FÉRONDE
On le croit mort; on l’enterre; l’on chante.
Il est surpris de voir, à son réveil,
Autour de lui gens d’étrange maniéré ;
Car il étoit au large dans sa biere,
Et se pouvoit lever de ce tombeau Qui conduisoit en un profond caveau.
D’abord la peur se saisit de notre homme. Qu’est-ce cela ? Songe-t-il ? Est-il mort ? Seroit-ce point quelque espece de sort ?
Puis il demande aux gens comme on les nomme Ce qu’ils font là, d’où vient que dans ce lieu L’on le retient, et qu’a-t-il fait à Dieu ?
L’un d’eux dit : Console-toi, Féronde;
Tu te verras citoyen du haut monde Dans mille ans d’hui, complets et bien comptés Auparavant il faut d’aucuns péchés Te nettoyer en ce saint Purgatoire :
Ton aine un jour plus blanche que l’ivoire En sortira. If Ange consolateur
Donne, à ces mots, au pauvre Receveur Huit ou dix coups de forte discipline,
En lui disant : C’est ton humeur mutine,
Et trop jalouse et déplaisant à Dieu,
Qui te relient pour mille ans en ce lieu.
OU LE PURGATOIRE
Le Receveur, s’étant frotté l’épaule,
Fait un soupir : Mille ans! c’est bien du temps! Vous noterez que l’Ange étoit un drôle,
Un Frere Jean, Novice de léans.
Ses compagnons jouoient chacun un rôle Pareil au sien dessous un feint habit.
Le Receveur requiert pardon, et dit :
Las! si jamais je rentre dans la vie,
Jamais soupçon, ombrage, et jalousie,
Ne rentreront dans mon maudit esprit :
Pourrois-je point obtenir cette grâce ?
On la lui fait espérer, non si tôt ;
Force est qu’un an dans ce séjour se passe ;
Là cependant il aura ce qu’il faut Pour sustenter son corps, rien davantage, Quelque grabat, du pain pour tout potage, Vingt coups de fouet chaque jour, si l’Abbé, Comme Prélat rempli de charité,
N’obtient du Ciel qu’au moins on lui remette, Non le total des coups, mais quelque quart, Voire moitié, voire la plus grand’part ;
Douter ne faut qu’il ne s’en entremette,
A ce sujet disant mainte oraison.
L’Ange en après lui fait un long sermon :
FÉIVONDE
A tort, dit-il, tu conçus du soupçon :
Les gens d’Église ont-ils de ces pensées ?
Un Abbé blanc! C’est trop d’ombrage avoir; Il n’écherroit que dix coups pour un noir. Défais-toi donc de tes erreurs passées.
Il s’y résout. Qu’eùt-il fait ? Cependant Sire Prélat et Madame Féronde Ne laisse perdre un seul petit moment.
Le mari dit : Que fait ma femme au monde ?
— Ce qu elle y fait ? Tout bien. Notre Prélat L’a consolée, et Ion Économat
S’en va son train toujours à l’ordinaire.
— Dans le Couvent toujours a-t-elle affaire ?
— Où donc ? Il faut qu’ayant seule à présent Le faix entier sur soi, la pauvre femme,
Bon gré, mal gré, léans aille souvent,
Et plus encor que pendant ton vivant.
Un tel discours ne plaisoit point à l’Ame ; Ame j’ai cru le devoir appeler,
Ses pourvoyeurs ne le faisant manger Ainsi qu’un corps. Un mois à celte épreuve Se passe entier, lui jeûnant, et l’Abbé Multipliant œuvres cle charité,
Et mettant peine à consoler la veuve.
OU LE PURGATOIRE
Tenez pour sûr qu’il y lit de son mieux.
Son soin ne fut long-temps infructueux;
Pas ne semoit en une terre ingrate.
Pater Abbas avec juste sujet Appréhenda d’être pere en effet.
Comme il n’est bon que telle chose éclate Et que le fait ne puisse être nié,
Tant et tant fut par sa Paternité
Dit d’oraisons qu’on vit du Purgatoire
L’Ame sortir, légère, et n’ayant pas
Once de chair. Un si merveilleux cas
Surprit les gens. Beaucoup 11e vouloient croire
Ce qu’ils voyoient. L’Abbé passa pour saint...
L’époux pour sien le fruit posthume tint,
Sans autrement de calcul oser faire.
Double miracle étoit en cette affaire,
Et la grossesse, et le retour du mort.
On en chanta Te Deum à renfort;
Stéril ité régnoit en mariage
Pendant cet an, et même au voisinage De l’Abbaye, encor bien que léans On se vouât pour obtenir enfants.
A tant laissons l’Econome et sa femme,
Et ne soit dit que nous autres époux