‹ Contes de La FontaineChapitre 48 sur 93 · LE ROI CANDAULE · texte numérisé non relu

LE ROI CANDAULE

Son silence, et le soin de se cacher le nez,

Sans qu’il fut reconnu, le feroient introduire En ces lieux si fortunés.

Mais, par malheur, la vieille avoit pour se conduire Une lanterne sourde et, plus fine cent fois Que le plus fm Docteur en Lois,

Elle reconnut l’homme, et, sans être surprise,

Elle lui dit : Attendez là;

Je vais trouver Madame El ise.

11 la faut avertir; je n’ose sans cela Vous mener dans sa chambre, et puis vous devez être Eu autre habit pour l’aller voir,

C’est-à-dire en un mot qu’il n’en faut point avoir; Madame attend au lit. A ces mots, notre Maître Poussé dans quelque bouge, y voit d’abord paroitre Tout un déshabillé, des mules, un peignoir,

Bonnet, robe de chambre, avec chemise d’homme, Parfums sur la toilette, et des meilleurs de Rome, Le tout propre, arrangé, de même qu’on eût fait Si r on eût attendu le Cardinal Préfet.

Le Docteur se dépouille; et cette Gouvernante Revient, et par la main le conduit en des lieux Oû notre homme, privé de l’usage des veux,

Va d’une façon chancelante.

ET EE MAITRE EN DROIT 2o5

Après ces détours ténébreux,

La vieille ouvre une porte, et vous pousse le Sire En un fort mal plaisant endroit,

Quoique ce fût son propre empire.

C’étoit en l’École de droit.

En l’École de Droit! Là même. Le pauvre homme, Honteux, surpris, confus, non sans quelque raison, Pensa tomber en pâmoison.

Le conte en courut par tout Rome.

Les Écoliers alors attendoient leur Régent :

Cela seul acheva sa mauvaise fortune.

Grand éclat de risée et grand chuchillement, Universel étonnement :

Est-il fou? Qu’est-ce là? Vient-il de voir quelqu’une? Ce 11e fut pas le tout ; sa femme se plaignit.

Procès. La parenté se joint en cause, et dit Oue du Docteur venoit tout le mauvais ménage; Que cet homme étoit fou; (pie sa femme étoit sage. O11 lit casser le mariage,

Et puis la Dame se rendit Belle et bonne Religieuse A Saint-Croissant en Vavoureuse ;

Un Prélat lui donna l’habit.

LE DIABLE EN ENFER

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Le Diable en enfer.

Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.

LE DIABLE EN ENFER

Qui craint d’aimer a tort, selon mon sens,

S'il ne fuit pas dès qu’il voit une belle.

Je vous eonnois, objets doux et puissants; Plus ne m’irai brûler à la chandelle.

Une vertu sort de vous, ne sais quelle,

Qui dans le cœur s’introduit par les veux :

Ce qu’elle y fait, besoin n’est de le dire ;

On meurt d’amour, on languit, on soupire : Pas ne tiendroit aux gens qu’on ne fit mieux. X tels périls ne faut qu’on s’abandonne.

J’en vais donner pour preuve une personne Dont la beauté lit trébucher llustic.

Il en avint un fort plaisant trafic :

Plaisant fut-il, au péché près, sans faute ;

Car pour ce point je l’excepte, et je Pote,

Et ne suis pas du goût de celle-là

LE DIABLE EN ENFER

Qui, buvant frais (ce fut, je pense, à Rome), Disoit : Que n’est-ce un péché que cela!

Je la condamne, et veux prouver en somme Qu’il fait bon craindre, encor que bon soit saint. Bien n’est plus vrai : si Rustic avoit craint,

11 n’auroit pas retenu cette fdle,

Qui, jeune et simple, et pourtant très gentille, Jusques au vif vous l’eut bientôt atteint.

Alibech fut son nom, si j’ai mémoire;

Fille un peu neuve, à ce que dit l’Histoire. Lisant un jour comme quoi certains Saints,

Pour mieux vaquer à leurs pieux desseins,

Se séquestroient, vivoient comme des Anges, Qui çà, qui là, portant toujours leurs pas En lieux cachés, choses qui, bien qu’étranges, Pour Alibech avoient quelques appas :

Mon Dieu ! dit-elle, il me prend une envie D’aller mener une semblable vie.

Alibech donc s’en va sans dire adieu ;

Mere, ni sœur, nourrice, ni compagne N’est avertie. Alibech en campagne Marche toujours, n’arrête en pas un lieu ;

Tant court enfin qu elle entre en un bois sombre ; Et dans ce bois elle trouve un vieillard,

LE DIABLE EN ENFER

Homme possible autrefois plus gaillard,

Mais n’étant lors qu’un squelette et qu’une ombre Pere, dit-elle, un mouvement m’a pris,

C’est d’étre Sainte, et mériter pour prix Qu’on me révéré, et qu’on chomme ma Fête.

Oh ! quel plaisir j’aurois si tous les ans,

La palme en main, les rayons sur la tête,

Je recevois des fleurs et des présents!

Votre métier est-il si difficile?

Je sais déjà jeûner plus d’à demi.

— Abandonnez ce penser inutile,

Dit le vieillard ; je vous parle en ami.

La sainteté n’est chose si commune Que le jeûner suffise pour l’avoir.

Dieu gard’ de mal fille et femme qui jeûne,

Sans pour cela guère mieux en valoir !

Il faut encor pratiquer d’autres choses,

D’autres vertus, qui me sont lettres closes,

Et qu’un Hermite habitant de ces bois Vous apprendra mieux que moi mille fois.

Allez le voir , ne tardez davantage ;

Je ne retiens tels oiseaux dans ma cage.

Disant ces mots, le vieillard la quitta,

Ferma sa porte, et se barricada.

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