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PAPILLONS D'AUTOMNE

Ils n*ont pas encore totalement disparu, les beaux papillons d'arrière-saison. En dépit des nuits froides et des matinées saupoudrées de gelées blanches, ceux qui sont restés appartiennent aux espèces le plus richement colorées. On dirait que la Nature, aux heures du déclin, réserve pour nos yeux une dernière fête de couleurs. Sous la tiédeur du soleil de midi, les piéris citron ou souci, les vulcains diaprés de rouge feu sur fond brun, \qs paons de jour aux taches ocellées de bleu, aux reflets fauves et-violets, viennent se poser laiiguissamment sur les feuilles marcescentes ou sur les fruits trop mûrs. Les éclatantes marbrures de leurs ailes s'harmonisent avec la pourpre plusvive des couchants, avec les

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teintes saignantes, dorées, roussies ou tannées des feuillages. Tardivement sortis de la chrysalide et abusés par la transparence de l'air, la chaude lumière des après-midi d'octobre, ils étalent leur neuve toilette, boivent un dernier coup de soleil, prennent l'essor, et, deux à deux, consomment leurs rapides amours. Hélas! la fête sera brève, aussi brève que leur éphémère vie de papillons.

Le lépidoptère à l'élal parfait ne vit que quehjues jours, le temps de s'accoupler et de j)ondre ses œufs, puis tout est dit: il tombe comme une feuille sèche et meurt obscur(>ment. Le philosophe Jouffroy prétend que tout être a une fin conforme à son organisation. Jamais axiome ne m'a paru plus discutable par rapport au j)apillon. Si un cire fut organisé pour durer, c'est lui, incontestablement. Ce corps svelte et mince, ces trois paires de pattes, ces quatre ailes agiles, renforcées par de fines nervures et recouvertes d'écaillés veloutées, semblent le prédestiner à une longue, aérienne et brillante existence. Il n'en est rien : cet organisme merveilleux, ces habits de féerie, ne feront que trois ou quatre déjeuners de soleil. De même que Gen-

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drillon, au coup de minuit, dépouillait sa robe enchantée, l'insecte pimpant disparaîtra en pleine fête et on retrouvera au pied d'un arbre son frôle squelette aux ailes déchirées et décolorées. Il est vrai qu'avant d'être vêtu comme un Prince Charmant, il a fait un stage de deux mois sous forme de chenille, mais cela s'appelle-t-il vivre que de ramper de feuille en feuille, de passer son temps à se gaver de nourriture et à changer de peau, et finalement de somnoler dans l'obscure enveloppe d'une chrysalide! Juste au moment où le papillon, avec un doux frémissement d'ailes, s'envole vers la lumière et vers l'amour, une maligne destinée arrête son essor et paralyse son vol : assez de caracolades en plein azur, assez de bains dair et de soleil, assez d'amoureux pourchas! Tout cela n'était que le rêve d'une nuit d'été; maintenant, il faut mourir. — Vraiment, c'est lui qui pourrait s'appliquer à bon droit les paroles que Shakespeare met dans la bouche de Macbeth: « La vie n'est qu'une ombre mouvante, le jeu d'un pauvre histrion qui trotte et se démène sur les planches pendant une heure et donton ne parle plus l'instant d'après. »

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Je me répétais ces choses, hier encore, en regardant un magmiïque vulcain, à la livrée rouge et brune, qui éployait au soleil ses ailes frileuses et suçait du bout de sa trompe flexible lejus d'une poire pourrie, oubliée sur le sable. Le goût singulier de ce lépidoptère pour les fruits avariés et les détritus les moins appétissants, me rappelait certaines chasses aux papillons du temps de mon adolescence. Ces magnifiques vanesses ont, en effet, un goût fort dépravé, dont profitent les collectionneurs. Quoique disent les faiseurs de romances, beaucoup de papillons préfèrent aux fleurs les plus odorantes les matières les plus faisandées. Les jolis argus bleus pullulent sur les bords vaseux des marais, et le roi de nos lépidoptères forestiers, le grand mars iris, aux larges ailes brunes à reflets d'azur, se pose avec délices sur les excréments.

Je revois avec les yeux charmés du souvenir les bois, coupés de larges allées herbeuses, où nous allions jadis chasser ce rare et presqueimprenablepapillon. Nous emportions avec nous un panier rempli de frais crottins de cheval, que nous répandions sur le sol de la tranchée. Puis, immobiles, debout sur le

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talus, nous attendions -le moment où une brise favorable porterait jusqu'au flair subtil du 7nars l'alléchante odeur de cet appât. Bientôt, au-dessus des épais couverts de hêtres, virevoltant sur la bande de ciel formée par les deux lisières parallèles, nous voyions apparaître le royal et sauvage lépidoptère, et nos cœurs battaient. Magnifique, il descendait, d'un vol horizontal et giratoire, vers les crottins épars, et ses ailes chatoyantes projetaient une ombre fugace sur l'herbe courte de la tranchée. A la parlin, il se posait, et, courbés, nous nous avancions, tenant le filet au ras du sol; mais le farouche papillon nous avait déjà éventés, et, d'un brusque coup d'aile, il remontait vers l'azur où il se perdait. Nous avions à peine eu le temps d'admirer seâ merveilleuses couleurs d'iris; nous avions beau l'attendre, il se méfiait et ne revenait plus. Un peu déçus, mais heureux tout de même de l'avoir enir aperçu, nous nous en retourniofiâ par les profondes tranchées qu'estom|)ait déjà l'ombre du soir, et nous nous disions : « Ce sera poiir une autre fois! » Vaine espérance. Cette autre fois ne venait jamais, et aujourd'hui encore j'ai le regret

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de n'avoir pu une seule fois sentir entre mes doigts palpiter la mirifique vanesse mars aux ailes brunes à reflets violets. Je repense souvent à ce fugace papillon des bois et tout récemment, en lisant ces vers du poète Maurice Boukay :

11 se pose. On l'approche. Il dort.

Il part. Un peu de poudre d'or

Reste aux doigts meurtris par la rose ;

j'ai vu repasser dans le cliump du Souvenir le haut vol du grand mars couleur d'iris.

Le recueil d'où sont tirés ces trois vers : les Nouvelles Chansons, a du reste plus d'une analogie avec mes papillons d'automne.

Comme eux, il est chatoyant, chaudement coloré et vivement amoureux; comme eux, il évoque la sensation du plein air, des eaux courantes et des prés baignés de soleil, et aussi le sentiment mélancolique de la fuite des beaux jours. Parmi les chansonniers modernes, M. Maurice Boukay a une note bien personnelle et d'une réelle originalité. Sa chanson n'a rien de l'accent macabre et pince-sans-rire aujourd'hui à la mode. Elle est plutôt tendre avec une nuance de moque-

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rie désabusée. Elle est pleine de ce mystique amour de la nature qui rappelle un peu la manière de Pierre Dupont. Elle est surtout d'une simplicité raffinée, d'une sobriété charmante qui donne parfois l'illusion de dos vieilles chansons populaires :

Mon pauvre cœur a tant de pein-; Ne sait comment il guérira !

Par la montagne et par la plaine S'en va pour voir s'il fleurira.

Pour voir s'il fleurira sa peine, Ou bien plutôt s'il en mourra !

Dites, bergère ou châtelaine, Qui, de mon pauvre cœur voudra? ..

Nous le mettrons dessous un chône Où ton amoureuse lira : « Pour avoir trop chanté sa peine.

Ci-gît un cœur qu'on enterrai »

N est-ce pas que cette douce cantilène s'harmonise bien avec l'es ciels légers d'octobre, les feuilTages rouilles ou s'accrochent les fils delà Vierge et la lumière où se jouent les derniers pai)iIlons? Il y a comme une langueur d'arrière-saison, comme une tristesse embru-

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mce dans ces deux couplets d'une autre chan-

son

Et j'aime plus quo toutes choses, Au crépusciilo, les. yeux las :- Ils ont la douceur d<^s lilas Qui se m'eurent parmi los roses.

Je les aime avant toutes choses.

Ce que j'aime en eux, c'est ton àme,

Ton àme aux reflets irisés

De violet, sous les baisers,

Quanl la nuit s'ëclaire à leur flamme..

Ce que j'aime en eux, c'est ton âme.

Et moi, ce que j'aime dans les chansons de Maurice Boukay, c'est leur capricieuse envolée, leurs amoureuses couleurs, leur bonne odeur de nature, qui me redonnent les sensations d'autrefois — ces mêmes sensations de jeunesse et de plein air que je rel renvois, hier, en rei,^a^dant le vol chatoyant et alangui des papillons d'automne.

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