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Contes de la Marjolaine

Pourquoi l'avait-on surnommée «la Marjolaine »? Je ne Tai jamais bien su. Peut-être parce que cette plante aromatique foisonnait aux entours de la maison forestière où elle habitait avec son mari, le garde Saintain Brûlant... Je croirais plutôt cependant qu'elle devait ce joli sobriquet à sa beauté fraîche, savoureuse et piquante, comme la fleur sauvage à laquelle les botanistes ont donné le nom rébarbatif d' « origan », et que le populaire, en son langage plus musical, continue à appeler « la marjolaine ». En réalité, elle se nommait Baptistine et avait épousé à

vingt ans le garde des bois de la Lineuse. Depuis une couple d'années elle demeurait à une lieue de la ville et à l'orée de la forêt, dans une maison isolée, bien connue des chasseurs et des promeneurs du pays. Grâce à une tolérance de l'administration, on y trouvait pendant la belle saison de quoi déjeuner ou goûter, et comme le vin du garde était naturel, comme l'hôtesse étcfft charmante et, ce qui ne gâtait rien, excellente cuisinière, les clients ne manquaient pas. On voyait de loin monter au-dessus des hêtres la fumée bleue de la maison forestière ; on subodorait, à une portée de fusil, d'appétissantes fragrances de civet de lièvre ou d'omelette au lard ; on se disait : « Nous ferons bonne chère à la Lineuse », et on n'avait jamais de déception.

En ce temps-là nous étions six jouvenceaux de dix-huit à vingt ans, tout frais émoulus du collège et du baccalauréat, fort épris de grand air et de libres flâneries à travers bois. Nous jouissions pleinement de ces heures

brèves et fortunées où, ayant dit adieu au lycée, on ne songe pas encore sérieusement au choix d'une carrière, et nous employions le meilleur de noire temps à courir les bois, -à tendre des pièges aux pelits oiseaux ou à chercher des champignons. Après ces fantasques vagabondages de la matinée, affamés, grisés de soleil et mouillés de rosée, nous nous arrêtions invariablement à la maison de la Lineuse. Nous y apportions notre chasse ou notre récolte. L'hôtesse nqus accueillait d'un clair sourire, apprêtait nos cèpes, faisait sauter dans la casserole nos petits oiseaux bardés de lard, et, assis autour d'une nappe de toile bise, nous dégustions un succulent déjeuner, en l'arrosant de pineau ; mais surtout nous nous délections aux joyeux propos, aux affriolants regards de « la Marjolaine », dont nous étions tous férus.

Baptistine était alors une svelte brune à la peau blanche, à la taille souple et ronde, à la vive et verte allure. Ses yeux noirs riaient sous de longs cils recourbés ; ses lèvres rouges

riaient plus encore et montraient en s'ouvrant des dents éblouissantes. Toujours de bonne humeur, la langue alerte, larépartie mordante, on ne s'ennuyait jamais en sa compagnie. Elle possédait un répertoire de chansons rus-, tiques qu'elle chantait d'un filet de voix un peu frêle, mais avec beaucoup de sentiment. Personne ne savait comme elle raconler des histoires scabreuses, sans avoir l'air d'y toucher, sans reculer devant les détails risqués et les plaisanteries salées... De sorle que nous autres, garçons peu expérimentés, nous étions induits par la liberté de son langage à la croire de vertu accommodante, et nous prenions cette absence de pruderie pour une invitation à aller de l'avant. Son aguichante beauté, le parfum de saine jeunesse et de capiteuse verdeur qui s'exhalait de toute sa personne, nous montaient au cerveau et nous enivrait bien autrement que le vin pineau de sa cave. Nous bridions tous les six pour « la Marjolaine » et nous lui lancions de flambantes œillades qui en

disaient long sur l'incandescence de nos désirs et la présomptueuse audace de nos espoirs.

Elle s'en apercevait et ne s'en effarouchait guère. La cour simultanée que nous lui faisions, la surveillance jalouse que nous exercions mutuellement sur nos moindres gestes, ne nous rendaient pas dangereux. Elle nous distribuait à dose égale ses sourires, comme elle remplissait nos verres à la ronde, sans jamais favoriser l'un aux dépens de l'autre. Elle nous tenait ainsi en bride tant que nous étions chez elle, mais son impartialité ne nous empêchait pas de nous quereller une fois dehors. Chacun de nous avait la prétention d'être mieux favorisé que le voisin et d'arriver le premier à obtenir les bonnes grâces de la Marjolaine. Ce « sleeple-chase » amoureux n'allait pas sans un échange de paroles aigres, sans débinages sourdement perfides et nous aurions fini par nous brouiller, si l'un de nous, plus sensé, ne nous avait réunis, à la lisière du bois, un jour que nous

sortions de la Lineuse plus animés les uns contre les autres, et ne nous avait tçnu à peu près ce langage :

— Mes camarades,. nous sommes tous des conscrits et nous nous comportons comme de purs idiots... Il est évident que la Marjolaine ne peut nous aimer tous les six à la fois et que nous nous gênons mutuellement... Je vous propose donc de tirer au sort. On va mettre nos six noms dans mon chapeau. Celui qui sera favorisé par la chance aura carte blanche pour fleureter avec Baplistine et s'insinuer dans son cœur.

Aussitôt dit, aussitôt fait. Chacun de nous inscrivit son nom sur un chiffon de papier, le plia et le jeta dans le feutre du préopinant, puis, quand les billets eurent été dûment secoués et mélangés, le plus jeune de la bande fut chargé d'en extraire un à la volée.

L'opération se fit dans un religieux silence, et quand le billet fut sorti, celui qui avait mis la main dans V « urne » le déplia :

— Noirtin ! proclama-t-il.

LA MARJOLAIiNE 7

Or, Jacques Noirlin, c'était moi. Le sort me désignait pour conquérir les bonnes grâces de la Marjolaine. Je saluai d'un air crâne, et modestement:

— Messieurs, c'est entendu... Avant peu, je saurai à quoi m'en tenir!

Le lendemain, en effet, je partis seul et bravement pour la Lineuse. J'avais choisi l'heure matinale où le garde Brûlant était en forêt. Il faisait un joli temps d'automne, ni trop chaud, ni trop frais, avec un ciel brouillé de blanc et de bleu, qui répandait sur les champs des alternatives d'ombres et de soleil. Les bois étaient imprégnés d'une odeur de mousse mouillée et, dans les taillis, les geais, en belle humeur, jacassaient comme pour me donner du courage. J'en avais besoin, car, malgré ma crânerie de la veille, j'étais fort novice en galanterie et assez embarrassé de mes débuts. Ce fut avec un frisson dans le dos et un enrouement dans la gorge que je poussai la porte de la maison forestière.

Baptistine mettait en ordre la salle à manger. Tête nue, cou et bras nus, les cheveux négligemment noués et retombant en un chignon lâche sur la nuque, elle était fort séduisante en son déshabillé du malin. La vue de cette chair blanche et pulpeuse me chatouilla jusqu'au fin fond du cœur et me ragaillardit :

— Bonjour, Marjolaine, murmurai-je de ma voix la plus câline, pouvez-vous me servir à déjeuner?

— Mazette! répliqua-t-elle en me coulant une œillade malicieuse, vous avez l'appétit ouvert de bon matin... Que soit ! Je vas vous fricasser une omelette au lard.

Elle passa dans la cuisine, jeta une bourrée sur le brasier, puis ayant pris dans la maie les œufs frais, le beurre et une tranche de jambonneau, elle se mit en devoir de confectionner mon déjeuner. Assis près de la table, je regardais la sémillante hôtesse par la porte cntr'ouverte et, très émoustillé par ses jolis gestes, ses yeux lumineux, son frais minois,

je me demandais : ((Comment entrerai-je en matière? »

Tout ce qui, la veille, m'avait paru aisé et coulant, me semblait maintenant hérissé de difficultés. Je ne trouvais pas une idée, pas même un bout de compliment auquel j'arriverais à accrocher ma déclaration, et je restais muet comme une carpe.

— Tout est prêt! s'écria la Marjolaine en entrant dans la salle avec une pile d'assiettes, je n'ai plus qu'à dresser le couvert.

En même temps elle dépliait une nappe et se penchait pour en draper la table. Son buste svelte et souple se pliait avec une grâce provocante, et son bras nu effleurait ma main. J'étais devenu tout pâle; elle s'en aperçut et me dit avec un clair sourire :

— Ma parole, vous voilà quasi aussi blanc que ma nappe... Est-ce la faim qui vous met dans cet état?

— Non, Marjolaine, bégayai-je, résolu de procéder ex abrupto^ ce n'est pas la faim, c'est l'amour que j'ai pour vous...

Tout en parlant, j'avais enlacé sa taille de mes bras et je lui appliquais un baiser sur la nuque.

— Je vous aime! Je vous aime! continuais-je en roulant ma boucbe sur les rondeurs de son cou frais et doux-fleurant.

D'un brusque mouvement des reins elle se dégagea, j'entrevis un bras blanc levé en l'air et vlan ! je reçus en pleine figure une gifle qui m'aveugla.

— Attrape ! s'exclamait la Marjolaine furieuse, a-t-on jamais vu?... Un gamin qui a encore du lait derrière les oreilles!... Tu déjeuneras par cœur, mon garçon !

Elle m'avait pris par les deux épaules et me faisait « volter » jusqu'à une soupente communiquant avet; la cave. Jamais je n'aurais imaginé qu'une femme si mignonne eût la poigne si rude. En un tour de main, la porte s'ouvrit, puis se referma sur moi, et la Marjolaine poussa le verrou en me criant par le trou de la serrure :

— Reste là, garnement!... Ça te rafraî-

chira les idées, en attendant que Brûlant revienne et que vous vous expliquiez ensemble?

Je me trouvais sur les marches d'un étroit escalier, aboutissant à un caveau à peine éclairé et sans issue. Pendant que je demeurais ébaubi et penaud, j'entendais Baptistine qui remettait tout en place en fredonnant une de ses chansons paysannes. La mâtine! elle se gaussait de moi, et je songeais, indigné : « La gifle, passe encore, mais me claquemurer dans cette cave et me livrer pieds et poings liés à son mari, voilà un raffinement de cruauté dont je ne l'aurais jamais crue capable 1 » Je me rappelais que Brûlant était un gaillard peu endurant et fort brutal. Je le voyais me houspillant à coups de houssine ou me tirant dessus comme un lapin, et une sueur froide ine mouillait les tempes. Une demi-heure s'écoula dans les transes, puis tout mon sang se glaça : je venais de percevoir le bruit d'un pas lourd sur le parquet, et je distinguais la voix de rogomme du garde.

Il causait avec sa femme, en allant el venant dans la cuisine, et tout en discutant il faisait sauter dans ses mains un trousseau de clés, dont le grincement métallique m'énervait douloureusement. Tout à coup il cessa de parler et j'ouïs le choc de ses souliers ferrés sur les marches de Tescalier qui menait au premier étage. « Il va, sans doute, pensais-je, chercher là-haut de quoi m'écrabouiller! » elje me voyais déjà à demi mort. Au même moment on tira le verrou de la soupente et la porte fut ouverte par la Marjolaine. Ses yeux bruns luisaientmalicieusement et elle se pinçait les lèvres pour ne pas rire :

— Filez, chuchota-t-elle, et que ça vous serve de leçon, mauvais sujet!...

Je ne me le fis pas répéter, et je décampai sans regarder derrière moi. Mais, quand je fus dehors, bien loin, sous^le pacifique couvert des hêtres de la Lineuse, à la pensée de l'affront que je venais de subir, les larmes me jaillirent des yeux — des larmes de honte et de rage. — Je me sentais amoin-

dri, disqualifié, ridicule... Et, avec lout cela, expliquez la contradiction si vous pouvez, je n'en voulais pas à Baptistine. Tout à travers ma disgrâce et mon humiliation, je me remémorais ses yeux luisants, ses lèvres rouges, son aguichant sourire, et je repensais avec une perverse sensualité à la gifle que sa petite main nerveuse m'avait appliquée sur la joue...

Je n'ai plus jamais revu la Marjolaine ; mais quand il m'arrive de cueillir la fleur dont elle portait le nom, je crois respirer encore la fraîche, la savoureuse et piquante odeur qui s'exhauâit de son mignon corps, comme un bouquet de plantes forestières.

J'ai toujours été un coureur de bois : à vingt ans, cette passion forestière me tenait déjà et je m'y livrais avec l'entraînement d'un amoureux pour sa première maîtresse. J'avais été malade pendant tout un hiver et, le printemps venu, on m'avait envoyé, pour, me refaire, chez des amis qui habitaient Juvigny, une petite ville nichée au centre de belles forêts domaniales. J'y passais une bonne partie de mes journées à explorer les futaies environnantes, en compagnie d'un gardechasse nommé Brûlant, qui me servait de guide. Ce Brûlant était un vieux brisquart, auquel un visage barbu et de petits yeux

brillants sous des sourcils en broussaille donnaient Tair d'un chien de berger. Il flairait les braconniers à une portée de fusil et connaissait sa forêt mieux que le fond de ses poches.

Un malin de mai, comme nous suivions, avant d'entrer dans le grand bois, une tranchée herbeuse qui séparait la forêt de l'Etat du canton du Petit-Juré, appartenant à des particuliers, je vis pointer à une certaine distance, au-dessus d'un fouillis d'arbres, le faîte d'un toit de tuiles rouges. La hauteur et les dimensions de cette toiture indiquaient une habitation plus importante que les baraques où les propriétaires des taillis voisins viennent d'ordinaire goûter, le dimanche, et surveiller leur tendue^ à l'automne.

— Quelle est cette bâtisse? demandai-je à Brûlant.

— Ça, répondit-il d'un ton ironique, c'est le « château » de « Soupe tout seul ».

— Et qu'est-ce que « Soupe tout seul »?

— Un original, Monsieur, un bourgeois de

Juvigny qui a construit cette maison... 11 y demeure hiver comme été et, encore qu'il ait de quoi, il y vit comme un pauvre, sans autre compagnie qu'un chien... De là ce sobriquet de « Soupe tout seul ».

Quand je fus de retour à Juvigny, je questionnai mes amis sur ce singulier hôte des bois du Petit-Juré, et chacun dauba sur son compte. — « Soupe tout seul » s'appelait de son vrai nom Hyacinthe Herbelot, il possédait une certaine fortune et s'était marié dans le pays; mais, au bout de cinq ans, sa femme l'avait planté là pour se sauver on ne savait où avec un commis voyageur. Alors Herbelot avait pris l'humanité en grippe et s'était fait bàlir cette maison en plein bois. Il y vivait, disait-on, comme un pingre, n'en permettant l'accès à personne, faisant lui-même sa cuisine et entamant à peine ses revenus.

Quelques-uns prétendaient qu'étant d'une avarice sordide il entassait sou sur sou au fond de sa cave ; d'autres l'accusaient de prêter à la petite semaine. Les plus chari-

tables reconnaissaient qii'Herbelot ne manquait ni d'esprit ni de culture, et ne voyaient en lui qu'un hypocondriaque, auquel les malheurs conjugaux .et des lectures philosophiques mal digérées avaient brouillé le cerveau.

Tout ce que j'apprenais sur ce bizarre solitaire du Petit-Juré piquait ma curiosité et me donnait un désir chaque jour plus virulent de faire connaissance avec « Soupe toutseul». J'avais déjà rôdé plusieurs fois autour de son domaine, qu'une porte grillée et une palissade séparaient seules de la route forestière. Un matin, je n'y tins plus et, après avoir constaté que la grille était soigneusement fermée à l'aide d'un cadenas, je résolus de pénétrer chez mon homme par le taillis voisin. Je me glissai sous bois, je franchis un fossé mitoyen et, me frayant un passage à travers un fouillis de broussailles et de ronciers, je débouchai dans une allée tournante, assez large, où, de distance en distance, des massifs de lilas pleinement épanouis exha-

laient une capiteuse odeur et balançaient au vent matinal leurs thyrses violets, au-dessus desquels planaient des papillons couleur de soufre. Je n'avais pas fait vingt pas, lorsqu'à un détour j'aperçus, au-delà d'une pelouse en demi-lune, la maison au toit de tuiles rouges.

Élevée d'un étage au-dessus d'un sous-sol, on y accédait par un perron de six marches aboutissant à une porte hermétiquement close. La façade blanche, tapissée de chèvrefeuilles, percée de quatre fenêtres à demi voilées par les plantes grimpantes, s'orientait en plein midi. Elle avait un aspect gai et accueillant qui m'encouragea à contourner la pelouse; mais, au moment où j'arrivais à quelques toises du perron, je fus cloué sur place par une voix irritée qui m'enjoignit de ne pas aller plus avant; la porte s'ouvrit violemment et je me trouvai face à face avec « Soupe tout seul ».

C'était un homme de cinquante ans, vêtu d'une blouse bleue et guêtre de housseaux de

toile bise. Grand, solide, la barbe et les cheveux grisonnants, il montrait en plein soleil un long visage austère où deux yeux bleus mélancoliques me dévisageaient, tandis que ses bras gesticulaient nerveusement.

Je saluais et cherchais à m'excuser, mais il me coupa durement la parole :

— D'où sortez-vous?... Vous devriez savoir qu'on n'entre pas dans une propriété privée comme dans un moulin... Foutez-moi le camp!.,.

— Pardon, répondis-je en mentant impudemment, j'étais en train d'herboriser dans le taillis voisin, et j'ai pénétré chez vous sans m'en douter... Veuillez recevoir toutes mes excuses.

Il conliniiait à me toiser des pieds à la tête :

— Vous herborisiez? reprit-il d'uù ton moins rude, mais où la méfiance persistait, lia! ha!... Et quelles plantes avez-vous récollées, s'il vous plaît?

Je crus do' inor, à réclair de son regard,

que la botanique l'intéressait, et je répliqua hardiment :

— Aucune, jusqu'cà présent... On m'avait dit que la pyrole « à feuilles rondes » poussait au Petit-Juré, et je la cherchais.

il me sembla que cette indication scientifique avait eu le don de l'apaiser. Il descendit les marches du perron et repartit, d'une voie radoucie :

— On ne vous a pas trompé... le « Pyrola rotundifolia » croît etTectivement dans nos taillis, et je puis vous en montrer des échantillons... Suivez-moi.

Il passa devant et me guida à travers le fourré jusqu'à une étroite clairière où, dans un terrain sablonneux, je vis la pyrole étalant ses corolles blanches et dressant son pistil en forme de trompe.

— Faites votre choix, murmura-t-il.

Et comme je le remerciais, il ajouta :

— Je suis heureux de rencontrer quelqu'un qui s'intéresse aux plantes... Vous ne devez pas être du pays... J'ai fait autrefois de la

botanique ; les imbéciles d'ici se moquaient de moi, et cela m'a valu dans leur opinion une mauvaise note de plus...

J'avais touché la corde sensible ; notre commun goût pour l'herborisation apprivoisait « Soupe tout seul » et le rendait expansif.

— Je n'habite pas Juvigny, déclarai-je... Je n'y suis que de passage.

— Je vous en fais mon compliment î s'écria-t-il. Les indigènes sont incultes, bornés et dénigrants. Us n'admettent pas qu'on ait de la vie une opinion moins mesquine que la leur et m'en veulent de ne me pas m'êlre résigné à moisir dans leurs taupinières... Parlez-leur de moi!... Ils me couvriront de ridicule et m'accuseront de tous les vices... Je vaux mieux qu'eux, cependant!... Puisque vous aimez la botanique, revenez quelquefois en causer avec moi... Je vous indiquerai les bons endroits où poussent quelques-unes de nos plantes rares, et vous verrez qu'Hyacinthe Herbelot n'est pas le pleutre qu'on vous a dépeint...

Je profitai de la permission. Peu à peu, une certaine intimité s'établit entre nous, et l'ermite du Petit-Juré poussa la confiance jusqu'à m'inviter à partager son dîner. Ces jours-là, j'avais la précaution d'apporter quelques provisions de bouche, car le menu était des plus sommaires. Herbelot ne vivait que de pain et de légumes ; il ne buvait que de l'eau, et l'eau seule, avec un peu de sel, assaisonnait les pommes de terre, les haricots et les poireaux qu'il récoltait dans un potager attenant à sa maison. 11 était à son aise, cependant, touchait les loyers de plusieurs maisons qu'il possédait en ville, &i on lui connaissait aux environs une ferme qui rapportait un revenu fort honnête. Où pouvait bien passer son argent? Thésaurisait-il ou avait-il quelque vice secret, ainsi qu'on le prétendait charitablement?

Un soir, comme je me rendais chez lui par le grand bois, je fus tout surpris en l'apercevant, à la lisière du taillis, en train de causer avec une paysanne. Son interlocutrice

était jeune et de tournure agréable. Je m'arrêtai un moment à les regardera leur insu, La jeune femme lui prenait les mains avec effusion, et lui, fouillant ses poches sous sa blouse, en tirait des poignées d'argent et d'or. Je voyais les pièces reluire au soleil couchant et tomber dans le tablier de la-damê.

« Ho! ho! pensais-je, «Soupe tout seul» courrait-il la prétentaine et serait-ce dans un creuset de luxure que se fondraient les fermages et les loyers? »

Le rôle d'espion ne m'allait guère et je résolus de me montrer. Dès que les deux interlocuteurs se doutèrent de ma présence, ils se séparèrent, et brusquement Hyacinthe Herbelot vint merejoindre dans le sentier qui conduisait à sa maison.

— Je gage, me déclara-t-il tout à trac, que vous êtes scandalisé et qu'il vous est venu, à propos de moi, les pires et les plus téméraires soupçons... Comme je me moque du qu'endira-t-on, je pourrais dédaigner de me disculper; mais vous êtes sympathique etjene veux

pas que vous méjugiez de travers... Je vais donc vous ouvrir Farrière-fond démon cœur... Quand je vivais dans le monde, j'ai expérimenté que l'argent est le grand agent corrupteur. . . Il gâte tout, il souille tout : les afTcclions, les consciences, les sentiments d'honneur ot de dignité; il mène à toutes les hontes et suggère tous les crimes. Donc, pour rester honnête homme, me suis-je dit, il faut supprimer l'argent, et comme les besoins artificiels que nous créons, nous font, seuls courrir après la fortune, il faut restreindre nos besoins au plus extrême minimum. C'est pourquoi je me suis retiré dans les bois, réduisant les exigences de la vie au strict nécessaire. Et, depuis ce temps-là, j'ai été te plus heureux des hommes. Il me restait cependant un souci : je possédais une certaine fortune, et je ne savais plus que faire de cet argent détesté, dont j'avais appris à me passer... Un moment, j'avais pensé à creuser en secret un trou profond et à y ensevelir cet or qui empoisonne l'humanité... Mais j'ai réfléchi qu'en

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ce monde il y avait beaucoup trop de misère et que l'argent pouvait, en certains cas, guérir les maux qu'il avait causés. Alors sans bruit, je me suis mis en quête des soudaines détresses qui se produisaient autour de moi ; sans bruit, je les ai secourues; et voilà pourquoi vous avez trouvé tout à l'heure « Soupe tout seul» en tête à tête avec cette paysanne. C'est la femme d'un fermier dont les affaires ont mal tourné, et dont on devait vendre demain le mobilier et les récoltes. Je lui ai donné de quoi clore le bec aux créanciers et aux huissiers. J'agirai de la sorte tant que je pourrai; seulement, je vous prie de m'en garder le secret. Laissez clabauder les gens de Juvigny, et, s'ils vous disent que je suis un ladre vert, ne les détrompez pas... Je tiens à être heureux et à faire des heureux à ma façon... Hélas ! pauvre Hyacinthe Herbelot, heureux, il ne le fut pas longtemps! Pendant la guerre de 1870, Juvigny fut occupé par un régiment poméranien. On avait dénoncé à la commandatur «Soupe tout seul» comme un thésau-

riseur, et les Prussiens s'avisèrent de s'installer dans sa maison des bois, sous prétexte de je ne sais quelle réquisition. Herbelot n'était pas endurant : il empoigna son fusil et démolit les deux premiers soldats qui mirent le pied sur sa pelouse. Mais il y avait là toute une compagnie; on s'empara du meurtrier; on le colla au mur de sa maison, et «Soupe tout seul» tomba au pied de ses chèvrefeuilles, avec vingt balles dans le corps.

Titi-Lolo n'avait pas six mois et n'clait pas plus gros qu'un chat, lorsqu'un jeune paysan nous l'apporta dans la poche de son veslon. Ce garçon prétendait que l'animal était un enfant de sa propre chienne, mais j'ai toujours soupçonné qu'il l'avait « trouvé» par un heureux hasard sur la voie publique. En effet, dans sa petite personne, Titi-LoIo offrait tous les caractères d'une perfection obtenue par une longue sélection; la joliesse des formes, l'harmonie des lignes, la finesse des attaches indiquaient une race très pure, une provenance aristocratique. Il appartenait à l'espèce « Papillon », mais par une rare par-

ticiilarité, sa robe moelleuse et douce comme !;elle de l'angora était d'une belle couleur fauve, qui le faisait ressembler à un écureuil. Il avait du reste la souplesse, la gentillesse et la grâce agile de ce rongeur. Deux yeux noirs très vifs et un petit nez humide et fureteur donnaient à sa physionomie un accent original. Dans sa tête rousse, ornée de deux grandes oreilles mouflues, éveillées et mobiles, on ne voyait tout d'abord que (es trois points noirs ^ les deux yeux et le nez en truffe. Comme le Hassan de Musset :

Sa pelite médaille annonçait un bon coin,

Il était très bien pris : on eût dit que sa mère

L'avait fait tout petit pour le faire avec soin...

Son corps svelte, bien proportionné, était terminé par une frétillante queue en panache ; de longs poils soyeux couvraient jusqu'aux ongles ses pattes sèches et élégantes comme celles d'un chevreuil.

Il avait été élevé à la dure chez son père nourricier, où sa pâtée était assaisonnée à

l'eau de vaisselle, et il nous arriva rongé de puces. Mais des soins minutieux et une diète plus substantielle l'eurent vite transformé et habitué au confort de la vie civilisée. 11 est devenu rapidement le favori et aussi le maître de la maison. On l'avait appelé «Ami», et c'était le nom qu'il portait fièrement sur une médaille pendue à son cou ; toutefois, aujourd'hui, par suite d'insensibles dérivations amenées par un commerce plus familier, il répond dans l'intimité au nom de « Titi-Lolo ». Comme nous habitons la campagne, il n'est pas asservi à ce régime casanier des chiens de Paris, qu'on descend deux fois par jour dans la rue pour y vaquer « à leurs petites affaires». Il a à sa disposition un grand clos planté d'arbres où il peut à son gré s'ébattre sur les pelouses. 11 y flâne pendant des heures, rongeant des brins d'herbes, flairant le tronc des arbres, s'cubliant sur les buis, observant curieusement le manège des merles et des pies, et développant en plein air sa précoce intelliscnce.

Intelligent, il l'est supérieurement. Dans sa petite tête remarquablement organisée, les opérations mentales compliquées s'effectuent avec une étonnante rectitude. Chaque jour, nous constatons chez lui des faits de mémoire, d'association d'idées, de raisonnement et de sensibilité qui lioiîs ravissent. 11 s'est merveilleusement assimilé les appellations correspondant aux choses ou aux êtres qui l'inléressent, et, grâce à la possession de ce vocabulaire, il converse avec nous, répliquant à nos paroles par un mouvement des oreilles, une inclinaison de tête ou un tournoiement de queue, sachant se faire comprendre par un regard expressif ou un aboiement quasi articulé. Quand il rentre du jardin après sa promenade matinale, on l'a habitué à porter un journal au premier étage, dans la chambre de sa maîtresse. Ce journal il le guette obstinément au bas de l'escalier et ne bouge pas avant qu'on le lui ait remis. Alors, serrant le papier entre ses dents, il s'élance et sur chaque marche ses pattes

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«onnent avec un bruit de baguettes de tambour. Il sait parfaitement que cette fonction de porteur de dépêches n'est remplie que le matin, et le reste de la journée il gravit l'escalier tout d'un bond, sans faire halte dans le vestibule. A table, où il prend ses repas en famille, il se tient assis sur un chaise haute et attend patiemment sa pâtée. Tandis qu'on" la lui prépare, il ferme les yeux comme pour tromper les ennuis de l'attente, puis, une fois sa pitance avalée, il se couche en rond jusqu'à l'apparition du dessert. Alors — mais seulement lorsqu'on est entre intimes, jamais en présence des étrangers — il monte sur la table et va se poster, avec un regard de convoitise, à côté d'un bocal de biscuits dont il est très friand... Il a parfaitement la notion du juste et de l'injuste, du bien et du mal — notion naturellement relative à sa petite personne — et quand il s'est rendu coupable de quelque méfait, il se couche, les pattes en l'air, les oreilles basses, et son regard piteux semble exprimer le repentir^

invoquer le pardon. Par contre, s'il a été puni injustement, il garde longtemps sa rancune au cœur et boude obstinément pendant le reste du jour.

L'intelligence des animaux, on n'ose plus guère la nier et regarder, ainsi qu'au temps de Malebranche, les bêles comme de simples machines bien organisées. Mais ce problème psychologique n'en est pas moins grave et gros de conséquences. Si l'animal a une intelligence et s'il n'existe entre celle de l'homme et la sienne qu'une différence de degrés, pourquoi les spiritualistes admettraient-ils la matérialité et la mortalité de l'âme des bêles, tandis qu'ils réserveraient pour la seule âme humaine le privilège de l'immortalité? Lorsque, les yeux fixés sur les spirituels yeux noirs de Tili-Lolo, j'admire l'éloquence de son regard, lorsque j'étudie le froncement de ses narines ou le quasi sourire de ses lèvres, la mimique de ses oreilles et de ses pattes ; lorsque nous essayons de nous comprendre et que nous y

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réussissons, j'ai peine à croire que nous ne soyons pas faits de la même fraternelle essence. Nos modes d'existence ne me paraissent pas différer extraordinairement, et si les formes de nos corps sont dissemblables, j'ai la presque certitude que nos intelligences respectives sont soumises aux mêmes lois et subissent les mêmes obscures destinées...

Titi-Lolo n'est pas seulement très mtelligent, il a beaucoup de cœur. 11 sent vivement et aime passionnément. Il est fort amoureux à ses heures ; seulement, comme il est difficile de l'apparier à une chienne de son espèce, il est réduit à se mésallier, et ces unions hasardeuses produisent des résultats médiocres. La dernière fois qu'il a convolé en justes noces, Titi-Lolo a engendré trois chiens sans queue, qui n'ont pas vécu. Heureusement, ses passions n'éclatent qu'à de longs intervalles. Mais, s'il n'est amoureux qu'au printemps, en revanche il aime en toute saison sa maîtresse d'une violente et tendre affection. Quand elle va à Paris et qu'il voit

apprêter la toilette du voyage, il devient nerveux et son anxieux regard demande s'il sera de la partie. Si la réponse est négative, il s'éloigne tout penaud. Pendant la durée de l'absence, il demeure tristement rencogné dans un fauteuil et ne mange que du bout des dents. Il ne se réveille qu'à l'heure ordinaire du retour ; il entend de loin le roulement de la voiture, se précipite au bas de l'escalier et accueille la voyageuse avec des transports, des cris presque humains et des lèchements désordonnés. Si, au contraire, il devine à un geste qu'on l'emmènera, il ne se possède plus de joie; il manifeste son allégresse par des aboiements impétueux, va chercher le manteau dans lequel on l'emmitoufle — car il est très frileux — et le traîne avec des bonds impatients jusqu'au moment où on le boutonne dans ce vêtement de voyage.

Ses qualités affectives se montrent également dans ses relations quotidiennes avec les animaux qui vivent au logis. Il aime tout particulièrement une chatte noire qu'il a trou-

vée toute petite sous un des massifs du jardin et qu'il a rapportée pitoyablement à la maison. Cette chatte, nommée Manette, lui garde de ce sauvetage une reconnaissance touchante. Tous les matins, quand ils se rencontrent dans le couloir, ils se frottent amicalement le museau. Si la Manette miaule plaintivement, son ami accourt pour la réconforter; en revanche, les jours de purge, quand on force Titi-Lolo à avaler son ricin et qu'il pousse des cris de putois, la chatte vient le consoler et le lèche d'un air de compassion. Avec la seule Manette, Titi condescend à jouer sur la pelouse. Alors ce sont des parties inénarrables. La Manette rampe cauteleusement et guette son compagnon, caché derrière un arbre ; dès qu'il se montre, elle s'élance, la queue en l'air, l'échiné courbée, et exécute au-dessus de lui le saut périlleux ; puis tous deux, dans une course folle, se pourchassent à travers les allées et ne s'arrêtent que lorsqu'ils sont fourbus et hors d'haleine.

Un jour, après une promenade avec ; > maîtresse, Tili-Lolo s'oublia à vagabonde i' dans le sentier désert qui longe le mur de son domicile. On le crut rentré, la porte se referma et le malheureux abandonné demeura dehors. Il cria lamentablement, vint mettre le nez contre la porte close, jappa en vain, car celte porte était pratiquée dans une partie du jardin assez éloignée de la maison, et la voix ne porta pas. Imaginez les réflexions et les transes de ce petit chien, peu habitué à sortir seul, et perdu dans cette venelle inconnue, que la nuit commençait à enténébrer. Quelle détresse devait emplir sa petite âme de bête; quelle désespérance l'angoisser à ridée que ses amis l'avaient jeté à la rue!... Si jamais, tout enfant, vous vous êtes trouvé égaré en plein bois, si, pendant quelque temps, vos appels ont été vains, si vous avez vu peu h peu la futaie s'assombrir et le crépuscule la peupler de fantômes terrifiants, vous pouvez vous rendre compte des épouvantes qui assaillaient l'infortuné Titi-LoloI

TIÏI-LOLO 39

Cependant, à la maison, on s'était aperçu de sa disparition, et une égale inquiétude affolait tout le monde. On allumait des lanternes, on appelait, on fouillait le jardin. Tout à coup nous remarquâmes que la MancUe nous a\ait suivis, et son air affairé nous frappa. Elle se faufilait derrière les massifs qui longeaient le mur de clôture et poussait de temps à autre un bref miaulement interrogatif. Après de longs et prudents circuits, elle s'arrêta enfin près de la porte du fond. Là, les miaulements redoublèrent, plus plaintifs, et, du dehors, un gémissement y répondit. On ouvrit...

Le triste Titi-Lolo grelottait dans l'embrasure, et la Manette se précipita pour le réconforter de ses lèchements.

Ils revinrent tous deux amicalement, côte à côte, et, au milieu de la joie reparue, après cette demi-heure d'anxiété, je me répétais les vers de La Fontaine :

Qu'on m'aille soutenir, apx^ès un tel récit, Que les bêtes n'ont pas d'esprit?...

LA BAGUE DE MaRGASSITES

{Extrait du Journal de la comtesse de Vei^gnes)

Floréal, an II [ynai 1794). — Avant-hier, nous avons été transférées de Versailles au Plessis, l'ancien collège delà rue Saint-Jacques récemment affecté au service des prisons. Le trajet s'est effectué par la route qui longe les bois de la Cour-Roland, traverse la plaine de Villacoublay et descend vers Châtenay. Nous étions entassées dans trois mauvaises charrettes et durement cahotées; malgré cela, la saison printanière, étant dans toute sa fraîcheur, je prenais mon mal en patience et respirais avec délices le grand air, dontj'avaisété privée depuis des semaines.

La vue de la campagne si verte, des vergers tout blancs d'arbres fruitiers en fleurs, adoucissait mon chagrin. Par la pensée, je me transportais à mon calme ermitage de Gif, d'oùj 'avais été arrachée, un mois auparavant, en exécution de celte loi des « suspects » qui enjoint aux autorités d'arrêter les nobles, les prêlres, les personnes de toutes classes soupçonnées d' « incivisme », ainsi que les parents ou conjoints d'émigrés. Ce dernier cas était le mien. M. de Vergues avait jugé à propos d'émigrer, à la fin de 1791; mais, en parfait égoïste, il avait résolu de partir seul et de me laisser àParis, sous prétexte qu'étant femme, et femme de tête, je saurais me débrouiller et sauver de la confiscation le reste de nos biens. Comme il n'y a jamais eu, entre le comte et moi, beaucoup de tendresse, ni même de sympathie, je l'ai vu s'éloigner sans trop de regrets. Néanmoins, une jeune femme — j'ai vingt-huit ans — qui se trouve, en ces temps troublés, abandonnée à elle-même et obligée à mille démarches pour défendre sa

sécuriié et sa fortune, n'a pas précisément de quoi se réjouir de sa solitude, et je vivais en de continuelles alertes. Je ne me suis jamais occupée de politique; en octobre 1793, je m'étais retirée dans ma terre de Gif, et là, absolument isolée, je cberchais à oublier les dangers qui me menaçaient et à me faire oublier moi-même. Cela ne m'a pas empêchée, un beau matin, d'être arrêtée, emmenée à Versailles, jetée dans une geôle, et c'est pourquoi me voici, aujourd'hui, en compagnie d'une trentaine de femmes de toutes conditions, écrouée dans cette prison du Plessis, d'où l'on ne sort guère que pour aller à la Conciergerie, et de là au tribunal révolutionnaire.

22 floréal. — Le Plessis a été, tout récemment, transformé en prison. Le réduit où je suis logée, au troisième étage, est nouvellement blanchi; les fenêtres sont à demi murées, les vitrages couverts de plâtre. Une cou- -chette, une table et des chaises grossières

composent tout le mobilier. On a donné aux nombreux corridors des noms bizarres; ceux qui régnent le long des cellules des femmes s'appellent le corridor des «Grâces» et le corridor des «Parques». Ceux des hommes, situés au rez-de-chaussée, portent les noms de «Brutus » et de « Scaevola». Le corridor des «Grâces» a été d'abord notre seule promenade. Plus tard, on nous a permis de descendre dans la cour. Nous nous y rencontrons parfois avec des compagnonsd'infortune^ appartenant au sexe mâle, qui, à prix d'argent, ont obtenu des gardiens de n'être pas enfermés et qui nous saluent courtoisement au passage. Un nègre remplit, à notre étage, les fonctions de geôlier Dès les premiers jours, je le reconnus pour un certain Dominique, ayant servi comme valet de chambre chez une créole de mes amies; je l'appelai par son nom et lui donnai quelque argent. Touché par cet argument irrésistible, il mit un doigt sur sa bouche et m'engagea tout bas à bien cacher mon or et mon portefeuille :

— Si VOUS n'y veillez, ajouta-t-il, ils vous voleront tout!

Depuis ce temps il me rend, autant qu'il le peut, de bons offices et il est devenu mon protecteur muet.

6 prairial. — Nous vivons en de continuelles transes. On nous a appris que le Piessis est une prison réservée au tribunal révolutionnaire et qu'on ne peut y être enfermé que par ordre de Fouquier-Tinville. Nous savons donc, maintenant, quel'échafaud nous attend et nous ne songeons plus qu'à faire bonne figure devant la mort. Chaque fois qu'une prisonnière est appelée au greffe, un frisson court dans tous nos membres. Hier, la jolie M"^ dEcouviers nous a été enlevée. Elle nous a dit adieu avec résignation, a distribué son argent et quelques bijoux aux jeunes filles d'émigrés venues avec nous de Versailles, et puis s'est enfuie pour se dérober à nos adieux qui, disait-elle, affaiblissaient son courage. Notre commun malheur nous rend soli-

Claires, et l'arrêt prononcé contre l'une de nous semble nous atteindre toutes. Pourtant, malgré ces poignantes anxiétés, on s'habitue aux pires misères. Peu à peu, nous nous sommes familiarisées avec la prison. On se rend des visites, comme si l'on était encore dans le monde. On joue aux cartes, au ballon, aux échecs. Les mœurs, les exigences, les ridicules de la haute société se remontrent ouvertement. On fait toilette, on se poudre, on cherche à plaire. La nécessité de prendre de l'exercice, engage les jeunes gens à se réunir dans la cour. On chante, on joue des proverbes. Je me demande parfois si je rêve, si la mort ne plane plus sur le seuil de cette prison? Les Français oublient et supportent tout; ni souvenir ni avenir ne troublent la plupart d'entre eux... Hier, je me suis surprise à me regarder dans un petit miroir de poche que je dois à la protection de Dominique. J'étais frisée et bouclée à souhait; la poudre donnait plus de fraîcheur à mon teint un peu pâli, plus d'agrément à mes yeux bruns, et

plus de piquant à mes lèvres aux coins retroussés. Je me trouvais presque jolie et je soupirais mélancoliquement en songeant que tout cela ne devait plus me servir à rien...

Messidor, an IL — Chaque jour nous amène de nouveaux prévenus. Parmi les derniers, j'ai remarqué, hier, dans la cour, un homme d'une trentaine d'années, heau de visage, admirablement bien tourné, l'œil vif et caressant, la bouche aimable et spirituelle, ayant avec le roi Louis XV une ressemblance frappante. On m'a dit, qu'en effet, c'était un enfant naturel du feu roi. 11 se nomme le chevalier de Chauvry. Une partie d'hombre me l'a donné pour voisin. Sa conversation comme sa figure, est fort séduisante. Il a, dans les manières et dans les yeux, ce magnétique attrait qui est propre aux hommes ayant beaucoup aimé, et qui gagne vite le cœur des femmes. Après le jeu, nous nous sommes promenés ensemble. Il a connu jadis l'un de mes frères; mais point n'était besoin de ce

détail pour nous inspirer une confiance réciproque. Une secrète affinité de goûts et de sentiments nous avait déjà rendus plus expansifs. Il a été, m'a-t-il avoué, compromis dans l'afTaire de Catherine Théot, « la Mère de Dieu » ; mais il compte avec assurance, pour être prochainement tiré d'affaire, sur la protection de Robespierre, avec lequel il est en correspondance amicale. Et cette intimité avec l'atroce dictateur, — je rougis presque de le confesser — donne à ce charmant cavalier je ne sais quelle mystérieuse étrangeté, qui me le rend encore plus intéressant.

5 messidor. — Ce matin, en rentrant dans ma chambre, j'ai aperçu un bouquet de roses posé soigneusement sur ma table. Mon premier mouvement a été de m'étonner. « D'où venaient ces fleurs? Qui pouvait les avoir si complaisamment apporlées dans ce triste lieu? » Je me suis assise ensuite en face du bouquet; j'ai approché les roses de mes lèvres, je me suis grisée de leurs opulentes

couleurs et de leur parfum. Une sorte de tendresse voluptueuse m'a dilaté le cœur et je me suis sentie plus allègre. J'ai questionné Dominique. Pour toute réponse, il a cligné de l'œil et d'un geste rapide m'a désigné la cour. J'ai cru comprendre que le mystérieux donateur des roses se promenait en bas. J'ai descendu rapidement les trois étages et, dans un coin ombreux de la cour, j'ai reconnu... le chevalier de Chauvry. Le préau était presque désert, et en m'y voyant entrer, Chauvry est venu au-devant de moi. « Chevalier, demandai-je avec un battement de cœur, est-ce vous que je dois remercier de l'envoi des fleurs qui embellissent ma chambre? — Elles vous ont plu? a-t-il répondu. — Elles m'ont donné le plus vif plaisir que j'aie éprouvé depuis des mois. — Tantmieux! Puissent-elles me rappeler à votre souvenir et vous dire tout ce que je ressens pour vous ! )) J'ai rougi très fort et je n'ai pas cru devoir le questionner plus avant surla nature de ce qu'il ressentait. Nous nous sommes

assis dans le coin ombreux et nous avons repris notre conversation de la veille. Seulement, nos propos étaient plus confus, plus entrecoupésde silences gênants. D'autres promeneurs sont arrivés et, comme une indiscrète curiosité nous épiait, nous ne parlions guère que de choses indifférentes ; mais nos regards confondus se chargeaient d'exprimer ce que nous n'osions nous dire... En rentrant je me suis penchée sur les roses et je les ai tendrement et follement couvertes de baisers..

12 messidor. — Le chevalier m'aime et je confesse que je l'adore. Pourquoi aurais-je honte de l'avouer? Cet amour-là sera forcément platonique ; la prison où nous sommes ne lui permettra pas de devenir dangereux. Pourtant, quand on est, comme moi, incertaine du lendemain, on a une hâte fiévreuse de savourer de trop courts moments de volupté, et, je le dis bien bas : n'étaient les "verrous qui nous séparent dès six heures du

LA BAGUE DE MARCASSITES ul

soii", je sens que j'aurais une joie indicible à être toute à mon chevalier. Hier, en me quittant, il a murmuré : « Je crois que je sortirai bientôt d'ici, et mon premier soin, une fois dehors, sera d'obtenir votre mise en liberté. »

15 messidoy\ — Hélas ! il est parti, mon chevalier!... Ce matin, on l'a appelé au grefîe pour lui annoncer qu'il était libre. Nous avons pu, grâce à la complicité de Dominique, nous dire adieu au fond d'un couloir désert. J'ai donné à Chauvry une petite bague, dont le chaton, en forme de cœur, est serti de marcassites. C'est le seul bijou qui me reste : « Gardez-la, mon cher trésor, ai-je soupiré, et, si je meurs, portez-la en souvenir de celle qui voudrait se donner tout entière à vous! — Non, s'est-il écrié, vous ne mourrez pas... Robespierre est tout-puissant... Grâce à lui, dans peu de jours, vous serez libre et nous serons réunis. » Je l'ai serré dans mes bras, nos lèvres

se sont mêlées, puis on l'a appelé et je suis restée seule.

10 thermidor^ an IL — Il se passe certainement quelque chose d'insolite au dehors. Hier, le concierge du Plessis était agité et rêveur à la fois. Les geôliers allaient et venaient sans motif apparent, et, le soir, ils avaient négligé la fermeture de nos chambres. Ce matin, Dominique en entrant s'est écrié : « Robespierre est hors la loi, mais il a pu se dérober aux coups qui le menaçaient; Couthon, Saint-Just et lui sont maintenant à l'Hôtel de Ville, et les bons patriotes veillent sur eux. » Nous ne savions que penser, nous mourions d'anxiété, quand, dans l'aprèsmidi, on nous apprit que Robespierre venait d'être ramené, mourant, aux Tuileries...

14 thermidor. — Dès le petit matin, le greffier est venu m'apporter un mandat de sortie, et, sans me donner le temps de respirer, une heure après, on m'a mise dehors.

J'étais libre et j'avais peine encore à le croire. J'allais parles rues d'un pas chancelant. Mes vêtements plus que mesquins me faisaient presque honte. Ma première pensée fut pour Chauvry. J'avais son adresse/mais je ne voulais pas me présenter chez lui, mise comme une pauvresse. Je gagnai les quais et m& trouvai en face des bains de Poitevin. J'y descendis, je me baignai, je me fis apporter à déjeuner; puis, dans un magasin de la rue du Bac, je me procurai des vêtements convenables. Alors, avec un violent battement de cœur, jeme dirigeai vers la rue Saint-llonoré, où demeurait le chevalier. Le portier était sur le seuil; je me nomme, je l'interroge. « Ah! ah! citoyenne, murmure-t-il, j'ai justement là quelque chose pour toi. » îl entre dans sa loge et me remet une petite boîte que j'ouvre nerveusement. Elle contenait ma pauvre bague de marcassites. « Comment, disje d'une voix étranglée, c'est le chevalier de Chauvry qui vousaremis cette boîte? — Luimême, répond l'homme en hochant la tête;

il me l'a confiée avant de partir pour le tribunal révolutionnaire... » Je m'appuie, tremblante, au chambranle de la porte, et je balbutie : « 11 est au tribunal? — Il n'y est plus, réplique le portier; le citoyen Chauvry a été guillotiné ce matin, avec une demi-douzaine de complices du tyran Robespierre... »

LA LOI PAILLARDEL

Le département de la Haute-Isère est renommé pour la fraîcheur exquise et la verdoyante intimité de ses paysages. J'y avais déniché naguère un village enfoui à mi-côte sous les châtaigniers, arrosé par un torrent qui dévale en pente douce jusqu'à un petit lac où il se déverse. Le village, qui s'appelle Chevaline, se compose d'une trentaine de maisons au plus; les châtaigniersy répandent une ombre salubre et pacifiante; le lac, d'un bleu de turquoise, réjouit les yeux. Aussi j'y revenais fidèlement à chaque automne et je m'en arrachais à regret, quand les premières neiges commençaient à blanchir les sommets

des montagnes voisines. A force de m'y voir arriver en août, aussi ponctuellement que les passages de grives, les gens du pays avaient fini par me considérer comme un des leurs. On m'y traitait moins en étranger qu'en hôte familier, et je m'étais fait de nombreux amis à Chevaline et aux entours.

J'y avais notamment lié connaissance avec le député de l'arrondissement, qui possédait quelques biens dans le village et qui se nommait Philibert Paillardel. C'était un grand et robuste garçon, qui frisait la quarantaine, grand marcheur, gros mangeur et très amateur du petit vin blanc qu'on fabrique dans la contrée. Beau parleur et un tantinet solennel dans ses discours, nouvellement élu et ayant à cœur de se montrer digne du mandat que ses électeurs venaient de lui confier, il ambitionnait fort de se faire remarquer à la Chambre. Il était démangé du désir très naturel de se tirer hors de pair et d'attacher son nom à quelque loi utile au pays. Quand nous excursionnions ensemble dans la montagne,

LA LOI PAILLARDEL 57

pendant les vacances du Parlement, cette noble visée défrayait le plus souvent nos entretiens et lui inspirait des dissertations assez lourdes, qui m'auraient vite fatigué si je les avais écoutées. Mais j'avais pris le parti de penser à autre chose, tout en ayant l'air attentif. Mon apparente déférence, tandis que son éloquence sonore roulait pareille à l'eau des torrents, m'avait gagné l'afTeclion de Paillardel, et nous étions devenus camarades.

Je possédais aussi à Chevaline de bons amis, moins brillants, moins bavards, et qui,, je dois l'avouer, m'amusaient autrement que l'ambitieux député de la Haute-Isère. Leur langage plus terre-à-terre, mais plus naturel aussi, avait ce savoureux accent de terroir qui n'est jamais banal. Je m'intéressais entre autres à un cordonnier qui répondait au nom très plébéien de Grillon. Noir, maigre, liàlé, il travaillait en face de mes fenêtres, dans une échoppe située au rez-de-chaussée d'une vieille maison bâtie au xvf siècle. Il y vivait tout le jour, tapi obscurément comme Fin-

oo COMTES DE LA MARJOLAINE

secle dont il portait le nom et, comme lui, il ne devenait loquace et hilare qu'à la tombée de la nuit. Ce Grillon, casanier et taciturne pendant les heures de soleil, se rattrapait au crépuscule. On l'entendait alors chanter et " rire au cabaret du coin où il vidait bouteille, et on l'entendait plus tard encore quand, rentré au logis, la tête chaude et le pas incertain, il courtisait bruyamment son épouse. M""" Grillon.

Celle-ci, petite, d'apparence chétive et d'humeur moutonnière, avait de bons yeux de chien battu. Quand je m'installai à Chevaline, elle était déjà mère de deux filles, mais dans ce pays où les filles ne comptent pas, le cordonnier ne se tint pour satisfait que lorsqu'il eut un garçon, ce qui arriva l'année d'après. Malheureusement, il ne s'arrêta pas en si beau chemin, et, lorsque je revins au mois d'août, je retrouvai la cordonnière dans une situation intéressante.

— Comment ! me récriai-je, encore?

— Que voulez-vous? me répondit-elle d'un

LA LOI PAILLARDEL 59

ton résigné, en abaissant avec confusion ses yeux sur ses flancs élargis, que voulez-vous, c'est chaque fois qu'il a bu...

Et ainsi, pendant huit ans, je constatai presque à chacun de mes retours une nouvelle grossesse. Le rez-de-chaussée trop étroit grouillait de marmaille. Il y en avait de toutes les dimensions et de tous les sexes. La fille aînée, qui touchait à ses dix ans et qui suppléait sa mère alitée, ne pouvait plus y suffire. Je la rencontrais dans la rue, traînant d'une main un marmot et en portant un autre à bras. Son intelligence précoce était ouverte comme celle d'une petite femme, et, un soir que la Grillon ne annonçait qu'elle était de nouveau enceinte, la fillette se hasarda à dire au cordonnier :

— Papa, arrêtez-vous... Je n'en puis plus ! A quoi l'autre répliqua en battant une

semelle :

— Bah! Dieu protège les nombreuses familles!...

A peu près à la même époque, je ren-

contrai le député Paillardel à la chasse. Il avait la mine à la fois solennelle et triom- (iliante. [1 me prit le bras et, m'emmenant à l'écart :

— Mon cher, s'écria-t-il comme lago, je liens mon idée, elle est engendrée!... Avezvous remarqué les progrès effrayants de la dépopulation en France?... D'après les statistiques, c'est àpeine si les naissances dépassent les décès. Ici même, avez-vous noté les chiffres accusés par les derniers recensements? Nos villages se \ident, nos paysans ne font plus d'enfants... Si l'on n'y met ordre, le pays court à sa ruine... Il est donc urgent de chercher un remède... J'y ai réfléchi mûrement et j'ai trouvé... Eurêka 1 comme disait l'autre... Il faut légiférer contre les célibataires et grever d'un gros impôt ceux qui seront restés garçons passé vingt-cinq ans...

— Les Romains, expliquai-je, y avaient songé avant vous, et ils avaient promulgué la loi « Orba », qui, du reste, ne produisit aucun effet.

LA LOI PAILLARDEL 6i

— La mienne, déclara-t-il fièrement, la loi Paillardel en produira un !... A la rentrée d'octobre, je déposerai un projet que j'ose qualifier de génial... Tout célibataire réfractaire paiera cinq pour cent de son revenu jusqu'à trente ans, dix pour cent de trente à quarante, et ainsi progressivement de dix en dix années... En outre, à cinquante ans, je les prive de leurs droits électoraux... Il faut que chaque citoyen s'acquitte du devoir social !...

Il glosait là-dessus avec une telle animation qu'il avait presque l'air convaincu.

— A votre place, insinuai-je, je taxerais aussi les ménages sans enfants.

C'était son cas; il rougit et fronça les sourcils.

— Non... Les malins s'en feraient faire par d'autres... Ce serait immoral... une sorte de prime à l'adultère !...

A quelques jours de là, j'eus la visite de mon voisin le cordonnier. Il me parut si penaud et si désolé que je lui demandai sur-

le-champ s'il y avait encore quelque marmot en train.

— Nenni, répondit-il, j'ai un bien autre tracas ; il paraîtrait que notre propriétaire veut restaurer sa maison et en rebâtir quasi une neuve... Je n'ai point de bail et me voilà menacé d'être mis dehors avec mes huit enfants.

— Qui est votre propriétaire?

— M. Paillardel, notre député, et, comme vous êtes bien avec lui. Monsieur, j'ai pensé que vous pourriez peut-être lui parler pour nous...

— Paillardel! m'écriai-je; en ce cas, vous pouvez dormir sur vos deux oreilles... Il a d'excellentes raisons pour ne point vous tarabuster... Je n'aurai qu'un mot à dire et il vous laissera tranquille.

En effet, dès mon retour, j'allai trouver Paillardel à la Chambre... Du plus loin qu'il m'aperçut, il accourut, et me serrant les deux mains avec effusion :

— Ça marche, mon cher, s'exclama-t-il ;

LA LOI PAILLARDEL 63

la Chambre a voté l'iirgence; on a nommé une commission pour examiner mon projet et la majorité m'est favorable... Avant peu, la loi Paillardel sera votée.

— Tous mes compliments, repartis-je, et, puisque je vous vois en si bonnes dispositions, j'en profite pour vous recommander un de vos locataires de Chevaline qui est digne de tout votre intérêt.

Je lui exposai la requête du cordonnier et j'ajoutai :

— 11 a d'autant plus droit à vos égards qu'il est père de huit enfants...

— Je le sais, dit-il d'un air distrait; sa marmaille a mis mon rez-de-chaussée en piteux état... Mon cher ami, je suis désolé, désolé... Mais il m'est impossible de garder ces gens-là.

— Voyons, Paillardel, réfléchissez !... Huit enfants!... Vous qui voulez favoriser la population, il faut vous montrer logique. D'ailleurs, si quelqu'un de vos adversaires ou si un journaliste grincheux était instruit de

~ votre refus, vous auriez maille à partir avec la presse et cela vous mettrait en mauvaise posture.

Les lèvres se plissèrent et il devint rêveur:

— Vous avez peut-être raison, murmura-t-il ; d'ailleurs, les pères prolifiques doivent être récompensés de leurs fructueux efforts. Ecrivez à votre homme que je le logerai gratis, lui et ses huit enfants, dans une autre maison que je possède au bout du village.

Je le remerciai et me hâtai de rassurer mon ami le cordonnier.

Lorsque, aux vacances, je revins à Chevaline, la « loi Paillardel» n'était pas encore votée, mais elle faisait du tapage dans les journaux, et plus d'un collègue enviait la chance du député de la Haute-Isère. Dès mon retour, je me fis indiquer le nouveau domicile des Grillon, et ma première visite fut pour eux. Dèsl'abord, je constatai que la libéralité de Philibert Paillardel ne le ruinerait pas. Le logis concédé était une masure lézardée, cou-

LA LOI PAILLARDEL 65

verte d'un méchant toit de chaume et située à proximité d'un pré marécageux. A l'une des fenêtres basses, j'aperçus le cordonnier qui battait mélancoliquement une semelle racornie.

— Comment va, mon brave? lui demandai-je. Et la petite famille augmente-t-elle toujours?

— Ça ne serait pas à souhaiter, répliqua-t-il en hochant la tête ; vous voyez l'housteau !... Le toit ressemble à un parapluie percé, et, par le mauvais temps, l'eau gicle jusque dans notre lit,. Ce n'est pas engageant ; la bourgeoise y a attrapé des rhumatismes... C'est fini de rire, allez, et chez nous on ne songe plus à la bagatelle!

Vireioup était une pauvre paroisse de trois cents âmes, enclavée au beau milieu des bois du Châtillonnais. Six bonnes lieues de pays séparaient de la ville la plus voisine cet obscur village composé d'une cinquantaine de masures, blotties au fond d'une combe très âpre, comme des ouailles au creux d'un pâtis. Perchée un peu à l'écart sur un tertre, l'église, datant du xiii^ siècle, semblait un vieux berger trapu et voûté, veillant sur ce troupeau endormi. Derrière les maisons, quelques arpents de vergers, de seigles et de chenevières revêtaient les flancs de la combe, puis la forêt commençait immédiatement et

s'étendait, toufTue et profonde, à cinq lieues aux en tours. L'endroit avait une mine si roA'êche et si peu hospitalière, que les loups eux-mêmes, prétendait-on, tournaient le dos et détalaient en l'apercevant, — d'oià, sans doute, ce nom de « Vireloup » donné au hameau.

Le curé desservant de cette paroisse, M. Onésyme Perdriset, était un prêtre naïf et fervent, une âme simple, digne des temps évangéliques. Fluet, élancé ainsi qu'un jeune baliveau, vêtu d'une soutane élimée qui flottait sur son corps maigre, il avait une honnête figure moutonne, dont les deux yeux rêveurs, d'un bleu très pur, corrigeaient heureusement l'expression un peu gobeuse. On l'avait nommé à Vireloup aussitôt après son ordination et on l'y avait oublié. Depuis tantôt vingt ans, il catéchisait de son mieux ses paroissiens, gens de peu de foi, à demi sauvages, qui, de père en fils, travaillaient de leur état de bûcheron dans la forêt et y pratiquaient de plus trois ou quatre métiers dont

le plus avouable était encore celui de braconnier.

Si l'abbé Onésyme Perdriset vivait humblement et se trouvait satisfait de son obscurité, il n'était pas cependant dénué de toute idée ambitieuse. Il en avait une qui le tracassait nuit et jour et le dominait tout entier : — il voulait rendre à sa vieille église paroissiale la solide beauté architecturale qu'elle possédait jadis, à l'époque où les moines de l'abbaye de Cîteaux l'avaient élevée en l'honneur de leur glorieux abbé saint Bernard. Déjà, en ébréchant fortement son modeste patrimoine, il avait pu restaurer la nef romane. Mais maintenant la flèche menaçait ruine. Les gelées et les pluies du dernier hiver venaient de lézarder grièvement les murs du clocher. 11 n'était que temps d'appeler les maçons et les charpentiers à la rescousse, sans quoi la noble construction romane s'effondrerait piteusement un de ces matins, dans l'enclos du cimetière... Mais comment faire ? Le tronc de l'église était vide

et l'abbé logeait le diable dans sa bourse. En cette navrante conjoncture, inutile de songer à demander des subsides au Conseil municipal de Vireloup. Outre que la commune était aussi pauvre que son curé, la municipalité se piquait de radicalisme et repoussait par principe les plus justes requêtes de l'abbé Perdriset. Les quêtes tentées aux jours de fêtes carillonnées ne produisaient généralement que des sommes insignifiantes, et encore en fallait-il déduire les pièces démonétisées dont se débarrassaient des paroissiens indélicats. Quant aux familles aisées du voisinage, elles se montraient peu donnantes, et l'état lamentable de la fameuse flèche de Saint-Bernard les laissait à peu près indifférentes. Il y avait bien, tout là-bas, à l'extrême lisière de la forêt de Maisey, un ancien prieuré, nommé la Roselière, qui était habité pendant l'été par une dame de Paris, dont on vantait la fortune et la générosité ; mais l'abbé, très timide, n'avait jamais osé s'aventurer jusque-là pour solliciter le bon vouloir

de celte étrangère, qui n'était pas sa paroissienne.

Il ne savait même pas que la châtelaine de la Roselière s'appelait Madeleine Saint-Saulieu, et l'eût-il su, que ce nom ne lui eût rien appris. Enfoui depuis de longues années dans sa solitude de Vireloup, ne lisant d'autres journaux que la Semaine religieuse et les Annales de la Propagation de la Foi, il ignorait ce qui se passait dans le monde profane et surtout dans le monde parisien. 11 ne se doulait donc pas que la propriétaire actuelle de la Roselière n'était autre que la fameuse comédienne Madeleine Hubert, dite Saint- Saulieu, dont les éclatants succès au théâtre étaient aussi nombreux que les prouesses galantes. Du reste, dans le pays, la plupart des gens n'étaient guère plus éclairés que lui sur ce point, car, lorsque Madeleine Hubert venait f^n villégiature dans ce pittoresque domaine que lui avait légué l'un de ses amants, elle s'évertuait à y mener une vie aussi calme qu'exemplaire, à y oublier les

agitations de son existence théâtrale et à y jouer le rôle d'une honnête bourgeoise tout occupée de bonnes œuvres.

Un matin de septembre, Tabbé Onésyme Perdriset, de plus en plus tourmenté par le piteux état de son clocher, se décida à tenter un grand coup et à aller quêter pour son église dans les bourgs riverains de la forêt. 11 se ceignit les reins, empoigna sa canne de houx et partit dès l'aube, afin de traverser le bois aux heures fraîches. « Qui sait? se pourpcnsait-il, la Providence me fera peut-être cette fois rencontrer quelque belle âme bien pieuse et bien riche, qui se laissera toucher et m'ouvrira largement son escarcelle ? » Son début ne fut pas heureux. Sur deux ou trois portes auxquelles il vint frapper, une au plus s'entrebâilla, et encore, dès qu'il eut exposé sa requête, se hâta-t-on de l'éconduire avec d'aimables paroles et une très légère aumône. Vers le soir, recru de fatigue, le cœur triste et l'estomac creux, il arriva en vue du village de Maisey, dont les toits fumaient dans le

crépuscule. Une petite pluie qui tomba soudain lei fit hâter le pas et il gagna lestement l'auberge où il demanda à souper.

— Ma fi, monsieur le curé, vous tombez mal. lui dit l'hôtesse, je viens de cuisiner tout ce que j'avais pour une cliente qui dîne là-haut et qui a dévalisé mon garde-manger. . iVIais tout peut encore s'arranger... Je vas lui demander si elle consentirait à partager son dîner avec vous... C'est la propriétaire de la Roselière, M"'^ de Saint-Saulieu. Elle est bien mignonne et accueillante et elle ne refusera pas quand elle saura qui vous êtes...

Elle grimpa vivement au premier étage, tandis que le tremblant curé se morfondait dans la cuisine, fort inquiet de la figure qu'il ferait devant cette noble et vénérable dame.. • Il fut tiré de son anxiété par une voix argentine et sonore, qui s'écriait du haut de l'escalier :

— Mais comment donc ? Je serai enchantée de partager mon menu avec M. le curé de yireloup... Montez donc, monsieur l'abbé,

et VOUS, madame Saucerel, apportez vite un second couvert !...

Le curé entra et fut tout d'abord ébloui : près de la cheminée flambante, la table était dressée et sur la nappe, à la lueur de quatre bougies, un odorant rôti de perdreaux fumait entre une truite saumonnée et un buisson d'écrevisses. Mais, ce qui l'émerveilla plus encore, ce fut l'aspect de M'"^ de Saint-Saulieu, qui s'était levée pour le recevoir. Grande, blonde, avec des cheveux tout bouclés, des yeux qui paraissaient presque noirs, un teint presque blanc et un éclatant sourire, elle semblait moulée dans sa robe de serge crème, dont le corsage, très échancré, dégageait la nuque et laissait à découvert la naissance du cou. Toujours souriante, Madeleine indiqua au desservant une chaise en face d'elle etlui dit, de sa voix au timbre d'argent :

— Asseyez-vous, monsieur le curé, nous allons faire la dînette.

Le pauvre abbé ne s'était jamais vu à pareille fête. Il s'attendait à trouver dans la

propriétaire de la Roselière une dame un peu mûre, plutôt austère, engoncée jusqu'au cou dans une robe aux couleurs éteiules; semblable, en un mot, aux autres châtelaines du voisinage; et M'"^ de Saint-Saulieu avait l'air d'une fée ou d'une princesse. Saint Bernard avait-il donc entendu ses |5rières, et cette blanche et brillante personne était-elle la bienfaitrice mise sur son chemin par la Providence?... Assis sur l'extrême bord de sa cliaise, très intimidé, il baissait les yeux, répondait à peine aux saillies aimables de la dame et mangeait du bout des dents.

— Monsieur le curé, dit la comédienne, vous paraissez tout triste... Qu'avez-vous donc qui vous tracasse?

— Hélas! oui. Madame, je suis triste, répondit l'abbé Perdriset, dans la simplicité de son cœur; j'ai un gros tourment...

Et, tout d'un trait, il lui conta d'une façon touchante l'histoire de son clocher en ruines, la pénurie de son église, le néant de ses ressources.

— N'est-ce que cela? s'écria-t-elle d'un ton dégagé, combien vous faudrait-il pour rebâtir votre clocher?

— Beaucoup d'argent, Madame... Cinq mille francs au bas mot, peut-être même six mille...

Un joli rire courut dans les yeux de Madeleine, et, servant au curé une aile de perdreau, elle reprit d'une voix compatissante :

— Eh bien ! monsieur l'abbé , rassurezvous et dînez en paix... Je vous trouverai ça, moi, et avant Noël, vous aurez de quoi vous payer un clocher dans les grands prix !

— Hein? s'exclama-t-il, ébahi. Si vous faites cela , Madame , je demanderai pour vous, dans mes prières, toutes les bénédictions du Ciel...

— Demandez, monsieur le curé, j'en ai grand besoin... En tout cas, comptez sur moi!

Le dîner achevé, ils se quittèrent bons amis, et l'abbé Perdriset retourna ragaillardi à son presbytère.

Peu de temps après, Madeleine Hubert, dont le congé tirait à sa fin, rentra à Paris. Elle y reprit sa vie de théâtre et de plaisirs; mais elle n'oublia pas sa promesse. A chacun de ses adorateurs — et elle eti changeait souvent — elle faisait verser comme entrée de jeu une cinquantaine de louis, destinés, disait-elle, à une bonne œuvre. Au plus fort de ses galants déduits, on l'entendait murmurer : « Allons-y : ce sera pour la cloche ! » El l'heureux personnage auquel elle accordait ses bonnes grâces n'y comprenait rien... Une nuit, étant en tête-à-tête avec le duc de D..., elle se mit à poufTer de rire; et, comme le grand seigneur, interloqué, lui demandait la cause de cette intempestive gaieté : «Ah! s'écria-t-elle, si le curé de Vireloup savait comment je lui bâtis son clocher! »

Quelques jours avant Noël, les gens de Vireloup virent un coupé s'arrêter devant le presbytère, et M""^ de Saint-Saulieu, tout emmitouflée de fourrures, entra en coup de vent chez l'abbé Perdriset :

— Monsieur le curé, dit-elle avec son plus embobelinant sourire, j'ai tenu ma parole...

Elle tira de son sac brodé une liasse de billets bleus et les tendit au desservant, qui n'en croyait pas ses yeux :

— Voici dix mille francs... Avec cela, vous aurez de quoi vous donner la clocbe, le clo^ cher et même quatre clochetons tout autour...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! bredouilla l'abbé Perdrisct... Comment pourrai-je assez vous remercier ? De quelles ferventes actions de grâces payer vos bienfaits?

— Le plaisir d'avoir contribué à une œuvre de piété sera ma meilleure récompense... Au revoir, monsieur l'abbé. Ne m'oubliez pas dans vos prières !

— Un instant, chère dame, insista le curé en la retenant. Permettez-moi au moins, en souvenir de cette bonne action, de faire graver sur la première pierre du clocher les nom et prénoms de notre bienfaiti'ice !... Ayez la bonté de me les indiquer exactement...

— Jamais île la vie ! répliqiia-t-elle en riant. N'est-il pas dit dans l'Evangile : « Votre main droite elle-même ne doit pas savoir ce qu'a donné votre main gauche ?... » Et dans celte atlaire, monsieur le curé, comme tout le bien vient delà main gauche, le mieux est qu'il reste ignoré...

Là-dessus, avec un joli geste, elle ramassa ses jupes et remonta dans son coupé qui disparut à la lisière du bois, tandis que l'abbé Perdriset murmurait en serrant les billets bleus :

— C'est tout de même une pieuse et excellente dame ! Mais que diantre a-t-elle voulu dire avec sa main gauche?...

Un soir de novembre 189..., Evre Montroyer, député de Saône-et-Marne, sortait de la Chambre après une laborieuse séance où il avait discouru brillamment sur le privilège des bouilleurs de cru, et où il venait d'être nommé membre de la Commission du budget. Il se trouvait donc dans une heureuse disposition d'humeur. Grisé de son succès, il longeait nonchalamment le boulevard Saint-Germain et songeait avec une intime satifaction au bel effet que son discours produirait sur les électeurs de son arrondissement.

On était à cette heure d'entre chien et loup, propice à la songerie. L'été de la Saint-Mar-

tin avait ensoleillé la journée, et, au-dessus destoils, des étoiles tremblotaient doucement dans le ciel vaporeux. Suivant le fil de son rêve, Evre Montroyer se plaisait à errer rétrospectivement dans les sentiers du passé et calculait, non sans une pointe d'orgueil, le chemin parcouru depuis le temps oii, fils de petits bourgeois désargentés, il avait quitté sa province pour aller prendre ses inscriptions de droit à Paris. Il voyait encore l'inélégante et lourde malle, garnie de crins durs comme une brosse, qui contenait son mince bagage d'étudiant. Quels miracles d'économie il lui avait fallu faire, pendant ses trois ans d^École, pour maintenir son budget en équilibre ! Et, au retour dans sa ville natale, quels efforts de volonté pour se créer une situation et gravir un à un les bâtons de l'échelle sociale ; quels froissements d'amourpropre aussi et quelles capitulations de conscience! Les événements, à la vérité, avaient aidé à son mérite et servi son ar»ibition. Grâce à un riche mariage, il s'était fait nom-

mer conseiller général de son canton. Puis, après 1870, ses concitoyens l'avaient envoyé siéger à la Chambre. Depuis lors, enchantés de son éloquence et de sa sollicitude pour leurs menus intérêts locaux, ils l'avaient constamment réélu. Aujourd'hui, le petit étudiant besogneux de 1865 était devenu quasi un personnage. A cinquante-six ans, orateur disert, chef de groupe influent, il se trouvait en passe de figurer dans l'une des prochaines combinaisons ministérielles. Il y avait, malheureusement, un revers à la médaille : sa femme était laide, vulgaire et horriblement jalouse. Il la redoutait comme le feu et, la crainte étant le commencement de la sagesse, cette peur des scènes domestiques, l'obligeait à marcher droit dans le sentier de la vertu et à mettre une martingale à son cœur. Aussi passait-il parmi ses collègues du Parlement pour une sorte de doctrinaire, cuirassé d'austérité et intraitable sur le chapitre des mœurs. Il flânait ainsi, enfoncé dans sa rêverie, quand son odorat fut tout à coup réjoui par

une bouffée d'odeurs printanières, et, en même temps, une Yoix féminine psalmodia près de lui : « La violette ! la belle violette ! » 11 releva la tête et distingua au coin d'une porte une femme déjà mûre, assise à côté d'un grand panier plein de giroflées et de violettes. Comme il était content de sa journée, l'idée lui vint de fleurir sa boutonnière ; il s'approcha du panier, choisit dans le tas un bouquet de cinq sous et le flaira sensuellement. Tandis qu'il fouillait dans sa poche pour solder son emplette, le stationnement d'un omnibus éclaira brusquement la marchande. C'était une femme grassouillette, de taille moyenne, tête nue, avec d'abondants cheveux gris frisottants et de beaux yeux d'un bleu violet. Malgré l'empâtement du visage, les traits étaient restés fins, la bouche avait encore de la fraîcheur et on devinait que, trente ans auparavant, la fleuriste avait dû être très séduisante. Tout en payant son bouquet, Evre en faisait la réflexion, et, presque simultanément, il se disait aussi :

« C'est curieux, j'ai déjà vu cette figure-là. »

— Tenez, ajoula-t-il tout haut, voici vos cinq sous !

La marchande avait tressailli au son de cette voix dliomme et elle regardait son client plus attentivement. Au bout de quelques secondes, un sourire courut dans ses yeux et sur ses lèvres, puis elle murmura :

— Tiens, c'est M. iMontroyer !... Vous ne me reconnaissez pas?... Céline... Céline Guirlet...

— Céline !

Celte fois il se rappelait... La marchande de violettes était une de ses payses. Il l'avait connue jeune et jolie fille, lui avait fait la cour et l'avait eue pour maîtresse lorsqu'il préparait sa licence.

— Hein ! continuait Céline Guirlet en riant, je vous parais un peu décatie... Dame, il y a bientôt trente ans qu'on ne s'est vu !...

— Comment, c'est vous ?... répliqua le député un peu embarrassé, mais vous étiez modiste, autrefois...

— Et VOUS me retrouvez bouquetière...

Que voulez-vous ? Les chapeaux n'allaient plus... Et puis, j'ai eu la guigne... D'ailleurs, j'ai toujours aimé le changement... Souvenezvous de la première fois que nous nous sommes vus... J'étais marchande de tabacs... Et vous? vous êtes dans les honneurs, député, à ce qu'on m'a dit?...

— Oui, Céline, à votre service.

— Ce n'est pas de refus... Voyez-vous, j'ai une ambition... Au lieu de vendre mes fleurs sous une porte, partons les temps, au risque d'attraper un mauvais rhume, je désirerais être logée dans un kiosque, un kiosque delà Ville... Mais c'est pas un endroit pour vous entretenir de mes affaires... Si vous le permettez, j'irai un matin vous en parler chez vous...

— Non, interrompit vivement Montroyer, pas chez moi... Venez, un après-midi, me demander à la Chambre ; nous serons plus à l'aise pour causer et, si je puis vous être utile, je m'y emploierai de mon mieux.

— C'est ça... A bientôt, et bien contente de vous avoir revu, monsieur Evre... Toutde môme ça me fait un drôle d'effet de vous appeler « Monsieur » !

Elle s'était levée, une lueur humide brillait dans ses beaux yeux, et elle lui tendait timidement une main demeurée petite et nerveuse. Il se hâta de la serrer, puis s'esquiva. Mais, tandis qu'il poursuivait sa route, par cette nuit de novembre tiède et étoilée, les fantômes de sa brève et lointaine jeunesse se levaient mélancoliquement devant lui. Il revoyait la calme rue de sa petite ville où, dans un étroit bureau de tabacs, Céline Guirlet lui vendait des cigares. — Elle avait alors dix-huit ans, un blanc profil de vierge, des yeux bleu pervenche et des cheveux bruns plaqués en bandeaux sur les tempes. Il l'approvisionnait de romans et en profitait pour lui couler à l'oreille de chaudes déclarations. — Plus tard, il l'avait retrouvée au Quartier Latin, tirant l'aiguille dans un atelier de modistes. A Paris, elle s'était fortement éman-

cipée et n'avait plus de vierge que le profil. Mais avec quelle joie elle avait profité de sa liberté pour se donner à lui ! Quelle charmante maîtresse, toujours de bonne humeur, prenant la vie avec la légèreté d'un oiseau et s'amusant à peu de frais! 11 se rappelait leurs grandes soirées de plaisir, quand elle venait le rejoindre au fond d'une crémerie de la rue de Vaugirard, portant dans un carton à chapeau des bottines d'étoffe qu'elle chaussait pour aller à l'Opéra-Comique entendre Haydêe^ aux troisièmes galeries, lis s'en revenaient à pied, serrés l'un contre l'autre, et soupaient d'une tasse de chocolat... Céline représentait pour Montroyer les courtes saisons, où il avait été jeune. Toute la poésie de ses vingt ans avait tenu dans cet étroit carton à chapeau que la modiste trimballait à travers les rues du Quartier. Après, il était devenu prématurément vieux et l'ambition lui avait desséché le cerveau...

Ces souvenirs lui embaumaient le cœur en même temps que l'odeur printanière

des violettes lui montait à la tête. Le charme dura vingt-quatre heures, puis s'évapora. Les luttes parlementaires le ressaisirent et l'étourdirent. Il ne pensait déjà plus à la marchande de fleurs quand, à huit jours de là, au beau milieu d'une discussion orageuse, un huissier vint le prévenir qu'une dame le demandait. Il lut sur un chiffon de papier le nom de Céline et sortit en maugréant.

Elle l'attendait sur une banquette et, du plus loin qu'elle l'aperçut, elle s'avança vers lui. Dans la froide lumière du grand jour, elle lui parut fagotée et beaucoup plus vieille que l'autre soir, à la lueur fuyante des voitures. Tandis qu'elle lui expliquait longuement d'une voix essoufflée par un commencement d'asthme, pourquoi elle désirait un kiosque, il semblait à Montroyer qu'on les dévisageait curieusement tous deux, et il en était agacé.

— La Préfecture n'a rien à vous refuser, disait-elle en lui posant familièrement la

main sur le bras... J'ai la poitrine délicate et le médecin prétend que si je continue à vendre en plein air, j'y attraperai ma mort... Soyez aimable, monsieur Evre, faites cela pour une ancienne amie...

Montroyer était resté très provincial. 11 se croyait épié par les journalistes épars çà et là et se voyait déjà en butte aux plaisanteries des échotiers. Il se hâta de congédier avec de belles promesses la bouquetière, qui fixait sur lui des yeux tendres, puis il regagna la salle des séances, où, dans un brouhaha infernal, les mots de «vendus», « calolins », « panamistes » pleuvaient aussi dru que ces paroles dégelées, entendues jadis par Pantagruel.

11 avait totalement oublié Céline et sa requête, lorsque, quelques semaines après, il reçut d'elle une lettre oii elle lui rappelait sa promesse : « Avez-vous pensé à moi? » écrivait-elle, «je ne puis m'imaginer que vous n'ayez pas gardé un pauvre souvenir du bon temps passé... Tâchez de m'obtenir mon

LE KIOSQUE 9i

kiosque, croyez-moi, il n'est que temps... » Alors, il eut honte de sa négligence et se reprocha son manque de cœur. Précisément, il venait de rendre service au préfet de police, et celui-ci ne demandait qu'à lui être agréable. Montroyer courut à l'Hôtel de Ville, fît feu des quatre pieds, et triompha de l'inertie des bureaux. Au bout de huit jours, on l'avisa que la cause était gagnée et que la « demoiselle Guirlet » pourrait, dès le lendemain, occuper leiviosque qu'on lui avait accordé en plein boulevard.

Evre avait conservé l'adresse de Céline, qui demeurait rue Guisarde. Le matin même, avant la séance, il voulut lui porter la bonne nouvelle et se fit conduire à son domicile. Elle habitait tout au haut d'une vieille maison à mine suspecte. Quand il eut grimpé cinq étages et heurté à une porte numérotée qu'on lui avait désignée, une voix inconnue lui cria d'entrer. Il poussa l'huis et resta stupéfié au seuil de la mansarde. Dans une encoignure, sur un mauvais lit de sangle, Céline

haletait dans les bras d'une voisine. Elle était afîreusement amaigrie et changée. On ne retrouvait plus de son ancienne beauté que ses yeux bleus brûlés par la fièvre.

Au bruit de la porte entr'ouverte, elle se tourna vers le visiteur et le reconnut :

— Ah ! bégaya-t-elle en essayant de sourire, c'est vous, monsieur Evre?...

— Oui, ma chère enfant, je suis heureux de vous informer que le kiosque est accordé et que vous pourrez y entrer demain...

Elle haussa imperceptiblement les épaules et balbutia

— Trop tard!... C'est fini... Je l'ai attrapée, la fluxion de poitrine... Merci tout de môme !

L'oppression lui coupa la parole, elle ferma les yeux et sa tête retomba sur l'oreiller. Montroyer s'approcha de la voisine, lui glissa dans la main un billet de cent francs, et demanda si on avait appelé un médecin...

— C'est inutile, dit cette femme, elle est à bout, je m'y connais... Elle va passer... L'argent servira pour l'enterrement.

Céline entrait, en effet, en agonie et elle expira une demi-heure après.

Le député redescendit le lugubre escalier. Il sentait en lui un remords et un navrement. Il regagna sa voiture, et, à travers les rues, oii tombait le brouillard, il retourna à la Chambre. On continuait à discuter le budget, et de nouveau dans la salle des séances, au milieu du vacarme, les mots de « vendus », «calotins», «voleurs» pleuvaient de plus belle, comme pour mieux démontrer la vitalité énergique du régime parlementaire.

La vue d'une glycine dont les grappes épanouies se balançaient, longues et molles, audessus d'un mur de clôture, a soudain évoqué pour moi le lac de Corne et un site printanier des environs de Bellagio ; une longue et large pelouse qui part de la route de Civenna, court entre deux terrasses jusqu'à un village de pêcheurs perché au-dessus du lac, et aboutit à la villa Giacinta, dont on aperçoit la blanche « loggia » entre des massifs de platanes. Les murs des terrasses étaient en avril tapissés de glycines en fleurs et, pendant un bon kilomètre, la pelouse qui les séparait allongeait son tapis vert semé de boutons d'or. Cette jeune verdure, mariée aux tendres

nuances des grappes d'un lilas mauve, donnait une impression de renouveau qui vous réveillait le cœur. Il s'en exhalait une amoureuse odeur de sève remontante. Ce fut là qu'un soirdemai 188... mon ami Urbain rencontra pour la première fois la contessina Laura Taccioli, qui habitait la villa Giacinta. Urbain était un peintre qui faisait son voyage d'Italie. Le délicieux paysage de Bellagio avait enthousiasmé ses vingt-cinq ans, et il avait résolu de séjourner au bord de ce lac merveilleux dont les eaux bleues et les verdures fleuries le retenaient comme d'enchanteresses sirènes. La contessina vivait depuis plusieurs mois séparée du comte Taccioli, qu'elle n'aimait guère et que le Gouvernement italien avait chargé d'une mission en Egypte. Encore qu'elle ne regrettât que modérément ce mari absent, elle avait jugé convenable, pendant ce veuvage momentané, de se retirer à la villa Giacinta où elle commençait à s'ennuyer ferme. Elle entrait à peine dans sa vingt-quatrième année et elle était

jolie : deux conditions qui n'aident guère une femme à supporter stoïquement la retraite et à se contenter des honnêtes plaisirs que donne le spectacle de la belle nature, même quand cette nature possède le charme de Bellagio. Lorsqu'après avoir contemplé les arbres, les montagnes et l'eau bleue, Laura se regardait dans son miroir, elle trouvait que sa beauté valait celle du lac et qu'il était vraiment dommage qu'elle s'épanouît dans la solitude. La contessina était élancée et svelle comme une Diane chasseresse ; ses cheveux frisottaient autour de son front en d'abondantes boucles châtaines; ses yeux bruns étincelaient; l'ovale de son visage, les lignes de sa bouche offraient avec les Vierges de Luini cette ressemblance qu'on rencontre souvent chez les Milanaises. Elle était sensuelle et aimait d'autant mieux le plaisir que, sur ce point, son mari ne l'avait jamais gâtée : deux raisons de plus pour que l'isolement lui pesât. Il lui eut pesé davantage encore si elle n'eût été retenue par

la crainte de la damnation éternelle ; mais, étant fort pieuse, elle tâchait de se consoler en oiîrant à Dieu son ennui et en le priant de la défendre contre les tentations.

Donc, ce soir de mai, elle revenait précisément d'une station à l'église Santo-Giovanni, lorsque non loin de chez elle, elle remarqua mon ami Urbain assis sur son pliant et brossant une étude de la villa Giacinta, toute blanche au milieu des platanes, dont les lueurs du couchant rougissaient les cimes.

Pour peindre, Urbain s'était posé sans façon au beau milieu du chemin, de sorte qu'en passant Laura dut le frôler des plis de sa robe. Il se leva brusquement et, clignant ses yeux éblouis, murmura quelques mots d'excuse, en devinant dans la belle promeneuse cette comtesse Taccioli dont il avait entendu parler. Laura, de son côté, jetait un rapide coup d'œil sur l'étude et sur le peintre. Ce jeune homme brun, bien découplé, à la mine franche et aux yeux d'un bleu foncé, lui fut sur-le-champ sympathique. Elle coupa

court aux excuses en louant le paysage ébauché et en déclarant qu'elle était heureuse que le site de sa villa eût si bien inspiré l'artiste. Elle ajouta que certains coins des jardins de Giacinta foisonnaient en motifs d'étude intéressants et qu'elle donnerait des ordres pour que le peintre y eût un libre accès.

Comme vous pensez, mon ami usa de la permission et à plusieurs reprises, les jours suivants, la contessina et Urbain eurent l'occasion de se revoir dans les allées de Giacinta. Ces rencontres, qui ne semblaient nullement préméditées, établirent insensiblement entre eux la plus douce intimité. Avec une grâce familière, Laura Taccioli interrogeait l'artiste sur son passé et ses projets d'avenir; devenue plus confiante à mesure, elle lui laissait à son tour entrevoir ses tristesses et ses ennuis. Le printemps fit le reste et, un beau soir, tandis que la puissante mélodie des rossignols montait dans les magnolias de la villa, tous deux s'avouèrent qu'ils s'aimaient.

— Oui, soyez mon ami, murmura ingénu^

fay»e'

ment la contessina, j'ai besoin de sentir près de moi une amitié tendre et consolante... Jurez-moi que cette amitié restera aussi pure que brûlante, et que nous ne ferons jamais le mal...

En même temps, la pieuse et scrupuleuse Laura se promettait in i^tto qu'elle saurait maintenir une infranchissable barrière entre les exigences possibles de mon ami et la faiblesse de sa chair féminine.

Mais quand on a mis un pied sur le chemin de Tamour, peut-on jamais déterminer d'avance le nombre de pas qu'on y risquera et le point précis où l'on pourra s'arrêter ? En pareille aventure, les plus sages s'exposent aux mêmes dangers que les plus téméraires, et nos deux amoureux en firent l'humiliante expérience.

Un soir que, touchée par les protestations du peintre, elle lui avait généreusement abandonné sa main. Laura fut toute surprise de se complaire dans cette étreinte prolongée et se trouva ensuite moins forte pour se

VILLA GLVCINTA 101

défendre contre de plus vives effusions. Le lendemain, Urbain sollicita de nouveau l'abandon de sa main et elle n'osa la lui refuser. Il lui sembla que sa volonté se fondait à la clialeur de cette caresse ; peu à peu le jeune homme attirait à lui la contessina et tout à coup posait ses lèvres sur les paupières palpitantes de la jeune femme. Elle resla d'abord étourdie par ce baiser non prévu et si doux, puisbrusquement s'éloigna honteuse et fâchée. Mais Urbaiu lui prouvait éloquemincnt qu'elle donnait à cette privante une importance imaginaire et qu'en somme un baiser sur les yeux n'était ni plus coupable ni plus dangereux qu'un baiser sur la main. Fiualement elle se laissait convaincre et permettait cette nouvelle caresse, à condition que ce serait la dernière. L'amoureux, natuj ellement, usa de la permission jusqu'au jour où, ayant effleuré de ses lèvres la bouche de Laura Taccioli, il lui tint pour cet acte plus audacieux le même raisonnement à l'aide duquel il avait conquis la licence de lui bai-

ser les yeux. Derechef elle s'indigna, éclata en ' reproches et pleura. Il pensa que la meilleure façon de sécher ses larmes était de lui prodiguer de nouveaux baisers ; tant et si bien qu'elle les lui rendit, et cela la jeta dans un trouble délicieux...

Or, ce même jour, après avoir quilté Urbain, tandis qu'elle rentrait àla villa, toute surexcitée et frémissante, ayant le cœur à la fois tourmenté de scrupules et brûlé de désirs, on lui annonça la visite du chevalier Domenico de Giudicis, un ami du comte Taccioli, en ce moment de passage à Bellagio. Encore qu'elle maudît celte arrivée importune, Laura jugea qu'elle ne pouvait se dispenser de recevoir le chevalier et de le retenir à dîner. Ce Domenico de Giudicis était un célibataire déjcà mîir, très viveur et jouissant d'une réputation méritée d'homme à bonnes fortunes. Au bout d'une heure de tête-à-tête avec lacontessina, son expérience en pareille matière lui fit deviner que la jeune femme se trouvait dans un état psychologique tout

à fait propice à une surprise des sens et, comme il était peu scrupuleux, il résolut de pousser sa pointe. Dès qu'après dîner on les eut laissés seuls dans le salon où tous les parfums de la nuit de mai entraient par les fenêtres ouvertes, il attaqua Laura avec une audacieuse adresse qui lui avait valu déjà tant de succès et, mal préparée pour se défendre, la comtesse ne sut pas résister. La chute fut aussi brusque que lamentable...

Le lendemain, lorsque Urbain, féru d'amour, franchit le seuil de la villa Giacinta, la concierge lui apprit que la « signera contessina » était partie dès le matin par le premier bateau. Tandis qu'il demeurait abasourdi de ce coup inattendu, cette femme lui remit une lettre à lui adressée et qu'il déchiiïra à grand'peine, tant le choc avait été douloureux. Le billet contenait ces deux lignes, d'une écriture à peine lisible :

« Je meurs de honte et de douleur. Adieu, nous ne pouvons plus nous revoir. Oubliez une amie indigne de vous. « Laura. »

Atterré, Urbain pressa de questions la concierge, et lui ayant délié la langue à Faide d'un billet de vingt lires, il fut mis au courant de la visite de Giudicis. ]1 connaissait le chevalier de réputation et il devina le reste.

Tournant le dos à la villa abandonnée, il parcourut d'un regard désolé ce paysage printanier qu'il trouvait naguère si adorable. Les glycines à demi défleuries balançaient mélancoliquement leurs grappes d'un mauve pâli; une pluie matinale avait détrempé les pelouses et ennuagé le ciel. Quoique peintre, il avait fait de bonnes études latines ; tout en froissant dans ses doigts le billet de laconlessina, il se souvint de ces vers d'Ovide dans VArt cVaimer : « Celui qui prend un baiser et ne prend pas autre chose mérite de perdre les faveurs qu'on lui avait accordées » ; — et Urbain se jura, mais trop tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

HÉRO ET LÉAXDRE

Le village où j'ai élu domicile est niché dans une des plus enchanteresses encoignures du lac d'Annecy. De hautes prairies escarpées, que couronnent de formidables roches, ingénieusement et heureusement nommées :

c< les Dents de Lanfont », dressent au-dessus de lui une verdoyante muraille. Un roc, que nos ancêtres auraient qualifié de « sourcilleux » et qui s'appelle le Roc de Chère, l'abrite contre le vent de bise et s'évase mollement pour former une anse bordée de vignes, où l'eau bleue et lisse reflète les feuillées d'un antique massif de marronniers. Au-dessous de Tunique rue à peine visible, des vignobles

cl des prés dentelés de peupliers s'allongent en pointe vers la rive opposée où, pareil au Manoir de la Belle au bois dormant, le château de Duingt, enfoui dans les futaies, laisse apercevoir seulement le faîte de sa tour crénelée. C'est à cet endroit que le lac est le plus resserré; encore faut-il cependant vingt-cinq bonnes minutes 'pour aller en barque de Talloires à Duingt.

Le silencieux château d'en face est bâti au milieu 'l'une Tiinuscule presqu'île boisée qu'une chaussée • îroite, plantée de saules etd^ nlalanes, rattache aux llnncs d'une montagne semblable à une vagu^ figée. Aussi un poète du cru, m ce style fleuri dont les Savoyards ont hérité de saint François de Sales, le comparait-il « à un jardin flottant, amarré à la rive par une chaîne de verdure ». Du « jardin flottant » on ne voit rien, tant sont épaisses et enchevêtrées les magnifiques végétations qui l'entourent. iMais quand, de la pointe de Talloires, on regarde cette demeure de mystère, dont les créneçaix surgissent au-

dessus de la nappe azurée du lac, on ne peut s'empêcher de penser à la tour d'où Héro, une lampe à la main, attendait la venue de Léandre, traversant Fllellespont à la nage pour accourir à uii rendez-vous d'amour.

Cette légende de Héro et de Léandre m'a toujours charmé. C'est une des plus tendres et naïves fables sorties de l'imagination des Grecs d'autrefois. J'aime ce fougueux Léandre, qui, tout en nageant, criait aux flots : « Ouvrez-moi un chemin vers celle que je désire, et si je dois être englouti par vous, du moins ne me noyez qu'au retour! » J'aime cette Héro passionnée et persévérante qui, du sommet de la tour, élevait sa lampe comme un fanal voluptueux , comme une tremblante étoile annonçant l'heure du berger. De quelles transes était agitée sa blanche poitrine, tandis qu'elle voyait surgir puis disparaître la tête du nageur à la crête des lames soulevées! Combien longues lui paraissaient les minutes de la traversée; mais aussi quels transports suivaient le moment où l'amoureux, ruisse-

laiit d'écume, abordait au seuil de la tour et se jetait dans les bras de son amoureuse! Un gaillard, capable de franchir un bras de mer pour venir à un rendez-Yous galant, devait être singulièrement tonifié et retrempé par le bain d'eau salée, et j'imagine quelles inexprimables délices devaient savourer les deux amants, dans la chambre haute où la petite lampe, complice, éclairait discrètement ces doux corps enlacés, tandis qu'en bas le bruit de la mer berçait leur extase .et scandait leurs caresses...

Je songeais à ce fabuleux déduit d'amour, tout en contem[)lantla tour crénelée deDuingt et en regrettant ces âges mythologiques qui ne reviendront plus. Aujourd'hui les amoureux n'ont ni le cœur assez hardi ni les reins assez forts pour passer le lac à la nage. Le noble château, d'ailleurs, est trop correct et trop bien habité pour qu'une lléroy allume sa lampe en guise d'étoile du berger, et à Talloires, d'où tous les jeunes gens ont émigré, il ne reste que des vieillards peu tentés

de renouveler l'aventure de Léandre, En face de Duingt, il n'y a qu'une bourgeoise hôtellerie, aménagée dans les bâtiments d'une ancienne abbaye de Bénédictins, et les voyageurs qu'elle héberge sont suffisamment vannés par les excursions en montagne ou les courses à bicyclette pour n'employer leurs nuits qu'à dormir les poings fermés.

Un ami très au courant de l'histoire locale et auquel j'étais en train de communiquer celte réflexion désillusionnée, m'a répondu : <« Aujourd'hui, c'est possible; mais au xviii^ siècle, lorsque les moines étaient encore les seigneurs et maîtres de cette rive du lac, on était plus entreprenant et plus friand de plaisir. Je veux vous conter à ce sujet une anecdote qui rappelle un peu l'antique légende de Héro et de Léandre, et dont je vous garantis l'authenticité, car je la tiens de la bouche même d'un vieillard du pays, qui est mort quasi centenaire et qui avait été le principal héros^de l'aventure :

« C'était aux environs de 1788, et mon

homme, âgé alors d'une vingtaine d'années, avait toute la vigueur et le diable au corps d'un garçon bien râblé, de complexion amoureuse et toujours prêt, comme on disait en ce temps-là, à lire à livre ouvert dans le cœur des dames. Il possédait, entre autres, celui d'une jolie fille qui demeurait au village de Duingt et que nous appellerons, si vous voulez, Perronne. Cette Perronne était une demoiselle de vertu légère, aimant le plaisir et le prenant un peu de toutes mains. Néanmoins, elle se montrait particulièrement attachée à Jacques Balmette (ainsi se nommait notre héros), et quand il l'allait voir en son logis de Duingt, il y trouvait toujours bon souper, bon gîte « et le reste ». Un beau soir de juin, pris d'une fringale d'amour et surexcité encore sans doute par l'odeur aphrodisiaque des foins qu'on était en train de faner, Jacques quitte pédestrement Saint-Jorioz où il demeurait et vient, tout allumé, frapper à l'huis de sa bell^. Mais il trouve visage de bois ; l'oiseau s'était envolé, et les

voisins apprennent à ramoureux déconfit que Perronne est allée gîter pour la nuità l'abbaye de Talloires, où on l'a vue débarquer en joyeuse compagnie.

« Ne soyez pas trop scandalisé de m'cntendre nommer l'abbaye en cette affaire. En ce temps-là, bien qu'ils eussent subi deux ou trois réformes, les Bénédictins de Talloires ne palissaient pas précisément sur les in-folios. Leur cave était mieux fournie et entretenue que leur « librairie ». Les cartes et les dés, les violons elles flûtes charmaient leurs opulents loisirs. Tous les contemporains sont d'accord là-dessus. Charles-Auguste de Sales, dans VHistoire de saint François dit à propos de leur monastère : « La discipline y avait été fleurissante durant plusieurs siècles, mais la négligence de leurs commendalaires fust cause de la cheute, et que l'argent de la religion fust réduist en ordure. » Dom Martenne et dom Durand, deux Bénédictins qui visitèrent l'abbaye vers 1712, racontent dans leur Voyage littéraire^ que leurs con-

frères de Talloiresne se piquaient pas autant d'érudition que ceux de Saint-Maur, et qu'ils cultivaient mieux les vignes que les sciences. Aujourd'hui encore, vous pourrez voir dans la chambre dite du Prieur, une frise peinte à fresque où des culs-nus d'Amours font la culbute au milieu de guirlandes de roses, et cette peinture suggestive vous induira à penser que le révérend Père s'y livrait peut-être à toute autre besogne qu'à de pieuses méditations.

« Pour en revenir à mon histoire, on faisait donc « carrousse », ce soir-là, à l'Abbaye, et notre amoureux Jacques Balmette se mordait les pouces en songeant que sa Perronne se trémoussait à l'abbaye aux sons des violons, et qu'il n'était pas de la fête. Mais quoi? La large nappe du lac bleuissait entre Duingt et Talloires,et, pour comble de malchance, tous les bateaux étaient restés sur l'autre bord. Je vous ai dit que Jacques avait vingt ans ; à cet âge-là, quand l'aiguillon de la chair vous espoinçonne, on est capable des plus folles

HÉRO ET LÉAISDRE 113

entreprises. Nouveau Léaiidre, il n'hésita pas et, confiant ses habits au rivage de Seslos, il piqua une tête dans le lac. Il était bon nageur et le désir de rejoindre Perronne avant quil lut trop tard, le stimulait d'autant. En trois quarts d'heure il arriva dans les eaux de Talloires et prit pied sous les marronniers du couvent. Seulement il était dans le même costume que les Amours de la chambre du Prieur, et ne pouvait décemment seprésenter dans la grand'salle du prieuré, nu comme la main. En cette pénible conjoncture, le dieu qui veille sur les amoureux vint le tirer d'affaire. Jacques avisa un Père qui se promenait au frais sous une tonnelle, et l'ayant appelé à son aide, il lui expliqua si éloquemment la situation que le bon moine, sachant qu'il faut s'entr'aider en ce bas monde, courut à sa garde-robe et apporta au compagnon qui commençait à grelotter, une chemise blanche et un froc bien douillet. Ainsi, convenablement séché et atourné, notre Léandre put se mettre en quête de la fugitive Héro, et j'aime à croire

114 COiNTES DE LA MARJOLAINE

qu'il la retrouva intacte. Ce qui me le fait supposer, c'est qu'il passa trois journées dans le couvent en danses et festins et que, soixante ans après, en me narrant l'aventure, il ajoutait avec un clappement de langue et un friand sourire : « Et ce furent trois beaux jours !... » L'abbaye est restée debout avec son vestibule de marronniers, contemporains de Jacques et de Perronne. Le cloître entoure encore de ses arceaux un vieux puits à la margelle toute verte de capillaires. Dans « la cbambre du Prieur » les culs-nus d'Amours font toujours la culbute parmi les guirlandes de roses. Mais les belles dames n'y viennent plus danser la gavotte aux sons des flûtes et des violons. Les joyeux moines moinants ont été dispersés en 1790. Leur fameux clos a été ravagé par le phylloxéra et on ne voit plus de Léandre traverser le lac pour rejoindre chez eux, une Héro moins fidèle, mais tout aussi amoureuse que la blanche fille d'Abydos.

Talloires, 1" août 1900.

Hier, à la nuit close, j'ai passé une bonne heure dans mon jardin, attendant vainement cette pluie d'étoiles annoncée par les astronomes. Seule, dans le ciel légèrement brumeux, la lune brillait, cernée d'un halo irisé. Peu à peu, un brouillard montait du sol et enveloppait les arbres d'une buée laiteuse. Le froid piquait et, las de ne rien voir venir, je suis remonté dans mon cabinet de travail où un feu clair flambait. Pour me consoler de ma déconvenue, je me suis mis à fouiller le fond d'un tiroir où dorment de vieux titres et des lettres jaunies, ayant appartenu à ma grand'taute.

Parmi ces paperasses, qui datent toutes du temps de la Révolution, j'ai trouvé quelques pages d'un journal écrit de 1792 à 1794, par une dame Glocynde Descourtils.

La lecture de ces feuillets de papier verdâtre et grenu, couverts d'une hâtive écriture bâtarde, m'a fait oublier les Léonides absentes, et j'ai plaisir à transcrire ici les souvenirs intimes de cette amoureuse Glocynde, dont la sincérité ingénue m'a paru pleine de saveur :

c Vers la fin de prairial, an I, mon mari, Romain Descourtils, a été envoyé en mission près de l'armée de la Rochelle, et Danton ne lui a pas caché qu'il serait maintenu là-bas jusqu'à ce que les brigands de la Vendée fussent complètement écrasés. Je suis donc restée seule dans notre logement de la rue Honoré, et cette solitude, arrivant après une année de vie commune, me laisse inquiète et désorientée. La société de mon mari me fait défaut; non pas, je l'avoue, qu'il y ait entre nous beaucoup de tendresse. Je l'ai épousé

sans amour, uniquement pour détourner le danger qui menaçait ma famille, suspectée de « menées liberticides ». Appartenant à la petite noblesse de province, j'avais près de vingt-sept ans quand Descourlils m'a demandée, et je ne me suis décidée à donner ma main à ce commissaire du Comité de sûreté générale, que pour empêcher mon père d'aller en prison.

Je lui sais gré néanmoins de la façon dont il s'est employé pour nous tirer d'embarras, et, bien qu'il ait quinze ans de plus que moi, bien qu'absorbé par les affaires publiques, il ne me rende que des soins très intermittents^ j'estime son caractère et je me suis attachée à lui autant par habitude que par reconnaissance. Je n'ai jamais pu supporter l'isolement et, après le départ de Descourtils, la maison m'a paru affreusement vide. A cette pénible sensation d'isolement, se joint l'appréhension des périls auxquels celte quasi viduité expose une femme jeune, sensible et non dépourvue d'attraits. Je compte vingt-neuf ans à peine;

sans être précisément belle, j'ai du charme. De taille moyenne, bien proportionnée, je suis potelée et faite au tour; avec cela, de blanches épaules, un teint frais comme la rosée, des yeux bruns expressifs, de jolis cheveux tout bouclés, une bouche malicieuse aux coins retroussés, une grâce pétulante; c'en est assez pour que, dans le cercle de mes relations, je passe pour une aimable petite personne. Aussi, je ne manque pas d'attentifs.

Deux hommes, surtout, montrent chacun à leur façon le goiit quils ont pour moi. Le premier est im collègue de Descourlils, le citoyen Agricole Landry, un quadragénaire large d'épaules et court de jambes, vulgaire de tournure et d'éducation, auquel des cheveux épais, plantés sur le front, des yeux saillants, une bouche aux grosses lèvres humides, donnent une physionomie déplaisante. Il m'inspire plus de répulsion que de crainte, et ses lourdes tentatives galantes sont pour moi sans danger. Le second, Armand Boisli-

nard, député à la Convention, bien qu'il soit plein de réserve et de timidité, me paraît plus redoutable, probablement parce qu'il est plus sympathique. Grand, brun, avec des yeux caressants couleur noisette, il a des façons de gentilhomme, un esprit orné, un cœur jeune. Sous son apparente froideur, on démêle une chaleur cachée, une tendresse contenue.

Avant le départ de mon mari, il se montrait fort assidu chez nous, et je le recevais avec plaisir. Depuis que je suis seule, il apporte plus de discrétion dans ses visites, tandis que le citoyen Landry me fatigue des siennes. C'est pourquoi, afin de me débarrasser des obsessions de ce fat, et peut-être aussi pour demeurer moins accessible aux attentions d'Armand, je me suis décidée à quitter Paris dès le commencement du printemps et à m'installer dans notre petite maison de Meudon. En me séparant de mon époux, je me suis juré de lui rester fidèle, sinon par amour, du moins par vertu et pour la satisfaction de ma conscience. »

« Floréal.

Me voici à la campagne. Notre maison n'est séparée de la forêt que par un jardin et un bosquet. Tout cela, en ce moment, est plein de fleurs, de verdure, de chants d'oiseaux, et cet épanouissement de la nature me met au cœur je ne sais quel trouble. Ma poitrine se. gonfle de vagues soupirs, et Fodeur des lilas m'entête. Dans ma solitude, il m'arrive, à certaines heures, de regretter mon isolement et de souhaiter, près de moi, un compagnon qui me murmurerait à l'oreille des paroles de douceur et de tendresse. Cet après-midi, comme je me complaisais dans ces confuses rêveries, on a sonné à la grille et l'officieux €sl venu me prévenir que le citoyen Boislinard désirait me rendre ses devoirs. Mon premier mouvement a été de défendre ma porte, puis j'ai eu honte de paraître trop rude ou trop timorée, et j'ai donné l'ordre d'introduire Armand. Il est entré tout ému dans mon petit salon et s'est d'abord excusé sur ce que

sa visite pouvait paraître indiscrète. Je l'ai rassuré en le faisant asseoir. Les fenêtres qui donnent surle jardin étaient grandes ouvertes, et les senteurs du chèvrefeuille, le ramage des rossignols, pénétraient librement dans la pièce. Nous étions comme enveloppés de parfums et de musique. Cette fièvre printanière agissait sur nous à notre insu, car la conversation, d'abord très correcte, prenait peu à peu un tour plus sentimental. Je devenais plus expansive et Boislinard plus songeur. Ses propos, assez décousus, étaient coupés de gros soupirs. Je lui en demandai la raison : «Ah! murmura-t-il, vous êtes la dernière à qui je me permettrais de le dire. » Mon instinct féminin m'avertissait du danger d'insister, et pourtant je n'ai pu résister à la tentation de le pousser malicieusement à s'expliquer :

— La raison de mes soupirs, s'écria-t-il brusquement, c'est que je vous adore et que je n'ignore pas que vous ne m'appartiendrez jamais.

— Assurément, interrompis-je précipitamment, ce serait la pire des folies ! Je serai franche avec vous, repris-je d'un ton plus sévère, je n'aime pas DeScourtils, mais j'ai trop d'estime sur son caractère et trop de respect de moi-même pour le tromper. Les faussetés qu'entraîne avec lui un amour coupable me répugnent, et jamais, tant que mon mari vivra, je ne serai à un autre.

Je regardai Boislinard à la dérobée ; il était navré et avait les yeux pleins de larmes. Cette douleur sincère me toucha et j'ajoutai :

« Je ne veux point manquer à mes serments, et pourtant je ne vous cacherai pas que j'ai pour vous une réelle affection. Si je ne puis pas vous accorder d'amour, je puis du moins vous donner mon amitié. Voulezvous que nous soyons bons camarades? — Hélas ! répondit-il résigné, la moindre de vos faveurs sera toujours pour moi inappréciable. » Je lui tendis ma main, il la pressa vivement et la garda dans la sienne. Ne sachant plus trop comment la retirer, je pris le

parti de la lui laisser. J'éprouvais un indéfinissable plaisir à «entir la pression de celte main caressante. Le reste de l'après-midi se passa en une intimité très innocente et très suave. En prenant congé de moi, Boislinard me demanda la permission de m'embrasser. « Vous me promettez, dis-je d'abord, que vous n'exigerez jamais rien de plus? — Je vous le promets ; nous serons de bons et sages amis. — Nous ne nous exposerons jamais à faire le mal? — Je vous jure de me contenter toujours d'une amitié tendre. » Rassurée, je lui tendis mes joues. 11 y posa ses lèvres, mais il me sembla que ces baisers, longuement appuyés et savourés, dépassaient peutêtre ce que devait comporterFamitié, sitendre qu'elle fût. »

« Fructidor.

Décidément, une aiïection désintéressée entre homme et femme serait-elle un leurre, une imprudente illusion? Armand vient fré-

quemment me visiter dans ma solitude; nous ne faisons rien de mal, et cependant j'ai conscience que lorsqu'il est près de moi, mes sens sont plus troublés qu'ils ne devraient l'être et que je suis moins maîtresse de ma volonté. Notre chair est-elle faible à ce point que les plus légères privautés provoquent fatalement le désir de caresses plus vives et plus prolongées? Dès que nous sommes en tête à tôle, nos mains ne se quittent guère plus, nos corps aiment à se frôler, et ce contact, toujours plus étroit, rend aussi les lèvres de Coislinard plus hardies. Ces embrassades amicales, que j'avais tolérées à l'arrivée et au départ, se produisent maintenant, sans la moindre raison, dans l'abandon de nos causeries, et, ce qui est plus détestable, c'est que ces baisers, que je ne sais plus interdire, me causent un délicieux émoi auquel je me laisse aller lâchement.

Hier, j'avais retenu Armand à dîner. Après le repas, nous avons été nous asseoir au jardin.

La nuit était sans lune ; l'air, tout imprégné d'une odeur de fruits mûrs. J'étais vêtue d'une robe de mousseline très ajustée, qui, comme le dit ce libertin de Laclos, a ne laissait rien voir, et, pourtant, faisait tout deviner ». Armand, enhardi par l'obscurité, avait pris mes deux bras dans ses mains, et ses baisers, plus fréquents, s'égarant sur mes yeux, sur mes cheveux, me mettaient en un tel trouble, que mes lèvres, à leur tour, s'oubliaient sur ses joues. Le ciel était tout plein d'étoiles filantes ; à chaque instant, nous les voyions glisser à travers le firmament et se perdre derrière les massifs de la forêt. « On prétend, soupira Boislinard, que lorsqu'on forme un vœu pendant le passage de ces météores, il est toujours exaucé... Chère Glocynde, je fais vœu de vous aimer éternellement ! » Effrayée par l'ardeur des caresses de mon ami, moi, j'avais presque envie de souhaiter que le retour de mon mari vînt m'arracher à la tentation de cet amour trop

brûlant. Mais la pression de plus en plus

tendre des bras de Boislinard m'ôtait même la force de penser. »

« Germinal, an IL

La trahison du citoyen Agricole Landry s'est chargée d'exaucer le vœu que je n'avais pas eu le courage de formuler, au passage des étoiles filantes. Ce méprisable jacobin, furieux d'avoir été éconduit, a prévenu mon mari des assiduités d'Armand, et Descourtils est revenu brusquement de l'armée de La Rochelle. Il ne m'a adressé aucun reproche, mais il a fait pis. Dès le lendemain de son retour, il a dénoncé Boislinard comme complice des agissements de Danton et de Camille Desmoulins. Le pauvre Armand a été décrété d'accusation et écroué à la prison de Port- Libre. Je suis convaincue qu'il démontrera son innocence et qu'il confondra ses calomniateurs. L'odieuse persécution qu'il subit me le rend plus cher, et je sens maintenant que

je suis toute à lui comme il voulait être tout

a moi. »

« Thermidor, an II.

Le ciel s'est chargé de me venger impitoyablement. Je viens de passer une semaine d'angoisses et de terreur. Descourtils, impliqué dans le procès de Robespierre et de Couthon, a été jugé le 10 thermidor et exécuté le même jour que ses protecteurs. Je suis encore mal remise du terrible (îoup qui vient de me frapper. Ma seule consolation est de penser que mon cher adoré et fidèle Boislinard va sans doute sortir de cette prison de Port-Libre, où on Favait heureusement oublié. »

« Vendémiaire, an II.

Jl en est sorti, hélas! Et le même jour, une lettre de lui m'a brisé le cœur et a anéanti

mes dernières illusions. Armand m'avoue, dans ce fatal billet, qu'il s'est rencontré, pendant son séjour en prison, avec une jeune femme de sa province. 11 l'avait connue et aimée, alors qu'elle était jeune fdle. Il l'a retrouvée toujours charmante, et libre désormais. Leur ancienne passion s'est rallumée dans l'intimité de cette longue captivité, et il l'épouse dans huit jours...

Et me voilà replongée dans le pire des isolements, n'ayant plus même cette faible espérance de bonheur qui m'aidait jadis à supporter la solitude. Tout s'est éteint <à la fois. Amour, amitié, tendresse, autant de trompeuses et éphémères étoiles filantes; elles illuminent un moment notre ciel, puis s'évanouisscn' î"» l'horizon, en nous laissant dans une éternelle nuit'.. »

Tristan et moi, nous venions des Bauges^ et nous redescendions vers le lac d'Annec\\ par le col de Leschaux. Seulement, au lieu de suivre les tours et détours de la grand'route nous avions pris des raccourcis, et nous cheminions un peu à l'aventure, tantôt à travers des prairies tourbeuses, où fleurissaient, par centaines, les étoiles blanches des parnassies; tantôt sous des châtaignei aies en pente d'où, sur notre passage, de bruyants piverts s'envolaient en jetant leur note stridente. De temps à autre, nous faisions halte pour contempler le paysage étendu à nos pieds, que le soleil déclinant teignait de ses plus opulentes

couleurs : — les futaies moutonnantes, tantôt baignées d'une ombre violette, tantôt lustrées par de soudains jets de lumière; — le lac bleu et or; — et sur la rive opposée, le gigantesque massif de la Tournette, profilant en plein azur ses remparts ébréchés et ses cimes aériennes, toutes roses aux derniers rayons du couchant.

Nous fîmes si bien qu'au bout d'une demiheure nous nous égarâmes. Au lieu de regagner la route, nous nous trouvâmes fourvoyés au fond d'une sorte de combe verdoyante. Nous avions perdu de vue le lac et les montagnes, et nous dévalions, au petit bonheur, le long d'un capricieux sentier qui nous menait nous ne savions où. Ces vagabondages hasardeux n'ont rien de déplaisant quand la journée commence, mais ils perdent beaucoup de leur charme à l'approche du crépuscule.

— Impossible de s'orienter dans ce fourré, s'exclama Tristan ; nous n'atteindrons jamais le bord du lac assez à temps pour prendre le

dernier bateau, et Dieu sait où nous trouverons à coucher I

— Tâchons d'abord, repris-je, de sortir de ce bois enchanté et de gagner une lisière où nous pourrons voir le pays.

Nous quittons le sentier, nous escaladons l'une des pentes de la combe et nous avons la chance d'arriver efîectivement à l'orée du taillis. Mais nous n'en sommes guère plus avancés. L'horizon est toujours borné par des moutonnements de feuillées ; seulement , parmi la verdure assombrie, nous voyons fumer au loin des toits de tuiles brunes, épars dans un creux de vallon.

— Il y a là-bas un village, dis-je à mon ami; c'est bien le diable si ce village ne possède pas un cabaret où nous trouverons un gîte pour la nuit...

En effet, au bout d'un quart d'heure, nous débouchions sur une première maison savoyarde, nichée au milieu des noyers. Avec son fenil à claire-voie, sa galerie extérieure et son escalier de pierre blanche, elle avait la

mine avenante. Justement un bonhomme descendait les degrés et se dirigeait vers une fontaine qui jaillissait d'un tronc d'arbre, à quelques pas du logis. Nous nous adressâmes à lui pour obtenir les indications nécessaires : «Où étions-nous?... Avions-nous chance de trouver quelque part un souper et un lit?...))

— Vous êtes, répondit le vieux, à Prégny, paroisse de Saint-Euslache; mais il n'y a ici ni cabaret, ni auberge... Vous pourriez peutêtre pousser jusqu'au château de M"' de Prégny... Vous l'apercevrez en tournant à main gauche, au bout d'un couvert de châtaigniers... Les gens y sont bien aimables et bien offrants, et ils consentiront sans doute à vous loger...

Ilum! cette hypothèse nous paraissait, à nous, fort douteuse, mais le soir venait, nous étions affamés, et cela nous détermina à tenter l'aventure. Nous tournâmes donc à main gauche et nous vîmes bientôt, au-dessus des châtaigniers, pointer les toitures brunes de la

demeure dont le bonhomme nous avait vanté les habitudes hospitalières.

Ce « château » était simplement une gentilhommière savoyarde, un manoir aux toits en auvent, flanqué de deux tourelles carrées, et précédé d'une vaste cour, séparée de l'avenue par une lourde grille de fer. Cette grille était entrebâillée et nous pûmes pénétrer facilement dans la cour, oii les chardons et les folles avoines croissaient et -mûrissaient à foison. Un mur bas la séparait d'un grand jardin, et, contre ce mur, à l'abri d'un houx, un vieux puits arrondissait sa margelle revêtue de touffes de scolopendre. En face, le perron étageait des marches verdies et effritées. Tout, depuis les corniches moussues du pignon jusqu'aux panneaux déjetés de la porte, criait l'abandon et la décrépitude.

Le jardin paraissait plus sauvage encore : les fraisiers avaient envahi les allées et y étalaient leurs tiges rampantes; les platesbandes ressemblaient aux tertres d'un cimetière. Çà et là, quelques plantes tenaces

avaient survécu : asters violets, soucis aux teintes fauves, phlox à odeur automnale. Tout à travers, les pommiers, les poiriers en quenouille et les framboisiers formaient une sorte de forêt vierge. La façade qui regardait le jardin était de haut en bas étreinte par un jasmin, dont quelques blanches étoiles piquetaient encore la verdure sombre. Il se dégageait de cette singulière demeure un parfum de mystère qui nous séduisait. Nous nous décidâmes à heurter à la porte. Une vieille femme coiffée d'un chapeau de paille noire, vint nous ouvrir et, tout en nous excusant de noire démarche, nous lui exposâmes notre requête.

Elle nous dévisageait curieusement; notre mine, sans doute, lui inspira confiance, car elle finit par sourire :

— Je vais consulter mademoiselle... Entrez seulement et attendez-moi.

Elle nous laissa dans un vestibule dallé de petits carreaux noirs et blancs d'où s'exhalait une moite odeur de champignons, et dont

les murailles humides étaient ornées d'antiques portraits d'ancêtres. Notre attente ne fut pas trop longue. La servante reparut bientôt, tenant en main un lumignon à la mèche grésillante, qui éclairait vaguement son visage ridé et comme dégrossi à coups de serpe :

— Mademoiselle, reprit-elle, vous prie de Texcuser si elle ne vous reçoit pas ellemême... Elle est en affaire avec son» granger »... Mais je vas vous montrer vos chambres et je vous y apporterai à souper...

Elle nous mena au premier étage dans une vaste pièce tendue de tapisseries, qui communiquait avec une chambre à deux lits. Des candélabres Louis XV, aux bougies à demi consumées, se dressaient aux deux angles de la cheminée. La servante les alluma, tira d'un placard des oreillers et deux paires de draps, prépara tout pour notre couchée, puis alla nous chercher de quoi manger.

Les bougies éclairaient à peine. L'almos-

phère humide les entourait d'une vapeur semblable au halo de la lune pendant les nuits brumeuses, et les objets ne sortaient de l'ombre qu'à demi, tl semblait que ce salon, inhabité depuis longtemps, était resté dans l'état oii l'avait laissé jadis le dernier occupant. Sur un guéridon, je remarquai une potiche encore pleine de plantes desséchées. C'étaient des fleurs sauvages, cueillies sans doute pendant une promenade d'automne, car j'y reconnus des eupatoires, des houppes de clématite et des débris de reines-des-prés. Dans une des encoignures se trouvait uji chiffonnier à ornements de cuivre et de l'un des tiroirs entr'ouverts, sortaient des écheveaux de soie bleue, rose, orange aux couleurs passées. Un livre avait été oublié sur la tablette de marbre et un brin de jasmin mar- ^ quait, en guise de signet, la lecture interrompue. Je le feuilletai : c'était un volume des Méditations. En face de la cheminée, un piano II queue était ouvert, et, sur le pupiire,, s'étalait un cahier de sonates de Mozart. Mais,

ce qui attira surtout mon attention, ce fut, au-dessus du piano, un pastel ovale, un portrait de jeune femme en toilette de soirée, coiffée de bandeaux plats et d'une barbe de dentelle. Le front était intelligent, les yeux bleus avaient un éclat limpide et un sourire voltigeait sur la bouche juvénile aux coins retroussés. Je la signalai à Tristan qui l'examina à son tour et insinua que c'était sans doute le portrait de M'" de Prégny.

— En ce cas, dis-je, cette demoiselle ne doit pas être jeune, car, à en juger par cette toilette, le pastel date du second Empire...

Nous fûmes interrompus par le retour de la servante. Elle nous apportait dans un grand panier deux couverts, du pain de ménage, une volaille froide, du beurre, des fruits et une bouteille de vieux vin. Elle dressa le tout sur une table ronde et se relira en nous souhaitant le bonsoir.

Nous nous attablâmes, et, tout en faisant honneur au souper, nous recommençâmes à nous entretenir de celte invisible hôtesse qui

nous accueillait si hospitalièrement. Les détails de cet antique ameublement, imprégné de la poésie des choses d'autrefois, nous suggérait toute sorte de suppositions romanesques. Tristan persistait à penser que la mystérieuse M"^ de Prégny avait dû habiter ce salon où nous étions installés. Il cherchait à constituer sa personnalité d'après le portrait au paslel, la musique étalée sur le piano, le livre favori posé sur le chiffonnier: — « Même en admettant que ce pastel date de 1859 ou 1860, ce qui n'est pas prouvé, déclarait-il, notre hôtesse avait alors vingt ans à peine ; elle peut encore être aujourd'hui une charmante vieille. Elle doit surtout avoir conservé la jeunesse de l'ârne. Elle aime la poésie, la musique et les fleurs, et je me sens déjà des trésors de tendre sympathie pour cette aimable fille, qui s'est développée comme une plante rare et délicate au fond de ce manoir sauvage. » Je n'étais pas éloigné de partager son avis. Le vieux vin de notre hôtesse nous allumait l'imagination. Nous

passâmes le reste de la soirée à disserter sur son compte et nous rêvâmes d'elle au fond de nos lits douillets, dont les draps fleuraient la lavande.

Aussi, quand, au matin, la servante vint chercher de nos nouvelles, elle nous trouva sur pied et très désireux de voir M'"' de Prégny, afin de lui exprimer notre gratitude.

— iMademoiselle est en bas, dans la salle, répondit la vieille bonne ; elle prépare le café au lait et sera très contente de vous en offrir une tasse...

Nous descendîmes avec un léger battement de cœur. La servante ouvrit la porte de la salle à manger, nous fît passer devant elle et nous vîmes debout, près de la table, une femme d'une cinquantaine d'années à la taille courte et rondelette, au visage coloré, avec de petits yeux gris très vifs, de grosses lèvres et des cheveux gris, relevés à la chinoise sur un front bombé. Nos traits durent exprimer une certaine désillusion, car la dame

s'écria d'une voix forte et avec un accent campagnard assez vulgaire :

— Entrez donc, Messieurs, vous ne me dérangez pas!..

— Mademoiselle de Prégny, dis-je un peu décontenancé, nous venions, avant de partir, vous présenter nos excuses et nos remerciements...

— Je ne suis pas M^^^ de Prégny, répliquat-elle avec un haussement d'épaules.

— Pardon... Où est la maîtresse du logis?

— La maîtresse, c'est moi... M"® de Prégny, hélas ! n'est plus de ce monde... La pauvre chère créature est morte il y a dix ans, en m'instituant son héritière, à condition que je ne changerais rien ici... J'ai exécuté fidèlement ses dernières volontés, et vous avez pu vous en apercevoir là-haut, dans son salon... Tout y est resté comme au jour où elle a rendu son âme à Dieu...

Nous échangeâmes quelques mots de convenance et de politesse et nous prîmes congé. Quand nous longeâmes de nouveau l'avenue

de châtaigniers, le soleil commençait à percer les nuées. Sur Fherbe, de blanches vapeurs fumaient en rampant parmi les fûts de la châtaigneraie. On eût dit que les poétiques souvenirs de la morte s'exhalaient doucement de la terre humide et que l'àme charmante de W^ de Prégny planait encore sur le cher domaine où s'était fanée sa jeunesse.

Et, mélancoliquement déçus, nous redescendîmes vers le lac, en emportant avec nous la fuyante image de l'hôtesse défunte ^ui nous avait donné l'hospitalité.

LES RAIiNETTES

Après une fugue en montagne, en compagnie de l'ami Setienez, nous rentrions à Talloires en suivant la route qui longe le lac. Nous avions été retenus à Verthier par un orage dont la queue s'en allait vers Faverges. De ce côté-là, de larges éclairs s'allumaient dans le ciel fumeux et de sourds roulements de tonnerre se faisaient entendre encore. Quand nous atteignîmes le hameau d'Angon, la nuit était tout à fait venue. Sur l'eau du lac, où traînait un reste de blancheur, les montagnes d'en face découpaient leurs croupes enténébrées. Les massifs d'arbres y étalaient des taches d'encre, et de lointaines

fenêtres de village éclairées, ou bien quelques lanternes de rouliers, seules trouaient tout ce noir de fuyantes phosphorescences. Sur les berges de la route, des vers luisants épars promenaient aussi leurs minuscules lampes vacillantes. Ces intermittences d'éclairs, ces mobiles lueurs de feux-follets rendaient plus intense l'obscurité qui nous enveloppait. Réjouies par l'averse qui avait arrosé les vignes, des centaines de rainettes grimpaient sur les pampres mouillés, et leurs petites flûtes aigrelettes jetaient dans le silence de la nuit des notes grêles et grelottantes.

Cette musique cristalline semblait rythmer le scintillement des rares étoiles apparues làhaut dans le ciel, et le menu tremblotement des vers luisants semés dans l'herbe. Elle avait je ne sais quoi de naïvement enfantin ; elle était fraîche et ténue comme ces confus souvenirs du temps jadis qui s'éveillent tout au fond de notre mémoire et y chantent d'une voix affaiblie.

— Je ne puis, me dit Jean Settenez, en-

tendre sans mélancolie celte nocturne chanson des rainettes. Elle me reporte à une époque où le cours régulier de ma vie a été brusquement détourné par un de ces orages printaniers, qu'on trouve charmants à vingtquatre ans et qu'on déplore lorsqu'on a passé la quarantaine.

Donc, en ce temps-là, j'étais dans le plein de ma jeunesse et j'étudiais ma médecine. J'avais alors la réputation d'un garçon laborieux, rangé et méthodique. Je m'étais tracé un itinéraire qui, d'étape en étape, devait immanquablement me conduire au doctorat; après quoi, je comptais m'établir dans ma province, y exereerla médecine et m'y marier selon mes goûts, c'est-à-dire avec une fille bourgeoisement et sagement élevée, possédant de bons principes et aussi une dot raisonnable. Même j'avais déjà en vue une jeune personne du pays qui unissait toutes les conditions énumérées ci-dessus. Je la connaissais depuis l'enfance, nos caractères sympathisaient et il existait entre nous une sorte

d'engagement tacite, dont la réalisation devait combler tous mes vœux, dès que je serais en possession de mon diplôme.

Pour atteindre le but proposé, je n'épargnais ni la peine ni les sages précautions. J'avais notamment rédigé un règlement de vie qui se trouvait affiché au chevet de mon lit et que je relisais, matin et soir, afin d'y conformer strictement mes moindres actions. Je me souviens que, parmi les minutieux articles de ce fameux règlement, on lisait, soulignées d'un trait noir, des recommandations dans le genre de celle-ci : « Fuir les dettes, éviter les aventures romanesques, fréquenter surtout la société des personnes iigées et respectables, ne jamais convoiter la femme du voisin, etc., etc.. » Bref, je ressemblais à ces jeunes sages présomptueux qui, parce qu'ils se sont lié les mains et les pieds, se croient absolument prémunis contre les désirs coupables et la tentation du Malin.

J'étais d'autant plus persuadé de mon infaillibilité que jusque-là j'avais, sansrencon-

trer de pierre d'achoppement, cheminé dans le sentier de la vertu et passé convenablement mes examens. Il ne m'en restait plus qu'un et la thèse, quand, vers le mois d'août, je résolus d'aller me reposer pendant quelques semaines à la campagne. Je choisis pour ma villégiature une petite ville poitevine, où vi- V4xient de vieux parents auxquels depuis longtemps j'avais promis une visite. Saint-Clémentin est un chef-lieu fort paisible, niché dans une verte encoignure de la vallée de la Charente. Les mœurs y sont douces, les habitants casaniers, les distractions rares. Mes journées y coulaient aussi unies et somnolentes que le cours de la rivière. Les promenades à travers champs, les repas copieux et prolongés à plaisir, les familiales parties de whist chez un vieux juge en prenaient la meilleure part ; après quoi on s'endormait sur des couettes moelleuses et on faisait grasse matinée.

Un soir, presque tout pareil à celui-ci, j'avais poussé ma promenade solitaire jus-

qu'au bief d'un moulin bâti à chevauchons sur deux îlots boisés de la Charente. Au retour, uu lieu de revenir par la même route, je me décidai à prendre sur l'autre rive un sentier qui me ramenait à la ville à travers des « ouches » et des vergers bordés de vignes. J'y fus surtout attiré par une frêle et délicate musique qui soupirait dans les pampres, devenus soudain mélodieux. C'était la musique des rainettes, et l'envol de ces trilles cristallins me parut devoir bercer agréablement ma flânerie.

Je n'eus pas fait trente pas qu'un nuage creva et qu'une de ces pluies d'orage qu'on nomme dans le pays une « érabinée » me contraignit à chercher un abri sous le porche cintré d'une métairie. Le cinglement de l'averse m'avait quasi aveuglé, et le porche arrondissait sa voûte dans l'ombre, de sorte que je m'y enfournai sans m'apercevoir tout d'abord que la place était déjà occupée par un compagnon, ou plutôt par une compagne.

Une jeune dame ayant à peu près mon âge

venait de s'y réfugier et paraissait fort affairée à éponger Teau qui ruisselait sur son corsage et sur ses manches. A mon arrivée, elle releva la tête et le soyeux frisson de ses jupes m'ayant révélé sa présence, nos regards se croisèrent. Elle avait une taille svelte, élancée sans maigreur, un cou très blanc, de grands yeux bruns câlins et une grâce embobelinante dans toute sa personne. Après m'avoir examiné, elle ébaucha un sourire malicieux qui retroussa les coins de sa bouche, et alors je me rappelai l'avoir déjà remarquée chez le vieux juge mon parent.

— Nous sommes logés à la même enseigne, Monsieur, murmura-t-elle en répondant à mon salut... La pluie a gâté votre soirée comme la mienne... Vous venez probablement du Moulin-des-Ages?

Je répondis par un oui tout sec. J'aurais pu courtoisement ajouter que ma soirée n'était pas tout à fait gâtée, puisque j'avais l'heur de l'achever en sa compagnie, mais je ne savais pas galan tiser et je restai muet comme un poisson .

150 CONTES DE LA MARJOLAIiNE

— L'endroit est charmant, n'est-ce pas?

reprit ia dame. C'est ma promenade favorite de chaque soir.

Connaissant le respect humain et la pruderie de la province, je ne laissais pas d'être surpris qu'une jeune femme se permît de courir les champs à cette heure tardive. Elle lut peut-être mon étonnementsur ma physionomie, car elle répliqua :

— M. Desvonces,... mon mari, a une fort mauvaise santé qui le tient claquemuré à la maison et je mène une existence très casanière... La promenade est mon unique distraction...

Alors, avec un singulier accent de résignation ironique, elle me donna quelques détails sur sa vie de tous les jours. C'était navrant : un mari quinquagénaire, que de continuels accès de goutte rendaient de plus en plus irritahle ; — de maussades travaux de tapisserie et de couture au coin d'une fenêtre close donnant sur une rue déserte ; — de mortelles journées passées en tête-à-tête avec soi-même,

LES RAINETTES loi

— jamais de bals, jamais de plaisirs, — la monotone tristesse d'un ménage mal assorti et sans enfants; — tout cela conté avec de discrets et sarcastiques sous-entendus plus pitoyables encore.

Je contemplais dans la demi-lumière du jour tombant cette jeune femme aux yeux caressants, à la grâce plaintive, et je me sentais plein de compassion.

— Pourtant, lui dis-je, je vous ai rencontrée chez le juge Ponlenier.

— Oui, en effet, à une soirée de whist... Est-ce que vous vous y amusiez?...

Elle ajouta, avec une œillade malicieuse :

— Vous n'en aviez pas l'air; vous demeuriez renfrogné dans une embrasure et vous ne paraissiez même pas vous douter de ma présence...

Tandis que nous causions, le ciel s'était éclairci, la pluie avait cessé, et nous cheminâmes de compagniedans le sentier détrempé, où les branches nous jetaient au visage leurs feuilles humides, et où les rainettes égrenaient

parmi les pampres leurs notes grêles et cristallines. La nuit brunissait quand nous arrivâmes en vue de la ville fumeuse. Elle lâcha brusquement le bras que je lui avais offert :

— Déjà, soupira-t-elle... 11 faut nous quitter ici, à cause des mauvaises langues.

Elle me tendit la main :

— Adieu, Monsieur... .Je n'aurai probablement pas le plaisir de vous revoir à moins que vous ne vous promeniez quelquefois, comme ce soir, dans le chemin des Ages...

— J'y reviendrai certainement, répondis-je à l'étourdie, en lui serrant la main, — et je rentrai chez moi fort troublé.

Le lendemain, je retournai aux entoars du moulin, à la même heure, et je retrouvai la dame. Bref, sans rien préméditer, nous prîmes l'habitude de nous rencontrer chaque soir dans ce sentier peu fréquenté, et chaque soir noire causerie devint plus intime, nos poii;nécs de main plus voluptueusement prolongées. En

dépit de mon règlement de vie, je me laissais aller sur la pente de l'amour coupable, et j'y glissais si bien qu'avant la quatrième semaine j'étais éperdumentépris d'AthénaïsDesvonces, et qu'au lieu de rentrer à Paris pour préparer mon examen je m'enfuis avec elle, au grand scandale de la petite ville de Saint- Clémentin. J'étais libre de mes actions et maître d'un modeste patrimoine. J'emmenai Athénaïs en Italie; nous y vécûmes joyeusement tout d'abord, en pleine illusion d'amour. Puis, l'argent diminuant, il fallut chercher le moyen d'en gagner. 11 n'était plus question d'achever ma médecine. Je dus accepter un emploi subalterne dans une usine de produits chimiques. Sous la pression de la nécessité, je fis ainsi dix sortes de métiers pour lesquels je n'avais aucune vocation. Peu à peu, la tendresse s'en était allée, notre chaîne nous pesait à tous deux et nous n'avions pas le courage de la rompre. Une fièvre infectieuse emportait Athénaïs juste au moment où notre faux ménage commençait à devenir un enfer.

Je repassai les Alpes, je m'établis en Savoie où un ami trouva à me caser comme régisseur d'une mine d'anthracite, et je suis resté à végéter dans ce coin de montagne, ce qui m'a valu le plaisir de faire votre connaissance...

Mais voyez à quoi tiennent les choses : si, au lieu de me laisser attirer par la chanson des rainettes, ce fameux soir, au Moulin-des- Ages, j'avais repris le chemin par lequel j'étais venu, je n'aurais pas rencontré Athénaïs, je serais devenu un honnête médecin de province, je m'y serais marié et j'y aurais procréé une ribambelle d'enfants... Et voilà la vie!... Nous sommesles jouets des plus futiles circonstances ; une saute de vent suffit pour faire dévier nos plus fermes résolutions, pour changer nos espérances de joie en douloureux déboires. Nous ne sommes les maîtres de rien, et cette liberté dont nous nous targuons est à ]a merci d'une pluie d'orage et de la chanson d'une grenouille...

Et, tandis que Settenez parlait en faisant

sonner son bâton ferré sur la route enténébrée, les voix grêles des rainettes continuaient à trembloter dans les vignes, comme autant de minuscules grelots mélancoliques.

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