‹ Contes de La FontaineChapitre 37 sur 93 · LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE · texte numérisé non relu

LE DIABLE DE PAPEFIGUIERE

Maître François dit que Papimanie Est un pays où les gens sont heureux :

Le vrai dormir ne fut fait que pour eux ; Nous n’en avons ici que la copie,

Et, par Saint Jean, si Dieu me prête vie, Je le verrai ce pays où l’on dort.

On y fait plus, on n’y fait nulle chose : C’est un emploi que je recherche encor. Ajoutez-y quelque petite dose D’amour honnête, et puis me voilà fort. Tout au rebours, il est une Province Où les gens sont haïs, maudits de Dieu : On les connoit à leur visage mince ;

Le long dormir est exclus de ce lieu.

Partant, lecteurs, si quelqu’un se présente A vos regards, ayant face riante,

LE DIABLE

Couleur vermeille et visage replet,

Taille 11011 pas de quelque mingrelet,

Dire pourrez, sans que Ton vous condamne : Cettui me semble, à le voir, Papimane.

Si, d’autre part, celui que vous verrez N’a l’oeil riant, le corps rond, le teint frais, Sans hésiter qualifiez cet homme Papefiguier. Papefigue se nomme L’Isle et Province où les gens autrefois Firent la figue au portrait du Saint-Pere : Punis en sont, rien chez eux ne prospéré ; Ainsi nous l’a conté Maître François.

L’Isle fut lors donnée en apanage A Lucifer; c’est sa maison des champs.

On voit courir par tout cet héritage Ses Commensaux, rudes à pauvres gens, Peuple ayant queue, ayant cornes et griffes, Si maints tableaux ne sont point apocryphes. Avilit un jour qu’un de ces beaux Messieurs Vit un Manant rusé, des plus trompeurs, Verser un champ dans l’Isle dessusdite.

Bien paroissoit la terre être maudite,

Car le Manant avec peine et sueur La retournoit et faisoit son labeur.

DE PAPEF1GUIEHE

Survient un Diable, à titre de Seigneur;

Ce Diable étoit des gens de l’Evangile,

Simple, ignorant, à tromper très facile,

Bon Gentilhomme, et qui, dans son courroux, N’avoit encor tonné que sur les choux ;

Plus ne savoit apporter de dommage :

Vilain, dit-il, vaquer à nul ouvrage N’est mon talent; je suis un Diable issu De n obi e race, et qui n’a jamais su Se tourmenter ainsi que font les autres.

Tu sais, Vilain, que tous ces champs sont nôtres ; Ils sont à nous dévolus par l’Edit Qui mit jadis cette ïsle en interdit;

Vous y vivez dessous notre police :

Partant, Vilain, je puis avec justice M’attribuer tout le fruit de ce champ ;

Mais je suis bon, et veux que dans un an Nous partagions sans noise et sans querelle. Quel grain veux-tu répandre dans ces lieux ?

Le Manant dit : Monseigneur, pour le mieux,

Je crois qu’il faut les couvrir de touzelle,

Car c’est un grain qui vient fort aisément.

— Je ne commis ce grain-là nullement,

Dit le Lutin. Comment dis-tu?... Touzelle?...

LE DIABLE

Mémoire n’ai d’aucun grain qui s’appelle De cette sorte : or emplis-en ce lieu : Touzelle soit, touzelle, de par Dieu!

J’en suis content. Fais donc vite, et travaille ; Manant, travaille, et travaille, Vilain : Travailler est le fait de la canaille ;

Ne t’attends pas que je t’aide un seul brin,

Ni que par moi ton labeur se consomme :

Je t’ai jà dit que j’étois Gentilhomme,

Né pour cliommer, et pour 11e rien savoir. Voici comment ira notre partage :

Deux lots seront, dont l’un, c’est à savoir Ce qui hors terre et dessus l’héritage Aura poussé, demeurera pour toi ;

L’autre dans terre est réservé pour moi. L’août arrivé, la touzelle est sciée,

Et tout d’un temps sa racine arrachée,

Pour satisfaire au lot du Diableteau.

Il y erovoit la semence attachée,

Et que l’épi, non plus que le tuyau,

N’étoit qu’une herbe inutile et séchée.

Le Laboureur vous la serra très bien.

L’autre au marché porta son chaume vendre. O11 le hua, pas un n’en offrit rien :

DE PAPEFIGU1ERE

Le pauvre Diable étoit prêt à se pendre.

11 s’en alla chez son co-partageant :

Le drôle avoit la touzelle vendue,

Pour le plus sûr, en gerbe, et non battue,

Ne manquant pas de bien cacher l’argent. Bien le cacha; le Diable en fut la dupe. Coquin, dit-il, tu m’as joué d’un tour;

C’est ton métier : je suis Diable de Cour, Qui, comme vous, à tromper ne m’occupe. Quel grain veux-tu semer pour l’an prochain Le manant dit : Je crois qu’au lieu de grain Planter me faut ou navets ou carottes;

Vous en aurez, Monseigneur, pleines hottes, Si mieux n’aimez raves dans la saison.

— Raves, navets, carottes, tout est bon,

Dit le Lutin : mon lot sera hors terre;

Le tien dedans, ^e ne veux point de guerre Avecque toi, si tu ne m’y contrains ;

Je vais tenter quelques jeunes Nonnains. L’auteur ne dit ce que firent les Nonnes.

Le temps venu de recueillir encor,

Le Manant prend raves belles et bonnes; Feuilles sans plus tombent pour tout trésor Au Diableteau, qui, l’épaule chargée,

LE DIABLE

Court au marché. Grande fut la risée ; Chacun lui dit son mot cette fois-la : Monsieur le Diable, où croît cette denrée ? Où mettrez-vous ce qu'on en donnera ?

Plein de courroux, et vuide de pécune, Léger d’argent, et chargé de rancune, l! va trouver le Manant, qui rioit A\ ec sa femme, et se solacioit.

Ah! par la mort! par la sang! par la tête ! Dit le Démon, il le paira, parbieu !

Vous voici donc, Phli pot, la bonne bête! Cà, ca, galons-le en enfant de bon lieu. Mais il vaut mieux remettre la partie ;

.l’ai sur les bras une Dame jolie A qui je dois faire franchir le pas.

L!le le veut, et puis ne le veut pas. L’époux n’aura dedans la Confrérie Sitôt un pied qu’à vous je reviendrai, Maître Phlipot, et tant vous galerai Que ne jouerez ces tours de votre vie.

A coups de griffe il faut que nous voyions Lequel aura de nous deux belle amie,

Et j ouira du fruit de ces sillons.

Prendre pourrois d’autorité suprême

DE PAPEFIGUIERE

Touzelle et grain, champ et rave, enfin tout; M ais je les veux avoir par le bon bout. N’espérez plus user de stratagème.

Dans huit jours d’hui je suis à vous, Phlipot; Et touchez là, ceci sera mon arme.

Le Villa geois, étourdi du vacarme,

Au Farfadet ne put répondre un mot.

Perrette en rit : c’éloit sa ménagère,

Bonne galante en toutes les façons,

Et qui sut plus ([ue garder les moutons,

Tant qu’elle fut en âge de bergere.

Elle lui dit : Phlipot, ne pleure point;

Je veux d’ici renvoyer de tout point Ce Diableteau : c’est un jeune Novice Qui n’a rien vu ; je t’en tirerai hors :

Mon petit doigt sauroit plus de malice,

Si je voulois, que n’en sait tout son corps.

Le jour venu, Phlipot, qui n’étoit brave,

Se va cacher, non point dans une cave,

Trop bien va-t-il se plonger tout entier Dans un profond et large bénitier.

Aucun Démon n’eût su par où le prendre, Tant fût subtil ; car d’étoles, dit-on,

Il s’affubla le chef pour s’en défendre,

LE DIABLE

S’étant plongé dans l’eau jusqu’au menton.

Or le laissons, il n’en viendra pas faute.

Tout le Clergé chante autour, à voix haute :

« Vade rétro ». Perrette cependant Est au logis le Lutin attendant.

Le Lutin vient; Perrette, échevelée,

Sort et se plaint de Phlipot, en criant :

Ah ! le bourreau ! le traître ! le méchant !

Il m’a perdue, il m’a toute affolée !

Au nom de Dieu ! Monseigneur, sauvez-vous ; A coups de griffe, il m’a dit en courroux Qu’il se devoit contre votre Excellence Battre tantôt, et battre à toute outrance.

Pour s’éprouver le perfide m’a fait Cette balafre. A ces mots au Folet Elle fait voir... Et quoi? Chose terrible.

Le Diable en eut une peur tant horrible Qu’il se signa, pensa presque tomber :

One n’a voit vu, ne lu, n’ouï conter Que coups de griffe eussent semblable forme. Bref, aussitôt qu’il apperçut l’énorme Solution de continuité,

11 demeura si fort épouvanté

Qu’il prit la luite, et laissa là Perrette.

DE PAPEFIGUIERE

Tous les voisins chommerent la De ce Démon ; le Clergé ne fut Des plus tardifs à prendre part

défaite

pas

au cas.

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(Si. — Féronde.

Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.

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