‹ Contes de La FontaineChapitre 61 sur 93 · Le Remède · texte numérisé non relu

Le Remède

Dessin de Fragonard Gravé à l’eau-forte par Martial.

LE REMEDE

si r on se plaît à l image clu vrai,

Combien doit-on rechercher le vrai même !

J en fais souvent dans mes Contes Fessai,

Et vois toujours que sa force est extrême Et qu'il attire à soi tous les esprits.

Non qu’il ne faille en de pareils écrits Feindre les noms; le reste de l’affaire Se peut conter sans en rien déguiser,

Mais, quant aux noms, il faut au moins les taire, Et c’est ainsi que je vais en user.

Près du Mans donc, pays de sapience,

Cens pesant l’air, line fleur de Normand,

Une pucelle eut naguère un amant Frais, délicat, et beau par exc ell enee,

Jeune sur-tout ; à peine son menton

LE REMEDE

S’étoit vêtu de son premier coton.

La lille étoit un parti d’importance;

Charmes et dot, aucun point n’y manquoit,

Tant et si bien que chacun s’appliquoit A la gagner. Tout le Mans y couroit.

Ce fut en vain, car le cœur de la lille Inclinoit trop pour notre jouvenceau ;

Les seuls parents, par un esprit Manceau,

La destinoient pour une autre famille.

Elle fit tant autour d’eux que l’amant,

Bon gré, mal gré, je 11e sais pas comment,

Eut à la fin accès chez sa maîtresse.

Leur indulgence, ou plutôt son adresse, Peut-être aussi son sang et sa Noblesse,

Les lit changer; que sais-je quoi? Tout duit Aux gens heureux, car aux autres tout nuit. L’amant le fut; les parents de la belle Surent priser son mérite et son zele.

C’étoit là tout. Eh ! que faut-il encor ?

Force comptant; les biens du sieele d’or Ne sont plus biens, ce 11’est qu’une ombre vaine. O temps heureux, je prévois qu’avec peine Tu reviendras dans le pays du Maine!

Ton innocence eut secondé l’ardeur

LE REMEDE

De notre amant, et hâté cette affaire ;

Mais des parents l’ordinaire lenteur Fit que la belle, ayant fait dans son cœur Cet hvrnénée, acheva le mystère Selon les us de l iste de Cythere.

Nos vieux Romans, en leur style plaisant, Nomment cela paroles de présent.

Nous y voyons pratiquer cet usage, Demi-amour, et demi-mariage,

Table d’attente, avant goût de l’hymen.

Amour n’y fit un trop long examen ;

Prêtre et parent, tout ensemble, et Notaire, En peu de jours il consomma l’affaire : L’esprit Manceau n’eut point part à ce fait. Voilà notre homme heureux et satisfait, Passant les nuits avec son épousée.

Dire comment, ce seroit chose aisée;

Les doubles clefs, les brèches à l’enclos, Les menus dons qu’on lit à la Soubrette, Rendoient l’époux jouissant en repos D’une faveur douce autant que secrete.

Avint pourtant que notre belle un soir,

E11 se plaignant, dit à sa Gouvernante,

Qui du secret n’étoit participante :

LE REMEDE

Je me sens mal; n’y sauroit-on pourvoir? L’autre reprit : 11 vous faut un remede ; Demain matin nous en dirons deux mots.

Minuit venu, l’époux mal-à-propos,

Tout plein encor du feu qui le possédé, Vient de sa part chercher soulagement,

Car chacun sent ici-bas son tourment.

On ne l’avoit averti de la chose.

Il n’étoit pas sur les bords du sommeil, Qui suit souvent l’amoureux appareil, Qu’incontinent l’Aurore aux doigts de rose Ayant ouvert les portes d’Orient,

La Gouvernante ouvrit tout en riant, Remede en main, les portes de la chambre. Par grand bonheur il s’en rencontra deux ; Car la saison approchoit de Septembre, Mois où le chaud et le froid sont douteux. La fdle alors 11e fut pas assez fine ;

Elle 11’avoit qu’à tenir bonne mine,

Et faire entrer l’amant au fond des draps, Cl îose facile autant que naturelle.

L’émotion lui tourna la cervelle ;

Eli e se cache elle-même, et tout bas Dit en deux mots quel est son embarras.

LE REMEDE

L’amant fut sage; il présenta pour elle Ce que Brunei à Marphise montra.

La Gouvernante, ayant mis ses lunettes,

Sur le galant son adresse éprouva;

Du bain interne elle le régala,

Puis dit adieu, puis après s’en alla.

Dieu la conduise, et toutes celles-là Qui vont nuisant aux amitiés sécrétés !

Si tout ceci passoit pour des sornettes,

(Comme il se peut, je n’en voudrois jurer),

O11 chercheroit de quoi me censurer.

Les critiqueurs sont un peuple sévere ; ils me diront : Votre belle en sortit En lille sotte et 11’ayant point d’esprit ;

Vous lui donnez un autre caractère;

Cela nous rend suspecte cette affaire ;

Nous avons lieu d’en douter, auquel cas Votre prologue ici ne convient pas.

Je répondrai... Mais que sert de répondre? C’est un procès qui 11’auroit point de fin.

Par cent raisons j’aurois beau les confondre; Cicéron même y perdroit son latin.

Il me suffit de 11’avoir en l’ouvrage Bien avancé qu’après des gens de foi ;

LE REMEDE

J’ai mes garants. Que veut-on davantage Chacun ne peut en dire autant que moi.

LKS AVEUX INDISCRETS

.«ia'iDeihm xuavA taA

ab ni- Al

TAIT iU \i TIWJ ShoVlJBSÏ /; ^YAi'llI

Les Aveux indiscrets.

Dessin de Pragonard Gravé à l'eau-forte par Martial.

LES AVEUX INDISCRETS

Paris sans pair n’a voit en son enceinte Rien dont les veux semblassent si ravis Que de la belle aimable et jeune A milite, Fille à pourvoir, et des meilleurs partis.

Sa mere encor la tenoit sous son aile;

Son pere avoit du comptant et du bien; Faites état qu’il ne lui manquoit rien.

Le beau Damon s’étant piqué pour elle,

Elle reçut les offres de sou coeur.

Il fit si bien l’esclave de la belle

Qu’il en devint le maître et le vainqueur,

Rien entendu sous le nom d’hyménée ;

Pa s ne voudrois qu’on le crût autrement. L’an révolu, ce couple si charmant,

Toujours d’accord, de plus en plus s’aimant, (Vous eussiez dit la première journée),

LES AVEUX INDISCRETS

Se promettent la vigne de l’Abl )é ;

Lorsque Damon, sur ce propos tombé,

Dit à sa femme : Un point trouble mon ame; .le suis épris (Tune si douce flamme Que je voudrons n’avoir aimé que vous,

Que mon cœur n’eût ressenti que vos coups, Qu’il n’eût logé que votre seule image,

Digne, il est vrai, de son premier hommage. J’ai cependant éprouvé d’autres feux :

J’en dis ma coulpe, et j’en suis tout honteux. Il m’en souvient; la Nymphe étoit gentille, Au fond d’un bois l’Amour seul avec nous;

Il fit si bien (si mal, me direz-vous),

O ne de ce fait il me reste une fille.

— Voilà mon sort, dit Aminte à Damon.

J’étois un jour seulette à la maison;

11 me vint voir certain fils de famille,

Rien fait et beau, d’agréable façon :

J’en eus pitié, mon naturel est bon,

Et, pour conter tout de lil en aiguille,

Il m’est resté de ce fait un «arçon.

Elle eut à peine achevé la parole Que du mari l ame jalouse et folle Au désespoir s’abandonne aussitôt :

LES AVEUX INDISCRETS

II sort plein d ire, il descend tout d’un saut,, Rencontre un bât, se le met, et puis crie :

Je suis bâté! Chacun au bruit accourt,

Les pere et mere et toute la mégnie, Jusqu’aux voisins. 11 dit, pour faire court,

Le beau sujet d’une telle folie.

Il ne faut pas que le lecteur oublie Que les parents d’Aminte, bons bourgeois, Et qui n’avoient que cette fille unique,

La nourrissoient, et tout son domestique,

Et son époux, sans que, hors cette fois,

Rien eut troublé la paix de leur famille.

La mere donc s’en va trouver sa fille ;

Le pere suit, laisse sa femme entrer,

Dans le dessein seulement d’écouter.

La porte étoit entrouverte ; il s’approche; Bref, il entend la noise et le reproche Que fit sa femme à leur fille, en ces mots : Vous avez tort. J’ai vu beaucoup de sots,

Et plus encor de sottes en ma vie :

M ais qu’on pût voir telle indiscrétion,

Qui l’auroit cru ? Car enfin, je vous prie, Qui vous fo reoit ? Quelle obligation De révéler une chose semblable ?

Page 1