‹ Contes de la Mer BaltiqueChapitre 4 sur 33 · EPISODE D UNE VISITE A LANDSKRONE · texte numérisé non relu

EPISODE D UNE VISITE A LANDSKRONE

Par un beau malin du mois de juin 18o0, un bateau à vapeur chargé de monde sortait triomphalement de Copenhague. Sur l'étendard qui flottait au sommet du grand mât ou lisait :

Voyage à Landskrone et retour,

Prix des places : 40 skilling (l).

Départ à 8 heures du matin. — Retour à 10 heures du soir.

(La traversée ne dure qu'une heure et demie.)

Landskrone est une petite ville de Suède qui fait face à Copenhague. L'annonce du bateau à vapeur réunit une grande foule de Danois , curieux de débarquer en amateurs

(1) Un franc et quelque chose. Il faut deux skilling pour faire uo sou.

sur celle lerre si longîemps ennemie el où jadis ils répandirent l'effroi et la désolation; cette fois nous n'étions pas si terribles : nos seules armes étaient des parapluies et des cannes, nos guerriers porlaTent plutôt des robes que des armures. Je faisais partie avec ma famille de cette joyeuse expédition; le contentement et la gaieté brillaient sur toutes les figures, et, tout le temps de la traversée, une délicieuse musique nous jouait des aiis danois et suédois tour à tour, que nous chantions en chœur, chaque fois que nous entendions une mélodie favorite.

Au milieu de la joie générale, deux personnes qui se lenaienl en haut de l'escalier qui descend dans l'entrepont et qui avaient tout l'air de nouveaux mariés, semblaient tristes et mécontentes. Curieux de connaître la cause de cette tristesse, je m'approchai d'elles et je reconnus mon tailleur et sa charmante femme! Ma présence n'interrompit nullement leur dispute, le mari même me prit comme juge entre lui et sa fefume.

— Elle déleste les Suédois, me dit-il, et est mécontente que nous fassions cette petite promenade.

— Mais tu ne dis pas que tu m'as trompée, répondit la petite femme qui s'appelait Anna; quaiîd nous sonunes partis, tu m'as assuré que ce vaisseau allait à Mœ;), et voilà qu'une fois en pleine mer tu m'annonces que nous allons en Suède!... Oh! ces ^Suédois! je les hais!

— Tu ne les connais pas , dit le tailleur; j'ai connu un Suédois, moi, c'était le meilleur homme du monde.

— Ah! laisse-nous donc avec tes connaissances! ma mère à moi a connu aussi un savant suédois, qui était très-méchant, et je crois que si on ne l'avait pas chassé à temps il «ût pu être dangereux pour la paix de la maison.

— Les Suédois sont bous, tedis-je, ils haïssent les Russes ainsi que nous ; de plus, ils sont pleins de bonne foi et de loyauté.

— Non, non, je reste à bord, je ne veux pas faire de visite à ces gens qui sont rudes et méchants ! Voyez donc, monsieur, continua-t-elle en se lonrnant vers moi, n'est-ce pas joli de voir monsieur qui est devenu demi Suédois et qui force sa femme à faire un voyage qui lui déplaît autant ?

— Voulez-vous me permettre, madame, d'exprimer ici ma façon de penser? lui dis-je; eh bien, vous avez tous les deux tort : votre mari a tort de vous forcer à faire une chose qui vous déplaît, et vous, madame, vous faites tort à nos voisins qui sont seulement méchants envers leurs ennemis, mais qui pour leurs amis sont pleins d'affabilité; oubliez donc leur sévérité dans la guerre pour ne vous souvenir que de leur bonté dans la paix.

Mais ce fut en vain ; j'eus beau parler, elle continuait à regarder comme impossible qu'on pût trouver en Suède des gens aimables et se plaignait amèrement de se rendre à Landskrone, tandis qu'elle s'était fait un plaisir d'aller visiter la jolie petite île de Mœn ! Pour la consoler un peu, je lui promis de rappeler à son mari que le dimanche suivant il devait la conduire à Mœn, et, pour avoir la paix, le tailleur lui jura qu'il satisferait son désir.

Cependant nous étions arrivés en rade de Landskrone, plusieurs chaloupes se détachèrent de la rive et vinrent nous saluer sur le bateau; en un instant la plus touchante cordialité régna entre nous. Quelques moments après nous débarquions à Landskrone, sur le port, auprès de la douane, où nous attendait une foule nombreuse de Suédois. A peine eûmes nous touché la terre, que des hurrahs, des bravos,

des cris de : Virent les Danois! retentirent autour de nous, pendant que d'un autre côté le canon du port résonnait en notre honneur. Par une galanterie charmante, des jeunes filles, portant des corbeilles de fleurs, en offraient à tous les passagers pour en parer leur corsage ou leur boutonnière. A voir celte scène , un étranger eût cru assister à la joie d'une grande famille qui se retrouve réunie tout entière après une longue absence. Tout le monde s'embrassait! Bientôt nous nous mîmes par rangées de trois ou quatre. Suédois et Danois mêlés, bras dessus bras dessous, et l'on nous conduisit ainsi à un grand hôtel de la ville oîi devait se passer le premier acte de la fcle qui se préparait, c'està-dire le déjeuner!

Au milieu de la foule, j'avais perdu de vue mon tailleur ; mais bientôt, à quelques pas devant moi, j'aperçus sa femme qui s'appuyait sur le bras d'un superbe ofOcier de lanciers suédois, en magnifique habit bleu à boutons d'or, et la mine mécontente d'Anna était tellement disparue, que si je n'avais pas connu son antipathie pour les Suédois, j'aurais cru voir une jeune fiancée causant amoureusement avec son futur mari. Je retrouvai mon tailleur dans la salle du banquet; il était placé à un bout de la tcibîe, à côté d'une vieille dame suédoise qui , malgré sa laideur, faisait de son mieux, mais en vain , hélas ! pour distraire son cavalier danois. Anna était placée de l'autre côté delà table, à côté de son officier, et semblait très-gaie et très-heureuse, sans doute à cause de la mauvaise place de son mari. Je n'oublierai jamais les regards désespérés que le tailleur lançait à sa femme, mais elle y répondait très-gracieusement par d'autres regards qui semblaient dire : « Ah ! tu m'as forcée de faire le voyage de Suède ! Ah! tu veux que j'aime les Suédois! j'obéis, voilà tout! » ,

Après avoir bien bu , bien mangé, bien tosté , on se mit à chanter, et entre autres airs, le superbe chant patriotique suédois : Roi Charles XÎI, jeune héros! dont le refrain est:

Contre les Moscovites!

Courage, Suédois !

Courage, Suédois !

Au milieu du bruit, je distinguai clairement la voix d'Anna , trop occupée maintenant pour échanger des regards avec son mari, car elle échangeait mille paroles avec son voisin qui semblait très-flatté de ses al'.enîions. Or, pendant que tout le monde, transporté par l'enlhousiasme et excité par le repas , ne remarquait plus rien , j'aperçus im maréchal des logis chef parler bas à l'ofticier suédois, et je ne me trompai point en soupçonnant qu'il avait reçu l'ordro d'enivrer mon tailleur,

« Pauvre tailleur! pourquoi as-tu voulu faire une promenade en Suède? pourquoi as-tu forcé ta femme à chanter : Courage, Suédois! Ah! jamais je ne te forcerai, Anna, à venir visiter en Suède les beaux militaires aux beaux uniformes! Ah! pauvre fou ! il valait mieux rester chez toi, mon bonhomme, ou aller faire un tour à Mœn ; là, du moins, il n'y a pas de danger! » Ainsi se désolait mon infortuné tailleur.

En sortant de table, on fit une promenade en voiture jusqu'à un petit bois, où un orchestre invitait les uns à danser, de larges allées engageaient les autres à la prome-

nade, et, d'un autre côté, des tables où l'oii buvait du bauko (1 ) attiraient invinciblement les buveurs. C'était une véritable fête de famille, le plaisir était également partagé entre les Danois et les Suédois. Notre musique alternait avec la musique du régiment de lanciers, et lesdanseursn'avaientpas besoin de parler la même langue pour s'amuser. Je regardai quelques instants ces joyeux ébats, et je remarquai entre autres la charmante Anna qui dansait avec son inséparable cavalier, et semblait se soucier fort peu de l'absence de son mari. Nous les laissâmes à leur plaisir, et, avec quelques autres passagers , ma famille et moi allâmes visiter le fort. En revenant, comme nous passions devant le pavillon où l'on buvait du banko et du vin, j'entendis une grande altercation : c'était mon tailleur, affreusement ivre, qui réclamait sa femme à grands cris, et disait qu'il voulait demander raison à tout le régiment de lanciers. Pendant longtemps on crut que c'était une plaisanterie et qu'il faisait cela poutr amuser la société; mais quand on le vit se jeter sur un simple lancier, le frapper à la tête et à la poitrine, et s'écrier : « Rends-moi ma femme, lancier, ton régiment m'a volé ma femme 1 » on vit alors que c'était sérieux et on fit son possible pour le contenter ; mais malheureusement on ne put retrouver sa femme.

Cependant l'infortuné tailleur continuait à insulter et à battre tout le monde; malgré l'intérêt que son état et son malheur inspiraient, alors on jugea nécessaire de le berner; les uns lui prirent les pieds, les autres les bras, et on le bail) Le banko est une boisson très-aimf'e en Suéde. C'est une espèce de grog à l'eau-de-vie, très-fort. Deux verres de cette boisson suffisent pour enivrer uq homme qui n'a pas Thabitude d'en prendre.

lança ainsi jusqu'à ce que ia nature , agissant sur noire héros, le débarrassa de ce qui l'avait grisé.

Je demandai à quelqu'un si on traitait tous les ivrognes de la même façon. — Oh ! me répondit-on , ceci n'est que le commencement, d'ordinaire on leur fait prendre un bain après.

On avait à peine terminé de me donner ces renseignements, que des rires, des bravos, des trépignements éclatèrent dans le pavillon. Mon ivrogne de tailleur en était encore la cause. En voulant traverser une petite planche posée sur un fossé, son pied avait glissé et il était tombé dans l'eau dont le fossé était rempli. Il jetait des cris lamentables et disait qu'il allait mourir! On accourut à son secours et on le retira fraternellement de l'eau.

Alors entrant subitement dans une autre phase de l'ivresse, le pauvre mari délaissé se mit à pleurer en wiant: Anna! Anna ! où es-tu ? et tout le monde , d'une seule voix , se mit à pleurer comme lui et à crier: Anna! Annal où es-tu?

Une jolie fille suédoise, plus charitable que les autres, lui dit : « Frère danois , vous allez vous rendre malade si vous restez ainsi , vous êtes tout mouillé 1 Venez avec moi , mon frère est garde champêtre et demeure ici tout prés , il vous prêtera des vêtements, et tous les trois nous nous mettrons à chercher voire femme, qui certainement est retournée à bord ou à l'hôtel. »

Le tailleur se laissa conduire; on le revêtit d'une casaque de chasse, puis, le prenant par le bras, la jolie sœur du garde champêtre s'en alla avec lui à la recherche de sa femme. Enfin la belle Anna fut retrouvée à l'hôlel , où elle se lamentait de l'absence de son cher petit tailleur. Je ne sais si je me trompe, mais il doit y avoir eu ensuite une double scène de jalousie : Anna, jalouse de la

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sœur du garde champêtre, et le tailleur du beau lancier suédois.

Enfla l'heure du départ arriva; notre hôte ne voulut pas que nous payassions notre dépense et nous reconduisit à bord au milieu des hurrahs, des bravos et des salves de canon, ce qui charma notre retour à Copenhague. Mais le couple, si triste en partant, s'en revint aussi désolé, malgré la joie générale. Longtemps encore les Suédois restèrent sur la plage en agitant leurs mouchoirs et des drapeaux, et, malgré l'obscurité, la sensible Anna jetait un coup d'oeil furtif sur le rivage, où Ton distinguait, à peine à l'extrémité de la jetée , un uniforme bleu à boutons d'or. Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Copenhague; mais nous rentrâmes chacun chez nous, enchantés de notre partie de plaisir et de l'hospitalité de nos voisins les Suédois.

Quelques jours après, par curiosité et par nécessité, j'allai rendre visite à mon tailleur, la paix était rétablie dans le ménage; mais ou m'a assuré cependant que de temps en temps la belle Anna va se promener sur le rivage de la mer, où Ton voit les côtes de Suéde à l'horizon, et que tout bas elle chante la mélodie de Landskrone : Courage, Suédois!

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