DE L ALBUM D UN JOURNALISTE DANOIS
Ceque j'étais, ce que je suis. — Mon caractère, -- Mort de mon père. — Les accidents qui m'arrivent. — Le latin et le bâton. — Mort de naa mère. — Kalundborg. — Hanne Angel. — Mes projets. — Je suis journaliste ! — Révolution à Kalundborg. — Ma première victoire. — Une pompe à incendie qui met le feu dans Kalundborg. — Seconde victoire. — La promenade des assassins. — Le directeur de la police.
— L'hôpital. — Troisième victoire. — Le banquet. — Je quitte Kalundborg.— Slagelsée. — Mes créanciers. — Je pars pour Copenhague.
— Elisabeth, ma première tragédie. — Maladie de ma femme. — Mon premier numéro. — Le journaliste Frieberg. — La prédiction. — Le tour et le tourneur. — Mon journal paraît. — Le FreUchuts. — Le Flyve-Posten. — La fête des trois mille. — La disette. — La distribution de pain. — Audience du roi. — Mes ennemis se multiplient. — L'ordonnance royale concernant les dimanches et fêtes. — Le chambellan Zartmann. — L'audience. — Tentative d'amélioration du sort des pauvres, au sujet des loyers trop chers. — Mes ennemis la font échouer. -- Les ennemis de mon journal. — Comment je Iss renverse.
— Si je suis heureux ?
Lorsque je jette un regard dans le passée que je songe qu'il y a douze ans à peine, j'étais ouvrier, et si pauvre que ma famille et moi manquions du nécessaire, et que maintenant je suis à Paris, la plus belle ville du monde, dans une position de fortune qui me permet d'y séjourner loug-
temps, heureux et content au milieu des miens; lorsque je songe encore qu'en quittant Copenhague, il y a dix-huit mois à peu prés, j'ai vendu 300,000 francs un journal et une iniprimerie ; que je possède quelques biens, deux maisons, elc, e(e..., et qu'autrefois j'étais si pauvre et si souffrant; je me demande. Est-ce un rêve ou bien une réalité? Je ne m'élonne plus alors que quelques personnes nie disent : Avez -NOUS donc fait un héritage? avez -vous gagné à la loterie? ou bien : Vous nous êtes dépêché! Et la façon dont celle dernière phrase est exprimée m'indique assez que ces personnes supposent que j'ai acquis peu honorablement ma fortune; supposition assez vraisemblable lorsqu'on ne me connaît pas^ car c'est en peu de temps, avec rien, et chargé d'une nombreuse famille, que j'ai gagné ce bien-être, qu'on m'envie tant. A cela je répondrai loyalement et sans détours :
Oui, j'ai fait un héritage! Sur son lit de mort, ma mère ma légué ses vei tus : la bouté, l'honnêleté, la piété, et le courage dans le malheur. Tel est rhéritage de ma mère ! Je n'en ai pas eu d'autre. Oui , j'ai gagné à la loterie, mais à la loterie du monde! J'y ai gagné la confiance de mes concitoyens , le concours des gens honnêtes, de nombreux lecteurs et une popularité qui n'est pas commune dans mou pays. N'est-ce pas là vraiment le gros lot de la loterie humaine? Quant à ma fortune, les détails qui \ont suivre vous apprendront si je lai honorablement acquise.
Je veux raconter ici des choses qui sont connues d'un grand nonibre dhonnnes, et les raconter de telle façoii qu'à uja dernière heure je puisse dire encore : C'est la Nérité! La base de ma co:uiuile a toujours été qu'on gagne plus à faire de bonnes actions que de mauvaises; avec les dernières ou peut
gaguer quelque chose pour celle vie, mais je suis sur qu'avec de la bonne foi on gagne en même temps sa vie ici et là haut , et on est vraiment bien slupide de ne pas préférer le meilleur au pire.
On me pardonnera sans doute de jeter un coup d'œil sur certaines petites particularitcs de ma jeunesse: je crois nécessaire de les reproduire ici, pour excuser les fautes et les maladresses que j'ai faites; car, avec mon éducation négligée et les hésitalions de mon caractère, ou ne pouvait guère demander grand'chose de moi.
A l'âge de six ans je perdis mon père , qui était un pauvre marchand : ce fut ma première peine morale. Quant aux peines physiques , je ne les comptais plus, car j'eus beaucoup de maladies dangereuses et d'accidents où je faillis perdre la vie. A l'âge de trois ans, je me brûlai le cou et les mains en jouant avec le feu ; à six ans, peu de temps après la mort de mon père, je roulai sous une voiture dont les roues me passèrent deux fois sur le corps; on me releva dans un état désespéré, et ce ne fut que neuf mois après que je pus sortir de l'hôpital du Roi -Frédéric où l'on m'avait transporté. On croyait que cet accident laisserait chez moi «des traces
pour toute la vie, il n'en fut heureusement rien; je n'eu ressentis les effets que pendant le temps des études, où, malgré les repos et les loisirs que l'on me forçait de prendre pour ma santé, je travaillai avec persévérance et courage, de façon à mériter les suffrages de mes maîtres. A cette époque, je reçus des leçons de latin d'un barbier qui était aussi chirurgien. Il mourut quelque temps après. Son gendre interrompit mes nouvelles études et, le bâton à la main, me faisait laver sa voiture. Je ne pus, comme vous devez le penser, rester longtemps dans une maison où je recevais plus de coups de bâton que de leçons ^e latin; je vins donc chez un de mes parents qui était tourneur, et qui m'apprit non-seulement la manière de travailler le bois, mais encore la manière de me conduire dans la vie. Au bout de quelque temps, je devins compagnon : j'avais alors dix-huit ans. Ce fut à celte époque que ma mère mourut.
Je mo souviendrai toujours de ce dernier moment ; elle dit au prêtre qui l'assistait qu'elle mettait toute son espérance dans la vie future, et le pria de continuer ses bons conseils à ses enfants, pour les guider dans le chemin de la vertu. C'est avec un véritable enthousiasme qu'elle prononça ces derniers mots; puis elle nous donna à tous, l'un après l'autre , sa bénédiction. A moi , elle me donna une bague, que je possède toujours, en nous priant, mon frère aîné et moi, d'être les gardiens et les protecteurs de notre jeune sœur. Nous le lui jurâmes , et notre pauvre sœur, qui est allée la rejoindre aux cieux, peut lui dire que nous avons bien tenu notre promesse.
Bonne mère! on aurait dû graver sur la pierre de ta tombe cette pensée de notre cœur : « Elle a semé la crainte de Dieu et la vertu dans le cœur de ses enfaus; que sa nié-
FEUILLES DÉTACHÉES. il
moire soit bénie ! » Je ne pus la récompenser de ses soins pour moi que par des larmes !
Bientôt après, je voulus faire un voyage. Mon intention était d'abord de passer à Hambourg et ensuite à Paris : Paris ayant toujours été pour moi une espèce d'aimant; mais je dus bientôt y renoncer, il fallut m'arrcter à Raluudborg, petite ville située sur la mer Baltique, à dix-huit lieues de Copenhague.
Au bout d'un an je fis connaissance avec une jeune fille , âgée de dix-sept ans, qui s'appelait Hanne Angel; elle était de trois ans plus jeune que moi. Mon frère me taquinait toujours à son sujet : Quand en finiras-lu avec Hanne? me disait-il. — Oh! répondais -je , ce n'est qu'un caprice qui n'a rien de sérieux. — Hein? répliquait- il en colère, méchant I comment peux-tu songer à faire de la peine à un être si bon et si estimable? Mais prends-y garde, si tu ne te maries pas avec elle , je l'épouserai , moi. — Oh! sois tranquille, disais -je en raillant, nous nous marierons un de ces quatre malins! Alors mon frère ouvrait ses bras et me disait : Dieu vous bénisse!
Un an après, Hanne Angel était ma femme; j'avais alors vingt-un ans. Malgré ma profession de tourneur, j'avais toujours caressé dans mon idée le plan d'établir à Ralundborg un journal hebdomadaire qui, suivant mes prévisions, devait faire ma fortune ; et cette idée de passer subitement de tourneur à rédacteur de journal occupait sans cesse mon esprit et ne me laissait pas dormir de la nuit.
Mon plan, mes projets étaient déjà depuis longtemps jetés sur le papier, et parfois je désespérais de pouvoir jamais les exécuter, quand un beau matin, prenant mon courage à deux mains , je me présentai chez un des hommes les plus
importants de celle petite ville, lequel était fils d'un aivhevét|ue pioleslant, et exerçant avec le plus graud succès la médecine à Kalundborg.
A peine lui eus-je louché deux mois de mon projet, qu'il éclata de rire et me dit : — Et vous voulez sérieusement mettre votre projet à exécution?
Le rouge me monta au visage ; néanmoins je lui répondis en lui remettant mon plan : Riez, riez, monsieur le docteur; mais pourtant veuillez prendre connaissance de la façon dont je compte entreprendre mon affaire.
Après avoir parcouru le papier que je lui avais remis , le docteur sourit et me dit ; — Le plan est lK)n, mon ami, et je souhaite sincèrement qu'il réussisse.
Là-dessus il me donna sa souscription.
Toute la ville suivit bientôt sou exemple et j'eus ainsi promplemcnt un noyau d'abonnés. Tel fut mon début dans la liltcralure! Mais les roses ont toujours des épines, et il est quelquefois dangereux de dire la vérité. Voici pourquoi :
Je remarquai que dans la petite ville de Kalundborg le service de la voirie était fort mal organisé. Sans cesse les rues élaieiit encombrées de pierres et d'autres obstacles qui nuisaient à la circulation. J'osai denjandcr dans mon journal une ordonnance qui empêchât, dans rinlérct public, de jeter dans les rues tout ce qui pourrait nuire au libre passag-^ des piétons cl des voilures. Jugez du bruil qu'une semblable observation fit dans Kalundborg! Quoiî dit-on, ce jeune homme ne seconteiite pas de fonder un journal à nos frais! il ose encore corriger toute la ville? Quelle audace! Les murmures allèrent croi?sanl , cl en une journée Kalundborg , si paisible d'ordinaire, se trouva diNisé en deui camps : les simples marchands, d'un côté, et ce qu'on pourrait appeler
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les bourgeois, de l'autre. Ces derniers, qui, pour être employés, commis, petits rentiers, se croyaient plus que les ouvriers, étaient outrés de ma hardiesse; les autres, plus nombreux, tous marchands et ouvriers comme moi, me soutenaient. Enfin mon parti l'emporta la victoire; mais cette victoire me coula cher. Après deux autres luîtes de ce genre, que je vais raconter, il fallut me résoudre à quitter celte petite ville, dans laquelle j'avais mis le trouble par amour de la justice et de la vérité. Jamais mes ennemis ne me pardonnèrent de les avoir battus. Voici la seconde lutte que j'eus avec eux.
Le président du Conseil municipal de Kalundborg, capitaine de la garde nationale, chef des pompiers, etc., etc., avait fait faire dans une ville voisine une pompe à incendie et deux tuyaux de cuir. Les ouvriers de Kalundborg, qui auraient exécuté celle commande à meilleur marché , réclamèrent, et d'un Ion très-modéré je me fis l'inlerprèle de leur réclamation dans mon journal. Le parli opposé se mit sur la défensive, et la guerre allait éclater de nouveau, quand le président du Conseil municipal , d'ailleurs un excellent homme, eut Tidée, pour ramener la paix, d'essayer toutes les pompes à incendie sur la grande place de la ville, afin
qu'on vît bien clairement que les objets fabriqués au dehors étaient meilleurs que ceux fabriqués par les ouvriers de Kalundborg, — Je n'ai pas besoin de dire que tout le monde s'était rassemblé au jour dit sur la place, pour voir qui serait vainqueur, des gros bourgeois ou des ouvriers.
Je m'étais placé dans un coin, de façon à tout voir sans être vu ; mais les regards malins du parti opposé, aussi bien que les regards amis de mon parti, avaient déjà su me trouver. Enfin, les pompes arrivent : on fait d'abord l'essai des anciennes, qui avaient été fabriquées dans la ville; elles fonctionnaient très-bien, sauf quelques petites fentes qui se trouvaient dans les tuyaux; et nos ennemis, sûrs d'eux-mêmes, prenaient déjà un air triomphant, tandis que notre parti disait : Attendez, attendez; les autres ne valent pas mieux. Le tour des nouvelles pompes arriva.
J'ignore si les pompiers firent quelque maladresse, ou s'il y eut quelque supercherie, mais le fait est qu'à peine eut-on commencé à les faire fonctionner, les tuyaux se fendirent dans presque toute leur longueur et rendirent ainsi le serNice des pompes impraticable. Un immense éclat de rire, parti de tous les points de la place, accueillit cet échec, d'autant mieux que le président et tous ceux qui étaient à l'entour des pompes furent subitement submergés. Il fallut bien reconnaître alors qu'on avait eu tort eu agissant ainsi.
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La lioisièmc luHe était plus sérieuse. — Il y avait trois assassins dans la prison de la ville ; le directeur de la police prit sur lui de leur permeltre de quitter, pendant le jour, leur prison pour faire une quête dans la ville, et inquiéter de cette façon les habitants. L'un de ces malheureux était même condamné à mort et devait subir sa peine au premier instant. J'allai demander au directeur de la police si réellement il avait reçu un ordre pour agir ainsi et jeter l'effroi dans toute une ville. Malgré sa réponse affirmative, on interrogea le ministre de la justice, et, comme je le présumais, il se trouva que le directeur de la police n'était pas dans son droit. On crut d'abord qu'il avait reçu une simple admonition ou été condamné à une amende, mais plus tard on apprit que les choses eurent un plus sérieux résultat.
Huit ou quinze jours après, le tambour résonne dans la ville. Le Conseil municipal convoquait à l'Hôtel-de-Ville tous les bourgeois de Kalundborg, à l'effet de leur donner connaissance du plan d'un hôpital que'la municipalité avait l'intention de faire construire à l'aide d'un impôt supplémentaire. Tout le monde se rendit en foule au lieu de la convocation. On écouta attentivement la proposition delà municipalité, mais lorsqu'on entendit le passage dans lequel il était dit que les ouvriers paieraient une double part pour eux cl leurs domestiques, tandis que les riches marchands et la haute bourgeoisie n'auraient à donner qu'une légère indemnité, un murmure de mécontentement se répandit dans toute la salle. Le Cou-
i6 CONTES DE LA MER BALTIQUE,
seil municipal et le directeur de la police, qui était préseut, demandèrent alors que ceux qui avaient quelques objections à faire à ce projet prissent la parole. Les petits bourfjeois et les ouvriers insistèrent pour que je donnasse mon avis ; je n'osai leur refuser, et je dis alors qu'il n'était pas juste que la haute bourgeoisie fût favorisée aux dépens des petits bourgeois et des ouvriers; que nous voulions très-bien avoir un bôpilal, mais de façon à ce que le bourgeois et l'ouvrier subissent le même impôt et y reçussent le même traitement. A peine eus-je fini de parler qu'une grande acclamation accueillit mes paroles, et toute la salle, excepté les conseillers municipaux, n'eut qu'une voix pour approuver ce que je venais de dire. Alors le directeur de police et le président du Conseil se levèrent et déclarèrent qu'ils ne voulaient en aucune façon faire de changement dans le plan ; qu'en conséquence ceux qui voulaient souscrire demeurassent à leur place, et que ceux qui ne le voulaient pas se retirassent dans le fond de la salle.
En un instant, la balustrade qui séparait l'assemblée du Conseil demeura déserte, tout le monde s'était retiré dans le fond de la salle. Le président voulut alors ramener un peu l'asseniblée, il souscrivit lui-même le premier et voulut faire souscrire tous les membres du Conseil nmnicipal, mais il n'y put jamais parvenir. Honteux de cet échec, il ne put modérer sa colère, et, se contenant à peine, il déclara qu'il donnait sa démission et qu'il aurait quitté la ville avant une quinzaine de jours. Le directeur de la police, auquel on venait de remettre un message, se leva alors, pâle et trouble, cl, dit d'une voix pleine de larmes, qu'il venait de recevoir son retrait d'emploi, accompagné d'une pension, le tout motivé par son âge avancé.
Un morne silence accueillit celte communication, et bien qu'on sût que j'avais fciit mon devoir, chacun inlérieurement m'accusait du départ de ces deux fanclionnaires. Alors, profilant de l'inslant où tous les yeux étaient fixés sur moi, je pris la parole en ces termes : — Bien que nous ayons des différences d'opinions dans certaines questions, j'espère, Messieurs, que les deux magistrats qui vont quitter cette ville laisseront un bon souvenir dans le cœur de tous leurs administrés; nous les avons toujours aimés, nous avons toujours su apprécier leur mérite : sachons donc, Messieurs, avant qu'ils ne nous quittent, leur montrer que nous les regrettons. Que les gros bourgeois comme les petits commerçants, que les patrons comme les ouvriers, que les riches comme les pauvres s'unissent et qu'une fête vienne, ce soir même, montrer à M. le président du Conseil et à M. le directeur de la police combien nous sommes animés des meilleurs sentiments. Vivat à M. le président! vivat à M. le directeur de la police! » Ma proposition fut adoptée avec enthousiasme. Un banquet brillant eut lieu le soir même; j'y chantai une chanson de circonstance, qui eut beaucoup de succès. Ou but à la paix, à la réconciliation, et l'effet suivait de près le tosle, car mes deux adversaires m'embrassaient. Enfin la fête se termina. Musique en tête, on reconduisit chez eux les deux magistrats, et la petite bourgeoisie me reconduisit à ma maison.
Peu de temps après, ces deux personnages quittèrent la ville et je dus faire aussi comme eux, car il était pénible pour moi de rester dans un endroit où l'on me reprochait d'avoir chassé des gens (jui y étaient depuis au moins vingt ans. En conséquence, je fis mon paquet et partis en laissant à mon imprimeur la propriété du journal de Kalundborg et
ses deux cent quarante abonnés, en échansje d'une quittance
de deux cent cinquante écus, que je lui devais.
Je m'établis à Slagelsée , petite ville un peu plus grande que Kalundborg et située à dix lieues de cette dernière. Là, je repris mon état de tourneur et fus forcé de recommencer l épreuve de maître. Celle épreuve était un jeu d'échecs qui devait être travaillé avec un soin infini et une finesse exlréaie. Ce travail me dura trois mois. Mais pendant ce temps je ne pouvais venir en aide à ma famille. Certes, il n était pas facile de nourrir six personnes^ dans une ville étrangère où je n'avais pas d'amis ni de parents et où mon travail ne mo rapportait encore rien. Au bout de quelque temps, j'eus bientôt une dette de vingt écus. A cette époque, mon jeu d'échecs fut terminé, et, mon épreuve ayant été jugée suffisante, je fus reçu avec acclamation.
C'était une bien grande consolation morale ; mais mon impatient créancier, sans égards pour ma situation, me fit appeler devant une commission de paix, pour que je lui rendisse de suite son argent; j'eus beau lui promettre de le payer six semaines après, il ne voulut rien entendre. Le même jour, comme pour compliquer ma situation embarrassée, mon propriétaire exigea que je lui payasse immédiatement mon terme d'avance et resta sourd à mes prières, ne voulant pas croire probablement à l'impossibilité matérielle où j'étais de
le payer, croyant que c'était du mauvais vouloir. La comniission de paix remit mon affaire à huitaine. Huit jours après, je déclarai devant la commission que si on ne voulait pas attendre, je me trouverais dans Tobligation de vendre mon mobilier, afin de désintéresser mon exigeant créancier et mon propriétaire. Ce fut bien vainement que je fis cette observation, car on me refusa les six semaines de répit que je demandais; mon mobilier fut vendu, et je restai avec ma femme et trois enfants, n'ayant plus rien absolument qu'un seul tour et mes outils de tourneur. Dans cette situation, je songeai à quitter Slagelsée, et, bien que mon propriétaire , ému de ma triste situation, me promît d'attendre et me priât de garder mon mobilier, ce petit scandale était déjà trop connu dans la ville pour qu'il me fût permis d'y rester. Le lendemain donc nous partîmes pour Copenhague (I), dans une petite charrette, ayant pour nous soutenir fort peu d'argent et beaucoup d'espoir. — J'avais alors vingt-huit ans.
Pendant mon séjour à Kalundborg et à Slagelsée, j'avais fait une petite tragédie intitulée : Elisabeth. Je la montrai
(1) Copenhague, capitale du Danemark, a 150,000 habitants. Le roi y a fixé sa résidence au château de Cbristiansborg. Celte ville, qui contient un dépôt maritime et militaire, est plus jolie que Bruxelles, mais aussi plus animée, grâce au commercô immense qu elle fait.
à un recleur de l'acacléinie royale , Ingemann , auteur célèbre. 11 me donna beaucoup d'encouragements très-flatteurs; il n'osait pas précisément me conseiller de quitter mon état de tourneur, mais les compliments qu'il me fit et les conseils qu'il me donna me diront assez quil croyait que la littérature était mieux mon affaire que les jeux d'échecs et les bâtons de chaises. Aussi, en quittant Slagelsée, ma résolution était-elle bien prise, et, n'ayant pas été heureux jusqu'alors, j'espérais trouver le bonheur dans la nouvelle carrière que j'allais embrasser.
Mon premier pas dans ma nouvelle carrière fut une nouvelle épreuve : ma femme devint gravement malade. Jour et nuit je veillais à son chevet et je ne renaissais à l'espoir que lorsqu'elle donnait le moindre signe de vie. C'est pendant cette époque pénible et douloureuse (1) que je jetai sur le papier mon plan du journal de Copenhague. Je n'avais pas un sou pour le fonder, et mon unique ressource était de vendre mon tour: c'était brûler mes vaisseaux. Mais ma résolution était prise, j'étais résolu de réussir ou de succom ber. J'écrivis donc quelques numéros , dans lesquels se
(i) Septembre 1842:
trouvaient de petites nouvelles (1), et, la mort dans l'âme, je fis des bons mots, des anecdotes, des satires, des critiques, etc., etc., qui devaient spécialement composer le premier numéro.
Cependant, dans un moment d'iiésilation , j'essayai de sauver mon lour ; voici comment (2) : j'allai voir un imprimeur qui était aussi journaliste et qui, par sa popularité, était devenu conseiller d'Elat et caissier de l'université de Copenhague j il avait nom Frieberg.
Je le priai de vouloir bien m'imprimer à crédit mon premier numéro. Il prit mon manuscrit et promit de me donner réponse le lendemain. Lorsque la nuit , qui me parut un siècle, se fut écoulée, je retournai chez lui le cœur palpitant, espérant entendre de sa bouche le mot heureux qui devait me sauver ; mais j'avais à peine franchi sa porte, qu'entrant dans une colère inexplicable, Friebeuj me jette mon manuscrit à la figure. Il me dit ensuite que j'étais fou d'oser songer à être jamais littérateur ou journaliste, que je ne réussirais jamais, et que ni lui ni d'autres ne voudraient imprimer mes stupidités.
J'ignore si c'est sa cruauté, ou mon état désespéré, ou une inspiration étrange qui dicta mes paroles, mais avec beaucoup de calme et de dignité je lui dis : — Je sais bien , Monsieur, que maintenant je ne suis rien, et qu'aux yeux de tout Copenhague, et surtout aux vôtres, vous êtes un grand journaliste; mais croyez-moi. Monsieur, je vous assure qu'un jour vous serez plus petit que je ne le suis dans ce moment,
(i) Une Nuit sur la mer et le Pont de Marbre. (2) Je ne raconte celle histoire que pour montrer comme quoi l'étrange prédiction que je lis s'accomplit exactement.
et que j'aurai comme journaliste plus de lecteurs que vous n'en a\ez jamais eu. Il fut stupéfait de cette espèce de prc~ diction et me répondit: — Peut-être! Je continuai : — Maintenant, Monsieur, veuillez me rendre mon manuscrit; c'est dans vos mains que je l'ai remis, c*cstdans mes mains el non à mes pieds que je veux le recevoir.
Son trouble était si grand qu'il ne savait ce qu'il faisait, et je vis alors, moi, pauvre ouvrier, littérateur inconnu et méconnu, monsieur Fricberg, imprimeur, journaliste, conseiller d'Etat et caissier de l'université de Copenhague, se baisser devant moi, ramasser à mes pieds le manuscrit qu'il y avait jeté et me le remettre en tremblant (I).
Je sortis de chez lui et résolus immédiatement de me défaire de mon tour. Or, pour vendre ce tour, dont la valeur avec les outils était au moins de trente écus, il m'arriva de singulières déceptions, que je vais vous raconter.
(1) Trois ans après, je compris le motif de sa conslernalion, car il s'enfuit de Copenhague avec la caisse de l'Universitô et des sommes immenses. Il est probable que , le jour où je le vis , il commettait déjà des malversations , et que mes paroles, dites avec sang-froid , l'avaient frappé comme un avertissement de sa conscience. Il fut condamné à l'exil, où il mourut pauvre et déshonoré, malgré les nombreuses démarches que fit sa famille, qui était puissante, pour étouffer celte affaire. Lorsque mon journal fut en pleine prospérité et que mes abonnés furent sept fois plus nombreux que les siens autrefois, je sais qu'il en eut con naissance et qu'il s'écria : « Ah 1 le petit ouvrier avait raison \ »
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Un tourneur de Copenhague m'en offrit seize écus. Cette somme me parut si minime que je refusai ; mais le lendemain, ayant rétléchi, je retournai chez lui et lui dis : — Vous m'avez offert seize écus de mon tour, j'accepte votre offre: prenez mon tour et donnez-moi les seize écus. — Non, non ! dit-il, aujourd'hui c'est treize écus seulement que je veux donner.
Je sortis irrité de chez lui et rentrai chez moi. Ma femme me reprocha vivement de n'avoir pas terminé le marché, car elle croyait, comme moi d'ailleurs, que tant que ce tour serait en noire possession le malheur nous poursuivrait. — Cest en effet à partir du jour où nous l'avons remis que nous n'avons cessé d'être malheureux.
Je revins donc encore chez le tourneur.
— Ah ! c'est différent, dit-il en me voyant, pour aujourd'hui ce sera dix écus.
Ce prix était si minime que je ne pus me résoudre à le lui laisser encore.
A mon retour, nouveaux reproches de ma femme, et comme ils se terminèrent par des larmes, je lui promis de laisser le tour pour ce qu'il m'en offrirait; et ce qui pouvait me consoler du bas prix auquel j'allais le vendre, c'était l'assurance dans laquelle j'étais qu'en le vendant je me débarrasserais de ma mauvaise étoile. Le lendemain, pour remplir ma promesse, je lui laissai le tour pour le modeste prix de sept écus {\), et je priai Dieu de m'aider à faire multiplier cette petite comme.
(1) 21 francs.
su CONTES DE LA MER BALTIQUE.
Dieu m'exauça, en \éiilé; cnr a\ec ces sept écus j'ai fondé un journal qui, sans coniredit. a été le plus répandu de tous les journaux du Nord.
La grande dilïîculté était tout simplement de faire imprimer et de payer d'avance le premier numéro, et tout cela avec mon petit capital. Mon journal était un petit quart de feuille, plié en deux et imprimé de tous les côtés, qui revenait à chacun de mes abonnés à six liards le numéro : il en paiaissait un par seuiaine. La durée des abonnements était seulement de six semaines. Je distribuai le premier numéro gratis à une foule de inonde, et d.uis peu de temps, quatre semaines, je crois, je complais déjà neuf cents abonnés. Quelle joie' quelle richesse ! Encouragé par un si grand succès, j'osai, après le treizième numéro, doubler le pi ix et la grandeur du journal; mais, nouvel obstacle! De neuf cents abonnés, cinq cents au inoins déclarent qu'ils ne continueront pas l'abonnement si je double le prix. Je chancelai un instant; mais mon courage m'emporta en avant.
Ma reforme eut lieu : je priai seulement mes abonnés de vouloir bieu lire le premier numéro de ce uou\eau journal,
ue je leur euNoyai gratis , a>ec promesse de leur insérer
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leurs annonces pour rien (I). J'avais intitulé ma nouvelle publication : Le Freilchutz. Mes abonnés étaient entêtés et continuèrent leur opposition; mais, au troisième numéro, ils finirent par se rallier tous avec deux ou trois cents en plus. Pendant deux ans, cela m.archa de cette façon; mais je m'apercevais bien que le temps des journaux hebdomadaires était fini en Danemark^ et qu'il devenait nécessaire d'avoir un journal quotidien pour se faire une position sérieuse dans la presse. A cet effet, je recueillis le plus de forces et le plus d'argent qu il me fut possible, et j'annonçai à mes abonnés que, pour insérer leurs annonces, j'allais d'abord doubler le prix du journal ; que, pour leur donner des nouvelles jour par jour, j'allais le rendre quotidien ; enfin, que, pour les remercier de m'avoir aidé dans mou entreprise, j'allais commencer la publication d'un roman- feuilleton, traduit du français, et intitulé le Juif errant, d'Eugène Sue. Le succès dépassa mes espérances. Les bureaux de mon journal étaient alors situés Klosler Slrœde (rue du Cloître), au troisième élage d'une petite maison. L'escalier était tiè^-élroit; aussi, pendant une quinzaine de jours qu'aXfluèrent les abonnements, fut-il constamment en état de siège. En très-peu de temps, le Flyve Poslen (la Poste volante), c'était le nouveau titre du journal, comptait plus de trois mille abonné;^, ciîitîre assez éloquent pour une capitale un peu plus grande que Bruxelles, et qui n'a que 150,000 habitants (-2).
(1) Cliose facile en Danemaik, où les joaiuaux n'oni pas de liinbre.
{'2] A celle époque el jusqu'au jour où j'ai vendu mou journal, ma femme m'nida toujours dans mon travail, soit au bureau, à la caisse, soit aux annonces, qui étaient gratuites et par conséquent nombreuses. Le aialin, levée à cinq heures, ofin de distribuer aux porteurs, au nombre de 100 à peu près, les numéros impriin-'s dans la nuit ; puis tenant les
Mes collaborateurs me demandèrent alors si je voulais faire une petite fête à propos de cet heureux événement; j'approuvai fort leur idée, et celle réunion, à laquelle assistèrent une foule de personnes fort distinguées, fut appelée la Fêle des trois mille. Le bruit qui suivit cette fête fit que Tabonnement continua à marcher admirablement bien. Cependant mes ennemis et mes adversaires commençaient à m'altaqucr et à inquiéter le bonheur que mou courage et mon travail m'avait attiré. J'allais peut-être succomber sous les attaques répétées de mes ennemis, quand une circonstance en dehors de tous les calculs viut m'offrir un secours inattendu.
En -1845, eut lieu une grande disette de blé : le pain était si cher, que les pauvres ne pouvaient Tacheter. Le travail, peu payé, ne suffisait pas pour acheter du pain pour toute la famille. Les souffrances étaient énormes, et, bien que le Danemark fût riche en blés et en grains de toutes sortes, l'exportation l'en avait démuni. Dans cette circonstance, n'écoutant que mon cœur, je commençai à écrire, dans mon journal , que c'était une honte d'exporter ainsi le blé et de
livres avec la plus scrupuleuse exactitude, et au milieu de tant de travail aimée et bénie par tout le monde. Il était touchant de voir les porteurs, leurs femmes et même leurs enfants pleurer et exprimer leurs regrets, le jour des adieux. Plusieurs années de suite, pour témoigner leur reconnaissance, ces pauvres gens tirent à ma femme des cadeaux doublement précieux, jusqu'au jour où elle défendit qu'on lui fît à l'avenir de semblables dons : « C'est la première fois, dirent-ils, que la patronne fut cruelle. »
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laisser mourir de faim l'ouvrier, frappant ainsi d'anathème tous les accapareurs. Le sort voulut que mes ennemis les défendissent, mais que dans cette question toutes les sympathies fussent heureusement pour moi. Je proposai en outre que le gouvernement achetât de quoi nourrir les habitants et que les riches donnassent du pain aux pauvres ; et moi-même, pour joindre l'exemple à la parole, 30 fis une petite édition de mes poëmes, que je vendis au profit des pauvres et dont je payai tous les frais. Mon livre, heureusement, se vendit très-bien , ce qui me permit de pouvoir consoler beaucoup de monde et de donner du pain à bien des malheureux.
Comme il m'était impossible de pouvoir, à moi seul, distribuer ces secours, car les affamés étaient nombreux, je m'adjoignis dans ces distributions trois personnes fort honorables : c'étaient un prêtre, M. Visby ; un docteur-médecin, le docteur Pinquès; et un officier, le major Tyxen.
Voici comment nous avions organisé notre travail : nous avions créé des bons de pains à prendre chez un boulanger de la ville; chaque pain pesait huit livres. Nous donnions un bon d'un pain à toutes les personnes, sans distinction, qui en faisaient la demande , afin qu'il ne fût pas dit que nous ayons refusé du pain à quelqu'un qui en avait besoin. La distribution faite, nous en faisions une nouvelle pour les familles malheureuses qui nous étaient recommandées, et à celles-là nous donnions deux pains, trois pains, quatre pains, suivant le nombre d'enfants ou les besoins de la famille.
Le directeur de la police, voulant m'aider dans cette bonne œuvre, eut l'obligeance de mettre à ma disposition quelques policemens, pour que tout se passât en ordre. J'avais partagé la ville en six districts ; chaque district avait son jour et ses heures. Du reste, afin que personne ne l'ignorât, j'avais rempli
la ville d'annonces, dans lesquelles j'indiquais bien que, pour la réf^ularilé, jo me trouveiais dans la dure nécessilc de refuser du pain aux personnes qui ne viendraient pas à leur lour. Aussi l'ordre le plus parfait régna-t-il loujours dans ces distributions, et le directeur de la police lui-même ne put s'empêcher de m'en faire compliment.
Mais la plus grande récompense que j'ai eue de cette bonne action, ce fut les éloges que me donnèrent mes adversaires eux-mêrjies; et le roiCbrislian VllI, père du roi actuel, auquel j'avais offei t un exemplaire relié de mes poèmes, me fit appeler et me remercia avec effusion, au nom de ses pauvres sujets; puis, il me demanda quel était le but de mon journal, car il ne lui semblait pas avoir encore une couleur bien définitive. Je lui répondis que mon but était de rechercher avec ardeur la vérité, base de Ihumanilé; que si mon ami intime faisait mal, je le lui dirais tout aussi bien que je louerais mes adversaires s'ils faisaient de bonnes choses. Le roi mit sa main sur mon épaule et me répondit : « Bien; continuez. »
Il s'était abonné à mon journal pour 200 écus par an. Comme je ne voulais point m'cngager en acceptant un don quelconque, j'envoyai au château royal trente à trente-cinq exemplaires : le roi, la reine, le conseiller intime, etc., etc.,
chacun avait le sien, jusqu'aux employés dos bureaux du roi, quand ils le demandaient... et ils ne s'en privaient pas. Plus lard, l'économie de la caisse de Frederick Vil réduisit la somme à 100 écus; le nombre d'exemplaires envoyés subit iialurellemont une diniinulion proportionnelle. Puisque je suis en train de parler des largesses royales, il ne faut pas que j'oublie de dire que le roi Christian Vlll me prêta un jour, sur sa caisse particulière, une somme de -1.000 écus, que je rendis, au grand étonnement du caissier général, à la caisse de Frederick VU, son héritier. Depuis, dans un moment de gène, Frederick Vii me prêta 2 ou 5,000 écus sur sa cassette particulière, que je lui rendis, peu de temps après, malgré les protestations du caissier général, M. Berling, qui me priait de les garder pendant un letnps indéterminé j mais je ne voulus pas profiter de sou offre avantageuse.
Mes abonnés étaient alors au nombre de sept mille, à cause, sans doute, des roman? d'Alexaîuhe Dumas, de Scribe, elc.,e{c., que je publiais. Mais, avec mes abonnés, mes ennemis semiiltipl aient aussi. Ce n'était pas seulement au sujet de querelles littéraires que mes ennemis étaient si nombreux, mais la noblesse, qui craignait de voir en moi un démocrate, me traitait en ennemi. On avait, certes, grand tort; j'aime et j'estime,
en vérité, (ous les nobles cœurs quels qu'ils soient; mais j'eus l'audace inouïe de dire qu'un noble cœur se trouve plus souvent sous la blouse que sous l'habit, et soudain toutes les victimes innocentes me choisirent pour leur défenseur, et je devins malgré moi l'ami du peuple et l'ennemi des grands et de la noblesse. Dans différentes circonstances, je sentis trop bien combien la haine des puissants est un fardeau difficile à porter. Voici deux traits de cette hostilité contre moi; heureusement que ma bonne étoile voulut qu'ils tournassent encore à ma satisfaction.
Le roi rendit un arrêt par lequel il était défendu de vendre quoi que ce fût ou de travailler les dimanches et fêtes. Dès que celte loi fut mise en vigueur, j'osai y faire opposition dans mon journal, mais une opposition motivée, franche et loyale. Soudain chacun de s'écrier que je suis fou d'agir ainsi ; qu'il est inouï qu'un homme fasse de l'opposition à un arrêt émané de la puissance souveraine et signé par elle. Mais, avec la même loyauté et la même franchise, je continuai mes attaques, en disant : Le roi, avec son bon cœur, ne sait probablement pas que les pauvres ouvriers, qui reviennent très-tard de leur travail le samedi soir, ne peuvent acheter ce dont ils ont besoin que le dimanche; qu'en conséquence, si on leur enlève cette liberté, les dimanches et fêtes, au lieu d'être des jours de repos et de j oie, deviendront, au con-
traire, des jours de douleur et de désespoir. Je demandai donc qu'on voulût bien proposer à Sa Majesté cette modification à son arrêt, à savoir : que le roi permît de vendre tout ce qui est nécessaire à la vie, de cinq heures à neuf heures du matin, les dimanches et fêtes.
Mon article venait de paraître dans mon journal, lorsqu'un laquais d'un des conseillers intimes du roi, M. Adler, me pria de me rendre le plus vite possible chez son maître, qui demeurait près du palais du roi.
Le vieux conseiller, qui était le confident et l'ami intime de Sa Majesté, me dit :
— Vous êtes bien hardi, monsieur Meyer ; mais le roi est plein de justice, et , au lieu de vous punir, il veut vous dire quelque chose qui vous fera plaisir.
Je remerciai vivement le conseiller intime, et lui dis ;
— C'est peut-être Votre Excellence qui a donné à Sa Majesté les bonnes intentions qu'elle a pour moi?
— Ingrat, dit-il, ne croyez-vous donc pas que le roi a un cœur aussi bon que le mien? Allez, il est meilleur que le mien et le vôtre ensemble , et ce n'est pas peu dire. Allez donc le voir, je vous en prie.
— Mais, lui dis-je, nous sommes aujourd'hui un dimanche matin, et il n'y a que les princes et les hauts dignitaires de l'État qui soient admis à l'audience du roi le dimanche.
— Mais vous ne demandez pas d'audience; le roi vous a fait appeler, et, dans l'étiquette, un sujet appelé chez le roi passe avant un prince qui demande audience. Du reste, voici pour vous tranquilliser.
Et il me donna une lettre écrite de sa main pour le chambellan de service, et dans laquelle il disait que j'étais appelé sans retard près du roi.
32 COiNTES DE LA 31ER BALTIQUE.
Muni de mon bienheureux billel, je me dirigeai imniédiatement vers la salle d'audience du roi. La salle était remplie d'uniformes brillant?; sur toutes les poitrines on voyait une foule de décorations, [;rands cordons, étoiles, crachats, toutes plus brillantes les unes que les autres. Un habit noir, au milieu de tous ces {grands personnages dorés sur toutes les coulures^ faisait l'effet d'une niouche au milieu d'un vase plein de lait.
Comme si j'avais apporté la peste en eutrant, le chambellan de service, dès qu'il me vit, dit en s'élançant vers moi :
— Que voulez-Nous?
Je lui répondis tranquillcniont que le roi m'appelait. Là-dessus il me toisa et me dit avec dédain ;
— Vous?... vous? Allons donc! ce n'est pas vrai!
— Monsieur!... lui dis-jetout prêt à me fâcher; pui?^ me ressouvenant que j'étais dans le palais du roi, je me contins : — Monsieur le chambellan, voilà qui vous prouve que je ne meus pas.
Et je lui donnai la lettre du vieux conseiller intime. Il ouvrit alors la lettre avec humeur, jeta un coup d'oeil, puis s'écria irrité :
— Ce n'est pas vrai I Vous ne verrez pas le roi 1
Je lui lançai un regard qui traduisait h?5 paroles que je n'osais pas lui dire dans le palais du roi, puis j allai raconter au conseiller intime le misérable résultat de mes grandes espérances. J'étais dans une grande exaspération ; il voulait me (ranquillisor, mais, malgré mon respect pour cet homme vénérable, je ne pouvais me co-ilenir ;
— Il faut que je le punisse, disais-je.
— Vous voulez lui demander raison ? Mais souvenez-vous
donc qu'il est chambellan du roi et commandeur de mariue, et que vous élos bourgeois.
— Oh I ce n'est pas cela qui m'en empêcherait.
— C'est votre avis?
— Oui, oui, je veux hii demander raison , et s'il ne veut pas se batlic contre un bourgeois, je ferai alors un duel de journaliste.
Je lui écrivis donc une lettre; mais heureusement pour lui qu'il me répondit desexcuses (l),carsans cela, chaque fois qu'il aiH'ait été de service chez le roi, j'aurais averti le public eu mettant pendant huit jnuis cette phrase en gros caractères dans mon journal : Aujourd'hui, M. le commandeur Zartmann, chambellan du roi, est de service chez Sa Majesté, l.e nicme jour, le conseiller intime me fît di-mander une seconde fois; je répondis que j'étais souffrant et au lit, et que je ne pouvais, par conséquent, profiter de l'honneur de celte audience. Une heure après, le secrétaire du conseiller vint me dire que les choses que l'on avait à me communiquer étaient très-importantes, et que si je ne pouvais pas y aller. Son Excellence serait forcée, malgré sa faiblesse et sa vieillesse, de venir chez moi.
J'allai donc chez M. le conseiller. En me voyant, il me dit :
— Votre emportement bouleverse tout, et vous me faites perdre beaucoup de temps. Quelle satisfaction désirez-vous de Zartmann ?
— Qu'il déclare qu'il a mal agi à mon égard, et qu'il le regrette.
(1) Il craignit naturellement que je n'allasse raconter mon affaire avec lui dans tout Copenliague, où l'on savait [larfaitement qu'il était grossier avec les gens qui n'étaient pas nobles. Il ne me fit ces concessions que pour éviter un scandale.
— Soyez donc satisfait maintenant, me dit-il, car en son nom je vous donne la main ; il m'a chargé de vous prier de recevoir ses excuses; il regrette beaucoup le tort qu'il nous a fait à tous deux, et je vous dirai même que le roi a été très-fâché contre lui à cet égard. C'est la première fois que j'ai vu cet homme plein de courage se contraindre et baisser la tète, profondément humilié au fond du cœur.
Je me déclarai satisfait, et je l'écrivis à M. Zartmann.
— Mais maintenant, me dit le conseiller, il faut aller demain à l'audience du roi, car il vous attend avec impatience.
— Quel est le chambellan de service?
— Zartmann, naturellement.
— Alors je n'irai pas.
— Comment?
— Parce que ni M. Zartmann ni moi n'en serions satisfaits.
Il essaya vainement de me convaincre. Je déclarai positivement que je n'entrerais jamais dans le palais, tant que M. Zartmann y serait.
Le lendemain, un laquais à la livrée du roi vint me prier, de la part de Sa Majesté, de vouloir bien me rendre au parloir et me faire reconnaître chez le chambellan de service, M. le général Schœller.
Puisque pour me parler on avait fait changer le chambellan de service, il était évident que la chose était importante, car je n'avais pas ouï dire que M. Zartmann fût tombé malade.
Je me présentai donc chez le roi, qui tout d'abord me reprocha mon emportement, mais d'un ton paternel.
— Sire, lui dis-je, lorsqu'on me chasse de l'église ou du palais du roi notre père, je suis toujours en colère.
FEUILLES DETACHEES. 35
Le roi se mit à rire et dit ;
— Bien, bien ; je n'eusse pas aimé que cela vous eût été égal!
Puis il continua :
— J'ai quelque chose à vous dire : je veux vous récompenser du bon soin que vous avez eu de mes sujets pauvres. Racontez donc dans votre journal que le roi, cnm de votre plaidoyer en faveur des ouvriers malheureux, ordonne que désormais il permet à tous les commerçants de vendre tout ce qui est nécessaire à la vie, le dimanche et les fêtes, de cinq heures à neuf heures du matin. — Ètes-vous satisfait maintenant?
— Oui, Sire, lui dis-je avec les larmes dans les yeux; et vous le seriez aussi, si vous pouviez voir et entendre les remercîmenls de vos sujets.
— Que Dieu soit avec vous! me dit-il en le quittant.
Et le lendemain, mes lecteurs lurent dans mon journal la bienfaisante ordonnance du roi.
Le même jour j'eus une petite discussion au sujet de cette loi. Le directeur de la police et le conseil des conférences me cherchèrent et m'assaillirent d'une foule de menaces, pour avoir osé répandre un mensonge aussi grand dans
36 COiNTES DE LA MEB BALTIQUE,
toute la ville. J'écoutai longtemps ses menaces et ses injures avec beaucoup de calme; mais cnfiii ma patience fut à bor.t et je lui rendis la monnaie de ses f;iossièi clés.
— Vous qui êtes diiccleur do la poliie, lui dis-je, voulezvous médire cequ'onferaild'unhonimequi outragerait le roi?
— Mais, monsieur, répondil-il, on le punirait sévèrement.
— Alors, monsieur, vous avez mérité une sévère punition, car vous avez insulté Sa Majesté eu appelant son ordonnance un mensonge.
— Qu osez-vous dire? Voyons, monsieur, qui vous a rnconté ce que vous aNez écrit?
— Le roi, monsieur.
— Le roi! fit-il en reculant de deux pas; mais qui vous a donné l'autorisation de l'imprimer?
— C'est aussi le roi. Vous en douiez:' Tenez, comme chef de la police, ^ous a\ez toujours entrée chez le roi, ch bien , si vous le voulez , nous irons ensemble le trouver, et alors je lui raconterai devant vous la façon dont \ous m"a\ez interpellé, et vous verrez alors que le roi ui moi n'avons commis de mensonge.
Le directeur de la police ne put se refuser davantage îi nie croire , il me fit des excuses en disant que si le fait était vrai, cela ne s'était jamais vu en Daneniark. Celait cependant bien la véiile : le roi, touché de ma protestation, rendit sou ordonnance sans prendre conseil ni de la chancellerie ni du directeur de la police, et dit : « Edouard Meyer a été le premier qui ma conseillé d'apporler, en faveur des pauvres, une modification à ma loi sur les dimanches et les fêtes , il est juste qu'il en prenne connaissance le premier et qu'il la propage partout.
Le dimanche suivant la loi ainsi modifiée était déjà en vigueur dans tout le royaume et les trois duchés.
L'arislocratie voyait d'un mauvais œil mes efforts pour le peuple; en voici un nouvel exemple. Je voulus apporter quelque soulagement aux personnes qui étaient gênées de la cherlé des logements. A cet effet, je m'entendis avec quelques hommes lirhes, au cœur compatissant, qui me promirent de m'aider si je pouvais organiser une société pour la construction d'un immense édifice dans ce but. J'en parlai à un de mes amis, M. llaguemann, habile architecte, quia fait beaucoup de constructions à Copenhague; nous allâmes ensemble voir un terrain que j'avais acheté, à la condition que les actionnaires de cette entreprise y consentiraient,, ainsi que les magistrats et la Commune. Haguemann trouva le terrain Irès-favorable pour un édifice de ce genre ; il était assez grand pour qu'on pût y construire toute une nouvelle rue; il dressa son plan, pendant que j'écri\is mon projet; puis nous montrâmes notre travail à des personnes qui s'y intéressaient beaucoup. Autant qu'il m'est possible de m'en souvenir, cinq cents familles auraient trouvé dans celte vaste maison des logements sains et jolis et moitié moins chers que ceux (ju'ils occupaient dans de misérables maisons.
De tous côtés j'eus de nombreuses sympathies; on me reçut les bras ouverts , et presque toutes les actions furent souscrites; il ne manquait plus que le consentement des magistrats et du directeur de la police. Eh bien! croirait-on qu'au bout d'une année, pendant laquelle on garda le silence à cet égard , on me répondit verbalement qu'on défendait l'entreprise comme dangereuse pour la tranquillité publique? Cette petitesse ridicule fit avorter mon projet (4).
Malgré tous ces contretemps , mon journal acquérait plus d'importance de jour en jour. J'en avais agrandi le format et haussé le prix. Mais voilà qu'un beau jour j'appris, d'une façon certaine, (jue mes ennemis, ou pour mieuK dire les ennemis de mon journal, avaient reçu un renfort chez les
(l) A^ant mon départ de Copenhagup, uo homme fort habile, il. Bournonville, maître de ballels, vit mon plan et fit tous ses eiTorls pour le faire réussir, et malgré la nombreuse opposition qu'il eut dans le comité, grâce à M. le président des magistrats de Copenhague, au comte de Knout , ministre de? affaires étrangères , et à plusieurs autres personnes éminentes, le projet fut adopté. L'architecte Haguemann et moi fûmes priés de partager les honorables travaux de la Sociéti, en reconnaissance de l'idée première que nous avons eue. J'eus le bonheur devoir, avant dep.artir, deux rang-^es de maisons habitées par des familles qui y sont iieureuse? et qui ont pourl a Société la plus grande reconnaissance.
étudiants, uoii-seulement chez ceux qui étudiaient pour avoir des emplois, mais encore cliez beaucoup d'employés euxmêmes. Pouvait-on pardonner en effet au pauvre ouvrier d'avoir réussi là où les hommes instruits avaient échoué? On fît plusieurs manœuvres différentes. Par exempî.-?, on fonda deux journaux qui avaient les mémos tendances que le mien, qui donnèrent les mêmes traductions, les mêmes nouvelles, les mêmes primes, et cela à un prix beaucoup plus bas. Mais, dans cette circonstance, mes concurrents furent gj'atuitement mes plus habiles collaborateurs, pendant que je paj^ais les miens énormément cher. La tempête ne tarda pas à gronder. De tous côtés il pleuvait chez moi des lettres d'abonnés qui me menaçaient de cesser leur abonnement et de prendre l'autre journal, si je ne Laissais pas mes prix d'un tiers, et beaucoup déjà mettaient leurs menaces à exécution. Je fis alors mes comptes avec mon fidèle caissier (I), qui fut d'accord avec moi que j'eusse à faire quelque chose d'extraordinaire, sans quoi je serais ruiné dans trois mois. Ainsi, pour conserver un journal qui me rapportait net 50,000 francs par an, il fallut sacrifier une somme de 20 à 30,000 fr. J'eusse baissé le prix de mon journal et chaque mois j'eusse perdu quelque peu; aussi ai-je préféré perdre une grosse somme d'un seul coup et conserver les prix de mou journal. Les manœuvres que j'employai pour arriver à ce résultat sont très-simples, et réussirent au delà de mes espérances. Les voici.
(1) Ma femme. Voir la uole i de la page '25.
iioyennant une somme de trois mille francs, les éditeurs des deux journaux rivaux me firent une promesse écrite par laquelle ils s'obligeaient à ne livrer les romans, nouvelles, etc., à leurs rédacteurs, que huit jours au moins après leur apparition dans mon journal. Le public ne tarda pas à sVionncr de voir ces autres journaux aussi en retard auprès du mien. Ce n'est pas tout encore! Trois autres mille francs furent employés à payer des articles signés de deux ou trois rédacteurs importants du parti opposé. Le camp ennemi fut ainsi complètement mis en déroute. Je ne fus pas encore complètement satisfait, je voulus séduire le public par un Irait de générosité plus remarquable encore. Je déclarai donc que, bien qu'il me fût impossible de baisser mes prix, je voulais faire quelque chose qui pût être agréable à mes abonnés ; aussi, { our les dédommager de payer plus cher que les abonnés des autres journaux, à partir du même jour, ils recevraient gratuitement un journal du soir (i), imprimé sur deux pages avec huit colonnes de texte contenant des feuilletons, des nouvelles et des annonces. Cette générosité acheva décraser mes adversaires. Ce journal du soir me coula à peu près une vingtaine de mille francs pour le premier mois. Au bout du mois, je le supprimai : mes abonnés s'étaient subitement augmentés de trois mille, et leurs exigences premières s'étaient changées en une telle humanité, qu'ils me priaient de ne pas me ruiner, qu'ils ne mequilte-
(1) Le Flyve Posten était un journal du matia.
raient jamais, quanii bien même mes ennemis leur donneraient leur journal pour rien. En supprimant mon journal du soir, j'augmentai mon journal du malin avec des suppléments qui paraissaient deux ou trois fois par semaine (1)^ et cela lui donna une vogue telle que je puis dire qu'il eut plus d'abonnés que n'eut jamais aucun journal du Nord : enviroQ dix mille. L'influence morale était peut-être plus grande que le cercle des lecteurs. Lors de la guerre dans le Schleswig contre les insurgés (2) , je ranimai si bien l'amour
(i) Je fis alors payer les annonces, ce qui me rapportait une vingtaine de mille francs par an,
(2) Voici quelques anecdotes touchant cette guerre, qui dura de 1848 à 18o2:
Les habitants de Copenhague, pour venir en aide à leurs compatriotes du Julland, organisèrent une grande foire dans le Jardin-Royal. Tout le monde y apporta son concours, et dans la haute noblesse comme dans la bourgeoisie, les dames se montrèrent lrès-com|iatissantes et très-charitables. Elles s'étaient établies elles-mêmes dans des boutiques et vendaient des objets de toutes sortes. La charité leur avait enlevé leur timidité habituelle, mais l'audace pour faire le bien n'exclut jamais la pudeur; ainsi on vit une dame de très-bonne famille s'approcher d'un promeneur avec une rose à la main et le forcer à l'acheter pour trois écus 1 — Une jeune comtesse vendait des liqueurs fines à côté de sa mère; un bourgeois s'approcha et lui dit avec une galanterie d'assez mauvais goût : Cent tous pour un baiser ! La comtesse rougit sans répondre, mais le bourgeois ajouta: — Vous les donnerez aux pauvres, madame. La jeune femme se retourna vers sa mère en l'interrogeant du regard, et sa mère ayant répondu : C'est pour les pauvres du Jutland, ma fille; alors la charmante comtesse tendit sa joue, et l'indiscret bourgeois lui ravit un baiser, donna ses cent écus, et se trouva le plus heureux des mortels, en disant partout que personne n'avait pu acheter quelque chose qui valût celai — Ailleurs, un autre vendait du vin aux enchères ; il se trouvait alors, suivant les prix auxquels les différents objets avaient été
de la patrie^ chez les soldats comme chez les habitauts, mes articles avaient un si grand cachet de patriotisme, que les insurgés, quoique plus nombreux, furent battus par tout un peuple électrisé et rempli du feu patriotique que je lui avais
adjugés, que l'un avait le vin, l'autre la bouteille et un troisième le bouchon ; il arrivait aussi quelquefois que le bouchon coûtait plus cher que la bouteille, et la bouteille, plus cher que le vin; il fallait alors faire des arrangements soit pour avoir la bouteille, soit pour acquérir le vin, et les pauvres y gagnaient encore. Pour apporter, moi aussi, ma part à celte fête de bienfaisance, je fis un petit journal comique que j'imprimai à mes frais, et dont il fut vendu 30,000 exemplaires pendant toute la durée de la fête.
Pendant l'armistice que les insurgés demandèrent soi-disant pour faire des démarches pour la paiï, les troupes danoises qui en maintes circonstances avaient battu les insurgés, les Allemands et particulièrement les Prussiens, rentrèrent à Copenhague comme des vainqueurs. Pendant trois jours que dura ce défilé, la ville eut un air de fête : du haut en bas des maisons, des tentures et des draperies parsemées de fleurs donnaient aux rues un aspect inaccoutumé ; à tous les carrefours, des arcs de triomphe en fleurs avec des drapeaux et des trophées; de tous côtés une joie patriotique que rien n'arrêtait. Alors on voyait les femmes des guerriers porter les armes de leur mari, les enfants s'emparer de la giberne et du sabre de leur père, et pendant ce temps de toutes les croisées tombait sans cesse une avalanche de fleurs embaumées. Le Danemark avait dépouillé ses jardins de leur robe, pour en couvrir ses braves enfants I C'était un spectacle vraiment enchanteur I — Un artilleur blessé était assis sur son canon, sa mère le vit, se précipita à son cou, l'enlaça de ses deux bras, et ne le lâcha pas que son cher fils ne lui eût été tout à fait rendu 1 Mais chaque joie a ses larmes; çà et là on voyait des femmes en pleurs, des fiancées, des mères, qui ne prenaient point part à la joie générale et cherchaient vainement au milieu des rangs des soldats leur fiancé ou leur fils absent. — Il ne faudrait pas pour cela mal juger du
inspiré. L'autre journal s'clait uni avec moi dans celie circonstance, et se faisait l'écho intelligent do ma pensée. Dans les questions constitutionnelles de 4848, dans les élections comme dans toutes les questions politiques importantes , l'avis de mon journal était d'un grand poids, et même dans
patriotisme des Danoises; voici un épisode de la guerre qui prouTo, mieux que tous les éloges, la ?érilé de cette asserlion : Dans un village envahi par les insurgés, une jeune femme eut à subir la brutalité de plusieurs soldats ennemis, qui tou^ furent lues par cette courageuse femme. Quelque temps après, son fiancé, qui (':tait soldat dans Tarmée danoise , reTient , heureux de retrouver sa fianc'e. Mais celle-ci lui dit de modérer sa joie, elle lui raconte les traitements qu'elle a subis et la vengeance quelle en a tirée; le soldat comprend tout, et, respectant le sentiment de sa maîtresse qui ne voulait pas se donner souillée à son fiancé, il s'empoisonna avec elle, ne pouvant se résoudre à lui survivre. Deux traits suffiront pour peindre le caractère du soldat danois :
— Un soldat vit sur le champ de bataille un insurgé blessé, mourant de soif, il s'approche de lui et veut lui offrir sa gourde pleine de vin : « Prends, frère, dit-il, cela te ranimera. » L'insurgé, voulant sans doute venger sa blessure mortelle, releva son fusil et voulut tirer sur le soMat ; celui-ci s'empara de l'arme, et, la jetant loin de lui, dit au blessé : « Tu es un lâche et un méchant homme, jo voulais te donner à boire tout le contenu de cette gourde, mais pour avoir agi ainsi, tu n'en auras que la moitié 1 » Là-dessus, il but quelques gorgées de vin et donna le reste à l'insurgé mourant.
— Un autre soldat se trouvant de garde aux avants-posles reçut une réprimande de son chef pour avoir tiré sans être en état de légitime défen-e: — C'est l'ennemi qui depuis longtemps me taquinait, mon capitaine, dit le soldat; ce grand gaillard que vous voyez là-bas, coach' de tout son long par terre, s'amusait à me viser, pour se distraire; déjà il avait tiré trois ou quatre coups de fusil sans m'allraper, quand tout à coup la balle s'en vint trouer mon schako. Ah ! c'en fut trop ! blesser mon schako! Je ne pus me contenir, et, pour le faire taire, je l'ai descendu. Il ne me dit plus riçQ depuis ce temps-là i
los critiques d'art et de littérature le Fhjvc-Poslen était regardé comme étant le plus juste et celui qui avait le meilleur goût.
Puisque je viens de parler de 1848 , je ne puis passer sous silence cette espèce de révolution pacifique qui, au mois de mars 1848, eut lieu à Copenhague. Les troubles commencèrent d'abord dans les duchés qui voulaient se détacher du Danemark. En Danemark, on attribuait ces troubles à la faiblesse du ministère du roi; on voulait un gouvernement fort et une constitution à la fois libérale et raisonnable: bref, renverser totalement l'ancien régime. Copenhague était plein de monde : partout, sur les places, dans les rues il y avait des rassevnblements, car on voulait faire une démonstration auprès du roi Frederick VII, monté sur le trône un mois auparavant. Enfin, un beau matin, plus de vingt mille hommes sans arnicas, vêtus d'habits de fêle, vinrent dans le meilleur ordre et en se donnant le bras, de l'hôlel de \ille jusqu'au château de Christiansborg. Là, une députation vint saluer le roi et lui demanda un nouveau ministère, une conslitution libérale et une prompte répression des troubles causés par les insurgés des duchés. Le roi donna son consentement à ces propositions, alors on cria : Vive le roi et la constitution! C'est ainsi que se termina la révolution qui, dans une matinée et sans elfusiou de sang, ren-
versa un système de gouvernement qui avait duré près de trois cents ans.
On pourrait croire, en lisant ces pages, que le bonheur était définitivement fixé sous mon toit; moi, qui jadis pouvais à peine nourrir ma famille, et maintenant chef d'une grande entreprise qui nourrissait plus de cent familles, possesseur de plusieurs maisons, dans l'une desquelles j'avais fondé une magnifique imprimerie (I). Me dire malheureux! quelle plaisanterie !... Mon Dieu, non! Au milieu démon bien-être, je sentais que les études et les travaux que j'aimais m'étaient désormais ravis; que la paix de mon cœur et le calme de ma vie devaient être constamment troublés par la polémique de l'envie. Sans cesse attaqué dans les autres journaux, bafoué et ridiculisé jusque sur le théâtre (2) ,
(1) Les presses, les macliines, etc., tout y était neuf et d'après les meilleurs et les plus nouveaux modèles.
(2) On fit sur moi une pièce inlitulée : Maître et Apprenti. J'assistais à la première représentation et j'étais placé dans une avant-scène. L'acteur Rosenkil'e qui représentait ma personne, le Maître, me jetait la réplique, ce qui faisait que la salle entière avait les yeux fixés sur moi ; ce soir-là la pièce fut un peu cliutée; le lendemain, liis sifflets furent en majorité; on fil alors des coupures, ce qui réduisit la pièce d'un tiers; les sifflets continuèrent; les ciseaux, de nouveau, furent en main, si bien qu'en peu de temps, de ce chef-d'œuvre de scandale il ne resta plus que le litre, que je suis peut-être le seul à n'avoir pas oublié.
Don-sealement moi , mais encore mes collaboraleurs et ma famille, je devenais, partout où j'allais, à la promenade, à l'église, au théâtre et même chez moi, à ma fenêtre, uu objet de curiosité. J'étais las de cette vie. Mon grand désir, d'ailleurs, était de voyager dans l'Europe, qui m'était tout à fait inconnue, de voir la France, Paris, que dès ma plus tendre enfance j'aimais déjà sans le connaître ; puis l'attraction profonde que j'avais pour Tart dramatique. Tout cela germait en moi de jour en jour et me donnait le désir de me retirer pour voyager. J'en parlai au ministre des finances, qui fit tous ses efforts pour me dissuader de vendre mon journal, mais je lui réj)ondis, en faisant allusion à la fois à la Bible et à mon goût pour le théâtre, qu'après avoir travaillé pendant sept ans pour Lia, je voulais aussi travailler sept ans pour Rachel !
Le roi Frederick VII.— La comtesse Danner. — Le BerlingsJce-Tîdend'?.
— M. Nathanson. — La linguiste. — Mademoiselle Anderson. — Visite à Frédéricksborg. — Traits de bienfaisance de la comtesse Danner.
— Le chambellan Berling. — Le roi me demande conseil pour composer son ministère. — Mes ennemis. — Poëme dédié à la comtesse Danner. — Je suis mal en cour. — Dernière audience que j'eus du roi et de la comtesse. — Vente de mon journal. — Conclusion.
Je vais consacrer plusieurs pages à raconter mes rapports avec le roi Frederick YII, qui longtemps me soutint moralement, mais qui par la suite raviva chez moi le désir de voyager. Frederick VU est un homme plein de cœur et de générosité, qui fut toujours avec moi d'une bienveillance extrême et qui mérite à tous égards l'amour et la reconnaissance de ses sujets. Madame la comtesse Danner, épouse du roi, avec laquelle j'ai eu de nombreuses conférences, mérite aussi à tous égards des éloges que, contrairement à l'avis d'un grand nombre, je suis heureux de pouvoir lui donner publiquement, car j'ai trouvé chez elle un cœur trèscompatissant pour les pauvres, beaucoup de bonté et d'esprit. Voici comment je fis sa connaissance.
Les journaux et les brochures ont parlé longuement de madame la comtesse Danner ; ils ont révélé souvent qu'elle
n'était qu'une simple bourgeoise, c'est pourquoi je ne crois pas indiscret de ma part de donner aussi quelques détails sur une chose aussi connue. En 1846 ou 47, elle tenait un magasin de modes dans la rue Vimmelskaftet; c'était là où ma femme achetait ses chapeaux. La première fois que je la vis, ce fut chez elle, afin de lui faire réduire le prix d'un chapeau que je trouvais trop cher; je la rencontrai ensuite dans une autre maison, chez un de mes collègues, où elle faisait antichambre, pendant que, bien malgré moi, je dois le dire, on me recevait avant elle. Au moment où j'entrai, elle me donna sa carte et me dit :
— Voudriez-vous être assez bon, monsieur, pour remettre celte carte à M. Nalhanson, et lui dire que je viens de la part de M. Berling {\)1
Or, ce M. Berling élait l'imprimeur et le propriétaire du journal Berlingske-Tidende, dont M. Nathanson était le rédacteur. Je la rencontrai une fois aussi au bras de M. Berling, à une séance de l'institution polytechnique (2). C'était avant 1848. Enfin, j'eus l'honneur de lavoir au château de Frédéricksborg, ravissante résidence d'été du roi, à dix lieues de Copenhague. Elle était alors la femme du roi. Les circonstances qui amenèrent cette entrevue sont en vérité si étranges, que le lecteur me permettra bien de les raconter.
(1) C'est ce même M. Berling qui est maintenant conçeiller intime, chambellan, caissier général du roi et décoré d'une foule d'ordres.
(2) Associalion de professeurs faisant des cours et des expériences sur toutes les branches de la science et ne percevant qu'une modique rélribution de la part des auditeurs.
Un savant personnage, mais fort bavard, qu'on avait surnommé le linguiste , à cause de la direction de ses éludes, me faisait de nombreuses visites et me monlait comme une montre , afin que je lui disse mon avis sur le mariage du roi. — Moi qui suis très-franc, avec un peu trop de crudité, peut-être, je lui avouai que je craignais que ce mariage, celte mésalliance, ne rendît le roi impopulaire, parce que la façon dont on s'exprimait sur le compte de la comtesse Danner ne pouvait qu'être nuisible au roi. Mais il me répondait que j'avais tort de croire tout ce qu'on disait d'elle, que je reviendrais certainement sur son compte.
Un jour il arrive chez moi très-brusquement, et me dit :
— Voulez-vous faire une bonne action pour une malheureuse femme? cela vous coulera seulement deux lignes de vérité; cela vaut bien, je pense, le bonheur d'une personne qui le mérite !
— Sans doute, luidis-je, je veux profiter de celle occasion immédiatement.
— Eh bien ! il y a dans la maison de votre frère une pauvre femme, mademoiselle Andersen, qui est estropiée d'une jambe; votre frère et voire belle-sœur la connaissent; ils savent que c'est une personne très-laborieuse, mais elle est pauvre; son mélier de couturière lui rapporte forlpeu; voulez-vous lui donner une altesîalion comme quoi elle mérile des secours?
— Sans doute, dis-je, si réellement cela peut lui rendre service.
Je pris immédiatement des renseignements, et je lui donnai une recommandation tout à fait en rapport avec la vérité.
Un beau jour, sur le coup de midi, mon frère arriva chez moi et me dit ;
— Tu ne sais pas ce qui vient de se passer? Hier soir, à neuf heures, mademoiselle Anderson a envoyé sa pétition à la comtesse Danner, en y joignant ton certificat et beaucoup d'autres, et ce matin, à sept heures et demie, une voiture de la cour est venue la prendre pour la conduire au château. Arrivée au château, la comtesse la reçut avec la plus grande bienveillance; elle la fit asseoir elle-même sur une chaise, et, restant debout devant elle, elle lui dit :
— Ma chère demoiselle, vos malheurs m'ont vivement touchée, vous avez toutes mes sympathies; mais enfin vous comprendrez avec moi qu'il faut Tattestatiou d'une personne que je connais et que j'estime pour pouvoir faire quelque chose pour vous. Voilà bien le certificat du docteur ***, du prêtre ***,d'un M. Meyer, etc.,elc.,maisce sontdes personnes que je ne connais nullement, et dont les attestations n'ont aucune valeur à mes yeux.
Mademoiselle Anderson pleurait et ne répondait pas. Soudain la comtesse lui dit :
— Mais, dites-moi, quel est cet Edouard Meycr qui a signé ce certificat? Ce n'est pas le directeur du Flyve-Posten?
— Si, madame, c'est lui!...
— En vérité ? Ah ! c'est une autre chose, alors. M. Meyer est un homme que je connais et que j'estime; sa seule attestation mo suffit; c'est, je crois, la meilleure que vous puissiez jamais produire à mes yeux. Attendez-moi ici.
La comtesse sortit un moment, puis revint avec une bourse
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conlenaiit cent écus, qu'elle donna à mademoiselle Andersen, en lui disant :
— Prenez ceci, mademoiselle, ce n'est qu'un simple àcompte , car la précieuse recommandation que vous avez vous donne droit à des bienfaits spéciaux ; aussi désiré-je vivement m'entendre avec M. Meyer pour assurer complètement votre bonheur.
Cette aventure me flatta et m'embarrassa en même temps. J'avais peur d'être indiscret eu me présentant sans audience chez l'épouse du roi, afin de la conseiller sur ce qu'elle devait faire. Plusieurs jours se passèrent, et j'étais toujours indécis, lorsque la comtesse, n'entendant pas parler de moi, envoya un nouveau secours à mademoiselle Anderson, en lui faisant demander si elle m'avait dit combien elle désirait me voir pour agir à son égard d'après mon conseil. — Devant tant d'insistance, je pris une prompte résolution. La comtesse Danner habitait l'été le château de Frédéricksborg ; un beau jour, je me mis en route avec ma femme et mes quatre enfants, car nous profitions de cette circonstance pour faire une visite à un de nos parents, fixé dans la petite ville qui est près du château royal. Nous étions à peine à moitié chemin, que nous aperçûmes les équipages royaux qui revenaient à Copenhague; le roi était dans une calèche et la comtesse Danner dans une autre. Lorsqu'ils passèrent devant notre petit coupé, nous les saluâmes, et Sa Majesté et la comtesse nous rendirent nos saluts.
Arrivé à Frédéricksborg, je me rendis immédiatement au château et je donnai ma carte au valet de chambre de la comtesse, en lui disant que je venais la remercier de la grâce qu'elle avait mise à soulager le sort de mademoiselle Andersen. Il m'offrit alors de visiter le château, qui est
Irès-curicux en souvenirs historiques; mais je ne voulus profiler de son offre obligeante qu'après mon dîuer, carj'élais attendu chez le parent où j'avais laissé ma femme et mes enfants.
Lorsque j'eus dîné, je retournai au château; alors le valet de chambre me dit ;
— La comtesse est revenue; elle désirerait vivement vous parler.
Elle me reçut avec beaucoup de grâce; et, comme je la reiiiercinis de sa bonté, elle me dit en me donnant la. main :
— Non, monsieur; c'est à moi de vous remercier pour m'avoir donué occasion de satisfaire mon cœur.
Nous parlâmes de mademoiselle Andersen et de mille autres sujets, et, dans un moment d'expansion, elle médit :
— H y a beaucoup d'analogie entre votre sort et le mien, monsieur Meycr ; vous vous êtes élevé au-dessus Je votre condition, grâce à votre talent, et pourtant, malgré votre bon cœur, vous avez des ennemis et vous êtes méconnu. La iiîême chose a lieu pour moi : on méconnaît aussi tout ce que je fais.
Elle se rappela ensuite les circonstances dans lesquelles je l'avais vue autrefois, et fit plusieurs plaisanteries chai mantes sur le passé; puis elle ajouta :
— Je veux faire une alliance avec vous, monsieur Meyer; je veux vous prouver que je suis bien réellement méconnue ; je veux que vous me procuriez l'occasion défaire du bien.
Cette proposition, si flatteuse pour moi, fut dite avec une grâce exquise. Au même instant, le roi entra dans la chambre; la comtesse me présenta à lui, et Sa Majesté médit en me prenant la main :
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— Ma femme m'a plusieurs fois parlé de vous avec éloges, monsieur; je sais que vous élcs un de mes plus fidèles sujets; aussi je vous prie de croire que ce sera pour moi un grand plaisir de vous voir souvent.
La comtesse prit alors le bras du roi et le reconduisit, en me disant :
— Restez, restez, monsieur Meyer; j'ai encore quelques mots à vous dire.
Au bout de quelques minutes, elle rentra et me dit;
— N'est-il pas vrai, monsieur Meyer, que le roi, mon époux, est vraiment bon et aimable; et n'est-ce pas une injustice de me repiocher de l'aimer?
— Vous avez, en vérité, raison de l'aimer, lui dis-je; car il mérite l'amour de vous et de tous.
Alors, en me donnant congé, elle me dit ;
— N'oubliez pas que vous m'avez promis de me donner très-souvent occasion de faire le bien, et que je serai mécontente si vous tardez trop. Ainsi donc, venez me trouver avec quelque bonne œuvre le plus souvent que vous pourrez, et vous serez toujours bien reçu.
Il faudrait une trop longue liste pour inscrire tous ses bienfaits , non-seulement ceux que je lui ai indiqués, mais encore ceux qui lui étaient indiqués par une foule d'autres. Je me bornerai ici à en citer quelques-uns, troprer/iarqua^ blés pour être oubliés.
bA CONTES DE LA MER BALTIQUE.
Uue pauvre femme qui voulait donner à sa fille une bonne éducation désirait vivement pour cela une place vacante dans une institution, laquelle place était payée sur la cassette particulière du roi; cette pauvre femme n'avait pas d'autre recommandation que la mienne^ et je n'osais faire quelque démarche pour elle, car je n'ignorais pas qu'elle était briguée par plus de cinq cents personnes, qui avaient les plus belles relations. Cependant, je lui dis :
— Allez voir le chambellan Berling; c'est un homme de cœur : vous lui demanderez si l'on peut avoir encore un peu d'espérance pour arriver à cette place. Selon sa réponse, j'enverrai ma recommandation.
Elle se rendit de suite chez le chambellan , qui lui répondit :
^Ah! c'est trop tard. Je crois qu'on a déjà disposé de la place; pourtant je n'en suis pas sur; attendez un moment, je vais aller voir si le roi a signé la nomination.
Un quart d'heure après, le chambellan revint et pria la pauvre femme de venir me chercher, car il avait à me parler.
A peine entré chez le chambellan , il m'embrassa et me dit :
— Le roi est plein de bonté pour vous ; venez. Là-dessus il me conduisit dans le boudoir de la comtesse
Danner, qui me fit des reproches pour ne lui avoir pas franchement demandé cette place.
— ^ous le savez, me dit-elle; plusieurs fois je vous ai dit
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que votre recommandation était un consentement du roi.
Bref, la fille de la pauvre femme eut la place tant souhaitée.
Le même jour, je lui parlai d'une famille dont tous les membres à peu près étaient aveugles, el le lendemain sa visite apportait le calme et la consolation dans le cœur de ces infortunés.
Autre trait de bienfaisance:
Un homme de beaucoup de talent, âgé de quarante ans à peu près, désirait faire ses études de professorat aux frais du roi. A ma recommandation, il obtint cette faveur. Le roi lui fît, pour trois ans, une pension qui lui permit de se hvrer à ses études, lesquelles finies, il aurait droit à une bonne place.
Un mot suffit quelquefois pour amener une amélioration à laquelle on n'avait pas songé. En voici la preuve :
Je causais un jour avec la comtesse Danner et lui rappelais cette espèce do prisme, ce nuage de dignité et de grandeur qui entourait le trône encore au temps de Frederick VI, et qui était bien diminué de nos jours.
— C'est vrai, dit-elle; que de fois, jadis, je me suis promenée, en pensée, dans les royales barques de Frédériksborg ! Que de fois j'ai écouté avec ravissement la suave harmonie des orchestres qui jouaient pendant les repas royaux!
— Mais pourquoi, lui dis-je, la musique de la garde royale ne joue-t-elle pas dans la graude cour? Comme vous, autrefois, le peuple viendrait eutendie ces harmonies qui vous ont tant charmée.
— Vous croyez qu'où viendrait l'écouter?
— Oui, sans doute, madame. Je vous promets d'ailleurs que, pour ma part, je n'y manquerais pas, et tous les jours vous me verriez, avec ma femme et mes enfants, assister à la musique de la garde.
Le lendemain, le chambellan vint me dire que ma remarque avait produit son effet ; qu'à partir de ce jour la musique de la garde royale se ferait entendre tous les jours de midi à une heure dans la grande cour du château. Celle nouvelle se répandit vivement dans la ^ille, et une foule de monde s'y rendit. Cette coulume existe encore aujourd'hui, et personne, sans doule, ne sait à Copenhague que c'est à une simple réflexion de ma part qu'on en est redevable.
Un jour le biuit se répandit que le roi voulait un conseil de njinislres de naissance et de pensées allemandes. Or, si le fuit était vrai, c'était très-dangereux pour le Danemark, qui souffrit longtemps sous l'influence germanique. Le chambellan Bcrling, dans cette circonstance, me pria insliiiiimcnt décrire une Kllre à la comtesse Dauner, pour lui offrir mon concours dévoué et mes profondes sympathies et la prier d'user do toute son influence sur le roi, au sujet
des iîiii)is!r€s, que je croyais dangereux pour les inlérèlsdu pays.
Malgré le peu de vraisemblance que le roi voulût bien suivre mon conseil, pour soulager ma conscience, j'écrivis à la comtesse Danner une lettre à peu près ainsi conçue :
« Madame, si Votre Grâce^ que j'estime beaucoup et dont déjà, plusieurs fois, j'ai eu l'honneur de connaître le bon cœur, aime notre chère patrie, comme elle aime sou royal époux, notre souverain chéri, le roi Frederick VII, si elle veut appuyer de toutes ses forces les idées danoises aupiès de Sa Majesté, toutes mes forces, toute mon assistance et mon concours entier comme journaliste seront à elle. »
Cette lettre fut très -bien reçue, et le roi, peu de temps après, me donna une audience.
— Mon cher Meyer, me dit-il, je cherche le salut du Dancmarck et non sa perle; quels sont donc, à votre avis, les ministres qu'il faudrait pour arriver à ce but?
J'en proposai plusieurs â Sa Majesté, qui en choisit quelques-uns d'après ma proposition; puis, m'embrassant, il me dit : «i Si vous êtes mou véritable ami, croyez bien que je suis aussi le vôtre. »
Mais pourtant il arriva un changement. Uu parti, je ne sais lequel, peut être dans de bonnes intentions, peut-être pour provoquer une crise, fit courir le bruit que le roi voulait faire couronner la comtesse Danner comme reine; qu'à cet effet, il allait faire, avec elle, un grand voyage de présentation dans les pio\inces,et, enfin, que j'étais acheté avec
mon journal, comme un esclave ou un paysan, pour cire l'instrument de toutes leurs volontés. Ces trois bruits se croisaient dans la ville et m'affligeaient vivement. J'aimais en vérité le roi de tout mon cœur ; mais je prévoyais que ce qui lui faisait le plus de mal c'était en vérité le troisième bruit, qui de jour en jour prenait consistance, malgré mes constantes dénégations. Dans le même instant, Berling me dit que le roi avait l'intention de me décorer chevalier de l'ordre du Danebrog et de me donner un titre. Je m'empressai de le prier de faire son possible pour que cela n'arrivât pas, car jusqu'alors aucun journaliste danois n'ayant été décoré, je ne pouvais décemment accepter cet honneur sans le partager avec les rédacteurs du BerlingsUe-Tidende et de la Pairie, MM. Ploug et Gjœdvad. — Je préférerais, lui dis-je, encourir la colère du roi en refusant ses bienfaits que de les accepter seul, car cela donnerait confirmation aux bruits que l'on répand sur mon compte.
Pendant le voyage du roi et de la comtesse, je m'efforçais, dans mon journal, de motiver la crainte que j'avais que, dans les provinces, on n'exagérât les acclamations à faire à la comtesse, qu'on ne la regardât comme une véritable reine couronnée, et que, d'un autre côté, ses ennemis ne se portassent à des voies de fait sur sa personne, ce qui affligerait sensiblement le roi. On ne m'écoutait plus, et les satires, les critiques et les brochures scandaleuses pullulèrent dans Copenhague à cette époque (<). Ou m'envoyait des péril) J'ai TU un journal intitulé Némésis, lequel était écrit en idiome populaire, mais celui-là défendait la comtesse en même temps qu'il jetait de la boue et des plaisanteries à ses adversaires. Bien que je sentisse parfaitement que j'étais tombé auï yeux des personnes qui entouraient le roi et la comtesse, je n'en allai pas moins trouver le chambellan, arec un eiem*
sonnes qui entouraient le roi et la comtesse les rapports les plus exacts et les plus flatteurs pour eux, mais je n'osais insérer tout. Voyant la tempête gronder autour de moi, je parlais peu de la comtesse, et me bornais à décrire amplement tout ce qui concernait le roi. Après leur retour on put voir alors si j'avais dit la vérité.
Mais le temps de ma faveur était passé. Le linguiste continuait à venir tous les jours chez moi, me disant sans cesse que le roi voulait faire couronner la comtesse Danner; je trouvais cela très-dangereux, et, craignant une insurrection, je résolus, en cas que cette question s'agitât publiquement, de m'y opposer ouvertement et loyalement dans mon journal ; je le déclarai même à plusieurs personnes qui, selon toute apparence, ne me parlaient de cela que pour me gagner. — Elle est pourtant l'épouse du roi, me disait-on, et par consé-
plaire de ce journal et lui demandai s'il était possible qu'on eût pu payer un défenseur semblable et dont tout le monde serait indigné. A partir de celte époque je fus l'objet de toute espèce de vexations dans ce petit journal: satires, plaisanteries, caricatures, tout y était dirigé contre moi. On disait alors que c'était la comtesse qui subventionnait celte petite feuille, mais comme on en avait dit autant de mon journal, je n'en crus rien.
quent la reine. — C'est vrai, répondais-je , mais le roi s'est marié de la main gauche, et c'est un mariage morga^ natique.
Je savais déjà alors que mon influence était finie; mais pour lâcher d'étouffer clicz elle ce désir d'être reine, pour enlever à la fois l'inquiétude du roi et du peuple, et en même temps pour montrer que ma résistance n'était pas de l'animosité, mais bien un intérêt sincère pour le roi et la comtesse, j'écrivis un poëme que je lui dédiai, à l'occasion de son anniversaire, dans lequel je lui disais tout le bien que je pensais d'elle, et où je lui présageais un bonheur sans nuages, si elle voulait rester la fidèle amie et épouse du roi, et ne plus songera être reine; qu'au contraire, si l'ambition l'emportait sur le désintéressement, tous les maux qui foiidraienl sur la patrie, tous les dangers qui menaceraient le roi et elle-même seraient son œuvre. Ce poëme, dont j'envoyai un exemplaire au roi, me fit un grand tort; je m'y attendais: je perdis ainsi la faveur royale et l'amitié de sa femme. Mais il s'agissait de la tranquillité de mon pays, je n'hésitai pas (1). A ma dernière heure, je me souviendrai avec satisfaction de ce sacrifice.
(1) Si mes adversaires avaient su que j'avais envoyé un poëme à la comtesse, je n'aurais pas tardé à être bafoué, chassé et ridiculisé ; car c^était en même temps donner matière aux bruits qui couraient : que j'étais l'esclave de lâ comtesse, et eiciter contre moi l'irrilalion de l'épouse du roi et de son entourage.
FEUILLES DÉjTACHÉES. 61
Ici je puis dire maintenant que j'ai toujours exprimé ma façon de penser avec la plus grande indépendance, mes abonnés sont là pour le dire. Les seuls présents royaux qui sont entrés dans ma maison sont deux plantes rares, fort précieuses: ces fleurs furent envoyées, comme remercîment, avec une charmante lettre, pour quelques pâtisseries faites par ma femme et destinées au roi et à la comtesse, qui les trouvèrent très-bonnes. Maintes fois la comtesse envoya chercher ma femme pour causer avec elle, et légèrement lançait quelques paroles qui exprimaient le désir qu'elle avait de la voir me rallier à sa cause; mais ma femme répondait qu'elle ne se mêlait pas de politique, et la comtesse en était pour ses frais. D'autres fois, elle disait que le roi voulait ra'élever et me donner des litres; mais elle recevait cette simple réponse de ma femme : — Merci, madame, je sais que mon mari désire que les titres restent où ils sont.
 partir de ce moment on fut très-froid à mon égard : c'était évidemment très-pénible pour moi; mais. Dieu merci, j'avais conservé mon indépendance, que j'estimais mieux que toutes les faveurs du monde. Dans celte situation, j'attendais une attaque ; elle ne larda pas à venir. Le rédac-
teur du Berlingske-Tidende m'accusa de lui soustraire les nominations officielles du roi, chose absurde, puisque souvent je les recevais avant lui, grâce aux relations particulières que j'avais dans les secrétariats (I). Cette accusation me fit de la peine : M. Nalhansou avait été directeur de mou école, et, plus tard, l'amitié qui l'unissait à moi l'amenait souvent dans ma maison et lui faisait assister à mes fêtes. Évidemment il avait été forcé de m'altaquer. Je fis alors quelques démarches pour recevoir officiellement ces nominations ; mais chez les étrangers auxquels je m'adressai elles furtMit vaines.
Un beau jour , je fus appelé chez madame la comtesse Danner.
Je vais raconter cette audience avec de plus grands détails, car c'est la dernière que j'eus avec elle et avec le roi.
Elle me dit en entrant, mais avec froideur:
— Vous avez fait quelques démarches inutiles pour recevoir une grâce du roi, pourquoi nétes-vous pas venu chez moi? Je croyais que vous saviez que je m'intéressais beaucoup à vous, et la preuve c'est que ce privilège que vous postulez vous l'avez obtenu : le voilà.
— Je n'avais pas osé déranger Votre Grâce pour d'aussi minimes affaires.
— Non, je le sais, vous avez quelque chose contre moi.
— Oh ! ne croyez pas cela, madame.
— Le bruit court que vous ne m'aimez pas.
— Jamais, madame, propos semblable n'est arrivé jusqu'à mon oreille ; en vérité j'ai entendu très-souvent le con-
(I) Il m'eût été très-facile, lorsque j'étais influent , d'obtenir la communicalion ofticielle le ces uorainations, mais jamais je n'ai songé sealemeot à parler pour moi.
traire. D'ailleurs le bruit dit ce qu'il veut, il ment souvent. Heureux les mortels qui savent se mettre au-dessus des propos des méchants et peuvent les supporter sans rien dire!
Le roi entra en ce moment dans le boudoir; il avait sa pipe à la bouche (I). Il s'approcha de moi et me dit avec un air visiblement froid :
— Dites-moi, Meyer, pourquoi haïssez-vous ma femme?
— Moi! moi! haïr l'épouse d'un roi! Oh! sire, un aussi petit personnage que moi s'aviserait-il jamais de haïr une femme à laquelle le roi a donné sa main?
— Le bruit le dit pourtant.
— Le bruit ment, sire : souvenez-vous, madame la comtesse, de ce que vous m'avez dit lors de ma première visite à Frédéricksborg, que nous avions beaucoup de points de ressemblance, et que nous étions tous les deux méconnus.
— C'est vrai, répondit-elle tout émue; en vérité, mon Frederick, je crois qu'il a raison.
— Ce n'est pas tout, madame; croyez-vous sincèrement que je puisse haïrquelqu'unparcaprice, par humeur? Croyezvous que je sois assez misérable pour mépriser une femme qui aime son mari? Ai-je la moindre raison pour haïr une personne aussi élevée au-dessus de moi? Mais, madame, moi aussi je suis marié, et quoique je sois un homme simple et sans façons, j'aime ma femme, et je regarderais comme fou celui qui viendrait à me haïr parce qu'elle me rend mon amour ! Sire, et vous, madame, croyez-vous en vérité que je vous hais?
(1) Lo roi ne fume jamais aux audiences, mais souvent quand il est seul. Me recevoir la pipe à la bouche était de sa part un signe de con- Gance particulière et de bonté.
— Non , non ! ilirent-ils tous les deux en même temps pendant que le roi me serrait la main. Vous êtes un excellent cœur !
— Mais pourtant, ajouta la comtesse avec bonté et d'un ton de doux reproche, pourtant, cherchez dans votre cœur, il y a quelque chose que vous ne pensez pas comme moi.
— Oui, répondis-je, c'est possible; mais je ne puis m'expliquer avec vous sur ce sujet en la présence du roi; avec vous seule je parlerai franchement, car, bien que l'épouse de notre souverain, vous êtes sujette du roi comme moi; aussi est-ce comme sujets danois l'un et l'autre que je demande à m'entretenir avec vous de Sa Majesté.
— Je reste ici, dit le roi en ôtant sa pipe de sa bouche et se jetant sur un sofa, parlez franchement avec ma femme comme si je n'étais pas ici.
Je parlai avec la comtesse et lui dis que le seul point de désunion entre nos deux opinions c'était son élévation au trône. Je lui parlai de tout mon cœur, sans avoir préparé ce que j'allais lui dire, aussi je fus éloquent et lui montrai bien, je crois, le danger et la vraie situation.
— Je sais, lui dis-je, que les trois quarts des bruits qui courent sont des mensonges infâmes , mais, avec ou sans raison, ces bruits existent, ils agissent sur le peuple, et ce serait courir un risque énorme que d'oser entreprendre une chose comme cela; il y a des situations dans la vie où l'avenir ne peut pas effacer le passé. Une de ces situations, madame, est celle de reine ! Vous êtes aimée d'un roi, madame, n'est-ce pas suffisant pour vous? Voulez-vous charger votre conscience en mettant en danger les jours de celui qui vous a élevée jusqu'à lui? Croyez-vous qu'une semblable vanité puisse jamais passer pour de la reconnaissance?
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— Oh I non, non! dit-elle Irès-émue, ici, en présence de notre roi qui nous aime tous les deux, je vous donne la main et vous jure que jamais, jamais je ne formerai le souhait d'être reine !
Elle me donna la main, et le roi s'approcha el dit :
— Je suis de l'avis de ma femme. Elle est mariée avec moi de la main gauche, mais elle peut être ma femme chérie sans être reine.
Apres une conversation très-animée avec la comtesse, qui voulait me mettre tout à fait dans ses intérêts , sous prétexte que sa cause était celle du roi , le roi, qui plusieurs fois m'avait donné raison lorsque je démontrais Tinutilité et l'impossibilité de cette démarche , me dit :
— Mais, est-il vrai, dites-moi, que vous avez la pensée de vendre votre journal à quelqu'un qui n'a pas de bonnes intentions pour nous?
— C'est vrai, sire; j'ai le desseinde vendre mon journal, car je suis las d'être méconnu, et j'ai le désir de faire un voyage à Paris, mais je ne crois pas que les acquéreurs soient ennemis ou de Votre Majesté ou de quelqu'un qui lui est cher.
Il répondit :
— Ecoutez-moi , gardez votre journal , et si vous voulez de l'argent, ma caisse sera la vôtre; prenez, prenez largement, comme vous voudrez; ma femme peut vous dire que je n'ai jamais donné ce droit à personne, pas même à elle; mais j'ai pleine confiance en vous, prenez, ne vous gênez pas ! Seulement, de même que ma caisse sera la vôtre, votre journal sera aussi le mien.
La comtesse me regardait avec des yeux triomphants, car elle ne croyait pas que j'osasse refuser une offre aussi séduisante, flatteuse et humiliante à la fois.
— Sire, répondis-je au roi, je vous remercie de tout mou cœur, mais voire offre, vraiment royale , est superflue pour m^engager à faire mon devoir; je suis votre fidèle sujet, et dans tous les cas où je pourrai servir loyalement Votre Majesté et la patrie, je le ferai sans autre récompense que la conscience d'avoir bien agi ; ma vie serait même en danger, que je ue pourrais faire ni plus ni moins.
Le roi me tendit la main et me dit :
— Bien: dans votre position, j'agirais comme vous. Puis il me salua et sortit; je m'inclinais et voulus sortir
aussi, mais la comtesse me dit en me regardant avec un certain dépit haineux :
— Encore un mot seulement, monsieur Meyer. Dites-moi franchement, la main sur le cœur, comme si vous parliez devant Dieu lui-même , croyez-vous que si je quitte le roi voloulairement ou involontairement, ce sera un bienfait pour le Danemark? Je vous demande sérieusement votre avis.
— C'est une question bien inattendue que celle-là, madame, mais en présence de Dieu, car il est ici comme partout, je veux vous répondre franchement. Je crois qu'il serait fâcheux que vous quittassiez le roi, car tous vos ennemis, malgré leurs bavardages, savent bien que vous êtes une vraie Danoise et que vous aimez à la fois le roi et la patrie. Si vous quittez le roi, vous affligerez vivement son cœur et laisserez peut-être aussi prendre du terrain au parti allemand, car sûrement je ne me trompe pas en supposant que le roi a dans vous une aimante épouse et un conseiller patriotique qui lui manqueraient si vous partiez. Je vais bientôt, madame, quitter le Danemark, aussi, je serais bien heureux si, en partant, j'emportais l'assurance que vous resterez près du roi, toujours Danoise de cœur et d'action.
FEUILLES DETACHEES. 67
— Je me souviendrai de vos paroles, dit-elle en me quittant.
Et je pris congé d'elle. Cette visite avait duré environ deux heures.
Quelque temps après, le chambellan Berling vint me trouver et m'offrit de m'acheter mon journal 360,000 fr.— Oui, lui répondis-je, je veux bien vendre mon journal, mais non vendre ma plume. J'étais alors en pourparlers avec un un autre acheteur qui m'offrait le même prix, Berling me conseilla de le remercier, ce que je fis. Le marché fut alors fixé, mais, après bien des lenteurs, Berling, sûr que je ne pouvais renouer avec l'acheteur que j'avais renvoyé d'après son conseil, me dit tout à coup qu'il était impossible d'effectuer le marché convenu. J'étais vivement contrarié, car c'était au nom du roi qu'on me traînait ainsi depuis longtemps, lorsque tout à coup MM. Davidson et Siesby, mes deux collaborateurs, qui ne possédaient rien autre chose que les honoraires qu'ils recevaient chez, moi, me supplièrent de leur vendre mon journal pour 500,000 fr.
— Avez-vous de l'argent? leur dis-je.
— Nous avons des amis qui nous aideront.
Alors, lassé de tous ces ennuis et de ce bruit qui courait toujours que je vendais mon journal, ennuyé des nombreuses
attaques de mes ennemis qui recommençaient à dire que j'étais acheté par la comtesse, je leur laissai le journal au prix de 500^000 fr. avec tout le matériel, l'imprimerie, etc., etc., en leur faisant promettre qu'ils rédigeraient le journal toujours dans le même esprit d'indépendance. — Ils me firent cette promesse à moi et au public, mais ils ne la tinrent ni à l'un ni à l'autre et me récompensèrent par l'ingratitude. Un hasard m'apprit avec certitude que les amis qui aidèrent mes successeurs à l'achat du jourual étaient le chambellan Berling et une autre personne. Maintenant que le journal n changé de direction, il a perdu beaucoup d'abonnés et descendu dans l'estime du public, et si son déplorable entêtement pour défendre un ministère si peu sage, — celui qui est tombé maintenant et qu'on veut mettre en accusation , — est agréable à ses lecteurs, je l'ignore ! L'avenir résoudj-a ce problème I
Enfin, je partis de Copenhague, je vendis mes meubles, une galerie de tableaux et de gravures qui m'avaient coûté 40.000 fr., et je fis des adieux bien navrants à mon pays où en faisant ma fortune je m'étais fait tant d'ennemis. Aujourd'hui, j'ai abandonné le journalisme, et dans la capitale
de la France, je construis pierre à pierre mou édifice Llléraire, en faisant de la liilérature dramatique d'art et de bon goût. J'ai déjà éprouvé bien des déboires; mais si, malgré cela, mon édifice parvient à s'élever «n peu, je vous dirai alors dans sept ans, chers lecteurs, en vous offrant les pages de Talbum d'un auteur dramatique, si, après avoir tant lutté et tant travaillé, j'ai fini par trouver le. repos et le bonheur [\)\
(1) Pendant que ce petit volume était sous presse, j'eus Thonneur d'avoir deux pièces reçues au théâtre de la Gaîté. L'une est une bagatelle : La Rue Lafitte et la Rue du Temple, qui a déjà ét<5 représentée ; l'autre un drame historique en cinq actes qui peint la vie de Struensée et les intrigues de la coar de Christian VIT. Les rôles sont très-bien distribués : Struensée , Lacressonnière ; — le roi Christian Y 11, E. Pierron ; — Brandt, Ménier ; — Marie-Julie , madame Lacressonnière ; Mathilde, mademoiselle Delaistre. On a déjà fait vingt-cinq répétitions, mais quelques obstacles en retardent encore maintenant la représentation.
LA
H y a près do Copenhague une très-jolie promenade , qui se nomme Langeline. Elle est située sur le golfe d'^Eresund, dans la mer Baltique; aussi les habitants s'y donnent-ils constamment rendez-vous pour y admirer le magnifique panorama de cette mer immense où passent et repassent sans cesse des vaisseaux de toutes les nations. C'est en vue de Langeline que défilèrent ces fiers vaisseaux alliés qui allaient faire le blocus des ports russes! Comme on peut le penser, Taspect de cette rade est toujours nouveau et excite sans cesse la curiosité. On ne pourrait mieux se faire une idée de Langeline qu'en s'imaginant tout le long de la mer une espèce de bas rempart planté d'aibres, sur toute la longueur duquel sont braqués de nombreux canons do 80 et de 428, qui tournent letu- gueule béante du côté de la Russie.
Derrière celte promenade , un fossé très-profond et rempli d'eau la sépare de la Citadelle, menaçante forteresse forte de 400 canons. Qui croirait que tous les habitants du Danemark, y compris les dames, passent sans frémir devant toutes CCS bouches à feu et ont fait de Langeline leur promenade favorite? Que les jeunes gens, — et à Copenhague on est jeune jusqu'à cinquante ans, — se font un malin plaisir d'affronter quotidiennement ces canons dangereux, sans doute à cause des dames, encore plus dangereuses, qui leur donnent l'exemple? Cette promenade se termine enfîa par un bastion, d'où l'on a une très -belle vue sur tous les environs. Au milieu de cette espèce de terrasse s'élève un pavillon, où le monde comme il faut a l'habitude de déjeuner et de se rafraîchir.
Or, un jour du mois de mai \So5, deux jeunes gens de vingt à vingt-trois ans se promenaient, en se donnant le bras, le long de Langeline et prenaient la direction de la (errasse. — Pour peu que cela intéresse mes charmantes lectrices, je leur dirai le nom de ces deux promeneurs : le moins jeune des doux se nommait Adolphe Grandbcrg , l'autre Uermann Foss. iSous nous garderons bien de troubler leur conversation animée; nous nous dirigerons piuîùt vers les trois dames qui en sont l'objet et qui se promènent à vingt pas devant eux et dans la même direction.
L'une d'elles, nommée madame Richard, était une femme dont l'âge se révélait à la fois dans sa tenue et dans sa mine grondeuse. A ses côtés, deux rieuses jeunes filles supportaient en plaisantant ses bouderies; l'aînée surtout, Ilermiuie, belle enfant de dix-sept ans, se faisait un malin plaisir de taquiner la vieille dame, qui était sa gouvernante, en faisant prévaloir ses droits de supériorité, ce qui amusait
beaucoup sa sœur Thérèse, âgée de treize ans, laquelle, pour braver sa gouvernante, tournait constamment sa tète du côlé des jeunes gens qui marchaient derrière elles et qui étaient en quelque sorte la cause involontaire des boutades de madame Richard.
Malgré la trivialité des sermons de la gouvernante, dont Herminie ne cessait de se moquer, il faut avouer qu'elle ne manquait pas de bon sens en disant qu'il était peu convenable pour une jeune fille de regarder ainsi un inconnu.
— Mais, répondit Herminie, ce n'est pas tout à fait un inconnu pour moi, c'est une vieille connaissance ; plusieurs fois déjà je l'ai vu au théâtre, et il me souvient qu'un jour il déchira ses habits dans la foule pour me voir de plus près sortir de l'égUse; d'autres fois encore je l'ai rencontré aux concerts du Casino et aux promenades de Tivoli.
— Fi donc! répliqua madame Richard, une connaissance de la rue I
— De la rue ! dit Herminie avec dédain, du spectacle et des promenades, s'il vous plaît.
— Ah I l'autre est plus beau, exclama la petite Thérèse, en tournant la tète pour la dixième fois.
— Je serai obligée de donner ma démission à M. le conseiller, votre père, si vous n'êtes pas plus raisonnables,
— Nous protestons ! dit Herminie.
La paix eût été faite si Thérèse n'eût pas ajouté ces paroles imprudentes :
— Oui, oui, nous vous garderons, madame Richard, jusqu'à notre mariage,
— Ah ! grand Dieu ! s'écria madame Richard, est-il possible qu'une petite demoiselle, qui n'a pas encore fait sa première communion, parle déjà de mariage !
— Ne la grondez pas, dit Herminie, c'est une enfaul, et plie est folle.
Pourtant, malgré son bon conseil, à l'endroit où le chemin fait un coude pour aboutir à la terrasse, Herminie ne put S'empêcher de jeter un regard furlif à Adolphe Grandberg. Arrivées au pavillon, les deux jeunes filles forcèrent madame Richard de s'asseoir pour prendre quelques rafraîchissements et se reposer en admiranl le superbe spectacle de la pleine mer dans une matinée de printemps, à l'heure où les vaisseaux rentrent dans le port.
— Nous déjeunerons aussi, dit tout bas Adolphe Grandberg à son ami.
— Mais nous avons déjà déjeuné.
— Qu'est-c€ que cela fait? — Garçon, deux tasses de chocolat!...
— Allons, bravo! tu es en fonds, à ce qu'il parait.
— Quelle belle vue on a d'ici ! n'esl-ce pas?
— Une vue de vaisseaux?... ou bien de jeunes filles ?
— Ah ! tais-toi ! — Tiens, je crois qu elles parlent à leur gouvernante.
— Elles lui proposent peut-être de t'inviter à déjeuner.
— Silence, imbécile 1
— Ou au souper de son père; car, tu sais, ce gros Crésus donne un grand souper ce soir.
— Ahl je ne sais pas ce que j'éprouve, je ne me sens pas bien.
— Tu es amoureux, voilà tout !... Allons, va lui parler.
— Je lui dirai alors que mon ami est fou.
— Allons donc ! Comme ce sera la première fois que ta lui parleras, il faudra bien mieux lui dire la vérité; par exemple, dis-lui que lu l'auras oubliée dans huit jours.
— Hermann ! Oh ! dod, je ne l'oublierai jamais I Herminie entendit-elle celle conversation ou son visage reflétait-il le fond de son âme? je l'ignore 1 Je sais seulement qu'un sourire heureux éclaira sa figure et qu'Adolphe , ce jour-là, gagna une belle place dans son cœur.
Hermann était tout disposé à suivre de nouveau les jeunes filles pour continuer ses plaisanteries, mais Adolphe le retint et salua seulement des yeux celle qu'il aimait, lorsquelle se leva pour s'en retourner. Pourtant, au coin du pavillon, à demi caché par un grand chêne, il continua à la regarder avec des yeux pleins d'amour, et son cœur était rempli de soupirs.
— Écoute, dit l'écervelé Hermann, crois-tu à la seconde vue et à la bonne aventure ?
— Ni à Tune ni à l'autre, répondit Adolphe, avec un sourire d'incrédulité sur les lèvres.
— Pourtant je veux savoir mon avenir; allons, viens avec moi chez la devineresse de la place d'Ulfeld.
— Non pas, vraiment; je ne veux pas assister à une telle plaisanterie.
— Que dis-tu là ? Comment, depuis trois mois tu m'obsèdes de tes confidences amoureuses et tu neveux pas écouter quelques mots de raison avec moi? Tu as grand torlî
Le remède est peut-être là. Je suis las de t'entendre toujours te plaindre de ton misérable sort et de ton plus misérable amour, toi qui es hardi au point de n'oser tout au plus parler avec les yeux I
— Laisse-moi donc !
— Soit ! Mais je ne veux plus entendre un seul mot de tes amours, entends-tu^ pas une plainte, pas un geste, pas un soupir ! Au moindre gémissement, je te quitte.
— Hermann I
— Allons, mon pauvre ami, viens avec moi chez la vieille sorcière de la place d'Ulfeld, et tout est pardonné.
— Ah ! soit! Tu fais de moi tout ce que tu veux.
Ils se dirigèrent alors vers la place d'Ulfeld et grimpèrent au quatrième étage d'une maison située dans un des angles de la place. Cette maison avait ceci de particulier : c'est qu'elle avait cinq entrées différentes s'ouvrant sur différentes rues,
• — Remarques-tu, dit Hermann à Grandberg, qui le suivait à peine dans l'escalier, remarques-tu comme cette maison semble mystérieuse? Un renard a deux entrées et deux sorties à son terrier, mais cette maison en a cinq ; elle est donc ainsi plus du double plus sage que le renard.
Ils arrivèrent enfin à la porte de la devineresse et frappèrent trois coups. Une jeune fille vint leur ouvrir ; c'était un modèle de laideur que cette enfant, et comme si elle n'eût pas encore été assez hideuse, une affreuse maladie lui avait cruellement déformé les traits. Elle isola les deux jeunes gens chacun dans une chambre, sans doute afin de donner un peu de solennité à la consultation, puis elle suivit Hermann dans la sienne et lui demanda son âge, sa position, s'il était amoureux, fiancé, etc.
— Mais, dites-moi, |)etile, fit IlermanH d'aa Ion railk'+r.", il me semble que voire mère n'aura pas un grand mérite quand elle me redira tout à l'iieure les choses que je viens de vous dire? Faites-vous comme cela avccious vos clienls?
— Mon Dieu oui, répondit simplement la jeune fille; ma mère n'est pas une sorcière, et elle gagne hoPxnêtement sa vie en donnant des illusions et des espérances à ceux qui viennent lui en demander.
— Ah ! je comprends, répondit Hermanu d'une fa^on significative.
Adolphe Grandberg, après une longue attente, eut enfin la visite de la devineresse. Elle lui raconta plusieurs circonstances de sa vie, étala les cartes de plusieurs façons, et enfin lui dit qu'il était amoureux d'une jeune personne de telle et telle manière, — là dessus elle en fit le portrait, — laquelle était la fifie aînée de l'homme le plus riche de Copenhague.
•— Ah 1 le traître l s'écria Adolphe ; c'est mon ami qui vous a raconté cela.
i^ Je vous jure que non, répondit la pythonissé; je n'ai 'pas parte encore à votre ami, et je ne le connais pas ; d'ailleurs, est-il nécessaire d'interroger ceux dont on peut lire clairement Tavenir dans le livre du sort? Et elle montrait ses cartes.
— Vous savez aussi l'avenir ?
— Sans doute !
— Mon amour sera-t-il longtemps sans espoir ?
— C'est aujourd'hui le dernier jour.
— Vous vous trompez , fit Adolphe étonné , vous ne lisez pas bien ; re.commencez...
La devineresse obéit et répondit avec assurance :
— Oui, monsieur, demain vous serez très-heureux. Malgré son sérieux, Adolphe Grandberg ne put s'empêcher de jeter un grand éclat de rire.
— Et pouvez-vous me dire pourquoi je serai si heureux demain?
— C'est facile; cette dame de cœur, qui est placée de celle façon dans le jeu , indique que vous serez fiancé demain avec celle que vous aimez.
— Vous TOUS moquez de moi, n'est-ce pas, madame ?
— Je n'en ai pas l'habitude.
— Ensuite. Comme, d'après vos cartes, ce jour est trèsimportant pour moi, que doit-il m'arriver encore ?
— Vous recevrez une invitation à souper de votre futur beau-père, vous vous y rendrez et vous pourrez parler à celle que vous aimez. Soyez tranquille, tout ira bien.
— Ah ! tenez, dit Adolphe, en lançant un thaler sur la table, voilà pour vos mensonges.
— Ce ne sont pas des mensonges, et la preuve c'est que je ne veux pas que vous me payiez en ce moment; seulement,-après votre mariage avec celte riche demoiselle, votre générosité ne pourra se refuser à me faire une petite pension viagère...
— Oh! si vous dites la vérité, vous l'aurez, je vous jure.
— Oh! ne jurez pas, dit-elle avec un sourire; mieux que vous je sais ce qui doit arriver.
Quelques instants après, les deux amis se rejoignirent à la porto de la sibylle, Hermann sombre et taciturne, Adolphe joyeux et souriant.
— Ah ! la brave femme, dit-il, elle m'a promis un boaheur certain et peu éloigné.
— Que plulôt le diable l'emporte, dit Hermann, elle m*assure quatre ans de désespoir.
— De désespoir amoureux?
— Oui, c'est quelque chose comme cela.
— Et tu t'es assez longtemps moqué de moi pour un semblable motif! — Oh ! la douce chose que la vengeance !
Ils gagnèrent la rue et s'en retournèrent lentement chez eux. Hermann conservait sa tristesse profonde et ne répondait rien à toutes les consolations qu'Adolphe lui prodiguait. Ils occupaient ensemble une petite mansarde située rue du Rempart-du-Nord. Lorsqu'ils arrivèrent à leur domicile, la concierge remit à Adolphe une invitation à souper, pour le même soir, de la part de M. T...., conseiller d'État. Vous peindre l'étonnement d'Adolphe serait une chose impossible; il ne voulait pas en croire ses yeux, mais il est facile de croire ce qu'on désire, et le reste du jour se passa pour lui à faire ses préparatifs pour la soirée et à consoler son pauvre ami Hermann.
Quand le soir fut venu, Adolphe Grandberg se présenta dans la maison du conseiller. La première personne qu'il aperçut en entrant fut un ancien ami de collège, qui lui sauta au cou, le félicita d'être reçu dans la maison et lui dit qu'en qualité de secrétaire de M. T... il allait le présenter à
inadcmoisclle Hermiaie, qui, depuis que sa mère était morte, remplissait les fonctions de maîlresse de maison. La jeune fille lui lit un tl'és-cordial accueil et fut secrètement irès-satisfaile de voir chez elle le jeune honmie qu'elle avait rencontré plusieurs fois et chaque fois avec tant de plaisir. Au même instant rentra M. T..., et le jeune secrétaire s'empressa de lui présenter Adolphe. Le conseiller d'Etat lui donna cordialement la main et lui dit :
— Soyez le bienvenu, monsieur; j'espère que nous serons tous deux contents l'un de l'autre.
— Je l'espère, monsieur, dit Adolphe en rougissant. Quelques personnes entrèrent alors dans le salon , et
M. T... quitta Adolphe pour aller les recevoir. Au même instant un vieux monsieur à cheveux blancs, et dont la mine était très-singulière, vint prendre familièrement sous le bras le secrétaire du conseiller d'État et l'emmena dans un salon ^ voisin, de sorte que notre héros se trouva seul avec mademoiselle Herminie. Ah! combien de fois n'a-t-il pas désiré cette heureuse entrevue! Hélas ! c'est toujours ainsi; maintenant qu'il est au comble de ses désirs, il ne sait comment s'y prendre pour mettre à profit son heureuse aventure. — Enfin, car souvent les dames ont quelque charité pour les pauvres honteux et aident les timides à se tirer d'embarras, mademoiselle Herminie prit la première la parole, ce qui mit Adolphe tout à fait à l'aise. Après quelques lieux communs, prélude ordinaire de toutes les conversations dans lesquelles l'amour doit jouer un rôle, on vint à parler théâtre, de l'Opéra, des chanteurs, du théâtre royal, des promenades....
— Je vous y ai rencontre souvent, dit Herminie.
— Peut-être, mademoiselle, dit Adolphe d'un ton de re-
grct, peut-être avez vous été fâchée de me voir si souvent sur votre chemin?
— Nullement, monsieur. Ah l si faitl une fois seulement; c'était au sortir de l'église du Saint-Ksprit; vous déchirâtes votre vêtement dans votre empressement à vous approcher de ma voiture pour m'aider à y monter.
— Ainsi, vous avez été fâchée contre moi?
— Mais je vous ai pardonné après, dit llermiuie avec une vivacité enfantine. Vous souvenez-vous encore de ce soir que Ilœidt jouait le rôle d'IIamlet? Comme ou rapjïiaudissaiî ! Mais ^os bravos, à vous, monsieur Grandberg, ont fait une certaine impression dans ma pensée, car, avec autant d'intelligence que de justice, je me suis aperçue que vous les partagiez entre Ilœidt et madame Heiberg.
— Ne croyez-vous pas comme moi, mademoiselle, qu'il serait curieux de voir cet artiste jouer le rôle de Roméo avec madame Ileiberg, elle dont le talent tragique est tellement supérieur qu'où l'a nommée la Rachel du Nord?
— Je ne crois pas qu'elle veuille jouer ce rôle avec lui; Viehc, notre artiste aimé, revendiquerait son droit, et il aurait raison. Dans ma pensée, il n'est pas convenable, et il est invraisemblable de voir, dans le même théâiio, un autre Roméo à Juliette. C'est, en vérité, profaner les légendes et les tragédies de Schakespeare. Dites-moi, monsieur, cela ne vous choque-t-il pas aussi?
— A dire vrai, mademoiselle, il y a des Juliettes auxquelles il importe peu de changer de Koméo, si le nouveau leur semble meilleur j ainsi s'effacent les premières et seules boDi:6S impressions; car il en est du théâtre comme de la nature.
— Vous faites tort à notre siècle, monsieur; s'il est vrai
qu'il y a des femmes qui ont oublié que la base de la vertu c'est la fidélilé dans l'amour et l'amour dans la fidélité, il existe. Dieu merci, à côté de cel'es-là, une multitude de bons exemples.
— Je l'avoue, mademoiselle: mais pourtant croyez-vous qu'une femme dont le sexe est si faible, dit-on, ait la force et la persévérance d'aimer sans espoir le même objet qui a charmé son cœur?
— Oui, oui, je le crois, répondit Herminie en rougissant; et vous, monsieur Grandberg, ne le croyez-vous pas? Et elle leva sur Adolphe ses beaux yeux presque humides de larmes.
— Oh si! je le crois, mademoiselle, dit Adolphe; heureux sont les hommes auxquels il est réservé une si douce consolation et uu rêve aussi enchanteur.
Si Ton écoute de sang-froid une conversation amoureuse, on est étonné de la rapidité avec laquelle les amants arrivent à leurs fins, en surmontant tous les obstacles; et ce qui nous paraît insensé et même inconvenant semble aux amoureux tout naturel.
De cette façon, la conversation s'anima promptement et devint intime entre eux deux. Quelques instants après, ils se faisaient un aveu qui découvrait ce qu'il y avait de plus sacré dans leur cœur. Elle lui laissa deviner ensuite que, depuis longtemps, il était l'objet de ses rêves; et lui, l'heureux Adolphe, se mit à lui raconter l'oracle qui lui assurait ses fiançailles avec elle dans la même journée. Mais le salon, peu à peu, s'était rempli de monde; Herminie se leva saus répondre, laissant seulement voir sur son visage que ses vœux étaient conformes à ceux d'Adolphe, et alla saluer et recevoir d'autres personnes. La société était brillante, et le pauvre Adolphe était resté seul au milieu de ce cercle nombreux,
LA BONNE AVEiNïLRE. 86
sans savoir à qui parler, quand le vieil ami du secrétaire du conseiller vint l'aborder, et une longue conversation s'établit entre eux deux, jusqu'au inoineul où le maître de maison les interrompit :
— Monsieur Giœnberg, deux mots seulement, dit il; et le prenant sous le bras, il le conduisit à son cabinet de travail, loin du bruil de la foule qui encombrait les salons.
— Monsieur Grœnberg, dit-il, ce que j'ai à vous dire est assez délicat... Une erreur a été commise : dites-moi, avezvous reçu une invitation pour venir chez moi?
Adolphe fut stupéfait de cette demande.
— Oui, monsieur, dil-il; mais je ne comprends pas...
— Do qui avez-vous reçu cette invitation?
— De qui?... mais do vous nalurellement, monsieur le conseiller d'Etat.
— De moi?... cela ni'étonne: je viens de voir la lettre d'invitation d'un autre monsieur Grœnberg, et c'eslla mienne, mais je n'ai pas écrit deux lettres au même nom.
— Mais, monsieur le conseiller, mon nom n'est pas Grœnberg, mais Grandberg, et votre invitation était aussi gracieuse que cet entretien est pénible; du reste, voyez plutôt, voici ma lettre d'invitation.
Le conseiller d'État prit la lettre, jeta les yeux dessus, et dit à Adolphe :
— C'est une mystification!
— Comment, s'écria Adolphe, dont les traits s'altéraient visiblement, une mystification!
— Oui, monsieur, car ce n'est pas moi qui ai écrit cette lettre.
— 0 mon Dieu! serait- il possible! Mais dans quelle situation suis-jc donc ici à vos yeuxl Je vous jure, mon'sieur, sur ma vie et sur mon honneur, que je suis innocent d'une semblable chose; j'ai peine encore à me figurer si c'est possible! Mais pourquoi?... dans quel but?...Ahl c'est terrible!
— Remettez-vous, monsieur, dit le conseiller, dès l'abord je croyais que vous étiez le jeune Grœnberg, qui est dernièrement entré dans mes bureaux. Le malheur n'est pas grand; vous savez seulement ce qu'il vous reste à faire.
— Monsieur, répondit Adolphe, ému comme un enfant, mais dont le cœur contenait un sentiment profond de dignité, une malheureuse erreur, malheureuse seulement pour moi, vient d'arriver, et bien que je n'aie jamais eu la pensée d'entrer dans ce monde au-dessus de moi, je vous prierai pourtant, monsieur, de considérer que, si je pars d'ici, on saura que j'ai été l'objet d'une mystification, et mon avenir sera brisé.
— Mais, monsieur, avant d'accéder à cette demande...
— Oh ! je ne demande rien, monsieur ; mais veuillez comprendre que je suis innocent de cette erreur, que si vous me chassez de votre société, c'est une flétrissure pour toute ma vie : vous ne voudrez pas, monsieur, prononcer une condamnation à mort sur un jeune homme qui a été trompé d'une façon aussi imprévue; dod^ vous ne le voudrez pas.
— Monsieur! dit le conseiller avec hauteur (I).
— Vous me demandez ce que je veux, dit Adolphe avec fermeté, je demande à rester encore une heure chez vous, et puis je me retirerai sous quelque prétexte, qui à la fois satisfera votre volonté et ma dignité.
Le conseiller haussa les épaules et lui tourna le dos sans mot dire.
— Adieuj monsieur, dit Adolphe avec un ton significatif; pensez à moi en vous couchant ce soir (2).
— Restez, restez, monsieur Grandberg, dit une voix à la fois douce, émue et pleine de fermeté.
Le conseiller d'État et Adolphe se retournèrent étonnés en voyant Ilerminie.
— Mon père est bien cruel envers vous, dit-elle en se tournant vers Adolphe, oui, bien cruel, car j'ai écouté votre conversation; mais mon père va retirer ses dernières paroles, n'est-ce pas, mon père? car vous ne voudriez faire de ce souper une fête de mort. N'est-ce pas, père, tu ne le veux pas?
— Ma fille, mes affaires me regardent seul, et je suis ferme, tu le sais.
(1) Il est d'usage à Copenhague de faire des invitations personnelles pour les bals et les soupers. Les invités seuls ont le droit d'y assister et ne peuvent point faire de présentations. Si, ce qui arrive très-rarement, un intrus s'est faulilé dans la fêle à laquelle il n'a point été convié, il est impitoyablement mis à la porte, sans considérer ni sou âge ni sa qualité.
(•2) Celte dernière menace est tout à fait une formule danoise dont la signilicQtion est qu'Adolphe fait le conseiller responsable de sa mort; son expulsion étant un ridicule et un déshonneur qui serait connu de suite dans tout Copenhague et dont il ne pourrait jamais se laver.
— C'est vrai, mon père, tu es ferme, mais je suis tou enfant, et moi aussi je suis ferme,
— Laisse-moi, te dis-je, à mes affaires.
— Tu me forces alors, mon père, à te dire une vérité que je t'ai longtemps cachée.
— Quoi...
— Co jeune homme a une place dans mon cœur.
— Ma fille I mais tu oublies, cria le conseiller en colère. C'était donc un complot!
— Non, pas de complot, mon père : ni ce jeune homme ni moi n'en avons eu l'idée. Les circonstances seules ont amené cette fâcheuse aventure; mais, quoi qu'il en soit, je le jure, monsieur Grandberg restera, ou l'on me chassera avec lui !...
Le vieux conseiller était dans une lelle colère que, pendant quelques moments, il ne pouvait proférer que quelques mois incohérents. ICnfin, il prit avec violence Herminie par le bras, et la repoussa à quelques pas d'Adolphe, en disant :
— Fillo ingrate! qu'oses-tu faire?
— Ce que j'ose faire, dit-elle, je veux épargner une injustice à mon père! Ce que j'ose faire? mais je veux acheter avec mon sang l'honneur de celui que j'aime ! Tue-moi , lue-moi tout de suite, je suis prête! C'est ton droit do tuer ton enfant, tu lui as doinié le jour! Mais tu n'as pas le droit de tuer l'avenir de ce jeune homme qui ne te doit ni un jour ni même une heure de sa vie.
— J'ai mal entendu sans doute, dit le conseiller stupéfait, ma fille ose ainsi insulter son vieux père! Ah! j'en mourrai !
Et le conseiller couvrit son visage de ses deux mains. Enfin, au bout de quelques instans, fixant ses yeux sur Adol-
phe et sur sa fille, il dit à celle-ci eu lui jetant des regards furieux et en p.rinçant des dents sous ses lèvres pâles :
— Va-t'-en, ingrate enfant!
— Adieu, adieu, mon père, tu ne me reverras jamais, adieu pour toujours !
— ïu pars?...
— Oh ! non, non ; nous restons ici, n'est-ce pas, mon père? Lt elle se jeta à son cou, cachant ses yeux pleins de larmes
dans le sein de son père.
Le conseiller la serra quelques moments dans ses bras, sans prononcer une parole", puis il lui dit à mi-voix :
— Ah ! tu viens de me faire bien du mal, Herminie.
— Fais notre bonheur, répondit-elle en pleurant, et nous ferons le tien. Te souvient-il que tu as promis à ma pauvre mère, à son lit de mort, de ne jamais forcer mon cœur? Dis, mon père, te souviens-tu de sa dernière prière? Tiens, regarde, vois son portrait, vois, c'est ma mère chérie qui sourit et donne son consentement à notre union! Souris aussi, mou père, et donne-nous ta bénédiction.
C'était un solennel et silencieux moment! Le vieux conseiller, au milieu de la chambre, les yeux pleins de larmes, serrait sa fille dans ses bras; à ses pieds, Adolphe baisait ses mains avec tendresse pendant que le vieillard regardait le portrait de celle qu'il aimait tant jadis.
— Oui, dit-il en hochant la tète et en s'adressant au portrait de sa femme, oui, bonne Amélie, ma fidèle épouse, je te le promets!
Et, étendant ses mains sur la tète des deux jeunes gens :
— Soyez unis, mes enfants, dit-il d'un ton plein de tendresse. Un moment après, ils rentrèrent tous les trois dans la salle
du festin, le visage rayonnant de bonheur. C'est alors que le
conseiller annonça les fiançailles des deux jeunes gens, au grand étonnement de tout le monde, et surtout de la petite sœurThérèse, qui trouvait, dans cette circonstance, un moyen de taquiner encore madame Richard.
A dix heures du soir, Adolphe Grandberg rentra chez lui, enivré de son bonheur, et regardant tout ce qui venait de se passer comme un rêve; mais la bague de sa fiancée, qu'il embrassait sans cesse, le rappelait à la réalité. A peine eut-il franchi le seuil de sa porte, qu'il trouva son ami Hermann riant aux éclats d'une façon formidable.
— Tu as raison, dit Adolphe, mou horoscope s'est déjà accompli : vois, je suis fiancé avec elle.
En voyant la bagne de son ami, Uermana se tut subitement; mais il reprit bientôt de plus belle ses railleries, et dit à Adolphe :
— Allons donc ! tu te moques de moi à ton tour , imbécile! Tu as peur d'avouer que tu as été trompé! lia! ha! hal
— Ah! traître! c'est toi qui m'as joué! c'est toi qui as écrit la leltre d'invitation du conseiller d'Etat?
— Katurellement, quel autre?...
— Mais, dans quel but?
— Mais pour rendre les prédictions de la sorcière plus naturelles d'abord; ensuite, pour te faire chasser pour toujours
de cette maisou, afin qu'ayant été ridicule aux yeux de ta belle, tu te guérisses de ton amour et me laisses dormir en paix i
— " Ainsi, réellement, mon bonheur est ton œuvre, bien que ton intention ait été opposée? Mais cela me paraît impossible : comment as-tu pu connaître ce que m'a dit la devineresse?... Et puis... l'invitation était ici lorsque nous sommes rentrés.
— Je le crois bien, j'ai payé la sorcière pour te faire un horoscope à ma façon, et son petit laideron de fille s'est chargé de porter l'invitation que j'avais écrite en contrefaisant mon écriture, pendant que nous étions encore chez sa mère.
Toute la nuit se passa ainsi en bavardages ; l'un formant des projets chimériques, l'autre faisant ses réflexions sur le bonheur qui lui arrivait.
Trois mois après eurent lieu les noces d'Herminie et d'Adolphe. Au milieu du festin, Hermann s'écria :
— J'espère maintenant que tu ne douteras plus de la vérité des horoscopes?
— Oui, répondit Adolphe; mais tu as encore quatre ans d'attente avant de pouvoir y croire aussi. Quatre ans de désespoir I
92 COiNTES DE LA 31ER BALTIQUE.
Et eu disant ces mois il jetait un regard malin sur Hermann et sur la petite Thérèse, qui était placée à côté de lui.
— Pourquoi donc quatre ans de désespoir? dit Thérèse.
— Tu le sauras plus tard, dit Herminie en l'embrassant.
— Ahl je devine! dit Thérèse en roussissant et en mettant sa main sur le bras d'Hermann ; puis elle ajouta tout bas à sa sœur : Madame Hichard n'a plus que quatre ans à rester chez nous ;
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