EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
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Dans une de ses préfaces, George Sand raconte comment, à Venise, en écoutant la conversation d'une blanchisseuse et d'une femme de chambre, l'idée lui vint d'écrire son roman d'André. Les menus commérages défrayant cette causerie entre deux portes étaient si semblables à ceux des ouvrières de La Châtre, qu'elle eut l'hallucination de se retrouver subitement en plein pays berrichon. — Un matin, dans cette même Venise, j'ai reçu une impression identique, tandis que penché à ma fenêtre je jouissais du frais silence, qui est un des charmes de cette ville de féerie.
L'endroit était propice au rêve. Au-dessous de moi, la lagune clapotait contre de vieux murs de brique rose revêtus à la base d'une
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mousse d'un vert tendre. En face, une antique maison à fenêtres ogivales et à balcons de marbre mirait dans le tremblotement de l'eau sa façade noircie et ses volets clos. Une terrasse fleurie de géraniums laissait voir, en retrait, un étroit jardin d'où un platane versait sur le canal sa débordante frondaison priuiauiùre. Un p5u plus loin, la lagune faisait un coude brusque. A de longs intervalles, après le cri avertisseur du gondolier, une gondole émergeait de l'ombre, glissait sur l'eau brune qu'elle rayait d'un pâle sillage argenté, puis disparaissait sous un pont voisin. Ce coin endormi avait une si singulière analogie avec un des vieux quartiers de ma petite ville, que peu à peu une illusion m'envahissait. La sonnerie berceuse d'une cloche d'église aidait encore à cette vision rétrospective. 11 me semblait que j'avais rajeuni de vingt-cinq ans et, qu'accoudé à ma croisée, je voyais fuir l'eau de notre vieux canal de Villotte, entre les maisons delà rue des Juifs, tandis qu'une messe matinale tintait à l'église des Augustins, voisine du logis paternel.
Tout à coup, dans l'exquise fraîcheur de ce silence suggestif, une voix de femme jaillit
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d'une fenêtre ouverte, que masquait le platane de la terrasse. La voix limpide et jeune fredonnait une barcaroUe très populaire à Venise.
I,a barcheta zé a la riva ; Via, clcstrighi te, Catina, Che la lima zé vicina A dar volta e tramontar.
Par de geto la laguna, E de smalto el firmamento ; Leisolette par d'argento.
Più natura no pel far.
0 Veuezia benedeta, No te vogio piu lasar. ..
Alors l'hallucination fut complète. Cette barcarolle, je l'avais entendu chanter dans ma jeunesse, et combien la voix de celle qui la chantait m'avait été chère !
De même que sous la voûte solitaire d^'un pont, le cri d'un batelier qui passe réveille un écho longtemps endormi, la musique de cette barcarolle évoquait en moi des émotions assoupies depuis des années. Je plongeais au fond de l'eau morte des souvenirs et j'y retrouvais dans leur beauté un peu fanée les choses d'autrefois. Je revoyais mon vieux
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quartier de la rue des Juifs aux sombres façades verdies par Thumidité du canal, et à une fenêtre haute, décorée d'œillets rouges, m'apparaissait la séduisante figure de Juliette Stadelli, qui chantait si joliment : La harcheta zé a la riva.
Celte Juliette était née du mariage romanesque d'une de mes compatrioles avec un réfugié italien, le comte Daniele Stadelli. La mère, après une vie assez aventureuse, était revenue vivre en son pays natal avec sa fille. Le comte, qui s'occupait de politique et de journalisme, faisait, à des intervalles irréguliers, de brèves apparitions dans son ménage, puis s'éclipsait pendant des années. L'éducation de l'enfant avait été laissée à la mère et s'était ressentie du décousu de l'existence commune. Trimbalée de pensionnat en pensionnat, la jeune fille, très intelligente, y avait reçue une instruction variée et mal pondérée. Elle était bonne musicienne, peignait un peu, parlait plusieurs langues et lisait beaucoup à tort et à travers. Elle avait paternisé. Elle possédait l'imagination ardente, l'humeur vagabonde, la séduction de Daniele Stadelli, et aussi ce besoin d'être remarquée
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et de faire du bruit dans le monde, qui était la note dominante du caractère paternel.
A l'époque dont je parle, Juliette Stadelli, ou simplement Zuliette, comme on l'appelait familièrement, louchait à sa vingtième année. C'était une belle jeune fille, de taille moyenne, mais parfaitement proportionnée ; souple, enveloppante, avec une vivacité italienne qui ajoutait à la grâce de ses mouvements. Elle avait de beaux bras, des mains mignonnes et de petits pieds. Ce qui séduisait surtout en elle, c'étaient de magnifiques cheveux châtains retombant en un chignon lâche sur la nuque, et d'éclatants yeux noirs, d'un noir lustré pareil à celui des cerises sauvages. Deux seules choses déparaient le charme de ce visage : un menton trop massif et la distance trop grande entre la lèvre supérieure et le nez finement modelé. Gela donnait au bas de la figure une expression un peu animale; mais quand elle souriait en montrant ses dents blanches, on oubliait cette légère tare.
On ne la goûtait pas beaucoup dans la société provinciale et rigide de Villotte. Ses façons garçonnières, son franc parler, ses toilettes voyantes et excentriques, trahissant
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un obstiné désir d'attirer les regards, déplaisaient aux mères de famille, en même temps que son originale beauté excitait la jalousie des filles à marier. On lui reprochait d'être mal élevée, inconséquente et coquette. Néanmoins, à cause de son remarquable talent musical et de sa jolie voix, on l'accueillait partout, et il n'y avait guère de soirées où elle ne fût la bien venue. Nous autres jeunes gens, nous en étions tous amoureux. Lorsqu'elle chantait, nous faisions cercle autour d'elle, nous nous disputions ses valses et ses contredanses, et, à la sortie du bal, nous attendions au coin de la rue déserte le moment où elle passerait avec sa mère, afin de voir encore luire ses yeux noirs à la clarté des étoiles.
Zuliette savourait ces enthousiastes hommages, indistinctement, comme on respire l'odeur d'nn bouquet de roses, sans s'attacher à l'une plus qu'à l'autre. Elle s'entourait avec plaisir de ce cercle d'adorateurs, mais n'avait de préférence marquée pour aucun d'eux, ce dont j'enrageais pour ma part. J'aimais Zuliette avec l'ardeur de mes vingt-cinq ans, et aussi avec la candeur d'un garçon qui sent son cœur battre sérieusement pour la première
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fois. Comme tous les gens passionnément épris, je m'imaginais que Mademoiselle Stadelli était la seule femme que je pusse aimer et que, sans elle, ma vie n'aurait aucun but ni aucune saveur. Aussi son insouciante et cruelle coquetterie me faisait-elle atrocement souffrir. Je ne pouvais me résigner à l'incertitude où elle se plaisait à nous laissser tous. La promiscuité des sourires, des œillades et des enjôleuses paroles qu'elle distribuait indifféremment, m'indignait. Je n'étais pas d'aussi bonne composition que mes rivaux, et -le doute me causait une angoisse intolérable Une situation nette, si désespérante qu'elle pût être, me semblait préférable à l'anxiété qui m'enfiévrait, et malgré ma naturelle timidité, je résolus, à la première occasion, de m'en expliquer franchement avec Zuliette. Ce n'était pas facile. La jeune fdle nous accueillait volontiers chez elle, mais elle évitait adroitement de rester en tête-à-tête avec l'un de nous. Pourtant, un jour, je sus devancer mes camarades et la trouvai seule dans la chambre qui lui servait à la t'ois de salon et d'atelier.
Je vois encore cette grande pièce, située au premier étage de sa maison de la rue des Juifs.
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Sur l'appui des fenêtres ouvertes, le vent balançait les tiges des œillets rouges épanouis, et du fond du canal un frais clapotement montait. La réverbération des rayons du soleil dans l'eau dessinait sur le papier de tenture de blonds reflets moirés qui y dansaient d'une façon fantastique. C'était un après-midi de dimanche ; les cloches des Augustins sonnaient les vêpres et le bercement de la sonnerie s'harmonisait intimement avec ce murmure d'eau courante et cette danse des moires blondes sur la tapisserie.
Tandis que, le cœur batlant, je refermais la porte, Zuliette assise au piano, se haussa un moment sur son tabouret. S'apercevant que j'étais seul, elle promena de nouveau bruyamment ses doigts sur les touches, puis me tendit distraitement la main : « Ah ! c'est vous! murmura-t-elle, vous arrivez mal... je suis en plein dans mes idées noires... Vous ne vous imaginez pas comme il y a des heures où je m'ennuie de moisir dans ce trou de Villoltc ! »
Elle plaqua nerveusement un dernier accord, puis elle se leva, rejeta en arrière d'un geste familier les boucles châtaines qui voilaient
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son front, et s'accoudant au piano : « Pensez poursuivit-t-elle avec irritation, on ne vit qu'une fois, et je perds cette vie si précieuse, et si courte, au fond d'une province !
— Vous voulez nous quitter ? demandai-je tendrement et tristement.
— Je veux, s'écria-t-elle, en aspirant violemment l'air avec ses narines dilatées, je veux aller dans le monde, y avoir un rang, un hôtel, des tableaux, des bijoux ; être la reine enviée et glorieuse d'un cercle d'artistes... Oui, je veux tout cela, et je suis prête à vendre mon âme à qui me le donnera ! »
Cette déclaration n'était guère encourageante pour moi, qui n'avais que mon cœur à lui offrir. Je me trouvais bien humble et bien rapetissé devant cet étalage de désirs ambitieux. Pourtant j'objectai timidement: « Tout ce fracas ne vaut pas la joie d'aimer et d'être aimée... Et si vous saviez Zuliette, si vous saviez comme je vous aime ! »
Elle me regarda avec effarement, puis éclata de rire: « Vous?... Oh! mon pauvre ami, mon pauvre ami,' vous êtes fou!... Ne parlons plus de cela, ajouta-t-elle en revenant s'asseoir au piano ; faisons un peu de musique, cela
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dissipera votre humeur sentimentale... Je vaisvous chanter une barcarole dont je raffolais quand j'habitais Venise avec mon père... »
Et sans plus s'occuper de moi, elle commença:
La harcheta zé a la riva...
Sa pure voix de contralto montait du fond de la pièce silencieuse. Dans les intervalles des couj)lets, j'entendais l'eau du canal clapoter plaintivement comme un sanglot.
Le cruel dédain de l'orgueilleuse fdie me navrait, des larmes me montaient aux yeux. Je sentis que j'allais pleurer ridiculement et je ne voulus pas lui donner le spectacle de mon chagrin : « Adieu, Zuliette, murmurai-je, adieu ! » Je m'enfuis précipitamment, tandis que, sans se troubler, elle continuait sa barcarolle. Au bas de l'escalier, je distinguais encore sa voix de fée, dont la sonorité câline emplissait la maison :
0 Venezia benedeta, No te vogio piu lazar...
Malgré mon humiliation, j'aimais toujours passionnément Zuliette, mais je m'étais juré
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de ne plus la revoir. On sait ce que valent de pareils serments. Pourtant, cette fois, le ciel se chargea de m'enlever l'occasion de me parjurer. Quelques semaines plus tard, nous apprîmes que Mademoiselle Stadelli se mariait. Elle épousait un homme déjà âgé, fort riche et porteur d'un nom aristocratique. Ainsi, son rêve ambitieux allait se réaliser. Immédiatement après la cérémonie nuptiale, elle quitta Villolte, et tout fut fini.
Je mis longtemps à me guérir de ma blessure. Ce mariage m'avait fait prendre la vie en horreur. En moi se soulevait une mer de dégoût où mes pensées flottaient désemparées. L'orage ne s'apaisa que lentement. Je me complaisaisparmi mes regrets mélancoliques; j'aimais à remuer mes souvenirs épars, semblables à ces débris d'algues et de coquillages que la marée en se retirant laisse sur la grève; j'en respirais les parfums amers et cette amertume tonique me fortifiait contre le retour de mes accès de sentimentalité. Au bout d'un an, je quittai Villotte pour Paris. Je savais que, Zuliette s'y trouvait avec son mari, mais je ne cherchai point à la revoir. Je.nô me sentais que blanchi tout au plus et
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je craignais une rechute. De loin en loin, j'entendais parler d'elle. Elle était devenue une femme à la mode, et dans les Echos des journaux je lisais parfois le récit des réceptions de « la belle Madame de R... ». Des amis communs, restés en relations avec elle, prétendaient que le ménage de R... ne marchait pas très bien et que le vieux mari se plaignait aigrement de la vie trop en l'air de sa jeune femme. L'année suivante, j'appris que Zuliette de R... avait abandonné le domicile conjugal en compagnie d'un peintre italien dont elle s'était amourachée l'hiver précédent, à Florence. Cela fit un gros scandale, et, pendant plusieurs mois, le monde sélect oii elle vivait glosa sur cet esclandre. On racontait qu'à peine arrivée à Rome, Zuliette avait été lâchée par son amant et qu'elle était entrée au théâtre. Puis, comme le monde a vite fini de régler le compte des absents, le silence se fit autour de Zuliette de R... Les années passèrent, jetant sur son aventure leurs couches d'oubli de plus en plus épaisses. En moi-même aussi, le temps avait fait son œuvre. Le souvenir de la Zuliette de Villotte s'était, non pas éteint, mais profon-
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dément endormi, et il n'avait fallu rien moins que l'enchantement de Venise pour le réveiller après une léthargie de vingt et quelques années.
Cette barcaroUe vénitienne, que je n'avais plus entendue depuis ma jeunesse, avait opéré la même magique résurrection que la venue du fils du Roi dans le palais de la Belle-au-bois-dormant. De nouveau la figure deZuliette surgissait dans sa brune et printanière beauté d'autrefois. Il me semblait la voir apparaître au balcon du palais d'en face, parmi les géraniums rouges de la terrasse, avec ses yeux noirs comme des cerises sauvages, ses narines gonflées, sa bouche dédaigneuse et ses cheveux châtains à demi dénoués. Elle me hanta tout le jour à travers cette ville de rêve, si propice aux mystérieuses évocations. Elle me suivait sur le seuil des vieux palais déchus du Grand canal, le long des lagunes dont l'ombre pacifique s'égaie d'un brusque rais de soleil ou de la verdure d'une tonnelle de vigne. Les gondoles élancées et çapides, glissant sur l'eau tranquille, me semblaient emporter sous le capuchon noir de la felze les fantômes de ma
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jeunesse défunte. Quand, l'une après l'autre, elles accostaient les escaliers de bois du Lido, je m'attendais presque à voir émerger dc'la cabine basse et sépulcrale la grâce souple et la lière beauté de Zulielte. Dans les grandes salles somptueuses du palais des Doges, parmi les mausolées de San Giovanni e Paolo, sous les arcades du cloître fleuri de lilas de San Lazzaro, cette obsession me poui'suivit toute l'après-midi.
Le soir, après avoir dîné solitairement dans le gai petit restaurant du Capello nero, près d'une fenêtre donnant sur la lagune, j'allai trouver mon brave ami le gondolier Francesco et je lui dis de me conduire lentement jusqu'au Rialto.
il faisait un temps très doux, la nuit était tout à fait venue. Comme dans la barcarolle de Zulictte, l'eau du Grand Canal était d'un noir de jais, le ciel était émaillé d'étoiles et au loin, aux premières blancheurs de la lune montante, les îles nageaient dans une brume d'argent. A part quelques façades d'hôtels, vivement éclairées, les palais bordant les deux rives restaient noyés d'onibre et découpaient sur le ciel étoile la masse confuse de
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leurs toits. Dans cet imposant mystère de l'eau sombre et des palais noirs, les gondoles noires passaient avec une allure fantomatique. On distinguait seulement leur proue en dent de scie, la petite lanterne clignotante accrochée à l'avant, et sur le toit de la poupe, la gesticulation rythmique et comme déhanchée du gondolier en silhouette. La personnalité des promeneurs étendus sur les coussins de cuir demeurait imprécise comme dans un songe. Cette ombre où s'agitaient de vagues ombres, ces spectres de palais endormis, ce frais clapotis presque insensible de l'eau touchée par les rames, toute cette magie des choses flottantes, fuyantes et incertaines, aidait encore à me replonger dans le monde étrange de l'hallucination.
En face de l'ancien palais Giustiniani, occupé maintenant par TIkMcI de V Europe, une bonne moitié du canal était encombrée par un rassemblement de gondoles groupées autour d'une longue barque où se trouvaient des musiciens. Je commandai à Francesco de s'approcher le plus possible des donneurs de sérénade. Au milieu des gondoles serrées les unes contre les autres, la grande barque se
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détachait, gaîment illuminée par des lanternes de couleur, que les remous de l'eau balançaient doucement. De la place ou j'étais, je voyais mal les exécutants, dont les ligures confuses se mêlaient dans la buée jaune des lanternes, mais je pouvais distinguer cependant la silhouette d'un grand gaillard coiffé d'un feutre mou, drapé dans son manteau, qui se tenait debout à l'avant, en une pose un peu théâtrale. Au moment où j'arrivais, tout le personnel de la barque achevait de chanter en chœur un air napolitain, avec accompagnement de violons, de guitares et de mandolines. Il y eut un silence, puis l'un des musiciens, sautant de gondole en gondole, fit une quête qu'il rapporta dans son feutre au grand garçon drapé dans sa cape. Ce dernier daigna sourire et se concerta avec une chanteuse que je n'avais pas remarquée d'abord et qui était assise près de lui. Elle se leva et, après avoir feuilleté un cahier de musique» indiqua le morceau choisi à ses camarades d'^ l'orchestre. Les violons et les guitares se mirent d'accord et la chanteuse commença la sérénade de Don Pasquale.
Dès les premières notes, je fus singuliè-
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rement ému. La voix de cette femme manquait de force et d'étendue, mais était restée très pure, d'un timbre tendrement caressant, et elle la conduisait avec beaucoup d'art. Bien que parfois l'artiste eût l'airde soupirer plutôt que de chanter, l'articulation était si nette que pas un des sons émis n'était perdu pour l'oreille. A la distance où je me trouvais, j'entendais les moindres notes; elles entraient en moi avec une càlinerie pénétrante et avaient je ne sais quoi de déjà connu qui me remuait le cœur. Cette émotion insolite, je cherchai tout d'abord à l'expliquer par l'état nerveux où j'étais depuis le matin et aussi par l'influence de cette nuit de féerie, de ce mystérieux milieu, qui agissaient sur mon imagination. Néanmoins, je demeurais troublé et je me sentais aiguillonné par un irrésistible désir devoir la chanteuse de plus près. Quand elle eut fini, on l'applaudit beaucoup et quelques auditeurs lui demandèrent un morceau du Trovatore. L'homme au manteau souleva son feutre en signe d'acquiescement. La femme, au contraire, secouait la tête négativement, craignant sans doute que sa voix ne fût pas assez puissante pour cette musique drama-
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tique. Mais son partenaire insistait en élevant le ton. On devinait à son accent impérieux et dur qu'il parlait à cette femme plus encore en maître qu'en imprésario. A la fin, elle obéit, et ouvrit un autre cahier, tandis que l'orchestre attaquait les premières mesures du Miserere.
La poverina avait raison' de redouter les violences de la musique de Verdi. Les plaintes déchirantes de Leonora dépassaient la portée de sa voix frêle, et elle était obligée de crier. L'imprésario, au contraire, drapé dans sa cape, lançait d'une voix vibrante de théâtre : « AdcHo, Leonora! » et se taillait un succès aux dépens de sa compagne. Les applaudissements de nouveau claquèrent dans la nuit. Il salua dignement, et gardant son feutre à la main, procéda en personne à la collecte, qui fut abondante.
Durant cette quête, qui se prolongeait, quelques gondoles s'étaient éloignées. J'en profitai pour recommander à Francesco de se rapprocher, et il manœuvra si bien que je me trouvai côte à côte avec l'orchestre. J'éprouvai d'abord un sentiment de déception. De loin, la barque chantante, avec ses lan-
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ternes de couleur, était en harmonie avec la mystérieuse fantaisie de cette nuit vénitienne; de près, le spectacle perdait beaucoup de sa ' poésie. Les lanternes, à demi crevées, laissaient voir leur lumignon fumeux; les choristes et les musiciens étaient communs de mine et de tournure ; ils se passaient de main en main une fiasque de Chianti et buvaient à la régalade en plaisantant grossièrement. L'une des parties de violon était tenue par une vieille femme qui avait du coton dans les oreilles et dont les mèches grises s'échappaient d'un lambeau de mantille noué en fanchon. Mon regard glissa vite sur cette décevante vulgarité pour courir avidement à l'artiste qui avait chanté la sérénade de Don Pasquale, et soudain je reçus un choc en plein cœur.
Malgré son âge déjà mûr — elle paraissait avoir dépassé la quarantaine — en dépit de ses traits tirés, de son teint fané, elle conservait de mélancoliques restes de beauté et... elle ressemblait étrangement à Zuliette Stadelli. — C'étaient les mêmes boucles de cheveux châtains frisottant sur un front haut et un peu carré ; les mêmes yeux noirs comme des cerises sauvages ; le même bas de figure
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massif, où la bouche charnue s'éclairait encore parfois d'un sourire fatigué. De môme qu'à la lueur des cierges le visage d'une morte semble par instants se raniner et revivre, ainsi, sous la lumière vacillante des lanternes, je croyais voir par mtervalles ressusciter la jeune beauté de la Zuliette d'autrefois. Le cou, bien dégagé des épaules rondes, portait élégamment comme jadis la tête fine et rejetée en arrière. Les mains étaient petites et mignonnement modelées comme celles que j'avais tant de fois rêvé de couvrir de baisers... Etait-ce une illusion de mon imagination trop prompte à prendre ses chimères pour une certitude? Ou bien avais-je réellement devant les yeux la Zuliette Stadelli que j'avais connue si fièrement dédaigneuse et si attirante?... La chanteuse avait le même âge que celle que le Tout-Paris nommait jadis « la belle Madame de R...». Mais, ses paupières fripées, sa bouche empâtée aux coins déprimés, sa toilette minable, disaient toute une série d'années de déboires et de misère. Par suite de quelles déchéances la hautaine jeune fille tant admirée à Villotte, la mondaine virtuose tant célébrée à Paris avait-elle pu
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rouler en plein cabotinage ?... J'avais beau me répéter que j'étais sans doute la dupe d'une fortuite ressemblance, mes yeux ne pouvaient se détacher de ceux de cette femme. Comme il arrive parfois en pareil cas, elle devina qu'elle était l'objet de mon attention persistante, et nos regards se rencontrèrent. Au môme moment, un remous de gondoles me porta tout auprès d'elle, et, me haussant sur les coussins de cuir, nos deux têtes presque de niveau, je ne pus résister au désir de m'assurer si j'étais le jouet d'une illusion :
« Zuliette ! murmurai-je, Zuliette Stadelli!... »
Elle tressaillit et fixa sur moi ses prunelles noires agrandies par l'étonnement. D'abord une ride soucieuse barra son front, puis une brusque rougeur lui monta au visage et sa bouche se crispa douloureusement. Il semblait qu'un combat se livrait entre son orgueil humilié et sa sensibilité surexcitée. Elle leva tristement ses yeux', où je crus voir passer une lueur mouillée de reconnaissance et de regret.
« Jesuis un de vos anciens amisdeVillotte », joutai-je en insistant.^.
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Mais l'homme au manteau revenait déjà avec son feutre plein de menue monnaie. La figure de la chanteuse exprima une vive appréhension. Elle secoua la tète et appliqua rapidement son doigt sur ses lèvres comme pour m'imposcr silence.
Tout cela avait duré à peine quelques secondes. Dès que l'imprésario eut repris sa pose théâtrale à l'avant, je vis sa compagne se pencher vers les musiciens qui accordaient leurs instruments, et debout, sous la mobile clarté des lanternes, elle se mit à chanter :
La barcheta zé a la riva. . .
Sa voix pure, avec un tendre frémissement, montait dans le silence comme un écho mélancolique du passé, et à chaque couplet, les musiciens reprenaient en chœur :
O Venezia benedeta, No te vogio piiilasar...
Le choix de cette barcarolle m'enlevait mes derniers doutes. C'était bien la voix de celle qui avait charmé ma jeunesse, la même voix, que j'avais entendue pour la dernière lois, alors qu'un dédaigneux refus dispersait à jamais les rêves de mon premier amour. Je
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revoyais l'intérieur familier de la maison des Juifs. Dans l'intervalle des couplets, je percevais, comme, jadis, le plaintif clapotement de l'eau du canal, et comme jadis, mes yeux se mouillaient et j'étais sur le point de pleurer ainsi qu'un enfant... Le chant avait cessé et je demeurais étourdi, confondu, perdu dans mes ressouvenirs. L'une après l'autre, les gondoles qui entouraient la mienne avaient disparu. Les musiciens eux-mêmes pliaient bagage et leur barque se mettait en mouvement. Tandis qu'elle frôlait ma gondole et que mon regard effleurait au passage les yeux de la chanteuse, celle-ci me salua et dit en français : Adieu, signore, etbonnenuit !...» L'accent aveclequel elle formulait ce souhait me déchira le cœur. Je fis signe à Francesco de suivre la barque des donneurs de sérénade. Au bout de quelques minutes, elle accosta l'escalier de la calle Vallaressa, et les artistes montèrent lestement les degrés, après avoir soufflé les lumignons de leurs lanternes. J'abordai à mon toup, et au milieu de la rue étroite et longue, j'aperçus le groupe qui se désagrégeait. Trois ou quatres musiciens, parmi lesquels l'imprésario drapé dans .sa
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cape, discutaient sur le seuil d'une trattoria et délibéraient d'y entrer pour y déguster un hicchiern di Cipro. Les autres, portant sous Je bras leur instrument enveloppé d'une lustrine verte, disparaissaient au tournant d'une ruelle, après avoir souhaité le bonsoir à la chanteuse. Cette dernière était restée seule au coin d'une porte, attendant sans doute son seigneur et maître.
J'allais essayer de lui parler de nouveau quand, du seuil de la trattoria, l'imprésario lui cria d'une voix durement impérieuse : « ZuUetta !... vieni /... » Elle frissonna, et lentement, avec une contenance résignée de chien battu, elle rejoignit l'homme auquel elle avait lié sa destinée. Le cœur serré de compassion, je suivis de loin leurs deux ombres décroissantes. Il me semblait voir s'éloigner piteusement les derniers fantômes de ma vingtième année et, avec une atroce sensation d'isolement, je regagnai la rue San Mosé, où les lampes électriques inondaient d'une clarté brutale la foule grouillante de promeneurs.
Le soir du 11 pluviôse an II de la Républi(|iie (l^"" février 1794), Mlle Nanine de Seigneulles — qu'à cette époque où la Terreur battait son plein, on appelait tout uniment « la citoyenne SeigneuUes » — remonta de bonne heure dans sa chambre à coucher. En ces temps troublés, elle vivait seule avec une vieille bonne dans une maison de campagne qui lui venait de sa mère, et qui était située aux Oisillons, près du village d'Ecouviers, à une petite lieue de la frontière belge. Après avoir passé une bonne partie de son enfance et de son adolescence dans ce pays perdu, elle s'y était réfugiée de nouveau, lors de la mise sous séquestre de l'hôtel patrimonial qu'elle habitait ù Verdun avec le marquis de Sei-
gneullcs, son père, et qui avait été confisqué comme bien d'émigré, depuis que le marquis était allé rejoindre l'armée de Condé. Les OKillons et Ecouvicrs n'étant point encore agités par l'esprit révolutionnaire. Mlle de Scigneulles, aimée et respectée de tous les paysans du voisinage, s'y trouvait en une presque absolue sécurité.
Ce soir là, pendant tout le souper, sa vieille bonne Bastienne lui avait conté des choses renversantes à propos des visions et évocations de la nuit de la Chandeleur. Elle lui avait môme assuré qu'en plaçant un miroir sous le traversin et en prononçant certaines paroles, on pouvait voir, cette nuit-là, pendant son sommeil, l'homme qu'on aimerait et qu'on épouserait plus tard. Nanine, légèrement superstitieuse, brûlait de vérifier le fait; c'est pourquoi elle était remontée chez elle aussitôt après souper.
Une fois seule et à demi dévêtue, elle prit un miroir à main et, avant de le cacher sous l'oreiller, elle s'y regarda complaisamment.
Mlle de Seigneiilles entrait dans sa vingtquatrième année et sa beauté atteignait son plein épanouissement. Grande, svelte, « faite
au tour », comme on disait en ce temps-là, elle avait de jolis cheveux noirs frisottants, de grands yeux bruns, la peau blanche, une petite bouche dont le sourire creusait de mignonnes fossettes au milieu des joues. Elle avait aussi le sang vif — héritage d'une longue lignée d'aïeux verts-galants — et le cœur très tendre. Bien qu'on fût au fort de la Terreur, on n'en songeait pas moins aux choses de l'amour, et cette adorable fille, tout en vivant fort sagement, se lamentait en secret de sa solitude et se morfondait de n'avoir point d'amoureux. Mais quoi? les occasions devenaient de plus en plus rares; les jeunes gens de qualité qui auraient pu s'éprendre d'elle avaient tous émigré et elle était trop fière pour épouser un malotru.
Après avoir étouffé un soupir de regret, demi-amusée et demi-crédule, elle se décida à prononcer les paroles sacramentelles que lui avait enseignées Bastienne :
Miroir, fais-moi voir en dormant Celui qui sera mon amant ;
puis^ elle plaça le miroir sous le traversin, se coucha et s'endormit assez vite.
Or, presque aussitôt le charme opéra. Au milieu de son premier sommeil, elle vit en rêve une longue perspective de glaces où se mouvaient dans un brouillard une multitude de têtes bizarres. Peu à peu, le brouillard s'éclaircissait, les formes se précisaient, puis se fondaient en une seule apparition — très lointaine, dans l'enfoncement d'une nef d'église. L'apparition se rapprochait lentement et alors Nanine distingua un vieillard à la tête chenue, aux joues ridées, en habit à la française, qui s'avançait vers elle et lui tendait la main. L'idée qu'elle était destinée à épouser ce vieux gentilhomme pour le moins sexagénaire, l'effraya tellement qu'elle se réveilla frissonnante. Elle eut grand'peine à se rendormir et se leva, le lendemain matin, encore bouleversée de son rêve.
Comme elle achevait sa toilette, Bastienne entra chez elle et dit en lui tendant une lettre :
— Mademoiselle, il vient de nous arriver un monsieur qui m'a priée de vous faire tenir ce billet, et qui désire vous parler.
Nanine jeta les yeux sur la suscription du billet qu'elle décacheta précipitamment en
reconnaissant l'écriture de son père. Voici ce qu'écrivait le marquis de Seigneulles :
« Ma chère Nanine, ce pli vous sera remis par un de nos compatriotes, le comte de Fréhaut, que monseigneur le prince de Condé vient de charger d'une mission confidentielle en Lorraine. Donnez l'hospitalité au comte et cachez-le chez vous jusqu'à ce qu'il trouve un moyen sûr de se rendre à sa destination. Il vous mettra au courant de nos affaires et vous donnera des nouvelles de votre père, qui vous embrasse tendrement.
» François de Seigneulles.
») Luxembourg, 30 janvier. »
Le cœur battant, Nanine se hâta de descendre dans la salle où on avait introduit le voyageur. Elle vit un gentilhomme qui paraissait avoir dépassé la cinquantaine, emmitouflé dans une longue houppelande brune et ressemblant vaguement au vieillard de son rêve. Malgré son apparence caduque, ses traits- tfrés, ses paupières plissées, le comte avait l'œil vif, néanmoins, et ses fins sourcils bruns contrastaient avec ses cheveux
gris, qu'il portait très longs et noués sur la nuque par un ruban noir.
Après de cérémonieux souhaits de bienvenue et de brefs renseignements sur la situation et la santé du marquis de Seigneulles, M. de Fréhaut confessa à son hôtesse qu'il était rompu de fatigue, ayant fait à pied nuitamment, la dernière partie de son voyage, et demanda la permission de prendre un repos dont il avait grand besoin. Nanine donna des ordres pour qu'on lui préparât une chambre. Il s'y rendit dès qu'elle fut prête et ne reparut plus de la journée. Mais vers le soir, Mlle de Seigneulles ayant fait demander de ses nouvelles, il informa la jeune fille qu'il était complètement délassé et qu'il descendrait pour le souper.
Il se présenta, en effet, vers sept heures, rasé de frais, simplement vêtu d'un habit de gros drap brun à deux rangs déboutons, avec les culottes grises collantes et les demi-bottes échancrées. Malgré ses rides, ses cheveux gris et ses épaules voûtées, il avait fort bon air, des manières distinguées, une courtoisie exquise et une vivacité extraordinaire pour son âge. On passa à la salle à manger et tous
deux s'attablèrent devant un bon feu de bois flambant. Le menu, surveillé par Mlle de Seigneulles, était substantiel et délicat; les vins de Moselle, choisis parmi les meilleurs crus. M. de Fréhaut fit honneur au repas de son hôtesse et se montra beau convive et brillant causeur. Il avait de la verve, de l'imagination et racontait avec beaucoup d'esprit ses aventures d'émigré. Fut-ce l'effet de ce joli vin pétillant dont elle n'avait guère l'habitude, ou bien sa jeunesse et sa solitude prolongée la prédisposaient-elles à l'indulgence?... quand vint le dessert, Nanine de Seigneulles comm en ait à trouver son hùlc fort séduisant pour un homme qui cheminait vers la soixantaine.
Ils prirent le café au salon et, comme le clavecin était ouvert, M. de Fréhaut demanda à Nanine si elle était musicienne. Sur sa réponse affirmative, il avoua que lui-même avait été en son temps un chanteur assez agréable. Nanine lui proposa de l'accompagner et, sans se faire prier, il lui chanta l'air d'Orphée : « J'ai perdu mon Eurydice. » Il avait une voix remarquablement fraîche et j«une, qui tint Mlle de Seigneulles sous le
charme. La musique, on le sait, agit merveilleusement sur les sens et sur le cœur. Quand on quitta le clavecin, la conversation avait pris comme naturellement une tournure plus tendre, plus intime. Tout en gardant la mesure que lui imposait son âge, M. de Fréhaut était devenu empressé, presque galant; sa conversation fleurait discrètement l'amour, ses yeux bleus avaient je ne sais quoi de plus caressant et de plus pénétrant. Lorsqu'à onze heures, il se retira, après avoir baisé longuement les mains de son hôtesse, il laissa Nanine fort troublée et toute honteuse de l'émotion que lui causait ce tôte-àtête avec un homme qui avait plus du double de son âge.
Elle passa une nuit agitée, à se ressouvenir avec trop de complaisance des menus détails de la soirée, à laisser son imagination vagabonder en de singuliers rêves et à rougir ensuite de sa folie.
Son réveil fut troublé également, mais d'une toute autre façon. Vers "midi, le maire d'Ecouviers arriva aux Œillons par un chemin détourné et avertit Nanine qu'elle était soupçonnée de loger un émissaire de Pitt et
Cobourg. De mauvais gars avaient vu M. de Fréliaut entrer chez elle et avaient couru la dénoncer au comité révolutionnaire de Montmédy. Une visite domiciliaire était imminente. Il venait l'en prévenir en ami...
— Que faire? s'écria Mlle de Seigneulles effarée.
— Il faut, reprit le brave homme, vous débarrasser au plus tôt de ce dangereux visiteur. Il y a au bout de votre parc un pavillon perdu dans les arbres. Cachez-y ce monsieur jusqu'à la nuit. Mon fils viendra le prendre dès qu'il fera brun et le reconduira par les bois à la frontière. Dès que votre homme, entendra le cri de la hulotte, il n'aura qu'à enjamber la fenêtre du pavillon et il trouvera mon garçon au pied du mur.
C'était, en effet, le seul moyen de salut. Nanine, toute tremblante, alla instruire M. de Fréhaut du danger qui le menaçait, le fit déjeuner hâtivement dans sa chambre et le conduisit elle-même au pavillon où elle demeura avec lui,' frissonnant au moindre bruit, roréllle au guet et craignant à chaque instant quelque surprise. Lui, au contraire, habitué à de semblables alertes, se montrait
philosophe et ne regrettait qu'une chose : quitter si précipitamment sa charmante hôtesse. La voyant très effrayée, il essayait de la rassurer avec d'affectueuses démonstrations, d'abord paternelles, puis de plus en plus caressantes. Les heures de l'après-midi s'écoulèrent ainsi avec des alternatives d'anxiété et de mélancolique tendrese. Malgré ses transes, Nanine était étonnée et attristée de voir le temps fuir si rapidement. A la Chandeleur, la nuit vient vite. Vers cinq heures, la petite pièce octogonale du pavillon s'emplit d'obscurité.
— Allons, soupira M. de Fréhaut, le moment de la séparation approche...
Il prit les mains de Nanine :
— Avant de m'éloigner, laissez-moi, mademoiselle, vous remercier de votre bon accueil et vous jurer que j'en garderai un éternel souvenir...
Tout en parlant, il l'attirait vers lui, lui baisait le front d'abord puis les yeux. Nanine étourdie, le cœur serré se sentait en proie à une soudaine langueur. Sa tète tournait, mais c'était un vertige très doux, un éblouissement délicieux. Tout à coup, ses lèvres se posèrent
à leur tour sur les joues de M, de Fréhaut, qui tressaillit et avec une fougue toute juvénile répondit par des caresses passionnées. Pendant une minute, ils oublièrent tout dans cet emportement d'amour. Soudain, le cri de la hulotte, retentissant au fond du chemin, les rappela ù la réalité.
— C'est le signal, balbutia Nanine, adieu ! Il voulut la ressaisir, mais elle se recula
avec effort.
— Partez ! supplia-t-elle,
Fréhaut enjamba lestement la fenêtre et disparut dans le sentier enténébré.
Revenue à elle et toute remuée, toute confuse d'une pareille faiblesse, Mlle de Seigneulles regagna son logis. Il était temps, les perquisitionneurs arrivaient. Ils en furent pour leurs frais, se montrèrent en somme assez accommodants et s'en retournèrent après avoir bu de larges rasades à la santé de la citoyenne.
Xanine se claquemura dans sa chambre,
afin de se soustrair€ aux regards de la vieille
IJastiennë. Il lui semblait qu'on devait lire sur
. sou A'isage ses remords et aussi ses regrets.
Tout en rêvant au fugitil, elle s'en voulait de
cette impardonnable défaillance qui l'avait jetée dans les bras d'un homme presque aussi âgé que son père...
Le lendemain, le maire vint la rassurer sur le sort de M. de Fréhaut :
— Il a, lui dit-il, passé la frontière sans être inquiété et mon garçon l'a conduit jusqu'à Virton...
— Il devait être vanné de fatigue, soupira Mlle de Seigneulles. Songez-donc, faire à pied une si longue traite... à son âge !
— A son âge, répliqua le paysan en éclatant de rire; eh ! il n'a pas plus de trente ans!... Il s'était màchuré et blanchi pour n'être pas reconnu... Mais, une fois en Belgique, il a jeté sa perruque, et notre Claude s'est trouvé nez à nez, avec un jeune et joli garçon !
— Ah ! murmura Nanine, devenue de nouveau rêveuse et attendrie... En môme temps ses yeux se mouillaient et elle songait à ces brèves minutes d'amour, qui ne reviendraient jamais plus
Lorsque le comte de Fréhaut rentra, en 1815, avec Louis XVIII, il était cette fois mûr
et grisonnant pour tout de bon. Le roi, en récompense de SCS services, le nomma inspecteur des forets dans le pays Messin. M. de Frchaut s'en((iiit de MWe de Seigneulles. Elle était restée fille et vivait toujours aux Œillons. Il l'alla revoir, la trouva séduisante encore, malgré ses quarante-cinq ans, et, l'année d'après, ils s'épousèrent.
Et ce fut ainsi que se réalisa, pour Nanine, .sa vision de la nuit de la Chandeleur.
A mesure qu'on se rapproche de cette porte maussade qui ouvre sur la soixantaine, les fins d'année ont je ne sais quoi de plus attristant. On les voit venir avec une pénible angoisse, faite du regret du temps jadis et de la peur de l'inconnu que l'An nouveau tient en rJ'serve.
C'était à quoi pensait Pierre Le Vasseur, la veille de Saint-Sylvestre, en tisonnant mélancoliquement son feu, près d'un bureau aux tiroirs ouverts.
Chaque année, à la même époque, il procédait au dépouillement et au tri de sa correspondance ; mais la besogne, cette fois, était accompagnée d'un sentiment tout particulier de morne dépression. Cela tenait sans
doute au temps. L'après-midi était brumeux, le ciel bas ; une bruine pleurait aux vitres et la ville entière semblait enveloppée de crêpes de deuil. — Cela tenait aussi surtout à ce qu'il avait largement dépassé la cinquantaine, à ce qu'il était veuf, à ce que la morose solitude de son logis contrastait davan tage avec la tumultueuse agitation de Paris, pendant cette semaine affairée qui va de NoC'lau 1" janvier. Tout en rangeant ses paperasses, il songeait aux lointaines fins d'année de son enfance et de sa jeunesse, à ces périodes de joyeuse attente où le P"" janvier arrivait comme un libéral visiteur, les poches bourrées de cadeaux, les mains pleines de prometteuses espérances. Et tandis qu'il descendait degré par degré l'escalier tournant des souvenirs, ses mains fouillaient plus à fond les derniers tiroirs du bureau, ses doigts feuilletaient des liasses de lettres jaunies, — lettres de jeunesse, lettres d'amour ou d'enthousiaste amitié. Comme il dénouait machinalement la faveur fanée qui nouait l'un de ces paquets de correspondance, une mince feuille de papier pliée en quatre s'en échappa et glissa sur le jiarquet. Pierre la ramassa, la déplia
et se rapprocha de la fenêtre pour mieux lue les lignes menues qui s'entrecroisaient. L'écriture liàtive et irrcgulière avait pâli en vieillissant, et il dut faire un efloii de mémoire pour se rappeler de qui lui venait celte lettre, ainsi conçue :
« Mon pauvre ami, vous m'avez fait beaucoup de peine. Après avoir lu et relu — Dieu sait avec quelle tristesse ! — votre lettre si froide et si embarrassée, j'ai deviné ce que vous ne me disiez pas et j'ai compris que vous désiriez reprendre votre liberté. Une longue distance nous sépare ; je ne puis aller vers vous et vos nouvelles occupations, vos nouveaux projets peut-être, ne vous laissent pas le temps de revenir vers moi. Je me rends, hélas ! très bien compte de notre mutuelle situation. Vous habitez Paris ; moi, je suis condamnée à demeurer dans mon petit coin de province, et le souvenir des bonnes heures d'autrefois ne sufiit pas à remplir votre cœur. 11 vous faut d'auhes émotions, d'autres joies, d'auties tendresses plus palpables, et vous souhaitez tout bas de rompre une liaison à laquelle vous ne. restez attaché que par un scrupule de conscience. Soyez donc libre et
soyez-le sans remords. Quant à moi, ces courts instants de ma vie où je vous ai connu sont ceux que je me rappellerai avec tristesse et bonheur tout à la fois. Je conserve votre portrait. Mes yeux se mouillent chaque fois que je le regarde. Ah ! si l'on pouvait revenir en arrière, comme il me semble que je jouirais avec plus de délices des belles heures d'autrefois !... Mais ces heures sont bien loin. Vous aussi, vous êtes loin et votre affection s'est refroidie... Adieu, mon ami, je vous embrasse avec tout mon cœur, en vous quittant, et je pleure toutes mes larmes, car je sens bien que nous ne nous reverrons plus.
« Claudette. »
Pendant que Pierre relisait la vieille lettre jaunie, écrite sur un mince papier pelure, l'image de celte Claudette Désallais revivait avec une lumineuse netteté devant ses yeux. Il la revoyait telle qu'il l'avait connue, à vingt-cinq ans, dans une obscure petite ville poitevine, où il était resté pendant .six mois : — fraîche, mignonne, la taille souple, avec de brûlants yeux noirs, des cheveux bruns frisottants, des lèvres savoureuses et de jolies
dents très blanches. — Elle était mariée avec un M. Désallais, qui voyageait beaucoup pour ses affaires et la laissait souvent seule. Pierre et elle s'étaient rencontrés clans de petites soirées de province et très vite ils avaient été attirés l'un vers l'autre. Ils s'étaient aimés, se l'étaient dit et se l'étaient prouvé. Pierre sentait une éclaircie se produire dans son cerveau embrumé et y retrouvait avec un charme mélancolique le ressouvenir des journées voluptueuses et douces passées dans l'intimité de Claudette. Il se rappelait les heures de rendez-vous, à la nuit, dans les sentes touffues qui se perdaient au bord de la rivière, et, pendant les absences du mari, les heures, plus délicieuses encore, savourées dans la petite maison des Palatries, où demeurait Claudette. Comme elle savait aimer ! et avec quel cœur, quelle tendresse, quels emportements suivis de naïfs remords !
Tout cela était loin, très loin !... Ainsi que Claudette l'avait pressenti, ils ne s'étaient jamais revus. Trente ans avaient coulé depuis lors. Pierre vivait à Paris, il s'y mariait, la vie parisienne le roulait dans son tourbillon ; 't\ n'avait jamais remis les pieds dans la pctile
ville poitevine et, peu à peu, ce souvenir d'amour el de jeunesse s'était assoupi dans sa mémoire, recouvert profondément par la cendre grise des années survenantes.
Tout d'un coup, il se sentit pris du désir de savoir ce qu'était devenue Claudette. Il connaissait des Poitevins établis à Paris et qui avaient conseivé des relations avec leur pays natal. Il commença tout doucement une enquête et, au bout de quelques jours, il apprit tout ce qu'il voulait savoir.
Claudette vivait encore; elle était devenue veuve et habitait toujours la petite ville où Pierre l'avait rencontrée. Alors, dans la téie de Le Vasseur une idée germa, grandit, s'enracina et devint une obsession : — revoir l'obscur bourg poitevin oii il avait vécu six mois d'amour, et revoir celle qui lui avait donné sans compter le meilleur de son cœur et de sa tendresse. Rien ne le retenait à Paris, il avait la libre disposition de son temps. Pourquoi se refuserait-il la fantaisie de ce pèlerinage au pays de sa jeunesse?
Un beau matin, il prit l'express à la gare d'Orléans et arriva le soir môme à destination.
La petite ville n'avait presque pas changé.
Trente années avaient passé sur elle sans modifier sa physionomie somnolente. L'hôtel où Pierre descendit conservait sa façade Renaissance et sa porte au cintre surbaissé. Pendant le souper, il fit jaser adroitement la maîtresse d'hôtel qui le servait, et apprit que Mme Désallais habitait toujours la maison des Palatries où son mari était mort. A la nuit, avant de monter dans sa chambre, Pierre Le Vasseur erra lentement à travers la ville. Il reconnaissait les rues aux noms bizarres où il avait promené jadis ses illusions et ses joies d'amoureux. Au détour d'une ruelle, il aperçut soudain les fenêtres de la maison qu'il avait habitée pendant six mois; son cœur battit plus vite; un moment, il lui sembla que le temps n'avait pas marché, qu'il allait franchir le trottoir aux pierres usées et rentrer dans son logis de garçon... Toute sa jeunesse ressuscitait et lui souriait au passage...
Le lendemain matin, vers neuf heures, après avçir procédé à sa toilette avec une sorte de coquetterie minutieuse, il s'achemina gaillardement vers le quartier des Palalrics. A 1 extrémité d'une allée de noyers, il revit le
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logis antique où grimpait une robuste glycine et son cœur battit de nouveau. Seulement, en ce mois d'hiver, la glycine était effeuillée et ses noueux rameaux noirs étreignaient d'une façon lugubre la façade assombrie. Il sonna et demanda Mme Désallais. La servante le dévisagea curieusement et répondit que sa maîtresse était allée à la messe du matin, mais ne tarderait pas à rentrer.
-— Tenez, ajouta-t-elle, justement, voici madame, là-bas, qui revient de l'église...
il se retourna et, avec une recrudescence d'émotion, marcha au devant de Claiulette Désallais. Mais, à mesure qu'il avançait, à son attendrissement succédait une impression de malaise et de désenchantement. — Ralatinée, coiffée d'une vieille capote noire, engoncée dans une pelisse de fourrure râpée, Mme Désallais cheminait gravement, son paroissien à la main. Son visage, d'une blancheur de cire, avait je ne sais quelle glaciale sécheresse qui tenait les gens à distance. En voyant Pierre s'approcher d'elle, elle lui jeta un regard éteint qui lui fit froid dans le dos. r.es lèvres de son ancienne amie, ces lèvres jadis si savoureuses, maintenant minces et
rentrées, prirent une expression si méfiante qu'il ne se sentit plus le courage de l'aborder. Kilo passa sans le reconnaître et lui-même, rebuté par cet extérieur revèche, n'eut plus la moindre velléité de se nommer. Ils se croisèrent silencieusement, s'éloignèrent peu à peu et se perdirent dans la brume, qui s'épaississait comme une fumée grise sous les branches décharnées des noyers.
Le même jour, Pierre Le Vasseur reprit le rapide qui devait le ramener à Paris. Tandis que le train quittait la petite ville poitevine, il entendait les cloches des églises carillonner VAngelvs de midi; peu à peu, les sonneries se noyèrent dans le brouillard et devinrent de moins en moins distinctes, et il lui sembla ({ue c'étaient les dernières illusions de sa jeunesse qui s'exhalaient tristement, en jetant dans la brume d'hiver leurs plaintifs et mourants soupirs d'adieu.
Quand le train eut quitté la station de Sisleron, le peintre Esprit Capdenave s'aperçut que tous les voyageurs de son compartiment de deuxième classe étaient descendus, à l'exception d'une jeune femme qui occupait le coin opposé au sien. Capdenave était monté à Perfuis, au petit jour, et, sitôt blotti dans son encoignure, avait repris son sommeil interrompu par un brusque départ matinal. Maintenant, il se frottait les yeux, se secouait, et, regaillardi par un rayon de soled, reprenait possession de ses facultés observatrices. Comme lui, la voyageuse d'en face venait de rouvrir ses paupières ensommeillées. Elle se débarrassait d'une fanchon en grosse dentelle noire, lissait ses cheveux blonds ébou-
riffés, et, à l'aide d'un miroir de poche, réparait de son mieux le désordre de sa coiffure.
Elle pouvait avoir vingt-quatre ans; fraîche, saine, grassouillette, elle avait de beaux yeux couleur pervenche, et un grain de beauté au coin de la lèvre supérieure. Le peintre remarqua avec plaisir sa taille svelte, sa poitrine d'une rondeur affriolante, ses mains bien modelées sous des mitaines de filet. Tandis qu'il l'examinait sournoisement, il la vit fouiller dans son sac de voyage et en tirer d'abord un petit pain ; elle espérait sans doute y trouver, par surcroit, quelque chose de plus appétissant que du pain sec, car après avoir bouleversé le contenu du sac, elle ébaucha une moue déçue.
Ce que voyant, Esprit, obéissant à une compatissante impulsion, ouvrit son propre sac, exhiba une tablette de chocolat encore enveloppée de papier d'argent, et la présentant galamment à la jeune personne :
— Madame... ou mademoiselle... commença-t-il.
— Mademoiselle, répondit-elle un peu étonnée.
Un sourire bon enfant courut sur les lèvres
du peintre et se perdit dans sa courte barbe noire frisotlante :
— Eli! bien, mademoiselle, contiaua-t-il, permettez-moi de vous offrir une demi-tablette de chocolat pour remplacer celle que vous avez oubliée.
La jeune fdle, après s'être fait un moment prier, accepta, remercia et proposa en échange la moitié de son petit pain. Ils se mirent à mani;er tous deux de bon appétit, tandis que le train remontait la vallée de Biiech. Tout en grignotant, ils regardaient par la portière les montagnes s'échclonnant au loin : les vergers en terrasse, tout neigeux de pruniers et de cerisiers on fleurs et, çà et là, sur des pentes arrosées de scintillants ruisselets, la jeune verdure des prés étoiles de narcisses blancs.
Le frugal repas pris en commun avait rompu la glace. Ils devinrent plus commu- Tiicatifs. Esprit Capdcnave, afin de gagner la confiance de sa compagne de voyage, la mit promptemefit au courant de son âge, de sa profession et de ses affaires. — Il venait de S.iint-Raphaël et s'en allait à Grenoble, où il avait une commande de portraits : toute une
famille de marchands de gants, laids comme des magots, mais ayant le sac et payant bien. Avec des gestes exubérants, une blague méridionale, une drôlerie de mime, il esquissait plaisamment la charge de ses futurs modèles. La jeune fille riait de bon cœur et s'apprivoisait de plus en plus.
— Ainsi, vous peignez des portraits ?
demanda-t-elle.
— A votre service, mademoiselle... Quel est votre petit nom?
— Louise.
— Très joli... Eh ! bien, mademoiselle Louise, si vous vous arrêtiez seulement deux jours à Grenoble, je ferais votre portrait avec le plus grand plaisir... Ma parole, ça me reposerait agréablement de ma famille de gantiers !...
— Grand merci, dit-elle en rougissant, mais je ne vais pas si loin... Je descends à Moncstier-de-Clermont.
Alors, devenant plus cxpansive, elle conta son histoire. Elle était institutrice à Aix, dans une famille de magistrats. Orpheline, elle n'avait d'autre parenté qu'un oncle et une tante qui habitaient Monestierel s'étaient mis
en lèlo (le la marier avec un co m mer faut aisé de l'endroit, un veuf sans enfants qui se nommait M. Léchaudel. Elle profitait des vacances de Pâques pour visiter ses parenls et se rencontrer chez eux avec ce M. Léchaudel dont elle ne connaissait que la photographie.
— 11 est un peu mûr pour moi, ajoutait-elle ingénument, et il parait avoir un physi j;;e assez ordinaire... Mais je suis lasse d'être chez les autres ; c'est si triste de vivre seule, sans la plus pauvre petite affection !... Pourvu que ce monsieur ne soit pas trop déplaisant, je crois bien que je me déciderai.
Tout en achevant ses confidences, elle soupirait et ses rouges lèvres pulpeuses s'entr'ouvraient, découvrant la blancheur des dents mouillées. En même temps, Esprit notait dans les prunelles bleues de la voyageuse cette langueur humide et brillante, particulière aux yeux des femmes que tourmente le besoin d'aimer. — Cet humide éclat du regard, cette bouche inconsciemment sensuelle, les aveux ipgénus d'une fdle lasse de sa solitude, le mirent en goût de fleureter et le rendirent soudain désireux de supplanter ce prétendant inconnu, auquel l'institutrice s'ap-
prêtait avec résignation à livrer son aiïriolante jeunesse.
— Eh ! quoi, se rccria-t-il, vous vous condamneriez à épouser un boutiquier vieux et laid, et à vous claquemurer dans un trou de village... Ça n'est pas possible... Une jolie fdle n'a pas le droit de se sacrifier ainsi de gaieté de cœur... Ne commettez pas cette sottise, je vous'en supplie !
Pour corrol)orer cette objurgation, il prenait les mains de l'institutrice qui d'abord riait et le laissait faire, puis peu à peu effarouchée de celte étreinte prolongée, essayait, sans y réussir, de dégager ses doigts prisonniers.
Pendant ce temps, le train courait sur de hauts plateaux où planaient de flottants brouillards, puis dévalait en plein soleil, parmi des pâturages où tintaient les clarines des vaches. Un air vif éparpillait jusque dans le compartiment de blancs pétales de cerisiers éj)nnouis, et cette neige de fleurons apportait avec elle de troublants effluves printaniers. Brusquement, le convoi s'enfonça dans là nuit sonore d'un tunnel, et le peintre en profita pour oser des caresses plus tendres. La jeune fille, dans cette obscurité, se trou-
blait davantage et se défendait mal. Esprit s'était assis auprès d'elle et passait son bras autour de sa taille, quand soudain on déboucha en pleine lumière.
— Oh ! monsieur balbutia-t-elle, si on nous
voyait !
Qui ça ?... Les oiseaux du ciel ?... Ne
vous occupez pas d'eux et laissez vous aimer!...
De nouveau on roulait sous un tunnel.
Louise effarée, sentait les lèvres invisibles de son audacieux compagnon se poser sur ses yeux, sur sa bouche... Une anxieuse et pourtant douce émotion la gagnait. Sa tête tournait et elle résistait plus mollement. Heureusement pour elle, le jour éclatant reparaissait, le train s'arrêtait devant une petite gare et on criait : « Clelles ! Clelles !...»
— Mon Dieu, soupirait-elle en se reculant, honteuse et toute palpitante, nous allons arriver à Monestier... Je vous en prie, laissezmoi !
Elle S€ dressait sur ses jambes toutes tremt)lante.«;, saisissait son chapeau dans le lïïct et se recoiffait à la hâte.
— Qu'importe Monestier ! murmurait pas-
sionément Capdenave en la reprenant dans ses bras, je vous aime, je ne peux plus vous quitter et je vous emmène avec moi !
— Vous êtes fou ! balbutiait-elle, voyons, tenez-vous tranquille...
Le train filait à toute vapeur le long d'une rampe boisée. Louise se dégagea à demi et se pencha à la portière. On apercevait déjà le village ensoleillé au milieu des prés et des bois de sapins, avec sa longue, unique rue en pente ; puis, on découvrait la station isolée au bout du pays, et sur le trottoir, trois silhouettes de plus en plus distinctes, groupées en des postures d'attente...
— Je reconnais ma tante et mon oncle, disait l'institutrice ; le monsieur qui les accompagne doit être M. Léchaudel...
— Il est assez laid pour ça ! répliqua Esprit en écartant traîtreusement la jeune fille.
D'un geste brusque, il releva la glace et se planta résolument devant la portière qu'il masqua de ses robustes épaules :
— Non, affirma-t-il, jene vous laisserai pas vous immoler à un pareil pacan !... Je vous aime et je vous garde !
Après s'être progressivement ralenti, le
convoi s'arrêtait net et la voix du chef de train courait au long des voitures: «Monestierde-Clermont ! » L'institutrice, croyant à une plaisanterie, rassemblait son sac et son entout-cas :
— Voyons, monsieur, sérieusement ouvrezmoi la portière !
— Jamais de la vie! jurait le peintre en l'attirant à lui et en étouffant dans un baiser les protestations de la voyageuse.
Au dehors, on entendait l'oncle et la tante affairés, longer la fdedes voitures et appeler: « Louise ! Louise ! » Mais ils s'égosillaient en vain et le large dos de Capdenave les empêchait de voir leur nièce.
— Ils me cherchent! Ils m'appellent! murmurait Louise éplorée, c'est indigne, ce que vous faites là !... Monsieur, je vous en prie... Ouvrez-moi !
Un coup de sifflet. Le train repartait et bientôt la station de Monestier disparaissait comme un rêve. Enervée et lasse de cette lutte inutile, l'institutrice retombait sur la banvquetle. L'amoureux Esprit essayait de l'entourer de nouveau de son bras, mais elle le repoussait avec colère et se rejetait à l'autre
extrémité du wagon. Elle avait caché sa figure dans ses mains et balbutiait, suffoquée :
— Non, c'est trop fort !... Allez-vous en, je vous déteste !...
Il s'était assis en face d'elle et s'ingéniait à la consoler par de câlines paroles. Elle s'obstinait dans son attitude farouchement silencieuse et on atteignit ainsi la station de Vizille. La portière s'ouvrit et le compartiment s'emplit de voyageurs qui s'en allaient passer le dimanche à Grenoble. Cela jeta une douche sur l'effervescent Capdenave et l'obligea à se tenir coi. L'institutrice, dans son coin, lui tournait quasi le dos et s'entêtait à regarder par la portière. Esprit, condamné à rester muet, commençait à rétléchir plus froidement aux suites de son escapade et à la responsabilité qu'il avait assumée. Ils n'échangèrent plus un mot et lorsqu'on arriva à Grenoble, il aida silencieusement la jeune fille à descendre et s'empara de son sac.
Ahurie, Louise le regardait faire avec stupeur, et le suivait maintenant avec la docilité d'un animal épeuré et inconscient. Une fois dans la cour, le peintre lui prit le bras et se dirigea vers un hôtel situé en face
de la gare. Mais quand le garçon les eut introduits dans une chambre et qu'ils se retrouvèrent seuls, Louise s'aiïaissa sur une chaise et fut prise d'une violente crise de iarmes. Elle se tordait désespérément les mains et sa poitrine était soulevée par de douloureux sanglots.
Ce fut au tour d'Esprit de s'cfïrayer. Il ne s'attendait pas à cette explosion de profond chagrin. S'agenouillant près de l'institutrice, il essayait de l'apaiser avec des caresses, mais il perdait sa peine.
Les sanglots de Louise redoublaient et elle le repoussait avec horreur.
— Allez-vous-en ! gcmissait-elle ; si vous avez un peu de cœur, ne m'accablez pas davantage... Ah! mon Dieu, mon Dieu, quel malheur!... 3Ies parents, en ne me voyant pas arriver, écriront à Aix,.., et les personnes chez lesquelles je suis auront une belle opinion de moi !... Je serai renvoyée honteusement et je resterai sans pltice... Tout cela par votre faute. Monsieur !... Parce que vous m'avez prise pour ce que je ne suis pas et traitée comme une coureuse... Et me voilà perdue, pcnl :e !...
Ses larmes coulaient de plus belle. Esprit, décontenancé, songeait : « Elle a pourtant raison et je me suis conduit comme un malotru ! » Il n'était pas méchant garçon, et, bien qu'il ne se piquât point d'une rigide austérité de mœurs, il n'était nullement enclin à compromettre une femme malgré elle. Autant il se fût gaiement engagé dans une aventure galante avec une fille facile, autant il lui répugnait de séduire et de mettre à mal cette jolie créature en larmes. Il la sentait absolument sincère, et cette sincérité éveillait en lui un commencement de remords.
Il saisit tout à coup les mains de l'institutrice !
— Pardonnez-moi, dit-il humblement, et ne vous désolez pas, Mademoiselle Louise ! Je vais vous reconduire à la gare. Vous prendrez le premier train en partance pour Monestier ; vous en serez quitte pour déclarer à vos parents que vous vous étiez endormie et que vous ne vous êtes réveillée qu'à Grenoble... Séchez vos yeux... Je suis un grand fou, mais je suis aussi un honnête garçon...
Là-dessus, il la remmena à la gare. Il y avait justement un train prêt à partir dans
la direction de Monestier. Capdenave prit le billet de l'institutrice puis il l'installa dans un compartiment avec quelques provisions de bouche. Maintenant qu'elle se sentait sauvée, Louise s'était rassérénée; ses yeux pervenche brillaient d'un humide éclat, et ses pulpeuses lèvres rouges retrouvèrent un malicieux sourire pour remercier le peintre quand la portière se referma.
Capdenave regarda s'éloigner le train empanaché de vapeur.
— Allons! soupira-t-il mélancoliquement, elle épousera M. Léchaudel... C'est dommage !
Ils s'étaient rencontres dans le coupé d'une voiture puhliffuequi allait de Loches à Tours. El ce temps-là, l'embranchement de Chàteauro IX n'existait pas encore, et une vieille diligence peinte en jaune, partant de Loches à trois heures après midi, faisait le service d3s dépèches et des voyageurs. La jeune femme était montée à Courçay, un village silué à mi-coteau sur la rive droite de l'Indre. !:n constatant qu'un voyageur occupait déjà l'un des coins du coupé, elle avait d'abord (•l)auché une petite maue dépitée; mais ayant jeté entre .ses longs cils bruns un oblique regard sournois vers son compagnon de route, .sa première impression s'était agréablement modifiée., — Grand, svelte, élégant, soigné
dans sa mise, le voyageur pouvait avoir vingtquatre ans; des cheveux épais, légèrement ondes et une moustache noire effdée faisaient valoir la pâleur d'un visage aux lèvres légèremeut violacées, aux yeux bleus cernés. Cette pâleur, du reste, ainsi que le cerne des paupières bistrées, — dus sans doute à une sourde aiïeclion du cœur, — donnaient à ce visage une mélancolique distinction qui plaît aux dames. Quant à li voyageuse, c'était ce qu'on appelle dans le pays « un joli brugnon de Tours ». De taille moyenne, bien faite, potelée, souple et vive, les yeux humides et caressants, les lèvres couleur de cerise et les dents très blanches, elle avait des joues rondes, d'un velouté de pèche, où le rose se fondait en un brun très clair.
Le jeune homme, en garçon bien élevé, avaitjeté sa cigarette. La dame en fut louchée, et cette marque de déférence courtoise l'encouragea à lier conversation avec son voisin, histoire de trouver le temps moins long: la voiture ne marchait pas vite et on avait encore un ruban de route de vingt-sept kilomètres.
La lenteur de cette patache leur servit
d'entrée en matière. Tous deux allaient à Tours et y habitaient ; lui, était fonctionnaire et rentrait après une tournée administrative ; elle, venait de passer le dimanche cà Courçay où demeuraient ses parents.
Tout en babillant, elle tirait de son sac un livre à couverture jaune dont le titre leur permit de donner à l'entretien un tour moins banal. Le jeune homme avait quelques lettres, la jeune femme était romanesque et grande liseuse. De la littérature on passa à des sujets d'un ordre plus sentimental. Il parla de l'isolement où la vie de province laissait le cœur et l'esprit; elle se plaignit à son tour de la monotonie vide et lassante du train-train prosaïffue d'un ménage, et tout doucement on aborda la question toujours neuve et toujours intéressante de l'amour. ,
On était en mai. La verdoyante vallée de . l'Indre, avec ses coteaux aux molles ondulations, ses maisons de campagne enfouies dans les arbres fruitiers, ses plantureuses prairies où la somnolente 'rivière roulait lentement une eau moirée, se montrait dans la plénitude de^sa gloire printanière. Les acacias épanouis, qui bordaient la route, répandaient une odeur
de fleur d'oranger et, de temps à antre, par la glace ouverte, les débris de leurs grappes blanches tombaient comme une neige dans le coupé.
Insensiblement, la conversation devenait plus intime. En ce pays de Touraine, tant de royales maîtresses ont reçu et donné des baisers, que l'air est saturé de voluptueux effluves et qu'on y respire l'amour dans le vent. Cette influence s'exerça sans doute sur les voyageurs, car lorsque la voiture longea le vieux château de Couzières, leurs confidences s'échangeaient d'une voix plus émue et leurs regards se fondaient plus tendrement l'un dans l'autre. Bientôt on fut en vue de >Iontbazon, dont la tour rectangulaire découpait ses ruines massives sur un azur plus foncé. Le crépuscule tombait, une étoile brillait à l'horizon comme la goutte d'eau pure d'un diamant, et l'air devenait frais. Le jeune homme déroula un plaid et proposa à sa voisine de le partager avec lui. Elle y consentit : ils se rapprochèrent et, serrés l'un contre l'autre, les genoux se touchant, ils continuaient à se murmurer des choses tendres, tandis que la nuit transparente
répandait une ombre violette sur les blés verts, les vergers bien affruités et les clùseries déjà ensommeillées que réveillait l'aboi d'un chien de garde. Les mains se joignaient sous la couverture, les paumes brûlantes se pressaient étroitement ; puis, l'obscurité aidant, des baisers étouffés succédaient à l'étreinte des mains, et tout le délicieux rosaire d'amour s'égrenait à la clarté des étoiles.
Il lui dit ((ui il était. Il se nommait Pierre Dosriveaux et habitait avec sa mère un petit appartement derrière la cathédrale. Elle fut plus réservée et se borna à lui avouer qu'elle était mariée, et qu'elle s'appelait, de son petit nom, Lazarine. Elle était obligée à une grande prudence, car son mari, fort jaloux, la tenait de court. Pierre Desriveaux n'insista pas pour connaître le nom et la condition de ce mari ombrageux. L'ignorance où on le laissait mettait ses scrupules et sa délicatesse plus à l'aise. Le reste de la route leur parut >i court, que lorsque les mille lumières de Tours scintillèrent tout à coup dans la plaine, ils s'aperçurent qu'ils ne s'étaient pas encore entendus sur la façon dont ils pourraient se levoir. Lazarine chercha un moment, puis
finit par indiquer pour le samedi suivant, après-midi, un rendez-vous dans les terrains vagues quiavoisinent l'église Saint-Pierre des Corps. Peu après, la voiture s'arrêta à la grille du Palais de Justice, et la jeune femme, avec un enveloppant serrement de main, supplia son ami de ne pas la suivre. Il obéit et ne quitta le coupé que lorsqu'elle se fut déjà enfoncée sous les arbres du Mail...
Au jour dit, Desriveaux accourut au rendezvous. Avec une joyeuse palpitation de cœur, il vit Lazarine vêtue d'une robe sombre, le visage caché sous une épaisse voilette noire, sortir du porche de Saint-Pierre des Corps et le rejoindre à l'extrémité d'une rue déserte. Ils gagnèrent les champs, et cette première promenade, bien que gâtée, parfois, par la crainte de se heurter brusquement à quelque visage connu, leur sembla exquise. Ils la renouvelèrent la semaine d'après; mais, cette fois, les transes qui les agitaient, à la pensée d'être suivis ou rencontrés, furent plus vives et plus insupportables; et puis, ces vagabondages inquiets en plein air, oîi ils ne pouvaient échanger que de maigres caresses furtivcs, irritaient cruellement leurs désirs. Le
regret de ne pouvoir s'aimer ù l'aise et s'abandonner l'un à l'autre leur faisait trouver stupides ces rendez-vous, qui les exposaient à tous les dangers sans contenter leur tendresse. Ils convinrent qu'il fallait au plus tôt découvrir un nid où ils auraient le loisir de s'adorer en toute sécurité. Mais ce nid ardemment convoité, où le trouver?... Pierre, à cause de sa mère, ne pouvait recevoir son amie cliez lui, et, de son côté, Lazarine répugnait absolument à entrer dans une de ces maisons louches, où de charitables hôtes louent des chambres meublées aux couples condamnés à chercher un gîte clandestin.
Un jour, kl jeune femme dit enfin ù Desriveaux :
— J'ai trouvé notre nid... C'est chez une couturière, qui a rendu ce même service à l'une de mes amies; je me suis assuré sa discrétion en lui promettant ma clientèle. Elle demeure rue de la Riche, en face de l'église, et mettra à notre disposition une chambre, chaque fois que nous le désirerons. Venez-y jeudi prochain et demandez Mme Génard...
Tout flambant d'amour, Dcsriveaux arriva l jeudi à l'adresse indiquée. — Enfin, il allait
pouvoir posséder librement cette souple, alliciante et savoureuse Lazarine; ils allaient goûter tous deux en sécurité cette joie de se bien aimer que toute crainte corrompt et déflore!... A la pensée de serrer son amie dans SOS bras, son cœur battait à grands coups et le bourdonnement de ses artères lui tintait aux oreilles. — Il trouva facilement la maison, grimpa d'un seul élan deux étages et fut introduit discrètement dans l'appartement par Mme Génard, une femme entre deux âges, au sourire banalement obséquieux.
Le nid était une pièce basse de plafond, percée d'une fenêtre ayant vue sur les toils. Un lit à rideaux de reps rougeâtre faisait face à une cheminée où la couronne de fleurs d'oranger de Mme Génard trônait sous globe entre deux chandeliers de cristal. A droite et à gauche du trumeau, deux lithographies coloiiéos s'é'.alaient. L'une représenlail un déjeuner champêtre sous bois, où un monsieur en habit marron, cravate blanche, cheveux coiffés en toupet, tenait sur ses genoux une jeune femme en manches à gigot, laissant voir sous la jupe soulevée une jambe chaussée du soulier à cothurne. L'autre montrait un
chasseur coifTé d'une casquette du temps de la Restauration, en train d'aguicher une paysanne, au bord d'un champ de blé. — Tandis que Desriveaux, un peu désillusionné sur l'ameublement du nid, regardait dédaigneusement ces deux égrillardes lithographies, Lazarine entra et se jeta à son cou.
Alors tout fut oublié : le plafond bas, la trivialité des tableaux, la vulgarité de l'appartement; Pierre ne vit plus que les yeux amoureux de son amie; avec une nervosité fiévreuse il l'aida à se dévêtir, et l'emporta follement dans ses bras sous les rideaux de reps rouge...
Pendant le fougueux enlacement de ces jeunes corps avides de se fondre l'un dans l'autre, le nid où un rais de soleil filtrait entre les persiennes, le nid s'égayait d'un bégaiement de paroles caressantes, d'un susurrement de caresses, pareil au glouglou flùté d'un ruisseau courant sous bois. Tout à coup, au gazouillement' des baisers succéda une exclam-alion douloureuse, puis Lazarine se souleva, terrifiée : Pierre Desriveaux restait inerte entre ses bras. En pleine volupté, un étouffement subit ou une syncope l'avait para-
lysé. Lazarine essayait d'abord de le rappeler à lui avec des baisers; puis, épouvantée au contact du visage glacé, affolée, elle se rajustait à la hâte et courait demander du secours à la couturière. — « Sainte Vierge! .s'écriait Mme Génard, quel guignon! » Puis elle interpellait une apprentie : « Cours chez le pharmacien, demande l'adresse d'un médecin et ramônc-le, coûte que coûte. »
En attendant, elle s'empressait avec Lazarine autour du malheureux Desriveaux et essayait de le ranimer en l'inondant de vinaigre. Le moribond i estai! inerte, et les minutes, les précieuses minutes où un homme de l'art aurait peut-être pu le sauver, s'envolaient rapides, dans cette atroce attente. Tandis que, penchées sur le pâle jeune homme, les deux femmes s'effaraient et se désespéraient, la porte se rouvrit et l'apprentie cria :
— Voici le docteur!
Lazarine se retourna, ses yeux se dilatèrent démesurément, ses traits exprimèrent une grimaçante stupeur, et sans prononcer un mol, elle s'évanouit.
Le mari, dont elle avait toujours caché le nom à Pierre Desriveaux, était précisément
ce médecin que raj)prcnlie ramenait en hâte, toute fière de l'avoir trouvé si vite.
Lui, sec, maigre et austère, avait tout vu d'un seul coup d'œil. Ses lèvres blanchirent, ses poings se serrèrent, et, écartant brusquement Mme Génard, il se précipita vers le corps immobile de l'homme qui venait de lui voler sa femme. Mais quand il l'eut rudement manié, quand il l'eut examiné avec des yeux rageurs où perçait un désir de meurtre, il comprit qu'une mystérieuse Némésis s'était déjà chargée de venger son honneur. Il fît un violent etfort sur lui-même, et dit froidement :
— Cet homme est mort d'un anévrisme et je n'ai plus rien à faire ici.
Puis, sans même jeter un regard sur Lazarine à demi dévêtue et pâmée, il tourna les talons et sortit.
Georges de Sommière était parti de Paris dans riiilention de rejoindre à Florence sa belle amie, la comtesse Olivieri, avec la(|iielle il avait depuis cinq ans une liaison fort tendre. En route, il s'arrêta à Nice pour se reposer des fatigues du voyage et pour revoir quelques amis qui y passaient la saison d'hiver. Sommière était un garçon de trente ans, élégant, riche, aimable compagnon, très en dehors, avec une pointe d'exallalion romanesque, qui ajoutait encore du charme à sa personne, à une époque où l'enthousiasme devient une denrée de plus en plus rare. On le fêta beaucoup à Nice et il se laissa faire. A la veille de reprendre la chaîne quasi matrimoniale qui l'unissait étroitement à ïérésa Olivieri, il
n'était pas fâché de boire le coup de l'étrier de la liberté, et de se figurer pendant quelques jours qu'il jouissait de sa complète indépendance de célibataire.
Il avait certainement encore une vive tendresse pour la comtesse Olivieri, mais son amour, après avoir débuté comme une grande passion, entrait dans cette période d'atiicdisscment où l'absence apparaît moins comme une privation douloureuse que comme une halle reposante. Térésa était une blonde Vénitienne aux yeux noirs, souple et enveloppante, impérieuse et emportée, une de ces femmes dont on dit qu'elles ont d'exquis moments et de fichus quarts d'heure. — Charnellement et intellectuellement, elle était une enchanteresse, mais l'enivrante odeur d'amour qui s'exhalait de sa chair ressemblait à l'haleine capiteuse de certaines fleurs exotiques : elle entêtait et fatiguait ceux qui la respiraient trop longtemps. Loin d'elle, Sommière éprouvait un soulagement secret ; c'était seulement lorsqu'il la revoyait, que l'enchahtemcnt recommençait à opérer. Il se retrouvait lié à elle corps et âme. Térésa lui avait subtilement infusé dans les veines un philtre
qui n'agissait pas trop à distance, mais qui faisait de Georges sa chose et son esclave dès que ses yeux rencontraient ceux de la magicienne.
Donc, tandis que Sommière était à Kice, ses amis remmenèrent à une garden-party que donnait un Américain dans une de ces adorables villas, dont les jardins descendent de la montagne à la mer entre des massifs de citronniers et sous de luxuriantes tonnelles de roses. Invisible derrière des buissons d'azalées, un orchestre de tsiganes jouait des c^ardas. L'air était tout vibrant de musique, tout imprégné d'odeurs printanières ; à travers la voûte des rosiers épanouis, on apercevait un ciel d'un bleu si savoureux qu'on aurait voulu pouvoir y mordre, et tout au fond, sous les verdures en arceaux, la mer scintillait, toute bleue aussi, avec des chatoiements de saphirs. Ce fut dans une de ces allées fleuries que Georges de Sommière rencontra une jeune femme mince, frêle, blanche, aux yeux couleur de violette, aux m.erveilieux cheveux châtains tombant sur la nuque en un lourd chignon. A première vue, elle lui causa une impression très vive. De toute sa per-
sonne émanait un parfum de rafraîchissante poésie; ses grands yeux étaient candides, confiants et purs comme ceux d'un enfant. Elle ressemblait à un de ces lis de montagne, nés près des glaciers, dont la grâce sauvage et l'idéale couleur ont quelque chose de si virginal qu'on hésite à les cueillir.
Sur la demande de Sommière, on le présenta à cette jeune femme, qui était grecque d'origine et se nommait Hélène Michalis. Il ne la quitta guère de l'après-midi, usant de cette liberté de fleureter qui s'accorde si facilement dans la société cosmopolite de la côte d'azur. Quand il le voulait, Georges était un causeur très séduisant, et, cette fois, il mit toute son âme dans sa causerie. La jeune femme subit le charme de ce garçon spirituel et enthousiaste. Avec la spontanéité candide qui faisait le fonds de sa nature, elle le lui laissa voir et ouvrit à son tour son âme ingénue. Quand ils se séparèrent, ils étaient déjà presque amis. Sommière demanda la permission de faire visite à Mme Michalis, et elle lui dit qu'elle était toujours chez elle de cinq à sept. H y alla le lendemain, il y retourna le surlendemain; il ne songeait plus qu'on l'ai-
tendait à Florence. Térésa Olivieri semblait s'être reculée dans une brume très lointaine où elle se noyait, submergée. Georges n'avait plus de pensée que pour cette frêle vierge byzantine aux yeux suaves et purs, qu'il avait rencontrée sous les rosiers de Deaulieu. Il ne lui parlait pas d'amour, mais il mettait une si fondante tendresse dans sa voix, dans ses regards, qu'Hélène Mielialis ne pouvait s'y tromper et qu'elle-même se sentait gagnée par cette tendresse communicative.
A chaque visite, elle accueillait Sommière avec un serrement de main plus confiant. Un soir, qu'elle le remerciait d'être venu et lui disait combien elle était touchée de ses attentions sympathiques, Georges ne put se contenir. Il attira à lui la jeune femme, la serra contre son cœur en lui avouant qu'il l'adorait, qu'elle seule lui avait fait comprendre ce qu'était le véritable amour, et qu'il serait heureux de lui consacrer sa vie.
Avec un mouvement impulsif d'enfant câlin, Hélène laissa tomber sa tête sur l'épaule de son amoureux et répondit, sincèrement émue :
— Moi aussi, dès le premier jour, je me
suis sentie attirée vers vous et je ne demanderais pas mieux de vous appartenir... iSîais je ne suis pas libre, hélas! Je suis mariée, en Roumanie, à un homme que je déteste et dont je suis séparée à l'amiabîe...
— Ne pouvez-vous divorcer?
— J'y ai toujours répugné, à cause de ma famille, qui craint le scandale d'un procès.
— La vie est mal faite, soupira Sommière ; pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés cinq ans plus tôt?...
Et la confiance de Mme Michalis le rendant plus expansif, il lui avoua l'histoire de sa liaison avec la comtesse Olivieri.
— Vous le voyez, dit-il en terminant, moi aussi, je suis quasi marié; mais quoiqu'il m'en coûte de faire de la peine à une ancienne amie qui m'aime encore, je n'hésiterais pas à rompre, parce que désormais je ne puis plus aimer que vous...
Si ingénue qu'elle soit, une femme reste toujours femme. Quand Hélène Michalis sut qu'elle avait une rivale exigeante et passionnée, il lui vint un impétueux désir de régner seule sur le cœur de Georges de Sommière. Cette poussée de jalousie modifia les
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dispositions de son âme et lui fit envisager l'avenir avec moins de résignation. Bref, elle se laissa fléchir et promit de demander le divorce. Georges, de son côté, jura d'employer le temps que dureraient les formalités judiciaires à préparer et à consommer une rupture définitive avec Térésa Olivieri.
Hélène partit sur-le-champ pour Bucarest et, comme bien on pense, Sommiùre se garda de poursuivre sa route vers la Toscane. Il rebroussa chemin, en se contentant d'écrire à la comtesse une lettre d'excuses où il la prévenait que des affaires urgentes l'obligeaient à retourner à Paris. Il connaissait trop bien l'humeur de Térésa pour lui révéler brusquement le nouvel état de son cœur; il la savait femme à v^enir lui demander raison de son oubli et il voulait à tout prix éviter un combat corps à corps, dont il craignait de ne pas sortir vainqueur. Il préférait mener les choses en douceur et ne frapper le grand coup que lorsqu'il serait sur le point de se marier. -Il espaçait prudemment sa correspondance, parlait longuement des affaires qui devaient le retenir en France jusqu'à la fin de l'automne et s'ingéniait à transposer
peu à peu le ton de ses lettres, de manière à y substituer progressivement la note amicale à la note amoureuse.
Mais on trompe difficilement une femme qui aime. Cette transposition ne fut pas du goût de l'ardente comtesse. Elle se cabra comme un cheval qui flaire une embûche, reprocha à Sommiôre la froideur de ses épîtres, devint soupçonneuse et menaça d'accourir à Paris. — Elle allait mettre sa menace à exécution, quand Georges reçut enfin un billet d'Hélène, lui aniionçant que tout était terminé, qu'elle rentrait libre à Nice et qu'elle l'y attendait.
Sommière résolut de mettre immédiatement fin à une supercherie qui lui répugnait. Dans une lettre pleine de ces précautions délicates qu'un galant homme sait employer pour rompre avec une femme, il avoua à Térésa qu'il était sur le point de se marier. Tout en implorant son pardon pour la rupture d'une liaison dont il conserverait le plus cher souvenir, il exprimait l'espoir que, tout en devenant moins tendres, leurs relations n'en garderaient pas moins un caractère de sérieuse et cordiale amitié. — Une fois celte confession
terminée, il prit l'express de Nice et, le lendemain soir, il serrait dans ses bras sa blanclie fiancée aux yeux de violette.
Il la retrouvait libre, heureuse, aimante et, tout en pressant les préparatifs du mariage, ils savouraient tous deux en de longs tète-ùtête celte attente du boniieur qui est plus délicieuse que le bonheur lui-même — quand Sommière reçut la réponse de ïérésa Olivieri.
«c La nouvelle de votre mariage, écrivaitelle, a été pour moi comme un féroce coup de couteau. J'ai cru en mourir. Pendant vingtquatre heures j'ai crié ma peine et ma colère aux murs de ma chambre... Ainsi, c'est donc fini, fini à tout jamais!... Ah! cruel, vous me tuez!... Dans mon agonie, je m'etrorcerai du moins de ne pas vous ennuyer de mes plaintes... Soyez heureux, puisque vous pouvez l'être sans moi!... Pour prix de tout l'amour que je vous ai donné, je ne vous demande qu'une grâce, et si vous avez un peu de pitié, vous ne me la refuserez pas... Je veux vous revoir avûnt l'éternelle séparation... Une heure seulement, le temps de vous serrer un,e dernière lois la main, et ce sera tout... Après, j'irai me terrer dans un coiu comme
une bête malade, et vous n'entendrez plus parler de moi... »
Sommiôre, très ennuyé, communiqua cette supplique à sa fiancée :
— Je ne répondrai pas! déclara-t-il.
Mais Hélène était trop sûre de l'amour qu'elle inspirait pour ne pas se montrer généreuse. Avec sa native et confiante candeur, elle s'écria, apitoyée :
— Pauvre femme!... Vous ne pouvez lui refuser cela... Partez pour Florence, mais n'y restez qu'une journée et songez que je vous attends...
Bien que moins confiant que Mme Michalis, Georges était si sérieusement épris qu'il se croyait désormais invulnérable.
Il partit le soir môme et, le lendemain, à midi, il frappait à la porte de son ancienne amie. On l'introduisit dans un salon, où Térésa, prévenue, accourut en robe du matin, palpitante et les cheveux à peine noués. En le voyant, elle poussa un cri, se jeta à son cou, le mouilla de ses larmes, l'enveloppa de sa chevelure éparse et le serra dans ses bras, — des bras souples, caressants et forts qui ne lâchaient plus leur proie.
Pendant ce temps, Hélène Michalis attendait son fiancé et comptait les heures. Hélas ! des jours, des semaines s'enfuirent et Georges de Sommière ne reparut plus. ïérésa Olivieri avait ressaisi son bien et, sûre de vaincre du moment où elle tiendrait l'infidèle à portée de ses lèvres, sous le rayonnement de ses yeux, elle l'avait emmené dans un coin perdu des Apennins où, comme la déesse de Venusberg, elle prodiguait à son Tannliauser les caresses endormeuses qui font tout oublier. Honteux de sa défaite, Sommière n'osait même pas avouer sa faiblesse à la fiancée qui l'attendait toujours, ne pou vaut croireà un aussiinj urieux abandon...
Elle l'attend encore dans sa villa des Lauriers, située à mi-cùte de ce vallon de Saint- Barthélémy, si solitaire, verdoyant et mélancolique; l'endroit le mieux en harmonie avec la tristesse des regrets stériles et l'amertume des renoncements. Elle y vit cloîtrée et ne reçoit personne. — Un, soir, on me l'a montrée se promenant au bord d'une terrasse qu'abritent des pins parasols. Frêle, mince et blanche en ses vêtements noirs, portant le deuil de son amour trahi, elle marchait éclai-
rée par les rougeurs mourantes du soleil couchant. Parfois, elle s'accoudait à la terrasse et, pareille à Ariane, sur les rochers de Naxos, elle contemplait d'un regard désolé, par-delà les premiers plans déjà noyés dans l'ombre, la mer glacée de bleu et d'or, qui fuyait vaporeuse vers Rordighcra, vers cette Italie où son fiancé s'oubliait dans les bras charmeurs de Térésa Olivieri.
L'ONGLE LÉCHAUDEL
« Comment I me dit mon ami Jacques je ne t'ai jamais conté l'aventure de mon oncle Léchaudel ?... Elle vaut soupesant d'or, en ce sens qu'elle m'a coûté un héritage se chiffrant par deux cent mille francs, au bas mot...
Mon oncle Mélasippe Léchaudel, né à Ruptaux-Nonnains, en Lorraine, s'était établi, comme droguiste, à Juvigny-en-Barrois. A cinquante ans, il vendait son fonds après fortune faite, se retirait dans une confortable maison de la ville haute, située entre une cour tapissée d'aristoloches et un jardin bien affruité, et y vivait béatement en compagnie de sa gouvernante Catherine. Mon oncle était le type, le mieux réussi du bourgeois de
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province parcimonieux et vaniteux, content de lui, suffisant et solennel. Sous prétexte que, pendant vingt ans, il avait vendu des plantes médicinales etqu'il possédait(|uelques notions de botanique, il s'était fait élire membre de l'Académie philomatifjuc de Juvigny. Il y publiait de fastidieux mémoires sur les taqiies de cheminée des vieux hôtels du Barrois, et parfois des collègues le déléguaient à la réunion annuelle des Sociétés savantes en Sorbonne, ce qui lui permettait de venir à Paris à prix réduit, et ce qui me valait l'agrément de sa visite. Etant son héritier présomptif, je lui devais des égards et je lui offrais naturellement le vivre et le couvert, pendant la quinzaine que durait son séjour.
Ces visites n'étaient pas précisément réjouissantes. Mélasippe Léchaudel abusait tyranniquement de sa qualité d'oncle à succession. Sitôt débotté, rafraîchi et restauré, mon oncle s'installait dans mon meilleur fauteuil, m'empruntait mes pantoufles, sirotait mon vieux cognac, déboutonnait son gilet et soupirait : « Ah ! je me sens mieux... Maintenant, Jacques, je vais te lire ma der-
l'ongle léchaudel 89
nière communication sur une taqiie du seizième siècle, découverte dans l'ancien (•liàteau de Tronville... »
Et il fallait écouter sans bouger une minutieuse dissertation sur l'épaisseur de lataque, la qualité de la fonte, le nom du fondeur et la date de la fabrication !
Ce n'était rien auprès de la corvée des promenades à travers les rues. Bien qu'il ne fût venu à Paris que quatre fois en vingt ans, l'oncle Léchaudel se targuait de tout connaître intuitivement et de tout expliquer. Son esprit biscornu était plein de bizarres anomalies. Au dédain hostile que certains ruraux professent secrètement pour la grande ville, le bonhomme Léchaudel joignait la prétention de ne point passer pour un jirovincial. Il voulait être pris pour un Parisien pur sang et, lorsqu'il sortait seul, il se serait coupé la langue plutôt que de demander son chemin. Par contre, l'indifférence des passants lui était insupportable;, il la considérait quasi comme une injure, comme une impertinente reconnaissance de ses mérites et de son titre dedélégué de l'Académie philomatique. Aussi, quand nous cheminions de compagnie, affec-
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tait-il de parler très haut, de façon à attirer sur lui l'attention des foules. Les gens se retouriiaicnl, contemplaient un moment la gesticulation pompeuse de ce grand bonhomme sécot, coilïé d'un chapeau de médecin de campagne et d'une longue redingote démodée, puis Us souriaient discrètement et s'en allaient à leurs affaires. Lui, ne se démontait pas, et continuait à disserter. Il apportait, dans ses appréciations, l'humeur dénigrante particulière aux gens des petites villes et se mêlait de tout critiquer, prenant inévitablement pour termes de comparaison les us et coutumes de son trou de province. A chaque pas, il haussait le ton et s'exclamait d'une voix sentencieuse, avec les modulations traînardes et chantantes de l'accent lorrain : « A Juvigny, nous ne nous permettrions pas ces choses-là!... L'édilité de Juvigny comprend mieux ses devoirs... A Juvigny, le niveau de la moralité publique est plus élevé... » Je voyais le moment où il allait proclamer que le soleil de Juvigny se levait plus tôt que celiù de Paris, et je donnais au diable cet oncle maniaque et prétentieux que j'étais obligé de piloter à travers les boulevards...
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La dernière visilo que me lit mon oiiclo Léchaudel remonte à 1889, l'année de l'Exposition universelle. Je le vis débarquer ehez moi en juin, toujours coiffé de son chapeau aux larges ailes et drapé dans sa magistrale redingote.
« Tu le vois, me dit-il avec un dédaigneux sourire au coin des lèvres, j'ai sacrifié, moi aussi, à la badauderie des moutons de Panurge et, profitant d'un train de plaisir, je suis venu jeter un coup d'œil sur cette grande foire internationale que vous appelez l'exposition universelle. Je sais d'avance que je n'y verrai rien de neuf, ni de substantiel pour mon esprit; enfin, cela me procurera du moins le plaisir de demeurer avec toi pendant une quinzaine ».
Je me serais bien passé de cette récréation, mais je m'efforçai de faire bonne mine à mauvaisjeuet de remplir consciencieusement mes devoirs hospitaliers. Huit jours durant, je promenai mon oncle à travers le Champ de Mars et- l'Esplanade des Invalides. Pluie ou soleil, on nous trouvait là chaque après-midi. Je lui faisais vaillamment les honneurs de l'Exposition centenale, de la rue du Caire, du
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Palais des machines et du village javanais. Il n'était jamais las et ne s'étonnait de rien, toujours dénigrant, d'ailleurs, et cherchant partout la petite bête. Devant la tour Eiiîel, il se borna à marmonner : « Je la croyais plus haute, » Il se plaignit que le jaillissement des fontaines lumineuses ne durait pas assez longtemps, se déclara volé et commença à me débiner le truc. Aucun restaurant — pas plus le grill- room que le cabaret roumain — n'eut l'heur de lui plaire. Il souffrait cependant que je payasse l'addition; il se bornait à en reviser les chiffres et à medémontrerqu'à Juvigny on nous eût servi le môme menu pour moitié moins. Là-dessus, il pliait la note en deux et la serrait précieusement dans son portefeuille de basane, en vue d'éblouir probablement ses collègues de l'Académie philomatique j)ar le détail de ses prodigalités.
Au bout de la semaine, j'étais excédé; pour avoir un peu de répit, je prétextai une invitation à dîner et m'excusai de lui fausser compagnie pour une soirée.
— Ne te gène pas, me répondit-il, je ne suis pas fâché pour une fois de voler de mes propres ailes et de flâner à ma fantaisie. Je
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SUIS assez grand garçon pour me tirer d'affaire; je connais Paris comme ma poche, et, après avoir visite les musées et les églises, j'irai bravement dîner au cabaret.
Nous nous quittâmes au com du quai, et j'éprouvai un notable soulagement en voyant le chapeau de médecin de campagne et la redingote de mon oncle décroître à l'horizon. Malgré les menaces d'un ciel nuageux, je m'en allai dîner seul à Bellevuc et, bien qu'il tombât une petite bruine, je trouvai à la campagne une grâce non pareille, tant j'étais heureux de ne plus avoir dans les oreilles le ronron pompeux et l'agaçant débinage de l'ancien droguiste.
Quand je rentrai, ù onze heures, Mélasippe Léchaudel dormait déjà à poings fermés. Je me gardai bien de le réveiller, et je me mis tranquillement au lit.
Le lendemain, cependant, j'éprouvai un vague remords d'avoir lâché mon oncle et je frappai à sa porte, Je le trouvai en bras de chemise," occupé à brosser méticuleusement sa redingote. Il avait le front nébuleux, la lippe chagrine et la mine penaude.
— Eh bien ! mon oncle, demandai-je,
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empressé, comment avez-vous passé votre soirée ?
— Mais, répondit-il évasivement, comme on peut la passer dans ton Paris... ni bien, ni mal.
Le front restait plissé, la bouche ne se décidait pas à sourire, et je flairai quelque fâcheuse déconvenue.
— Avez-vous fait un bon dîner, au moins?
— Un bon dîner! s'écria-t-il furieusement, ilchtrenon !... J'ai été jugulé pardes bandits... Eh ! c'est ta faute, aussi ; ne pouvais-tu prendre la peine de m'indiquer un honnête traiteur !...
Alors, à force d'insidieuses questions, je finis par arracher à son amour-propre mortifié l'aveu de sa mésaventure.
En me quittant, il était allé au Louvre; puis, le musée fermant à cinq heures, il s'était rabattu sur Saint-Germain-l'Auxerrois et Saint-Roch, tous endroits où l'on peut entrer sans bourse délier. Au sortir de cette dernière église, il s'était aperçu qu'il pleuvait et, en homme soigneux de « ses effets », s'était réfugié sous les arcades du Palais-Royal, où il comptait dîner. Au temps où il venait acheter
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ses drogues rue des Lombards, son correspondant l'avait mené chez ïavernier, et il avait gardé bon souvenir de ce restaurateur chez lequel, pour 2 fr. 50, on vous servait trois plats au choix, le potage, le dessert et une demi-bouteille de vin. Donc, vers six heures, se sentant l'appétit ouvert, il s'était mis en qu(Me du restaurant de sa jeunesse ; mais il avait eu beau inspecter toutes les arcades, Tavernier s'était évanoui. Il se dit que sa mémoire le trompait peut-être et, ayant la sotte vanité de ne jamais demander de renseignements, il franchit un passage et continua ses recherches, le long de la rue Vivien ne. Là, pas la moindre apparence de restaurant à prix fixe. Il pleuvait, son chapeau et sa redingote s'imprégnaient d'humidité; il hâta le pas, songea à explorer la rue de Richelieu, s'égara et déboucha enfin sur le boulevard, érein té, suant dans son harnois, maudissant la pluie et cherchant toujours un restaurant pas cher. Il çiperccvait bien des cafés, aux glaces flamboyantes, mais il s'en méfiait comme du feu, ayant oui dire qu'on y était vilainement écorché. Cependant le jour tombait, l'averse s'obstinait, son estomac criait
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famine, ses jambes flageolaient et, d'autre part, la perspective de consommer son cliapeau et sa redingote lui torturait le cœur. A ce moment, à travers les vitres d'un grand établissement illuminé, il aperçut des tables dressées, des sièges confortables ; une appétissante odeur de cuisine lui monta au nez. Ahuri, n'en pouvant plus, il poussa la porte et entra comme un désespéré. Il se trouvait au café Riche.
Dès qu'il fut assis, des garçons s'empressèrent. Un maitre d'hôtel majestueux lui présenta la carte du jour : « Monsieur désire-t-il le potage bisque ou le consommé à la reine?... Comme entrée, je me permettrai de lui conseiller la sole vénitienne... »
— Soit, balbutiait Léchaudel fourbu, servezmoi votre consommé et votre sole...
Le sommelier arrivait à la rescousse et bourdonnait : « Quel est le vin de Monsieur? Bourgogne, Bordeaux?... »
— Bourgogne! fit-il impatienté.
a Fleury, Chambertin, Corton?,.. » poursuivait l'autre.
— Ce que vous voudrez !...
Lorsqu'il eut dépêché son potage et sa sole.
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lampe un verre de vin, son cerveau s'éclaircit, la lucidité lui revint et, avec elle, sa prudence parcimonieuse. Il regarda autour de lui, étudia le luxe du service, l'air cossu des dîneurs, la mine des garçons, et comprit qu'il n'était certainement pas dans un restaurant à prix lixe. Alors, une transe lui coupa l'appétit et il trembla pour sa bourse...
— Oh ! mais, me dit-il avec une fierté rageuse, je n'ai pas perdu la carte, et quand ce flandrin de garçon est revenu à la charge, je lui ai cloué le bec en demandant un dessert. Il m'a apporté un panier de fraises auquel j'ai à peine touché; j'avais hâte de sortir de cette caverne et j'ai réclamé ma note... Devine à combien elle montait?... A vingt-cinq franc», monsieur mon neveu!... Le vin seul était coté huit francs... Un vol manifeste!... Je suis parti en rugissant. Dehors, la pluie tombait toujours, j'ai été forcé de prendre une voiture... La voilà, ma soirée! acheva-t-il avec aigreur; et voilà à quelles calamités m'a exl)Osé ta négligence?... »
Je voyais bien que les vingt-cinq francs de son dîner lui pesaient sur le cœur, et je m'ingéniais à le calmer :
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— Je suis désolé, mon oncle; mais, ce soir, i/ous nous rattraperons, et je vous mènerai dîner à une taverne anglaise...
— Jamais de la vie ! s'écria-t-il, j'en ai assez d'être dévalisé !... Ma malle est faite, et je vais partir pour Juvigny... Envoie-moi chercher un fiacre !...
Et il partit, malgré mes prières. Je ne l'ai plus revu; il est mort l'an dernier, emporté par une lièvre infectieuse. Je suis allé lui rendre les derniers devoirs à Juvigny et j'ai assisté à l'ouverture du testament... Pas un radis, mon cher!... L'oncle Léchaudel m'avait gardé rancune de son diner au café Riche, et il avait tout laissé à" sa gouvernante.