‹ Contes de La FontaineChapitre 80 sur 93 · LE 110 SS 1 G NO · texte numérisé non relu

LE 110 SS 1 G NO

Fillette nuit et joue s’applique uniquement N trouver les moyens d’endormir finement Les Argus de son pucelage.

Larmes de crocodile, yeux lascifs, doux langage, Soupirs, souris flatteurs, tout est mis en usage Quand il s’agit d’attraper un amant.

Je 11’en dirai point davantage,

Lecteur ; regardez seulement La finette Cataut jouer son personnage,

Et comment elle met le rossignol en cage;

Après je m’en rapporte à votre jugement.

Dans une ville d’Italie,

Dont je n’ai jamais su le nom,

Eut une fille assez io1 ie :

Son pere étoit Messire Varambon :

Boccace 11e dit point comme 011 nommoit sa mere Aussi cela n’est pas fort utile à savoir :

La fille s’appeloit Catherine, et pour plaire Elle avoit amplement tout ce qu’il faut avoir,

Age de quatorze ans, teint de lis et de roses,

Beaux yeux, belle gorge, et beaux bras ; Grands préjugés pour les secrets appas.

Le lecteur pense bien qu’avec toutes ces choses

LE ROSSIGNOL

Fill ette manque rarement D’un amant :

Aussi n’en manqua la pueelle.

Richard la vit, l’aima, fil tant en peu de jours,

Par ses regards, par ses discours,

Qu’il alluma pour lui dans le cœur de la belle La même ardeur qu’il ressentoit pour elle.

L’un de l’autre déjà faisoit tous les plaisirs;

Déjà mêmes langueurs, déjà mêmes désirs :

Désirs de quoi ? besoin n’ai de le dire,

On le peut deviner sans trop d’habileté;

Quand un coeur amoureux à cet âge soupire,

D’un autre soi-même enchanté,

O11 sait assez ce qu’il desire.

Lin point de nos amants retardoit le bonheur :

La mere aimoit sa hile aveeque tant d’ardeur Quelle n’auroit su vivre un seul moment sans elle; Le jour elle P avoit pendue à son coté;

Et, la nuit, la faisoit coucher dans sa ruelle.

En peu moins de tendresse, et plus de liberté,

Eut mieux accommodé la belle.

Cet excès d’amour maternelle Est bon pour les petits enfants ;

M ais fillette de quatorze ans

LE ROSSIGNOL

Bientôt s’en lasse et s’en ennuie.

Catherine un jour de sa vie Ne pouvoit disposer d’un seul petit moment Pour entretenir son amant;

C’étoit pour tous les deux une peine infinie.

11 en étoit réduit à la suivre en tous lieux;

Ne pouvant bien souvent lui parler que des veux, Langage, à mon sens, ennuyeux Sitôt qu’on n’en est plus sur la cérémonie. Quelquefois par hasard il lui serroit la main,

Quand il la trouvoit en chemin ; Quelquefois un baiser pris à la dérobée ;

Et puis c’est tout. Mais qu’est-ce que cela ?

C’est proprement manger son pain à la fumée.

Nos gens étoient trop fins pour en demeurer là.

Or voici comme il en alla.

Un jour, par un bonheur extrême,

Ils se trouvèrent seuls, sans pere, sans jaloux :

Que vous sert, dit Richai d, hélas, que je vous aime? Que me sert d’être aimé de vous ?

Loin de rendre mon sort plus doux,

Cela ne fait qu’augmenter mon martyre ;

Je vous vois sans vous voir; je n’ose vous parler;

Si je me plains, si je soupire,

LE ROSSIGNOL

Il me faut tout dissimuler.

Ne sauroit-on jamais vous voir sans votre mere ?

Ne sauriez-vous enfin trouver quelque moyen ? Hélas ! vous le pourriez, si vous le vouliez bien : Mais vous ne m’aimez pas. — Si j’étois moins sincère, Je vous répondrois autrement,

Dit Catherine à son amant :

Mais le temps nous est cher; voyons ce qu’il faut faire.

— 11 faudroit donc, reprit Richard,

Si vous avez dessein de me sauver la vie,

Vous faire mettre un lit dans une chambre à part, Par exemple, en la galerie ;

On vous y pourroit aller voir Sur le soir,

Alors que chacun se retire:

Autrement on 11e peut vous parler qu’à demi;

Et j’ai cent choses à vous dire,

Que je ne puis vous dire ici.

Ce mot fit la belle sourire ;

Elle se douta bien de ce qu’on lui diroit:

Elle promit pourtant au sire De fai re ce qu’elle pourroit.

La chose n’étoit pas facile,

Mais l’amour donne de l’esprit,

If.

LE ROSSIGNOL

Et sait rendre une Agnès habile.

Voici comment elle s’y prit.

Elle 11e dormit point durant toute la nuit,

Ne fît que se tourner, et mena tant de bruit,

Que ni son pere ni sa mere Ne purent fermer la paupière En seul moment.

Ce 11’étoit pas grande merveille ;

Fille qui pense à son amant Absent,

Toute la nuit, dit-on, a la puce à l’oreille,

Et 11e dort que fort rarement.

Dès le matin Cataut se plaint de l’insomnie,

Des puces de la nuit, du grand chaud qu’il faisoit. O11 11e sauroit dormir; maman, s’il vous plaisoit Me faire tendre un lit dans notre galerie

Qui regarde sur le jardin :

11 y fait frais; et puis, soir et matin,

D’un rossignol qui vient chanter sous ce feuillage J’entendrois le ramage.

J’en dormirois bien mieux. La mere v consentit.

Va trouver son homme, et lui dit :

Cataut voudroit changer de lit.

Afin d’être au frais, et d’entendre

LE ROSSIGNOL

Le rossignol. — Oli ! qu’est-ce ci ?

Dit le bon homme, y peut-011 rien comprendre ? Allez, \ous êtes folle, et votre fdle aussi,

A^ ec son rossignol. Qu elle se tienne ici;

Il fer a cette nuit-ci

PI us frais que la nuit passée :

Puis elle n’est pas, je croi,

PI us délicate que moi ;

J’y couche bien. Cataut se tint fort offensée De ce refus; et, la seconde nuit,

Fit cinquante fois plus de bruit Qu elle 11’avoit fait la première ;

Pleura, gémit, se dépita,

Et dans son lit se tourmenta D’une si terrible maniéré,

Que la mere s’en affligea,

Et dit à son mari : Vous êtes bien maussade,

Et n’aimez guère votre enfant ;

Vous vous jouez assurément A la faire tomber malade :

Je la trouve déjà tout je 11e sais comment.

Demandez-moi, quelle bizarrerie De ne pas la coucher dans cette galerie ?

Elle est tout aussi près de nous.

LE ROSSIGNOL

V la bonne heure, dit l’époux ;

Je ne saurois tenir contre femme qui crie :

Vous me feriez devenir fou :

Passez-en votre fantaisie,

Et qu’elle entende tout son soûl Le rossignol et la fauvette.

Sans délai la chose fut faite ;

Catherine à son pere obéit promptement,

Se fit dresser un lit, fit signe à son amant Pour le soir. Qui voudra savoir présentement Combien dura pour eux cette journée,

Chaque moment une heure, et chaque heure une année C’est tout au moins. Mais enfin la nuit vint ;

Et Richard lit si bien qu’à l’aide d’une échelle,

Qu’un frippon de valet lui tint,

11 parvint au lit de la belle.

De dire ce qui s’y passa,

Combien de fois on s’embrassa,

En combien de façons l’amant et la maitresse

Se témoignèrent leur tendresse.

Ce seroit temps perdu : les plus doctes discours Ne sauroient jamais faire entendre Le plaisir des tendres amours;

Il faut 1 avoir goûté pour le pouvoir comprendre.

LE ROSSIGNOL

Enfin le rossignol chanta toute la nuit;

Et quoiqu’il 11e fit pas grand bruit, Catherine en fut fort contente.

Celui qui chante au bois son amoureux souci Ne lui parut qu’un âne auprès de celui-ci.

Mais le malheur voulut que l’amant et l’amante, Trop foibl es de moitié pour leurs ardents désirs, Accablés du grand chaud, d’amour et de plaisirs, S’endormirent tous deux sur le point que l’aurore Commençoit à s’appercevoir.

Le pere, en se levant, fut curieux de voir Si sa fille dormoit encore.

Voyons un peu, dit-il, quel effet ont produit Le chant du rossignol, le changement de lit.

Il entre dans la galerie ;

Et s’étant approché sans bruit,

11 trouve sa fille endormie.

A cause du grand chaud nos deux amants dormants Étoient sans draps ni couverture,

En état de pure nature,

Justement comme 011 peint nos deux premiers parents Excepté qu’au lieu de la pomme Catherine avoit en sa main Ce qui servit au premier homme

LE ROSSIGNOL

A conserver le genre humain,

Ce que vous n’oseriez prononcer sans scrupule. Belles, qui vous piquez de sentiments si fiers,

Et dont vous vous servez pourtant très volontiers, Si l’on en croit le bon Catulle.

Le bon homme à ses yeux à peine ajoute foi; Mais, enfin renfermant son chagrin dans son a me, 11 rentre dans sa chambre, il éveille sa femme : Levez-vous, lui dit-il, et venez avec moi :

.le 11e m’étonne plus pourquoi Cataut vous témoignoit si grand désir d’entendre Le rossignol. Vraiment ce 11’étoit pas en vain ;

Elle avoit dessein de le prendre,

Et l’a si bien guetté qu elle l’a dans sa main.

La mere se leva, pleurant presque de joie :

Un rossignol! Vraiment il faut que je le voie. Est-il grand ? Chante-t-il ? Fera-t-il des petits ? Hél as ! la pauvre enfant ! Comment l’a-t-elle pris ? — Vous allez voir, reprit le pere :

Mais sur-tout songez à vous taire;

Si l’oiseau vous entend, c’est autant de perdu ; Vous gâteriez tout le mvstere.

Qui fut surpris ? Ce fut la mere,

Aussitôt qu elle eut apperçu

LE ROSSIGNOI

Le rossignol que tenoit Catherine.

Elle voulut crier, et l’appeler mâtine,

Chienne, effrontée, enfin tout ce qu’il vous plaira, Peut-être pis ; l’époux l’en empêcha.

Ce n’est pas de vos cris que nous avons affaire:

Le mal est fait, dit-il ; quand on s’emportera,

Ni plus ni moins il n’en sera.

11 faut le réparer le mieux que l’on pourra.

Qu’on m’aille quérir un Notaire,

Le Curé, le Commissaire ;

Avec leur bon secours tout s’accommodera.

Pendant tout ce discours notre amant s’éveilla;

Et voyant le soleil : Hélas! dit-il, ma chere,

Le jour nous a surpris; je ne sais comment faire Pour m’en aller. — Tout ira bien,

Lui répondit alors le pere.

Or çà, sire Richard, il ne sert plus de rien De me plaindre de vous, de me mettre en eolere. Vous m’avez fait outrage ; il n’est qu’un seul moyen Pour m’appaiser et pour me satisfaire ;

C’est qu’il faut ici devant nous Épouser Catherine; elle est bien Demoiselle;

Si Dieu ne l’a pas faite aussi riche que vous,

Pour le moins elle est jeune, et vous la trouvez belle.

LE ROSSIGNOL

11 le faut sur-le-champ, sans délai ni refus;

Sinon dites votre « In manus. »

S’exposer à souffrir une mort très cruelle,

Et cela seulement pour avoir refusé De recevoir pour femme une fille qu’on aime, Ce seroit à mon sens être mal-avisé.

Aussi, dans ce péril extrême,

Richard fut habile homme, et ne balança pas Entre la fille et le trépas.

Sa maîtresse avoit des appas ;

11 venoit de goûter, la nuit, entre ses bras Les plus doux plaisirs de la vie;

Ce n’est pas pour avoir envie D’en partir ainsi brusquement.

Or, cependant que notre amant Songe à se faire époux pour se tirer d’affaire, Cataut, se réveillant à la voix de son pere,

Lâcha le rossignol dessus sa bonne foi,

Et, du mieux qu elle put, tirant le drap sur soi, Cacha les trois quarts de ses charmes.

Le Notaire arrivé mit fin à leurs alarmes ;

On écrivit, et l’on signa.

Ainsi se fit le mariage;

Et puis jusqu’à midi chacun les laissa là.

LE ROSSIGNOL

Le pere en les quittant leur dit : Prenez courage, Enfants; le rossignol est maintenant en cage,

Il peut chanter tant qu’il voudra.

Jadis une Chatte., animée D une amoureuse et pétulante ardeur.

Ch erchoit partout un Chat vigoureux et ribleur, Pour éteindre le feu qui l avoit enflammée.

A cet effet, parcourant les greniers,

Les galetas, les caves, les celliers,

Par mille cris elle se fait entendre,

* Ce conte et les quatre suivants sont tirés d’une mauvaise édition des Contes, imprimée en France, peut-être à Rouen, sans date et sans nom de libraire, avec le privilège du roi de 16G7. Selon l’opinion du savant Walckenaer, cette édition qui forme un volume en deux parties in- 12, serait une contre façon de celle que La Fontaine avait publiée lui-même en 1669 pour faire tomber les éditions de Hollande. Mais rien ne prouve à notre avis, que ce soit là une contre façon, et cpie les cinq contes nouveaux qui s’y trouvent, quoique assez imparfaits, ne soient pas de La Fontaine. Nous nous sommes permis toutefois de corriger plusieurs vers, dénaturés par des fautes d’impression grossières. Paul Lacroix.

Lorsqu’en même temps va descendre Du toit voisin un Chat aventurier,

Qui, serviteur d’un trop avare maître, Cherchoit partout de quoi repaître,

Ne pouvant au logis, quoique adroit au métier, Tromper l’œil vigilant d’une habile servante.

Ce chat, dis-je, poussé par une faim pressante, Ne songeant rien moins qu’à l’amour, Trouva cependant notre Chatte,

Qui l’étreint, le baise, le flatte,

Le caresse et lui fait la cour.

L’Aventurier, voyant cette Chatte importune Qui le presse pour le déduit,

Se sert de sa bonne fortune,

Et la grimpe sans faire bruit.

Eli e-même, observant un paisible silence,

Et songeant seulement d’assouvir son désir, Attend avec impatience Le doux moment de l’amoureux plaisir.

Mais la faim, sur l’amour remportant l’avantage, Fit quitter au matou le plaisant badinage ;

Car, pendant ce même moment,

Un Rat passant, le Chat quitte la Chatte, Poursuit le Rat et l’atteint de sa patte,

Et loin de là le mange goulûment.

La Chatte, se voyant ainsi vilipendée,

De honte et de rage obsédée,

Se sauve, et court, de maison en maison, Aux chattes d’alentour conter son aventure;

Se plaint du fait et de l’injure,

Et demande conseil pour en avoir raison.

Entre elles sur-le-champ se fit une assemblée, Où l’on donna conseil à la Chatte troublée,

De dissimuler son tourment ;

Mais, afin d’éviter désormais telle injure,

D’un mutuel consentement On prit dès lors cette mesure,

Savoir : qu’en l’amoureux déduit,

Et lorsque le plaisir chatouille, presse, flatte,

A l’avenir grande et petite chatte Pousseroit de grands cris, et feroit un tel bruit Qu’aucun rat, le jour ni la nuit,

Par sa téméraire présence,

IN’oseroit de leurs doux désirs Et de leurs amoureux plaisirs Troubler l’aimable jouissance.

Cela dit et conclu, chacune, sur sa foi,

Jura d’observer celte loi,

Et d' en avertir les absentes,

Bonnes amies et parentes.

Ainsi, depuis ce remarquable jour,

Les Chattes, dans le fort du plaisir de l’amour, Par mille cris se font entendre,

Sans que jusqu’à présent personne ait pu comprendr L’extravagant sujet de leurs miaulements,

Qui les met à couvert de tels événements.

LT ii Châtelain ou .luge de village, Homme ribaud et vigoureux, Entretenoit un commerce amoureux, Sous prétexte de compérage,

Avec la femme d’un paysan, Femme blanche, ferme, râblée, Grasse, dodue et potelée,

Trop belle enfin pour un manant, Puisque dessous la grosse bure Elle cachoit certains appas,

Que souvent on ne trouve pas A des femmes qui font figure Et qui portent le taffetas.

Le rusé Châtelain avoit la prévoyance De ménager le temps et la saison,

Car du Manant il épioit l’absence,

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