, civil, et sans fierté,

Cela sembloit contre toute apparence.

Elle va donc en travers se placer

Aux pieds du sire, et d’abord les lui baise,

AMOUREUSE

Mais point trop fort, de peur de le blesser.

On peut juger si Camille étoit aise.

Quelle victoire ! Avoir mis à ce point Une beauté si superbe et si fiere !

Une beauté; je ne la décris point,

Il me faudroit une semaine entière :

On ne pouvoit reprocher seulement Que la pâleur à cet objet charmant;

Pâleur encor dont la cause étoit telle Qu elle donnoit du lustre à notre belle. Camille donc s’étend, et, sur un sein Pour qui l’ivoire auroit eu de l’envie,

Pose ses pieds, et sans cérémonie Il s’accommode, et se fait un coussin ;

Puis feint qu’il cede aux charmes de Morphée. Par les sanglots notre amante étouffée Lâche la bonde aux pleurs cette lois-là.

Ce fut la fin. Camille l’appela

D’un ton de voix qui plut fort à la belle :

Je suis content, dit-il, de votre amour;

Venez, venez, Constance ; c’est mon tour.

Elle se glisse, et lui, s’approchant d’elle : M’avez-vous cru si dur et si brutal Que d’avoir fait tout de bon le sévere ?

LA, COURTISANE

Dit-il d’abord ; vous me connoissez mal :

Je vous voulois donner lieu de me plaire.

Or bien je sais le fond de votre cœur;

Je suis content, satisfait, plein de joie,

Comblé d’amour : et que votre rigueur,

Si bon lui semble, à son tour se déploie ;

Elle le peut ; usez-en librement.

Je me déclare aujourd’hui votre amant,

Et votre époux ; et ne sais nulle Dame,

De quelque rang et beauté que ce soit,

Qui vous valût pour maîtresse et pour femme;

Car le passé rappeler ne se doit

Entre nous deux. Une chose ai-je à dire;

C’est qu’en secret il nous faut marier.

11 n’est besoin de vous spécifier Pour quel sujet : cela vous doit suffire.

Même il est mieux de cette facon-là ;

Un tel hymen à des amours ressemble :

On est époux et galant tout ensemble.

L’histoire dit que le drôle ajouta :

Voulez-vous pas, en attendant le Prêtre,

A votre amant vous fier aujourd’hui ?

Vous le pouvez, je vous réponds de lui ;

Son cœur n’est pas d’un perfide et d’un traître.

AMOUREUSE

ll9

A tout cela Constance ne dit rien :

C’étoit tout dire ; il le reconnut bien,

N’étant novice en semblables affaires.

Quant au surplus, ce sont de tels mystères Qu’il n’est besoin d’en faire le récit.

Voilà comment Constance réussit.

Or faites-en, Nymphes, votre profit.

Amour en a dans son Académie,

Si l’on vouloit venir à l’examen,

Que jûiimerois, pour un pareil hymen, Mieux que mainte autre à qui l’on se marie. Femme qui n’a filé toute sa vie Tâche à passer bien des choses sans bruit : Témoin Constance, et tout ce qui s’ensuit, Noviciat d’épreuves un peu dures.

Elle en reçut abondamment le fruit ;

Nonnes je sais qui voudroient, chaque nuit, En faire un tel, à toutes aventures.

Ce que possible on 11e croira pas vrai,

C’est que Camille, en caressant la belle,

Des dons d’amour lui fît goûter l’essai. L’essai ? Je faux : Constance en étoit-elle Aux éléments ? Oui, Constance en étoit

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