‹ Contes de La FontaineChapitre 36 sur 93 · Le Cas cle conscience · texte numérisé non relu

Le Cas cle conscience

Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.

LE CAS DE CONSCIENCE

Les gens du Pays des Fables Donnent ordinairement Noms et titres agréables Assez libéralement ;

Cela ne leur coûte guere :

Tout leur est Nymphe ou Bergère, Et Déesse bien souvent.

Horace n’y faisoit faute :

Si la servante de Pilote Au lit de notre homme alloit, C’étoit aussitôt llie ;

C’étoit la Nymphe Egérie ;

C’étoit tout ce qu’on vouloit.

Dieu, par sa bonté profonde,

Un beau jour mit dans le Monde Apollon son serviteur,

i 56 LE CAS DE CONSCIENCE

Et l’y mit justement comme Adam le nomenclateur,

Lui disant : Te voilà ; nomme.

Suivant cette antique loi,

Nous sommes parrains du Roi.

De ce privilège insigne,

Moi, faiseur de vers indigne,

Je pourrois user aussi Dans les Contes que voici,

Et, s’il me plaisoit de dire,

Au lieu d’Anne, Silvanire,

Et, pour Messire Thomas,

Le grand Druide Adamas,

Me mettroit-on à l’amende ?

Non ; mais, tout considéré,

Le présent Conte demande Qu’on dise Anne et le Curé.

Anne, puisqu’ainsi va, passoit dans son vill Pour la perle et le parangon.

Etant un jour près d’un rivage, Elle vit un jeune garçon Se ba igner nud. La fillette étoit drue, Honnête toutefois ; l’objet plut à sa vue.

LE CAS DE CONSCIENCE i57

Nuis défauts ue pouvoient être au gars reprochés; Puis, dès auparavant aimé de la bergere,

Quand il en auroit eu, l'Amour les eût cachés; Jamais tailleur n’en sut, mieux que lui, la maniéré. Anne ne craignoit rien; des saules la couvroient Comme eut fait une jalousie :

Cà et là ses regards en liberté couroient

Où les portoit leur fantaisie ;

Cà et là, c'est-à-dire aux différents attraits

Du garçon au corps jeune et frais,

Blanc, poli, bien formé, de taille haute et droite, Digne enfin des regards d’Annette.

D’abord une honte secrete La fit quatre pas reculer ;

L’Amour, huit autres avancer.

Le scrupule survint, et pensa tout gâter ;

Anne avoit bonne conscience ;

Mais comment s’abstenir? Est-il quelque défense Qui Lemporte sur le désir,

Quand le hasard fait naître un sujet de plaisir ?

La belle à celui-ci fit quelque résistance :

A la fin, ne comprenant pas Comme on peut pécher de cent pas,

Elle s’assit sur l’herbe ; et, très frot attentive,

LE CAS DE CONSCIENCE

Annette la contemplative

Regarda de son mieux. Quelqu’un n’a-t-il point vu Comme on dessine sur nature ?

On vous campe une créature,

Une Eve, ou quelque Adam, j’entends un objet nu; Puis force gens, assis comme notre bergere,

Font un crayon conforme à cet original.

Au fond de sa mémoire Anne en sut fort bien faire Un qui ne ressembloit pas mal.

Elle y seroit encor si Guillot, c’est le sire,

Ne fût sorti de l’eau. La belle se retire A propos; l’ennemi n’étoit plus qu’à vingt pas,

Plus fort qu’à l’ordinaire ; et c’eût été grand cas Qu après de semblables idées Amour en fût demeuré là :

11 comptoit pour siennes déjà Les faveurs qu’Anne avoit gardées.

Qui ne s’y fût trompé ? Plus je songe à cela,

Moins je le puis comprendre. Anne la scrupuleuse N’osa, quoi qu’il en soit, le garçon régaler,

Ne laissant pas pourtant de récapituler

Les points qui la rendoient encor toute honteuse.

Pâques vint, et ce fut un nouvel embarras.

Anne, faisant passer ses péchés en revue,

LE CAS DE CONSCIENCE

Comme un passe-volant mit en un coin ce cas,

M ais la chose fut apperçue.

Le curé Messire Thomas Sut relever le fait, et, comme I on peut croire,

En Confesseur exact il lit conter fliistoire,

Et circonstanciel' le tout fort amplement,

Pour en connoître l’importance,

Puis faire aucunement cadrer la pénitence,

Chose où ne doit errer un Confesseur prudent.

Celui-ci mal-mena la belle :

Être dans ses regards à lel point sensuelle !

C’est, dit-il, un très grand péché;

Autant vaut l’avoir vu que de l’avoir touché. Cependant la peine imposée Fut à souffrir assez aisée.

Je n’en parlerai point|; seulement on saura Que Messieurs les Curés, en tous ces cantons-là, Ainsi qu’au notre, avoient des dévots et dévotes, Qui, pour l’examen de leurs fautes,

Leur payoient un tribut, qui plus, qui moins, selon Que le compte à rendre étoit long.

Du tribut de cet an Anne étant soucieuse,

Arrive que Guillot pêche un brochet fort grand ; Tout aussitôt le jeune amant

160 LE C VS DE CONSCIENCE

Le donne à sa maîtresse; elle, toute joyeuse,

Le va porter du même pas Au curé Messire Thomas.

Il reçoit le présent, il l’admire; et le drôle D’un petit coup sur l épaule La lillette régala,

Lui sourit, lui dit : Voilà M on fait, joignant à cela D’autres petites affaires.

C étoit jour de Calende ( ' ), et nombre de confrères Dévoient dîner chez lui. Voulez-vous doublement M’obliger? dit-il à la belle;

Accommodez chez vous ce poisson promptement, Puis l’apportez incontinent :

Ma Servante est un peu nouvelle.

Anne court ; et voilà les Prêtres arrivés.

Grand bruit, gra nde cohue : en cave on se transporte Aucuns des vins sont approuvés;

Chacun en raisonne à sa sorte.

On met sur table ; et le Doyen Prend place, en saluant toute la compagnie.

(i j C’est un jour où les Curés du Diocese s’assemblent, pour parler des affaires communes, eliez quelqu’un d’eux, qui leur donne à dîner ordinairement; et cela se fait tous les mois. ( Note de La Fontaine. J

LE CAS DE CONSCIENCE

Raconter leurs propos seroit chose infinie;

Puis le lecteur s’en doute bien.

On permuta cent fois, sans permuter pas une.

Santés, Dieu sait combien! Chacun à sa chacune But en faisant de l’œil : nul scandale. On servit Potage, menus mets, et même jusqu’au fruit,

Sans que le brochet vînt ; tout le dîner s’aeheve Sans brochet, pas un brin. Guillot, sachant ce don, L’avoit fait rétracter pour plus d’une raison.

Légère de brochet la troupe enfin se leve.

Qui fut bien étonné ? Qu’on le juge : il alla Dire ceci, dire cela,

A Madame Anne, le jour même ;

L’appela cent fois sotte, et, dans sa rage extrême,

Lui pensa reprocher l’aventure du bain.

Traiter votre Curé, dit-il, comme un coquin!

Pour qui nous prenez-vous ? Pasteurs, sont-ce canailles ? Alors, par droit de représai lies,

Anne dit au Prêtre outragé :

Autant vaut l’avoir vu que de l’avoir mangé.

lï.

J'r'aqoruzrd. znv . 2 ? Zfa/'tial sc.

Page 1