‹ Contes de La FontaineChapitre 49 sur 93 · IO · texte numérisé non relu

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LE DIABLE EN ENFEU

Tl ’ès sage fut d’agir ainsi, sans doute,

Ne se fiant à vieillesse, ni goutte,

Jeune, ni haire, enfin à l ien qui soit.

Non loin de là notre Sainte apperçoit Celui de qui ce bon vieillard parloit, Homme ayant lame en Dieu toute occupée, Et se faisant tout blanc de son épée,

C’étoit Ilustic, jeune Saint très fervent ;

Ces jeunes-là s’y trompent bien souvent.

En peu de mots, l’appétit d’être Sainte Lui fut d’abord par la belle expliqué ; Appétit tel qu’Alibech avoit crainte Que quelque jour son fruit n’en fut marqué. Rustic sourit d’une telle innocence :

Je n’ai, dit-il, que peu de connoissance En ce métier; mais ce peu-là que j’ai Bien volontiers vous sera partagé ;

Nous vous rendrons la chose familière. Maître Rustic eut dû donner congé Tout dès l’abord à semblable écoliere.

Il ne le lit; en voici les effets.

Comme il vouloit être des plus parfaits,

Il dit en soi : Rustic, que sais-tu faire? Veiller, prier, jeûner, porter la haire.

LE DIABLE EN ENFEU

Qu’est-ce cela? Moins que rien; tous le font. Mais d’être seul auprès de quelque belle. Sans la toucher, il n’est victoire telle; Triomphes grands chez les Anges en sont : Méritons-les ; retenons cette fdle :

Si je résiste à chose si gentille,

J’atteins le comble, et me tire du pair.

11 la retint, et fut si téméraire Qu’outre Satan il défia la chair,

Deux ennemis toujours prêts à mal faire.

Or sont nos Saints logés sous même toit : Rustie apprête, en un petit endroit,

Un petit lit de jonc pour la Novice;

Car de coucher sur la dure d’abord,

Quelle apparence ? Elle n’étoit encor Accoutumée à si rude exercice.

Quant au souper, elle eut, pour tout service, Un peu de fruit, du pain non pas trop beau. Faites état que la magnificence De ce repas ne consiste qu’en l’eau,

Claire, d’argent, belle par excellence.

Rustie jeûna; la fille eut appétit.

Couchés à part, Alibech s’endormit ; L’Hermite non. Une certaine bête,

LE DIABLE EN ENFEU

Diable nommée, un vrai serpent maudit,

N’eut point de paix qu’il 11e fut de la fête.

O11 l’y reçoit. Rustic roule en sa tête,

Tantôt les traits de la jeune beauté,

Tantôt sa grâce et sa naïveté,

Et ses façons, et sa maniéré douce,

L’âge, la taille, et sur-tout l’embonpoint,

Et certain sein 11e se reposant point,

Allant, venant, sein qui pousse et repousse Certain corset en dépit d’Alibech,

Qui tâche en vain de lui clorre le bec,

Car toujours parle; il va, vient, et respire : C’est son patois; Dieu sait ce qu’il veut dire. Le pauvre Hermite, ému de passion,

Fit de ce point sa méditation.

Adieu la haire, adieu la discipline;

Et puis voilà de ma dévotion !

Voilà mes Saints! Celui-ci s’achemine Vers Alibech, et l’éveille en sursaut :

Ce n’est bien fait que de dormir si tôt,

Dit le F rater ; il faut au préalable

Qu’on fasse une œuvre à Dieu fort agréable.

Emprisonnant en Enfer le Malin;

Créé 11e fut pour aucune autre fin :

LE DIABLE EN ENFER

Procédons-y. Tout-à-l’heure il se glisse Dedans le lit. Alibech, sans malice, N’entendoit rien à ce mystere-là,

Et, ne sachant ni ceci ni cela,

Moitié forcée, et moitié consentante,

Moitié voulant combattre ce désir,

Moitié n’osant, moitié peine et plaisir,

Elle crut faire acte de repentante ;

Bien humblement rendit grâce au Frater; Sut ce que c’est que le Diable en Enfer. Désormais faut qu’ Alibech se contente D’être martyre, en cas que Sainte soit : Frere Rustic peu de vierges faisoit.

Cette leçon 11e fut la plus aisée,

Dont Alibech, non encor déniaisée,

Dit : 11 faut bien que le Diable en effet Soit une chose étrange et bi en mauvaise ; 11 brise tout ; voyez le mal qu’il fait A sa prison : non pas qu’il m’en déplaise ; Mais il mérite, en bonne vérité,

D’y retourner. — Soit fait, ce dit le Frere. Tant s’appliqua Rustic à ce mystère,

Tant prit de soin, tant eut de charité Qu’enfui l’Enfer s’accoutumant au Diable

LE DIABLE EN ENFER

Eût eu toujours sa présence agréable,

Si r autre eut pu toujours en faire essai.

Sur quoi la belle : On dit encor bien vrai Qu il 11’est prison si douce que son bote En peu de temps 11e s’v lasse sans faute. Bientôt nos gens ont noise sur ce point.

En vain l’Enfer son prisonnier rappelle ;

Le Diable est sourd, le Diable n’entend point. L’Enfer s’ennuie, autant en fait la belle;

Ce grand désir d’être Sainte s’en va,

Bustic voudroit être dépêtré d’elle :

Elle pourvoit d’elle-même à cela.

Furtivement elle quitte le Sire,

Par le plus court s’en retourne chez soi.

Je suis en soin de ce qu elle put dire A ses parents; c’est ce qu’en bonne foi Jusqu’à présent je 11’ai bien su comprendre. Apparemment elle leur fit entendre Que son coeur, mu d’un appétit d’enfant, L’avoit portée à tâcher d’être Sainte.

Ou l’on la crut, ou l’on en lit semblant.

Sa p a renté prit pour argent comptant U11 tel motif : non que de quelque atteinte A son Enfer 011 n’eùt quelque soupçon;

LE DIABLE EN ENFEU

Mais cette chartre est faite de façon

Qu’on n’y voit goutte, et maint Geôlier s’y trompe. Alibech fut festinée en grand’ pompe.

L’Histoire dit que, par simplicité,

Elle conta la chose à ses compagnes :

Besoin n’étoit que votre Sainteté,

Ce lui dit -on, traversât ces campagnes;

On vous auroit, sans bouger du logis,

Meme leçon, même secret appris.

— Je vous aurois, dit l’une, offert mon frere.

— Vous auriez eu, dit l’autre, mon cousin,

Et Néherbal, notre prochain voisin,

N’est pas non plus novice en ce mystère :

Il vous recherche; acceptez ce parti,

Devant qu’on soit d’un tel cas averti.

Elle le fit. Néherbal n’étoit homme A cela près. On donna telle somme Qu’avec les traits de la jeune Alibech 11 prit pour bon un Enfer très suspect,

Usant des biens que l’Hymen nous envoie.

A tous époux Dieu doint pareille joie,

Ne plus ne moins qu’employoit au désert Rustic son Diable, Alibech son Enfer.

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