CONTE D'HIVER
Les pieds sur les chenets, devant ma haute cheminée campagnarde où, comme on dit chez nous « clairait » une belle flambée de hêtre et de charme, je fumais quiètement à l'heure grise du crépuscule. Au dehors, un vrai temps de nivôse; la neige tombait et j'entendais avec une volupté d'égoïste Faile blanche des flocons frôler doucement les vitres de ma fenêtre. Tout à coup ma porte s'ouvrit en coup de vent et je vis entrer mon vieil ami Hubert, guêtre jusqu'aux genoux et coiffé d'un bonnet de fourrure.
— Bonsoir ! cria-t-il de sa voix chaude, je m'invite à souper... Brr ! il fait meilleur chez toi que sur la grand'route...
En même temps, il enlevait sa pelisse et ses gros gants de laine. Je prenais plaisir à regarder sa robuste carrure de quinquagénaire bien conservé, sa brave figure intelligente et joviale. Ses jolis yeux couleur noisette scintillaient à la lueur du brasier et ses lèvres souriaient finement dans sa barbe poivre et sel, où les flocons de neige avaient ajouté une semée de taches blanches.
— Tu as Fair tout gaillard! repris-je ; gageons que tu viens de courir la prétentaine?
— Ma foi, non!... Je viens tout bêtement d'Auberive où j'ai chassé la grosse bête..^ Et pourtant, à parler franc, j'ai eu tout de même en route une bonne fortune...
— Ha! ha-!
— Ne goguenarde pas !... C'est une de ces bonnes fortunes qui ne laissent après elles ni remords, ni amertume, ni dégoût... Et je puis te la raconter sans indiscrétion...
Il s'installa dans un fauteuil, bourra sa pipe, l'alluma et poursuivit en tirant de larges bouffées :
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— J'étais donc allé à Auberive passer une semaine en compagnie de chasseurs qui n'engendraient pas la mélancolie. Je ne sais si tu connais l'endroit. En été, il est charmant; mais, en décembre, il est plutôt d'une sauvagerie austère. Figure-toi un petit village niché en pleine forêt, arrosé par l'Aube qui prend sa source à une lieue en amont et qui coule à la base d'un tertre rocheux, couvert de bâtisses. La rivière est poissonneuse; on y pêche d'excellentes truites ; le pays est boisé, solitaire et frais, plein de fleurs et d'oiseaux à la belle saison. Ce serait un coin délicieux, s'il n'était déparé par le maussade voisinage d'une maison centrale de femmes, qu'on a installée dans les bâtiments de l'ancienne abbaye. Cette prison, close de hauts murs rébarbatifs, fait tache parmi les vergers de cerisiers et les prairies baignées d'eau courante. Les malheureuses créatures qu'on y amène sont condamnées à un silence absolu, — une rude punition pour des femmes! — Aussi, quand on les libère après une longue
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détention, elles ont quasi perdu l'usage de la parole. Elles sortent de là, hébétées, ahuries, désorientées comme des oiseaux de nuit en plein soleil. Une fois écrouées, elles ne sont plus qu'un numéro. On leur fait déposer leurs vêtements au greffe et on les affuble d'un hideux uniforme de bure grise. On leur coupe les cheveux, elles perdent leur nom et leur personnalité s'efface presque tout entière. Mais, à l'expiration de la peine, l'administration pénitentiaire, aussi scrupuleuse qu'inconsciemment barbare, les oblige, quelle que soit la saison, hiver ou été, neige ou soleil, à revêtir pour la sortie les vieilles nippes qu'elles portaient en entrant, et que les employés du greffe ont soigneusement empaquetées et étiquetées... Oui, cette prison et toutes les idées moroses qu'elle suggère finiront par gâter ce pays si fleuri en mai et si giboyeux en novembre...
Le gibier, en effet, foisonnait cette année: cerf, chevreuil, lièvre et sanglier. Chaque soir^ notre tableau s'enrichissait d'un nombre
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coquet de belles pièces. On chassait tout le jour, et à la brume on rentrait affamé. Hospitalière auberge, claires flambées, plantureux soupers arrosés de Champagne et de bourgogne!... Pourtant, comme il n'est si bons amis qui ne se séparent, au bout de huit jours, je pris congé des camarades et je retins ma place dans le coupé du courrier de Langres. La voiture partait dès le fin matin. \ Après m'être lesté contre le froid d'une réconfortante « trempusse » au vin chaud, je m'acheminai dans la nuit à la recherche de mon équipage. Les chevaux étaient déjà attelés et je trouvai Bernard, le conducteur, en train de virer avec sa lanterne autour de sa sa voiture.
— Montez, Monsieur, me cria-t-il, on n'attend plus que vous! — Puis, clignant de l'œil avec un sourire narquois, il ajouta plus bas : — Vous aurez de la compagnie... La Centrale a lâché ce matin un de ses oiseaux... Une jolie fille, vous verrez!... Vous ne vous ennuierez pas cette fois dans ma boite...
Non, ma fine, vous nevous ennuierez pas!...
Je pris place dans le coupé où la libérée se recroquevillait dans une encoignure. La faible lueur des lanternes ne permettait guère de juger si elle était laide ou jolie. Je t'avoue, d'ailleurs, qu'en dépit des insinuations de Bernard je ne m'en souciais guère. J'avais hâte de reprendre, si possible, un sommeil trop tôt interrompu. La voiture détala et le trot des chevaux me berça si bien que je m'endormis.
Un arrêt du conducteur à Pierrefontaine me réveilla. Le jour commençait à blanchir et la neige tombait. A cette lueur blafarde de l'aube glacée, je jetai un coup d'oeil sur ma compagne de voyage. Elle semblait assez jolie en effet : — sous le bonnet de linge roussi, le visage offrait des lignes très pures; le teint avait la pâleur anémiée d'une plante qui s'est épanouie dans une cave; le nez était fin, la bouche mignonne qui s'entr'ouvrait avait la grâce délicate d'une fleur. Le buste et la taille avaient d'harmo-