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CHAPITRE XIV

Mort de Marie.

Le jour du mariage de Joséphine et de Nathaiius était fixé. La veille au soir Nallialius reçut une lettre dans laquelle on le priait de se rendre rue de ^'or^Yége, n" 49, où on avait à lui communiquer une nouvelle de Hollande très-importante. Il ne voulait pas se rendre à cette invitation; mais Joséphine l'en pria , et Bertrand l'accompagna jusqu'à la porte et l'attendit en bas.

Nalhalius entra dans un salon richement meublé. Sur une table, derrière le divan, était un candélabre d'argent avec des bougies allumées, mais qui qe répandaient qu'une demiclarté dans le vasle salon. Un petit feu gai pétillait dans la cheminée de marbre, et jetait ses reflets sur Nalhalius, qui se sentait presque humilié au milieu de toute cette richesse et de tout ce luxe.

Asseyez-vous, dit le domestique en livrée, avec une politesse affectée.

Nalhalius, prenant cette invitation pour de l'ironie, resta debout et jeta un regard curieux sur tous les objets qui se trouvaient dans le salon , et bien qu'il crût qu'il était chez l'ambassadeur de Hollande, il trouvait le luxe de cette maison beaucoup trop grand, même pour un prince.

Au bout de quelques instants, la porte du fond s'ouvrit, et une dame vêtue de iioir et dont les Irails étaient cnclw's

par un voile épais entra dans le salon. Elle fit quelques pas en avant, s'arrèla et jeta un profond soupir; puis voyant Nathalius qui se tenait modestement debout jjrès de la poilo, .elle se précipita sur le verrou, le poussa vivement, et allirant Nalhalius près d'elle, elle le fixa avec passion, se jcla à ses pieds, baisa sa main avec chaleur et murmura : C'est moi! c'est moi !

Natbalius fut saisi à la fois d'étonnement et d'effroi.

— Votre Grâce , dit-il, pour l'amour de Dieu, vous vous trompez! — Pour qui me prenez-vous? — Levez-vous, madame, vous vous trompez!

— Non , je ne me trompe pas , dit tout bas la dame voilée, tues Nalhalius et moi je suis la criminelle Marie; aus?i je ne me relèverai pas avant que lu ne m'aies pardonné.

— Je n'ai rien à vous pardonner, vous ne m'avez fait aucun mal, madaïue.

— Mais tu n'as donc pas entendu mon nom? — Je suis Marie, — et elle ôla son voile; — oui ^ ta malheureuse Marie (

Nalhalius fit un pas en arrière.

— Vous ici, madame Rosberg! expliquez-moi?...

— Tu es chez moi, dit-elle en se relevant; tout ce que lu vois m'appartient, et si lu veux ce sera aussi à toi.

— Vous plaisantez, madame Rosberg!

— Ne m'appelle pas de ce nom.

— Votre mari est donc mort ?

— Oui, mort ou du moins presque mort!

— G'esl pour cela que vous portez le deuil ?

— Non , c'est le deuil de ton amour pour moi.

— Dites-moi maintenant, madame, qiullo est la nou"

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velle que, d'après votre lettre, vous avez à me communiquer? Est-ce une nouvelle importante?

— Oui!

— Venant de Hollande?

— Non; d'un Hollandais qui habite Paris.

— Donnez-moi donc ces nouvelles, madame, je brûle de l'envie de les connaître.

— Longtemps aussi j'ai brûlé de l'envie de parler, mais une autre a pris ma place.

— Revenons à ces nouvelles , madame , je vous prie?

— Ne sois pas cruel! vois, je puis te rendre riche; ordonne, et je mettrai des montagnes d'or à tes pieds! Encore une fois, réponds-moi, veux-tu quitter le Danemark? Je ne te demande qu'une grâce , c'est de te suivre comme une esclave. Seulement ne m'abandonne pas!

Et elle recommença une de ces scènes que Nathalius connaissait si bien autrefois.

— Marie , dit-il, tu es ma belle-sœur; ce que tu me demandes est impossible, Joséphine est pour toujours comme un ange entre toi et moi.

— Non, rien, personne n'est entre nous! Je suis une coupable; mais à ton bras je ne crains plus rien, tu deviens mon défenseur et empêches qu'on no me punisse; si tu me quittes, au contraire , je tombe , je meurs!

Nathalius s'efforça de se détacher de Marie, dont la passion en ce moment se rapprochait de la folie.

— Tu sais, mon cher Nathalius, continua Marie, tu sais combien je suis jalouse? Eh bien! je veux faire un sacrifice immense : Rachel et Lia étaient femmes d'un même mari : laisse-moi être Lia?

— Ecoule, Marie, dit Nathalius avec bonté, demain jo

reviendrai te voii\, peut ètie alors seras-lu plus tranquille!

— Non! non! t-u no m'échapperas pas! Je veux qu'aujourd'hui même tu décides entre ma vie ou ma mort. Un mot seulement suffît.

— Soyez raisonnable, Marie !

— La raison ne me conseille pas autre chose que la mort après ton refus; car toi , tu es mou Dieu! Je n'en ai pas d'autre !

— Audacieuse! audacieuse! Quel sacriiége oses-tu commettre? Moi, un dieu? Moi, le plus faible des hommes! Tiens, femme, voilà ta récompense : — Je le maudis! je te hais! je te méprise! Et avec une religieuse indignation il répoussa Marie.

Marie jeta un cri à demi étouffé ; elle voulait parler, mais elle ne pouvait proférer aucun son. Elle tira alors des papiers de son sein, et s'approchant rapidement de la lumière, elle les biiila en éclatant d'un rire convulsif , qui résonna bruyamment et d'une façon siuislre dans le vaste et riche salon.

— Dis adieu à toutes ces 'richesses, Nathalius, c'étaient les tiennes, et maintenant elles sont en cendres; te voilà pauvre comme un mendiant!

— Que brûles-tu là? dit Nathalius , et il s'efforçait d'éteindre le papier enflammé, mais il était trop tard.

— C'était une lettre qui avait plus de valeur qu'un royaume, elle eût suffi pour nous deux, pour nous trois, elle eût suffi aux plus ambitieux!

— C'était?...

— Des nouvelles importantes de ce Hollandais qui demeure à Paris!

— Marie, qu'as-lu fait?

-NATHÀLILS. 291

— Je me suis vengée!

Et elle regarda Natbalius avec un air de triomphe.

Nalhalius resta muet et anéanti quelque temps.

— Je crois que tu ne m'as pas bien entendu? — C'est plus qu'un royaume que je détruis pour toi enxe moment, pauvre garçon! Demain, tu suivras, si tu veux, le convoi funèbre de mon. mari et le mien; mais , hélas ! ta misère sera si grande que tu ne pourras même pas te procurer un habit noir!

— Marie, ne jouez pas la comédie avec moi. Répondezmoi ? m'avez-vous trompé? Avez-vous réellement détruit mon bien-être? Dites-moi, au moins, ce qui se trouvait dan^ cette lettre, si vous vous en souvenez?

— La misère! la misère maintenant! s'écria-t-elle en riant comme une folle. Veux-tu voir une vraie copie, un leflet? Suis-moi!

— Marie, je t'en prie, dis-moi ces nouvelles!

— Oui, oui , viens! C'est ton œuvre à toi! c'est la destruction !

— Mais parle de façon à ce que je puisse te comprendre? Quelle destruction ?

— Mon mari mourant et dans les dernières convulsions !

— Grand Dieu! il n'est donc pas mort! Et tu es vêtue de deuil et lu parles déjà d'amour à un autre! Vite! vite! où est-il ?

— As-tu du courage? car c'est un spetlacle affreux!

— J'ai du courage pour oider (out ce qui soufïre!

— Ah ! tout secours est inutile !

— Rien n'est impossible à Dieu î

— Viens ! et tu vas le voir 1

Elle le conduisit par une petite chambre, et en traversant un corridor, jusqu'à la chambre à coucher de Rosberg.

Pâle comme un fantôme, Marie marchait en avant, tenant un flambeau d'une main et de l'autre conduisant Nathalius par le bras.

I.a porte de rélégante chambre à coucher s'ouvrit , et un douloureux gémissement se fit entendre, — Nathalius arracha le flambeau de la main de Marie, et se précipita vers le lit en écartant le rideau de damas. Quelle terrible vue ! Rosberg y était étendu sans connaissance; son linge fin contrastait avec la couleur rouge ou plutôt violette de sa figure ; on croyait qu'il allait étouffer à chaque instant ou que son sang et son corps étaient embrasés d'un feu intérieur. De temps en temps, il poussait des râlements comme un animal expirant; ses yeux étaient fermés, et de sa bouche ouverte s'exhalaient des vapeurs de vin et d'alcool qui répandaient une foric odeur.

— Appelez au secours ! s'écria Nathalius, pendant qu'il s'efforçait de soigner le malheureux.

Mais Marie croisa ses bras et ne bougea pas.

— N'as-lu donc pas pitié de ton propre mari? Blalheur à toi !

Il fit quelques pas vers la porte, mais il s'aperçut qu'il était enfermé à double tour. Il secoua la porte avec violence, mais ce fut en vain; il tira le cordon de la sonnette , mais elle ne rendit aucun son.

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— Tous tes efforts sont inutiles, dit-elle; je t'ai déjà dit que je voulais me venger !

— Que veux-tu, infâme démon?

— Je veux que tous les trois nous mourrions ensemble ! — Elle fît quelques pas et prit deux pistolets dans le coin de la chambre, puis elle dirigea l'une de ses armes sur sa poitrine et l'autre vers Nathalius; mais en voyant son calme et en écoulant ces paroles dites avec le ton d'un doux reproche :

— Marie, un instant seulement! — la main qui tenait le pistolet trenibla. Nathalius profita de ce moment, il s'empara des deux armes mortelles, et les cacha dans un petit

tiroir près du lit, où il ne les perdit pas de vue.

— C'est bien, ce que tu viens de faire là, Nathalius; moi aussi, je manque de courage s'il s'agit de te perdre; pour toute autre chose, j'en ai !

. — Marie, écoute-moi, tâchons de sauver ce pauvre malheureux. Vis et je t'aimerai comme une chère belle-sœur!

— Je ne veux pas vivre sans être ta femme ! je veux mourir cette nuit, comme lui qui ne peut vivre longtemps désormais, car il a vidé ce verre !

Et elle désigna un verre d'eau sur la petite table de nuit qui était près du lit. Tout à coup elle jeta un cri d'étounemeut et contempla fixement le verre sans proférer une parole.

Pendant ce temps, Nathalius avec une carafe versait de l'eau dans la bouche de Rosberg, lui lavait les tempes , et essayait de le rappeler à la vie. Marie l'interrompit dans ces soins en lui disant :

— Pour tous les autres, lu as des soins, pour tous les

autres tu as de la pitié ; et pour moi, qui suis une pauvre créature, qui ne peux vivre sans toi, tu n'as que du mépris! Je te dis que cette nuit je vais mourir par amour pour toi, et tu ris, comme on rit à un spectacle plaisant 1 Maintenant, Nathalius, je te demande une dernière fois : Veux-tu être mon mari ?

— Marie, regardez ce malheureux, voici ma réponse; et pensez aussi à Joséphine, pensez qu'elle a sauvé ma vie, que pendant quinze jours et quinze nuits elle a veillé sur mon corps en léthargie, et que demain je la conduis à l'autel! — Voici ma réponse.

— A l'autel! demain? toi et Joséphine! Eh bien! tenez, je bois à votre bonheur! je bois à votre avenir ! Le ciel pour vous! l'enfer pour moi!

Et, avec une rapidité convulsive, elle porta le verre à sa bouche et se mit à boire. Un pressentiment lui fit deviner quelque chose de terrible, il remarqua sur le bord du vase quelque chose qui ressemblait à une poudre blanche; plus prompt que l'éclair, il le lui arracha des mains et le jeta par terre; mais hélas! il était déjà à moitié vide!

— Ce que j'ai pris suffit, dit-elle, c'est assez pour moi; merci de Tinlention que tu as eue de me sauver. C'est le dernier service que tu as voulu me rendre, c'est le dernier bonheur!

— Qu'as tu bu! Qu'as-tu bu! 0 ciel, soit clément! Marie dis-moi, qu'as-tu bu?

Et un flot de larmes mouillait ses joues.

— Tu pleures, Nathalius, 6 bonheur! C'est mon dernier soulagement, maintenanl.la mort est facile : je meurs et lu pleures sur moi !

— As-tu bu du poison, malheureuse? dit-il.

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— Oui; ce poison lui était destiné il était si ivre!...

Il a toujours Thabitude de prendre un verre d'eau avant de se coucher, mais l'ivresse dans laquelle je l'ai plongé avec un art infernal était trop grande , il n'a pas bu , et je suis engloutie dans la tombe que j'avais creusée pour un autre !

— Marie! ô pauvre malheureuse Marie, tu es terrible, même dans ton amour I Donne-moi la clef de la porte? Oh! je donnerai la moitié de ma vie pour te sauver!

— Ah! c'est maintenant, cher Nathalius, que je commence à regretter la vie! Les douleurs me déchirent les entrailles, et je n'ai plus le courage de mourir! — Aidemoi, Nathalius, et je serai contente!

Mais Nathalius appelait au secours! On transporta Rosberg dans une autre chambre , et on déposa Marie sur le lit. Vainement on la traita par le contre-poison : il était trop tard, et le médecin déclara qu'elle n'avait plus que quelques heures à vivre.

Ce fut une affreuse confession que celle de Marie pour ses parents et Nathalius et Joséphine qui entouraient son lit de mort. Elle demanda un prêtre et voulut recevoir les derniers sacrements. Elle témoigna le plus vif regret de ses crimes et fît la déclaration que Nathalius était maintenant légitime héritier d'une immense fortune^ et qu'il pouvait aller trouver Vao Simon à Paris, et lui montrer la lettre brûlée ou quelque autre preuve de son identité, dont on a parlé vaguement dans ce récit.

Le prêtre donna l'absolution à Marie et lui dit :

— Ma fille, les péchés sont immenses ; mais la charité et la miséricorde de Dieu sont plus grandes encore, elles sont infinies!

Il v avail là les (rois héros de co drame humain. — Celte

femme simplement mise, qui a luUé héroïquement contre les souffrances injusies, nous semble être Timage réelle de la vertu! — Et, dans ce lit élégant, élait mourante cette autre femme qui a usé de tous les moyens criminels pour dominer le cœur de cet homme ; elle n'a pu y réussir, elle a succombé et est tombée dans les pièges qu'elle avait tendus elle-même.

Celui qui voudrait voir un sens philosophique dans cette histoire peut regarder Nathalius comme le représentant du cœur humain ; Joséphine, comme celui de la vertu, et Marie du vice ; et que ces deux sœurs, enfants d'un même père, luttent ensemble pour tâcher de l'emporter et de régner despotiquement. Nathalius élait faible, aussi a-t-il presque succombé à la tentation; mais la vertu, cependant, a remporté la victoire.

Dans la mort de Marie, on peut voir encore une leçon du ciel. Les criminels vivent, comme des animaux, dans les routes de l'amour-propre; mais lorsqu'ils meurent, ils meurent comme des hommes, car la première leçon que donne la lutte de la mort, c'est la foi à Dieu!

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