L'ARAIGNÉE
Avez-vous remarqué, en automne, au long des treilles déjà mûres ou parmi les buissons déjà rougis, ces grandes et légères toiles d'araignée, d'un dessin géométrique si parfait et en même temps si artiste, — frêles rosaces brodées à jour comme de fines dentelles, où la rosée suspend des perles minuscules et qui durent à peine une journée? Ces toiles soyeuses et ajourées, auxquelles les paysans de chez moi donnent le joli nom d'airantèles, sont l'œuvre d'une industrieuse araignée à l'abdomen brun rebondi et décoré d'une croix d'or pâle,- qui porte l'appellation scientifique (ïépeire diadème. Celte épeire est une travailleuse acharnée, et elle a des mœurs originales qui, de tout tem4)s, ont picjué ma
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curiosité. Chez les arachnides de cette espèce, la femelle seule joue un rôle intéressant; seule, elle tisse et besogne de l'aube au soir pour gagner sa vie à la pointe de répéo. Le mâle est un maigre insecte efflanqué, qui passe sa courte existence à errer aux abords des toiles, offrant limidementses services pour l'œuvre de reproduction et risquant souvent sa peau à ce périlleux métier. Lorsqu'il s'avance maladroitement sur le filet tendu par la maîtresse du logis, il agite avec précaution l'un des fils pour annoncer sa présence, et déguerpit au plus vite s'il s'aperçoit que la laborieuse filandière n'est pas d'humeur à galanîiser. Quand, par hasard, la dame est bien disposée et que l'heure du berger a sonné, elle daigne l'accueillir, et l'accouplement s'opère sans cérémonie. Ce sont de brèves amours, qui ne traînent guère. Dès que l'œuvre de Vénus est accomplie, la belle, pour qui les minutes sont précieuses, regarde son amoureux comme une non-valeur et le met brutalement à la porte. — Si, au contraire, il arrive dans un moment inopportun et s'obstine sottement, malheur à lui; en un clin d'œil, il est appréhendé au corps,
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roulé dans une gaine de fils et dévoré séance tenante par la dédaigneuse et impitoyable amazone.
Il y a deux ans, j'étais venu de bonne heure sur le littoral et j'habitais une villa située à mi-côte, entre la Turbie et Roquebrune. On touchait à la mi-octobre, et cette année-là avait été propice aux épeires diadèmes. Sur tous les chemins, leurs toiles s'étalaient entre les branches des rosiers et les feuilles aiguës des agaves, et je passais de longues heures de flânerie à observer le manège des laborieuses iilandières.
Un matin, j'étais parti pédestrement pour déjeuner à Menton, et, chemin faisant, près de l'embranchement de la route qui va de Monte-Carlo à Roquebrune, je m'étais arrêté pour examiner une épeire surprise en plein travail de tissage. L'aragne avait déjà établi l'encadrement polygonal de sa rosace, et tendu les fils qui rayonnaient du centre de la toile aux extrémités. Maintenant, très aflfciirée, la tète en bas,- l'abdomen en l'air, elle filait les cercles concentriques du réseau, et j'admirais avec quelle preste habileté elle étirait son fil, le tendait avec l'une de ses pattes et le soudait
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solidement à chaque rayon secteur. A ce moment-là, j'entendis un bruit de pas et presque en même temps une voix dit derrière moi :
— Une brave araignée, monsieur, et qui ne boude pas à la besogne !
Je me retournai et me trouvai face à face avec un homme entre deux âges, grand, maigre, aux yeux bleus, un peu somnolents. De longs favoris poivre et sel encadraient sa figure distinguée, au teint fané et comme fripé. Un ulster entr'ouvert me laissa voir qu'il était encore en tenue de soirée et me fit supposer qu'il avait passé sa nuit à veiller. il avait des allures de gentleman, mais ses traits tirés, la fanure de son teint, la brûlure de SCS paupières et une certaine nervosité fébrile trahissaient une tare intérieure, l'action déprimante de quelque passion invétérée et tenace.
— Oui, continua l'inconnu en soulevant légèrement son chapeau rond, une bestiole vaillante, cette aragne!,.. Elle est patiente, elle, et ne jette pas bêlement le manche après la cognée... Figurez-vous, Monsieur, qu'hier au soir, en partant pour Monte-Carlo...
11 remarqua sans doute le coup d'œit que je
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jetai sur son habit et sa cravate blanche, car il s'interrompit et ébaucha un pâle sourire :
— Cela vous étonne, reprit-il, de me voir en frac ù cette heure matinale?... C'est que j'ai passé la nuit là-bas, d'abord à la « grande maison », puis au cercle... Et, franchement, j'aurais mieux fait de rentrer chez moi !...
Je ne m'étais pas trompé, mon inconnu logeait en son par-dedans la plus tracassière des passions, celle du jeu. Du reste, il avait la verbosité nerveuse des joueurs, et cette manie qui les pousse à entretenir le premier venu de leur veine ou de leur déveine.
— Toute la nuit, poursuivit-il, j'ai eu une guigne noire; pas un de mes numéros n'est sorti... Donc, hier au soir, comme je partais, je suis passé ici et j'ai vu cette araignée qui se tenait au centre de sa toile intacte... Je ne sais quelle méchante lubie m'a traversé le cerveau; d'un coup de canne, j'ai stupidement déchiré la frêle rosace qui s'étalait au soleil couchant... Ça ne m'a pas porté chance, car, ainsi que je vous lé disais, j'ai eu une de ces déveines !... Un vrai Waterloo, quoi !
Il s'arrêta pour contempler l'insecte affairé à son travail :
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— Admirable petite bête! s'écria-t-il, la voilà qui répare intrépidement mes méfaits d'hier; elle ne se décourage pas, elle me donne une leçon... Au fait, j'ai bonne envie de faire comme elle et de remettre immédiatement la main à la pâte... Je comptais rentrer d'abord chez moi pour me ravitailler, mais il me faudrait subir les questions, les lamentations de tout mon monde et, de nouveau, ça me couperait la veine... J'ai encore quelques louis en poche, et d'ailleurs, Charles, le maître d'hôtel du café de Paris, m'avancera des fonds... Voulez-vous me rendre un service?...
Il tira de sa poche un crayon et une carte, y griffonna quelques mots, puis, se tournant vers moi :
— Vous voyez cette villa rose, qui se chauffe parmi les citronniers?... C'est ma maison... Soyez assez bon pour monter jusque-là et remettre à mon domestique cette carte de la part du comte Paprocki... Ça tranquillisera ma femme et je pourrai, sans remords, retourner à la roulette... Au revoir, Monsieur, et merci!... Ah ! permettez...
Avec un lambeau de vieux journal, il avait fabriqué un cornet, et, avant que je pusse me
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rendre compte de son action, d'un adroit tour de main il enleva l'araignée du milieu de sa toile et l'inséra dans son cornet, qu'il remit soigneusement en poche :
— Ce sera, ajouta-t-il, un précieux fétiche.
Là-dessus, il pirouetta sur ses talons, salua et reprit le chemin de Monte-Carlo.
Il ne me restait plus qu'à m'acquitter de la commission dont il m'avait chargé avec un si singulier sans laçon. Je longeai l'allée des citronniers et je sonnai à la porte de la villa rose. Au moment oii je remettais la carte du comte Paprocki au valet de chambre, je vis s'entrebâiller un rideau à une fenêtre du rezde-chaussée; un pâle visage inquiet de jeune femme m'apparut un moment, puis le rideau retomba et je me remis en route pour Menton.
Deux jours après, à Monte-Carlo, comme je traversais les parterres qui s'allongent en face de la maison de jeu, je me retrouvai face à face avec le comte Paprocki. Il descendait les degrés du Casino et avait la mine triomphante. M'ayant reconnu, il vint à moi et me tendit la main ! — Merci encore, Monsieur ! me ditil, vous voyez un homme qui gagne tout ce qu'il veut. . . J'avais raison de ne pas me décou-
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rager et l'araignée m'a porlé chance... Je viens de ponter le miiximum sur le zéro, et le zéro est sorti deux fois de suite... Et depuis deux jours la veine ne cesse pas... Aussi, en souvenir de cette brave araignée, je me suis fait faire une épingle à sa ressemblance.
Il me montra à sa cravate une épingle dont la tête représentait une épeire diadème, puis il me salua et continua sa route en brandissant triomphalement sa canne.
Deux ou trois fois encore, je l'aperçus de loin dans les salles de jeu ; puis, rappelé brusquement à Paris, je quittai la TurJ)ie avant la fin de la saison.
J'y revins l'année d'après, en octobre, et un matin, en suivant la route de Hof|uebrune, je reconnus la villa rose et ses allées de citronniers. Les volets de la maison étaient clos et le jardin avait un air d'abandon; mais ce qui me frappa le plus, ce fut, à l'entrée de l'avenue principale, une croix de marbre blanc, toute neuve, ne portant d'autre inscription que deux initiales et une date.
J'avisai un cantonnier qui cassait des cailloux sur le bord de la route et lui demandai à quoi propos on avait érigé ce monument.
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— Ça, répondit-il, c'est la sépulture d'un comte qui habitait la villa que vous voyez à main gauche... Un brave homme, Monsieur; il n'avait qu'un défaut : il aimait trop le jeu. Sa tète aussi était un peu dérangée... Figurezvous qu'il ne pouvait voir une araignée sans la mettre dans sa poche, lorsqu'il allait jouer. Il prétendait que ces bètes-là le faisaient gagner... N'empêche qu'il s'est ruiné à fond. Un matin, avant de rentrer chez lui, il s'est assis là et s'est brûlé tranquillement la cervelle, ne laissant à sa femme et à ses enfants que les yeux pour pleurer... La pauvre dame, elle lui a tout de mê"^^ fait élever cette croix avant de partir.
Je m'approchai de la croix ; le grain neuf du marbre étincelait au soleil et, entre deux des branches, une épeire diadème tissait lentement sa toile. Elle allait et venait avec sécurité. On eût dit qu'elle possédait la secrète intuition de n'avoir plus rien à craindre de cet enragé joueur qui collectionnait des araignées en guise de fétiches.
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Au temps où j'étais un infatigable coureur de bois, j'avais lié amitié avec 3Iiclicl Trinquasse, le berger de la friche de Yivey. Cette friche onduleuse et grise étend pendant des lieues sa nudité pierreuse entre les derniers villages de la montagne langroise et les versants où commencent à moutonner les premières forêts bourguignonnes. Ça. et là, d'antiques buissons d'épine noire ou quelques poiriers sauvages en rompent seuls la monotonie et servent de points de repère aux piétons qui s'y aventurent pour accourcir leur chemin. Aucune route ne la traverse; chacun s'y, fraie un sentier à sa guise, et il faut une longue habitude ou un flair particulier pour ne pas s'y égarer. A l'heure du couchant, cette
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lande ne manque pas d'une âpre beauté: les forêts lointaines l'encadrent de vaporeuses lisières violettes; les ombres des moindres touffes de genévriers projettent sur ses ondulations empourprées de grandes hachures noires; dès que le soleil a disparu, ces couleurs se fondent en une teinte grise veloutée, d'une douceur mystérieuse et propice au rêve.
L'hiver, sa physionomie devient tragique, quand le vent de bise balaie sans relâche ses pelouses raidies par le gel, quand ses buissons se couvrent de givre et que, dans le silence crépusculaire, des hurlements de lo.ips montent, lugubres, du fond des bois effeuillés. Le berger Trinquesse était le roi de la friche de Vivey. En toute saison, je l'y rencontrais, coiff'é de son feutre en cloche, drapant son maigre corps de quinquagénaire en sa limousine brune et poussant son trouj)eau vers de problématiques pâtis. Il ne payait pas de mine, avec son visage renfrogné, ses j)etits yeux de renard, son nez en bec d'oiseau et sa barbe rousse mal plantée ; mais ses longues stations contemplatives emmi la lande solitaire, l'avaient rendu observateur, lui avaient donné un tourd'esprit philosophique
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et raisonneur. Ayant acquis une connaissance approfondie des simples qui poussent en forôt, il s'en servait pour médicamcnter les bètes et parfois les gens. Aussi, les paysans des entours le tenaient-ils pour sorcier. Il en riait avec moi, tout le premier, quand je venais fumer ma \ny>c près de lui.
« Sorcier ! me disait-il en se gaussant, je le suis tout de même un peu davantage qu'eux, car ils sont plus brutes que mes moutons. Quand ils ont besoin de moi, ils me flagornent ;, dès que je les ai tirés d'afl'aire, ils me traitent de méchant ^e^ew.» de sorts, et, pour un peu, ils me brûleraient vif, comme dans le temps passé. Ne trouvez-vous pas, monsieur, que souventes fois les animaux ont plus de cœur et moins de vice que les gens ? Moi, je pense que, s'il y a un ciel l(-liaut, certaines bètes auraient plus de droits au paradis que bien des chrétiens. Tenez, par exemple, j'ai eu pendant dix ans un chien nommé Ravageau, avec lequel je vivais de pair à compagnon et qui montrait plus d'esprit et de sentiment que le meilieur des hommes. — C'était un danois màliiié de grîtlbu, quasi haut comme un petit àne, agile comme un écureuil, et fort
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comme un taureau. Son poil gris fer frisait ainsi qu'une toison, sa tête solide se terminait en un museau fin aux crocs terribles et ses yeux fauves flambaient comme braise. D'un coup de mâchoire, il vous décarcassait un loup, comme il eût fait d'un simple lapin. Et doux avec ça, nullement hargneux ; il n'avait qu'à regarder les moutons, pour les faire obéir recta. Nous étions une paire d'amis. Pensez ! nous ne nous quittions pas depuis tantôt dix ans, dormant côte à côte, mangeant le môme pain et, après le repas, nous payant un brin de conversation. Nous nous comprenions si bien ! Il connaissait le sens de mes mots et de mes gestes; moi-même, à force d'attention et de pratique, j'avais fini par entendre son langage de chien, car ces animaux-là, monsieur, parlent tout comme nous. Ils ont une manière d'exprimer leur opinion, leurs désirs, leurs peines ou leurs joies au moyen d'aboiements différemment répétés, chantés pour ainsi dire: tantôt aigus ou caressants, tantôt courts ou allongés, selon les sentiments qu'ils ont au cœur ou les idées qui leur trottent dans le cerveau...
Cependant, les années défilaient l'une
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après l'autre, comme les grains d'un chapelet, et Ravageau prenait de l'ùge. Dans notre métier, où l'on couche sur la dure, où l'on est exposé à toutes les changeantes humeurs des saisons et à toutes sortes d'alertes, on s'envieillit plus vite. Donc, Ravageau devenant vieux, je songeai à me procurer un jeune chien qui entrerait en apprentissage sous ses ordres, lui servirait d'aide et le remplacerait plus tard, quand le pauvre camarade serait au bout de son rouleau. En ce temps-là, j'avais un petit pàtureau qui gardait le troupeau avec moi. Il m'apporta un jour un jeune barbet de quatre mois, intelligent et allure, qui promettait de rendre de bons services. Nous le baptisâmes « Roussillon » à cause de la couleur roussâtre de son poil, et je le présentai à Ravageau. Dame! l'entrevue ne fut pas d'abord très amicale. Le danois regardait de travers cet étranger qui venait se mêler de ses affaires. Il tournait autour de lui, grondait sourdement en retroussant ses babines, et le flairait d'un air soupçonneux. Probablement, néanmoins, que cet examen fut tout à l'avantage du petit barbet, car, au bout de quelques minutes, Ravageau se cambra sur ses quatre
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pattes, lança à Roussillon une œillade plus gaie et, cabriolant lestement devant lui, l'invita d'un jappement bref à faire une partie de jeu. Le barbet s'y prêta de bon cœur; il était à l'âge oii l'on est joueur et vite familiarisé. A la fin delà journée, ils s'entendaient déjà et Ravageau accroupi auprès de Roussillon lécliait cornplaisamment son jeune camarade.
Dès le lendemain il l'avait franchement adopté et l'apprentissage commençait. Quand le troupeau s'éparpillait trop et semblait vouloir pousser une pointe vers les bois, Ravageau, debout devant son élève, le guignait d'une certaine façon en tournant significalivement la tète du côté des moutons et en jetant un aboiement impératif. Le barbet sans expérience ne semblait pas comprendre; alors notre chien courait tout seul vers les traînards, les rassemblait et les ramenait en deux coups de temps, puis, quand le troupeau cheminait en ordre, il revenait triomphant vers le petit et aboyait deux ou trois fois, comme pour lui dire : « Voilà!... C'est ainsi que ça se pratique! » — L'éducation prit du temps; Roussillon était jeune, musard et très distrait.
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Ravagcau ne se lassait pas, il recommciirnit patiemment et avait bien des maux à inculquer à l'apprenti les roueries du métier. Il ne se fâchait jamais, nonobstant, et prenait, au contraire, son camarade en plus grande amitié. C'est comme ça : nous aimons davantage ceux qui nous donnent le plus de tablature, et les femmes n'ont jamais plus de tendresse que pour les nourrissons dont l'élevage a été pénible. L'affection de Ravageau pour son Roussillon était vraiment plaisante à voir. Il ne touchait jamais à sa pitance que lor.-^que le barbet était rassasié. La nuit, dans le parc, il s'étendait sur la paille, invitait par un grognement sec son protégé à venir se blottir entre ses pattes et ne s'endormait que lorsque le petit, couché bien au chaud contre son ventre, commençait à ronfler doucement...
Trois mois coulèrent ainsi et on atteignit la mi-octobre. Les bois rougissaient, les soirées fraîchissaient; nous parquions néanmoins encore dans la friche, attendant les premiers givres pour dévaler dans les prés et hiverner au village. Une nuit que nous dormions serré, le |)dtureau et moi, dans notre loge roulante, Jîavageau et Roussillon, entre les roues, je
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fus brusquement réveillé par un violent coup de gueule de notre danois. « Décanille! dis-je au pâtureau qui se frottait les yeux; il se passe quelque chose de pas ordinaire. » J'empoigne ma houlette et nous nous glissons dehors. Le ciel était clair, fourmillant d'étoiles, avec un bout de lune rongée qui descendait vers les bois. Les moutons pelotonnés en tas, tremblaient et bêlaient d'une façon gémissante, tandis que Ravageau et Roussillon, dressés sur leurs pattes, grognaient à qui mieux mieux. « Ils sentent le loup, murmuraije au pâtureau; reste dans le parc et ouvre l'œil, moi, je vais voir ce qui se mitonne dehors... »
Accompagné des deux chiens, j'avance hors des clôtures avec précaution. Tout à coup, grâce à un dernier rais de lune, j'aperçois les maraudeurs qui causaient tout ce raffut, et je me rase contre l'angle des barrières. C'étaient deux loups. Sans bruit, à pas allongés, flairant le vent, ils pointaient sur le parc et dans l'ombre leurs prunelles brillaient comme des vers-luisants. A ce moment, je regardai Ravageau : il avait généreusement abrité le petit Roussillon entre ses quatre hautes pattes et
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n'attendait qu'un signe pour s'élancer. Déjà j'entendais le souffle haletant des deux loups qui se rapprochaient. <r Hardi ! Ravageau !... » D'un bond, le chien sauta sur l'un des brigands, tandis que je tapais sur l'autre à coups de houlette. Le loup, niordu en pleine échine, avait roulé par terre. Les crocs du chien le travaillaient ferme, car il hurlait comme un damné. Ah! le brave Ravageau... Il prit la maudite bête à la gorge et l'étrangla net. Le loup n'eut pas le temps de crier : ouf ! Il raidit ses quatre pattes et creva. L'autre avait lâchement décampé. « Bon voyage ! » pensais-je, et je m'apprêtais à rentrer, quand je vis Ravageau effaré, flairer de droite et de gauche avec des grognements plaintifs, et je compris qu'il cherchait Roussillon, que nous avions totalement oublié dans la bagarre. « Roussillon ! Té!... Roussillon! » Mais j'avais beau hucher, plus de barbet !... Le pâtureau ne l'avait pas revu. « Bah ! dis-jc, il se retrouvera demain, recouchons-nous!,))Et nous nous endormîmes, le pâtureau et moi, dans la loge. Mais le lendemain, au petit matin, quand on se réveilla pour faire sortir le troupeau, en voilà bien d'une autre!... Ravageau à son tour man-
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quait à l'appel. Pendant la nuit, il avait franchi la clôture, et était parti en quête de son ami.
Tout le jour, nous l'attendîmes vainement. Nouscommencionsàètrecrueilementinquiets, quand, vers le coucher du soleil, nous ouïmes un aboiement de détresse du côté des bois de Charbonnière. « C'est lui ! m'écriai-je,^ reste là, je vais voir... » Je courus droit au taillis d'où les aboiements résonnaient par intervalles, tout pareils aux cris d'une femme en mal d'enfimt. Guidé par cette clameur, je pénètre à travers les ronciers jusqu'à une ancienne place à charbon, et qu'est-ce que je vois, monsieur? Ravageau, accroupi sur son train de derrière, la robe hérissée, les yeux blancs, la tête levée au ciel et bramant comme un désespéré. Sur la terre piétinée et presque sous ses pattes, des débris d'os sanguinolents, des bouquets de poils fauves, un morceau de carcasse écrabouillée, voilà tout ce qui restait doHouasiUon... Paoure2:>etite car/ne/. ./ïandis que Ravagcau s'acharnait après le loup, elle avait été emportée par l'autre brigand, qui l'avait dépiotée et mise en briques... La désolation de Ravageau fendait le cœur. J'avais
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beau l'appeler, il ne voulait plus quitter la place... Je ne trouvai d'autre moyen de l'emmener que de ramasser les os dans ma limousine. Alors, docile comme un agneau, il me suivit, la tête basse, la queue entre les jambes, geignant et flairant lamentablement le parjuet qui contenait les restes du malheureux IloLissillon...
La semaine d'après, on redescendit à Vivey. Mais la mort du barbet avait porté un coup ù Ravagcau. Il était devenu inquiet, farouche, hargneux et ne pouvait supporter la vue des roquets du village. Un jour, il mordit celui de la mairesse. Le maire, furieux, prétendit que notre danois était enragé et donna l'ordre de l'abattre. Le garde forestier mit deux balles dans la tète au brave Ravageau, qui alla rejoindre ainsi plus vilement son ami RoussilloD au paradis des chiens... »
Ne trouvez-vous pas quo le type de la jeune fille française s'est singulièrement moilifié depuis une trentaine d'années? Les jeunes demoiselles qu'évoquent mes ressouvenirs de jadis étaient toutes difïérentes des petites personnes précocement développées, expertes en flirtation, hardies et libres jusqu'à l'impertinence, — attirantes et troublantes, malgré tout, — que je rencontre dans les salons d'aujourd'hui. Celles d'autrefois avaient une personnalité et des couleurs moins accusées, une certaine communauté de traits caractéristiques: Tout en étant au fond aussi compliquées que celles d'à présent, elles montraient puis de retenue, de sensibilité et d'ingénuité; elles avaient une santé mieux é(iuilibrée, une
capacité d'enthousiasme plus grande, une grâce chaste qui leur donnait le velouté d'une fleur en bouton. On leur reprochait, à la vérité, d'être un peu trop moutonnières et ignorantes, mais elles gardaient en un coin de leur cœur l'énergie et la vaillance nécessaires pour affirmer au besoin leur volonté. Elles avaient une saveur de terroir plus prononcée et possédaient surtout ces qualités bien françaises : la spontanéité et le naturel. Puisqu'il est admis que la littérature est le fidèle reflet de l'âme d'une société, ce caractère déjeune fille me semble parfaitement représenté, pour la provinciale, par l'Eugénie Grandet de Balzac; pour la Parisienne, par la Cécile (X II ne faut jurer de rien.
Après 1850, la jeune fille change déjà d'allures. Dans le milieu moins bourgeois, anoiiis retenu aussi, plus aventurier et plus en l'air du second Empire, elle garde encore ses belles qualités de naturel et de spontanéité, mais elle perd la fraîcheur d'âme, la réserve et l'aimable ignorance de ses devancières. Elle acquiert prématurément une expérience de la vie qui la déveloute; elle blague volontiers le sentiment et le romanesque et devient gar-
çonnière. Elle est néanmoins très séduisante en SOS fantaisies et ses coups de tête, capable de généreux ennportements et de nobles envolées. La Reliée Mauperin, des Concourt, est le type le plus charmant, le modèle achevé de celte seconde incarnation de la jeune tille moderne.
Sous la troisième République, nouvelle évolution. — Le pays, humilié et amoindri par les défaites de 1871, a perdu confiance en lui-même. Il s'est subitement engoué des méthodes d'éducation et de culture en honneur chez ses voisins ; on lui a persuadé que le maître d'école prussien .avait seul vaincu à Wœrth et à Sedan ; il a voulu élever ses enfants à l'allemande ou à l'américaine. Puis, le milieu social s'est transformé. L'aristocratie et la haute bourgeoisie, ce qu'on appelait <t les classes dirigeantes», ont abdiqué devant le flot montant de la démocratie. Une nouvelle société mondaine s'est créée; les politiciens, les hommes d'affair-es et de finance qui la composent, ont apporté dans la vie quotidienne une rudesse, un laisser-aller, une liberté de langage dont l'éducalicndcs enfants <'est ressentie. On s'est moins gêné pour
parlerdevant eux des choses les moins propres à être entendues par de virginales oreilles. Sous prétexte d'intimité plus familière, on a oublié \e. Maxima dehetur puero reverentia; on les a traités en camarades et on leur a mis la bride sur le cou. Peu à peu, l'autorité paternelle et le respect filial s'en sont allés de compagnie, et c'est ainsi que nous avons vu surgir, comme une provocante Aj)hrodite, née de l'écume des eaux troublées, la jeune fille de la période actuelle, — la créature délicieusement déséquilibrée et raffinée, qui porte des costumes tailleur et des chemises d'homme, connaît tous les sports, monte à bicyclette, fréquente les ateliers de Julian, fait des vers décadents et de la peinture intransigeante, n'ignore plus rien, et comme le disait Octave Feuillet scandalisé, tient des propos à faire rougir un singe ; — celle enfin dont vous trouverez le portrait fidèle dans les malicieuses esquisses de Gyp, et les études cruellement ironiques d'Henri Lavedan.
A ces causes de dégénérescence qui sont d'ordre intérieur, s'en ajoute une autre qui vient du dehors, et cette dernière a puissamment contribué à nous doter de cette jolie
créalurc hyljride qui pousse comme une orchidée bizarre sur le terreau de notre civilisation avancée : — c'est l'influence insensiblement et traîtreusement exercée par les jeunes filles anglo-américaines qui, depuis quelques années, pullulent dans le milieu parisien et dans les villes de plaisir du littoral. Il y a là un curieux exemple de la contagion par infiltration, fort intéressant à étudier.
Taine, dans ses Notes sur l'Angleter^re, a magistralement peint la jeune Anglaise, robuste de corps et d'esprit, indépendante, admirablement préparée pour la lutte vitale par les différents sports, la lecture de la Bible, une culture intellectuelle très développée, un sentiment inné du self-respect et de la responsabilité morale. Dans son beau livre à' Outre-Mer, si copieusement documenté, d'une observation si pénétrante, Paul Bourgel a consacré tout un brillant chapitre à l'étude de la jeune Américaine. Il a délicatement analysé les nuances de cette individualité énergiquement active et positive, vaillamment occupée à sauvegarder son indépendance, ;i tirer de sa jeunesse et de sa beauté tout le profit possible ; il a passé en revue les divers
types de la jeune citoyenne des États-Unis : — la iwofessional heauty, la convaincue, ïambitieuse, la hluffeuse, la collectionneuse d'amoureux, dont la coquetterie s'exerce sur plusieurs adorateurs k la fois. Comme Taine, il a conclu que la jeune Anglo-Saxonne, avec sa hardiesse, sa soif de liberté, est mieux dressée à vouloir et à agir que ses sœurs françaises, et que, — même lorsqu'en abusant de son indépendance, elle côtoie l'abîme, — le pis qu'on puisse penser d'elle, c'est qu'elle est « chastement dépravée ».
Il faut croire que ces rares et solides qualités ont besoin, pour se conserver dans leur intégralité, de la protection du milieu natal et de la surveillance sévère que les membres d'une môme communauté exercent les uns sur les autres; car, il faut bien l'avouer, en passant la Manche ou l'Atlantique, toute cette vertu s'altère notablement. Elle est comme le Ihé, auquel le transit par mer enlève la fine fleur de son arôme. — Une fois transplantées à Paris ou dans des villes cosmopolites, comme Nice, Cannes ou Menton, beaucoup de ces mêmes jeunes filles laissent voir à l'observateur perspicace de singulières tares. Elles
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paraissent n'avoir conservé de leur éducation native qu'une hardiesse et un sans-géne poussés jusqu'aux dernières limites permises, un désir de plaire et de régner sur les cœurs qui ne recule devant aucune privante, tout en ménageant les apparences. Celles qui, làbas, n'étaient que « chastement dépravées », le sont ici pleinement et sans épithète correct ive.
Un jeune romancier, qui a passé l'hiver à Nice et a vécu dans l'intimité de cette société exotique, m'a conté ses impressions au sortir d'un dîner chez déjeunes Américaines appartenant au meilleur monde. Comme il arrive fréquemment dans ces familles yankees où les liens de parenté sont presque nuls, ni le père ni la mère n'assistaient à ce dîner. Les jeunes misses se sentant tout à fait at home et s'imaginant sans doute qu'un Français — homme de lettres par-dessus le marché — doit être dégagé de tout préjugé et avoir toutes les indulgences, s'étaient ingéniées à prendre-des allures viriles et causaient avec une' audace de langage absolument déconcer- ■ (ante. « Janiais, me disait mon ami, dans un souper au cabaret avec des camarades, ou
dans les ateliers où peintres et modèles s'entretiennent librement, je n'ai entendu traitei la scabreuse question des relations entro homme et femme avec un débraillé plus complet, une crudité plus brutale. La plus âgée de ces jeunes filles avait vingt-cinq ans; toutes parlaient de l'amour avec une franchise dont j'étais le seul à être embarrassé. Ce qu'il y a de pis, c'est que tout cela était dit rudement, platement, sans cet assaisonnement spirituel avec lequel on sait en France faire passer les plaisanteries les plus salées. Je suis sorti de là ébaubi, mal à l'aise, et je suis encore confondu de la conversation de ces jeunes vierges mondaines. Où avaient-elles su les choses qu'elles me contaient? Qui les leur avait apprises?... Mystère. »
Voilà un fait; il n'est pas unique. Il explique certains détails des Demi-Vierges de Marcel Prévost, qui paraissaient exagérés à quelques lecteurs. — Ces jeunes filles, gâtées par une éducation trop libre, dégénérées par suite d'une transplantation trop bcusque, sont nombreuses à Paris et sur le littoral. Elles vivent constamment mêlées aux Françaises, et peu à peu la contagion de l'exemple exerce ses ra-
vages. Contrairement à ce que prétendent les moralistes d'Outre-Manche et les puritains de Boston, « l'immoralité française » n'a rien à voir là-dedans, et c'est du dehors, cette fois, que nous vient la corruption. Ainsi que je le disais tout à l'heure, elle s'opère par lentes infiltrations, et, jointes à d'autres causes purement locales, elle produit ce type de la jeune fille fin de siècle, qui n'est ni femme, ni garçon, — curieux sujet d'études pour le psychologue et le romancier, — mais passablement inquiétant pour la santé et l'avenir de la société française.
Enfin, quoi?... Les lois de l'évolution sont fatales; la jeune fille d'autrefois est en train de disparaître, et mes regrets de louangeur du temps passé ne la ressusciteront pas. Après tout, je suis peut-être mal placé pour juger celle d'à présent. Les indigènes de l'Afrique centrale trouvent des charmes non pareils à la jeune Soudanaise, dont les cheveux crépus sentent, l'huile ra'nce et qui se perce le nez pour y accrocher un anneau d'or. C'est affaire de goût. Les jeunes gens d'aujourd'hui estiment sans doute que leurs jeunes contemporaines sont merveilleusement en rapport
avec leurs appétits et leur état d'dme. Tout être, disait le philosophe Jouffroy, a une fm conforme à son organisation, et là-dessus, l'opinion d'une vieille barbe comme moi est une quantité absolument né"rliireable.
A l'époque où j'habitais encore ma petite ville lorraine, je rencontrais fréquemment à la bibliothèque municipale un visiteur assidu, qui avait obtenu le prêt des livres et qui en faisait une prodigieuse consommation. Ce qu'il dévorait de récits de voyages et de traités de géographie, était incalculable. Toutefois, à ces lectures techniques il adjoignait de temps à autre des recueils de vers romantiques. Ce goût singulier pour la poésie chez un vieillard d'humeur peu sentimentale, d'esprit positif et que l'idéal ne.tourmentait guère, avait fini par piquer ma curiosité. Bien que les façons bourrues et plutôt rébarbatives du personnage in-
vitassent peu à la familiarité, j'essayai de lier connaissance avec lui et j'y parvins à la longue. En maq ualité de bibliothécaire amateur, j'étais chargé de surveiller le prêt des livres et l'empressement que je mettais à satisfaire les fantaisies de cet enragé liseur, me concilia ses bonnes grâces. Parfois, quittant ensemble la salle de lecture, nous prenions par les remparts et je le reconduisais jusqu'à la maison qu'il occupait dans le faubourg, une maison isolée au milieu d'un jardin en friche'et où il ne laissait pénétrer personne.
Cet original se nommait Jean Faubert, mais dans la ville on l'appelait tout simplement « le Commandeur». Commandeur de quoi?... Il n'était décoré d'aucun ordre et cette appellation étrange resta pour moi une énigme, jusqu'au jour où une âme charitable, comme on en trouve souvent en province, m'expliqua qu'on donnait, aux Antilles, ce nom de « Commandeur » aux chefs des escouades de nègres attachées à une plantation, et ajouta qu'on soupçonnait fortement Faubert d'avoir fait la traite, avant 1848.
Je dois convenir que ce diable d'homme avait, en effet, la mine de l'emploi. De taille
moyenne, maigre, trapu et robuste, il se maintenait très vert, bien qu'il comptât soixante-dix ans. Il gardait dans le geste, dans le froncement de ses sourcils broussailleux, dans le son de sa voix cassante, dans la façon de lancer loin de lui un brusque jet de salive, quelque chose de brutal et de cyniquement autoritaire. Rien qu'à voir le moulinet suggestif qu'il imprimait à sa canne, on se disait qu'il avait fort bien pu manier le fouet du négrier. Ses cheveux blancs, courts, crépus, descendaient très bas sur un front carré et impitoyable. Ses petits yeux clairs avaient la dureté de l'onyx, avec parfois une froide lueur de menace quand on le contrecarrait. Son visage tanné était marqué de petite vérole et une balafre à la lèvre supérieure donnait à sa bouche une expression de cruelle énergie. — Ayant quitté sa ville natale à vingt ans, il n'y était revenu que sexagénaire et possesseur d'une fortune assez ronde, dont l'origine demeurait inexpli'quée. Il ne parlait pas volontiers de la période de sa vie comprise entre son départ et son retour. Pourtant, quand notre intimité fut mieux établie et qu'il devint plus expansif, il lui arrivait parfois de laisser
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échapper, dans l'entraînement d'une discussion OH (l'un récit, certains nnots ou quelques jjrèvcs confidences qui ouvraient une soudaine échappée sur son passé aventureux et qui, je l'avoue, étaient de natui'e à confirmer les défavorables rumeurs relatives à son ancienne profession.
Une fois, entre autres, nous causions d'histoire nalu relie et, à propos de la voracité des requins, il s'oublia à me dire : « Ces gredinslà flairent d'avance les aubaines qui les attendent... Une année, monsieur, je naviguais dans le golfe du Mexique avec un convoi de nègres qui émigraient à la Nouvelle-Orléans. Nous les avions logés dans l'enlreponl; ils s'y trouvaient mal à l'aise et se laissaient mourir comme des mouches. De temps en temps, il en claquait un ou deux, et nous nous hâtions de les jeter à la mer. Les requins Xq taraient, monsieur... Ils nous suivaient à la piste et nous les voyions grouiller autour de la coque, comme ces pauvres diables qui s'attroupent aux portes des casernes, à l'heure de la soupe. Ils espéraient la chair noire, ils l'attendaient comme leur dû, et ils nous firent la conduite jusqu'à l'entrée du port... »
UN LEGS laô
Il racontait cela simplement, ainsi qu'une chose toute naturelle, avec un sourire qui retroussait cruellement sa lèvre balafrée; et, en l'écoutant, je sentais un petit frisson me courir daus le dos.
^lalgré tout, et à cause même du mystère (|ui enveloppait son passé énigmatique, je cultivais volontiers la société du « Commandeur ». De son côté, il me prenait peu à peu en amitié et mêla marquait en m'introduisant dans sa maison si obstinément fecmée aux iiulifTérents. Les pièces principales de ce logis sommairement meublé étaient encombrées de livres et de paperasses. « Lorsque j'irai manger l'herbe par les racines, me disait-il, je léguerai tout ça à la bibliothèque et je vous instituerai mon exécuteur testamentaire...» Ce lugubre événement arriva plus tôt que nous ne le pensions l'un et l'autre. Pendant le rigoureux hiver de 1879, le Commandeur fut saisi par le froid en sortant de la salle surchauffée d'un café, ot une congestion pulmonaire l'emporta en cinq jours,
pn ma qualité d'exécuteur de ses dernières volontés, je m'occupai de cataloguer les bouquinsetles volumineuses liassesdepapiers
légués à la ville. Les paperasses, d'un intérêt médiocre, contenaient un amas de notes confuses, griffonnées par Jean Faubert, au fur et à mesure de ses lectures copieuses. Mais en les dépouillant, je fis, par hasard, une trouvaille qui promettait de me payer de ma peine, en me révélant un épisode très inattendu de la vie aventureuse du Commandeur, et en me montrant sous un jour tout à fait neuf l'état d'âme de ce rude et positif personnage.
En dépouillant un poudreux dossier, je tombai sur un mince volume in-octavo, luxueusement relié en maroquin bleu, orné aux petits fers et presque entièrement écrit de la main de Jean Faubert. Sur le plat, je lus, gravé en lettres d'or : « Lorenza — 1837 — 1838. » A la suite des feuilles de garde en soie bleue moirée, le livre s'ouvrait par une aquarelle représentant une jeune femme vêtue de blanc, coiffée d'une mantille noire dans les plis de laquelle était fixé un œillet rose. Cette jolie personne aux traits délicats et spirituellement expressifs, îiux longs yeux gris noyés de tendresse et à la bouche malicieuse, était la Lorenza désignéesur le titre du volume. A la
page suivante, une note du Commandeurcontenait des détails précis sur l'original du portrait. Elle appartenait à une famille patricienne du Trentin, et Faubert, qui naviguait alors dans l'Adriatique, l'avait connue h Trieste où elle s'était mariée. Il Tavait rencontrée, pendant le carnaval, à un veglione et lavait tendrement aimée, ainsi que le prouvaient une vingtaine de petits poèmes qui composaient la majeure partie du manuscrit. La plupart de ces poésies étaient d'une facture médiocre, mais d'un sentiment naïf et touchant. Elles avaient le charme et l'attrait des plantes sauvages; elles plaisaient par l'inexpérience môme de ce rimeur, qui n'entendait rien au métier et qui écrivait uniquement poussé par le besoin instinctif de traduire, dans une forme poétique, la passion qui le tourmentait. J'en cite une au hasard, comme la caractéristique de ces cantiques bégayés par un amoureux inculte, et pleins d'une profonde tendresse :
Quand je t'ai rencontrée au bal, un soir d'hiver, Des» œillets fleurissaient ton corsage entr'ouvert. Tû répandais un frais parfum d'amour parmi la fête. Cet amour a brûlé mon cœur, grisé ma tète.
Lorenza, Lorenza, te souviens-tu toujours
De ce temps de ta vie où, comme une déesse,
Tu montais l'escalier doré de la jeunesse,
En traînant après toi mon cœur llarabant d'amour?
Ce temps est loin; je n'entends i)lu3 ta voix -câline, Dont le son sullisait pour mettre une rougeur Sur ma joue, et pour faire épanouir la Heur Vermeille du désir au fond de ma poitrine, . .
Ah ! Lorenza, l'ancien amour me brûle encor, La mer est entre nous, mais tu m'es toujoui-s chère, Mon cœur est avec toi... J'emporte ma chimère Et mon rouge désir partout, comme un trésor, , .
Tous les petits poèmes que contenait le mince volume exhalaient cette même odeur de tendresse dévotement ardente. A la suite et à la dernière page, était épinglée une lettre de femme, écrite en italien, et en tète de laquelle un œillet desséché se trouvait fixé par une bandelette de papier, La lettre, mélancoli(iue épilogue de ce roman de jeunesse, était ainsi conçue:
« Cher seigneur, vous me dites que vous ne pouvez plus vivre sans moi, parce que vous m'aimez passionnément. Je le savais, et à vous parler franchement, de mon côté, j'aprouve pour vous un doux sentiment qui
deviendrait facilement une Icndresse passionnée. Ma clœ..J... Je ne suis pas d'humeur à faire Ta mou F platonique et, d'autre part, je suis maiiéc ; des liens nombreux me retiennent ici, et je ne me sens pas le courage de les rompre pour vous suivre à l'étranger... N'allons donc pas plus avant sur ce chemin dangereux. Soyez persuadé si cela peut adoucir votre peine que je vous aurais bien aimé, s'il m'avait été permis de me donner entièrement à vous... Je vous envoie (omme adieu un des œillets que j'ai portés. \ ous savez que c'est ma fleur favorite. Bon courage, cher seigneur, et pensez quelquefois à moi, comme je penserai souvent à vous.
» LOKENZA. »
Ainsi s'était terminée celte brève idylle amoureuse. Et ce dur et brutal négrier — car il l'avait été, je le savais maintenant pertinemment — ce peu scrupuleux trafiquant de chair noii-e, avait pieusement gardé en un coin da son cœur de sacripant le souvenir de ce chaste amour, poussé dans sa rude vie d'aventurier comme une fleur de marjolaine au milieu d'une lande rocailleuse. Tant il est
vrai qu*il n'existe pas d'être humain, si enfoncé soit-il clans les fanges de la matière, qu'un sincère amour ne puisse relever et embaumer d'un idéal parfum de poésie.