HISTOIRE DU CHIEN DE BRISQUET
En notre foret de Lions, vers le hameau de la Goupillière, tout près dhm grand puits-fontaine qui appartient à la chapelle Saint-Mathurin, il y avoit un bonhomme, bûcheron de son état, qui s'àppeloit Brisquet, ou autrement le fendcur à la bonne hache, et qui vivôit pauvrement du produit de ses fagots, avec sa femme qui s'appeloit Brisqnette. Le bon Dieu leur avoit donné deux Jolis petits entants, un garçon de sept ans qui étoit brun, et qui s'appeloit Biscotin, et une blpndine de six ans qui s'appeloit Biscotine. Outre cela, ils avoient un chien bâtard à poil frisé, noir .par tout le corps, si ce n*est au museau qu'il avoit couleur de feu ; et c'étoitbien le meilleur chien du pays, pour son attachement à ses maîtres.
On Tappeloit la Bichorne, parce que c'étoit une chienne.
Vous vous souvenez du temps où il vint tant de loups dans la forêt de Lions. C'étoit dans l'année des grandes neiges, que les pauvres gens eurent si grand'peine à vivre. Ce fut une terrible désolation dans le pays.
Brisquet, qui alloit toujours à sa besogne, et qui no craignoit pas les loups, à cause de sa bonne hache, dit un matin à Brisquette: — Femme, je vous prie de no laisser courir ni Biscotin ni Biscotine, tant que M. Iv
grand-louvetier ne sera pas venu. Il y auroit du danger pour eux. Ils ont assez de quoi marcher entre la butte et l'étang, depuis que j'ai planté des piquets le long de l'étang pour les préserver d'accident. Je vous prie aussi, Brisquette, de ne pas laisser sortir la Bichonne, qui ne demande qu'à trotter.
Brisquet disoit tous les matins la même chose à Brisquette. Un soir il n'arriva pas à l'heure ordinaire. Brisquette venoit sur le pas de la porte, rentroit, ressortoit, et disoit, en se croisant les mains : — Mon Dieu, qu'il est attardé!....
Et puis elle sortoit encore, en criant : — Eh ! Brisquet !
Et la Bichonne lui sautoît jusqu'aux épaules, comme pour lui dire : — N'irai-je pas ?
— Paix ! lui dit Brisquette. — Écoute, Biscotine, va
jusque devers la butte pour savoir si ton père ne revient pas. — Et toi, Biscotin, suis le chemin au long de l'étang, en prenant bien garde s'il n'y a pas de piquets qui manquent. — Et crie fort, Brisquet! Brisquet!...
— Paix ! la Bichonne !
Les enfants allèrent, allèrent, et quand ils se furent rejoints à l'endroit où le sentier de l'étang vient couper celui de la butte : — Mordienne, dit Biscotin, je retrouverai notre pauvre père, ou les loups m'y mangeront.
— Pardienne, dit Biscotine, ils m'y mangeront bien aussi.
Pendant ce temps-là, Brisquet étoit revenu par le grand chemin de Puchay, en passant à la Croix-aux- Anes sur l'abbaye de Mortemer, parce qu'il avoit une bottée de cotrets à fournir chez Jean Paquier. — As-tu vu nos enfants ? lui dit Brisquette.
-^ Nos enfants? dit Brisquet. Nos enfants? mon Dieu ! sont-ils sortis?
— Je les ai envoyés à ta rencontre jusqu'à la butte et à l'étang, mais tu as pris par un autre chemin.