‹ Contes de La FontaineChapitre 91 sur 93 · LE DUC DAUBE · texte numérisé non relu

LE DUC DAUBE

Ainsi, cet homme tant vanté Perdit, pour ce moment, toute sa gravité :

Aussi, dans pareille aventure,

Un hypocondre eut ri, 11e fût-il qu’en peinture.

LE COUP DE CORNE

Il 11’est cabane ni palais,

Où l’Amour 11e lance ses traits;

Il n’est fort, ni château, ni maison bien cloîtrée,

Où l’Amour n’ait entrée.

Parcourez l’univers de l’un à l’autre bout ; L’Amour est bienvenu partout.

Belles, à qui ce Dieu, peut-être, 11e peut plaire Qu’enveloppé d’un voile épais,

Je 11e puis aujourd’hui PolFrir avec ses traits,

Que sous une gaze très-claire.

S’il m’eùt fallu représenter l’Amour Tel qu’on le voit à la ville, à la Cour,

Je 11’aurois pu vous le faire paroître

* Ce Conte 11e se trouve que dans l’édition de 1702, en deux volume in- 12 ( Amsterdam , Etienne Lucas). — IL L.

LE COUP DE CORNE

Sans un peu de déguisement,

Mais il est ici sous un hêtre ;

Vous lallez voir tout naturellement.

Lucas, avec gentille et tendre ménagère,

Y i voit content dans sa chaumière.

Ils avoient une vache; elle donnoit du lait,

Et sur le produit du laitage,

Ainsi que celui du vêlage,

Les bonnes gens, aidés d’un seul Valet,

T louvoient assez de quoi faire aller le ménage ;

Bien entendu, que Nature parfois Les secouroit encor de raisins et de noix.

il faut savoir qu’en cet endroit champêtre Nul n’habitoit séparément ;

La vache, le Valet, la Maîtresse, le Maître,

Tous avoient même logement :

O gens de Cour, dont la fortune est belle, S’écrioit quelquefois Lucas,

Vous croyez posséder tous les biens d’ici-bas; Erreur! J’ai plus que vous, dessus mon escabelle, Car j’ai femme fidele,

Et vous 11e l’avez pas.

LE COUP DE CORNE

Su r ces réflexions, notre époux, (l’ordinaire,

Se couclioit et ronfloit auprès de sa moitié.

Biaise, leur bon Valet, gaillard, vigoureux Prere,

Du conjugal lien n’ayant nulle pitié,

Au premier ronflement, enfiloit la ruelle,

Et, de concert, venoit jouir de Péronnelle,

Sans parler ; un seul mot eut troublé leurs plaisirs. Que le sexe est prudent au fort de ses désirs!

Il a raison ; dans l’amoureux mystère,

Tout gît en ces deux points : se prêter et se taire.

Mais, comme de tels passe-temps Ne régnent pas toujours sans quelques accidents,

Et que l’amour, d’une ardeur indiscrète, S’exprime quelquefois trop haut,

Lucas, au bruit de la couchette,

Une nuit, s’éveille en sursaut :

Que diable faites-vous? dit-il à Péronnelle;

Vous remuez sans cesse, et depuis quelque temps J’entends toujours pareils trémoussements.

— C’est la vache, répondit-elle,

Qui, chaque nuit, se plaît à me lécher le eu :

foutes les fois que sa langue elle passe,

C’est un chatouillement qui rend mon cœur ému. — Parbieu ! de ce plaisir je serai convaincu !

LE COUP DE CORNE

Dit aussitôt Lucas; mettez-vous à ma place? Péronnelle obéit, mais, Iiélas ! en tremblant.

Elle ne put du cas avertir son amant,

Oui, dès qu’il eut ouï son Maître, Adroitement avoit su disparoitre;

M ais il revint au bruit du ronflement Car c’étoit le signal du serviteur fidele).

11 s’approche du lit, sent une croupe à l’air,

La croit à Péronnelle,

Et plus prompt qu’un éclair,

L’attaque de plus belle.

Ab ! s’écria Lucas, au diable l’animal !

— Eh! qu’as-tu donc? lui répondit sa femme, Qui de frayeur trembloit dans lame;

C’est de sa langue un coup... Est-ce qu’il t’a fait mal ? — Oh! de pardieu! dit-il, ce coup est trop brutal : C’est bien un coup de corne, et non un coup de langue Mais, continua-t-il, Unissons la harangue;

Reprends la place auprès de l’animal velu :

Je ne prétends jouter avec telles especes;

Souffre, si tu le peux, la corne entre tes fesses,

Je ne veux plus l’avoir au eu.

Péronnelle reprit sa place en diligence;

1Æ COUP DE CORNE

Sans demander pourquoi, ni sans inordre ses doigts, Car, pour se faire dire une chose deux fois,

Elle avoit trop de complaisance.

Biaise, au cri de 1 mcas, connoissanl son erreur, Demeura dans un trouble extreme ;

Mais, jugeant bien ([ue quelque stratagème Avoit pu donner jour à ce coup de malheur,

Ainsi qu’au changement de place,

11 fut atteint d une nouvelle audace,

Et, voulant regagner ce qu’il avoit perdu,

Il s’achemine à la ruelle,

Et tâte et reconnoît sa eliere Péronnelle,

Dont la moitié du corps au bord du lit tendu,

Et la chemise avec soin relevée,

Lui firent aisément voir, à son arrivée,

Qu’avec impatience il étoit attendu.

C’est alors que l’Amour, piquant à toute bride,

Des plaisirs égarés vient ramener le guide;

Tout cède aux efforts de ce Dieu :

11 tonne, il met en feu La rustique ruelle :

Le lit semble fendre en éclats,

Et la tète de Péronnelle

LE COUP DE CORNE

Donne clans le dos de Lucas.

Lui se réveillant, dit : Parbieu ! j’en suis bien aise !

Sur mon honneur! la corne a fait jouer son jeu.

— Je n’en sens point de mal, reprit notre Niaise.

— C’est jouer de bonheur, dit-il. Bonsoir, adieu!

C’est de cette façon que Biaise et Péronnelle

Pri rent ensem bl e leurs ébats,

Et, lorsqu’au remuaient se réveilloit Lucas :

C’est la vache, lui disoit-elle.

— Prends bien garde à la corne ? - — Oh ! j e 11e la crains pas.

Lucas, vous pouvez bien, avec Seigneurs et Princes Vous mettre à présent de niveau,

A leur richesse près, témoin votre escabeau ;

Mais, sans tous leurs châteaux et toutes leurs provinces, Je vous estime autant heureux :

Vous avez des cornes comme eux.

LES DEUX TESTAMENTS

Une femme aimoit son mari ;

Telles femmes ne vivent gueres.

Celle-ci, qui n’avoit enfants, ni sœurs, ni freres, Sur le point de mourir, fait venir un Notaire ; Elle veut tout donner à son époux chéri,

Mais le moyen; la loi, la coutume est contraire. On songe. Il faut, dit-on, quelque ami généreux Dont on fasse un dépositaire,

Sous le titre de légataire :

Moi, dit le mari, j’en ai deux :

L’un, d une sagesse exemplaire,

D une exemplaire piété,

L’autre, moins dévot, moins sévere,

* Ce Conte inédit

se trouve

dans les manuscrits de Trallage à 1

Bibliothèque de l’Arsenal. — P. L.

LES DEUX TESTAMENTS

Mais fort homme de probité ;

Le choix fait la difficulté.

— Faites mieux, dit quelqu’un ; pour plus de sûreté (On n’en sauroit trop prendre en une telle affaire), Faites deux testaments en lidéicommis,

Tous deux chargés du nom de vos amis,

L’un fait dans la forme ordinaire,

L’autre fait pour le révoquer,

Car que sait-on ? Tout se peut faire.

Ainsi dit, ainsi fait. Le mal, rendu plus fort,

Réduit en peu de temps la malade à la mort.

On scelle ; les parents, ardents à l’héritage,

Déjà par souche entre eux en régloient le partage, Mais l’un des testaments, bien en forme produit,

De leur partage vain fait perdre tout le fruit.

O n avoit déclaré pour légataire unique Un homme de vertu, de sagesse authentique,

Un grave Magistrat, qui, nouvel héritier,

Bientôt d’habits de deuil noircit tout le quartier.

Le mari, cependant, après quelques journées,

A la cérémonie, à sa douleur donnée,

Va trouver son ami pour tacher à peu près De savoir quel usage il veut faire du legs.

Dès qu’il en touche un mot, le Magistrat en garde :

LES DEUX TESTAMENTS

Dieu, dit-il, par sa grâce, eu pitié me regarde. J’étois chargé d’enfants dans sa crainte élevés;

Mais vous voyez, par moi, jusqu’où ses soins atteignent Et comme il est prodigue envers ceux qui le craignent. 11 a, par sa bonté, prévenu mes besoins,

Et cela, du coté que j’espérois le moins.

C’est qu’il veille sur nous avec des yeux de pere,

Et qu’il veut qu’en effet en lui seul on espere. Attachons-nous à lui ; c’est Tunique moyen D être riche. Avec Dieu, Ton ne manque de rien. Le sermon achevé, *le mari, sans mot dire,

Mal content du prêcheur, se leve, se retire,

Puis, chez lui de retour, il cherche à profiter Des leçons qu’on lui donne et qu’il vient d’écouter. D’un second testament il voit alors l’usage,

Et combien le conseil en fut prudent et sage.

Sous de fideles clefs, il l’avoit enfermé ;

Il T en tire et le donne à l’héritier nommé,

Qui, sans avoir besoin d’une plus ample glose, Entend à demi-mot et voit où va la chose;

Qui, muni de la pièce, actif et diligent,

En charge cà l’heure même un ha bile S ergent.

Dans l’antique réduit d’un cabinet tranquille,

Dont souvent aux plaideurs l’accès est difficile,

LES DEUX TESTAMENTS

Le jeton à la main, le grave Magistrat,

Des biens de la défunte examinoit l’état ;

11 a dessus sa table un ample et long mémoire, Qu’il lit avec plaisir et qu’il a peine à croire.

Tant de biens différents, qu’il y voit contenus, L’étonnent par le fonds et par les revenus ;

Il en fait plusieurs parts en pere de famille ;

11 en destinoit une à marier sa fdîe,

11 achète de l’autre une charge à son fds,

Et déjà, par avance, il se débat du prix.

De cent autres projets il flattoit sa pensée,

Et calculoit la somme à ses besoins laissée,

Lorsque, par un papier, sur la table apporté,

Les projets, le calcul, tout est déconcerté.

Il y voit, au moyen d’un dernier codicille.

Tout autre Testament devenir inutile.

Le mal est sans remede : il cède à sa douleur,

Et le deuil désormais n’est plus que dans le cœur.

LES EFFETS DE LA NATURE

Quel est l époux exempt de cocuage ?

Il n’en est point, ou très-peu, je le gage.

Ainsi tranchons des discours superflus.

Quoique l’on ait une femme fort sage,

Par elle on se voit mis au rang des fronts cornus. La chair sur la sagesse eut toujours le dessus.

Dans un canton de la Champagne,

Etoit un jeune gars habitant de campagne.

Un Champenois ou cruche, on dit que c’est tout un. Celui-ci, du pays, étoit tout le plus bête;

Jamais marque d’esprit ne sortit de sa tête,

Mais, de tout l’univers, c’étoit le plus beau brun.

* Ce Conte a paru dans l’ouvrage anonyme intitulé : Le Voyage de M. de Cléville, Londres, ij5o,in-i2, avec l’indication que ce Conte serait le premier qu’aurait rimé La Fontaine. — P. L.

LES EFFETS DE LA NATURE

A peine notre aimable rustre Entroit sur son cinquième lustre Qu'il éprouva des mouvements d’amour Qu’il prit pour une maladie Qui pourroit lui coûter la vie;

Il ne dormoit ni nuit ni jour.

Il se met dans la fantaisie De consulter un Médecin Sur son douloureux mal, que mainte belle Daine Auroit voulu guérir, du meilleur de son ame.

Il prend son essor, un matin ;

11 va chez un Docteur et lui conte sa peine :

Pargué ! Monsieur, dit-il, daignez me secourir.

J’ai certain mal qu’il vous faut me guarir,

Mal pis cent fois que la lièvre quartaine,

Et dont je tremble de mourir.

— Donnez-moi votre pouls ?.. Grande est la maladie?

— Morgué! ce n’est pas là... Mon bras n’a point de mal Mais i ons dans cet endroit un cartain animal

Qui me fait enrager ma vie;

Il s’anime avec tant d’ardeur Qu’il me fait à moi-même peur.

Tenez, guarissez-moi cela, je vous en prie ?

Le Médecin, riant, lui dit : Eli bien!

LES EFFETS DE LA NATURE 407

Je vous guérirai cette enflure,

Mais payez-moi ? Sinon, je 11e commence l ien.

— Combien vous faut-il d’aventure?

— Dix écus ! Je 11e puis pas à moins, je vous jure; Peut-être encore y mettrai-je du mien.

— Notre Monsieur, prendrez-vous bien, Pour vous nantir, ces deux écus à compte?

— Donnez ! Mais dès demain apportez le restant.

Il mouille dans beau froide un grand linge à finstant, Dont il couvre le mal, et l’enflure fut prompte

A déguerpir. Que vous êtes savant!

S’écria le pauvre ignorant.

Grand Médecin, Dieu vous bénisse !

Vartigué, l’excellent onguent !

— Allez, mon bon ami, le Seigneur vous guérisse ! Venez encor demain, qu’on vous en fasse autant. Surtout, n’oubliez pas le reste de l’argent ?

Le Médecin, le cœur plein d’aise,

Courut conter à sa moitié L’innocence du pauvre Biaise ;

Pas un mot 11e fut oublié.

L’Hippocrate pour elle avoit de l’amitié,

Même jusqu’à la jalousie,

Mal qu’à l’hymen on voit toujours lié,

4o8 LES EFFETS DE LA NATURE

Lorsque Lon a femme jolie.

La belle avoit été sage toute sa vie,

De nul amant jamais elle n’eut de pitié,

Mais il lui vint en fantaisie De guérir du beau gars la tendre maladie. On eût vu notre Médecin S’en aller trouver maint voisin,

Et de conter à tous l’histoire de l’enflure,

Et la croustilleuse façon

De sa subite guérison.

11 fut b ien ri de l’aventure.

La femme cependant rouloit dans son esprit Du «arçon la grande innocence,

Et de son mal la corpulence.

Voici ce que la Dame fît,

Pour en avoir la jouissance.

Le soir, son époux de retour,

Elle lui dit : Mon cher amour,

Pour un malade d’importance On est venu tantôt implorer la science;

Cours-y demain, d’abord qu’il sera jour, On te promet très-grande récompense.

Elle lui dit des noms en l’air,

LES EFFETS DE LA NATURE

Et mit à bien grande distance L’endroit où le mari ne manqueroit d’aller : Pas n’y faudrai, ma bonne, ma chere ame, Quoique ce soit bien loin d’ici.

Mais, si notre nigaud alloit venir aussi,

Qu’y ferois-tu, petite femme ?

— Allez, mon poulet de mari !

Sur moi j’en prends tout le souci.

Le Dieu qui répand la lumière A peine commençoit sa brillante carrière,

Que voilà notre Médecin,

Bien botté, la bride à la main,

Qui, sur sa jument poulinière,

Enfile au trot le grand chemin.

Sitôt qu’il fut parti, notre amoureuse Dame Sortit du lit, toute de flamme,

Mit aussitôt du linge blanc ;

La propreté sied beaucoup à la femme.

Dès qu elle fut coëffée, arrive le manant;

La belle tressaillit de joie, en le voyant.

Serviteur, lui dit-il, Madame !

Je voudrions parler au Médecin,

LES EFFETS DE LA NATURE

Qui me médicinit si bien hier au matin.

La Dame, qui sentoit tout Paphos dans son ame, Trouva ce rustre jouvenceau Mille fois encore plus beau Que nétoit la belle peinture,

Dont son époux lui lit le dangereux tableau;

J’entends pour lui, non pour la créature.

Elle fit faire au gars le récit de nouveau De son épouvantable enflure.

Il le lui fit, D ieu sait comment,

Sans carder nulle modestie.

La Belle, à son discours, brùloit d’un feu charmant Que je plains votre maladie !

Dit-elle au gars, le flattant doucement ;

Je vous aime, et je veux vous guérir promptement. Là-dessus, on eut vu la Belle Le conduire dans sa ruelle,

Et là, sans aucun compliment,

Elle fembrasse tendrement;

Elle caresse son enflure,

Qui grossissoit même à mesure Qu elle y touchoit légèrement.

Bornons ici cette peinture,

LES EFFETS DE LA NATURE

Il faut garder en tout quelque ménagement.

Notre rustre n'eut pas, sur si douce monture, Fait trois voyages seulement Qu'il sentit du soulagement.

Quand Madame fut satisfaite...

Que dis-je! satisfaite? En a-t-on satisfait?

Quand le gars ne put plus fournir aucune traite, Elle le renvoya, le priant du secret.

Mais en a-t-on dans l'amoureux mystère ?

On risque tout, plutôt que de se taire;

Même j'en connois sur ce point,

Qui disent bien souvent ce qu'ils ne savent point. Le gars, s’en allant plein de joie, Rencontra dans sa même voie Le Médecin fort en courroux De n’avoir point trouvé sa proie;

11 n'avoit pas tort, entre nous.

Monsieur, dit le Paysan, je reviens de dieu vous Où votre femme, sur ma vie,

A d'un remede des plus doux M is bon ordre à ma maladie ?

Je pensons bien que de longtemps

LES EFFETS DE LA NATURE

Je n’aurons pas besoin de vos vilains onguents. Votre femme a pensé nous faire mourir d’aise, Quatre ou cinq fois ; elle est, morgué, toute amiquié. De dépit, le cornard alloit assommer Biaise,

Mais le gaillard leva le pié.

Que d’hommes sont cocus d’un rustre, d’un Nicaise! Mais qu’importe de qui, dès le moment qu’on l’est ! Au cocuage encor je n’ai point d’intérêt ;

Que j’y vienne, voici ma thèse :

Que le sot en murmure et le sage se taise !

Le Médecin, de retour au logis,

Fit, dit-on, d’effroyables bruits.

Les voisins surent l’aventure,

Et maint conte fut fait au sujet de l’enflure.

Vous qui tremblez pour votre front,

M aris jaloux, cessez de tourmenter vos âmes ;

Que vous importe tant que l’on aime vos femmes ? Un mal commun n’est pas affront.

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