‹ Contes de La FontaineChapitre 60 sur 93 · LE STRATAGÈME · texte numérisé non relu

LE STRATAGÈME

Je ne connois Rhéteur ni Maître ès Arts Tel que l’Amour; il excelle en bien dire; Ses arguments, ce sont de doux regards,

De tendres pleurs, un gracieux sourire.

La guerre aussi s’exerce en son Empire ; Tantôt il met aux champs ses étendards ; Tantôt, couvrant sa marche et ses finesses,

11 prend des cœurs entourés de remparts.

Je le soutiens : posez deux forteresses;

Qu’il en batte une, une autre le Dieu Mars; Que celui-ci fasse agir tout un monde,

Qu'il soit armé, qu’il ne lui manque rien; Devant son fort je veux qu’il se morfonde : Amour tout nud fera rendre le sien;

LA CONFIDENTE

C’est l’inventeur des tours et stratagèmes. J’en vais dire un de mes plus favoris ;

J’en ai bien lu, j’en vois pratiquer mêmes.

Et d’assez bons, qui ne sont rien au prix.

La jeune Aminte, à Géronte donnée,

Méritoit mieux qu’un si triste hyménée ;

Elle avoit pris en cet homme un époux Mal-gracieux, incommode, et jaloux.

Il étoit vieux ; elle, à peine en cet âge Où, quand un coeur n’a point encore aimé, D’un doux objet il est bientôt charmé.

Celui d’ Aminte ayant sur son passage Ti ouvé Cléon, beau, bien fait, jeune et sage, Il s’acquitta de ce premier tribut,

Trop bien peut-être, et mieux qu’il ne fallût Non toutefois que la belle n’oppose Devoir et tout à ce doux sentiment,

M ais, lorsqu’Amour prend le fatal moment, Devoir et tout, et rien, c’est même chose.

Le but d’Aminte en cette passion

Etoit, sans plus, la consolation

D’un entretien sans crime, où la pauvrette

Versât ses soins en une ame discrète.

SANS LE SAVOIR

Je croirois bien qu’ainsi l’on le prétend,

Mais l’appétit vient toujours en mangeant ;

Le plus sûr est ne se point mettre à table. Aminte croit rendre Cléon traitable ;

Pauvre ignorante ! Elle songe au moyen De l’engager à ce simple entretien ;

De lui laisser entrevoir quelque estime,

Quelque amitié, quelque chose de plus,

Sans y mêler rien que de légitime :

Plutôt la mort empêchât tel abus !

Le point étoit d’entamer cette affaire.

Les lettres sont un étrange mystère ;

11 en provient maint et maint accident;

Le meilleur est quelque sûr confident.

Où le trouver ? Géronte est homme à craindre. J’ai dit tantôt qu’ Amour savoit atteindre A ses desseins d’une ou d’autre façon ;

Ceci me sert de preuve et de leçon.

Cléon avoit une vieille parente,

Sévere et prude, et qui s’attribuoit Autorité sur lui de gouvernante.

Madame Alis (ainsi l’on l’appeloit)

Par un beau jour eut de la jeune Aminte Ce compliment, ou plutôt cette plainte :

LA CONFIDENTE

Je ne sais pas pourquoi votre parent,

Qui m’est et fut toujours indifférent,

Et le sera tout le temps de ma vie,

A de m ai mer concu la fantaisie.

Sous ma fenêtre il passe incessamment ; Je ne saurois faire un pas seulement Que je 11e l aie aussitôt à mes trousses ; Lettres, billets, pleins de paroles douces, Me sont donnés par une dont le nom Vous est connu : je le tais pour raison. Faites cesser, pour Dieu! cette poursuite Elle n’aura qu’une mauvaise suite;

Mon mari peut prendre feu là-dessus.

Quant à Cléon, ses pas sont superflus ; Dites-le-lui de ma part, je vous prie.

Madame Alis la loue, et lui promet De voir Cléon, de lui parler si net Que de l’aimer il n’aura plus d’envie.

Cléon va voir Alis le lendemain ;

Elle 1 ui parle, et le pauvre homme nie, Avec serment, qu’il eut un tel dessein. Madame Alis l’appelle enfant du Diable : fout vilain cas, dit-elle, est reniable;

Ces serments vains et peu dignes de foi

SANS LE SAVOIR

Mériteroient qu’on vous fit votre sauce. Laissons cela. La chose est vraie ou fausse, Mais, fausse ou vraie, il faut, et croyez-moi, Vous mettre bien dans la tête qu’Aminte Est femme sage, honnête, et hors d’atteinte. Renoncez-y. — Je le puis aisément,

Reprit Cléon. Puis, au même moment,

Il va chez lui songer à cette affaire ;

Rien ne lui peut débrouiller le mystère. Trois jours n’étoient passés entièrement Que revoici chez Alis notre belle :

Vous n’avez pas, Madame, lui dit-elle, Encore vu, je pense, notre amant;

De plus en plus sa poursuite s’augmente. Madame Alis s’emporte, se tourmente :

Quel malheureux ! Puis, l’autre la quittant, Elle le mande. 11 vient tout à l’instant.

Dire en quels mots Alis lit sa harangue,

11 me faudroit une langue de fer

Et, quand de fer j’aurois même la langue,

Je n’y pourrois parvenir; tout l’Enfer Fut employé dans cette réprimande :

Allez, Satan ; allez, vrai Lucifer,

Maudit de Dieu. La fureur fut si grande

LA CONFIDENTE

Que le pauvre homme, étourdi dès l’abord, Ne sut que dire ; avouer qu’il eût tort,

C’étoit trahir par trop sa conscience.

Il s’en retourne, il rumine, il repense,

11 rêve tant qu’enfin il dit en soi :

Si c’étoit là quelque ruse d’ Aminte !

Je trouve, hélas! mon devoir dans sa plainte. Elle me dit : ce O Cléon, aime-moi,

Aime-moi donc », en disant que je l’aime.

Je l’aime aussi, tant pour son stratagème Que pour ses traits. J’avoue en bonne foi Que mon esprit d’abord n’y voyoit goutte, Mais à présent je ne fais aucun doute ; Aminte veut mon cœur assurément.

Ali ! si j’osois, dès ce même moment Je l’irois voir, et, plein de confiance,

Je lui dirois quelle est la violence,

Quel est le feu dont je me sens épris. Pourquoi n’oser ? Offense pour offense, L’amour vaut mieux encor que le mépris. Mais si l’époux m’attrapoit au logis !... Laissons-la faire, et laissons-nous conduire. Trois autres jours n’étoient passés encor Qu’ Aminte va chez Alis pour instruire

SANS LE SAVOIR

Son cher Cléon du bonheur de son sort :

11 faut, dit-elle, enfin que je déserte;

Votre parent a résolu ma perte ;

Il me prétend avoir par des présents :

Moi, des présents î C’est bien choisir sa femme ! Tenez, voilà rubis et diamants :

Voilà bien pis ; c’est mon portrait, Madame : Assurément de mémoire 011 l a fait,

Car mon époux a tout seul mon portrait.

A mon lever, cette personne honnête Que vous savez, et dont je tais le nom,

S’en est venue, et m’a laissé ce don.

Votre parent mérite qu’à la tête On le lui jette, et, s’il étoit ici...

Je ne me sens presque pas de eolere.

Qvez le reste : il m’a fait dire aussi Qu’il sait fort bien qu’aujourd’hui pour affaire Mon mari couche à sa maison des champs ; Qu’incontinent qu’il croira que mes gens Seront couchés et dans leur premier somme,

Il se rendra devers mon cabinet.

Qu’espere-t-il ? Pour qui me prend cet homme ? En rendez-vous! Est-il loi en effet?

Sans que je crains de commettre Géronte,

LA CONFIDENTE

Je poserois tantôt un si bon guet Qu’il seroit pris ainsi qu’au trébuchet,

O u s’enfuiroit avec sa courte honte.

Ces mots finis, Madame Aminte sort.

Une heure après, Cléon vint, et d’abord On lui jeta les joyaux et la boîte;

On l’auroit pris à la gorge au besoin :

Eh bien, cela vous semble-t-il honnête ?

Mais ce n’est rien ; vous allez bien plus loin.

Al is dit lors, mot pour mot, ce qu’Aminte Venoit de dire en sa derniere plainte.

Cl éon se tint pour dûment averti :

J’aimois, dit-il, il est vrai, cette belle ;

Mais, puisqu’il faut 11e rien espérer d’elle,

Je me retire, et prendrai ce parti.

— Vous ferez bien ; c’est celui qu’il faut prendre, Lui dit Al is. 11 ne le prit pourtant.

Trop bien, minuit à grand’peine sonnant,

Le compagnon sans faute se va rendre Devers l’endroit qu’Aminte avoit marqué ;

Le rendez-vous étoit bien expliqué ;

Ne doutez pas qu’il n’y fût sans escorte.

La jeune Aminte attendoit à la porte ;

Un profond somme occupoit tous les yeux;

SANS LE SAVOIR

Meme ceux-là qui brillent dans les Cieux Etoient voilés par une épaisse nue.

Comme on avoit toute chose prévue,

Il entre vite, et, sans autre discours,

Ils vont... ils vont au cabinet d’amours.

Là le galant dès bâbord se récrie,

Comme la dame étoit jeune et jolie,

Sur sa beauté ; la bonté vint après,

Et celle-ci suivit l’autre de près.

Mais, dites-moi, de grâce, .je vous prie, Qui vous a fait aviser de ce tour ?

Car jamais tel ne se ht en amour ;

Sur les plus fins je prétends qu'il excelle, Et vous devez vous-même l’avouer.

Elle rougit, et n’en lut que plus belle.

Sur son esprit, sur ses traits, sur son zele, 11 la loua. Ne fit-il que louer .’

LE

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