CONTE D'HIVER
nieux contours. Mais la pauvre créature était vêtue d'une mince robe d'été et d'une pèlerine légère qui protégeait à peine ses épaules. Par ce froid de décembre, tout son corps grelottait, que c'était pitié !... Elle fermait ses paupières aux longs cils et essayait de sommeiller. C'eût été cruel de la laisser ainsi se morfondre dans sa robe légère, à l'heure matinale où la froidure redouble. Vivement j'enlevai ma pelisse doublée de peau de renard, et, tandis que la fille avait les yeux clos, j'étendis sur elle la chaude fourrure. Elle s'éveilla à demi, ébaucha un geste de satisfaction, puis retomba dans le sommeil... Etmoi-même, tandis que les chevaux se remettaient à trotter et que la voiture roulait avec un bruit de ferraille, moi-même, content de mon acte charitable, agréablement balancé par les ressorts usés de la vieille guimbarde, je réussis à me rendormir.
Nous devions approcher de Langres, quand je fus tiré de ma somnolence par la sensation d'une tiède et humide caresse sur mes poi-
gnets. Mes yeux se rouvrirent : il faisait grand jour,et j'aperçus, à mes pieds, la jeune femme dont le buste s'appuyait sur mes genoux et dont les lèvres baisaient doucement mes mains demeurées nues... Je confesse que le contact élastique de celte poitrine ronde et la timide caresse de cette bouche mignonne me troublèrent un instant. Mais je triomphai assez vite de cette émotion purement charnelle ; j'aurais eu honte d'abuser vilainement de la façon un peu abandonnée dont l'ex-prisonnière me marquait sa reconnaissance. Je dégageai mes mains, j'obligeai la fille à se relever et je l'interrogeai discrètement sur son passé et sur ses projets.
Elle avait été condamnée à cinq ans de réclusion pour infanticide. Entrée à vingt ans à la Centrale, elle en sortait effarée, sans savoir où elle irait. Elle ne connaissait personne au monde, et se voyait déjà sur le point de retomber dans le bourbier parisien où la justice l'avait ramassée. Elle me contait cela en pleurant, tandis que je m'ingéniais
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à chercher un moyen de lui venir en aide ; et les larmes qui mouillaient ses yeux noirs la rendaient encore plus jolie.
Sur ces entrefaites, la voiture s'arrêta devant le « Chêne vert », et, sans me préoccuper du rire stupide de Bernard, je fis servir à la libérée un déjeuner par l'aubergiste, puis je lui donnai une recommandation pour un vieux prêtre de mes amis, qui dirige une oeuvre chargée de procurer du travail aux femmes sortant de prison.
— Et après?... demandai-je avec un rien de railleuse curiosité.
— C'est tout, répondit simplement Hubert; je la vis descendre au bas de la rue blanche de neige et disparaître dans un tourbillonnement de flocons épaissis... J'allai moi-même déjeuner, je repris la voiture qui mène chez toi... et me voici.
— Mon vieux, lui déclarai-je, ému à mon tour et lui serrant la main, je sais que tu as souvent contrevenu au cinquième commandement et que tu as beaucoup de peccadilles
sur la conscience... mais je t'admire; à la place du bon Dieu, quand tu iras là-haut, je te donnerais l'absolution et je te dirais, en ouvrant la porte toute grande : «Entrez, mon brave, le royaume des cieux est à vous! »
Octobre est venu; mais autour de ce charmant lac d'Annecy, ensoleillé et bleu à plaisir, on ne se douterait guère qu'on touche à l'arrière-saison, n'était l'aspect des vignes empourprées et déjà mûres pour la vendange. Les bois et les près qui drapent les pentes des montagnes sont toujours verdoyants ; à p^ine si le feuillage des châtaigniers commence à jaunir. La large nappe d'eau, lisse comme un miroir, reflète calmement ces verdures intactes, et, du haut des cimes rocheuses, une lumière argentée et veloutée descend ainsi qu'une caresse sur les forêts de sapins les taillis de hêtres et les vignobles chargés
de grappes. Toute celle nature est souriante et hospitalière comme les habitants euxmêmes. On s'y promène dans un paysage d'idylle et on est tout surpris quand, à la lecture des chroniqueurs locaux, on apprend qu'au bon temps jadis ces vallées pastorales, ces forêts silencieuses, ces prairies en fleurs ont été les témoins et les complices de sanglantes aventures, et que le lac bleu a reflété dans ses eaux tranquilles le grouillement de compagnies de retires, longeant ses corniches escarpées, pillant les granges, incendiant les hameaux sur leur passage.
En 1600, le roi Henri IV envahit la Savoie et la Bresse pour mettre à la raison le duc de Piémont, Charles-Emmanuel I". 11 prit Chambéry, assiégea Montmélian et, tandis que SOS généraux attaquaient cette dernière forteresse, il se rendit à Annecy où il iiit rcru par le duc de Nemours, Henri de Savoie, prince « de conscience et de personne fort timorée », assez mal dans ses affaires, ménageant par nécessité le choux piémontais et la
chèvre française. Le duc de Nemours, faisant bonne mine à mauvais jeu, fêta du mieux qu'il put le roi Henri, qui dîna au château « au vu de tout le monde en la grande salle ». Il y avait quatorze convives, les ducs de Nevers et d'Épernon, le comte de Soissons et ses deux fils, le baron de Castelnovoz et le seigneur de Saint-Germain. A gauche de Sa Majesté était assise sa nouvelle maîtresse, Henriette de Balzac d'Entragues, qu'il venait de créer marquise de Verneuil. U y eut force cérémonies de gala : grand'messe à l'éghse Saint-François, promenades sur le lac; puis, le surlendemain, après un copieux déjeuner, Henri IV, avec les gens de sa suite, s'embarqua sur le lac jusqu'à Vertier, alla coucher à Faverges, puis se rendit à Beaufort, près des gorges du Doron, d'oii il écrivit à la belle Henriette d'Entragues, qui avait gagné tout droit Chambéry, la jolie lettre suivante :
« Mon menon, nous arrivasmes hyer en ce lieu de Beaufort, à nuit fermante, où nos
bagages ne sont pas encore arrivés à ceste heure que nous partons pour aller au col du Cormet recognoistre le passage. Il nous fallut mettre hyer vingt fois pied à terre, et le chemin est cent fois pire aujourd'huy. La France m'est bien obligée, car je travaille bien pour elle. Je remets mille bons contes à vous faire, que j'ay appris de messsieurs venant de Chambéry, à quand j'auray Thonneur de vous voir, qui ne sera, crois-je, que dimanche. Ce temps me durera plus qu'à vous. Aymès-moy bien, les chères amours à moy, que je baise un million de fois. »
Tandis que le roi vert-galant se pourléchait par avance des joyeux contes qu'il dirait à Henriette, et des belles nuitées qui raltendaient à Chambéry, les paysans et bourgeois savoyards pâtissaient grièvement du passage des troupes royales. On le devine assez, quand on lit entre les lignes l'extrait cidessous du registre de la commune de Beaufort : « Le jour dixième, le roy a été icy en grande compagnie de princes et aultres gens-
darmeries. Le jour onzième, il est allé au Cormet et faisoit mauvais temps; le jour douzième, il est parti conduisant 8.000 personnes ayant faict grandissimes folies... »
Si nous remontons plus haut, jusqu'à la moitié du xv^ siècle, nous trouverons dans ce doux pays de Savoie des mœurs plus sauvages et déplus violentes tragédies mêlées de galanterie, de passion et de sang. — Le 29 août 1446, il y avait grand'chasse dans les forêts du Salève. Dès l'aube, les profondes futaies de sapins du versant savoyard retentissaient de l'appel des veneurs et des sonneries des cors. Trois filles de rois, Yolande de France, Amable d'Ecosse et l'éblouissante Anne de Chypre, femme de Louis de Savoie, chevauchaient par les chemins boisés, accompagnées de leurs chevaliers, écuyers, dames et demoiselles d'honneur. La chasse avait été commandée par Louis de Savoie, et menée par Jean de Compey, seigneur de Thorens, grand baillif du Genevois. Or, ce Jean de Comj)cy, brillant
iT2 CONTES DE LA MARJOLAINE
gentilhomme, rude jouteur à la guerre et en amour, avait eu l'heur de plaire à la belle Anne de Chypre, dont il était devenu le favori, au grand dépit de ses compatriotes et compagnons, les gentilshommes de Savoie.
On le jalousait fort vilainement, car il avait eu le tort de profiter de sa bonne fortune pour accueillir à la petite cour du Genevois des seigneurs étrangers, qui s'y installaient comme en pays conquis. 11 avait ainsi irrité l'orgueil national et s'était fait de mortels ennemis parmi les nobles Savoyards. Plusieurs de ces derniers jurèrent de se défaire de lui, entre autres Claude de xMenthon, Jacques de Montbel, Jacques de Challant et Guillaume de Luyrieux.
Vers l'après-midi, quand la chasse tirait à sa (in et qu'il faisait grand chaud, Compey et le jeune, page Jean de Sales entrèrent pour se rafraîchir chez un granger nommé Previn. ils y furent suivis comme par hasard par Claude de Menthon, Luyrieux, Montbel et Challant, qui burent avec eux et le& enga-
gèrent à rejoindre la chasse en leur compagnie. Jean de Compey, qui se méfiait, répondit qu'il s'en irait seul, un peu plus tard. Les quatre gentilshommes prirent les devants; quant au seigneur de Thorens, il gagna prudemment par un sentier de traverse le carrefour où faisaient halte le duc et les princesses. Il y débouchait à peine, lorsqu'en présence des gens de la cour, il fut assailli « comme bête fauve à grands coups d'épée, et blessé à grande effusion de sang » par les conjurés; puis, la besogne parachevée et croyant leur ennemi mort, Luyrieux, Montbel, Challant et les frères de Menthon s'enfuirent au galop, traversèrent le Rhône et se réfugièrent dans la maison forte de Varembon.
Cependant, Jean de Compey survivait à ses blessures et se vengeait à son tour d'une façon éclatante. A l'instigation d'Anne de Chypre, une partie de la noblesse du pays de Savoie était exilée par le duc Louis, et voyait ses biens confisqués.
Après de longues et sanglantes discordes, les haines, néanmoins, semblèrent s'apaiser ' avec le temps. En 1455, les bannis furent autorisés à rentrer. Il y eut un « appointement» à Chambéry, en grand appareil, avec prières, processions et sonneries de cloches. On croyait tout oublié, mais le vindicatif favori n'avait pardonné que du bout des lèvres. Deux jours après l'appointemement, dans une rue de Chambéry, Jean de Compey lardait de coups d'épée Nicod et Pierre de Menthon. Et ce ne fut pas fini. Ainsi que Malcolm dans '< Macbeth », le seigneur de Thorens avait toujours sa vengeance « devant les yeux » ; il la transmettait comme un legs à ses hoirs, et vingtquatre ans plus tard un autre Menthon, Bernard, tombait mort sous le poignard de Philibert, fils de Jean de Compey...
Ce soir, je suis passé en bateau en vue de Menthon. Au sommet d'une éminence boisée, le château dressait dans la verdure ses austères façades garnies de mâchicoulis. Mais le soleil couchant, qui colorait d'une lueur rose
les murs nus et les toitures aiguës, donnait une physionomie presque bienveillante à l'ancienne «maison forte». Les toits du village fumaient honnêtement; dans les prés hauts, les sonnailles des troupeaux tintaient comme une musique aérienne; parmi les vignobles, les paysans, courbés sous les «bannettes» lourdes de raisins, portaient lentement la vendange au pressoir. Le lac se glaçait de bleu et d'or, les dents des montagnes revêtaient une exquise teinte violette. Tout le paysage était envelopj)é d'une lumière sereine. Je songeais aux Compey disparus, aux Menthon pacifiés, et je me réjouissais de ce que la Nature, dans son impassible évolution, transforme les choses et les gens et endort même la vengeance au cœur des hommes.
Talloires, 1" octobr
OPHIDIA
(imité de JOHN KEATS)
En racontant les aventures de la fée Mélusine et de Raymondin de Poitiers, son mari, Henri Heine s'écriait ironiquement : « Heureux homme, dont la femme n'était serpent qu'à moitié ! » Ces histoires de créatures embobelineuses et couleuvrines, s'éprenant d'amour pour de simples mortels, ont de tout temps hanté les imaginations populaires. J'en sais une autre où la femme était bel et bien un serpent tout entier. Je l'ai trouvée dans la Vie d' Apollonius de Tyane, par Philostrate, et j'ai bonne envie de vous la dire.
Cela se passait à l'époque où Corinthe,sous la domination romaine, avait retrouvé une
nouvelle splendeur, gTâce à la munificence de Jules César et redevenait une cité magnifique, peuplée de temples, de théâtres et de merveilleuses statues ; rendez-vous des étrangers, des philosophes et aussi des courtisanes. Vers Fan GO après Jésus-Christ, Apollonius de Tyane y vint professer sa doctrine au Gymnase, le plus renommé de la Grèce. Il avait étudié la philosophie de Pythagore et en suivait les préceptes les plus austères, s'abstenant de tin et de viandes, ne vivant que d'herbes et de fruits et laissant croître ses cheveux. Pendant un séjour dans l'Inde, il avait été initié aux dogmes des Brahmimes et il revenait de ses longs voyages précédé par une triple réputation de mage, de voyant et de thaumaturge. C'était alors un homme de cinquante ans, à la barbe prématurément blanche, haut de stature et le front chauve. Ses yeux perçants, enfoncés sous l'orbite, vous fouillaient jusqu'au tréfonds de l'âme et semblaient doués d'un pouvoir fascinateur. Sa parole était sobre, mordante et singulière-
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ment persuasive. Au Gymnase, il blâmait avec véhémence les raffinements de la civilisation, la corruption des mœurs, l'aveulissement des volontés. Il exhortait ses nombreux auditeurs à revenir à la pure simplicité des vieux âges et à fuir le commerce des courtisanes. Parmi ses disciples, le plus assidu et le préféré était un jeune homme de trente ans, nommé Lucius. Remarquablement beau et habile aux exercices du corps, plusieurs fois vainqueur aux jeux ïsthmiques,Lucius était célèbre dans tout .Corinthe pour sa grâce, sa vaillance et la sage maturité de son esprit.
Bien qu'à cette époque saint Paul eût déjà tenté d'évangéliser les petites gens des faubourgs et des deux ports, le culte des dieux de THellas demeurait intact et florissant. La ville était plus peuplée de divinités que rOlympe lui-même : — temples de Zeus, de Cybèle, de Poséidon, d'Apollon Clarios, d'Hermès et d'Aphrodite; autels consacrés à Phaéton, à Leucothoé, à Hygeia, à Sérapis de Canopeet à Isis égyptienne. Pan régnait dans
les forêts profondes, et les âpres prédications des disciples de Jésus le Galiléen n'avaient pas encore effarouché les rustiques divinités des bois et des fontaines. — Parmi ces dernières, il était une nymphe que la jalousie de llérê aux bras blancs avait jadis métamorphosée en serpent. Elle se nommait Ophidia et, depuis longtemps déjà, elle errait au long des rochers et aux berges des ruisseaux, sous la forme d'une chatoyante couleuvre. Mais, dans la robe verte et bleue qui l'emprisonnait, elle avait conservé son cœur de naïade, ses ensorcelants yeux de femme et sa musicale voix chantante, pure comme cristal et douce comme miel. Tout en vaguant comme une âme en peine à travers les prés et les vergers, cette Ophidia avait aperçu maintes fois le jeune Lucius, triomphant et fier, beau comme un fils de Zeus, et elle se consumait d'amour pour lui. Son désir s'irritait de la contrainte et de l'obscurité auxquelles la condamnait son humiliante métamorphose, et sa passion malheureuse s'exhalait en larmes
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brûlantes et en plaintes, parles chemins. Tant et tant que sa douleur finit par apitoyer l'orgueilleuse Hérê et que, grâce à l'en [remise d'Hermès, elle obtint la faveur de reprendre pour un temps sa forme féminine.
Elle redevint une jeune fdle, et ayant recouvré son irrésistible grâce, sa pleine beauté, elle alla se poster au bord du chemin qui menait de la mer à Corinthe. Elle s'assit parmi les saules, non loin d'une fontaine qui reflétait son visage de vierge, blanc comme les narcisses ; sa taille souple, ses yeux brûlants et caressants comme un soleil prinlanier. Or, ce même soir, Lucius revenait du port de Cenchréas où, après une excursion à l'ile d'Égine, il avait laissé sa galère à l'ancre, au long de la muraille du quai. 11 marchait nonchalamment, perdu en une méditation sur le Timèe de Platon; il avait frôlé Ophidia sans la voir, quand il entendit dans l'ombre une voix charmeresse qui disait : « Ah ! beau Lucius, me laisseras-tu seule au bord du chemin... Lucius, regarde et aie pitié ! »
Il se retourna comme Orphée dut le faire pour contempler Eurydice. La voix montait aussi suavement amoureuse qu'un chant de rossignol en mai. Les oreilles de Lucius furent ravies à tout jamais, et ses yeux burent la divine beauté d'Ophidia ainsi qu'une liqueur grisante, sans en perdre une goutte. « Reste, supplia-t-il, ô déesse! que tu sois une naïade des fontaines ou une dryade des bois, reste, ne t'enfuis pas! » Mais elle, se haussant sur la pointe de ses pieds lumineux, arrondit ses bras blancs autour des robustes épaules de Lucius, posa ses lèvres de fleur sur celles du jeune homme et le prit tout entier dans un baiser. « Je ne suis, murmura-t-elle, qu'une simple femme et je demeure à Corinlhe, où je vis dans la retraite. Je t'ai vu, il y a peu de jours, aux fêtes d'Adonis; ta clière image est restée depuis dans mes yeux et dans mon cœur. »
Tout en le charmant de sa voix chantante, elle s'appuyait à son bras et l'entraînait vers Corinlhe. Lorsqu'ils franchirent les portes de
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* la \ille, la nuit était venue. Dans les rues et autour des temples, le peuple circulait avec un bruit sourd. Hommes, femmes, riches et pauvres, solitaires ou par couples, goûtaient au dehors la volupté des heures fraîches, et les sandales résonnaient sur les pierres blanches du pavé. A traders les portiques, l'illumination des palais jetait dans l'ombre des lueurs de fêtes et des musiques de flûtes. Craignaut d'être rencontré par des gens de connaissance, Lucius masquait son visage d'un pan de son manteau. Tout à coup, il sentit le bras d'Ophidia frémir sur le sien, à l'approche d'un vieillard chauve à barbe grise, dont les yeux perçants brillaient dans la nuit. — « Pourquoi trembles-tu ainsi, mon amour? demanda Lucius. — Je ne sais, je suis lasse, chuchota-t-elle... Quel est donc ce vieux qui vient de nous croiser? — C'est, répondit-il, le mage Apollonius, mon maître et mon meilleur ami. — Ses yeux m'ont fait peur, reprit Ophidia en frissonnant... »
Ils étaient arrivés devant la colonnade d'un
palais que Lucius n'avait jamais remarque jusque-là. Une porte basse s'encadrait dans les piliers. Elle s'ouvrit pour eux subitement; la phosphorescente clarté d'une lampe d'argent éclaira des vestibules et des salles de marbre rose, puis, tournant de nouveau sur ses gonds, la porte de bronze se referma discrètement sur l'amoureux couple.
Des semaines et des mois se passèrent. En ce palais d'enchantement, entre les bras d'Ophidia, Lucius perdait la notion.du temps. — Un soir, couchés sur des coussins jonchés de roses, tous deux, languissamment enlacés, se reposaient des blandices d'amour et rêvaient en un délicieux nonchaloir. Un léger vélum de pourpre laissait entrevoir au fond de la salle, entre deux colonnes, un coin du ciel d'été où les naissantes étoiles fleurissaient. Tout à coup, au loin, du côté des faubourgs, une vive fanfare de trompettes résonna et lira Lucius de sa langueur. Pour la première fois, il eut la nostalgie du monde extérieur, de ses occupations et de
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ses amis de jadis. Le voyant tombé en une profonde mélancolie, Ophidia tressaillit et le pressa de questions. Le jeune homme finit par lui avouer qu'il désirait publier dans tout Corinthe son bonheur caché, montrer sa bien-aimée à ses amis et convier à des noces triomphantes non seulement ses propres relations, mais aussi celles d'Ophi-dia.... «Je n'ai, repartit celle-ci en pâlissant, ni parents ni amis, je ne connais personne à Corinthe... Néanmoins, puisque vous tenez à fêter publiquement notre union, soit, j'y consens. Invitez vos amis, mais, je vous en prie, si vous m'aimez, ne priez pas à vos noces le mage Apollonius... Je ne sais pourquoi, ce vieux me fait peur... »
J'en étais là de mon conte, lorsque j'ai été interrompu par une lettre de mon ancien voisin le maire de Talloires. Talloires, peutêtre le savez-vous, est une des plus séduisantes stations du lac d'Annecy. — Or, voici ce que m'écrit mon honorable collègue :
« Un terrible incendie a détruit, jeudi der-
nier, la moitié du village d'Echarvines. Le feu s'est étendu avec une telle rapidité que tout a été consumé en quelques instants. Aussi les malheureux habitants n'ont plus d'abri ; leur détresse est extrême. Nous avons fait noire possible pour subvenir aux premiers besoins. Mais nous sommes pauvres et, dans cette triste circonstance, je m'adresse à vous, qui aimez notre pays. Un mot de vous, dans le Journal^ nous vaudrait certainement beaucoup... »
Tout en lisant cette lettre désolée, je revoyais l'exquis village d'Echarvines, blotti sous les noyers, avec ses chaumes moussus, ses galeries en auvent, fleuries de géraniums rouges, et je cheminais en imagination sur la route verdoyante qui va de Talloires à Menthon-Saint-Bernard, et qui traverse le hameau aujourd'hui incendié. Sur cette roule bordée de prairies, on ne rencontrait point de nymphe Ophidia, bien qu'on y vît parfois glisser d'innocentes couleuvres vertes ; mais, au bas du chemin, à Menthon, demeurait un
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philosophe et un lettré, plus éloquent encore (juApoilonius : — Taine, qui charmait de sa parole savante et subtilement pénétrante ses admirateurs et ses amis, heureux de l'écouter. Ce temps est déjà loin ; Taine est mort, et voici que le poétique hameau d'Echarvines n'est maintenant qu'un monceau de noires décombres...
Je ne me sens plus en veine d'achever mon conte. Une autre fois, je vous dirai comment Apollonius, entrant sans invitation dans le palais où l'on fêtait les noces de Lucius, devina avec ses perçants yeux de mage la véritable et perverse nature d'Ophidia; et comment, au grand désespoir de l'amoureux, il força la nymphe à reprendre sa forme serpentine et à fuir vers les rochers moussus de la Cranée.
Pour aujourd'hui, je me borne à solliciter la générosité et le bon cœur de mes lecteurs. Que tous ceux d'entre eux qui ont vécu peu ou prou sur les bords du lac d'Annecy se rappellent les calaies ioies £;oCitées, entre
Feau bleue et la montagne verdoyante; qu'ils envoient une offrande aux pauvres incendiés d'Echarvines, par l'intermédiaire du D^'Adam, maire de Talloires (Haute-Savoie). La conscience d'avoir fait une bonne action teindra de plus vives couleurs les souvenirs qu'ils ont emportés, et leur rendra plus cher encore l'adorable paysage du lac et de la montagne.
CHANSON D'AUÏOAINE
Le paysagiste Jacques Chantai avait, depuis longtemps, dépassé la soixantaine, mais il élait resté solide comme un houx et droit comme un peuplier... Grand, carré des épaules, bien que la vieillesse eût neigé sur ses cheveux et sa barbe, il conservait bon pied, bon œil, une taille souple et des jarrels d'acier. 11 gardait aussi un cœur chaud et obstinément jeune. Dans ses jours de bonne humeur, il avait coutume dédire, en se tapant alternativement sur le crâne et sur la poitrine : «La cime de la montagne est blanche, mais le fond de la vallée est encore vert! » Ces accès de bonne humeur, malheureuse-
ment, ne duraient pas. Parfois, Jacques Ciianlal, rentrant en lui-même et comparant celte persévérante chaleur de cœur avec un trop rapide déclin de certaines qualités physiques, se sentait envahi soudain par une déprimante mélancolie.
11 s'avouait alors in petto qu'il y avait tout de même un peu de jactance gasconne dans cette affirmation de sa toujours jeune verdeur. Pris tout à coup d'un scrupule de conscience, il redevenait sincère et, soulignant son aveu d'un soupir de regret, il convenait dans son argot d'atelier, que ce n'était plus néanmoins « le même tabac ». Dans une de ces échappées de franchise, un soir, à souper, tandis qu'on discutait sur la brune et la blonde et qu'un camarade lui demandait son goût : « Hélas! mon cher, répondit-il avec un rien d'ironie teintée de tristesse, maintenant, la femme que j'aime le mieux est celle qui me dit: «Non, mon ami, pas ce soir!... » Ettout en gouaillant, il ne pouvait se défendre d'un secret navrement, en songeant qu'il en était
anivé h celte déclivité de la route où, quand on est sage,
11 est temps de songer à faire la retraite...
En effet, pour un artiste épris de beauté, amoureux de jeunesse et facilement impressionnable au contact de l'éternel féminin, rien de plus cruellement morose que Theure où on est forcé de reconnaître qu'on a passé le temps d'aimer. S'il est fâcheux de s'apercevoir qu'on vieillit et que les jolies filles ne tournent plus la tête lorsqu'on passe à côté d'elles, combien il est plus pénible encore de songer que, même si elles étaient moins dédaigneuses, même si elles se montraient complaisantes, on se trouverait fort empêché et morlifié.
Jacques Chantai se disait précisément toutes ces choses en longeant une lisière de forêt, par une dernière belle journée d'octobre. Il s'était attardé à la campagne dans un petit village de la banlieue et ne se souciait pas
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encore de rentrer à Paris. Pas plus qu'il ne pouvait extirper de son cœur certaines repoussées de jeunesse, il ne pouvait s'arracher aux charmes enjôleurs de l'automne, dans ces bois qui moutonnent aux flancs des collines de Seine-et-Oise.
Cette année-là, l'arrière-saison était d'une douceur exquise. Dans un ciel bleu, velouté d'une fine brume, le soleil enveloppait de caresses les prairies semées de colchiques et les frondaisons fauves ou rougissantes des taillis. Les chênes demeuraient verdoyants, mais les châtaigniers étalaient déjà toute la gamme des jaunes : l'orange, le safran, l'ocre, le vieil or.
L'atmosphère elle-même, imprégnée du reflet de ces blondes couleurs, semblait rouler de l'or fluide. Dansla tiède paix des bois ensoleillés, de menus bruits épars s'harmonisaient mollement avec le ciel vaporeux, les arbres roussis et les champs où brûlaient des feux d'herbes sèches. Sons mats des glands et des chùlaignes tombant sur le sol humide, frêle
musique des rouges-gorges, frôlement ailé des feuilles caduques et tournoyantes, rires légers d'enfants picorant des mûres parmi les ronciers.
Ces brèves heures lumineuses et chaudes, ces feuillages opulemment nuancés que le moindre souffle détachait de la branche, ces fleurs violettes déjà marcescentes, ces chants d'oiseaux si caressants et si courts, tout ce paysage si éclatant et si mobile donnait l'impression à la fois délicieuse etalanguie de certaines poésies des époques de décadence, et Jacques Chantai y voyait comme un reflet de sa propre personnalité.
A un tournant d'un sentier, entre deux
grands massifs d'arbres rouilles, une trouée,
s'évasant à mesure, laissait voir une fuite de
merveilleux horizons, et Jacques reconnut
tout à coup, sous une flambée du soleil
oblique, la lointaine perspective de Paris, .
couché au revers des collines et inondé de
lumière. Dans le poudroiement des rayons
empourprés, on distinguait, émergeant
10 i CONTES DE LA MARJOLAINE
comme d'une mer rutilante, le dôme pointu des Invalides, les flèches de Sainte-Clotilde, les tours du Trocadéro et les énormes constructions de l'église du Sacré-Cœur; tout le reste flottait, indistinct, dans une buée d'or, et le peintre s'arrêta, absorbé par la contemplation de la grande ville, apparue soudain comme une féerie, au sortir de la profonde paix de la forêt.
«Combien de fois, songeait Chantai, et en combien de pays divers, j'ai déjà eu l'attirante apparition de ces villes lointaines, aux mystérieuses fumées rougies par le soleil couchant?... Cités italiennes paresseusement étendues parmi les oliviers et les pins parasols, avec leursvillas blanches, leurs campaniles sonores et leurs terrasses fleuries ; villes de mer surgissant toutes roses du milieu de l'eau et dressant dans le ciel clair, ainsi qu'un mirage, leurs tours, leurs dômes et leurs palais; petites villes de province étagées en amphithéâtres parmi des coteaux de vigne, avec, à leurs pieds, une rivière sinueuse et des lignes frissonnantes de
peupliers sveltes... Toutes avaient à mes yeux cette nouveauté suggestive, ce mystère invitant, ce merveilleux décor, que donnent aux habitations humaines les vapeurs du soir où s'enfonce le soleil déclinant.
« Dans presque toutes, m'attendait une heureuse surprise : là, un rendez-vous d'amour ; ici, un chef-d'œuvre inconnu à contempler ; ou bien encore une visite à un ami longtemps perdu de vue et tout à coup re- Iroiivé. Mon cœur battait joyeusement à mesure que le trot des chevaux ou le glissement des wagons sur les rails me rapprocliaient de la ville nimbée de lumière. Aujourd'hui, pourquoi la subite révélation du p;rand Paris se profilant au loin, dans le couchant, ne dit-elle rien à mon cœur?... Hélas ! c'est que me voilà loin maintenant des jours de verte jeunesse ou de triomphante maturité I L'heure est passée des joyeux espoirs et des alléchantes surprises. Je sais qu'on ne m'attend plus là-bas.
« De nouveaux venus, lestes et pimpants,
ont pris sans façon ma place à la table du plaisir. On me laisserait à présent me morfondre à la porte, et les convives ne se soucieraient pas plus de moi que du mendiant qui rôde devant les fenêtres en lorgnant le rôti... »
Brusquement, il tourna le dos à la lumineuse trouée, d'où Ton apercevait Paris dans un poudroiement de soleil, et il s'enfonça de nouveau sous bois- L'allée herbeuse longeait des dessous de futaie déjà jonchés de feuilles tombantes ; aux berges des talus, de fausses oronges mettaient dans le gazon la note cramoisie de leur chapeau écarlate moucheté de taches blanches. Une pénétrante odeur de champignon et de fougères rougies se répandait dans l'air humide ; en la respirant, Jacques Chantai se sentait envahi de plus en plus par l'amollissante mélancolie de l'automne. Un musical éclat de rire lui fit relever la tête.
En pleine forêt, parmi les fûts satinés des bouleaux et les écorces grises des châtaigniers,
CHANSON d'automne 197
deux amoureux, bras dessus, bras dessous, s'en allaient à l'aventure. Ils n'avaient pas cinquante ans à eux deux. Le garçon, brun, leste et bien découplé, se penchait tendrement vers le rose visage de la jeune femme, dont les cheveux châtains frisottaient sous le retroussis du chapeau et dont les yeux scintillaient dans la pénombre. A les voir l'un près de l'autre, au milieu des arbres échevelés et des jonchées de feuilles jaunissantes, on avait la sensation de deux jeunes brins de rosiers chargés de roses printanières qui s'épanouissaient en dépit de l'automne. Vivement, avec un rire sonore, la jeune femme, lâchant le bras de son compagnon, sauta légèrement sur une haute pierre rocheuse qui se dressait sous la futaie, et, la mine provocante, elle s'y balança un moment d'un air de bravade.
Alors l'amoureux se rapprocha, la saisit par la taille et l'emporta à bras-le-corps, tandis que le musical rire éclatait de nouveau... «Heureux gaillards ! se pourpensait Chantai avec un soupir, ils ne' s'ennuient pas, ceux-là! »
Instinctivement, il s'était mis à suivre l'amoureux couple. Quand il passa près d'eux, la jeune femme le dévisagea un moment, puis murmura entre haut et bas : « Hein ! estil bien conservé?... Il est encore beau, ce vieux-là ! . . . — Madame, dit Chantai en saluant, il n'y a pas de hecat vieillard, pas plus qu'il n'y a de beaux froids. » Bien qu'on n'aime guère à s'entendre rappeler sa vieillesse, il élait flatté tout de même en son par-dedans. La rencontre de ces jeunes amoureux l'avait ragaillardi, et il se plut longtemps à les regarder, tandis qu'ils s'éloignaient lentement au fond des sous-bois déjà vaporeux. Quelque chose de doux s'éveillait en lui et une intime voix lui chuchotait qu'après tout le moyen de ne point s'apercevoir qu'on vieillit, c'est de se détacher de soi etde s'intéresser aux jeunes gens. Si, comme l'affirme Hugo dans Ruy Blas :
... On se sent vieillir à voir toujours des vieux,
on rajeunit dans la fréquentation des jeunes. Lorsqu'est irrévocablement passé le temps
CHANSON d'automne 199
d'aimer, le mieux est de s'oublier et de se réjouir les yeux au spectacle de ceux qui s'aiment à leur tour.
Quand les deux amoureux eurent complètement disparu dans les ombres de la futaie, Chantai souleva son chapeau et répéta plusieurs fois en souriant : a Salut! ô Jeunesse! »
Et content d'avoir ajouté ce refrain comme correctif à la mélancolique chanson de l'automne, Jacques Chantai rentra cheziui, alluma le premier feu de la saison et se sentit réchauffé, autant par le souvenir de sa galante rencontre sous bois que par le clair brasier des bûches flambantes.
Après un séjour de six semaines au bord d'une petile plage bretonne, M. et M'"® Lesourd de Boviolles, Augustin leur fils et M"'^ Géminel, leur amie, regagnent la sous-préfecture lointaine où ils ont élu domicile. M. Lesourd de Boviolles, président du tribunal de Marville, frise la cinquantaine, il est long, maigre, chauve, avec des favoris en nageoires, des lèvres scrupuleusement rasées, qu'éclairent un sourire narquois. Il a le teint frais et rœil luisant. Souple, prudent et légèrement sceptique, bien qu'il ait du son avancement au gouvernement de l'ordre moral, il a su se maintenir en bons termes avec les sous-préfets
radicaux ou opportunistes qui passent à Marville comme des ombres chinoises. Néanmoins, au fond, il reste conservateur et bien pensant. — La présidente, quarante-cinq ans, imposante, un peu massive, conserve soigneusement les restes de sa beauté passée; elle a des cheveux très noirs, des dent blanches, et se maquille imperceptiblement. A la fois mondaine et dévote, elle déguise à peine ses préférences monarchiques et fraie avec la noblesse. Estimant que le nom de «■ Lesourd » sied mal à un magistrat, elle le passe volontiers sous silence et fait imprimer sur ses cartes : « M"'"' L. de Boviolles ». — Augustin est un garçon de vingt ans; élancé, le teint frais, moustache et cheveux bruns, l'œil discrètement baissé, l'air modeste et la tenue irréprochable. Elevé chez les Pères, il a gardé de cette éducation d'excellentes façons et une contenance doucement sournoise. 11 prépare sa licence à domicile, tenu sévèrement en laisse par sa mère qui voit, non sans effroi, s'éveiller précocement en lui les ardeurs et
les inquiétudes du tempérament paternel. — M"'*" Géminel, l'amie intime de la présidente, a trente-huit ans. Veuve, blonde, grassouillette, très en dehors, jolie encore, de commerce agréable, elle n'a qu'un défaut, c'est de trop parler des choses et des gens de Marville et de se figurer que cette sous-préfecture est le centre du monde.
Les voyageurs se sont arrêtés à Nantes afin de visiter la ville et d'y faire emplette de quelques souvenirs du pays breton. Pour le moment, il sont tous quatre installés dans un landeau de louage et courent les magasins de curiosités. M"''' Lesourd de Boviolles a le goût du bibelot, M"^ Géminel est férue de broderies bretonnes. A l'hôtel, on leur a donné les adresses des marchands en renom et elles ont stationné déjà dans cinq ou six boutiques, fouillant les vitrines, furetant dans les coins, marchandant sans vergogne, le tout au grand ennui du président et de son fils, qui jugent la distraction médiocre et dissimulent mal des bâillements nerveux. M"'^ Géminel
a acheté deux gilets de Pont-l'Abbé et une chasuble, mais jusqu'alors la présidente est revenue bredouille. Pourtant elle s'entête dans ses investigations et ne veut point partir sans dénicher quelques vieux bijoux bretons, qu'elle étalera aux yeux jaloux de ses bonnes amies de Marville. L'an dernier, M'"^ Huguenin, la femme du banquier, a rapporté de son voyage des agrafes de manteau, des cœurs et un esclavage vendéens, qu'elle montrait avec une ostentation fatigante; M"'^ Lesourd de Boviolles ne veut pas avoir le dessous et tient à prouver à cette « poseuse » qu'elle aussi a le flair pour découvrir de rares •et curieuses vieilleries.
De nouveau, le landau a stoppé devant un magasin d'antiquités. Cette fois, on augure bien de la visite; le rez-de-chaussée, l'escalier et les chambres du premier étage sont encombrés d'un entassementde vieux meubles, de faïences, de gravures et de tableaux du xviii'' siècle. Commodes ventrues aux cuivres finement ciselés, cabinets italiens.
FIN DE VILLEGIATURE 203
services de porcelaine à la Reine, miroirs de Venise, pastels dans leur cadre ovale ; il y a de quoi réjouir les yeux des collectionneurs. Mais de bijoux bretons, peu ou point.
— On n'en trouve plus, dit la boiitiquière loquace et insinuante, qui guide les touristes à travers le fouillis de ces reliques' du temps passé ; les paysans les vendent tous à des racoleurs envoyés par les marchands de Paris; en revanche, si ces dames sont amateurs de vieilles gravures, j'en ai là tout un lot très intéressant...
En même temps, elle ouvre la porte d'une seconde pièce et indique à ses clients toute une collection de belles gravures de Fragonard et de Beaudouin, dans leurs cadres dédorés : le Verrou, V Escarpolette^ le Coucher de la 7narièe, V Eventail brisé, etc., que le président examine d'un air de connaisseur. La petite M""^ Géminel rougit et minaude ; quant à la présidente, elle jette à peine un coup d'œil indigné sur ces « indécentes images » et, en désespoir de cause, se rabat
sur un médaillon Louis XVI, serti de roses, qu'elle marchande pour la forme.
— Ainsi, vous n'avez rien d'autre à nous montrer?
— Mon Dieu, non, Madame, mais si vous désirez un joli chiffonnier en bois de violette...
Merci... Je ne veux que des bijoux bretoDs. . . Désolée de vous avoir dérangée. . . Nous parlons... Eh bien, où est donc Augustin?...
Augustin est resté en arrêt devant les gravures de Fragonard et de Beaudouin. L'œil arrondi, il contemple non sans une sourde volupté les jupes retroussées parle vol de l'escarpolette, la poitrine demi-nue de la dame à l'éventail brisé et le galant déshabillé de la jeune mariée... A l'appel de la présidente il accourt encore tout émoustillé, et baisse chattemitement les paupières, tandis que M"'* Géminel le regarde en dessous et sourit. On remonte dans le landau et on s'y case le mieux qu'on peut.
— Heureusement, dit M™^ L. de Boviolles, il nous reste un magasin d'antiquités à visiter... Le marchand, cette fois, demeure en chambre, à un premier étage, et j'ai là son adresse... Allons, bon, je ne trouve plus mon carnet, je l'aurai laissé dans l'une des boutiques... N'importe, je me souviens du nom : — Maryx, n° 5, sur un des quais de la Loire... Cocher, connaissez-vous cela?...
Le cocher, jeune, avisé et débrouillard, ne connaît pas le nom, mais il insinue que ce pourrait bien être sur le quai Duguay- Trouin.
Le landau repart au petit trot. Il longe de spacieuses avenues plantées d'ormeaux, qui descendent en pente douce vers la Loire. M""* de Boviolles, énervée, fourrage dans les plis de ses jupes, cherche dans toutes ses poches ce carnet introuvable. Le président, les yeux mi-clos, songe, non sans amertume, à Marville et à la rentrée du tribunal. La petite M'"* Géminelse remémore lamerbleuissante, la grève au sable doré, et y voit
repasser, en imagination, un beau lieutenant de vaisseau, qui lui faisait un doigt de cour. Quant à Augustin, sa pensée surexcitée par les affriolantes gravures de laboutique de bricà-brac, vagabonde à travers des sentiers défendus. 11 repense à la plage ensoleillée, aux parties de tennis et de croquet qu'il faisait dans le jardin de l'hôtel, en compagnie de mignonnes Anglaises aux jambes alertes, aux tailles sveltes, aux yeux clairs, dont le fiirt^ innocemment familier, soumettait sa vertu à de rudes épreuves. Il se rappelle également une femme de chambre de l'hôtel, qui ressemblait aux soubrettes du Coucher de la mariée et qui lui tendait son bougeoir avec une œillade mystérieusement aguichante; il regrette de s'être montré par trop coquebin...
Cependant, le landau a traversé un pont, il tourne maintenant sur un quai bordé de hautes maisons blanches, au rez-de-chaussée desquelles s'ouvrent presque à chaque pas des hars aux devantures bariolées, surmon-
tées d'enseignes expressives : — Au rendezvous des mariniers, A Vabri de la tempête^ Au bon coin... Le cocher arrête enfin ses chevaux devant une maison d'honnête apparence :
— Voih'i le 5, dit-il à ses clients.
— Oui, ce doit être là I s'écrie M"* Lesourd de BovioUcs. Augustin, va t'assurer que le marchand demeure bien au premier, afin que je ne fasse pas une ascension inutile, car j'ai les genou K rompus.
xVugListin obéit, entre au numéro 5 et disparait derrière une porte battante. Cinq minutes se passent et il ne revient pas.
— Je n'y comprends rien... Cocher, descendez et informez-vous si c'est bien ici que demeure Maryx, le marchand de curiosités I...
Le cocher, docilement, quitte son siège, et va interroger les boutiquiers voisins, puis il revient avec une lueur ironique dans l'œil.
— Non. Madame, on ne connaît pas de Maryx au 5.
— Vous êtes sûr?
— Très sûr... Il n'y a pas d'hommes dans la maison. Il n'y a que des dames et des demoiselles.
— Hein ! s'exclame le président, surpris de l'air et de la réponse narquoise du cocher... Il examine alors rapidement la façade de la maison où est entré son fils : les persiennes du rez-de-chaussée sont hermétiquement closes, et un n° 5 démesuré s'étale en noir au-dessus de la porte. Ses souvenirs de jeunesse aidant, il comprend l'énormité de la bévue et un sourire involontaire effleure ses lèvres de magistrat ; puis il se penche vers les deux dames et leur chuchotte quelques mots à-l'oreille. M"" Géminel rougit jusqu'aux cheveux ; l'austère présidente devient blême.
— Quelle horreur! dit-elle, et Augustin est dans cette maison ?
— Je vais l'y chercher, réplique M. Lesourd de Boviolles, en se levant précipitamment.
Mais sa femme lui saisit sévèrement le bras.
Elle a l'air de penser que le remède serait pire que le mal :
— Non, restez! ordonne-t-elle impérieusement.
Déjà des groupes se forment autour du landau. Les voisins, intrigués, rient sous cape à l'aspect de ces deux dames et de ce monsieur décoré, stationnant devant la maison aux volets clos. Après un regard désespéré jeté sur la façade — ahurie par le ridicule de la situation et perdant la tête, brusquement, d'une voix irritée :
— Cocher, à l'hôtel ! crie la présidente.
« Quand les lys sont épanouis, la vigne est en fleur », dit un adage très répandu chez nos vignerons. Celte année, j'ai pu constatei* l'exactitude du vieux dicton populaire. Dès que sur leur hampe svelte ont commencé à s'ouvrir les corolles blanches des lys aux étamines d'or, dans les jeunes feuilles des treilles les grappes de la vigne ont aussi déclos leurs boutons verts et exhalé leur discret parfum. Connaissez-vous l'odeur des vignes fleuries? Je n'en sais guère de plus suave, de plus délicate et de plus pénétrante. C'est une haleine virginale et grisante à la fois; elle rappelle l'arôme du réséda, mais avec je ne
sais quoi de plus subtil et de plus affiné. Si, par un beau soir de juin, vous longez les vignobles des colcaux, elle vous ari'ivera par bouffées, et, en la respirant, vous aurez la sensation chaste et voluptueuse tout ensemble d'un timide baiser déjeune fille.
Ces nuits de la Saint-Jean réservent, du reste, d'exquises délectations à tous ceux qui sont sensibles aux jouissances de l'odorat. A cette aube de Tété, trois parfums caractéristiques émanent en même temps de la terre verdoyante et féconde : l'odeur des tilleuls, celle des herbes fauchées et celle de la vigne fleurie. Tous trois sont d'essences différentes et tous froisse fondent harmonieusement. Les tilleuls ont une haleine pacifiante et balsamique ; les foins coupés exhalent de capiteuses senteurs d'amour ; l'haleine des vignes en fleur donne des suggestions de fraîcheur et de prime jeunesse ; elle est le rêve et la poésie des nuits d'été. Quand, du fond de la vallée où les herbes récemment fauchées dorment en meules au clair de lune, on monte vers
les collines où les grappes s'épanouissent parmi les pampres, on dirait qu'on passe d'un champ baigné de soleil à un dessous de bois ombreux, où des sources chantent comme des flûtes invisibles.
Cette musique des parfums, ce langage mystérieux et pénétrant des odeurs éparses dans la nature, les physiciens semblent jusqu'à présent avoir négligé d'en étudier les lois et les propriétés. Toute leur attention s'est portée sur l'acoustique et l'optique ; les sensations de l'odorat les ont pour la plupart laissés ou indifférents ou dédaigneux. Pendant longtemps ils ont estimé que ce sens était d'un ordre inférieur, et que les perceptions acquises par le nez étaient imparfaites et même grossières. Grossières, elles ne le sont que parce que cet organe s'est trouvé moins exercé que les autres. Pour les gens doués d'un odorat subtil et habitués dès l'enfance à s'en servir, les impressions olfactives sont aussi variées et aussi suggestives que celles qu'on peut recevoir par l'œil ou par l'oreille.
il G ':ONTES DE LA MARJOLAINE
De même que tel son ou telle couleur a la faculté d'éveiller dans notre esprit toute une succession de sentiments et d'idées; de même les parfums sont de puissants et magiques évocateurs. Combien de fois une odeur respirée au détour d'un chemin n'a-t-elle pas suffi pour faire revivre en nous une sensation endormie, un lointain souvenir d'enfance ou de jeunesse? Il y a des airs qu'on avait oubliés et qui vous reviennent tout à coup si on repasse dans le sentier où on les a entendu chanter pour la première fois. Ainsi, certaines odeurs, qu'on n'avait pas perçues depuis de longues années, ont le don de vous faire revoir avec une merveilleuse lucidité les paysages ou les figures d'autrefois, et de vous rendre avec la même intensité que jadis les émotions qu'on avait éprouvées. Je ne puis sentir l'odeur des planches de sapin fraîcliement rabotées sans qu'aussitôt toute une saison de ma petite enfance ressuscite devant mes yeux. Je me retrouve dans l'atelier d'un menuisier, voisin de la maison paternelle.
Les compagnons menuisiers ont les pieds enfoncés jusqu'aux chevilles dans les fins copeaux qui jonchent le parquet et qui fleurent la résine; je les revois penchés vers Télabli où le rabot avec des hésitations saccadées glisse sur les planches blondes. Au dehors, la rue de province, bordée de maisons du xvi^ siècle, est ombreuse et somnolente. Le seul bruit quila berce est la psalmodie chantante des enfants de l'école, en train d'ânonner leur leçon, ou bien le tintement éloigné d'une cloche d'église qui sonne la messe du matin. Mes regards longent la perspective de la rue endormie jusqu'à l'extrémité oiî l'écartement des maisons laisse apercevoir la colline prochaine, où les vignes étalent en plein soleil leur verdure phosphorescente... Et ce calme tableau de la vie provinciale d'il y a cinquante ans, pour le faire revivre avec toute la vivacité des couleurs d'autrefois, il a suffi de la faible odeur résineuse des copeaux tombés d'une volige de sapin. Sans compter qu'avec la soudaine vision de ce coin de pro-
Yince, j'ai revécu en un moment les joies elles transes d'une matinée d'école buissonnière... (( Pour moi, ajoute mon ami Jacobus, en compagnie duquel je traverse un vignoble de la banlieue, dont le clair de lune argenté la végétation touffue ; pour moi, l'haleine de ces vignes fleuries évoque tout aussitôt un soir de ma dix-huitième année où brusquement les obscures émotions de la puberté ont éclaté comme un orage. J'avais jusque-là grandi paisiblement, chastement, sous l'aile maternelle. Ce soir-là, une confuse agitation me poussait hors du logis. J'errais à l'aventure à travers la colline tapissée de pampres en plein épanouissement. L'odeur des grappes fraîchement écloses imprégnait autour de moi l'air tiède de la nuit de juin. Était-ce ma course rapide? était-ce le parfum des fleurs de la vigne? Je ne sais, mais je me sentais oppressé par untrouble indéfinissable, et comme lassé par une langueur à la fois très douce et anxieuse. J'éprouvais comme un désir d'élreindre quelqu'un dans mes bras, et
ayant renconlr(5 sur mon chemin im jeune cerisier, je ne pus résister à la tentation de Faccoler et de serrer voluptueusement ma poitrine brûlante contre l'écorce fraîche. Je cueillais à poignée des feuilles de vigne humides de rosée et je les pressais sensuellement sur mes lèvres inapaisées. Effrayé de ce désordre mental, poursuivi par Fexquise senteur des vignobles, je repris ma course vers la maison paternelle etj'y rentrai par un jardin que nous possédions en commun avec un voisin. Au moment où, essoufflé autaut par la marche que par les confus désirs qui me gonflaient le cœur, j'allais m'aiïaler sur un banc, je m'aperçus qu'il était déjà occupé par la femme de notre voisin qui y prenait le frais. La dame pouvait avoir vingt-cinq ans et, bien que ma timidité m'eut toujours empêché de la regarder en face, je la devinais jolie, fraîche, pulpeuse comme une pêche mûrissante.
Dans ma surprise, je m'étais reculé. « r/estvous? me dit-elle d'une voix in\itante.
Pourquoi ne vous asseyez-vous pas? 11 y a de la place pour deux... » J'obéis; mais à peiae fus-je installé à son côté que la griserie provoquée par Todeur des vignes et aussi le charme voluptueux qui s'exhalait de cette chair féminine me rendirent fou. Je me sentis invinciblement emporté par une de ces audaces qui se manifestent parfois chez les timides; brusquement je saisis la jeune femme dans mes bras, je roulai ma tête contre son épaule et je baisai frénétiquement son cou nu. Violemment surprise, elle se débarrassa vite de mon étreinte et, me donnant une légère tape sur le poignet, elle murmura : « Eh bien, eh bien, vous n'y allez pas de main morte, vous!... » Pourtant elle n'avait pas quitté le banc et son regard n'avait rien de courroucé. J'aurais dû mieux comprendre, mais j'étais tellement confondu de mon audace que je m'enfuis sans demander mon reste... Et ma première aventure amoureuse n'eut pas d'autre suite... Hélas, aujourd'hui encore, lorsque je respire cette
haleine des vignes épanouies, je revois le jardin enfoui dans l'ombre, le banc de pierre, et je sens sur mes lèvres la fraîche saveur du col nu de ma voisine, dont la peau fleurait la verveine... »
Il y a huit jours, j'ai aperçu les premières morilles de l'année à l'étalage d'un marchand de primeurs. Elles étaient encore en petite quantité. Couchées sur un lit de cerfeuil frisé, elles s'étalaient, blondes ou brunes, en forme d'épongé ou de nid de guêpes, — appétissantes, savoureuses et parfumées. — En ma qualité de gourmet, je leur souhaitai tendrela bienvenue et, rien qu'à les voir, l'eau me vint à la bouche. Les mycophiles et ceux dont lagourmandise est le péclié mignon excuseront et comprendront cette émotion un peu trop sensuelle. De tous les cryptogames comestibles, la morille est peut-être le plus fin, celui qui
chatouille le plus délicatement le goût et l'odorat. L'originalité de sa physionomie, son chapeau troué d'alvéoles et son pédicule Manc, charnu et fistuleux, ne permettent de la confondre avec aucun individu d'espèce suspecte. On peut la déguster sans crainte et, en outre, elle est le premier champignon de la saison.
C'est pourquoi, en lorgnant l'autre jour ces jeunes morilles blondes et invitantes, exposées derrière la vitrine, je les ai saluées comme on salue la première hirondelle, avant-courrière du printemps. Elles n'excitent pas seulementmasensualité gourmande; elles évoquent .pour moi toutes les joies du renouveau : l'herbe neuve qui pousse drue au pied des haies, les narcisses blancs qui se mirent dans l'eau des fontaines, les bourgeons qui éclatent, le ciel plus bleu, l'air plus tiède et plus imprégné de subtils arômes.
Elles me font revisiter en esprit tous les paysages oiî je les allais cueillir, lorsque, intrépide coureur de bois, je partais dès le
matin, au son des cloches de Pâques, et ne rentrais avec ma récolte qu'à la tombée du crépuscule.
Dans combien de sites charmants ne me suis-je pas arrêté pour épier leur apparition parmi la jeune herbe fleurie de primevères ! Prairies encadrées en des buissons d'aubépines, légers taillis de frênes, longue avenues gazonneuses des bois de Chaville ou de Verrières! Dans combien d'auberges villageoises n'ai-jepas fait halte, vers midi, pour déjeuner de ma cueillette et pour en surveiller amoureusement la cuisson! Car ce n'est pas tout d'avoir ramassé des morilles, il faut savoir les accommoder et les servir à point. Tout mycophile doit être doublé d'un cuisinier, connaissant le secret des habiles mixtures, qui rehausseront la saveur d'un plat de champignons et en dégageront le parfum dans son intégrité.
. Pour les amateurs, qu'il me soit permis de glisser ici une recette, à la fois simple et pratique, à l'aide de laquelle ils pourront savou-
rer dans leur fraîcheur et leur succulence les morilles qu'ils auront eux-mêmes récoltées — non pas dans la rosée matinale, mais à l'heure où le premier coup de soleil aura déjà séché ces champignons, et porté leur arôme à son maximum d'intensité.
D'abord lavez soigneusement les morilles afin de les débarrasser de la terre ou du sable qui s'est niché dans les alvéoles; coupez-les en deux et, après les avoir égouttées en les essuyant avec un linge très doux, mettez-les dans la casserole en compagnie d'un morceau de beurre fin. Faites sauter sur un feu vif, et, dès que le beurre sera fondu, exprimez-y le jus d'un citron. — Jamais de vinaigre! — Donnez encore quelques tours; ajoutez ensuite sel et gros poivre. Laissez cuire pendant une heure et nourrissez vos morilles, de temps en temps, avec du bouillon ou mieux du consommé. Lorsqu'elles sont cuites, liez-les avec des jaunes d'œufs, servez chaud, et, comiïje on dit chez nous, vous vous en lécherez les doigts «jusqu'au coude ».
Ici un scrupule méprend. J'ai déclaré tout à riieure qu'on pouvait manger la morille en toute sécurité, parce qu'elle est toujours comestible et qu'il est impossible, à cause de sa forme très originale, de la confondre avec aucun champignon suspect. C'est parfaitement vrai, mais il ne s'ensuit pas que la morille soit toujours innocente, ainsi que vous le prouvera une histoire dont je garantis l'exactitude, car j'ai connu les héros de l'aventure...
Donc, il y avait une fois un jeune botaniste de vingt-deux ans, fort amateur de champignons et, en même temps, fort amoureux. Bien que les botanistes soient d'ordinaire gens vertueux et de mœurs pures, il y a néanmoins des exceptions. Celui dont je parle avait le cœur tendre, l'imagination vive et ne détestait pas les aventures galantes. Dans la petite ville qu'il habitait, il s'était épris d'une jolie personne dont le mari, en sa qualité de fonctionnaire, s'absentait souvent. La jeune femme supportait mal ces absences et notre botaniste
en profitait pour essayer de la consoler. Pendant tout un hiver il poussa si ardemment sa pointe que, vers Pâques, il obtint de la dame qu'elle l'accompagnerait dans une de ses herborisations à travers les bois du voisinage. La chasse aux morilles servit de prétexte à cette promenade. Ils partirent par un clair matin tout reluisant de soleil, tout emperlé de rosée, et atteignirent, au bout d'une petite heure, un taillis d'ormes et de frênes, bordé par une prairie.
Le site était solitaire et frais. Desruisselets limpides couraient entre les cépées bourgeonnantes, et la cristalline chanson de l'eau servait d'accompagnement aux vocalises des oiseaux d'avril : merles, pinsons et rossignols. L'air était imprégné d'une verte odeur de jeunes pousses, et il semblait qu'on respirât de l'amour dans le vent. Aussi le couple roucoulait comme une paire de ramiers et les mains se frôlaient voluptueusement, tout en procédant à la quête des morilles. Celles-ci foisonnaient. Alamargedesprésbuissonneux,
sur les berges des ruisseaux, parmi les jonchées de feuilles sèches, elles pointaient leurs chapeaux alvéolés, semblables à des rayons de miel, et on n'avait que la peine de se baisser pour les ramasser. La jeune dame, émouslillée par le beau temps et par le plaisir de la cueillette, riait à pleines lèvres; ses yeux prenaient un éclat printanier, s'irradiaient de lueurs prometteuses, et notre botaniste en avait déjà l'eau à la bouche.
Quand ils eurent empli leur filet, ils se sentirent l'estomac creux et gagnèrent le prochain village où une invitante auberge dressait sur la place sa façade ensoleillée et sori porche, au-dessus duquel se balançait un bouchon de genévrier. L'hôtesse les installa dans une chambre haute et se chargea d'accommoder.leurs champignons. En deux tours de main le couvert fut mis sur une nappe blanche, les fourneaux flambèrent, les bouteilles de vin de Touraine furent débouchées et l'omelette aux morilles fit son apparition, en compagnie d'un jambonneau et d'une truite de rivière.
■ Voilà nos gens assis en face l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les pieds unis sous la table, et mangeant de bel appétit. Tout en savourant les morilles, les deux convives, en leur par-dedans, songeaient d'avance aux surprises, aux chatteries du dessert, et y préludaient par ces tendres propos décousus qui sont comme les bégaiements deTamour. Tout à coup, tandis qu'on versait le café, le botaniste vit sa compagne pâlir et renverser sur le dossier de sa chaise sa tête alourdie. Luimême, presque simultanément, éprouvait un étrange malaise : pesanteurs de tête, maux de cœur, sueurs froides... Et soudain, il songea : «Seraient-ce par hasard les morilles?... » Impossible! il était trop sûr de l'innocuité de ces cryptogames. La morille est un champignon de tout repos... Pourtant, il n'y avait pas moyen de le nier : l'indisposition prenait une tournure inquiétante... On alla quérir en hâte le médecin du village. C'était un officier de santé très expérimenté et pratique. Il s'enquit du menu, diagnostiqua un empoisonnement et
administra aux deux patients un vomitif énergique. La cause ayant été supprimée, le mal disparut peu à peu et le couple put regagner la ville. Mais la dame ne pardonna jamais à son compagnon ce dénouement peu poétique, très mortifiant pour une jolie femme. Ils se séparèrent froidement et ce fut fini de leur tendresse.
Lebotaniste s'en désolait. Toutefois, comme chez lui le culte de la science était plus fort que l'amour, et que cette singulière aventure bouleversait toutes ses notions cryptogamiques, il voulut en avoir le cœur net. Il retourna mélancoliquement, le lendemain, dans le taillis de frênes où avait eu lieu la cueillette. Après de minutieuses investigations, il découvrit qu'à l'endroit même où poussaient les morilles, on trouvait à foison F «arum commun» ou « pied de veau », plante toxique I alors en pleine efflorescence, et il eut immédiatement l'explication de la nocuité accidentelle des échantillons récoltés. Le pollen vénéneux des arums, disséminé par le vent
à la surface des champignons, avait pénétré dans leurs alvéoles et les avait empoisonnés... Donc, mycophiles très fervents et gourmets très précieux, si vous voulez satisfaire votre passion en toute sécurité, ayez grand soin de bien laver vos morilles avant de les jeter dans la casserole.
L'autre matin, je suis allé me promener pédestrement à quelques lieues d'ici, au bord du Fier, dans la vallée de Thônes. Cette vallée est Tune des plus attrayantes des environs. Enserrée entre le mur cyclopéen du Parmelan et les hauts escarpements de la Tournelle, à la fois sauvage et riante, elle offre aux yeux charmés les aspects les plus divers : — cimes rocheuses, pentes boisées de sapins et de hêtres, pâturages égayés par la «clarine») des troupeaux, cascades ruisselantes, fermes et villages enfouis au milieu des vergers. — Le Fier, torrent farouche pendant la fonte des neiges, y roule, sur un lit de cail-
loux, ses eaux limpides et poissonneuses. C'est un site essentiellement pastoral, et c'est aussi une vallée pleine de souvenirs. Sur le versant de la route qui descend vers Dingy, apparaissent les bâtiments de ce château du Folliet qu'habita la Philothée de saint François de Sales, la belle Louise de Charmoisy. Par suite de son mariage avec M. de Charmoisy, gentilhomme de la chambre du duc de Nemours, la jeune femme avait été brusquement transplantée de la cour de Henri IV au fond des montagnes de Savoie, et elle y vivait fort tristement. « J'ai été voir M""^ de Charmoisy au Folliet, écrit en 1610 un de ses amis, et je vous assure que j'ai peur qu'elle n'y prenne quelque mélancolie, car c'est un petit désert. »
Au dire des religieuses de la Visitation, « la jeune mondaine, nourrie de l'esprit du siècle, en proie à la vanité et aux égarements du désert », n'avait pas encore été touchée par l'éloquence fleurie de son cousin saint François de Sales ; elle n'aspirait que de
loin « aux suavités de la vie dévote», et semblait n'apprécier que médiocrement les sauvages beautés des Alpes savoyardes. — Plus loin, sur la rive droite du Fier, en plein rocher, s'ouvre une étroite voie romaine, ainsi que l'atteste l'inscription gravée dans la pierre de l'une des parois : « L. Tincius Paculus pervium fecit. » — Enfin, à quelques centaines de mètres en amont, à un coude de la route, d'où l'on aperçoit les crénelures de la Dent de Cruet, se trouve le gué où Jean-Jacques Rousseau rencontra M"*" Galley et M"^ de Graffenried, deux jolies filles d'Annecy, qui chevauchaient par les chemins et ne savaient comment forcer leurs montures à traverser la rivière.
On se souvient de l'adorable passage des Confessions^ où Jean-Jacques raconte son aventure et qui débute ainsi :
«L'aurore, un matin, me parut si belle que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir le lever du soleil. Je goûtai ce plaisir dans tout son
charme; c'était la semaine après la Saint- Jean. La terre, dans sa grande parure, était couverte d'herbe et de fleurs ; les rossignols, presque à la fin de leur ramage, semblaient se plaire à le renforcer; tous les oiseaux, faisant en concert leurs adieux au printemps, chantaient la naissance d'un beau jour d'été.» Jean-Jacques vint à l'aide des deux jeunes filles; il prit la bride du cheval de M"' Galley, traversa le gué en ayant de l'eau jusqu'à mijambe, « et l'autre cheval suivit sans difficulté ». Pour payer le service rendu, les voyageuses invitèrentRousseau à les accompagner, et il monta en croupe derrière M"^ de Graffenried. Les deux amies se rendaient à une maison des champs appartenant à la famille Galley et située à une demi-heure du bourg de Thônes, que Jean-Jacques écrit « Toune », ainsi qu'on prononce dans le pays. — Les lettrés de l'Académie Florimontane, fondée par saint François de Sales, se sont montrés de pieux exégètes pour tous les chapitres des Confessions, qui ont trait au
séjour de Rousseau à Annecy. Ils ont élucidé les moindres détails de « la journée de Toune». Ils sont arrivés ainsi à fixer la date précise de la rencontre au bord du Fier. C'était le 27 juin 1730. Ce jour-là, M-"^ Galleymère passait un acte notarié à Annecy, ce qui explique pourquoi les deux jeunes filles chevauchaient seules ; et, en outre, c'était l'anniversaire de la naissance de M"® Galley, qui se nommait Claudine et était venue au monde le 27 juin 1710. Elle avait donc vingt ans. M"' de Grafîenried en comptait vingt et un. Originaire du canton de Berne et •( nouvelle convertie », comme M""^ de Warens ; elle s'était attachée à la famille Galley, qui habitait rue Perrière. — La maison existe encore, avec sa naïve façade aux croisillons de pierre et sa tourelle où monte un escalier en colimaçon. — M'" de Graflenried était avenante et fort aimable ; quant à Claudine Galley, elle la surpassait, au goût de Rousseau, en grâce et en joliesse. « Elle avait je ne sais quoi de plus délicat, de plus fin;
elle était en même temps très mignonne et très formée... » Entre ces deux charmanles filles au babil espiègle et à la gaieté innocemment provocante, ce garçon de dix-neuf ans, à la fois passionné, sensuel et timide, passa des heures exquises. Il était tour à tour amoureux des deux compagnes, mais avec une inclination plus tendre et plus pure pour Claudine Galley. Lorsqu'après leur dîner dans la cuisine de la « grangère », elles allèrent au verger cueillir des cerises que Jean-Jacques, perche dans Tarbre, leur jetait à pleines mains, ce fut dans le corsage entr'ouvert de Claudine qu'il fit tomber un bouquet de fruits rouges, en formant tout bas ce souhait : «Que mes lèvres ne sont-elles des cerises! Comme je les lui jetterais ainsi de bon cœur! -» Et ce fut aussi la main de M"" Galley qu'il baisa silencieusement au moment où ils se trouvèrent seuls dans l'obscure cuisine du granger...
Lorsque je finissais ma rhétorique, que de fois j'ai relu, avec enivrement, ce délicieux
épisode de « la journée de Tonne » ! Je me délectais à cette lecture ; j'en rêvais la nuit. Chaque ligne me ravissait et me montait rimagination. Les détails de nature, l'éclosion de ce premier amour indécis, contenu et brûlant pour deux charmantes filles, tout m'enchantait jusqu'à la fin trop brève de l'idylle inachevée. Aujourd'hui encore, dans le pays même où vécurent les héros de l'aventure, je n'y puis repenser sans émotion. C'est pourquoi, l'autre matin, j'ai résolu de faire un pèlerinage à ïhônes et à la maison de campagne qui fut, jadis, celle de Claudine Galley.
Bien qu'on touchât à la mi-septembre, la matinée avait la fraîche beauté de celle du 21 juin 1730. Au-dessus des cimes rocheuses, le ciel était couleur de turquoise; les rossignols ne chantaient plus, mais, du fond de la vallée, le clair bouillonnement du Fier montait, mêlé au tintement des « clarines ». Une ombre humide enveloppait encore l'un des versants, tandis qu'une lumière veloutée
210 COiNTES DE LA MARJOL.^INE
et argentée baignait les montagnes d'or pur. Aux marges des bois, des prunelliers, des épines-vinettes et des sureaux secouaient au passage leurs bouquets de fruits moites de rosée, et les taillis mouillés étaient tout fleuris de cyclamens purpurins. Je marchais allègrement au milieu de cette nature mûrissante et chantante; je respirais avec sensualité l'air matinal saturé d'odeurs de marjolaine. Sans m'arrêter à Thônes, je suivis pendant un quart d'heure la route du Grand-Bornand, puis, à travers prés, j'atteignis un chemin montant, caillouteux; le même où jadis les chevaux des deux jeunes lilles avaient fait sonner leurs sabots sur la roche, et qui débouchait droit àl'entrée d'une cour herbeuse, séparant une maison de maîtres du logis du «granger». Au milieu, une fontaine jaillissait dans une auge de pierre, où une femme, demi-bourgeoise et demi-paysanne, épluchait des légumes. Je lui demandai si j'étais bien à la Tour, car c'est le vrai nom du domaine que Jean-Jacques appelait improprement
« Tonne». Les Galley, dans les actes du temps, s'intitulaient « Seigneurs de la maison forte de la Tour., en la paroisse de Thônes ».
— Oui, répondit la bonne dame, en continuant de laver ses poireaux, c'est bien ici la Tour..., la maison de Jean-Jacques Rousseau.
Une légende s'est déjà formée à propos de ce coin de terre : les gens du pays sont persuadés que Rousseau y a demeuré ; quant au nom de Claudine Galley, il s'est noyé dans l'oubli. La maison elle-même a été incendiée et rebâtie ; il n'en reste que la porte d'entrée surmontée d'un écusson aux armes de la famille Galley : « d'azur, au croissant d'or accompagné de trois étoiles d'argent ». L& logis du granger seul est intact. La cuisine obscure et enfumée conserve son pavé raboteux, « ses deux bancs à côté de la longue table », où le jeune homme dîna joyeusement, assis entre les deux amies. Le cerisier, sur lequel il grimpa pour jeter des cerises dans
le corsage de Claudine, a été abattu il y a cinquante ans; près de la vieille souche un nouveau plant a poussé et est devenu à son tour un grand arbre.
— Bien des étrangers viennent ici, me dit en riant l'éplucheuse de légumes; ils demandent à voir le cerisier. Alors je leur montre celui-ci et ils s'en vont contents...
Le verger, dans son ensemble, a gardé la physionomie qu'il devait avoir au temps de Jean-Jacques. Il s'étend à mi-coteau et laisse apercevoir, entre ses ramures, la montagne verdoyante, oi^i des chalets sont épars. — Je le parcourus mélancoliquement en songeant aux lointaines années où les voix des jeunes fdles l'emplissaient de leur espiègle gaieté ; et je le quittai à regret, — comme Jean- Jacques et les deux voyageuses le quittèrent à la tombée du jour. — Ils se promettaient de se revoir; et ils ne se revirent plus jamais... Rousseau ne s'est même pas inquiété de savoir ce que devinrent les deux aimables personnes dont, le souvenir pourtant, « lui revenait plus
au cœur que celui d'aucuns plaisirs qu'il eût goCités dans sa vie »...
J'ai été mieux renseigné que lui, grâce aux fructueuses et patientes investigations de mes amis de la Florimontane. — En 1739, ayant déjà coiiîé sainte Catherine, Claudine Galley éi)Ousa le sénateur Saulet, avec trois mille livres de dot, et probablement, comme beaucoup de Savoyardes, elle fut une épouse féconde, entièrement absorbée par l'éducation de ses enfants et les besognes du ménage. Vécut-elle assez pour entendre parler de l'auteur de la Nouvelle Hèloïse^ et le bruit de la gloire de Rousseau arriva-t-il jusqu'à elle?... Qui sait?... Peut-être avait-elle oublié jusqu'au nom de ce compagnon d'un jour? Peut-être même ignora-t-elle toute sa . vie que le hardi philosophe et l'éloquent écrivain, dont le roman pass onnait tous les cœurs, était le même que ce timide garçon qui lui avait jeté si gentiment des cerises?... Quant à la jolie Bernoise, elle quitta son amie, dès 1732, pour se réfugier à la Yisilalion,
puis au couvent des Bernardines d'Annecy, où elle mourut. Il ne reste plus d'elle que cette brève menlion dans l'obituaire de l'abbaye : « En 1748, est décédée M"" de Graffenried, pensionnaire. »
Talloires, 17 septembre.
Au moment de quitter le lac d'Annecy, j'ai appris qu'on mettait en vente les Charmettes, et j'ai \oulu revoir la maison que les amours de Jean-Jacques et de M'"^ de Warens ont rendue célèbre, avant qu'un changement de propriétaire n'en altère peut-être complètement la physionomie. Arrive à Chambéry par un bleu matin d'octobre, tout doré de soleil, j'ai rapidement traversé le faubourg et j'ai gravi le chemin montant et caillouteux, encaissé entre deux talus et bordé de vergers, qui conduit au domaine des Charmettes.
Jean-Jacques en a fait, de mémoire, dans les Confessions^ une description qui demeure encore aujourd'hui fort exacte :
« — Au-devant était un jardin en terrasse, une vigne au dessus, un verger au dessous ; vis-à-vis, un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée. »
Le bois de châtaigniers est toujours debout. En ce moment, les feuilles jaunissantes commencent à joncher le sol; les bogues hérissées de piquants, à demi ouvertes, laissent voir les châtaignes mures; quelques-unes même s'échappent de l'enveloppe et tombent à terre avec un bruit mat. L'habitation peu élevée date du commencement du xviif siècle; elle tient à la fois de la métairie et de la maison bourgeoise. J'ai sonné à la porte bâtarde qui donne accès dans une pièce délabrée, servant de parloir et de salle à manger. Gravissant l'escalier étroit, j'ai revisité l'oratoire et la chambre à coucher de M™^ de Warens ; puis je suis redescendu dans une pièce très claire, assez sobrement meublée, dont la porte-fenêtre et les croisées ouvrent sur un jardin aux allées rectilignes. Les murs de ce salon sont garnis de portraits plus ou
m"^ de warens et les charmettes 247
moins aulbenliques de Jean-Jacques et de son amie. Le jardin, planlé d'antiques fleurs démodées, n'a pas dû beaucoup clianger depuis le temps où Rousseau s'y promenait en attendant que la chère « maman » fût réveillée. « Le contrevent s'ouvrait, j'allais l'embrasser dans son lit, souvent encore à demi endormie ; et cet embrassement, aussi pur que lendre, tirait de son innocence môme un charme qui n'est jamais joint à la volupté des sens. »
« L'innocence » de cet embrassement nous rendrait rêveurs, si Jean-Jacques lui-même n'avait eu soin de nous confier qu'Éléonore de Warens avait un tempérament de glace et que « dans toutes ses erreurs les sens avaient très peu de part». Et pour achever de la peindre, il ajoute, quelques pages plus loin : « Elle eut couché tous les jours avec vingt hommes en repos de conscience, et sans même en avoir plus de scrupule que de désir. » Etrange façon de portraiturer la femme qui, à l'entendre, « était pour lui plus qu'une
sœur, plus qu'une mère, plus qu'une amie!... » Du reste, en général, quand Rousseau parle des choses de l'amour, il ne peut s'empêcher d'y mêler je ne sais quoi de bas et de répugnant. Tout en faisant parade de sentiments purs et chastement innocents, il s'exprime làdessus, le plus souvent, avec l'indélicatesse et la grossièreté inconsciente d'un laquais. C'est bien le même homme qui, dans le plus beau feu de son amour malheureux pourM'"^ d'Houdetot, nous parlera de 1' « importunité d'une vigueur inépuisable et toujours inutile » auprès de la femme qui se refusait à ses désirs, et terminera par cette cynique confidence : « Cet état, et surtout sa durée, pendant trois mois d'irritation continuelle et de privation, me jeta dans un épuisement dont je n'ai pu me tirer de plusieurs années, et finit par me donner une descente que j'emporterai ou qui m'emportera au tombeau. »
Ce fut à la fin de l'été de 1736, que les deux amoureux s'installèrent aux Charmettes. Rousseau avait alors vingt-quatre ans, étant
né en 1712. Éléonore de Warens en comptait trente-sept : mais, bien que boulotte et un peu lourde, elle conservait encore un grand charme, au dire des contemporains. Un gentilhomme savoyard, M. de Conzié, son ami et son voisin de campagne, dans une lettre à M, de Mellarède, en a fait un portrait fort vivant et qui ne paraît point flatté : « Sa taille était moyenne, mais point avantageuse, eu égard qu'elle avait beaucoup et beaucoup d'embonpoint, ce qui lui avait arrondi un peu les épaules et rendu sa gorge d'albâtre aussi trop volumineuse ; mais elle faisait aisément oublier ces défauts par une physionomie de franchise et de gaieté intéressante. Son ris était charmant ; son teint de lys et de rose, joint à la vivacité de ses yeux, annonçait celle de son esprit et donnait une énergie peu commune à tout ce qu'elle disait... Les grâces de son parler, son esprit déjà enrichi de différentes lectures la rendaient extrêmement séduisante et agréable dans la conversation, et m'attachaient intimement à sa maison...
2o0 CONTES DE LA MARJOLAINE
J'y mangeais fréquemment avec Jean-Jacques, dont elle avait déjà commencé l'éducation, usant toujours d'un ton de maman tendre et bienfaisante, auquel Jean-Jacques répondait toujours avec docilité et même soumission. » Un peu plus loin, M. de Conzié ajoute: « Comme je voyais Rousseau tous les jours et qu'il me parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé pour la solitude et je puis dire d'un mépris inné pour les hommes, d'un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles; il nourrissait en lui une défiance constante en leur probité... » Ainsi, d'après ce fidèle témoin, qui paraît un esprit fort sage, Jean-Jacques, à vingtquatre ans, était déjà le révolté et le farouche solitaire que nous retrouvons plus tard à Paris et qui poussera jusqu'à la folie sa misanthropie et son humeur ombrageuse. Néanmoins, ces quatre années passées au milieu des pacifiques verdures des Charmettes furent pour lui quatre années de félicité : « Je me levais avec le soleil, s'écrie-t-il, et j'étais heureux ;
M"^ de AVARENS et les CIIARMETTES 231
je me promenais et j'étais heureux ; je voyais maman et j'étais heureux... Le bonheur me suivait partout!» Malheureusement, il était d'un caractère trop inquiet pour se contenter longtemps de ce bonheur si simple et si uni. Malade imaginaire, il se tourmenta si fort te tourmenta si égoïstement les autres, qu'il obtint de M'"' de Warens la permission d'aller consulter un spécialiste à Montpellier. La charitable « maman » l'aida peut-être même de sa bourse, bien qu'il prétende n'avoir employé au voyage que l'argent recueilli à Genève dans la succession paternelle.
Le voilà parti. 11 avait à peine quitté le Dauphinéque sa maladie était oubliée ; oubliée aussi, la pauvre « maman ». Il avait rencontré à Moirans une dame déjà mûre, « ni belle, ni jeune, mais charmante», nommée M"^ de Larnage. Ce jouvenceau, aux allures de coquebin, avait affriolé la voyageuse, qui fit, pour encourager Rousseau, les trois quarts du chemin. Les choses ne traînèrent pas: l'amourette, ébauchée à Moirans, se corsa à Valence
et s'acheva à la satisfaction des deux parties. On forma même le projet de se revoir au Bourg-Saint-Andéol, pays de la dame, lorsque Jean-Jacques aurait terminé sa cure. Mais^ pendant le séjour à Montpellier, le vent avait tourné. Des remords tardifs tracassaient Rousseau. Bref, au retour, il brûla l'étape de Saint- Andéol pour courir à Chambéry et de là gagner les Charmettes.
«J'arrive essoufflé... Je ne vois personne dans la cour, sur la porte, à la fenêtre... J'entre, tout est tranquille... Je monte, je la vois enfin, cette chère maman, si tendrement, si vivement, si purement (!) aimée... Un jeune homme était avec elle ; je le connaissais pour l'avoir vu déjà dans la maison, mais, celte fois, il y paraissait établi ; il l'était. » — Pendant que Rousseau galantisait avec M"' de Larnage, l'insouciante Éléonore lui avait donné un remplaçant. Ce nouveau venu, qui se nommait Wintzenried, mais qui se faisait appeler le chevalier de Courtilles, était un jeune bellâtre, jouant l'homme important et
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menant grand bruit, «vain, sot, ignorant, au demeurant le meilleur fils du monde». Jean-Jacques ne put voir sans colère que ce personnage « était tout à la maison et lui rien ». Le séjour lui devint insupportable, il résolut de s'éloigner et on le laissa partir.
Il ne devait plus revoir les Charmettes où M'"^ de Warens habita encore sept ans, en compagnie du prétendu chevalier de Courtilles. Celui-ci, en sa qualité d'aventurier, avait le goût des entreprises hasardeuses. Eléonore formait elle-même de chimériques projets. Elle rêva d'exploiter une mine dans la province de 3Iaurienne, puis établit à Chambéry une fabrique de savon et acheva de s'y endetter. « Enfin, dit M. de Conzié, cette charmante et digne femme, sans argent, accablée de dettes, eut l'heureuse ressource de plaire à un vieux seigneur, qui fournit, durant qu'il vécut, aux journaliers nécessaires delà malheureuse baronne. » Naturellement, le beau de Courlilles l'avait abandonnée, dès qu'il s'était aperçu qu'il n'en pouvait plus tirer ni pied
2o4 CONTES DE LA MARJOLAIiNE
ni aile. Il cherchait à s'enrichir par quelque avantageux mariage et il eut l'audace de demander à M"'^ de Warens une recommandalion pour les parents de la fille qu'il convoitait. J'ai sous les yeux l'original de la lettre, à la fois indulgente et digne, par laquelle la baronne répondit à cette outrecuidante requête. La grosse écriture d'Eléonore est irrc ■ gulière, dégingandée et négligée; l'orthographe ressemble à l'écriture, mais le style est alerte, net, naturel, avec une mélancolique teinte de religiosité ! « Puisque c'est votre intention de vous établir, je n'ay à vous dire à ce sujet que de prier Dieu qu'il luy plaise de répandre sur vous sa sainte bénédiction et que le tout soit pour sa gloire et votre salut... Puisque vous avez exigé de moi par votre lettre que je parlât à M. de Bergonzi de vos intentions pour sa fille, je m'en suis acquitée... C'est à vous, à présent, de vous observer et à bien réfléchira toutes les obligations que vous vous proposé de contracter... Parlez peu, si vous pouvez, et pensez beaucoup et conduizé
VOUS loiijoLir d'une manière yréprochable ; c'est le moïens d'être toujour aimé et estimé de tous le monde...
« Baronne de Warens de la Tour. »
Cettre lettre est datée de 1754. Eléonore avait déjà, depuis cinq ans, quitté les Charmettes. Elle traînait une vie misérable dans un des faubourgs de Chambéry. Elle y mourut, presque réduite à la mendicité, le 27 juillet 1769.
« J'ai, dit M. de Conzié en terminant sa lettre à M. de Mellarède, toujours condamné Jean-Jacques, qu'elle avait décoré du nom de son fils adoptif, d'avoir préféré les intérêts de la Levasseur à ceux d'une « maman » aussi respectable pour lui, en tous sens, que l'était peu sa blanchisseuse... » — A cette date de 1762, tandis que la pauvre «■ maman » mourait indigente dans un taudis du faubourg de Ne/in, Jean-Jacques, en pleine renommée, méditait déjà d'écrire ces Confessions où il devait rembourser en gloire l'argent qu'il
avait coûté à sa bienfaitrice. A francliement parler, cette gloire est bien un peu mêlée de diffamation, et plus d'un bon esprit pourrait accuser Rousseau d'avoir payé les tendresses et les bienfaits de l'aimable baronne en monnaie de singe. Néanmoins, l'Art est un si puissant magicien qu'il ennoblit tout ce qu'il touche. Les éloquentes pages de Jean-Jacques ont jeté un immortel nimbe de poésie sur Eléonore de Warens et sur ces verdoyantes Charmettes, qui vont être livrées aux hasards des enchères.
LA TOURXETTE
Couleur de tan ou couleur de rouille, nuancées d'or pâle ou de rouge, les feuilles mourantes tombent mollement, silencieusement sur le sol humide, tandis que les sonneries de la Toussaint s'envolent mélancoliques dans l'air embrumé. Au milieu de cette lente agonie de l'arrière-saison, emprisonné dans un horizon étroit que le brouillard rétrécit encore, je revois en imagination, avec un plus intense regret, les Alpes savoyardes récemment quittées; mon souvenir se reporte avec plus de complaisance vers les cimes aériennes que j'ai gravies par une glorieuse journée d'août...
Tous les malins, depuis des semaines, je voyaisla Tournelte découper sur le bleu du ciel ses formidables épaulements de verdure, ses remparts gris et ses crêtes embastionnées. Celte montagne, qui se dresse entre ïliônes et Talloires, a l'air d'une cyclopéenne forteresse à demi écroulée, ayant conservé au sommet une dernière tour crénelée, d'où lui vient vraisemblablement son nom de « Tournctte ». La tour fantastique et lointaine, avec sop écliarpe de neige à la base, ses teintes d'argent mat ou de mauve selon les beures du jour, exerçait sur moi une attraction irritante. Bien que son sommet fût situé à plus de 2.300 mètres, elle n'était pas inaccessible. Plus d'un alpiniste y était monté; on disait merveille de la flore qui s'y développe et de l'étonnant borizon de glaciers qu'on embrasse de là-baut, — de sorte que je finis par être hanté du désir d'y grimper à mon tour. L'arrivée de mon ami Jacobus et de deux autres compagnons de voyage me décida tout à fait.
On monte à la Tournette par Tbônes, par
LA TOURNETTE 239
le Nantet ou par Montmin. Nous avions choisi celte dernière route, parce qu'elle permet d'arriver en voiture jusqu'à un millier de mètres, et par conséquent de ménager ses forces pour le reste de l'ascension pédestre. Nous avions donc donné rendez-vous, à Montmin, aux guides chargés des sacs et des provisions, et nous les trouvâmes sous le porche de l'auberge, en train de fumer leur pipe et de se reposer « à la fraîche ».
Il était six heures du soir, mais le soleil d'août, encore éclatant, dardait dans un ciel bleu immaculé. Après avoir bu le coup de l'étrier, nous quittons le village et nous faisons résonner la pique de nos bâtons ferrés sur le sentier rocailleux qui s'élève vers les pâturages. De-ci et de-là, quelques massifs de bois de sapins plaquent leur velours sombre sur la tendre verdure des parcs ou sur la blancheur grise des rocs, entre lesquels transsude l'eau des sources. Après avoir longé un dernier bouquet de hêtres, nous entrons dans une gorge rocheuse, une sorte d'escalier de
pierres roulantes qu'on gravit péniblement avant d'atteindre la région des pâtis. L'escalier dure une bonne beure, et, en quittant ces gravats, le pied est tout réjoui de fouler une herbe élastique et touffue. La prairie est si plantureuse, la flore y est si variée, que l'œil est sans cesse récréé et que nous atteignons, sans presque y penser, la combe verdoyante des chalets de Lars, où nous devons souper et coucher.
Ces chalets de Lars font songer à des chaumières irlandaises où de maigres tenanciers vivent côte à côte avec leurs cochons : • — une cabane en planches, coupée en deux par une cloison, sert de -'uisine et d'atelier pour la fabrication des fromages ; à côté, séparée par une mare de purin «;e trouve l'étable où gîtent pêle-mêle. de« chèvres, des cochons noir^, une dizame de iches. une jument et son poulain. Au-dessus d" ^''^t-^ble réègne le fenil, qui est aussi la chambre à coucher. — Les <( chalézans » sont de bonnes gens à mine souriante et hospitalière. Sur un âtre
LA TOURNETTE 261
de pierres, placé au milieu de la cuisine, la « chalézanne « nous allume un feu de branches sèches et nous soupons de bon appétit aux lueurs de la flamme dansante ; puis nous sortons pour fumer en plein air.
Un silence profond, interrompu seulement par les « clarines » des vaches remisées dans retable ; un ciel criblé de milliers d'étoiles, reposant sur les crêtes des pâturages et les cimes rocheuses des entours. — Peu à peu, malgré la beauté du spectacle, le froid nous gagne, et comme nous devons nous éveiller avant l'aube, nous grimpons dans le fenil qui sert de dortoir commun.
Nous espérions y dormir une heure ou deux, mais nous avions compté sans l'odeur ammoniacale et les bruits étranges qui montaient de l'étable : — haleines chaudes de vaches ruminantes, grognements de porcs, bêlements de chèvres, tintements de clochettes ; à peine fermions-nous les yeux qu'un meuglement nous réveillait en sursaut. Dans celte atmosphère de foin et de litière, on respire
péniblement et on attend avec impatience le moment où les guides qui, eux, sommeillent imperturbablement, donneront le signal du départ.
Enfin, vers deux heures, on nous appelle. Nous quittons avec joie notre soupente, nous avalons du café bouillant, et en route!... Pendant notre réclusion dans le fenil, la lune, à son dernier quartier, s'est levée et éclaire les pâlis. Nous cheminons en file indienne (à travers les prés montueux. Bientôt nous atteignons une étroite crête gazonneuse qui monte toujours plus raide vers les assises rocheuses de laTournette. L'herbe afaitplace aux gravats. Nous grimpons toujours, un peu essoufflés; tout à coup l'un des guides lance un appel, et cet éclat de voix est répété dans tous les angles des rochers qui surplombent. On dirait les rumeurs d'une foule invisible. Chaque mot que nous crions dans la nuit nous est renvoyé à l'infini par les échos multiples de la montagne. — A cette première fantasmagorie vient s'en ajouter une seconde. Le ciel
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est traversé par de nombreuses étoiles filantes et quelques-unes pleuvent autour de nous comme de rouges et sifflantes flammèches. — Toutes ces féeries font heureusement diversion à la fatigue, car Tascension est rude, et les pierres roulent à chaque instant sous nos pas mal assurés. Maintenant, nous contournons les hautes murailles du dernier bastion de la Tournette, et nous longeons un abîme dont la nuit nous masque, heureusement, la profondeur. La lune pâlit. Voici les premières clartés de l'aube et, au moment où elles paraissent, nous côtoyons la large bande de neige qui tapisse le pied de la cime ébréchée qu'on nomme « le Fauteuil ».
Devant nous s'étend un panorama inoubliable : — d'abord, un premier plan de montagnes aux formes encore imprécises; puis, à l'horizon, toute une dentelure de crêtes d'un bleu noir se découpant à l'infini sur le ciel couleur de safran, et, au milieu de cette chaîne circulaire, le mont Blanc avec son énorme dôme, ses pointes, ses tours, ses
sveltes aiguiires, qui semblent de loin les monuments et les clochers cFune fabuleuse ville de Titans. Tout cela est revêtu d'une riche teinte d'azur foncé. Au-dessus du mont Blanc, dans le ciel pur, un petit nuage plane, pareil à un noir accent circonflexe ; il se colore peu à peu, devient orange, puis vermeil, à mesure que le lever du soleil approche. — Nous nous hâtons de gagner le sommet du «Fauteuil», et à peine atteignons-nous le dernier plateau de la Tournette que le soleil, comme une immense étoile d'or, surgit entre deux aiguilles. Immédiatement les contours du dôme deviennent roses; les rayons lumineux filent comme des traits sur les dentelures de la chaîne, et, de l'Oberland au Dauphiné, soixante lieues de glaciers se montrent dans l'éclatante blancheur de leurs neiges immaculées... tandis qu'immédiatement au-dessous de nous, le lac d'Annecy arrondit dans la verdure sa coupe d'un gris bleuté et commence à miroiter à mesure que le soleil l'atteint.
LA TOUR.NEÏTE 265
Debout sur une roche, notre plus jeune guide agite un châle attaché à son alpenstock et fait des signaux qu'il affirme devoir être aperçus du ponton de Talloires par « une personne » qui lui a promis de lui renvoyer, à Taide d'un miroir, des reflets qui parviendront jusqu'à la cime du Fauteuil. En effet, au bout d'une demi-heure, le garçon déclare que cette « personne » a vu son signal et qu'il a reçu deux ou trois rayons lancés par le mystérieux miroir. Là-dessus, comme le soleil commence à chauffer, nous nous arrachons à la contemplation de cette féerie des hauteurs, et nous songeons à effectuer notre descente.
Le temps me manque pour conter les surprises et les péripéties de cette dégringolade laborieuse qui dura de huit heures du matin à trois heures après-midi. J'aurais cependant voulu dire l'enchantement des fleurs qui s'épanouissent dans les roches et les prés de la Tournette. Le soleil d'été, succédant à la fonte des neiges, développe sur le versant
méridional une flore exceptionnellement opulente et rare : — myosotis et gentianes d'un bleu intense, cirses gigantesques, lys martagons empourprés, aconits, scabieuses, anémones... Toutes ces plantes étalent dans l'herbe des couleurs d'une extraordinaire vivacité. Le jeune guide faisait main-basse sur les plus belles et en composait un luxuriant bouquet, destiné, je suppose, à la « personne ^) qui lui avait envoyé des reflets de miroir, tout là-bas, à l'extrémité du ponton. Cette merveilleuse végétation nous a fait oublier un instant les fatigues de la route et les cuisantes brûlures d'un soleil torride.
Nous sommes rentrés à Talloires, ensoleillés, fourbus et assoiffés... Mais, aujourd'hui, encore, j'ai dans les yeux le magnifique et radieux horizon contemplé du haut de la Tournelte.
« 11 est, dit le poète John Keats, certaines formes de beauté qui, plus que toute autre, ont le pouvoir d'écarter un moment le voile de crêpe qui endeuille nos âmes : tels les arbres jeunes ou vieux; tels les narcisses avec le petit peuple de plantes vertes qui les entoure ; les halliers au cœur de la forêt, avec leur riche floraison d'églantines musquées... »
Il y a aussi, de par le monde, des associations de belles choses qui ont le don d'évoquer en nous le souvenir des beautés disparues et d'en ressusciter l'exquise impression.
Tout à l'heure, sous la tonnelle de mon jardin, l'opulence des roses épanouies etmê-
lées à la verdure des massifs a opéré pour moi ce charme suggestif. Les roses offraient à mes yeux émerveillés la variété de leurs formes et de leurs couleurs : les unes, d'un jaune pâle, à demi dépliées et comme lasses déjà du poids de leurs corolles ; les autres, du ton attendri d'une savoureuse chair féminine. Il y en avait d'un blanc ivoirin et virginal, d'un rouge vif comme les nuées d'un soleil couchant, d'un rouge noir comme celui d'un sang épais, d\me chaude teinte orangée ou d'une délicate nuance abrlcotine. Au dessus, les ramures très vertes faisaient ressortir l'éclat de ces taches cramoisies ou laiteuses, ensanglantées ou ambrées, et, à travers les branches entrelacées, transparaissaient des coins d'un ciel bleu intense.
Brusquement s'évoquèrent devant moi les paysages admirés jadis aux entours du lac de Côme. Je revis les tonnelles de roses de Bellagio et j'eus la sensation délicieuse de l'azur du lac italien, entr'aperçu à travers les plantureusesfrondaisons delà villa Sarbelloni.
Une succession de sites méridionaux et printaniers ressuscita devant mes yeux sous la voûte embaumée des rosiers. Les impressions d'autrefois se réveillèrent avec ia vivacité et la fraîcheur voluptueuse des choses récemment vécues.
Ce fut d'abord une large pelouse semée de violettes et de primevères, s'allongeantà perte de vue entre deux murs tapissés de glycine, d'un lilas pâle à odeur de girofle. Où menait cette seigneuriale avenue? Je ne sais plus; mais ce dont je me souviens, comme d'un spectacle dhier, c'est la griserie produite par cette nappe d'herbe fleurie, par cette llne odeur pénétrante de grappes de glycine ; c'est la sensation de jeunesse, de joie paradisiaque, éprouvée dans ce lieu enchanté dont je savourais seul la beauté féerique. Il me semblait errer en plaine fantaisie shakespearienne, dans ces jardins où Orsino, duc d'Illyrie, rêve, aux son^ des instruments, à ses amours pour la comtesse Olivia, et dit à ses joueurs, de viole :
— Si la musique est la nourriture de Tamour, donnez-m'en encore, donnez-m'en avec excès, afin que mon désir puisse se rassasier et s'apaiser... Jouez; la musique arrive à mes oreilles comme une suave brise du Midi qui passe sur un parterre de violettes et en dérobe l'odeur...
Peu à peu, se dressait devant moi la montagne boisée qui domine Bellagio et qu'on gravit pour aller à Civenna. La route montait en lacet à travers des prairies, des vergers et des talus herbeux, étoiles de petites pervenches roses. De temps en temps, une tiède giboulée tombait du ciel orageux et voilait le paysage; puis l'ondée cessait, les arbres égouttaient leurs branches, la terre et l'eau reparaissaient radieuses dans une flambée de soleil, et je revoyais ainsi, par intervalles lumineux, le bleu du lac, de même qu'en ce moment j'entr'aperçois le bleu du ciel parmi les roses épanouies et les mobiles verdures.
Ce lac de Côme d'un azur foncé, avec ses molles découpures, ses rives verdoyantes et
ses villas blanches, il est là, à celte heure, vivant devant mes yeux. Sous la lumière éclatante de midi, il m'apparaît avec ses flottilles débarques s'en allant vers Cadenabbia, et je le vois aussi dans la transparence des nuits de mai, tandis que des rossignols gazouillent parmi les lilas en fleurs. Une barque se détache au crépuscule, de la jetée du petit port; elle gagne le large; une jeune femme en vêtements blancs se tient debout à la proue et, d'une voix de contralto, se met à chanter des airsd'opéra, sous l'incertaine clarté des étoiles. Chantait-elle pour son propre plaisir ou pour distraire quelque Anglais byronien et ennuyé ? Je ne l'ai jamais su, mais, sur l'eau silencieuse et noire, ces mélodies italiennes doublaient la poésie de la nuit. C'était comme la mise en action d'un roman de George Sand, d'un de ces romans de la seconde manière, qui ont pour théâtre la région des lacs italiens, et qu'on ne lit plus guère aujourd'hui. Même au temps de ma première jeunesse, ils me paraissaient d'une fantaisie aussi adorable
qu'invraisemblable; ce n'est qu'après un séjour de quelques semaines au bord du lac de Corne que j'en ai senti l'absolue vérité.
C'est bien, en effet, le pays du romanesque, cette région enchantée qui s'étend entre Tremezzo, Cadenabbia et la pointe de Bellagio. Les villas ombreuses, abandonnées et dans un état de somptueux délabrement, où l'on aborde en barque par de mystérieux escaliers de marbre, semblent créées pour abriter de poétiques aventures d'amour. Les hôtes de |)assages qui y nichent ou qu'on rencontre dans les hôtels du rivage, ont l'air eux-mêmes de héros de roman. — Au courant des ressouvenirs évoqués ce matin sous ma tonnelle de roses, je retrouvai deux figures charmantes, entrevues, pendant quelques jours, dans les jardins de Bellagio. C'étaient deux femmes: la mère et la fille, mais la mère si jeune encore qu'on eût pu les prendre pour deux sœurs. La mère, brune, le teint olivâtre, les bandeaux plaqués sur les tempes, avec de grands yeux couleur café, pouvait avoir
trente ans; la jeune fille en comptait seize à peine, et reproduisait en blond le type maternel, avec une rêveuse nonchalance qui faisait ressortir la vivacité pétulante et la provocante coquetterie de sa compagne. Elles voyageaient seules et mangeaient à la table d'hôtes, où la mère fleuretait étourdiment avec tous ses voisins. On sentait que le désir de plaire était, chez elle, une fonction aussi naturelle que la respiration; à défaut d'autre victime, elle eût coqueté avec le sommelier ou le maître d'hôtel. Ce manège semblait considérablement mortifier In jeune fille ; une rougeur lui montait aux jo: ; s et, dans ses languissantes prunelles, pétillait tout à coup une lueur irritée. Ces éclairs de virginale indignation la rendait aussi jolie et attirante que sa mère. Elles plaisaient toutes deux tour à tour : l'une par ses façons enveloppantes, l'autre par sa hautaine et ombrageuse réserve. Elles partirent brusquement, un soir. Je les aperçus, l'une près de l'autre, sur le pont du bateau à vapeur : la mère en-
voyant des adieux à ses admirateurs de la veille; la fille dédaigneuse et indifférente. Et, ce matin encore, sous la roseraie, je revoyais ces deux figures fuyantes, d'un charme si dissemblable : l'une, pareille à mes roses éclatantes et cramoisies ; l'autre, rêveuse et renfermée dans sa mélancolie, comme les roses Niel aux lourdes corolles à peine dépliées.
En dépit des brumes de novembre et des premiers frissons de l'hiver, les violettes s'obstinent à fleurir. Dans la banlieue quej'habile, on les cultive avec amour. Nos horticulteurs font une sérieuse concurrence aux jardiniers de Grasse et de Nice, et comme les gelées, jusqu'à présent, se sont montrées clémentes, même à cette époque tardive de l'arrière-saison, je longe, au hasard de mes promenades, plus d'un fertile carré de terre où violettes russes et violettes de Parme s'épanouissent au versantdes coteaux. Leurs corolles d'un brun pourpré ou d'un mauve bleuâtre surgissent en nombre parmi les touffes de feuilles
rondes, et Pair humide en est tout em- Ijaumé. Cette odeur de la violette est pénétrante et fine sans être capiteuse ; l'épitliète de <( suave » semble avoir été trouvée exprès pour la qualifier. Elle ressemble à ces rares beautés féminines dont la grâce naturelle répand un charme qui ne fatigue jamais. Elle a encore cela pour elle qu'elle n'est point banale et que les efforts des parfumeurs pour la mettre en bouteille et la vulgariser n'aboutissent le plus souvent qu'à des imitations médiocres et de qualité inférieure.
L'arôme subtil de la violette se laisse difficilement capter. Pour l'obtenir en très^ minime quantité, il faut opérer sur de grandes masses de pétales effeuillés. On les fait infuser plus de dix ou douze fois dans un corps gras, et, à chaque opération, on est obligé d'ajouter de nouvelles proportions de fleurs pour que la mixture soit suffisamment imprégnée de matière odorante. Aussi, la véritable essence de violettes est-elle très chère, et les produits qu'on vend sous ce nom sont,
la plupart du temps, de trompeuses compositions à base de musc ou de racine d'iris.
lien est de même, du reste, des prétendues essences de lilas, de muguet, d'héliotrope, de réséda. Elles sont dues à des combinaisons chimiques, et il n'y entre pas un atome de la plante qui leur sert d'étiquette. Les industriels qui fabriquent les parfums àla mode montrent une admirable ingéniosité dans la dénomination des cosmétiques : — eaux, sachets ou extraits — qu'ils lancent dans la circulation. Ils excellent à inventer des noms suggestifs et pittoresques, qui séduisent la clientèle féminine et lui donnent l'illusion d'odeurs rares, obtenues par la distillation de plantes exotiques et[inédites: CJierryblossom, Chypre, Neiu mown liay, Peau d'Espagne, Opoponax,elc.
Quelques-unes de ces appellations hasardeuses prêtent à rire à ceux qui s'occupent peu ou prou de botanique et savent à quoi s'en tenir sur la réalité de ces chimériques parfums végétaux, appartenant aune flore de
fantaisie. Il y a entre autres un certain Coryîopsis dit Japon qui me rend rêveur... Je connais, à la vérité, le Coréopsis, une jolie fleur jaune et brune, de la famille des composées, mais elle est absolument sans odeur. Même observation pour le Trèfle incarnat, dont je vois Fannonce à la quatrième page des journaux. Celui-là, je le connais parfaitement. En été, il forme des champs onduleux qui ressemblent à de magnifiques tapis de velours rouge. Seulement, ses inflorescences empourprées n'exhalent qu'une senteur à peine perceptible, etje doute que les plus savantes distillations puissent arriver à en augmenter l'intensité.
Il existe pourtant dans nos prés et nos bois assez de plantes sauvages qui livrent facilement leur arôme et se prêtent à la distillation. Nos aïeules les appréciaient; elles savaient les récolter et les préparer elles-mêmes, et c'était là le fond de leur simple et salubre parfumerie domestique. Il y a, par exemple, le mélilot, une modeste légumineuse à fleurs jaunes
TIOLETTES d'hIVER 279
qui croît à foison le long des chemins et dont l'odeur aromatique et tenace se développe à mesure que la plante se fane. Les ménagères d'autrefois en parfumaient leur linge, et, de plus, avec une infusion de ses aigrettes jaunes, elles fabriquaient une eau souveraine pour les yeux. Elles composaient aussi, avec la verveine, un exquis parfum et, avec la sève de la primevère des prés, un élixir qui, disaientelles, affinait la beauté du teint et rendait aux joues leur première fraîcheur. Ce cosmétique, dans tous les cas, avait le mérite d'être moins coûteux et moins dangereux que les Eaux des fées et les Crèmes virginales du commerce.
Ces féeriques préparations, ces merveilleuses eaux de Jouvence, destinées à réparer les outrages du temps et à rendre à la peau la fraîcheur de la prime jeunesse, ont toujours été lamaîtresse préoccupation des dames et ont toujours fait la fortune des parfumeurs. Peut-on réussir à embellir la peau, à lui redonner, dans l'âge mûr, la fermeté, le ve-
louté et les tons rosés de la vingtième année? — Les savants sont tous d'accord, sur ce chapitre, pour hocher la tête et traiter cette prétention de pure chimère. « La véritable officine pour une jeune fille, disait un chimiste du commencement de ce siècle, c'est le bord d'un clair ruisseau; pour elle, il n'y a rien à ajouter à ce qui lui a été reparti par la nature avec profusion. » Pour une jeune fille, soit; le meilleur cosmétique et le plus poétique est encore un bain de rosée. Mais pour la femme mûrissante, qui voit son teint se couperoser, son cou se flétrir, et la menaçante patte d'oie s'étendre au coin des paupières, aux com.missures des lèvres, l'eau claire semble un réparateur inefficace. C'est alors que la crème de beauté et le lait virginal jouent le premier rôle aux heures de la toilette quotidienne, et que le parfumeur devient une providence.
A ce propos, un vieux botaniste, le D' Roques, qui publia jadis un intéressant Traité des 'plantes usuelles^ raconte une anecdote amusan te. L'impératrice Joséphine l'avait
invité à visiter sa collection de plantes, à la Malmaison. Tout en lui montrant les richesses de ses serres, Joséphine lui demanda s'il croyait à la vertu des cosmétiques.
— Faiblement, répondit Roques.
— Pourtant, il en est un fort renommé : c'est VEau de Ninon.
— Madame, cette Eau de Ninon n'est que de l'alcool délayé dans de l'eau de Seine et aromatisé avec de l'esprit de mélisse. Je con nais la personne qui l'a inventée. J'ai diné avec elle chez M. Michaud, de la Quotidienne; elle avait pensé qu'un pâté de truffes du Périgord, offert avec grâce à un journaliste etâ un médecin, pourrait attirer quelques éloges à son cosmétique.
Heureux âge et innocemment primitif, où on payait une réclame dans la Quotidienne avec un pâté de foie gras! — Toujours est-il que le bon D' Roques resta insensible aux attraits du foie truffé et qu'il démontra que le flacon d'Eau de Ninon,, qu'on vendait 6 francs, revenait à 6 sous au fabricant, y
compris Tétiquette et le prospectus. Néanmoins, Joséphine demeurait perplexe.
— Mais, objectait-elle, cette eau spiritueuse peut-elle nuire à la peau?
— Oui, Madame, toutes les essences la contractent, la durcissent et la rendent rugueuse.
Et là-dessus, le D"" Roques conseilla à l'impératrice un cosmétique beaucoup plus simple et d'une innocuité parfaite :
— Prenez, lui dit-il, des violettes fraîches, versez dessus du lait bouillant et lavez-vous chaque matin avec cette infusion. Cette lotion, tonique et adoucissante à la fois, donnera au teint de Votre Majesté une souplesse et une fraîcheur toutes prin tanières.
En ce moment, les violettes foisonnent encore sous les châssis et même en pleins champs; la recette est à la portée de tout le monde. Cette infusion est si affriolante et si parfumée qu'une dame, à qui je l'avais conseillée, buvait chaque matin la lotion au lieu de se l'appliquer sur les joues. Et le pl'is
VIOLETTES d'hiver 283
merveilleux fut que le cosmétique du D4ioques n'en fit pas moins son effet. Au bout d'un mois de ce régime, la dame avait, pour me servir de l'expression du poète Théocrite, « le teint frais comme la feuillée au printemps ».
Fleurissez donc, ô violettes d'arrière-saison, fleurissez pour les belles dames qui vous doivent un regain de beauté; et fleurissez aussi pour les humbles, pour les passants et les poètes, auxquels vous donnez, avec un bouquet de deux sous, l'illusion du printemps que les hautes murailles et la vie besoigneuse des grandes villes leur ôtent le loisir de savourer à leur aise, en pleine campagne I
Le poète que je viens de lire n'est pas précisément un «jeune», car il se nomme Théocrite et vécut au m* siècle avant- Jésus- Christ, tantôt à la cour des Ptolémées, tantôt en Sicile, près du roi Hiéron II. Il n'en est pas moins le plus « moderne » des écrivains grecs. Il nous semble presque un contemporain, tant par sa façon de sentir la nature que par le réalisme avec lequel il peint les passions débridées, les curiosités étranges, les mœurs plutôt légères des milieux très civilisés et très avancés où il a passé la majeure partie de sa vie. Je me l'imagine assez volontiers comme un de
ces « déracinés » des époques décadentes, dont M. Maurice Barres nous a tracé les portraits. Fils de paysans syracusains, son enfance et son adolescence se sont écoulées au milieu des pâtres, dans une de ces gorges boisées qui descendent « vers la mer de Sicile », où les pins chantent si suavement, « où les abeilles bourdonnent si gaiement autour des ruchers ». Jl a appris son art dans les cénacles déjà raffinés où s'assemblaient les poètes Philétas de Cos, Asclépiade, Aratus et Lycophron ; puis la pauvreté, « qui est la grande institutrice des laborieux efforts», et qui est surtout le lot des rimeurs, Ta poussé vers les grandes villes, autour des palais royaux, où les puissants du jour répandaient la manne de leurs bienfaits; il a chanté en beaux vers sonores la gloire des Hiéron et des Ptolémée Philadelphe. Ceux-ci paraissent d'ailleurs avoir maigrement rétribué ses louanges, il envoyait vers eux, avec d'ingénieuses et élogieuses requêtes, les Grâces immortelles, et souvent elles revenaient im-
payées. Le poète les voyait plus d'ime fois rentrer nu-pieds dans son étroit logis. « Elles Taccusaient, au retour, de les avoir dérangées en vain et, posant leur tête sur leurs genoux froids, elles s'asseyaient tristement près de la huche vide. » De temps à autre, Théocrite se distrayait de ses soucis dans la société mêlée qu'on rencontre toujours au fond des capitales, surtout dans le voisinage des palais. 11 fréquentait chez les courtisanes ou chez les bourgeoises déséquilibrées en quête de galantes aventures; il soupait avec Cynisca ou Eunica, en compagnie de soldats, de dompteurs de chevaux, de lutteurs et d'éphèbes aux mœurs équivoques. Mais, tout d'un coup, las de cette débauche frelatée, la nausée lui montait à la gorge. La nostalgie des montagnes siciliennes le reprenait, et il se rappelait « la source vive qui jaillit du rocher, la source toute verdoyante de myrtes, de lauriers et de vignes sauvages, où les merles printaniers sifflent mélodieusement et où les rossignols roux leur ré-
pondent... » Le souvenir des brunes filles de la campagne syracusaine chantait de nouveau dans sa tête et il s'écriait: «Partout le printemps, partout des prés verts, partout les mamelles des chèvres se gonflent de lait, là où passe la belle enfant; mais quand elle s'en va, les herbes se fanent et le chevrier lui-même se dessèche. » Ou bien il revoyait, comme en un mirage, ces fêtes des moissons, ces « Thalysies » où, avec de joyeux compagnons, (« assis sur de molles couches de joncs, à l'ombre des pampres, au chant des cigales, il buvait au frais un vin de quatre années, tandis que les pommiers et les poiriers abaissaient vers lui leurs branches lourdes de fruits... ))
Théocrite est un maître paysagiste. Ses vers sont imprégnés de la verte odeur des feuillées et de la salubre haleine des prés aromatiques. De tous les poètes grecs, c'est celui qui est le plus attentif aux choses de la nature et qui en parle avec le plus d'amour. Il décrit les moindres plantes avec la précision
d'un savant et donne à ses descriptions la couleur et le charme dont un artiste a seul le secret : « La source s'étendait au creux d'une prairie ; tout autour poussaient à foison les roseaux, la chélidoine bleuâlre, la verte adiante, Tache touffue et le chiendent qui rampe ; au milieu de l'eau, des nymphes menaient leur ronde... Eunica, et Malis, et Nikéia aux yeux de printemps... » En même temps qu'il excelle dans la peinture du détail, il possède l'art des larges touches magistrales, et il trouve des cris à la Chateaubriand pour associer la nature aux douleurs humaines : « Adieu, lune radieuse, tu vas dormir au sein de la mer; mais, moi, comme avant, j'emporte mes peines d'amour qui ne s'endorment jamais ! ... »
Je viens de relire cette radieuse idylle des «Thalysies». On y a la sensation des routes blanches poudroyantes et des champs de blé baignés de soleil ; on y sent aussi la savoureuse odeur des fruits mûrs et de l'automne fécond. Théocrite semble s'y être portraituré lui-
même sous le nom du chevrier Lycidas, « aux yeux rieurs et aux lèvres ironiques ». On le voit cheminer allègrement dans la campagne ensoleillée, tenant en main un noueux bâton d'olivier, tandis que, sous le tremblement de l'air qui brûle, « les lézards dorment parmi les ronces, et que les alouettes elles-mêmes se taisent». Sans souci des rayons aveuglants ni du chemin rocailleux où ses pieds font sonner les cailloux, il chante à pleine voix les aventures du pâtre Comatas, qu'on avait emprisonné vivant dans un coffre, et que les abeilles venaient nourrir de leur miel, parce que les lèvres mélodieuses du berger étaient encore odorantes du divin nectar versé par les Muses : « 0 bienheureux Comatas, tu as goûté cette volupté non pareille et, prisonnier dans le coffre, pendant une année entière, tu t'es nourri du miel d'or offert par les abeilles! Plût au ciel que je t'eusse connu de ton vivant ! Dans ton voisinage, menant paître mes chèvres sur la montagne, j'aurais entendu ta voix, tandis que,
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couché SOUS les chênes et les pins, tu modulais doucement tes chansons, ô divin Comatas ! »
Après m'être réjoui de la musique de ces beaux vers tout résonnants de chants d'oiseaux et tout embaumés de l'odeur chaude de l'été, j'ai voulu les ruminer encore en plein air et, sans souci du soleil qui dardait, je m'en suis allé flâner du côté d'Antony et de Châtenay. En cet heureux pays, aux cultures variées, la campagne a un aspect luxuriant, plantureux, épanoui, qui met le cœur et les yeux en fête. Sur les versants des coteaux, des champs de fraisiers, de cassis et de framboisiers étalent des verdures foncées qu'égaient, çà et là, les ondulations argentées des seigles et le velours cramoisi des trèfles incarnats. Des pépinières de rosiers bordent les chemins, et les roses s'y ouvrent en pleine lumière. L'herbe foisonne sur les talus, et, dans le frisson des •vertes graminées, la floraison des coquelicots sème des taches éclatantes. Au long des jardins, d'énormes pivoines balancent leurs tètes
rubicondes; parmi les vergers, les bigarreaux et les griottes rougissent dans les feuillées. Cette végétation exubérante, sous ce grand soleil souriant, me remettait en mémoire les copieuses descriptions de la fête des Thalysies. Les notes rouges répandues dans la campagne réjouissaient mes yeux. Tout en me remémorant des passages entiers de Théocrite, je me plongeais avec allégresse dans un bain de nature; je ne me lassais pas de marcher, et les heures se passaient sans que j'en eusse conscience.
Au coucher du soleil, à un détour du chemin gazonneux qui assourdissait le bruit de mes pas, je distinguai dans l'ombre des feuilles une jeune paysanne de vingt ans, une belle fille, bien campée sur ses hanches, au leint brun rosé, aux cheveux châtains ébouriffés et aux yeux luisants. Derrière cette belle fille, il y avait un cerisier dont les fruits mûrs rougissaient au crépuscule ; et, au mitan de ce cerisier, il y avait un grand garçon, à la mine rieuse, perché à chevauchons sur la maî-
APRÈS UNE LECTURE :2î)3
tresse branche et en train de faire la cueillette. M'étant dissimulé derrière une haie, j'entendis la conversation suivante :
— Oh ! que de cerises! s'écriait la fille en relevant la tête. Ça vous donne soif rien qu'à les voir !
— A votre service, Mélie ! répondait la voix mâle du jeune homme ; venez, il y a place pour deux, et vous pourrez en manger à votre contentement.
— Je n'oserais, répliqua-t-elle en baissant sournoisement les yeux... Et puis c'est bien trop haut et vous n'avez pas d'échelle !
— Montez seulement sur le talus, Mélie, vous serez au niveau de la fourche des branches et je vous aiderai à y grimper... Vous verrez comme on est au frais là-haut!
Après s'être fait un peu prier, la belle fille se hissa sur la crête du talus ; le cueilleur de bigarreaux descendit sur la plus basse ramure et, d'un bras robuste enlaçant la taille souple, aida la demoiselle à poser un pied sur la fourche du cerisier; après quoi, d'un
coup vigoureux, il l'enleva à bras-le-corps et l'installa près de lui sur la ramure pliante. Quand ils furent côte à côte, la jeune fille commença de picorer de-ci et de-là les cerises qu'elle croquait à belles dents. Le garçon la regardait, affriolé par ces yeux luisants, ces lèvres mouillées et cette ronde poitrine qui le frôlait, il profita même de ce que lés deux mains de la fillette étaient occupées ailleurs pour lui poser sur le cou deux baisers qui la firent se trémousser et rire nerveusement.
— Vous êtes gourmand, vous, s'exclamat-elle, et vous ne vous gênez pas!...
Mais il recommençait gaillardement, et leurs éclats de rire se mêlaient au notes flûtées des loriots qui fourrageaient, eux aussi, dans les cerisiers du voisinage. Je voyais les deux jeunes têtes se balancer dans les feuillées, je percevais le susurrement des baisers, et je crus qu'il était décent de ne pas épier davantage ces deux amoureux qui prenaient leurs lèvres pour des cerises. Je m'esquivai
donc discrètement, en songeant à TOaristys et en me répétant ces vers de Théocrite :
« 0 nymphe aux bruns sourcils, accolemoi de tes bras, et je mêlerai mes lèvres aux tiennes.
« Même dans un simple baiser il y a des délices de volupté! »
En dépit de mes trente-cinq ans de Paris, je suis resté provincial dans le Iréfond de mon être, et je l'avoue sans fausse honte, car ce qu'il y de meilleur en nous, c'est caque nous gardons de la saveur et de l'accent du pays natal. Un vin qui n'a pas « le goût du terroir » est un breuvage plat et négligeable. Aussi ai-je grand plaisir à fréquenter ces dîners où les gens de la même province se réunissent à des dates régulières. Ils sont nombreux dans Paris : il y a les « Gaudes » des Francs-Comtois, le « Matefaim des Savoyards, la « Soupe aux choux » des Auvergnats, le « Dîner » de l'Est et la
«Saint-Nicolas » des Meusiens. L'autre soir, j'assistais au banquet des Hauts-Marnais et j'éprouvais une sensation de rajeunissement, en saisissant à la volée des noms de bourgs et de villages autrefois familiers; en retrouvant dans la bouche des convives l'accent langrois ou chaumontais; en surprenant sur leurs lèvres certains mots expressifs du patois local, dont la musique, inentendue depuis de longues années, évoquait pour moi toute une succession de paysages, tout un essaim de souvenirs.
Les vocables imagés et suggestifs des patois de nos provinces sont comme des fleurs sauvages que la culture n'a pas encore réussi à dénaturer, et qu'on ne rencontre plus qu'en des forêts ignorées ou sur des sommets peu accessibles. Autrefois, elles s'épanouissaient dans tout le pays français et changeaient de physionomie, suivant la configuration du sol, les paysages et les climats divers. Aujourd'hui, elles se raréfient et tendent à disparaître. — A mesure qu'une de nos provinces devient
plus civilisée et qu'elle reçoit plus directement la culture parisienne, elle oublie son dialecte local et elle interdit à ses enfants de le parler. Pendant une bonne moitié du xix^ siècle, les puristes, les faux lettrés '^t les maîtres d'école ont fait une si rude guerre à nos patois qu'ils ont réussi à les détruire dans beaucoup de départements.
Inintelligents et bêtement centralisateurs, ils n'ont pas compris que ces anciens parlers de nos provinces étaient autant de langues originaler', antérieures à la langue française, et qu'elit'S ont servi à former l'idiome national, absolunitiii comme les églantines sauvages soni iii'!;>j)ynsables pour créer les luxuenses roses (ii^s horticulteurs. — On s'en est aperçu trop t:ud, et aujourd'hui quelques dévots lettrés se hâtent de recueillir ces dialectes de la vieille France, avant qu'ils se soient envolés des lèvres de nos grandmères et évaporés à jamais.
Dans ces derniers temps, certaines écoles littéraires ont mené grand bruit à propos de
«récriture artiste». Des écrivains contemporains se sont travaillé le cerveau et retourné les ongles pour rajeunir la langue et inventer des vocables plus aptes à traduire nos sensations et nos états d'âme actuels. Ils ont créé des mots nouveaux, qui ne sont, pour la plupart, que d'affreux barbarismes, et nous avons vu se répandre dans les œuvres des romanciers et des poètes «modernistes» de bizarres néologismes : « facticité, endormement, ambiance, arquenciélé, lumière soleilleuse, etc.»; toutes locutions aussi peu correctes qu'inexpressives, et, par conséquent, inutiles, les auteurs qui les ont forgées n'ayant eu, pour les employer, d'autre raison que de ne point parler comme.tout le monde. Au lieu de se mettre la cervelle à l'envers, les écrivains piqués de la tarentule du néologisme obtiendraient de plus heureux résultats en étudiant les glossaires de nos dialectes provinciaux, car ils y trouveraient un trésor de mots imagés, savoureux, de bonne souche française.
Il y a là toute une jonchée d'anliques fleurs gardant, sous la poudre des années, de vives couleurs et de rustiques parfums. Je demande la permission à mes lecteurs d'en prendre au hasard quelques-unes et de les leur faire voir et respirer.
Quel joli mot, par exemple, que celui d'aérantèle» pour désigner la toile de l'araignée ! Ne sonne-t-il pas à l'oreille avec une aérienne légèreté qui rappelle la délicatesse de la dentelle ouvragée en forme de rosace, que l'insecte suspend entre deux ou trois brindilles d'arbustes?... Et le vocable : «régrieuri», qu'on emploie dans le dialecte langrois pour « morfondu », ne vous fait-il pas immédiatement penser à quelque pauvre diable recroquevillé et grelottant sous le gel et la bise d'hiver?... En patois meusien, une plaie cicatrisée se nomme « viselle » ; ne pensezvous pas que ce nom pittoresque rend bien mieux que ^( cicatrice » l'idée d'une blessure qui s'est fermée, mais dont la marque se voit toujours?...
Tout comme la langue classique, les patois ont d'ingénieuses trouvailles pour exprimer les divers phénomènes atmosphériques. Ainsi, en Poitou, les paysans disent d'une pluie d'orage : C'est une « érabinée » ; mais, s'il s'agitde ces tièdes averses du printemps, quine durent que quelques minutes, ils les baptisent du nom charmant d' « avrillées ». Ces nuances d'expression existent également pour peindre ditîérents états d'àme. En Barrois, un sournois s'appelle un «sugnard»; on dit d'un homme morose qu'il est «hallu», et des gens qui souffrent d'un vague malaise qu'ils sont tout (( débiscaillés ». Si vous faites le dégoûté et ne vous souciez point de boire dans le verre de votre voisin, on vous reproche dêtre «nareux» ou anaireux». Je ne sais si je m'en fais accroire, mais il me semble que ces rustiques qualificatifs ont la physionomie autrement énergique que les adjectifs français équivalents. Le patois du Verdunois possède deux verbes différents pour rendre l'action de regarder : «rewater», c'est, à proprement parler,
observer d'une façon générale ; mais « répier », c'est fixer obstinément les yeux sur une personne, en se retournant au besoin pour la mieux examiner. Une fille, par exemple, dit d'un garçon indiscrètement curieux :
— Qu'est-ce qu'il a donc à me <( répier», c* tui-là?
Non seulement l'étude et la comparaison de nos vieux dialectes français sont, pour les linguisles, aussi intéressantes que peuvent Têtre, pour un botaniste, les différentes flores des forêts, des prairies et des rivages ; mais les recherches étymologiques, auxquelles on se livre à propos de ces pittoresques vocables patois donnent lieu à de curieuses découvertes. Beaucoup de ces mots ont une origine latine : ainsi «attédier» (ennuyer), «reciner» (réveillonner), «marander »(goûter), «aiguail» (rosée), «fenau» (fenaison), «métive» (moisson). Quelques-uns sont nés spontanément de l'observation et de l'imagination créatrice des paysans, comme « clarine » (clochette des vaches), « bouillée » pour cépée, « chemine-
resse» (chanson de route), «bouillir dans For» (avoir fait fortune), s' «efTourmier» (se disperser comme les fourmis hors de la fourmilière) ; d'autresenfin, en plus petit nombre, ont une origine celtique ou sont de provenance étrangère. Quelquefois même on est surpris de trouver des racines anglaises ou germaniques dans le patois d'une province qui n'a eu que très peu de rapports avec les Anglo-Saxons. Ces mots, apportés de si loin, on ne sait comment, ont je ne sais quel air mystérieux. Ils vous font l'effet de ces plantes exotiques qu'on rencontre parfois à l'état sauvage, à l'orée de nos vieilles forêts du Nord et de l'Est, et dont les semences ont été jetées là à la suite de quelque perturbation atmosphérique ou après de lointaines guerres, sur le passage des armées ennemies. Dans la Meuse, par exemple, où l'on a si peu affaire aux Anglais, il existe deux mots patois qui ont certainement des racines britanniques Nous appelons «pipi» le noyau de la cerise, et <(pip» est le mot anglais employé pour dési-
gner le pépin de certains fruits ; nous disons aussi «tumer» pour verser à boire, et les Anglais appellent «lumbler» un grand verre à boire.
Ce sont, je le répète, c€s patois de la vieille France qui fourniraient à nos écrivains le moyen le plus sûr de donnera la langue moderne une saveur nouvelle et une sève reverdissante. Malbeureusement^ nos romanciers et nos poètes les ignorent, et le jour où ils voudront les connaître, il est à craindre que de ces dialectes provinciaux que nos enfants ne parlent plus, et dont il n'existe guère de documents écrits, il ne reste plus trace. La désuétude et l'atmosphère dissolvante de notre civilisation trop avancée les aura fait disparaître.
C'est pourquoi, si j'avais voix au chapitre, je demanderais au ministre de l'Instruction publique de créer, dans chacune de nos nouvelles universités, une chaire destinée à l'histoire et à la littérature patoises de chaque province. Les Allemands, respectueux des
monuments de leur vieille langue saxonne font de ces sacrifices-là; mais nous autres, avec nos budgets grossis par des dépenses purement politiques, nous ne nous soucions plus, hélas! de nos traditions nationales: nous vivons au jour le jour et ne vidons notre bourse que pour d'inutiles et encombrantes exhibitions universelles.
Voilà le mois de mai au terme de sa course et c'est à peine si j'ai joui du printemps. Là-}3as, au-delà des collines qui entourent Paris, les bois déplient leurs feuilles nouvelles, les blés verdissent, les seigles ondulent dans les plaines, le rossignol chante, les muguets ouvrent, au fond des combes, leurs grappes de clochettes blanches, et je n'ai pas pu m'échapper pendant une demijournée pour assister à cette fêle du renouveau qui m'enchantait jadis. — Quand j'étais encore un campagnard, je ne manquais jamais, à cette époque, de me plonger dans un grand bain de nature. Je partais dès l'aube
pour les bois, je me grisais jusqu'au soir de l'odeur des merisiers; je me roulais dans l'herbe toute semée des fleurettes bleues des véroniques; j'épiais, avec volupté, le chantde chaque oiseau : le trémolo de la huppe, les sifflets du merle, la double note mystérieuse et mélancolique du coucou. — Celte année, rien. Je passe mes après-midi sur la scène d'un théâtre; je ne vois, en fait de verdure, que celle des décors; en fait de ciel, que celui de la toile de fond. Quand je sors à cinq heures de cette cave ténébreuse, à peine clairée par les quatre becs de gaz de éla herse, et que j'aperçois le soleil en arrivant dans la rue, j'en suis tout ébloui et ébaubi ; j'éprouve la sensation d'un oiseau de nuit qu'on lâche tout à coup dans la pleine lumière du grand jour. — Hier, ne pouvant aller à la campagne et me sentant pris de la nostalgie des champs, je m'en suis dédommagé en allant voir des tableaux de Millet.
Millet, voilà un enchanteur! Au bout de quelques minutes de contemplation, le charme avait opéré et je me croyais transporté en pleine nature. Je revoyais les grandes plaines moissonnées où s'élèvent çà et là des silhouettes de meules, au-dessus desquelles tourbillonnent des vols d'oiseaux pillards ; j'assistais à la tombée du crépuscule sur les champs, quand la première étoile se lève dans le ciel encore clair, et quand les silhouettes des bêtes et des gens se découpent sur l'horizon en lignes simplifiées et agrandies ; — j'étais plein de cette sérénité recueillie qui vous saisit à celte heure d'entre chien et loup, quand le piocheur de terre, plié en deux, se relève, passe lentement les manches de sa veste, rassemble ses outils et retourne d'un pas lourd vers le village dont le clocher pointe là-bas ; — j'entendais ces lointaines sonneries de l'Angélus, que les petits pâtres
écoulent immobiles dans les chaumes déjà obscurs, tandis qu'au versant des pâtis le vieux berger, enveloppé de sa limousine, pousse devant lui son troupeau ; — et j'avais comme une vision d'un lever de lune à l'horizon, envoyant ses rayons bleuâtres sur le parc à moutons endormi. — On dit que Millet lisait Théocrite et l'aimait. Cela ne m'étonne pas. Il a, par certains côtés, de grandes analogies avec le poète sicilien. Il est sobre comme lui, comme lui il sait tirer de la réalité campagnarde une poésie simple et pénétrante, et comme lui, il est imprégné de nature. De même que, dans certains endroits de la montagne, le sol est tellement arrosé par les sources souterraines que l'eau filtre à travers les racines des plantes et pend en gouttes limpides à l'extrémité de chaque brin d'herbe, de même, dans chacun des tableaux de Millet, le sentiment de la nature circule à travers l'exécution et se révèle dans la moindre touche.
CommeThéocrite aussi, Millel a su cxjnimcr admirablement le caractère du paysan, tout préoccupé de son dur travail et de la conservation de sa \ie besogneuse. 11 a rendu avec une sincérité poussée jusqu'à la rudesse les figures des moissonneurs et des pâtres. Ce n'est pas tant par le détail de la physionomie qu il a su nous peindre l'ouvrier attaché à la glèbe, que par la sobriété des silhouettes simplifiées, par la justesse et le naturel des mouvements et des attitudes, par la vérité du milieu. Dans les grands espaces des champs, les détails des figures disparaissent; on ne voit que des silhouettes mouvementées. Ce fils de paysan nous a donné pour la première fois en peinture le portrait en pied du paysan gagnant sa vie à la sueur de son visage. Ce ne sont plus des pâtres et des moissonneurs de romance qu'il nous fait voir, mais des hommes qui peinent, qui suent d'ahan, de l'aube au
soir, et que le travail de la terre courbe en deux avant l'âge.
Et elle est rude, elle est longue, la fatigue du laboureur! /
Il y a une vieille chanson populaire bretonne qui donne la note juste de cette vie peincuse et étroite .
« 0 laboureurs, vous menez une vie dure dans le monde! Vous êtes pauvres et vous enrichissez les autres; on vous méprise et vous honorez; on vous persécute et vous vous soumettez. Vous avez froid et vous avez faim. 0 laboureurs, vous souffrez bien dans la vie! »
Quand vient le moment des labours, quelque temps qu'il fasse, le paysan se lève avant l'aube. Il chausse ses souliers encore humides de la boue de la veille, il attelle ses chevaux mieux avoines que lui, et dans la lumière douteuse d'un gris matin d'octobre
OU de mars, par la pluie, par le grésil, par le vent, il s'en va aux champs. Il ne rentre qu'à la nuit tombante, courbé, fourbu, hodé comme on dit chez nous; — si vanné de fatigue qu'il ne se sent plus d'appétit, et qu'entre la lassitude de la veille et celle du lendemain, c'est à peine si la nuit est assez longue pour détendre ses membres courbatus. — Et ce sera ainsi tout le long de l'année. Chaque saison survenante amènera un labeur éreintant, jusqu'au jour où, perclus et vieux, le paysan s'étendra dans son lit, tandis que ses enfants, le regardant comme une bouche désormais inutile, songeront inconsciemment que ce serait grand soûlas pour tout le monde si le vieux passait de vie à trépas... — Elle est tristement vraie, cette autre chanson paysanne sur les gens qui labourent la terre ;
Le pauvre laboureur, li a bien du malheur.
Le jour de sa naissance, L'est déjà malheureux.
Le pauvre laboureur A de petits enfants; Les met à la charrue A l'âge de quinze ans;
Leur achète des guêtres, C'est l'état du naétier, Pour empêcher la terre D'entrer dans leurs souliers....
Et rimpitoyable chanson parcourt ainsi chaque étape de l'existence du laboureur, sans laisser apercevoir dans celte coaditiou humaine le moindre petit coin de bleu. La vieille chanson bretonne que j'ai citée phis haut est moins désespérante, car, après avoir plaint la destinée du laboureur, elle ajoute :
« 0 laboureurs, quand vous arriverez dans le ciel, les saints vous reconnaîtront pour frères à a'os blessures! Les saints vous diront : Frère, il ne fait pas bon vivre; frère, la vie est triste et l'on est heureux d'être mort... Et ils vous recevront dans la gloire et dans la joie... »
Mais la chanson bretonne date d'un siècle croyant, tandis que le paysan moderne ne
croit guère et ne prie plus, estimant sans doute que sa voix est trop faible et que Dieu est trop loin. — Il ne lève plus sa tête au ciel que pour regarder si les nuages sont menaçants, et s'il ne sera pas trempé le lendemain jusqu'aux os, en poussant sa charrue.