‹ Contes de la primevèreChapitre 8 sur 9 · UN COIX DE L'UNTERWALDEN · texte numérisé non relu

UN COIX DE L'UNTERWALDEN

quel de cyclamens au chapeau. Nous faisions notre premier voyage à pied et nous trouvions tout charmant : les chalets aux fenêtres fleuries, les grands prés embaumés d'odeurs de foin frais coupé, le frugal repas de l'auberge et jusqu'à l'eau limpide de la fontaine.

En revoyant ce pastoral coin de iTnter- ^valden, il m'a semblé que ma jeunesse ressuscitait; comme c'est maintenant un état d'dme qui ne se reproduit pas souvent, j'ai voulu le faire durer le plus longtemps possible, et j'ai résolu de passer quelques jours dans le familier voisinage de l'eau, des prés et des bois. Justement, j'ai trouvé à Stanzstadt, au bord du lac, le gîte rêvé, et nous nous sommes installés. Ami et moi, à l'hôtel Winkelried. Là, on aime les chiens et on ne leur fait pas grise mine. Là, point d'ascenseur ni d'éclairage électrique, mais des chambres proprettes et claires, dont les fenêtres ouvrent de tous côtés sur l'eau verte du lac et le verdoiement des prés et des bois montueux; — point de cérémonieux garçons en habit noir, à l'impertinente obséquiosité, mais de bonnes figures d'hôtes, d'accortes servantes aux bras nus et aux tresses blondes; — quelque

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chose de heimlich et de reposant. On mange en plein air, sous une épaisse feuillée de marronniers, ayant devant soi la vaste nappe souriante du lac où passent à chaque instant des bateaux chargés de touristes. Le soir, l'hôte suspend des lanternes vénitiennes aux branches des arbres, et cet éclairage aux lueurs changeantes, noyées dans la verdure, semble doux au sortir des banales salles à manger où, sous une lumière crue et aveuglante, des gentlemen étalent leur gilet en cœur à côté des misses et des ladies, sanglées et guindées dans leur toilette de gala. Ami et moi, nous respirons à l'aise en ce nouveau gîte où nous pouvons vivre à notre guise.

Quand la nuit vient, une solennelle paix descend sur la terre et sur l'eau. Les derniers bateaux à vapeur sont passés. 11 ne reste plus sous les marronniers que quelques rares pensionnaires dont les silhouettes sont à peine visibles. N'étaient les lumières électriques qui rayonnent là-haut sur les cimes du Stanzerhorn et du Pilate, et qui révèlent l'existence de quelqu'un de ces fastidieux hôtels cosmopolites, on so croir.iil à cent lieues de la vie civilisée. î/:s étoiles se mirent

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tranquillement dans l'eau profonde, le village s'endorl ; on n'entend plus que le discret glissement d'une barque de pécheur. Audessus de Bùrgersfock, la lune presque ronde encore surgit parmi les arbres et jette sur le lac un long rayon qui remue comme un filet aux mailles d'argent. C'est l'heure de regagner sa chambre et son lit, où on s'étend avec la joyeuse perspective de contempler le lendemain les montagnes, l'eau et le ciel dans le lustre de leur blonde et matinale fraîcheur.

Ce inatin, j'avais un article à écrire et, fort en peine de trouver un sujet, je suis descendu au jardin dans l'espoir d'en prendre un à la pipée.

Ciel gris et bas. Un brouillard blanc enveloppe les objets d'un voile mystérieux. Sur le fond laiteux de la buée, les arbres détachent mollement leurs noires silhouettes effeuillées. Bien qu'ils soient sans verdure, ils n'en -ont pas moins de charme et de caractère. Si je ne craignais point de paraître pdradoxal, j'ajouterais que leur réelle beauté gagne à cette nudité hivernale. C'est seule-

ment après que tous ses vêtements sont tombés, qu'une femme vraiment belle peut faire apprécier l'éclatante splendeur de ses formes parfaites. Il en est de même des arbres; on n'en comprend jamais mieux l'originale beauté que lorsqu'ils se présentent à nous dépouillés du trompeur vêtement des feuilles et des fleurs. Je regardais tout à l'heure ceux qui ont poussé chez moi depuis cinquante ou soixante années, et je remarquais combien leur sévère nudité mettait mieux en valeur le caractère de robustesse ou de grâce qui leur est particulier. Le tulipier avec son fût svelte, ses branches élégamment relevées en forme de lyre, laisse voir plus harmonieusement la noblesse do son attitude. Un vieux catalpa contorsionne d'un air rageur sa ramure noueuse, enchevêtrée et revêche. Les bouleaux au mince tronc de satin blanc, gercé de noir, accusent avec plus de candeur la gracilité de leurs brindilles menues. L'échevèlement du saule pleureur, aux longues branches flexibles et retombantes, a quelque chose de plus navré et de plus abandonné...

Le brouillard est peu suggestif, et je cherche en vain une idée parmi ces blanches vapeurs qui flottent très bas et viennent se condenser en larmes abondantes sur l'écorce lisse ou marbrée des platanes. L'air est doux, bien qu'imprégné d'humidité; la terre est tiède, de gros bourgeons éclatent au long des tiges des pivoines arborescentes, et des boutons rougissants se forment sur les rameaux des cognassiers du Japon. Ce n'est pas encore le printemps, mais ce n'est déjà plus l'hiver. Une famille de bouvreuils, gîtée dans un fouillis de sureaux, y grasseyé timidement un bout de chanson, tandis qu'invisibles, parmi la buée, des mésanges gazouillent une romance plus vive et plus printanière. Un merle, en train de vermiller, se trouble à mon approclie, fend la brume de son aile noire, et s'enfuit avec un cri guttural; là-haut, agitant sa queue mobile, une pie sautille d'arbre en arbre, et vient voir si son nid de l'an dernier est toujours solidement fixé à la cime d'un grand- platane. Assurément, tous ces oiseaux sentent de loin la venue du renouveau, et isont déjà travaillés par le désir des accouplements futurs.

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En bas, dans le gazon trempé d'humidité, il y a aussi un commencement d'agitation vernale. Des violettes précoces déplient çà eft là leurs minuscules capuces bleuissantes, et des primevères aux feuilles étalées ouvrent au ras du sol leurs fleurs blanches ou roses, pareilles à des regards mouillés. L'aspect de ces frêles boutons s'essayant à fleurir me fait songer tout à coup à l'odorante profusion des violettes russes, s'épanouissant à foison et garnissant les deux bordures d'une longue allée de villa aux environs de Nice. Et me voilà pris d'une nostalgie de soleil et de ciel bleu. Je me transporte en imagination sur les liaulcnrs de Brancolar, d'où, par-delà un moutonnement d'oliviers argentés, on aperçoit la Méditerranée couleur de violette et l'azur foncé des montagnes de l'Estérel. Je vois de blanches statues se profiler sous des arceaux de myrtes d'un vert sombre, et la divine lumière du Midi m'emplit les yeux. Puis, comme il y a en nous deux hommes, divers et contradictoires, la timide éclosion des primevères roses me rappelle les printemps tardifs de mon pays de l'Est, alors qu'avec une joie juvénile, dans le jardin pa-

teriiel, je surprenais parmi la neige fondue le clair sourire des roses de Noël et des hépatiques. En ce temps-là, je n'étais pas encore blasé par de nombreux retours de renouveau, et je saluais allègrement celte prime aube de da belle saison. C'était pour moi l'annonce d'un reverdissemeiit universel. Mon cœur battait dans l'attente de merveilleuses surprises, comme bat le cœur des enfants au coup de ^sonnette d'un visiteur du jour de l'An, qui arrive les poches pleines de mystérieux cadeaux.

Oui, ce n'est pas encore le printenps, mais ce n'est déjà plus l'hiver. Cette brumeuse matinée de février où, cependant, parmi les buées blanchissantes on devine parfois un pâle soleil qui voudrait percer, ce douteux essai d'éclosion m'apparaissent comme le symbole de notre siècle finissant, en travail et en quête d'une évolution. Il me semble qu'il y a dans la jeunesse la sourde et tumultueuse espérance d'un ardre de choses nouveau. On est las du pessimisme noir, de l'esprit scientifique étroit, du naturalisme brutal, qui n'ont donné que des résultats négatifs. On se retourne avec une attention émue vers l'incon-

naissable et on cherche à en sonder le mystère. En art, on est à la recherche d'une formule neuve qui traduise plus fidèlement les rêves, les inquiétudes, les tendresses cachées dans l'obscur fond de l'àme humaine.

En politique, on est tourmenté d'un besoin d'idéale justice, on est pris d'un sentiment de profonde pitié pour les souffrances et les misères imméritées. Cet effort vers une évolution intellectuelle et morale aboutira-t-il? L'an 1900 verra-t-il s'épanouir quelque idée plus géniale et moins stérile que cette bourgeoise Exposition universelle annoncée à grand bruit et accueillie avec un médiocre enthousiasme? Nul ne pourrait l'affirmer ; mais il est certain que les jeunes générations tressaillent d'une anxieuse attente. C'est à elles qu'il appartient de nous épargner une déception nouvelle. Il faut qu'elles marchent au devant du printemps pressenti avec bonne foi et bonne volonté, et surtout qu'elles aient dans le cœur un peu de la confiante spontanéité, un peu de la simplicité de ces fleurettes , qui éclosent dans le gazon mouillé.

Tandis que je pense à ces choses, là-haut sur les branches noyées de la brume, les mé-

sanges continuent bravement leur fraîche chanson. Elles croient à la venue du renouveau, celles-là, et elles marquent déjà la place de leur nid...

Et mon sujet?... Excusez-moi, je ne l'ai pas trouvé. Il y a décidément trop de brouillard.

xo

Non seulement je crois, après Virgile, aux larmes et aux sourires des choses, mais j'imagine, comme l'a dit quelque part Victor Hugo, que « tout est plein d'àmes » ; — ou plutôt qu'une àme unique est obscurément éparse dans les animaux, dans les plantes et jusque dans ce qu'on est convenu d'appeler la matière inerte.

D'innombrables liens frêles et douloureux

Dans l'univers entier vont de mon âme aux choses (l);

et par une fraternelle réciprocité le mystérieux frisson de ces âmes fragmentaires, épapses dans toute la nature, arrive sympa-

(1) Sully-Prudhomme, Stances et poèmes.

thiquement jusqu'au fond de la mienne. Les milieux que nous habitons ont certainement une influence sur nous, mais par contre nous agissons magnétiquement sur les objets qui entourent, et nous les imprégnons de nos tristesses et de nos joies. — Supposez une antique demeure longtemps inhabitée, et oiî tout chante le mélancolique poème de l'abandon et de l'oubli. L'herbe a poussé dans les allées, les plantes parasites ont étoufl*é les floraisons des jardins, la moisissure a rongé les tapisseries et terni les glaces, les pièces vides et démeublées ont une sonorité morne et le bruit des pas semble y éveiller dans l'ombre les voix spectrales des hôtes d'autrefois; l'ennui et la désolation tombent comme une cendre grise du haut des plafonds écaillés et noircis. Mais qu'un beau jour un couple jeune et amoureux vienne abriter sa tendresse sous le toit de la vieille maison longtemps déserte, et alors, sous l'influence de cette double jeunesse, il s'opérera comme un renouveau dans cette demeure délabrée : le jardin refleurira, la lumière entrera gaîment par les fenêtres ouvertes, un souffle vivace secouerala poussière des tentures, les antiques

miroirs refléteront des regards épris et des lèvres épanouies, et les portraits des aïeux, qui se sont aimés autrefois dans ce même logis, sembleront s'animer dans leur cadre pour sourire aux amoureux d'aujourd'hui. — Je crois volontiers à cette intime et sympathique correspondance des êtres et des choses, à ces mystérieuses résurrections d'un passé évoqué tout à coup par le magique pouvoir de certaines conjonctions de circonstances propices.

Je rêvais à tout cela, l'autre soir, dans un majestueux hôtel du faubourg Saint-Germain où se donnait le premier grand bal de la saison. L'hôtel a appartenu, dit-on, à la famille Beauharnais. Ses lambris blancs à fdets d'or ont vu passer toute la société lettrée, raffinée et brillante de la fin du dix-huitième siècle. Mably, Bilaubé, Bailly, Cubières et Dorât s'y sont réunis autour de la séduisante et spirituelle Fanny Beauharnais. Ses grandes glaces ont reflété les hautes coiffures poudrées, les robes à ramage des belles dames du temps de Louis XVI, et aussi les coiffures à la Titus, les étroites tuniques transparentes des merveilleuses du Directoire. Aujourd'hui il donne

l'hospitalité à une grande Revue. On l'a accommodé aux exigences du luxe et du confortable modernes, mais sans altérer sa physionomie à la fois élégante et imposante. Une habile décoration a conservé aux j)ièces hautes et spacieuses la belle et savante ordonnance d'autrefois; les boiseries pleines aux sobres moulures d'or, les tentures de lampus ou de brocatelle accompagnent de leurs plis amples les lignes architecturales, sans étouffer l'air ni la lumière. Au seuil de ces salons où étaient venus les beaux esprits et les philosophes du siècle passé, la jeune maîtresse du logis, ressuscitant les grâces aimables et spirituelles de l'hôtesse d'autrefois, faisait accueil aux artistes, aux lettrés et aux hommes poli- . tiques du Paris d'aujourd'hui. Sur le fond sombre des habits noirs se détachaient, com me une floraison lumineuse, les tètes féminines brunes ou blondes, les épaules nues aux blancheurs rosées ou lactées, les tulles frisonnants, les velours frappés, les satins brodés et enguirlandés des toilettes actuelles, d'une fantaisiesi variée et si charmante. Un orchestre masqué par des massifs de plantes vertes, jouait des valses viennoises au rythme tantôt

brusque, tantôt langoureux, à la mélodie parfois bruyante comme un éclat de rire et parfois mélancolique jusqu'aux larmes; et aux accents de cette musique invisible, les danseurs et les danseuses tournoyaient avec des sourires sur les lèvres et des pétillements de plaisir dans les yeux.

Parmi ces danseuses qui fuyaient ou reparaissaient suivant les caprices du quadrille ou les entraînements de la valse, mes regards s'attachaient surtout à deux jeunes filles, deux sœurs, toutes deux brunes au teint mat, aux grands yeux noirs, pareillement vêtues de blanc et simplement coiffées de leurs épais cheveux crêpelés. Je savais qu'elles étaient les petites-filles de George Sand et qu'elles venaient pour la première fois au bal ; j'étais profondément attendri à la pensée qu'elles avaient choisi pour leur début dans le monde la maison de cette Revue où leur illustre grand'mère a commencé et fini sa longue carrière littéraire, si pleine de belles œuvres magistrales. Et justement, dans le salon où ces deux jeunesses en bouton savouraient le .I^laisir de leur premier bal, le portrait de l'aïeule peint par Delacroix et fixé à l'un

des lambris, semblait s'incliner légèrement pour suivre d'un œil maternel et passionné ces deux enfants qu'elle avait tant aimées. L'une d'elles, l'aînée, je crois, offrait une ressemblance si saisissante avec l'original du portrait qu'on en était émerveillé et troublé. Mêmes grands yeux sombres et mystérieux, même bouche au sourire de sphinx, même front puissant et volontaire. Sous l'influence grisante de la musique câline, du rythme tournoyant et des lumières du bal, je devenais peu à peu la proie d'une hallucination. Le phénomène de résurrection dont j'ai parlé s'opérait, et je me figurais voir Aurore Dupin elle-même aux jours de son impétueuse et fraîche jeunesse, dansant en robe blanche aux bals de La Châtre. Les regards fixés sur cette jeune fille dans laquelle revivaient les grâces et le charme de l'aïeule, j'évoquais lentement et un à un tous les chefs-d'œuvre publiés par George Sand dans cette Revue, dont on fêtait presque la cinquantaine ce soir-là.

Je revoyais les traînes de la Vallée noire où Valentine entend dans la nuit la voix de Bénédict; les rues silencieuses de La Châtre

OÙ commence cette adorable idylle d'Aiidré, et la gentilhommière du marquis où elle finit si tragiquement. Je suivais la chevauchée d'Eilmée de Mauprat à travers les brandes. La musique passionnée et les admirables pages des Lettres d'un voyageur me bourdonnaient aux oreilles. Je cheminais lentement dans les étroits sentiers qui longent la Creuse, et tous les paysages si magistralement peints par la grande romancière se succédaient à la file : la rivière encaissée dans ses rives abruptes et pierreuses, les châtaigneraies, les roches surplombantes où se dresse un vieux château en ruine, demi-pigeonnier et demi-manoir; Chàteaubrun, Gargilesse; puis la lande semée de loin en loin de bouquets de bois, où monte à la brune la plaintive et traînante chanson d'une pastoure berrichonne. Je repassais en esprit ces contes d'une fantaisie si fraîche et si merveilleuse, écrits justement pour ces deux enfants qui dansaient là-bas. — D'évocations -en évocations, je me retransportais dans l'entresol de la rueSaint-Benoît, au temps où l'on corrigeait les épreuves du Marquis de Villenier. Je revoyais l'ancien domicile de la Revue avec ses quatre pièces en enfilade, dont

les fenêtres donnaient sur un jardinet où verdoyait une étroite pelouse. Le temps passé ressuscitait aussi pour moi; je me retrouvais grimpant avec un battement de cœur le petit escalier de cet entresol, et abordant pour la première fois le terrible directeur d'alors, à l'accueil indulgent duquel je dus la publication de mes premiers vers. Oh! ces lointains souvenirs de jeunesse!... Je les entendais tourbillonner autour de moi comme un essaim d'abeilles murmurantes, et je les regardais, avec un sourd attendrissement, monter dans l'atmosphère lumineuse du bal, tandis que l'orchestre soupirait une nouvelle valse, et que les deux jeunes filles en blanc s'envolaient légèrement au bras de leur danseur.

Ce n'est point seulement à Paris qu'on imprime de beaux livres. Grâce à la décentralisation renaissante, l'art de la librairie refleurit en province et produit par-ci par-là de vraies merveilles typographiques. Ainsi, à Moutiers, tout au fond de la Ilautc-Savoie, M. F. Ducioz, imprimeur, vient de publier, en deux volumes, une magnifique réimpression de Y Introduction à la Vie dévote, de saint François de Sales. Le livre, fabriqué avec un goût et- un art parfaits, contient le texte de l'édition originalede 1610. Accompagnée d'une curieuse bibliographie de M. A. Perrin et d'une savante étude iconographique par M. John Grand-Casteret, cette remarquable réimpres-

sion sera chère aux bibliophiles et deviendra vile un de ces ouvrages rarissimes que se disputeront les amateurs.

Dans cette Savoie, dont j'ai été l'hôte pendant cinq ans, on ne m'a point oublié et l'édileiir, M. F. Ducloz, a bien voulu m'offiirle chef-d'œuvre de saint François de Sales — aimable surprise dont je lui suis très reconnaissant, car elle m'a procuré le plaisir de me retrouver en esprit anx bords du lac d'Annecy et de relire un livre où l'àme savoyarde se révèle dans toute sa fleur, avec sa fine saveur et son charme exquis.

Saint François de Sales est né, comme on le sait, à quatre lieues d'Annecy, au château de Sales, en 1507. Il étudia la philosophie à Paris, chez les Jésuites du collège de Clermont, puis fit son droit à Padoue et revint en son pays natal, plein de doctrine, ayant en outre acquis le don précieux de se faire aimer et de gagner les âmes. Pris de la vocation ecclésiastique, il mit au service de l'Église son imagination vive, la finesse de son esprit et les grâces attrayantes de ses façons de gentilhomme. Il devint le prévôt de l'évéque de Genève, alors résidant à Annecy, et fut

chargé d'aller convertir au catholicisme les populations du Chablais et du Faucigny, qui étaient à ce moment presque toutes protestantes. Il s'acquitta de cette mission avec un zèle ardent, et même avec une telle vigueur convaincue, qu'on l'accuse d'y avoir oublié un peu de sa douceur et mansuétude naturelles et d'avoir, plus que de raison, recouru au bras séculier pour faire rentrer les infidèles dans le giron de l'Eglise romaine.

Cette première entreprise, couronnée d un plein succès, le désignait pour les missions délicates et difficiles. Lorsqu'il n'était encore que coadjuteur de l'évèque de Genève, le duc de Savoie l'envoya à Paris, en 1G02, pour y traiter des affaires spirituelles du paysdeGex. Il fit merveille à la cour de France et Henri IV essaya de l'y retenir. Il s'y montra un prédicateur éloquent, un grand convertisseur, tout en restant un aimable homme du monde. Ses manièresaffables, sa tendresse chrétienne, son imagination poétique, sa figure attirante conquéraient surtout les cœurs féminins. « Il avait, dit un de ses biographes, le corps droit et robuste, la taille riche, les épaules larges, la couleur vive, la tète grande et pleine et

presque toute chauve, les cheveux fromentés et châtains, les sourcils élevés et bien courbés, les yeux bleus, la bouche ronde, la barbe large, la voix grave... le marcher lent et pesant, les gestes nobles et naïfs. » En un mot, il représentait le beau type savoyard, à la fois fin et robuste, énergique et attrayant. Ses yeux bleus et son éloquence fleurie agissaient victorieusement sur les belles pécheresses et ce fut ainsi qu'il devint l'ami et le directeur de tant de nobles pénitentes mondaines. Il dirigea, entres autres, l'àme de Mme de (Miantal, fondatrice de l'Ordre de la Visitation, et celle do Mme de Charmoisy, une mondaine qu'il appelait « sa chère Philotée », et pour laquelle il écrivit, en 1608, Y Introduction à la Vie dévote.

Ce livre eut un succès soudain et universel. On le traduisit partout en Europe et on l'appelait « le livre de tous les livres et le livre de tous ». Sainte-Beuve le classait à côté des Essais de Montaigne et de VAstrée de d'Urfé. Et, de fait, il est écrit dans une langue savoureuse et charmante. Il est plein d'images originales, colorées, inattendues, comme celle-ci : « Faites comme les petits enfants, qui de l'une

desmains se tiennent ù leur père, etjdel'autre, cueillent des fraises ou des mûres le long des haies. Car de même, amassant et maniant les biens de ce monde de l'une de vos mains, tenez toujours de l'autre la main du Père céleste. »

C'est surfout dans les chapitres consacrés plus particulièrement aux femmes, que l'auteur de V Introduction à la Vie dévote se montre un poète imprégné de tendresse et en même temps un profond et subtil psychologue. II avait pieusement pratiqué le commerce des dames, il avait lu dans leur âme, reçu l'aveu de leurs faiblesses et il les connaissait à fond. « Les vierges, dit-il, ont besoin d'une chasteté extrêmement simple et douillette, pour bannir de leur cœur toutes sortes de curieuses pensées et mépriser d'un mépris absolu toutes sortes de plaisirs immondes...» De son temps, il y avait des demi-vierges, et c'est à elles qu'il pense dans le chapitre de la 67ia5/e/e, lorsqu'il ajoute : « Les jeunes gens, bien souvent, se laissent tellement saisir de la faijsse et sotte estime qu'ils ont du plaisir des flammes voluptueuses, qu'après plusieurs curieuses pensées, ils s^y vont en (in linale

ruiner et perdre. » De son temps, aussi, le /fzr/ sévissait déjà et il le condamne sévèrement dans un joli chapitre intitulé Des amourettes. « Quand ces amitiés folâtres se pratiquent entre gens de divers sexe et sans prétention au mariage, elles s'appellent amourettes... Or, par icelles, les cœurs des hommes et des femmes demeurent pris, engagés et entrelacés les uns aux autres en vaines et folles affections... Et, bien que ces sottes amours vont ordinairement fondre et s'abimer en des charnalités et lascivetés fort vilaines, si est-ce que ce n'est pas le premier dessein de ceux qui les exercent... Que pense2-vous faire? Donner de l'amour? Non pas; mais personne n'en donne volontairement, qui n'en prenne nécessairement. Qui prend, est pris en ce jeu... »

Saint François de Sales, sur cette délicate question de l'amour permis ou défendu, excelle en subtiles analyses, en savantes dissertations morales. Tout le chapitre : « De Vhonnesteté du lict nuptial », est d'une psychologie curieuse, raffinée et pourtant chaste, qui rendrait des points à nos psychologues d'aujourd'hui. J'en dirai autant de

1' * Adris pour les veuves », où je lis ceci: « Les veuves qui ne le sont qu'en attendant l'occasion de se remarier, iTe sont séparées des hommes que selon la volonté du corps; mais elles sont déjà conjointes avec eux selon la volonté du cœur... La veuve ayant fait essai de la façon avec laquelle les femmes peuvent plaire aux hommes, jette de plus dangereuses amorces dedans leurs esprits. La veuve donc qui vit en ces folles délice-^, vivante est morte, et n'est à proprement parler qu'une idole de viduité. » Et cette malicieuse analyse se termine par une image d'une poésie charmante : « Bref, la vraie veuve est en l'Eglise une petite violette de mars, qui répand une suavité non pareille, par l'odeur de sa dévotion, et se tient presque toujours cachée sous les larges feuilles de son abjection... Elle vient des lieux frais et non cultivés, ne voulant pas être pressée de la conversation des mondains, pour mieux conserver son cœur contre toutes les chaleurs (jue le désir, même des amours, pourrait lui apporter... »

Par ce printemps qui fleuronne, j'ai été

2kB UN SAINT, AMI DES DAMES

heureux de relire un livre si tendre, si naturel, si exquis. Il m'a fait mieux aimer encore \» Savoie, dont il m'a rappelé les montagnes semées de fleurs sauvages aux vives couleurs, les lacs azurés, limpides et profonds.

Si, après mon ami Coppée, qui a si artistement p:trlé du rossignol, je reviens sur le chant des oiseaux, la faute en est un peu au cher poète. Il m'a mis aimablement en cause et a réveillé en moi le vieux forestier. Il a, néanmoins, beaucoup exagéré mes connaissances ornilholop^iques. Mon seul mérite est d'avoir longtemps vécu à la campagne. On devient vite expert en cette matière, quand on a souvent flâné, au printemps, à la lisière des bois, et, comme disait Pierre Dupont,

Quand on n'a pas l'oreille dure.

Le fait est qu'aujourd'hui encore, en mon jardin de Bourg-la-Reine, je me délecte à

écouter la symphonie des oiseaux, qui emplit en ce moment la sonorité de l'air: trilles des pinsons et des chardonnerets, gazouillement des mésanges, vocalises du merle, trémolo de la huppe, rentrée du bouvreuil, flûte d'or du loriot; puis, par intervalles, sur ce fond incessamment varié, les notes redoublées, graves, profondes, des roucoulantes tourterelles. — Cette musique aérienne me remet en mémoire un chœur d'Aristophane, et je répète avec lui : « 0 peuple fortuné des oiseaux, qui n'as pas besoin de tunique pour l'hiver et qui ne crains point les rayons brûlants de Fêté ! Vous gîtez parmi les prés en fleurs et sous les feuilles des arbres. Vous passez l'hiver dans les antres creux, au milieu des nymphes des montagnes ; au printemps, vous picorez les tendres bourgeons et les baies blanches des myrtes dans les jardins consacrés aux Grâces. » Aristophane n'était pas seulement un verveux poète comique, mais aussi un lyrique d'une superbe envolée et un naturaliste de premier ordre. Il y a dans ses cliœurs des impressions de nature et de plein air merveilleusement suggestives, soit qu'il chante • les treilles de Lemnos déjà mûris-

santés » ou « la nuit sacrée étendant sur le ciel son manteau d'étoiles », ou bien encore « la voix charmeuse du rossignol montant, à travers le feuillage épais des platanes, jusqu'au trône de Zeus ». Aucun poète n'a mieux ni plus lyriquement parlé des musiciens ailés. Dans un des choeurs les plus curieux de sa comédie des Oiseaux, il a même essayé de traduire, par d'ingénieuses onomatopées, les originales modulations du rossignol, et il est arrivé à rendre, sinon le charme de cette sensuelle musique, du moins le dessin exact et la contexture de la mélodie :

« Muse des forêts, — lio tio tio tio tix, — muse féconde, en compagnie de laquelle, à travers les vallées boisées et les hautes collines — tio tio tio tix — perché sous la feuillée des frênes, je tire de mon gosier des hymnes sacrés pour le dieu Pan et les montagnes maternelles, — tio tio tio tio tio tix — et de là, comme la voletante abeille, nourrie du suc des chants ambrosiaques, je porte partout ma douce mélodie — tio tio tio tio tix. »

Assurément, bien des fois, le poète errant au printemps sur les pentes de l'Egialée avait, pendant les claires nuits attiques, étudié et

noté la chanson du rossignol. Ce n'est pas lui qui eût commis l'erreur commune à plusieurs écrivains modernes, de faire chanter le virtuose en toute saison. Sous ce rai)port, je suis forcé de constater que le public parisien, et même les lettrés, n'ont que des notions très vagues sur les mœurs de nos oiseaux. Je me rappelle que lors de la publication de Nana dans un journal, je remarquai une scène où Zola montrait son héroïne en train de devenir amoureuse pour de bon, en écoutant, par une nuit de septembre, le rossignol chanter dans la campagne. Peu après, j'eus l'occasion de parler à Georges Charpentier de cette scène, qui est très jolie, et je regrettai qu'elle fût gâtée par une grosse inexactitude: «Le rossignol ne chante que pendant l'accouplement et la couvée, c'est-à-dire tout au plus jusqu'à la Saint-Jean. Le reste du temps, il est aussi aphone et muet qu'un poisson. » L'erreur fut sans doute signalée à Zola, car lorsque le roman parut en librairie, je constatai que l'auteur avait substitué un rouge-gorge à son rossignol intempestif. La seconde version, hélas! est aussi erronée que la première. Le rouge-gorge, à la vérité, chante encore au

mois de septembre — pendant le jour — mais à la nuit close, jamais. De plus, sa chanson n'est qu'un gazouillement ténu, très délicat et trop discret pour qu'il puisse agir sur les nerfs et les sens d'une fille comme Nana. La correction, cette fois, est plus qu'une inexactitude, c'est une quasi profanation.

Bon pour le rossignol, d'allumer des revenez-y damour au cœur des horizontales; c'est dans la tradition. Mais toi, pauvre petit rougegorge; toi le modèle des vertus domestiques; toi, l'oiseau des tendresses voilées et constantes, pourquoi, diantre! le romancier s'estil avisé de te faire jouer ce rôle voluptueusement provocateur? Ce n'est ni dans tes habitudes, ni dans ton caractère. Je ne t'ai jamais connu que comme un aimable compagnon ; ta mélancolique chanson est attendrissante, toujours; consolante, souvent; mais excitante, jamais. ,

L'autre soir, à la tombée du crépuscule, j'entendais précisément des rouges-gorges gazouiller dans les hêtres et je songeais avec une douce émotion qu'ils chantaient de la même façon que ceux que j'écoulais dans mon

enfance, à la lisière des taillis de ma province. Les oiseaux ont cela de bon, qu'ils semblent toujours être lesmêmes. Des années se passent, on devient vieux. On voit ses amis disparaître, les révolutions changer la face des choses, les illusions tomber l'une après l'autre, et, cependant, parmi les arbres des vergers ou des bois, les oiseaux qu'on a connus dès l'enfance répètent les mômes appels familiers, modulent les mêmes phrases musicales avec la même voix fraîche. Le temps ne semble pas mordre sur eux et, comme ils se cachent pour mourir, comme nous n'assistonsjamaisàleur agonie, nous pouvons nous figurer presque que nous avons toujours devant les yeux ceux qui ont enchanté notre première jeunesse.

En écoutant les rouges-gorges moduler, ce soir-là, leurs phrases tendres et câlines je me croyais revenu aux jours dorés d'autrefois, alors qu'étendu sur l'herbe et prêtant l'oreille aux rappels des oiseaux de passage, je songeais avec de joyeux battements de cœur aux souriantes perspectives que m'ouvrait ma jeunesse commençante. Le paysage d'aujourd'hui ressemblait à celui d'autrefois : au loin, derrière les retombées des hêtres, le soleil se

couchait comme jadis, dans une gloire empourprée, — et pourtant il y avait je ne sais quoi de changé; les images des choses m'arrivaient déformées par une brume intérieure, par le brouillard maussade des expériences amères, des avortements et des tracas de la maturité. A deux pas de moi, l'un des rougosgorges vint en sautillant se poser sur une branche d'églantier. Il me regardait familièrement avec son œil noir espiègle et semblait me dire :

a Comme tu as vieilli, mon camarade! » Toi, tu es toujours le même, ami rougegorge ! Ton poitrail a toujours cette belle couleur de sorbe mûre qui t'a valu ton nom. Dès l'aube, tu t'éveilles, ô le plus matineux des oiseaux ! et tu chantes ton mélodieux tircU. Tout* le jour, au fond des bois humides, tu quêtes ta nourriture sous les feuilles mortes. A la Saint-Aubin, quand les prés sont encore poudrés de gelée blanche, tu marques bravement la .place de ton nid, tu commences à gazouiller pour charmer ta couveuse; et, comme ton cœurest aussi constant que chaud, tu n'a pas trop de déboires en amour. Dans le lit de mousse et d'herbe, ta nombreuse famille

sommeille en paix. Quand tu quittes ton logis, tu couvres l'entrée du nid avec une feuille sèche, comme un bourgeois prudent qui ferme au loquet sa porte avant de sortir, et lu t'en vas l'esprit exempt d'inquiétude.

A l'automne, lorsqu'au long des haies rougissent à foison les senelles et les cornouilles, tu te mets au régime des fruits juteux et parfumés. Ton gosier en acquiert une souplesse nouvelle et tu chantes mieux encore. Les feuilles tombent, mais l'hiver ne t'effraie pas. Tu te rapproches seulement :in peu plus des habitations et souvent, en novembre, surpris par les premières neiges fondantes, tu heurtes du bec à une fenêtre qui s'éclaire et tu y demandes sans façon l'hospitalilé.

Sans doute, tu n'échappes pas au sort commun et tu vieillis comme nous tous, mais nous ne nous en apercevons pas. Nous voyons toujours aux mômes places sautiller un rouge-gorge, nous entendons ta chanson d'automne et nous croyons toujours ouïr le même oiseau. On prétend, du reste, que les décrépitudes de l'âge te sont épargnées et que, le plus souvent, tu meurs subitement, frappé d'une foudroyante apoplexie. C'est encore un

des privilèges di.» ta destinée. « Les plus mortes morts sont les meilleures », dit Montaigne. Un soir de mai ou d'octobre, après un repas trop substantiel ou une veillée d'amour trop prolongée, tu tombes mortellement frappé. Les feuilles sèches recouvrent ton petit cadavre, comme elles recouvraient Ion nid, et, en expirant, tu peux te croire encore couché dans ton berceau.

.\ous n'avons pas, nous autres, le même heureux lot, ami rouge-gorge! Notre vie, moins unie que la tienne, a de plus décevantes complications. Elle est embrouillée de nombreux fils noirs semés de rares fils d'or; elle a plus de hauts et de bas et une plus traînante vieillesse. Tout de même, elle finit. Comme toi, nous nous endormons dans la terre, et il ne reste plus de nous qu'un souvenir plus ou moins tenace, qui va s'amenuisant avec les années. Pendant quelque temps, ceux qui nous aimaient parlent encore de nous avec un soupir, puis les regrets s'évaporent. Ceux qui nous pleuraient s'en vont à leur tour et, insensiblement, silencieusement, l'oubli amasse ses feuilles sèches sur notre personnalité comme sur la tienne. Notre

tombe, dont on a désappris le chemin, n'est plus visitée que par les oiseaux du ciel. C'est une bonne fortune, quand un de tes frères, ô rouge-gorge, y vient en automne gazouiller discrètement sa chanson toujours jeune et toujours pareille I

— Lorsque je débutai dans la vie administrative, me dit mon ami Tristan, un caprice de mon directeur général m'envoya pour six mois dans une petite ville picarde située au bord de l'estuaire limoneux où la Somme se jette dans la Manche.

La ville, allongée assez pittoresquement au pied d'une colline, est divisée en deux parties: le quartier populeux et grouillant qu'habitent les commerçants et les pêcheurs, puis le quartier bourgeois où l'herbe pousse dans les rues somnolentes. En face, de l'autre côté de la baie, on apeiçoit à perte de vue les dunes de Saint-Quentin que ronge une mer diïre et grise; en arrière, le site a plus d'intimité et de douceur: les herbages cnceinturés

2j8 madame josselin

de hêtraies, les vergers, plantés de pommiers, donnent un avant-goût de la Normandie, qui est proche.

J'arrivai dans cette petite ville a la fin de mars, par un temps maussade et pluvieux, et je m'y ennuyai d'abord férocement. Je n'y étais pas, cependant, tout à fait isolé. On m'y avait recommandé à un inspecteur des douanes, un M. Sallenel, ami de ma famille. Ce brave homme se mit en quatre pour me rendre la vie agréable. Il m'installa dans une maison du quai de la Ferté, où demeurait une de ses parentes, et où, grâce à lui, j'occupai une confortable chambre garnie ayant vue sur le cap Hornu et sur la mer. De plus, il m'accueillit chez lui très hospilalièrement et m'invita à y venir passer toutes mes soirées.

Ces soirées, auxquelles j'étais si affablemcnt convié, ne m'offraient, je dois l'avouer, qu'une médiocre récréation. Les hôtes qui fréquentaient le salon de l'inspecteur étaient des bourgeois assez éteints, enragés joueurs de whist, et comme j'ai toujours eu les cartes en horreur, il ne me restait d'autres ressources que de converser avec cette parente, dans la

maison de laquelle M. Sallenel m'avait tionvr un logement. Elle se nommait Mme Jossclin et était la veuve d'un capitaine au low^ cours. Maigre, frêle, éprouvée par de douloureuses névralgies, elle avait le corps d'une vierge préraphaélite. Ses cheveux précocement blanchis la vieillissaient et, bien qu'elle comptât tout au plus trente-cinq ans, pour moi qui n'en avait que vingt-cinq, elle n'existait pas en tant que femme. Je la regardais comme une créature insexuelle, une àme ayant à peine une ombre de corps. Dans l'ovale délicat et très fin de sa figure souffreteuse, ses yeux seuls restaient extraordinairement jeunes et éloquents : — deux yeux bleus profonds, au regard pénétrant et fouilleur, à la prunelle scintillante comme un saphir.

Oui, Rose Josselin n'était qu'une âme, mais une âme charmante, ainsi que je m'en aperçus, après deux ou trois intimes causeries dans le salon banal de l'inspecteur des Douanes.

. Elle était excellente musicienne et possédait une culture intellectuelle bien supérieure à celle du milieu qui l'entourait. Parlant par-

faitement l'anglais, elle connaissait à fond les poètes lyriques de l'autre côté de la Manche, et en appréciait les qualités ou les défauts avec un sens et un goût très sûrs. J'apportais à la discussion une ardeur toute juvénile, et je devinais parfois, à un attendrissement de son regard, que mon enthousiasme ne lui déplaisait pas. Comme nous habitions la même maison, M. Sallenel me priait, chaque soir, de servir de cavalier à ma voisine. Nous nous en revenions familièrement le long du quai; je lui offrais mon bras, qu'elle acceptait sans pruderie et souvent, pendant les belles nuits de mai, nous nous arrêtions à écouter les rossignols qui chantaient parmi les vergers des Corderies. Devenue plus expansive, elle me parlait de son précoce veuvage, me questionnait sur mon enfance, sur mes projets d'avenir et me prodiguait des conseils que je trouvais amicalement maternels, mais qui, si j'avais été plus observateur, m'auraient un peu alarmé par la vivacité très tendre avec laquelle ils étaient donnés. Quand nous arrivions sur son palier, elle me souhaitait le bonsoir et me serrait la main avec une singulière nervosité. Rose Jossclin était si

peu une femme à mes yeux, que je n'y prenais seulement pas garde.

Tandis que noire amitié s'affermissait, juillet était venu et, avec lui, la saison des bains de mer. Bien que la petite ville fût une station balnéaire de médiocre importance, cependant, à cette époque, elle s'animait; elle était fréquentée par quelques Parisiens et surtout par des familles picardes qui y trouvaient le gîte et le couvert à bon marché. Comme mes vingt-cinq ans me tourmentaient fort, je profitai du laisser-aller qu'amenait avec elle la colonie étrangère des baigneurs pour jeter ma gourme et prendre une maîtresse. Mon Dieu ! la conquête que je fis n'avait rien de bien relevé; il s'agissait simplement de la femme de chambre d'un ménage parisien descendu à riiotcl du Commerce. Mais en pareille matière, je me rangeais à l'opinion d'Ovide, qui ne rougissait pas de serrer dans ses bras l.i brune Cypassis, esclave de Corinne. La chambrière en (juestion était une jeune et jolie fille, fort affriolante, et elle m'aimait de tout son cœur. A la nuit, lorsque ses maîtres étaient couchés, elle s'esquivait de l'hôtel; j'avais une clef ouvrant la porte de ma mai-

262 M.VDAME JOSSELIN

son, et, une fois mon amoureuse entrée dans le vestibule, je la portais à califourchon sur mes épaules jusqu'à mon troisième étage, afin de ne pas éveiller les soupçons des locataires. Au matin, avant l'aube, même manège, et nous nous aimions en parfaite sécurité.

Néanmoins, en dépit de toutes ces précautions, mon aventure ne demeura pas aussi secrète que je l'avais espéré. Au bout d'un mois, je crus remarquer un changement dans l'attitude de Mme Josselin. Elle devenait plus réservée, plus morose aussi, et, quand nous nous rencontrions, elle me dardait de froids regards hostiles, — Un après-midi de septembre, comme je rentrais chez moi, en arrivant au deuxième étage, je vis la porte de la veuve ouverte. Mme Josselin était debout sur le seuil et me fit signe d'entrer.

Quand elle m'eut introduit dans son salon, elle me jeta un coup d'œil à la fois attristé et affectueux.

— Monsieur Tristan, murmura-t-elle en rougissant, il court dans la maison des bruits qui sont peu à votre avantage. On dit que vous avez une maîtresse et que vous l'intro-

duisez ici nuitamment... Je n'en veux rien croire, mais enfin je suis trop votre amie pour ne pas vous prévenir de ce qui se passe. Le locataire du rez-de-chaussée est indigné; il se propose de vous guetter. S'il vous surprend en faute, il jure de mettre honteusement votre complice à la porte.

J'ai regardé comme un devoir charitable de vous en avertir, et, si vous êtes coupable, de vous épargner du moins la honte d'un esclandre.

En même temps, elle attachait sur moi ses yeux à la fois interrogateurs et suppliants.

— Hélas ! madame, je vous remercie, répondis-je.

Puis, tout à trac, je lui avouai mes torts et lui contai mon avenlure.

Brusquement, la physionomie de Mme Josselin s'altéra; ses prunelles bleues prirent des teintes d'orage et j'y vis luire un éclair de pa-ssion et de colère.

— Ainsi, reprit-elle violemment, c'était vrai!.,. " Vous aimez cette fille? Ah! c'est i,i,^iK»blc!... Des créatures pareilles devraient rire fouettées en place publique?...

Je la regardais, abasourdi. La haineuse

expression de ses traits, la véhémence de ses paroles tranchaient tellement avec sa mansuétude ordinaire que j'en étais presque choqué et gêné.

Rose Jossclin vit ma stupeur. Une soudaine réaction s'opéra en elle; sa physionomie s'adoucit, ses yeux se mouillèrent, puis me prenant les mains avec vivacité :

— Pardon ! balbutia-t-elle, pardon de m'ètre emportée de la sorte... Mais j'avais pour vous tant d'estime... tant de sympathie... Je vous aimais tant!...

Elle sanglotait. Tout d'un coup, elle se jeta dans mes bras et je sentis sur mes lèvres un frémissant baiser... Instinctivement, je fis le geste de me dégager. Alors elle eut honte à son tour de son désordre d'esprit; elle se recula, couvrit de ses mains ses joues brûlantes et fondit en larmes.

— Allez-vous-en! murmurail-elle à travers ses sanglots... Pour Dieu, laissez-moi!...

Et je lui obéis lâchement... Je me sauvai chez moi, me reprochant ma dureté de cœur, mais éprouvant en même temps nn frisson à la pensée de cet amour insoupçonné et qui me paraissait ridiculement impossible.

Comme l'enfance, la jeunesse est sans pitié. Pauvre Rose Josselin, je ne l'ai plus revue!... Mon intérim administratif touchait à sa fin, et je me Iidtai de regagner Paris aussitôt que je le pus.

Trente ans se sont passés. Mme Josselin est morte. Et aujourd'hui encore, quand je songe à ses cheveux blancs, à ses yeux printaniers, je sens au-dedans de moi la piqûre douloureuse et pourtant chère d'un persistant remords.

Connaissez-vous la légende de Mélusine?

Elle est essentiellement française, et pourtant, comme beaucoup de nos traditions natiouales, elle est plus populaire en Allemagne que chez nous. De l'autre côté du Rhin, elle a inspiré des poètes et des musiciens. Depuis le quatorzième siècle, où un vieux poète français a rimé le poème de la fée bâtisseuse de châteaux, nous autres, nous ne nous sommes guère souciés de cette poétique légende qui fo'urnirait un si beau sujet de féerie.

Mélusine était une princesse, fille d'un roi d'Albanie et d'une fée.. Elle habitait au fond (l'une des forêts du Poitou. Un jour que Hayiiioudin, comte de Poitiers, chassait à courre

à travers bois, il perdit la chasse et s'égara dans les fourrés. La nuit tombait, et le comte était fort en peine de retrouver son chemin, (juand il arriva dans une clairière où une fontaine bouillonnait au fond d'une vasque de pierre. A la clarté naissante de la lune, il aperçut tout à coup une bande déjeunes filles, nues jusqu'à mi-corps, qui prenaient leurs ébats dans l'eau limpide et, parmi elles, une jeune dame d'une surprenante beauté; ses magnifiques cheveux blonds ruisselaient sur ses blanches épaules et elle les peignait avec un peigne d'or. Cette princesse accueillit très gracieusement Raymondin. Elle lui fit servir à souper par ses dames d'honneur, et, au dessert, sous la bleuâtre lumière de la lune, ils fleuretèrent doucement ensemble. Raymondin, très amoureux, demanda la main de la dame, qui n'était autre que Mélusine, et elle la lui accorda à une seule condition . — c'était que tous les samedis, il la laisserait absolument libre de s'enfermer chez elle et ne chercherait jamais à savoir ce qu'elle y ferait. Comme les gens passionnément épris, le comte promit tout ce qu'on voulait et, peu de jours après, les noces furent célébrées en

grande pompe à Poitiers, bien que la famille de Raymondin vit, sans enthousiasme, s'installer dans le palais du comte très chrétien cette étrange épousée trouvée au fond d'un bois.

Comme cadeau nuplial, Mélusine construisit à Lusignan un château princier, dont les murailles s'élevèrent comme par enchantement. Les jeunes mariés vinrent y habiter, et au bout d'un an, la princesse mit au monde un fils, qui n'avait qu'une dent, mais une dent phénoménale, qui lui valut le nom de Geoffroy «Z<7^r6(>irf'c/e>i^. L'année d'après, nouvelle grossesse; cette fois, Mélusine accoucha d'un garçon qui n'avait qu'un œil au milieu du front. Plus tard, un autre garçon naquit, et ce fut encore un être exceptionnel, car il n'avait qu'une oreille. Tout en adorant sa femme, Piaymondin commençait à s'effiayer de cette succession de monstres, et se trouvait fort mortifié lorsque les gens de son entourage lui adressaient d'hypocrites complimenlsde condoléance. Au quatrième enfant phé,nomène, il confia sa tristesse à son frère cadet. Celui-ci lui dit qu'il y avait là-dessous quelque diablerie, et demanda à son aîné si,

par hasard, sa femme n'était pas une sorcière. Raymondin, alors, avoua que, tous les samedis, la princesse s'enfermait dans sa chambre pendant vingt-quatre heures, et qu'on ne savait trop à quoi elle employait son temps.

« Il faut le savoir, insinua l'autre, c'est un cas de conscience; elle s'y livre sans doute à quelques maléfices, et de là viennent tous tes malheurs. » Le samedi suivant, les deux frères se dirigèrent k pas de velours vers la chambre de Mélusine; Raymondin regarda par le trou de la serrure et ce qu'il vit le stupéfia grandement. — Nue et blanche comme un lis, Mélusine se baignait dans un vaste réservoir; elle chantait en peignant ses magnifiques cheveux d'or, et le comte découvrit que son corps se terminait en queue de serpent. — C'était pour que personne ne se doutât de cette cruelle transformation hebdomadaire, que la fée se claquemurait tous les somedisdansson boudoir. «L'heurcuxhomme, s'écriait à ce propos ce pince-sans-rire de Henri Heine, l'heureux mari, dont la femme n'était serpent (|u'à moitié! »

Raymondin n'apprécia pas ce bonheur, car d'un furieux coup d'épaule il enfonça la porte

A.U PATS DE MÉLTTSINE 271

de la chambro. A l'aspect de ce mari courroucé^ Méiusine poussa un cri de désespoir, s'évanouit dans l'air, et, depuis ce temps-là, on ne la revit plus. Parfois, cependant, les nuits de lune, on l'entendait voler et chanter plaintivement autour du château qu'elle avait bâti ; même, elle pénétrait dans le dortoir des enfants et les berçait doucement dans leur lit.

Comme leur ancêtre maternelle, les Lusignan étaient grands bâtisseurs de châteaux. Ils en construisirent un peu partout : à Lignyen-Barrois,'à Luxembourg, et dans tous ces endroits on retrouve la légende de la fée. A Ligny, l'unique vestige du château ducal s'appelle encore « la tour de Méiusine », et à Luxembourg, aux processions du 11 mai, on porte sur un coussin de pourpre la clé d'or qui servait à la princesse pour s'enfermer dans la chambre où elle prenait son magique bain de chaque semaine.

Ce soir, tout en roulant sur le chemin de fer de Poitiers à Niort, je songe à cette touchante histoire de la fée poitevine. Le crépuscule tombe lentement sur la plaine brune et verte. Une bruine estouipe d'une cendre grise

le paysage mélancolique : les fossés fleuris d'ajoncs couleur d'or, les bois de chênes aux feuillages séchés, parmi lesquels miroite çà et là une mare aux eaux dormantes glacées d'argent clair. Voici la forêt où Raymondin vit, dans la vasque murmurante, apparaître, nue et blanche au clair de lune, la fée Mélusine peignant ses blonds cheveux, et voici, chevauchant la colline en forme de promontoire, la petite ville de Lusignan.' Les vitres des maisons commencent à s'allumer et, à la pointe extrême du coteau, dans la brume, se dressent les ruines de la tour bâtie par la fée. On dit que, lorsqu'en 1622, on se mit à démolir celte tour, on entendit un grand cri désespéré résonner dans l'air, et l'on vit Mélusine s'envoler sous la forme d'un dragon blanc et bleu...

A Niort, où je suis venu au nom de la Société d'Ethnographie nationale, parler de l'eff"ort que nous tentons pour réveiller en province le culte des vieilles traditions françaises, — je retrouve la pluie, une fine pluie

menue qui tombe sans répit et qui menace de durer. C'est grand dommage, car la ville est curieuse, pittoresque, avec ses rues montantes, aux flancs de deux coteaux, et ses flèches d'églises qui émergent des fouillis de maisons. Mais si la pluie est déconcertante, l'accueil desNiortais est cordial et réchaufl'ant. On sent qu'on n'est pas très loin de ce monastère de Ligugé, où l'auteur de Pantagruel fut moine. L'hospitalité, ici, est rabelaisienne et plantureuse.

Après un de ces déjeuners copieux et exquis, j'ai profité d'une éclaircie pour dissiper en plein air les fumées des vieux vins de Bordeaux qu'on m'avait versés. Je suis descendu sur les berges de la Sèvre niortaise, — un€ verte rivière qui coule à pleins bords parmi de grands arbres et au long de prairies où des chevaux errent en liberté. De là, on aperçoit la ville en amphithéâtre sur ses deux collines et l'énorme parallélipipède de son donjon gris, flanqué de tours, et construit par Richard Cœur-de-Lion. Sous la bruine, la ville aux rues enchevêtrées semble dormir. Seules, les sonneries de vêpres l'animent de leurs voix sonores et chantantes. Au fond des

rues solitaires, on aperçoit çà et là quelques femmes en cape noire s'acheminant lentement vers une église; parfois aussi à la vitre d'un rez-de-chaussée, une somnolente ligure d'aïeule qui contemple dans un béat nonchaloir la pluie tombant menu sur les toitsbruns. Le Jardin public est désert, mais cette solitude ajenesais quoi de doux et d'intime; on s'y enfonce dans de tranquilles rcves de vie provinciale. Un premier reverdissement printanier y réjouit les yeux. Parlout, d'épais buissons de lauriers-tins, déjà couverts de fleurs blanches et roses; partout, sur les talus, des violettes et des primevères qui éclosent. La terrasse du jardin domine la Sèvre, les prairies et les horizons boisés du bocage vendéen. Là-bas, par-dessus les maisons, les cloches de vêpres recommencent à chanter — une musique très berceuse, à la fois mélancolique et douce au cœur de tous ceux qui sont nés au fond d'une petite ville. En les écoutant, il me semble que j'entends les échos lointains de mes dimanches d'enfant; et parmi ces pelouses mouillées, qui senicnl la violette, dans la tiédeur tranquille de lair, je me forge une reposante félicité. Je songe à une vieillesse

qui serait semblable à mon enfance provinciale; où je flânerais délicieusement parmi les arbres d'un jardin solitaire et fleuri, où j'achèverais de vivre au fond d'un de ces hauts logis d'où l'on voit un horizon de prés et de bois, et où je m'endormirais, un soir, aux sons de ces cloches du dimanche, à la voix si pleine, si mélodieuse et si amicalement rassérénante.

Depuis longtemps, bien avant qu'on n'ait songé à s'engouer d'Ibsen, de Hauptmann el de Strindberg, j'ai eu un faible pour les [iîtératures du Nord, et pour le Faust de Goethe en particulier. Tous les ans, tandis que résonnent au-dessus des bois et des vergers les allègres envolées des cloches « qui reviennent de Rome », je relis avec une émotion toujours nouvelle les premières scènes de Faust. Cette année, — après les piteuses histoires de la liste' des 104, après le procès Lebaudy et les écœurements de la politique — j'ai ressenti peut-être mieux encore qu'autrefois un intime délice à me débarbouiller avec un peu de l'ambroisie du divin Gœthe, à me

désaltérer à cette source d'abondante et savoureuse poésie.

Comme tous les grands lyriques, Gœthe a droit de cité partout et appartient au domaine public de l'iiumanité. Il traduit avec une si merveilleuse puissance nos propres sensations, nos sentiments secrets, qu'en le lisant, nous croyons nous entendre sentir et parler nous-mêmes. Nous retrouvons dans ses poèmes les caractères de la poésie primitive : la spontanéité, la sincérité et l'absence de toute déclamation. L'auteur s'cflace devant les acteurs du drame; nous ne voyons pas la main qui nous verse libéralement cette délicieuse liqueur de poésie, pas plus que nous n'apercevons l'alouette, qui chante pour nous en plein ciel; et c'est précisément dans cet effacement de l'artiste, dans cette absence de rhétorique raisonneuse que consistent le charme et la puissance du poète lyrique.

Lorsqu'il nous montre le docteur Faust enfermé dans son laboratoire et se lamentant, pendant la veillée de Pâques, sur l'inanité de ses recherches savantes qui ne lui ont rien appris et qui lui ont ùté le goût de la vie, il semble qu'il ait deviné nos propres angoisses

et notre actuel état d'âme. Cette première scène capitale éveille en nous l'écho de nos tourments d'aujourd'hui. Nous aussi, nous sommes rassasiés de philosophie, de jurisprudence et de politique ; à force d'avoir tout analysé, tout disséqué, tout documenté, nous n'avons plus autour de nous « que de la moisissure et de la fumée au lieu de la nature vivante ». Nous aussi, pour nous consoler de la faillite de la science, nous finissons par nous adonner à la magie et nous voulons communiquer avec le mystérieux monde des êtres surnaturels. Nous évoquons les Esprits, mais ils font la sourde oreille et l'archange Gabriel lui-même ne répond que par des niaiseries à nos questions indiscrètes. Alors, ainsi que tous les désabusés, nous rêvons d'en foncer les portes formidables « derrière lesquelles nous ne trouverons peut-être que le néant » et nous sommes presque décidés à franchir le pas, quand tout à coup le son lointain des cloches de Pâques reveille en nous le goût de la vie en même temps que le regret de la foi perdue. Comme le docteur Faust, nous subissons renchantemcnt des souvenirs d'enfance, et ces voix pascales qui annoncent la résur-

rection, nous redonnent le déir Je vivre dans l'innocente et joyeuse paix d'autrefois. Comme lui, nous nous écrions : « Jadis, en mon cœur, une céleste tendresse descendait clans le recueillement du dimanche; les caril Ions pleins et sonores me mettaient dans l'àme un religieux pressentiment et la prière était pour moi une joie fervente. Un tendre et indicible désir m'entraînait à travers les bois et les prairies, et à mes yeux baignés de chaudes larmes se révélait un monde nouveau. Les chants de Pâques annonçaient aux jeunes gens les vives allégresses de la fête du Printemps... Ah! ce souvenir, avec son charme enfantin, m'arrête et me fait reculer devant le dernier pas... Oh! tintez encore doux chants du ciel! Une larme a mouillé mes yeux, et j'appartiens de nouveau à la terre!... »

Je ne sache pas qu'on ait rendu avec plus de force, plus de sobriété et d'émotion, le sentiment religieux de l'apparition du renouveau et l'enchantement des souvenirs d'enfance, que dans cette ouverture du premier acte de Faust. La scène de «la promenade hors des murs » est, néanmoins, plus magistrale

encore, comme vérité et comme envolée lyrique. — Rien de plus imprégné de réalité que les propos des servantes, des étudiants et des boutiquiers épars dans la campagne et goûtant à leur façon les menus plaisirs d'un jour de fête, par un après-midi de printemps. Chaque fois que je relis ces pages si colorées, j'y retrouve mes impressions d'enfant; je revois les prés et les jardins de ma petite ville, tandis que, sous le clair soleil de Pâques, toute la population endimanchée s'y répandait, admirant les pruniers en fleurs, cueillant des bottes de primevères jaunes et écoutant avec une joie tranquille la lointaine sonnerie des cloches de vêpres.

Hier encore, dans la banlieue parisienne, j'assistais au même spectacle. Le long des blés verts, parmi les prés où s'épanouissaient les premiers boutons d'or, flânaient doucement des gens de tout âge et de toute condition, heureux de marcher en pleine campagne, humant avec délices l'air chargé de subtiles émanations printanières, s'ébahissant à la vue de la rose floraison des pêchers. Au milieu de la plaine verdissante où se dressaient çà et là de grêles arbres fruitiers, une procession

de petites orphelines en robes noires serpentait sous la vigilance de deux sœurs grises aux cornettes blanches. Parfois, l'une des fillettes se détachait du groupe, courait dans les champs, se penchait, puis se relevait, tenant délicatement dans ses doigls une violette ou une primevère qu'elle contemplait avec une joie silencieuse. Et sous ce ciel marbré de bleu et de blanc, dans la tiédeur de ce premier soleil, ce spectacle avait le charme recueilli et profond d'un tableau de l'école des Primitifs.

La scène de « la promenade hors des murs» dans Faust, me donne cette môme impression de joie naïve. Rien n'y manque : ni la bruyante effervescence des gens du peuple qui sentent fermenter en eux les premières sèves, ni l'égoïsme béat des bouticjuiers endimanchés, causant politique en regardant l'eau couler et en vidant leur verre, ni même cette température spéciale aux journées d'avril, où les heures ensoleillées sont brèves et où, dès le soir venu, la brume et le froid vous tombent sur les épaules. Mais quand un grand poète tient la réalité, il trouve le moyen d'en exprimer toute la poésie latente; plus il

la serre de près, plus il se rapproche des sources mystérieuses où dort l'idéal. Cette scène d'abord un peu terre à terre des joies de Pâques, s'élargit insensiblement et se termine par un magnifique élan lyrique. Le jour s'achève et Faust, pensif, s'arrête à contempler le ciel qui s'empourpre au couchant : « — Regarde comme aux rayons du soleil vespéral les toits des chaumières s'allument dans la verdure! La lumière s'affaiblit, le jour est près de finir ; mais le soleil qui descend va porter ailleurs une nouvelle vie. Oh! pour(|uoi n'ai-je point d'ailes pour m'arracher du sol et me rapprocher toujours de lui, toujours! je verrais, dans la pourpre éternelle des soirs, le monde paisible s'endormir à mes pieds, les cimes flamboyer, les vallons s'obscurcir et les torrents rouler des flots couleur d'or. A mon essor divin, les montagnes sauvages n'opposeraient plus la hauteur de leur sommet; et déjà la mer, avec des vagues embrasées, s'étendrait devant mes yeux ravis... -Le dieu Soleil semble lui-mèmepàlii'; mais^ un élan plus irrésistible me pousse en aVant, je poursuis mon vol afin de boire là-haut la lumière immortelle. Devant moi

est le jour, derrière moi la nuit. Le ciel est sur ma tête, la mer est au-dessous. Quel rêve! »

Oui, quel rêve !... qui de nous ne l'a fait par un soir pareil? Mais le jour s'éteint; après la fête du printemps, la nuit s'épaissit et nous revenons par les chemins enténébrés, n'ayant pour compagnon que le barbet diabolique qui multiplie autour de nous ses virades toujours plus étroites — image des doutes qui recommencent à nous assaillir, et des redoutables angoisses de l'heure présente.

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