HISTOIRE D'ÉBID LE BIENFAISANT
Mon hfetoîré, èônfirtaaf-t4T, neâerârpasr longue à racola ter. Il y a pétf dé victesîfaded dans la vie desf hdmmes simples, qui' obéissent naïvement à leur nature, et qui subissent les fois inévitables dé la nécessité sans ressources et éans secrets que la' patience et le tnrvaal. Ce que j'ai fait, e'est ce qiîGf Fînstinct universel de là con- ^ervatiôiAf enseigné à tons hos seniMables. Ce que je som devenu, c'est Dieu qui Fa fait.
Mes crîâ troublèrent comme léè 'Nôtres lé ^lencé presque inviolable où reposoît deptfh des sîèfeles^ le génie de la montagne. 11 m'apparut comme à veut», mais probablement plus impatient et plus fatigué , car ri" n'avoit pas compté sur une importunité nouvelle. Aussi je ne vous cacherai pas que son aspect me remplit de terreur, et que je tombai tremblant devant lui , sans avoir la force d'opposer une parole à sa colère. Touché cependant de mon enfance et de ma foiblesse, il s'empressa de me rassurer par des discours bienveillants , qui me rendirent un pea de courage,- parce qu'à travers les formes grossières de sa mauvaise éducation , ils annon^oient un grand fonds de bonne fin et d'honnêteté naturelfe^. tf Lève-toi, pauvre petit, mé dît-il, et laisse* moi en repô^ sans t'inquiéter pour toi-même, car je ne veux point te faire dé mal. Ce n'est pas ma faute, atr reste, si tu dors d'un sommeil' si dur, et je regrette qu<j tu ne te sois pas éveillé avec tes compagnons. Comme ils m'avoîcnt rendu service, et que toute peine vaut salaire , j'ai distribué entre eux quelques l^àbibles (pii me sont venues d'héritage, mais dont je n'avois aucun ))esoin pour mon usage particulier, le patrimoine que
LES aUAlK£ TAUSMANâ. 1^
mes aïeux m'ani laissé me permetla^t de vivre ici à mon aise, iosouciaat et solitaire, sai^s autre ambition que de dormir la grasse matinée et de pianger à mes heures. Je les ai dotés de la science , de la fortune et du don de plaire. G'étoit tout ce que j*avois de joyaux : un pauvre génie ne peut donner que ce qu'il a. Quaiit à Id, tu me trouves les mains vides, et j'en suis presque ausi^ ficlié que toi. Yms pourtant, continua.-t-il en frappant du pied un vieux sac dje cuir qu'avoit laissé, selon toute apparence, quelque homme égaré comme nous dans ces tristes déserts, vois si tu p^ux tirer quelque parti de ces ferrailles ; il n^ me reste pas auire chose. ^ Après cela il disparut.
Mon premier soin fut d'examiner mon frésor, qui se oomposoit d'outils bi^^rries que je croyois avoir vus quelquefois dans la miain des ouvriers , mais dont je ne in'expiiquois pas l'usage. Le se.cond fut de recourir aux provisions que vous m'aviez ménagées, et de rassembler ce qui ^l'en restoit dans un autre sac qui les avoit cour tenues, en répartissant les deux charges d'une manière à peu près égale, pour diminuer la fatigue du transport. Cependant je marchois lentement , parjce que j'étois foible, et je m'arrétois souvent, parce que j'étpis paresseux comme le sont tous les enfants; mais je m'aperçus avec plaisir, au bout de quelques jours , que l'habitude m'avoit rendu ce travail facile et ce fardeau léger.
Bientôt je parvins à des lieux plus fevorisés du ciel, on la nature me fournit assez de racines et de fruits pour suppléer à mes provisions épuisées. Je m*y serois arrêté volontiers, si le cri des bétes féroces ne m'avoit pas in-* quiété pendant de longues nuits, qui n'étoient pour moi que des veilles soucieuses. G-est alors que j'appris la valeur d^s objets contenus dans mon sac de cuir. J'ima* gin^i d» détacher quelques fortes branches d'aii)res avec un de mes instruments qui s'appelle une scie , de les 9j[\f(>mef Mm h terre avi^c uq maillet, ^ les unir avec
des sions robustes que j'empruntois aux roseaux, de les fortifier par de grosses pierres que je cimentois de terre glaise avec une truelle , et de m'en faire une enceinte impénétrable, où je trouvois chaque soir le repos. Toutefois, je n'arrivois pas aux habitations des hommes, et mes vêtements en lambeaux commençoient à m'abandonner. Je m'avisai de m'en faire d'autres avec quelques écorces flexibles qui se détachoient facilement sous ma main, que je taillpis avec des ciseaux et que je réunissois avec des aiguilles, au moyen de certains filaments souples et solides que me fournissoient en abondance les plantes les plus communes. Je m'étois initié ainsi , par un apprentissage de trois ans, à tous les travaux des métiers ; et quand le sort aventureux des voyages me conduisit à Damas, je n'étois ni riche, ni beau, ni savant, mes pauvres frères ; j'étois ignorant, indigent et dédaigné, mais j'étois ouvrier. La sobriété m'avoit rendu sain et robuste ; l'exercice m*îavoit rendu souple et léger ; la nécessité môme, qui est. une bonne maîtresse, m'avoit rendu inventif et adroit. Je joignois à cela le contentement de l'âme qui rend sociable et gai. L'aspect d'une ville ne m'effi*aya point, parce que je savois que les hommes, réunis en société, ont besoin partout de payer de quelques aliments l'intelligence., l'industrie et la force. Au bout d'un jour, j'avois gagné ma journée ; au bout d'une semaine, j'avois économisé pour les besoins d'un jour; au bout de quelques mois, je m'étois assuré une vie d'un mois , car il faut bien compter avec les maladies et même avec la paresse. Un an après , j'avois de l'aisance; dix ans après, j'étois riche dans l'acception raisonnable du mot. La richesse consiste à vivre hono« rablcment, sans se rendre à charge aux autres, et dans une condition d'aisance modeste et tempérée qui permet quelquefois d'être utile aux pauvres. Tout le reste n'est que luxe et vanité.
A trente ans, le soin que je mettois à mon travail
avoit attiré l'attention des manufacturiers de Damas. Le plus opulent de tous me donna de lui-même sa fille unique que j'aimois sans oser le dire. Je reconnus sa bonté par mon zèle, et Dieu favorisa mes entreprises. J'avois centuplé sa fortune quand il la laissa dans mes mains. Arrivé moi-même à l'âge du repos, car mon bienfaiteur étoit mort plein de jours, je bornai ma dernière ambition à sanctifier sa mémoire par un bon usage des biens qu'il m'avoit laissés, et je m'avance ainsi doucement vers le terme de ma douce vie, sans avoir rien à regretter que l'épouse chérie et les amis que j'ai perdus.
Vous étiez compris dans ce nombre, car je ne vous avois jamais oubliés. L'heureux événement qui vous a rendus à mes vœux est un bienfait de plus dont je suis redevable à la divine Providence. Après ces rudes épreuves de la vie qui ont été si pénibles pour nous, il vous reste du moins à goûter, dans le sein de la famille, les loisirs sans mélange d'une tranquille vieillesse. Cet âge n'est plus celui des vives jouissances, mais il a les siennes qui ont aussi leur charme et leurs délices, et vous verrez qu'il n'est jamais trop tard pour être heureux. Nous nous rappellerons ensemble vos espérances et vos désabusements, pour nous réjouir ensemble des circonstances prospères, quoique tardives, qui vous ont fait passer de cet océan d'illusions orageuses dans un port de salut et de prospérité; et nous tomberons facilement d'accord pour convenir que de tous les talismans qui promettent le bonheur aux vaines ambitions de l'homme, il n'y en a point de plus sûr que le travail.
Ici finit le discours du vieillard, et on ne trouvera pas mauvais que je finisse avec lui. Je vous proteste qu'il y a longtemps que j'en éprouve le besoin, et que je re-
grette de vous avoir entraînés dans les lenteurs d'une narration languissante dont j'avois peine à dégager pion imagination et ma plume; mais Faimable génie qui me raconte ces histoires dans mon sommeil avoit prêté à celle-ci des grâces que je n*ai pas retrouvées en écrivant. Vous jiigerez si l'époque est venue où je dois rer ^ noncer à ses promesses, et j^apprendrai de vous si j'ai perdu aussi le modeste talisman qui m'a quelquefois obtenu de foibles droits à votre indulgence. Il laut bien que ce jour arrive, et il est peutrêtre arrivé.
LE PAYS m^ HÊVPS,
Je ne suis ni médecin, ni physiologiste, ni philosophe; et tout ce que je sais de ces hautes sciences peut se réduire à quelques impressions communes qui ne valent pas la peine d'être assujetties à une méthode. Je n'attache pas à celles-ci plus d'importance q\ie n'en mérite le sujet; et comme c'est matière de rêves, je neJes donne que pour des rêves. Or si ces rêves tiennent quelque place dans la série logique de nos idées, c^est évidem* ment la dernière. — Ce qu'il y a d'eiirayant pour la sagesse de l'homme, c'est que le jour où les rêves les plus fantasques de l'imagination seront pesés dans une sûre balance avec les solutions les plus avérées de la raison, il n'y aura, si elle ne reste égale, qu^un pouvoir incompréhensible et inconnu qui puisse la foire pencher.
Il peut paroitre extraordinaire, mais il est certain que le sommeil est non-seulement Pétat le plus puissant, mais encore le plus lucide de la pensée, sinon dans les illusions passagères dont il l'enveloppe, du moins dans les perceptions qui en dérivent, et qu'il fait jaillir à son gré de la trame confuse des songes. Les anciens, qui avoient, je crois, peu de choses à nous envier en philosophie expérimentale, figuroient spirituellement ce my&-
tèrè sous remblème de la porte transparente qui donne entrée aux songes du matin, et la sagesse unanime des peuples l'a exprimée d'une manière plus vive encore dans ces locutions significatives de toutes les langues : J'y rêverai^ fy songerai^ il faut que je dorme là-dessusy la nuit porte conseil. Il semble que l'esprit, offusqué des ténèbres de la vie extérieure, ne s'en affranchit jamais avec plus de facilité que sous le doux empire de cette mort intermittente, où il lui est permis de reposer dans sa propre essence, et à l'abri de toutes les influences de la personnalité de convention que la société nous a faite. La première perception qui se fait jour à travers le vague inexplicable du rêve est limpide comme le premier rayon du soleil qui dissipe un nuage, et l'intelligence, un moment suspendue entre les deux états qui partagent notre vie, s'illumine rapidement comme l'éclair qui court, éblouissant, des tempêtes du ciel aux tempêtes de la terre. C'est là que jaillit la conception, immortelle de l'artiste et du poète; c'est là qu'Fîésiode s'éveille, les lèvres parfumées du miel des muses; Homère, les yeux dessillés par les nymphes du Mélès ; et Milton, le cœur ravi par le dernier regard d'une beauté qu'il n'a jamais retrouvée. Hélas! où retrouveroit-on les amours et les beautés du sommeil ? — Otez au génie les visions du monde merveilleux, et vous lui ôterez ses ailes. La carte de l'univers imaginable n'est tracée que dans les songes. L'univers sensible est infiniment petit. Le cauchemar , que les Dalmates appellent Smarra^ est un des phénomènes les plus communs du sommeil, et il y a peu de personnes qui ne l'aient éprouvé. Il devient habituel en raison de l'inoccupation de la vie positive et de l'intensité de la vie imaginative, particulièrement chez les> enfants, chez les jeunes gens passionnés, parmi les peuplades oisives qui se contentent de peu, et dans les états inertes et stationnaires, qui ne demandent qu'une attention vague et rêveuse, comme celui du ber^
ger.C'est, selon, moi, de cette disposition physiologique, placée dans les conditions qui la développent, qu'est sorti le merveilleux de tous les pays.
On s*îmagine mal à propos que le cauchemar ne s'exerce que sur des fantaisies lugubres et repoussantes. Dans une imagination riche et animée, que nourrissent la libre circulation d'un sang pur et la vitalité robuste d'une belle organisation, il a des visions qui accablent la pensée de l'homme endormi par leurs enchantements, comme les autres par leurs épouvantes. Il sème des soleils dans le ciel; il bâtit pour approcher des villes plus hautes que la Jérusalem céleste; il dresse pour y atteindre des avenues resplendissantes aux degrés de feu, et il peuple leurs bords d'anges à la harpe divine, dont les inexprimables harmonies ne peuvent se comparer à rien de ce qui a été entendu sur la terre. Il prête au vieillard le vol de l'oiseau pour traverser les mers et les montagnes; et auprès de ces montagnes, les Alpes du monde connu disparoissent comme des grains de sable ; et dans ces mers, nos océans se noient comme des gouttes d'eau. — Voilà tout le mythisme d'une religion, révélé depuis l'échelle de Jacob jusqu'au char d'Élie, et jusqu'aux miracles futurs de l'Apocalypse.
Pour opposer à ceci une théorie plus vraisemblable irfdudroit d'abord établir que la perception, éteinte par le réveil, ne peut ni se prolonger, ni se propager dans la pâle et froide atmosphère du monde réel. C'est la véritable place de la question.
Eh bien ! cela seroit démontré dans l'état de rationalisme étroit et positif auquel le long désenchantement de la vie sociale nous a réduits, que cet argument ne vaudroit rien contre l'impression toute naïve des premières sociétés, qui ont toujours regardé le sommeil comme une modification privilégiée de la vie intelligente; et d'où procède le merveilleux, je vous prie, si ce n'est de la créance des premières sociétés?
202 COMTES m tA VEILLÉE.
La Bttde, ipû est le seul tibvre qu'on soil tenu de cvàive vrai, p*app^ ses plus précieusestradkions que sur les r^ vélations du sommeil. Adam lui-iiièroedormoitd'im somr meil fmvf^4 ^ DUUy quand Dteu lui donna une femme.
^irn^y 8ocii84e el Brutns, qui sont les plus hauts types des '^f^tim antique, ces deux-ci surtout qui n^oni jamais ^u bes^ de tromper les peuples, parce qu'ils n'étoieni IM i/égislateurs ni rois, ont rappprté toute kur sagesse instinctive aux inspirations du sommeil. Ifarer Aurèle, qui date d*bier dans Thistoire philosophique de la société, Maro-Aurèle témoigne qu'il a dû trois fois à ses songes le salut de sa vie, et le salut 4e M arc-Àurèl^ étoit celui .^u genre humain \
Si la pjercept|on du sommeil s*est prolongée 4 ce point dans les iut^iigences les plus puissantes d'up âge intermédiaire, qudle immense sympathie ne dut-elle pas émouvoir au berceau du monde, sous la tente du patriarche révéré, qui racontoit, en se levant de sa natte, les merveilles de la création et les grandes œuvres de Dieu, commeelles lut avoient été montrées dans le mystère du sommeil I
* On poarroit faim np liyre et on trèi-groi Xknrt pour raconter Pinfloenee 4^ rète» wu l'hilare dm penpleiaux dirert éges de rbtunanité. Fwî les éoiTains de rantiquité, Plutarqu^ est peu^-^re celui qui a donné le plus de plaqe et le pli|s dUmportance aux visions du sommeil ; ce qu*il en raconte à l'occasion d^ s|ége 4e Tyr, par Alexandre, mérite, entre autres, d'être indiqué. Suivant Plutarque, Alexûidre, an moment où il venait d'investir cette ville célèbre, vit en songe Hercule qui lui tendoit les mains du kautdes mnraiUet, etL'invitoit à les franchir. Les Tyiiens, dp feur c6t^, entendiref4 fi^ songe Ai^o^oi^ gui les ii^oiTuoi^ qu'il alloit quitter leur ville pour se rendre dans le camp d'Alexandre, flffc^yés ù^ cette désertion, ils enchaînèrent la statue du dieu pour l'empêcher de passer aux ennemis. Ce qu'il y a de remarquable dans l'histoire des miracles du sommeil, c'est qu!Qn rebuts au moyen âge, et sous l'impression de la pensée chrétienne, des faits idenUques à ceui <Qii se reneontfeni dans le pugapiwpc • l^ motd'BfMoère : E'x Ai^ iMti ijTff , 7'ott^ ipnge vient de /«^ter, eft up 4^ .cfçj f^g^ iiy^i^i^ftel^ ggi restent vraisàtràvers U mobilité des âges. Ainsi Olympias, la mère d'^lexaudr^, rêva, lorsqu'elle devint grosse du héros, que la foudre était tombée dans son sein. Bécube, près de donner le jour à Paris, rêve d'un flambeatt ardent qui doit
LE PAYS 6eS RÉVÈà. âOâ
Aujourd'hui même , la pércé^tîôé du Stiihvttëtt i^bre encore assez longtem^ dans lés fecùWé» dé rhûrtWnie éveillé pour que nous puissions comprendre sans effort comment elle a dû se prolonger autretoîs dans Thomme primitif, qui n'étoit pas éclairé du flanlbeau des sciences et qui vivoît presque entièrement par Son imagination. Il n'y a pas longtemps ^'àn des philosopfees les" pluij ingénieux et les plus profonds de nôt^e époque me racontoit, à ce sujet, qu'ayant rêvé plusifeurs rrtiits de suite , dans sa jeunesse , qu'il avoît acqufe !a' iViérveil- • leuse propriété de se soulenii* et de se nfïôîfvoîr dans l'air, il ne put jamais se désabuser de Cette impi^essioA sans en faire l'essai aii passage d'un rtnsséali ou d'un fossé. A la place du savant qui a stûdfeuseïnéfit approfondi les secrets de l'intelligence, et qui subît toutefois cette préoccupation avec tant d'abandon, pTacc^ le pïisteur des solitudes qui ne juge dfé fa réàWté dés choses que par des sênsafions également frappantes dont il n'a jamais fait le départ, et qui a cependant remarqué en lui deux existences diverses , dont l'une s'écoule en' faits matériels, sans poésie et sans grandeur; dont l'autre est
enflammer Troie. La mère de saint Dominique, àsontotfr,— ^eVnous sbmmesloia d'Alexandre, — rêve qa^elle est enceinte d'un chien qui laiièè des flammes par la ^eole. Les hagiographes interprètent le songe en disant que les aWements du ctiien représentent la prédication du saint, et la flamme Tardeur de son zèle. Dans le monde antique, comme dans le monde moderne, le merveilleux déborde sans cesse sur r histoire. La naissance des grands hommes ou la ihort des grands saints est annoncée par des songes. L*explication des songes, à Athènes comme à Paris, est une profession hicrattye, et le neveu de Lysimaque, auqUatrièttie riècle iCvant notre ère, amasse, en révélant leurs mystères, une fortune considérable, comme mademoiselle Lenormand au dix-neuvième siècle. C*est toute une science, Vonei* Tocrilie. Elle a ses initiés et ses livres. Le plus ancien de ces livres est celui d'Artémidor, quivivoit sous Antonin le Pieux. Pour les personnes qui seroient ù^enses d^étudier la fantastique histoire de ces hallucinations; nous indique-^ rons au tOAe XXX vm des mémoires de V Académie det InteriplionMy un sa- Tsht traVail intitulé : Jf émo^d mit la iufefitUion det peuples à l'égard de^ 90Hgei, C*esi en quelque sorte le complément éruditdè Tinléressante fantaisie i« Nodier, (Noie dé Videur.)
emportée hors du monde positif dans dos extases sublimes. Il en conclura nécessairement qu'il contient deux êtres infiniment disproportionnés Tun à l'autre, dont les attributions sont séparées par le réveil. 11 s'élancera de cette seule idée à la théorie de l'âme ; il pénétrera, sur la foi de ce guide que le sommeil lui donne, dans les régions les plus reculées du monde spirituel ; et, s'il a de l'enthousiasme et du génie , vous aurez un prophète et peut-être un dieu.
Gomme il n'y a rien de plus difficile et de plus périlleux à dire que ce qui n'a jamais été dit, je n'affirme pas, sans trembler, ce que je crois fermement : c'est que toutes les religions, à l'exception de celle dont la vérité ne peut pas être mise en doute, nous ont été enseignées par le sommeil.
Les narrateurs des choses insolites et merveilleuses ont conservé à la postéritç le nom de certains hommes qui n'avoient jamais rêvé. N'est-il pas remarquable que ces hommes fussent des athées , et que cette liste qui finit à Lalande commence à Prjotagoras ?
Nous redescendrons de ce principe à des applications qui ne sont pas moins nouvelles ; mais ici, tous les éléments de la discussion deviendront assez sensibles pour la faire sortir de la catégorie des propositions vraies ou vraisemblables , qui n'ont pas eu le bonheur d'obtenir l'approbation de l'école ou le sauf-conduit des académies. C'est ce que l'on appelle en France des paradoxes.
Le somnambulisme naturel, la somniloquie spontanée sont des phénomènes du sommeil, aussi incontestés que le cauchemar. Personne n'a jamais douté qu'il y eût des hommes qui pouvoient parler leur pensée en dormant, qui pouvoient en dormant l'exécuter, et qui en venoient à bout, grâce à l'état de puissance où le sommeil fait parvenir quelquefois les organisations les plus communes, par des moyens qui auroient échappé à la méditation du philosophe, et avec une facilité qui auroit déjoué la
subtilité des adroits ou effrayé Taudace des téméraires. La mémoire des hommes et leurs livres sont pleins de semblables histoires.
Je ne crois pas qu'on puisse avancer qu'aucun de ces phénomènes , le somnambulisme , la somniloquic , le cauchemar, exclut les autres; et, comme ils sont, au contraire, essentiellement congénères, il n'y aura rien de surprenant à les trouver réunis dans le même individu. Cette accumulation de facultés excentriques se sera rencontrée plus souvent dans les circonstances que j'ai supposées, c'est-à-dire dans un état de la société où l'homme ne touche aux formes générales de la civilisation que par un très-petit nombre de points , et où l'âme, qu'un commencement d'éducation lui a révélée, n'a de développement qu'en elle, et d'exercice que sur elle-même.
Le célibataire isolé du monde entier, dont toute la pensée monte, descend, et remonte sans cesse, du troupeau de ses brebis au troupeau innombrable de ses étoiles ,
La vieille femme inutile et repoussée, qui ne soutient sa pauvre vie qu'à recueillir dans les bois des racines insipides pour se nourrir, et des branches sèches pour se préserver du froid de l'hiver,
La jeune fille amoureuse et souffrante, qui n'a pas trouvé une âme d'homme pour comprendre une âme de jeune fille...
Vous verrez que ceux-là sont plus sujets que les autres à ces aberrations contemplatives que le sommeil élabore, transforme en réalités hyperboliques, et au milieu desquelles il jette son patient comme un acteur à mille faces et à mille voix , pour se jouer à lui seul , et sans le savoir, un drame extraordinaire qui laisse bien loin derrière lui tous les caprices de l'imagination et du génie !
Le voilà, cet être ignorant, crédule, impressionnable,
206 CONTÉS DE LA VEttLÉfi.
petiBif , te votfà (fcrf marche et qm afgtt, parce cftfH est sbnrnafnbule ; qnr parle, qui gémit, et ^ni pleure, et qui crie, parce qu'il est somniloque ; et qui voit des choses inconnues d^ resté de ses semblables, marchsuits et parlants, pâtce qu'il a' le cauchemar. Le voiM qui se réveille aux fraîcheurs d'une rosée pénétrante, aux premiers rayons àtt soleil qui perce le brouillard, à deux lieues de Fendroît où' il s'est couché pour dormir ; è'est , si vous voulez , dafns une claitière de bois que pressent entre leurs rameau^ trois grands arbres souvent frappés de fa foudre, et qui balancent encore les ossements sonoi^es àé quelques mallÈaiteurs. — Au moment où il ouvre les yeux, la perception qui s'enfuit laisse retentir à son oi*êille quèliîfufes rires épouvantables ; un sillon de flamme ou de finnée, qui ne s'éffece que j^eu à peu, marque à sa vue effrayée la trace du char du démon ; l'herbe foulée etÈ rond autour de lui conserve l'empreinte de ses danses nbcturnes. Où vonlez-Vôtis (^*îl é&î passé cette nuit de terreur, si ce n'est au sabbat? On le sut*prend, la figure renversée, les dents claquetantes , les membres traii^is de frofd et moulus de Courbature ; on lé traîne devant le juge, on l'interroge : il vierit du sabbat ; il y a vtt ses voisins, ses parents, ses amîs, s'il eh a ; le diable y assistoit en personne , sous la forme d'un boiic , mais cTun bout géaiit âu}t yeiïx de feu , doiit les cornes rayonnent d*écfeirs, et qui parle uhe langue humaine, parce que c'est ainsi que sont faits les animaux du cauchemar. Le tf ibuhal pi'onohce ; la flamrne consume^ rfirtfoi'luné qui a confessé son crime sans le comprendre, éi (in jette ses cendres au vent. Vous avei vu les phénomènes du sommeil vous ouvrir le ciel; maintenant ils Vous ouvrent r^nfer. Si vous convenez que Thistoire de la Sorcellerie est là dedans , vous n'êtes pas loin dé penser avec moi qtïe celle des religions y est aussi.
Quel homme accoutumé aux hideuses visite^ dû catîèhemar ne comprendra pas, du premier aspect, ^uq
toutes les idoles de la GJ^ine et de Vln^e ont été fèyées?
Souvent le pastei^r, préoccupé de la croûte des loup^s, réyeia q^*il devient lojgp à son tou^, et le sommieil lq\ appropriera .ces ^nsMfîcts sanglaiijts si fu^esiçs à s€;s trpup^iix. Il a faMn de chairs palpiU^tes, il ^ çoif de s^g> il /$P tjr^^ à qualrip pattes autour de rétabfe, fifi poussant .cetle espèce à^ hurlement sauyaj[e qjqi p&t propre au .ca^uchein^, et qui ^appelle 4 ii^orriWemeinJ; celui des h^èi?es afl'iftn^ées. ^t s>i quelque fun^te li^s^rd )ui fait rencontfeF un pauvre animai é^aré^ trop jeu^p enoojr/? pous &*,çn&iif , ypjus le tj*ouyerez peut-ptr^ l^ mains lié^ 4^u^ s^ to^^QP» f^t nlel^ça^X déjà d^une de^ innpcente le plus chjar de §es agneaui^. — Dile dites pf/s qi^e le Ipup*g^pu n*existe pas. h^ lycanthropie ^ un des pHénQmè^e$ du sommeil ; et cette hp^r^i^e perqspr tipn, p^us sujette à se prolofiger que le gri^nd npmbfp des illusions prciinaires du cauchemar, a passé dai^s }fi vie positive sous le nom d'une maladie .connue de vos médecins. Je ne sais toutefois s'ils en ont reconi^u Torigine, car je n'ai jamais lu un livre de médeciAC mypderue ; ^ais je regretterois que cela ne fût point, parce qu'il me semble quie cette théorie, approfondie par un philosophe, pe seroit pas inutile au traitement et à la curation de la pluparf- d^s mpnomanies, iqui ne sont probal)lement qi^e 1^ perc^ion prolongée d'une si^nsation apq^jise dan$ cette vie fantastique dont se compose la moitié de la nôtre, la vie de l'homme .en/iormi.
Que si, par hasard, le mono/nane ^entroft, en s'eif- 4prn[iant, ^ans les réalités de sa vie majtérielle, copime jex^o suis pas éloigné de le croire, car toutes nos fonctions tendept perpétuelfemept à s'équilibrpr, il çerpit, relativement à l'exercice de sa pensée, aus^^ raisonmc^lflç que ]/e médecin qui le soigne, si celui-ci rêve toutes les jQui}/S. Ce qui me confirmeroit dans cette idée, p'est que je n*ai japiais vu dp n^pnomane éveillé spbitemept idput la première iippression ne IJùt parfaiteipept lui(^ide.
Sa perception s'obscurcit en s' étendant, comme la nôtre s'éclaircit. — Qui sondera jamais, grand Dieu! ces mystères impénétrables de l'âme, dont la profondeur donne le vertige à la raison la plus assurée?
II. y a vingt-quatre ans que je voyageois en Bavière avec un jeune peintre italien dont j'avois fait la rencontre à Munich. Sa société convenoit à mon caractère et à mon imagination de ce temps-là, parce qu'il se trouvait une douloureuse conformité entre nos sentiments et nos infortunes. Il avoit perdu quelque temps auparavant une femme qu'il aimoit, et les circonstances de cet événement, qu'il m'a souvent racontées, étoient de nature à lui laisser une impression ineffaçable. Cette jeune fille qui s'étoit obstinée à le suivre dans les misères d'une crjuelle proscription, et à lui déguiser l'altération de ses forces, finit par céder, dans une des haltes de leurs nuits vagabondes, à l'excès d'une fatigue parvenue à ce point où elle n'aspire qu'au repos de la mort. Le pain leur manquoit depuis deux jours, quand ils découvrirent un trou de roche où se cacher. Elle se jeta sur son cœur quand ils furent assis, et il sembla qu'elle lui disoit : « Mange-moi si tu as faim. » — Mais il avoit perdu connoissance; et quand il lui revint assez de forces pour la presser dans ses bras, il trouva qu'elle étoit morte. Alors il se leva, la chargea sur ses épaules, et la porta jusqu'au cimetière du premier village, où il lui creusa une fosse qu'il couvrit de terre et d'herbes, et sur laquelle il planta une croix composée de son bâton, qu'il avoit traversé de son épée. Après cela, il ne fut pas difficile à prendre, car il ne bougeoit plus. — Quelqu'un de ces événements si communs alors lui rendit la liberté : le bonheur, c'étoit fini.
Mon compagnon de voyage, qui ne conservoit à vingtdeux ans que les linéaments d'une belle et noble figure, étoit d'une extrême maigreur, peut-être parce qu'il mangeoit à peine pour se soutenir. Il étoit pâle, et, sous
son épidermc un peu basané , la pâleur de ritalien est livide. L'activité de sa vie morale sembloit s'être réfugiée tout entière dans deux yeux d'un bleu transparent et bizarre , qui scintilloient avec une puissance inexprimable entre deux paupières rouges, dont les larmes avoient , selon toute apparence , dévoré les cils , car ses sourcils étoient d'ailleurs très-beaux.
Comme nous nous étions avoué l'un à l'autre que nous étions sujets au cauchemar, nous avions pris l'habitude de coucher dans deux chambres voisines , pour pouvoir nous éveiller réciproquement, au bruit d'un de ces cris lamentables qui tiennent plus, comme je le disois tout à l'heure, de la bête fauve que de l'homme. Seulement il avoit toujours exigé que je fermasse la porte de mon côté, et j'attribuois celte précaution à l'habitude inquiète et soupçonneuse d'un malheureux qui a été longtemps menacé dans sa liberté, et qui jouit depuis peu du bon* heur de se remettre à la garde d^m ami. Un soir, nous n'eûmes qu'une chambre et qu'un lit pour deux. L'hôtellerie étoit pleine. Il reçut cette nouvelle d'un front plus soucieux que de coutume ; et quand nous fûmes dans le galetas qui nous étoit assigné, il divisa les matelas de manière à en faire deux lits, délicatesse dont je me serois peut-être avisé , et qui ne me choqua point. Ensuite il s'élança sur le sien, et, me jetant un paquet de cordes dont il s'étoit muni : — Viens me lier les pieds et les mains, me dit-il avec l'expression d'un désespoir amer, ou brûle-moi la cervelle.
Je raconte, je ne fais pas un épisode de roman fantastique ; je ne rapporterai pas ma réponse et les détails d'un entretien de cette nature : on les devinera.
— L'infortunée qui m'a dit de la manger pour soutenir ma vie , s'écria-t-il en se renversant avec horreur et en couvrant ses yeux de ses mains... ; il n'y a pas une nuit que je ne la déterre et que je ne la dévore dans mes songes...; pas une nuit où les accès de mon exécrable
somnambulisme ne me fassent chercher l'endroit où je l'ai laissée, quand le démon qui me tourmente ne me livre pas son cadavre ! Juge maintenant si tu peux coucher près de moi, près d'un vampire!...
Il seroit plus cruel encore pour moi que pour le lecteur d'arrêter son attention sur ce récit. Ce que Je puis faire, c'est d'attester sur l'honneur que tQut ce gif 'il ^ d'essentiel est exactement vrai ; qu'il n'y a pas même ici cette broderie du prosateur» qui accroît les dimensions de l'idée en la couvrant de paroles , et que , si j'y ai modifié quelque chose, ce n'est pas ce qui pontrarie une vaine hypothèse, abandonnée, comme elle le mérite, aux amateurs d'hypothèses , mais ce qui en a£[^raveroit l'affreuse réalité par des détails que la plume ne pe^it écrire.
Cinq ans plus tard, j'abordois aux frontières des Horlaques, avec un ardent désir de connoitre pe peuple si curieux et si spécial, que ma destinée, tû^jo^rs opposé^, Q^ m'a pas permis de voir comme je l'aurois voulu. Je if'avois jamais raconté mon anecdote , parce guç je la regardois comme une anomalie effrayante, e^ p^ut^tre unique, dans la bizarre histoire de l'intelligence humaine. Quand j'eus passé les frpntières de la Crofftie , je m'étonnai d'apprepdre q|ip cpttp prétendue anomalie étoit, sur toute la face d'uf^e grande province, }l^p maladie endémique.
11 n'y a guère de hameaux des tlorlaques où l'oi^ n^ compte plusieurs vukodlacks, et il y en a cer^ins où jp vukodlack sç retrouva dans presque toutes les familles, comme le saint ou le crétin des vallées ajpinei^. Ici, la maladie n'est pas compliquée par une infirmité dégradante qui altère le principe même de la r^^ison dans ses facultés les plus vulgaires. Le vukodlack éveillé subit toute l'horreur de sa perception ; il la redoute et la déteste, comme mon peintre italien ; il se débat contre elle avec fureur; il recourt, pour s'y soustraire, au:;^
remèdes de la médecine , aux prières de la religion, à la section d'un muscle, à Tamputation d'une jambe, au suicide quelquefois ; il exige qu'à sa mort ses enfants traversent son cœur d'un pieu et le clouent à la plancha du cercueil , pour affranchir son cadavre , dans le sommeil de la mort, de l'instinct criminel du sommeil de l'homme vivant. Le vuhodlack est d'ailleurs un homme de bien, souvent l'exemple et le conseil de sa tribu, souvent son juge ou son poète. A travers la sombre tristesse que lui impose la perception de souvenir et de pressentiment de sa vie nocturne, vous devinez une âme tendre , hospitalière , généreuse , qui ne demaqde qu'à aimer. Il fisuit que le soleil se couche, il faut que la nuit imprime un sceau de plomb sur les paupières du pauvre mkùdlaek, pour qu'il aille gratter de ses ongles la fosse d'un mort, ou inquiéter les veilles de la nourrice qui dort au berceau d'un nouveau-né; car le vukodlack est vampire, et les efforts de la science et les cérémonies de l'église ne peuvent rien à son mal. La mort ne l'en guérit point, tant qu'il a conservé dans le cercueil quelque symptôme de la vie ; et comme sa conscience, torturée par l'illusion d'un crime involontaire, se repose alors pouc la première fois, il q'est pas surprenant qu'oq l'ait trouvé souvent frais et riant sous la tombe : l'infortuné n*avoit jamais dormi sans rêver I
Presque toujours cette aberration mentale se borne à l*illusion intuitive du malheureux qui l'éprouve. Elle a pu aussi s'accomplir dans toutes ses circonstances, car il ne falloit pour cela que le concours du cauchen^ar et du somnambulisme. Là commence le domaine de la philosophie médicale , qui n'a pas remarqué deux faits hien essentiels que je regarde comme certains : — Le premier, c'est que la perception d'un acte extraordinaire, qui n'est pi^s familier à notre nature, se convertit facilement en rêves ; — le second, c'est que la perception d'un rêve souvent répété se convqrtit facilement en actes ,
surtout quand elle agit sur un être débile et irritable.
Ainsi les monomanies que j*ai observées afiectent ordinairement les femmes, et les femmes dont elles s'emparent sont, pour la plupart, frappées d'avance d'une extrême délibitation intellectuelle ; il ne faudroit pas leur demander en justice comment elles ont vécu , mais comment elles ont dormi , car le secret de leur crime est bien moins le secret de leur vie positive que celui de leur sommeil. C'est que la perception, je le répète, se prolonge surtout dans Tisolement, et que l'hébétation se fait une espèce de solitude où cett« perception se développe sans obstacles , et finit par absorber toutes les facultés de la pensée. En veutron une preuve sin* gulière et sans réplique ? Nos annales judiciaires n'ont heureusement fourni que deux exemples du crime incompréhensible d'anthropophagie, celui de Ferrage et celui de Léger : ces deux monstres étoient stupides et solitaires.
Les savants qui savent les langues n'ignorent pas que les anciens n'avoient qu'un mot pour désigner le solitaire et Vidiot,
En supposant établi ce prolongement indéfini des perceptions du sommeil qui fait le monomane, et je n'ai pas ici assez de place pour élaborer cette idée de manière à la porter au dernier degré d'évidence , j'arriverois à une autre théorie qui ne me paroît pas moins démontrée, celle de la propagation de ces perceptions de la vie nocturne entre les auditeurs ou les témoins qui ont quelque disposition à se les rendre propres. Celle-ci expliqueroit l'endémie du vampirisme des Hongrois et des Morkques, et de quelques autres aberrations de cette nature qui se reproduisent infailliblement partout où elles ont éclaté, mais avec une intensité relative, suivant les conditions infiniment modifiables du temps, du lieu, de l'âge , du sexe et de l'éducation des sujets. Le somnambulisme, la somniloquie, le cauchemar surtout,
sont contagieux. Les enfants, les femmes, les malades, rêvent plus volontiers les impressions d'un rêve qui leur a été raconté que les impressions les plus vives de la vie réelle, parce qu'il y a une sympathie plus énergique entre les sensations de l'homme endormi qu'entre les sensations de l'homme éveillé, et je n'ai pas besoin d'en dire la raison aux physiologistes. Dans notre France , et dans tous les pays où j'ai pénétré par les voyages ou par l'étude, j'ai entendu dire par le peuple que la communication du rêve à jeun, c'est-à-dire tant que la perception du rêve a pu se prolonger dans l'homme éveillé, devenoit funeste à lui ou aux autres. L'idée de l'extensibilité contagieuse de la perception du sommeil n'est donc pas précisément nouvelle, puisqu'elle est vieille comme le monde. C'est une superstition sans doute, et j'en suis persuadé ; mais oserois-je vous demander quelle vérité locale n'est pas une superstition, et quelle superstition universelle n'est pas une vérité?
Je n'ai pas la prétention de rien apprendre à personne ; maison m'expliqueroit difficilement, à moi, la propagation d'une monofnanie qui n'auroit pas eu le sommeil pour intermédiaire. Tous ceux qui visitoient l'antre de Trophonius en sortoient mélancoliques ou fous, quand ils y avoient dormi.
Je descends de ces hauteurs, où la société royale de médecine ne me pardonneroit pas de m'être élevé, si le bruit de mon existence pouvoit parvenir jusqu'à elle, et je retourne à mes histoires. En voici une que Fortis racontoit dans son Voyage en Dalmatie^ une dizaine d'années avant ma naissance, et que je retrouvai, quarante ans plus tard, assez diflerente de la sienne en quelques points de détails, pour que je dusse imaginer qu'elle s'étoit reproduite plus d'une fois. — Les sorcières ou les ujèstize du pays, plus raffinées que les vukodlacks dans leurs abominables festins, cherchent à se repaître du cœur des jeunes ge^s qui commencent à aimer, et à
le manger rôti sur uii.e braise ardente. Vu fii^cé de vingt ans qu'elles entouroient de leurs eimbûcbes, et qui s'étoit souve;i^ réveillé à propos, au moment où elles commençoient à sonder sa poitrine du reg|a*d et de la main, s'avisa, pour leur échapper, d'assisiejr son sommeil de la compagnie d*un vieux prêtre, qui n'avoit jamais entendu parler de ces redoutables jcnystères, et qui ne pensoit pas que Dieu permit de semblabtes jprËiits aux ennemis de l'homme* Celui-ci s'endonnit ipuc paisible, après quelques exorcismes dan3 l^ chao^re du malade qu'il avoit mission de défendre contre le démon ; mais le spipmeil étoit à peine descendu sur ses paupières qu'il crut voir les njèstize planer sur l'oreiller de son ami, s'ébat|;re ^ s'accroupir autoiur de lui avec un rire féroce, fouiU,er dans son sein déchiré, en armcber leur proie et la dévorer avec avidité, ^près s'être disputé ses lambeaux sur des réchauds flamboya^nts. Pour lui, des liens impossibles à rompre le retenoient immobile sur sa couche, et il s'efTorçoit en vain de pousser des cris d'horreur qui expiroient sur ses lèvres, pendant que les sorcières copMnuoient à le fasciner d'un œil affreux, en essuyant de leurs cheveux blancs lenrs bouches toutes sanglantes. Lorsqu'il s'éveilla, il n'aperçut plus que son compagnon, qui descendit du lit en chancelant, essaya quelques pas mal assurés, et vint tomber froid, pâle et mort à ses pieds, parce qu'il n'avoit plus de cœur. Ces deux hommes avoient fait le même rêve, à la suitQ d'une perception prolongée dans lenrs entretiens, et ce qui tuoit l'un, l'autre l'avoit vu. Voilà ce qui en est de notre raison abandonnée aux idées du sommeil.
Il n'y a personne en lisant cela, si on le lit, et après l'avoir vérifié aux pages 64 et 65 du Voyage de Fortis, dans l'édition italienne, qui ne se rappelle que )a mêm.e histoire fait le sujet du premier livre d'Apulée, qui n'étoit probablement connu ni du pauvre Morlaque, ni du
LE PAYS ims RÊVES. 21 5
Vieux piètre. Ce h'èst pas tout : cette histoire d'Apulée, qui ressemble à certaines histoires d^Homère, est rapportée dans Pline comme particulière aux peuples de la basse Mysie et aux Esclavons, dont je parle ; et Pline s'appuie, à son sujet, du témoignage d*Isigone. Le fameux voyageur Pietro dalla Valle Ta retrouvée aux frontières orientales de te Perse ; elle a feit le tour du globe et des siècles.
L'impf éssîon' de cette vie de ThomAie qite te sommeil usurpe éur sa vie f)0srtive, comme ^our lui révéler une autre existence et d'autres facultés, est donc essentiellement susceptible de se prolonger sur elle-même et de se propager dans les autres ; et comme la vie du sommeil est bien plus solennelle que l'autre, c'est celle-là dont l'influence a dû prédominer d'abord sur toutes les organisations' d'tin certain ordre ; c'est celle-là qui a dû enfanter toutes les hautes pensées de la création sociale, initier les peuples aux seules idées qtti les ont rendlis imposants devant l'histoire. Sans l'action toutepnissanté de cette force imagînative, dont le sommeil est l'unique foyer, l'amour n'est que l'instinct d'une brute, et la' liberté que la frénésie d'un Sauvage. Sans elte, la civilisation des hommes ne peut soutenir de comparaison avec celle qui règle la sage police des castors et la prévoyante industrie des fourmis, parce qu'elle est privée de Tinvariable instinct qui en maintient le mécanisme sublime. — Voyez ce que la réforme a fait cRi christianisme, en se rapprochant du principe positif! ^ Voyez ce que la philosophie du dix-huitième siècle a fait de la science de Pythagore et de Platon ! — Voyez ce que la poétique des pédants a fait de Tart divin d'Orphée, d'Homère et de David ! — Voyez ce que Tégoïsme écononli(^e et la statistique praticienne des moderneé ont fait de la magnifique politique des anciens! — Voyez oê qu*ont gagné la morale et l'intelligence de l'espèce à ^ Yûônstruoux perfectionnement représentatif, qui ^
216 CONTES DE LA VEfLLÉE.
tarifé la valeur individuelle du citoyen par sous et deniers, et qui feroit rougir de honte et d'indignation la plus vile des peuplades barbares ! — Je ne voulois faire aucune application de ces idées à la politique, mais Je ne peux me soustraire tout à fait aux inductions qui en sortent malgré moi.
Comme il y a deux puissances dans Thomme, ou, si Ton peut s'exprimer ainsi, deux âmes qui régissent, comme Thomme, les peuples dont il est l'expression unitaire, et cela suivant l'état d'accroissement ou de décadence des facultés qui caractérisent l'individu ou l'espèce, il y a aussi deux sociétés, dont l'une appartient au principe imaginatif, et l'autre au principe matériel de la vie humaine. — La lutte de ces forces, presque égales à l'origine, mais qui se débordent tour à tour, est le secret étemel de toutes les révolutions, sous quelque aspect qu'elles se présentent.
L'alternative fréquente et convulsiye de ces deux états est inévitable dans la vie des vieux peuples, et il faut la subir dans tous les sens quand le temps en est venu.
Les paysans de nos villages qui lisoient, il y a cent ans, la légende et les contes des fées, et qui y croyoient, lisent maintenant les gazettes et les proclamations, et ils y croient.
Ils étoient insensés, ils sont devenus sots : voilà le progrès.
Quel est le meilleur de ces deux états? Le décidera qui pourra.
Si j'osois en dire mon avis, comme l'homme ne peut échapper par une tangente inconnue à l'obligation d'accepter et de remplir les conditions de sa double nature, ils sont tous les deux impossibles dans une application exclusive.
Le meilleur, c'est celui qui tiendroit de l'un et de Tautre, ainsi que l'homme, et tel à peu près que le chris-
tianisme nous Tavoit donné. Quand la possibilité d'une pareille combinaison n'existera plus, tout sera dit.
Dans un pays où le principe Imaginatif deviendroit absolu, il n*y auroit point de civilisation positive, et la civilisation ne peut se passer de son élément positif.
Dans un pays où le principe positif entreprend de s'asseoir exclusivement au-dessus de toutes les opinions, et même au-dessus de toutes les erreurs — s'il est une opinion au monde qui ne soit pas une erreur — , il n'y a plus qu*un parti à prendre, c'est de se dépouiller du nom d'homme, et de gagner les forêts avec un éclat de rire universel; car une semblable société ne mérite pas un autre adieu.
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Il s'en falloit de beaucoup, en 1561 , que la route de Bergerac à Périgûeux fût aussi belle qu'aujourd'hui. La grande forêt de châtaigniers qui en occupe encore une partie étoit bien plus étendue et les chemins bien plus étroits; et dans l'endroit où elle est comme suspendue sur une gorge profonde qu'on appeloit alors la Combe du reclusy la pente de la montagne qui aboutissoit i cette vallée étoit si âpre et si périlleuse que les plud hardis osoient à peine s'y hasarder eîi plein jour. Le 1*' novembre de cette année-là, propre jour de la toussairit. elle auroit pu passer, à huit heures du soir, pour tout a fait impraticable, taiii îa rigueur prématurée de la Maison ajoutoit de dangers à ses difficultés naturelles. Lé ciel , obscurci dès le matin par une bruiné rude et sifflante, mêlée de neige et de grêlons, ne se distinguoit en rien, depuis lé coucher du soleil, des horizons les plus sombres ; et comme il se confondoit par ses ténèbres avec les ténèbres de la terre, les bruits de la terre se
* Combe ett on mot très-françoif <fn sigiôfie mie TAlIée étroite et eonrte, creusée entre deux montagnee, et où rindustrie deg hommes est parrenne à introdaire quelque culture. Il D*y a pas un TÎUage dans tout le royaume où cette expression ne soit parfaitement intelligible ; mais on l'a omise dans le Dictionnaire, parce qu*iln*y apôintde eombe aux Tuileries, aux Champs-élyséès et aii luièmbourg. {Ffoté ke N<f^.)
mêloient aussi avec les siens d'une manière horrible» qui faisoit dresser les cheveux sur le front des voyageurs. L'ouragan, qui grossissoit de minute en minute, se trainoit en gémissements comme la voix d'un enfant qui pleure ou d'un vieillard blessé à mort qui appelle du secours; et l'on ne savoit d'où provenoient le plus ces affreuses lamentations , des hauteurs de la niie ou des échos du précipice , car elles rouloient avec elle des plaintes parties des forêts , des mugissements venus des étables, l'aigre criaillement des feuilles sèches fouettées en tourbillons par le vent, et l'éclat des arbres morts que fracassoit la tempête; cela étoit épouvantable à entendre.
La combe noire et creuse dont Je parlois tout à l'heure opposoit à ceci, sur un de ses points, un contraste frappant, une clarté fixe, mais large et flamboyante, qui s'épanouissoit d'en bas comme le panache d'un volcan; et, de la porte ouverte à deux battants qui lui donnoit passage, montoient des bouffées de rires capables d'égayer le désespoir. C'est que c'étoit la forge de Toussaint Oudard, le maréchal-ferrant, qui étoit parvenu à Tâge de quarante ans sans se connoître un seul ennemi , et qui solennisoit joyeusement l'anniversaire de sa fête à la lueur de ses fourneaux et au milieu de ses ouvriers, étourdis par le plaisir et par le vin.
Ce n'est pas que Toussaint eût jamais violé la solennité des saints jours pour armer la sole d'un cheval ou pour ferrer une roue, à moins qu'il n'y fût contraint par quelques accidents inopinés survenus à des étrangers en voyage, et alors il ne tiroit aucun salaire de son labeur ; mais sa forge ne cessoit d'ardre en aucun temps dans les fêtes les plus scrupuleusement fériées, parce qu'elle servoit de fanal, surtout pendant la mauvaise saison, aux pauvres passants égarés, qui y étoient toujours les bienvenus ; et quand on vouloit indiquer parmi les paysans de la combe la maison de Toussaint Oudard,
fils de Tiphaine , on I*appeloit commiinéineni Taubcrgc de la Charité.
Toussaint entra tout à coup dans une grande cuisine contiguc à la forge, où quelques pièces de gibier et de boucherie achevoient de rôtir devant un Xeu clair et bien nourri qui auroit fait envie à la forge même, sous Tample manteau d'une de ces cheminées du vieux temps que Taisance sembloit avoir inventées pour Thospitalité.
— Voilà qui va bien, dit-il en s'adressant gaiement à une vieille femme qui étoit assise sur un pliant à Tangle de la cheminée, et dont le visage grave et doux brilloit, vivement éclairé par une lampe de cuivre à trois becs, posée sur une console de plâtre historié, mais fort noircie par la fumée et par le temps ; il m'est avis que tous les petits sont couchés et que le joli troupeau des jeunes filles de la combe vous fait aussi bonne compagnie qu'à l'ordinaire pour la veillée qui commence. Dieu me garde de la laisser troubler par les éclats de mes garçons que le bruit de l'enclume a depuis longtemps assourdis, et qui ne sauroient s'entendre entre eux s'ils ne hurlent comme des loups. Je viens de les dépêcher dans ma chambre à coucher d'où leurs cris n'arriveront plus jusqu'à vous, et où vous aurez la bonté, ma mère, de nous envoyer le reste de ces béatilles par une de vos servantes, la plus mûre et la plus rechignée quMl y ait, si faire se peut, et pour cause. Conservez cependant quelque bon lopin pour les pauvres diables que le mauvais temps pourroit nous amener; et quant à vos gentes amies, tâchez de les bien régaler à leur gré de châtaignes dorées sous la braise, en les arrosant largement de vin blanc doux, frais sorti de la cuvée, et qui mousse comme un charme. Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore... Je ne vous laisserois pas toutes ces peines, mère bien-aimée, continua Toussaint en essuyant une larme et en embrassant la vieille, si ma chère Scholastique vivait encore; mais Dieu a permis qu'il ne restât
que vous de mère à mea enfaiits, et de ptovidencé visible à leur père!
— Tout sera fait comme vous le désirez, mon digne Toussaint, dit la bonne Hubeite, aussi émue que son fils du souvenir qu'avoient réveillé ses dernières paroles. Donnez-vous un peu de bon temps pour ce qui reste dô votre fête, car les heures passent vite. Quand la cloché du moutier aura sonné les premières prières des morts, nous serons de loisir pour y penser. Égayez- vous donc bellement, et ne soyez pas en souci sur vos hôtes. En voici déjà deux, le ciel en soit loué, que nous nous efforçons de bien recevoir, et qui seront assez indulgents pour faire grâce à la petitesse de nos moyens, si nôtre accueil ne répond pas à notre bonne volonté.
— Que le Seigneur soit avec eux, reprit Toussaint en saluant les étrangers qu'il n'avoit pas remarqués jusquelà, et qu'ils se regardent chez nous comme dans leur propre famille! Faites-leur d'agréables histoires qui leur adoucissent l'ennui des heures, et ne ménagez pas les provisions, car dans la maison de l'ouvrier chaque Jour amène son pain.
Ensuite il embrassa encore une fois sa mëré, et il se retira.
Les deux hommes dont venoit de parler la vieille Hubert-e s'étoient levés un moment comme pour répondre à la politesse de Toussaint, et puis ils s^étoieni rassis immobiles et en silence à l'autre bout du foyer.
Le premier avoit l'apparence d'un personnage de quelque distinction; il portoit un juste-au-corps noir à aiguillettes, sur lequel se rabattoit une large fraise blanche à gros plis bien empesés et bien godronnés ; ses jambes étoient enveloppées jusqu'au-dessus du genou, vers l'endroit où descendoit sa cape de drap, d'une bonne paire de guêtres de cuir bouclées en dehors, et son chapeau rabattu étoit ombragé d'une plume flottante (Jui retoraboit devant ses yeux. Sa barbe pointue et grisonnante
n*annonçoit qu'une robuste vieillesse, et son attitude grave et discrète lui donnoit Tair d'un docteur. .
L'autre, à en juger par sa petite taille, devoit être un enfant du commun; mais son accoutrement extraordinaire avait attiré d'abord l'attention d'Huberte et des jeunes filles de la combe, qui regrettoient de ne pas discerner ses traits à travers les touffes énormes de cheveux roux dont sa figure étoit couverte presque tout entière; il étoit vêtu d'un hautrde-chausses et d'un pourpoint rouge cramoisi, extrêmement serrés, et le sommet de sa tète se cachoit seul sous une calotte de laine de même couleur, d'où s'échappoit en boucles crépues cette chevelure d'un blond ardent qui lui prêtoit une physionomie si étrange. Cette espèce de bonnet étoit fixé sous le menton par une forte courroie, comme la muselière d'un chien hargneux.
— Vous nous excuserez d'autant mieux, messire, de mal nous acquitter de notre devoir, continua Huberte eii reprenant son propos et en s' adressant au plus vieux des étrangers, que notre pays pauvre et peu fréquenté n'a pas souvent l'honneur d'être visité par des voyageurs tels que vous. Il faut que ce soit le hasard qui vous y ait conduits.
— Le hasard ou l'enfer, répondit l'homme noir d'une voix rauque, dont l'aigre son fit tressaillir les jeunes filles.
— Cela s'est vu quelquefois, interrompit le nain en se renversant en arrière avec un éclat de rire étourdissant, mais de manière à ne laisser voir de son visage qu'une bouche immense, garnie de dents innombrables, pointues comme des aiguillés et blanches comme de l*ivoire.
Après quoi il rapprocha brusquement sa sellette des landiers brûlants et déploya devant le brasier deux mains très-longues et très-décharnées, à travers lesquelles la flamme transparoit, comme si elles avoient été de corne.
L'homine noir fit peu d'attention pour lors à celte gâusserie brutale.
— Mon damné de cheval, poursuivit-il, emporté par la crainte de l'orage ou poussé d'un mauvais esprit, m'a égaré pendant trois heures de forêts en forêts et de ravins en ravins, jusqu'à ce qu'il ait pris le parti de me culbuter dans un précipice où je l'ai laissé pour mort. Je compte bien avoir fait trente lieues, et je ne me suis dirigé en ce pays inconnu qu'à la lueur de votre forge et par la grâce de Dieu.
— Sa sainte volonté soit accomplie en toutes choses, dit mère Huberte en se signant.
— La grâce de Dieu ne pou voit rien moins, reprit le méchant petit homme, en faveur de très-illustre et très-révérend seigneur maître Pancrace Chouquet, ancien promoteur du monastère des filles de Sainte-Colombo, ministre du Saint-Évangile, recteur de l'université d'Heidelberg, et docteur en quatre facultés.
Et cette phrase fut suivie d'un éclat de rire plus bruyant que le premier.
— De quel droit, s'écria le docteur en grinçant les dents, un malotru de votre espèce pse-t-il se mêler à ma conversation pour m'attribuer des noms et des titres que je n'ai peut-être point? Où m'avez-vous rencontré?
— Pardon, pardon, mon doux maître, ne vous emportez pas, répondit le petit garçon en flattant de sa main démesurée la cape et les manches du vieux docteur. Je vous vis à Cologne en faisant mon tour d'Europe afin de m'instruire ès-bonnes lettres, suivant les premières intentions de mon père, et j'assistois à une des leçons où vous nous traduisiez Plutarchus en latin trèsexcellent, lorsque vous vous arrêtâtes subitement, aussi empêché que si Satan vous avoit tenu à la gorge, sur le traité : De sera ISuminis vindictâ. C'est belle et savante matière. Il est vrai que vous aviez ce jour-là quelque chose à voir à vos afiaires, car on commençoit à vous
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chaufler, derrière le tombeau des trois rois, une couchette plus ardente que ne Test Tàtre de dame Huberte. L'histoire en est assez bouftonne, et je la conterai volontiers, si cela duit à l'aimable et joyeuse compagnie.
— Et moi, dit le docteur à basse voix, si tu reviens sur ce propos, je te le ferai rentrer dans l'âme avec ma dague! Il est surprenant, ajouta-t-il en grondant, qu'on reçoive de pareils garnements en si honnête maison!
^- Je le prenois pour votre serviteur, repartit madame Huberte, et je ne le connois pas autremement.
— Ni moi, ni moi, dirent les jeunes filles en se pressant les unes contre les autres, ainsi que des petites fauvettes prises au nid.
— Moi non plus, dit Cyprienne en cachant sa tète entre les genoux de Maguelonne.
— Oh! les mièvres d'enfants! cria le voyageur à la calotte rouge, du coin du feu où il s'étoit accroupi pour retirer à belles griiïes les châtaignes toutes brûlantes. Vous verre/ qu'elles auront la malice de ne pas me reconnottre en habit de dimanche? Regardez cependant s'il est changé, mère Huberte, le petit maquignon de céans, Colas Papelin, jadis clerc, aujourd'hui valet d'écurie pour vous servir. L'honnête maître Toussaint n'a pas posé un fer à une de nos cavales que je n'eusse auparavant lavée, frottée, étrillée, lissée, cirée, brunie, rendue plus polie qu'un miroir, et dont je n'aie à toute heure, au moins de nuit, peigné les crins de mes doigts. Voilà pourquoi je suis toujours bien reçu à la forge, car entre le palefrenier et le maréchal il n'y a, comme on dit, que la main.
En tenant ce discours, il écarta de droite et de gauche les boucles épaisses de ses cheveux flamboyants, pour mettre sa face à découvert , et il montra, en riant à ébranler les murs, une figure assez hideuse, blême et jaunie, comme la cire d'une vieille torche, sillonnée de
rides bizarres, et au front de laquelle brilloiept deux petits yeux rouges, plus éclatants que des charbons sur lesquels joue incessamment le vent du soufflet. Tout le monde fit un mouvement de terreur.
Dame Huberte connut bien qu'elle ne Tavoit jamais vu; mais un sentiment secret Favertit qu'il n'étoit ipmè bon de le dire.
— Si j'ai jamais aperçu ce fantôme, grommela Pancrace, il faut que ce soit au grand diable d'enfer !
— Ce pourroit bien ôtre là, reprît Colas Papelin en riant toujours, et j'aurois lieu de m'étonner comme voys du hasard qui nous fait trouver ici. Qui se seroit avisé de chercher maître Pancrace Chouquet à la combe du Reclus?
— A la combe du Reclus ! dit Pancrace d'une voix tonnante... Ah ! ah! reprit-il se mordant le poing.
— Ah! ah! répéta Colas Papelin du ton d'un ricanement infernal; mais ne pensez-vous pas comme moi, docteur, qu'il seroit assez curieux pour nous autres gens d'étude, chez qui l'amour de l'instruction s'unît à celui de l'or et du plaisir, de pénétrer pourquoi on appela ainsi cette misérable vallée ? L'histoire doit en être singulière, et il m'est avis que dame Huberte, qui sait toutes les belles histoires du monde , nous apprendra volontiers celle-ci entre deux brocs de vin doux.
— Je me soucie fort peu d'histoires, bonhomme, repartit Pancrace en faisant un mouvement pour se lever.
— Si ce n'est celle-là, ce sera la mienne, s'écria Colas Papelin en le retenant assis dans l'étreinte de son bras nerveux qui le serrait comme un étau. Oh ! que nous prendrons grand plaisir, dame Huberte, à vous ouïr conter cela !
— Je l'avois promis à mes filles, répondit la vieille, et le récit n'en est pas long : Il faut donc vous dire que ce pays était bien plus sauvage et plus triste que vous ne le voyez, quand un saint homme vint, il y a plus de cent
LA COMBE DE L^HQMSfP IfORT. 2â7
ans? y fonder un petit ermitage sur upe de» saillies du rocher qui borde le précipice. Onditquec'étoitun jeune et riche seigneur, et qu*il s'étoit rebuté de la cour par la crainte de n'y pouToir faire son salut ; mais il ne se fit jamais connoitre que par le nom d'Odilon, sous lequel notre tf $$-§^int-père Ta béatifié, en attendant qu'on le
canppise.
— Diable! dit Colas Papelin.
-— Tant y a» continua Huberte, qu'gn lie sauroit doup^ qu'il eût apporté beaucoup d'argent avec lui, car en moins de rien toute la combe changea de face. Il fit cultiver les terres propres au labour, construire des usines sur les courants d'eau, )4tir un petit hospice, un pres- ^yt^re, un moutier, et ses libéralités attirèrent dans la combe des gens de tous les métiers utiles au^ voyageurs, dont les familles existent encore dans une commode médiocrité, et ne cessent de glorifier le nom du bienheureux saint Odilon, qui les laissa pour héritières. C'est pourquoi cette vallée s'appelle la combe du Reclus S parce qu'il ne sortoit jamais de son ermitage, et qu'à l'imitation de Dieu il faisoit du bien aux hommes sans en être vu. Le Seigneur ait son âme devant sa face, ainsi qu'il est dit dans le bref.
— Cette histoire est fort édifiante, dit le docteur Pancrace, et j'y veux bien croire cette fois, quoique j'aie
1 On appeloit su moyen âge reclus ou enclus, reefcii^ tweltMi, les moines cpû, pour se livrer svec plus de détachement k la vie contemplative, s'enfermoient voloutairement dans une cellule isolée, sans jamais en sortir. On ne pouToit embrasser la vie de reclus qu*après avoir donné les preuves les plus inoostestables de sainteté, et il falloit, pour les séculiers, Pautorisation de Tévê^ que, pour les moines, Pautorisation de Tabbé. La cellule des reclus étoit ordinairement murée, et on n*y réserroit qu^un guichet étroit pour passer quelques provisions. On cite, en France, plusieurs moines qui restèrent enfermés pendant quarante ou cinquante ans, entre autres saint Léonien, qui vécut ainsi Jt Vienne en Danpbiné, et dont l'exemple fat suri par une soixantaine d^autraî personnes, qui s*étabUrent autour de lui dans des cellules particulières.
{Note de l'$dUewu)
entendu sa pareille dans tous les pays demoinerie; mais il me semble que le beau temps se rétablit : le vent a cessé de bruire, et la pluie de battre les croisées.
— Ce sera vraiment plaisir de voyager tout à l'heure, remarqua gaiement Papelin, en maintenant le docteur sur son siège; mais il seroit trop mal séant d*aband(»iner dame Huberte au commencement d'une si belle et si instructive narration ',
— Cette narration est fort complète, répliqua le docteur avec impatience, et dit clairement tout ce que nous pouvions en attendre, c'est-à-dire l'origine et l'étymologie du nom de cette vallée : il n'y manque pas un mot.
— 11 y manque, reprit Colas, une péripétie, un dénoûment et une moralité dont vous ne nous auriez pas fait grâce sur les bancs quand vous preniez la peine de nous expliquer péripatétiquement les rhétoriques de maître Guillaume Fichet; et voilà, pour la preuve, la vénérable madame Huberte qui se dispose à continuer après avoir repris haleine.
— Le bienheureux Odilon, continua-t-^elle en effet, avoit ainsi vécu près des trois quarts d'un siècle dans la retraite et la prière, quand se présenta, pour l'assister en ses saints offices, un jeune homme qui se faisoit remarquer depuis quelques mois parla dévotion de ses pratiques et son assiduité aux sacrements. Comme il avoit autant de science qu'un prêtre, autant d'éloquence qu'un prédicateur, et autant de piété apparente qu'un saint, car on n' avoit jamais vu de pénitent plus recherché dans ses mortifications, l'ermitage lui fut facilement ouvert. Son nom est pour le présent sorti de ma mémoire, quoiqu'il me semble l'avoir entendu il n'y a pas longtemps.
— Le nom de ce personnage est fort inutile à votre récit, murmura le docteur en se rongeant encore les doigts.
— Maître Pancrace Chouquet, répéta Colas Papelln»
d'une Voix stridente, pense que le nom de ce personnage est inutile à votre récit, ô ma respectable hôtesse ! Entendez-vous bien, ajouta-t^il en criant encore plus foit, que votre histoire peut se passer du nom de ce bon apôtre, qui m'a l'air d'être quelque infernal hypocrite, et que telle est l'opinion de messire Pancrace, de messire Ghouquet, de messire Pancrace Chouquet! Vous ne vous rappelez donc pas, dame Huberte?
— Le misérable veut me faire mourir! pensa le docteur à part lui, en tournant les yeux vers la porte.
— Pas encore, répondit à sa pensée le petit Colas Papelin, qui s'étouffoit de rire à son oreille.
— Nous avions craint longtemps que l'appât des trésors du bienheureux n'alléchât quelques voleurs, poursuivit la bonne veuve de Tiphaine, qui avoit à peine pris garde à ces interruptions; nous savions cette fois qu'après en avoir distribué une grande part en œuvres pies, comme je vous l'ai rapporté ci-devant, il avoit réparti le reste entre la cure et le monastère pour l'éducation des enfants, le soulagement des voyageurs et la réparation des fléaux du ciel. On ne vit donc dans toute la combe, â l'arrivée du jeune clerc, qu'un doux et favorable réconfort que la Providence envoyoit par sa grâce à la vieillesse du solitaire. Au moins, disions-nous â nos veillées, le saint homme aura quelqu'un près de lui qui lui ferme les yeux et qui appelle sur sa tête, avec la dernière onction, les bénédictions du ciel.
— Oh ! que cela est dignement pensé, brave femme! s'écria Colas Papelin en sanglotant ; la tète de ce bienfaisant vieillard, je l'aurois moi-même bénie, je le jure, si Dieu me l'avoit permis !.,. Qu'en dit mon maître, messire Pancrace Chouquet 1
Pancrace tordit sa barbe, s^agita sur sa sellette, regarda de nouveau à la porte, et ne répondit pas.
— Voilà qui est bon, continua la vieille femme. Une nuit, Tiphaine se leva tout effaré d'auprès de moi : c'é-
ââO CONTES DE LA VEILLÉE.
toit, messieurs, il y a trente ans, la propre nuit de )a Toussaint, comme aujourd'hui, un peu avant les matines des morts.
— Comment? dit Colas Papelîn ; pensez-vous , ma bonne mère, qu'il y aura eflfectivement trente ans accomplis depuis ce jour ; trente ans à heure flxe, ni plus ni ^oins, quand sonneront les jnatinest
— Il le faut bien, honnête monsieur Papelin, répliqua puberté, puisque c'étoit en 1531. Je demandai à Tiphajpe ce ^ui le décidoij à se lever de si bonne heure, jjepsant qu'il pouvoit être malade. — Remettez-vous, me répondit-il, et soyez çans crainte, bonne amie : c'est jin mauvais songe qui m'a travaillé tout à l'heure, et
^ (dont il faut que j*aie mon cœur clair avant de me rendormir; car les rêves sont quelquefois des avertissepients du Seigneur. Il m'a semblé qu'on assassinoit le saint vieillard Odilon, et depuis que je suis réveillé. Je ne sais quel bruit de plaintes et de gémissements me poursuit; je compte vous rassurer dans un moment. — Sur cette parole, il courut à l'ermitage avec quelque»- )ms de ses ouvriers que tenoit le même souci, et ils reconnurent que le sommeil ne les avoit que trop bien instruits!...
— Le pauvre reclus étoit mort ! reprit Colas. Maître, ^ntendez-vous?...
— Il se mouroit quand Tiphaine arriva; mais, quoiqu'il fût tombé sans conserver aucune apparence de vie aux yeux de son meurtrier, il s'étoit trouvé assez (Je Jprces un moment après pour se traîner au dehors de ^a cellule, pendant que le misérable cherchoit inutilement les prétendus trésor^ qu'il venoit de payer de son âme !
— Et son n>eurtr|er , c'étoit le monstre artificieux et détestable qui lui avoit dérobé son amitié et ses j^rières 3pus le ma^c|ue de la dévotion ! Maître, entende;^^ yôusî...
Pancrace ne répondit que par une espfecè de râle ^ouW qui ressembloit à un rugissement.
— C'étoit M ! dit dame Hùbef té. Cependant la grille de la cellàle s'étoit refermée sur les pus du bienheureux, par le moyen d'un ressort de l'invention de Tiphaihé; dont le secret n'étoit pas connu de l'assassin.
— I-.e voilà pris enfin! s'écria Colas Papelin avec sott horrible rire ; quelques tnotoents encore, et le juste sera tengé! Maître, entendeî-vdiis?...
— Il n'en fut pas ainsi, poùrsiiiVît Htlberte en hochant la tête î Tiphamè et ses gens ne découvrirent piersonne dans la grotte; et comme il s'y étoit répândii tcfut à coup une odeur de bitume et de soufré, on pensa ^tîe l'étranger avôlt contracté un pacte avec le déniôh poul* échapper au danger où il s'étoit mis, ce qui se tfotivâ véritable j car on apprit depuis qu'il àvoit étttdié à Metz ou à Strasbourg s6us le méchant sorcier Cornélius, dorit tous potivez âVoît entendu parler!...
— Oh! son marché n'en est pas meilleur, interrompit Colas Papelin en se livrant â de nouveaux éclâtfe de joie. Maître, entendez-vous?...
•— J'èhteiidg, j'enteftds, riposta Pancrace Chotiquet du ton d'un Calme affecté, le langage âë6 ÎTolléS Superstitions dont le papisme a nourri ce peuple ignorant. Puisse descendre sur lui la lumière de vérité!
Et il fit un mouvement subit pour s'éloigner de Son voisin. Colas Papelin ne le suivit point; il tourna sur lui un regard de dérision et de mépris.
— Ce qu'il y a de sûr, ajouta la vieille un peu piquée, c'est qu'il restoit dans la grotte un brimborion de cédulé taché de sang et marqué de cinq grands ongles noirs comme d'un scel royal, qui assuroit trente ans de répit à Thomicide, comme il appert par la traiislation qu'en fit monseigneur le grand pénitencier; car il étoit écrit cil letU-és diaboliques.
— Ou les oreilles me tintent, murmura Colas Papelin,
OU voilà le branle des matines. Maître, entendezvous?...
— L'assassin ne fut d'ailleurs jamais reconnu, acheva Huberte, quoiqu'il eût laissé pour signalement dans la main du bienheureux une épaisse poignée de cheveux chargés d'une peau sanglante, qui n'ont pas dû repousser.
— Respect à saint Odilon! dit Colas Papelin en se levant et en faisant voler d'un revers de son bras le chapeau empanaché du docteur.
Maître Pancrace Chouquet avoit un des côtés de la ièXe chauve et lisse comme si le feu y avoit passé.
Il mesura Colas d'un air menaçant, ramassa son chapeau et gagna la porte en regardant derrière lui pour savoir si le valet d'écurie le suivoit ; mais le petit homme s'amusoit à frapper les landiers tout rouges avec un fourgon de fer, pour en tirer des étincelles qui jaillissoient jusqu'au comble obtus de la cheminée.
La porte se referma. Tout le groupe des femmes se tenoit silencieux et sans mouvement sous le poids d'une terreur inconnue, comme si elles avoient été pétrifiées. Colas Papelin s'en aperçut en éclatant de plus belle, et tira sa révérence en rebroussant ses cheveux confus avec la grâce coquette d'un homme du monde élevé dans les belles études et les manières élégantes.
— Adieu, respectable Huberte, et vous, bachelettes gentilles, dit-il en les quittant. Grâces vous soient rendues de l'hospitalité que nous avons reçue de vous; mais elle impose encore d'autres devoirs : je vais suivre ce galant homme dans sa route, de crainte qu'il ne s'égare.
Un instant après, on entendit rouler les gonds, et les fortes fermetures retentirent sur Thuis.
— Le diable est-il aussi parti? s'écria la blonde Julienne en élevant ses petits doigts palpitants vers te ciel.
— Le diable! dit Ânastasie en croisant les mains dans Tattitude de roraison; pensez-vous qu'il soit ainsi fait?...
— Il y a grande apparence, observa gravement madame Huberte, qui n'avoit cessé depuis longtemps de déOler les grains du rosaire.
— Ne s'est-il pas nommé? reprit Julienne un peu rassurée; Colas Papelin et le diable, c'est la même chose.
— Ces deux noms sont exactement synonymes, ajouta d'un air posé demoiselle Ursule, qui étoit nièce et (illeulc du curé.
— Je l'avois soudainement reconnu, dit Cyprienne; je l'ai vu tant de fois attiser ainsi !e feu, quand je m'endormois sur mon fuseau!
— Et moi, dit Maguelone, embrouiller malignement les poils de nos chèwes, quand je veillois dans l'étable!
— Ce doit être lui, observa tout à coup la petite Annette, la fille du meunier Robert, qui égare nos ânesses en sifflant dans le bois!
— Il a bieii voulu nous égarer aussi, répondit à basse vott sa sœur Catherine, et le malin au juste-au-corps rouge a fait plus d'un de ses tours au bord du ruisseau de la combe.
— Libéra nos. Domine! s'écria la vieille Huberte en tombant à deux genoux.
On pense bien que les jeunes filles suivirent aussitôt son exemple, et qu'elles ne se séparèrent pas à la cloche des matines sans avoir purifié la cuisine de dame Huberte par des prières, des fumigations de buis consacré, et des aspersions d'eau bénite.
Le lendemain matin, comme les gens du hameau se rendoient à l'office au moutier qui en est séparé par quelques broussailles, Toussaint Oudard quitta tout à couple bras de sa mère et s'arrêta au-devant de sa petite troupe, en l'avertissant d'un geste et d'un cri de ne pas
aller plus avant, car il vouloît lui épargner le hideux spectacle dont ses yeux venoient d*ètre frappés.
G*étoit un cadavre si horriblement lacéré, si déformé par les convulsions de Tagonie, si rapetissé, si racorni par Faction d'un feu céleste ou infernal, qu'il étoit difficile d'y reconnoître quelque chose d'humain; seulement on voyoit traîner à côté les lambeaux d'une cape noire et d'uîi chapeau à plume flottante.
Et c'est depuis ce temps que la Combe du Reclus à pris le nom de la Combe de V homme mort*
filSTOIRE VÉRITABLE ET FANTASTIQUE.
Je commence par déclarer hautement que s'il falloît renoncer de toute nécessité à l'un de ces immortels chefsd'œuvre d'Homère, Y Iliade et Y Odyssée ^ et qu'il y eût pour cela une ordonnance expresse du roî, ou une loi formelle des chambres, je tâcherois d'apprendre Y Iliade par cœur avant de la perdre, mais c'est Y Odyssée que je garderois. Je n'hésiterois pas un moment.
Et je conviens que ce début peut sembler trop magnifique pour une historiette. II me met en état de rébellion maiïifeste contre la règle éternelle de l'exorde classique :
Mon fiiranm ex foigore, sed ex fumo dare lucem.
11 faut cependant le prendre comme il est, car je n'y changerai pas un mot. Les critiques en parlent bien à leur aise.
* Ce morceau a été publié pour la première foii mhis le titre de : Cn dometfiftté de M. 1$ marqvii de Loweoii, histoire véritable el fanUutique. — Hevue de Parie, 1836, nouTelle lérie, tome XXX. {/(ote de i'ÊdiUur.)
Ce qui me charme dans V Odyssée, ce qui me pénètre à sa lecture d*un sentiment mêlé d*admiration et d'attendrissement, c'est la bonne foi sublime de ce poète qui récite ingénument des contes d'enfants comme il les a entendu réciter, et qui les orne à plaisir des plus riches couleurs de l'imagination et du génie, parce qu'il n'a rien appris de mieux, dans la conversation des vieillards, des héros et des sages. Ses histoires sont merveilleuses, à la vérité; mais il est plus merveilleux qu'elles encore, lui qui a confiance dans ses histoires. Quand Âlcinoûs, roi des Phéaciens, laisse échapper quelques doutes sur la vraisemblance de tant d'événements étranges observés en quelques années de navigation, Ulysse se garde bien de lui répondre par des raisonnements; il se borne à continuer, et Alcinoûs n'insiste plus. C'est qu'il faut deux choses essentielles à la poésie, le poète qui croit ce qu'il dit, et l'auditeur qui croit le poète. Cette rencontre est devenue fort rare et la poésie aussi.
Notre âge participe beaucoup du double état de ces corps afïoiblis que la mort a déjà saisis presque tout entiers. A ceux-là, une mélodie suave et tendre comme des chants anticipés du ciel suffît pour bercer l'agonie, et le poète inspiré arrive à son temps. A ceux-ci, dont la sensibilité matérielle ne peut être réveillée que par des irritants caustiques et dévorants, il arrive un autre poète qui les déchire et qui les brûle pour leur arracher un cri de vie. Ce sont les deux dernières missions de l'art, et, quand elles sont accomplies, tout est fini.
Il y a du génie dans ces derniers efforts de la poésie; il y en a autant peut-être que dans l'abondance naïve et crédule des compositions homériques : il faut lutter à la fois cx)ntre le prosaïsme d'une parole usée, contre la monotonie d'une création trop décrite, où les savants ne voient plus que des agrégations capricieuses de molécules élémentaires, contre la sécheresse de ce cœur de cendre que porte la société actuelle et qui ne palpite
plus. Cela est difficile et admirable. Mais la poésie des choses, où est-elle maintenant sur la terre? où sont les anges d'Isaac et de Tobie, les tentes de Booz et les lavoirs de Naucicaa? je ne vous en dirai pas de nouvelles.
Ce grand voyageur épique de Tantiquité, dont j'aime tant les récits, seroit bien surpris aujourd'hui 8*il avoit à recommencjBr sa fable immortelle! On lui apprendroit que sa Circé n'est tout au plus que la Narina de Levai 1lant, ou robérea de Bougainville. Ses syrènes, ce sont des phoques ou des veaux marins; Carybde et Scylla, des roches ; Polyphème, un Patagon borgne et anthropophage. Heureuse influence des découvertes et des progrès! ne redemandez pas ce sublime conteur aux siècles pour lesquels il étoit fait, et qui l'ont cependant méconnu. Vous seriez encore plus ingrats et plus injustes qu'eux; vous ne lui donneriez pas l'aumône*.
Un de mes amis s'écrioit dernièrement à ce propos, dans une boutade asse^ gaie : /^^ ^j
Mais ces trésors de goût, d*amour, de poésie,
Qui les remplacera ? — Vidiosyncrasie, Y'^^i»
Hélas ! oui; sous la baroque influence qui a fait de la l'ose un phanérogame^ et du papillon un lépidoptère ^ il ne faut rien attendre de mieux de notre civilisation anthropomorphe. J'en suis aussi fâché que vous.
C'est pour cela que j'ai juré de ne plus lire d'ouvrages marqués au sceau du savoir et de l'esprit, et on ne sauroit croire combien il est difficile d'en trouver qui n'aient pas ce cachet fatal, depuis que l'enseignement mutuel et la méthode Jaex)tot ont mis la littérature transcendante à la portée de toutes les intelligences. Oh! si j'avois été M. de Montyon» avec toutes les agréables conditions
* On trouve ces mêmes pensées, développées d'une façon toute différente et très-éleTée, dans le premier article sur Grainville, au tome l des « Souvenirs, épisodes et portraiU de la Révolution. • {Note âe VÊditewr.)
qui lui ont permis de doter si richement ses héritiers, que j'aurois fondé de beaux prix en fâvear des ignorants et des simples, et que je p'rendroîs dé plaisir, du monde ôû il habité, à les voir distribuer, au jugement des trières de famille et des petits enfants ! quelles bonnes prîmes j'àuroiâ attachées à la publication d'un livre ingénu où la foi tient lieu de science, où rexpérîènce tient lieu d'étude, où le sentiment tient Heii d'habileté; où le naturel feroit oublier au besoin l'absence dii talent, s'il étoit bien prouvé que le talent fût autre chose que le naturel! Avec quelle munificence, toutefois plus économique et plus facile que la sienne, f aurois voulu reproduire eh abondance tous les ans, ^ont fihstructioh et le bonheur de la multitude, ces délicieuses côftipositioris qui saisissent l'âiriè par des sympathies si vivès^ et qui la pénètrent d'enseignements si utiles et si dbui : Y Odyssée. les Voyages de Pinto, les Contes de Perràuti^ \qï Fables de Pilpay, d'Ésope^ de La Fontaine ^ Télémaque^ Robinson. Don Quichotte^ les Hommes volants ! On sent biçn qu'il n'est question ici que des livres de l'homme, mais quels hommes et quels livres, grand Dieu! que ceux dont je Tiens de parler ! voilà de l'argent bien employé î^voilà une bibliothèque de véritable progrès humanitaire ^! et le peuple qui l'adoptera, voilà un peiiple digne d'envie, un peuple qui mérite que l'on vive de l'aïf qu'il respire, et qu'on se réchaiiiTe à son soleil ! M. Herschell le trouvera peutrêtre dans a lune.
En attendant, je n'ai pas renoncé à raconter des his-* toires auxquelles je suis souvent le seul à croire, et je
^ On saif que Nodier n*étoit point partisan da progrès indéfini, et qu*il étoit assez disposé àn*y -voir qu'une hallucination de la vanité humaine. II a composé sous le titre é'HisUnrei progretsives quelques satires pleines de Terve et d*atticisme où il se moque, et souvent avec une raison supérieure, des théories humanitaires de la perfectibilité. Ces histoires sont : Uurlubleu, grand manifafa d'Hurlubi€res[iSZZ)j — Lécialhan le Long (1833), — Voyage pittoreinue el industriel dans le Paraguay-Roiuc el la Palingènèsie auslrale^
youdroiç bien savoir pourquoi, mes bi^to^rçç réunissant tous les motifs de créance qu*on peut chercher dans les histoires, la vraisemblance des faits et la loyauté du témoin désintéressé qui les rapporte. Je vous demande en effet quel intérêt J'aurois à imaginer que le loqp a mangé le Petit Chaperon^ s'il ne Tavoit pas mangé? et plût à Dieu que le loup n'eût pas mangé le Petit Chape-' ron, et qu'on pût me le prouver tout à l'heure, car cett^ peine compte encore parmi ojes peines, bien qye la foule y soit grande 1 Ces dioses-là ne s'invei^tent pas, et ije se disent qu'à regret quand on i>e peut se dispenser de le^ dire pour en tirer de saines inductiops morales et d'excellentes règles de conduite, comme celles qui sortent de la catastrophe du pauvre Chaperon^ savpir : premièrement, qu'il ne faut jamais confier son secret au? piér chants, et secondement, qu'il ne faut pas laisser sortir les petites filles toutes seules. Je voudroi^ qu'on me fit cbnnoître un livre de haute philosophie pu de haute politique, solennellement couronné, qui ait porté dans les familles deux enseignements plus utiles, et qui les ait accrédités d'une manière phis universelle par un symbole plus naïf et plus populaire ! Je sais bien qu'un livre que je n'j^ntends pas est au-dessus du Petit Chfiperon de toute la hauteur insurmontable de son ii]intelligibilité; mais ce livre que je n'entends pas, ne fussions-nous qu'un cinquième ou un dixième de la natiop à ne pas l'entendre (et cela n'est pas très-fier), est en dehors du but providentiel de l'instruction nécessaire qui appartient à tout le monde. Dans une bonne civilisation, les gens qui
^ Xridace-Nafé Tbéobrome de Kaout' r chouk (1836). Kodter restmt fidèle dans la pratique de sa y'ie à son antipathie contre la perfectibilité. «,II aToi^ horreur, dit M. Dumas, des plumes de fer. Le gaz lui faisoit mal aux yeux; il Toyoit la fin du monde infaillible et prochaine dans la destruction des forêts et Vipuisement des mines de houille. C'est dans ses colères contre le progrès dQ U «TiUiitioA que l^odier étoH reiplendlasant d« verte et foudroyant d*entraia. %
ne progressent pas, qui ii*ont pas progressé et qui ne progresseront probablement jamais, n'en méritent pas moins des égards.
Chacun est libre, d'ailleurs, d'occuper son imagination à sa manière, et < de s'approprier, comme le dit admirablement un philosophe, dans les mythes d'une intellectualité rationnelle, ce qui s'harmonie le plus identiquement avec les sympathies spontanées de son esthétisme individuel et intime. » Voilà qui est assez clair ! Avez-vous plus de foi, par hasard, au saint-sîmonisme qu'aux contes de fées? Allez au père! — Est-ce au néo-christianisme? Allez au pontife, qui est ressuscité le troisième jour. — Au Phalanstère? on va l'ouvrir. — A la loterie de M. Reinganum? on va la fermer. — A l'Église française de M. Châlel? on sonne la messe; il y en a pour tous les goûts. A moi seulement, à moi, esprits indolents et crédules, mais tendres et gracieux, qui prendriez plus de plaisir à une fable intéressante qu'à toutes ces vaines théories de l'orgueil, quand même ces mensonges superbes seroient destinés- à devenir, par malheur 9 des vérités et des lois. Permettez aux petits de venir, car il n'y a point de danger pour eux à écouter mes récits , et vous me connoissez assez pour me croire. Celui-ci sera revêtu d'ailleurs d'une autorité qui vaut mieux que la mienne. Il m'a été communiqué par un homme dont j'aurois peut-être essayé de décrire les rares et parfaites qualités, s'il ne m'avoit permis d'attacher son nom à ces pages fugitives. Maintenant qu'il est nommé, son éloge est fait.
Le 4 août 1834, M. le marquis de Louvois arrivoît en calèche dans les Pyrénées. Sur le siège de sa voiture étoit assis un jeune domestique dont l'histoire antérieure ne tiendra pas beaucoup de place. Paul est le fils d'un marchand de bestiaux très-peu favorisé par la f<»^ tune, et le frère de neuf autres enfants qui déciment, chacun pour leur part, les fruits chanceux du petit
PAUL 00 LA RESSEMBLANCE. 24l
commerce paternel. Pa^l s'éloil par conséquent trouvé trop heureux d'entrer au service de M. de Lx)uvois, et cela se conçoit à merveille quand on connolt son maître.
La voiture suivoit depuis quelque temps cette route inégale qui domine sur la route la riante vallée d*Argelez, et d'où l'œil s'égare à plaisir, en remontant le cours des eaux, à travers des massifs d'arbres touffus, parmi lesquels se dressent quelquefois les ruines d'une vieille tour féodale, aussi fameuse par ses traditions que pittoresque par son aspect. Au loin, quelques espaces d'un blanc lisse et resplendissant se détachent çà et là sur le fond obscur et mobile de la plus magnifique végétation; une flèche pointue perce les cimes arrondies, et vous devinez un village presque entièrement voilé de la richesse de ses ombrages, comme d'un rideau de verdure. Ainsi s'acheminoit, sous le fouet retentissant du postillon, la calèche de M. le marquis de Louvois, quand elle dépassa pour la dernière fois un bon vieillard à cheval, qui sembloit s'efforcer de l'accompagner, et dont l'émulation hors de propos inquiétoit sans doute la sensibilité de notre, noble voyageur. Enfin, c'en était fait : ni l'homme ni sa monture n'avoient repani dès lors jusqu'au relai de Pierrefitte ; et M. de Louvois, délivré du souci de cette lutte inégale, s'empressa de demander des chevaux. Les chevaux manquent rarement au relais de Pierrefitte, mais la route y manque souvent, quand les eaux du gave de Cauterets, grossies par un violent orage, se délx)rdcnt avec fureur dans la plaine ; et le 4 août 1 834 était un de ces jouiVlà. Il falloit coucher à la poste de Pierrefitte, ce qui est uiie des extrémités les plus fâcheuses auxquelles puisse être réduit le touriste des Pyrénées, depuis les rives du Tôt jusqu'à celles de la Nivette. M. de Louvois se résigna, et porta aussi loin que possible le courage de sa position. Malgré la mauvaise apparence des mets, il se résolut à souper.
A l*exlrémîté de la longue table où il s'étoit placé on vint apporter un second cx)uvert, et un vieillard ne tarda pas à s'y asseoir après un sàlut modeste : c*étoît le cavalier présomptueux qui avoit entrepris, une heure auparavant, de mettre son coursier fatigué au train d'un attelage fringant, circonstance dont ï'attention de IJf. de Louvois avoit été frappée, comme on s'en souvient. Il jeta sur lui les yeux , et c'étoit un simple mouvement de curiosité ; il les y reporta plusieurs fois, et c'étoit l'effet d'un mouvement d' intérêt et de sympatliie. Cet homme atl^it une figure noble et douce; des cheveux blancs , mais fournis , ombrageoient sa tête respectable; son regard, que M. de Louvois rencontroit souvent, paroissoit animé d'une expression peu commune ; et les larmes involontaires qu'il rouloit quelquefois trahissoient une peine intérieure qui demàndpit à se répandre. La conversation ne tarda pas de s'établir et d'en amener l'occasion. Je ne changerai rien à ce rpcit, pas môme les noms propres, que je sais ajuster comme un autre aux convenances d'une fiction, quand j'ai besoin de les inventer. J'ai promis en commençant unp histoire authentique, où l'imagination du conteur ne seroit pour rien, une histoire sans parure et sans déguisement, comme la nature et la société en donnent de temps en temps à ceux qui les cherchent , et c'est cette histoire que j'écris. Il y a peut-être quelque indiscrétion à désigner si ouvertement des personnes dont je n'ai ni reçu ni demandé l'aveu; mais à quoi bon s'envelopper des mystères du roman dans une narration qui n'a rien d'offensant pour qui que ce soit, et qui, sous certains rapports, est honorable pour tout le monde? Quoi qu'il en puisse être, et dans le cas même où l'on me condamneroit sur la forme, on m'absoudra sur l'intention. Je n'en demande pas davantage , car ce n'est pas ici unç œuvre d'écrivain, mais une causerie de la veillée, destinée à ne pas sortir d'un petit cercle de bonnes cens
dans lequel j'ai renfermé mon auditoire, mes prcicnlions littéraires et ma réputation.
— Vous avez dû vous étonner, monsieur, dit le vieillard, de nie voir tout à l'heure si obstiné à vous suivre; et cette ambition, si déplacée à mon âge, peut vous avoir donné iine mauvaise opinion démon jugement?
— Non, en vérité, répondit M. de Louvois; j'ai seulement supposé que ma rencontre, prévue ou non, ne vous étoitpas tout à fait indifférente, et que vous aviez quelque cçmmunication à me faire.
— Il le faut bien, si vous m'y autorisez, répliqua le vieux voyageur; piais comment expliquer cela? Mon seul dessein, étoit d'attirer l'attention d'un jeune domestique assis devant votre voiture, et qui ne paroît pas me re^nnoître. Il n'est que trop probable au reste , ajoutat-ilen étouffant un sanglot, et portant sa main sur ses yeux pour y contenir une larme » que nous nous sommes vus tous deux aujourd'liui pour la première fois. Oseroisje vous demander s'il est depuis longtemps à votre service?
— Depuis deux ans, dit M. de Louvois, et je le connois depuis son enfance; je l'ai reçu de sa famille.
— De sa famille, répéta le vieillard. A ce mot, il éleva les yeux au ciel, et ses larmes s'échappèrent en abondance.
— Parlez, parlez! s'écria M. de Louvois. Je ne comprends rien encore à ce mystère ; mais j'ai besoin de vous entendre et un désir profond de vous consoler; j'y parviendrai peut-être.
Un soupir qui exprimoit le doute, une inclination de tête qui exprimoit la redonnoissance, furent d'abord sa seule réponse. — Vous le perpiettez donc, reprit-il enfin, et il ne me reste qu'à vous demander grâce pour ce qui pourra dans mes paroles révolter votre esprit et votre raison. Lé trouble où m'ont jeté mes impressions d'aujourd'hui ne me laisse pas la force de me décider
moi-même entre ce qu'il faut croire et ce qu'il faut nier.
Je m'appelle Despin , je suis maire de la petite ville de Gaujac, où M. le comte de Marcellus a un château. J'étois, il y a quatre mois tout au pluâ, aussi heureux qu'on peut l'ôtre sur la terre. Nous avons trois cent mille francs de fortune , ma femme et moi , c'est-à-dire beaucoup plus qu'il n'en faut pour vivre dans une douce aisance, et pour faire un peu de bien autour de soi, quand on a des goûts simples et qu'on vit sans ambition. Toute l£( nôtre étoit de laisser, avec un nom honnête, l'agréable indépendance dont nous avions jotii à un fils unique âgé de vingt-deux ans, qui récompensoit nos soins par les meilleures qualités et la plus tendre affection. La mort nous l'a enlevé; là finit notre bonheur. Nous avions vécu trop longtemps !
Ici de nouvelles larmes interrompirent M. Despin. Après un moment de silence il cx)ntinua :
— Une pierre surmontée d'une croix, voilà tout ce qui nous reste de lui! Par mon inconsolable douleur, monsieur, vous pouvez juger de celle d'une mère. Souvent, pendant les courts- moments de sommeil que le ciel accordoit à mes yeux fatigués, ma vieille femme se déroboit de mon lit pour aller pleurer au cimetière sur la tombe de son fils. Dernièrement, par une nuit froide et humide, je m'aperçus de son absence, et je me relevai pour la chercher, ou plutôt pour la trouver, car je savois bien où elle étoit. Cependant elle ne répondit point à ma voix, et j'arrivai jusqu'à lai place où avoit été creusée la fosse avant de l'apercevoir. Elle y étoit couchée, immobile, sans connoissance. Je crus un moment, hélas! qu'elle étoit morte aussi. Le mouvement de mon départ avoit réveillé quelques domestiques qui me suivoient de loin. Les uns la rapportèrent à la maison, un autre me soutint pour y revenir. Je n'avoîs pas encore tout perdu : elle étoit rendue à la vie. On nous laissa.
PAUL OU LA ressemblance:. 245
La physionomie de ma femme ctoit extrêmement animée. Ses yeux brilloient d'une himière étrange que je n'y avois pas remarquée jusque-là.
— Notre fils n'est peut-être pas mort, dit-elle en me pressant la main; peut-être sa fosse est vide If
Ce langage me remplit d'une nouvelle inquiétude, car je craignis que le désespoir n'eût altéré sa raison.
— Écoute, continua-t-elle du ton de voix assuré d'une personne qui veut qu'on la croie, tu connois ma dévotion à la Sainte Vierge, et combien j'ai toujours redouté de l'offenser. Eh bien ! j'ai osé compter sur sa protection dans le malheur qui nous accable, et tout m'annonce que ses divines bontés ont répondu à mon espérance. Je l'ai déjà vue deux fois.
— Grand Dieu! m'écriai-je, qui penses-^tu donc avoir vu?
— Elle-même , reprit-elle avec calme, et c'est l'éclat dont elle est entourée qui m'avoit privée de mes sens quand tu m'as retrouvée tout à l'heure au cimetière; mais ses paroles sont aussi présentes à mon oreille que si je les entendois à l'instant. Tu m'as priée, m'a-trelle dit; je viens à ceux qui me prient dans la sincérité de leur cœur. Envoie ton mari vers la montagne; il y reverra l'enfant que vous avez perdu.
Qu'auriez- vous fait à ma place, monsieur?
J'hésitai cependant, car la fréquentation des gens éclairés et l'habitude de la lecture m'avoient guéri des préjugés du peuple. Est-ce là un grand bonheur? 11 le faut bien , puisque les philosophes sont si impatients de le faire goûter à tout le monde. Mais l'apparition se renouvela plusieurs fois au même lieu avec les mêmes circonstances. Je connoissois dans ma femme une simplicité de cœur et une austérité de conscience qui la rendoient incapable du moindre mensonge ; aucune autre illusion n'obscurcissoit son intelligence, car, à ma grande satisfaction, son désespoir, calmé par une promesse.
tu
venue du ciel , laissoit reprendre de jour en joofr à ses esprits la sérénité qu*ils avoient perdue pendant trois mois. Son bon sens naturel s.'étoit fortifié depuis qu'elle avoit foi en cette révélation étrange, dans laquelle vous ne voyez sans doute qu'une marque de folie. Que vous dirois-je 1 Prestige ou vérité , il y avoit du moins dans son rêve un sujet de consolation que ne pouvoit Id fournir la vaiiie sagesse des hommes, et je me hâtai de souscrire à ses espérances, avec plus de confiance dans le pouvoir du temps, qui guérit toutes les douleurs ; que dans l'accomplissement du miracle; j'avols besoin du iniracle aussi, et quel homme n'a pas eu besoin d'un miracle pour se réconcilier avec la vie ! mais je n'y coinptois pas; je partis toutefois quand le terme annoncé dans la sainte apparition fut venu, et je quittai ma pauvre femme en lui témoignant une sécurité qui n' avoit point gagné mon âme. Dès ce moment, je n'ai cessé d'errer inutilement dans la montagne, comme je m'y étois attendit, et je devois partir demain pour porter la mort peut-être à la plus malheureuse des mères, quand ce matin...
— £h bien! monsieur Despiii, ce matin?...
— Quand ce matin j'ai vu mon fils assis sur le siégé de votre voiture ; mais il ne m'a pas reconnu.
— Paul, votre fils, dites-vous ?
— G*est bien le nom de mon fils, c'est bien mon fils aussi; mais il ne m'a pas reconnu. C'est mon Bis, quoiqu'il ne me reconnoisse pas, et j'en ignore la raison. Je l'ai vu pendant toute la route. Je viens de le revoir et de lui parler quelque temps dans la cour de l'aubei^. C'est mon fils. Je me suis informé de son âge. Il a exactement l'âge de mon fils. Il a ses traits. 11 a le son de sa voix. Il a son accent. Mon fils a un signe à la joue. Il a un signe à la joue. S'il arrivpit à Gaujac, tout le monde le reconnoitroit. Je le reconnois si bien, moi, qui ne peux pas m*y tromper, moi qui suis son père! mais Q ne me reconnoit point.
Les larmes de M. Despio recommencèrent à couler, él il resta plongé dans un morne silence, les bras accoudé^ et la tête appuyée sur ses mains.
M. dp LouYois étoit profondément ému. 7- Croyez, dit-il au vieillard, croyez, monsieur, que je voudrois pouvoir prolonger Terreur qui a suspendu un moment vos afflictions, s'il dépendoit de moi de l'entretenir sans manquer à la vérité. Un incroyable hasard l'a produite, et je ne sais s'il n*est pas plus propre à augmenter vos regrets qu'à les adoucir.
— Vous êtes plus capable que vous ne l'imaginez, monsijBur, de donner à cette apparence une espèce de réalité, reprit M. Despin en relevant sur M. de Louvois un regard suppliant. Vous vous étonnez de mes paroles, et je lé conçois, mais cette dernière espérance va s'expliquer. La famille de Paul n'est pas dans l'aisance, puisqu'il est obligé de vendre ses services à un maître. Il n'est pas mon fils, je le crois ; mais sa ressemblance avec mon fils a trompé mon désespoir, et tromperoit celui de sa mère. N'est-il pas le fils qu'une céleste protection lui a rendu? Je lui ofire une mère, un père dévoués à son bonheur; je lui offre tout mon bien dont je suis prêt à signer la donation, et M. le comte de Marcellui? ne refusera pas d'attester ce que je vous en ai dit : il n'appiartiendra plus qu'à lui-même, il n'aura plus de devoirs que ceux qu'impose une affection facile à contenter, et qui né demande que de l'affection; il étoit pauvre, il sera riche; il servoit, il sera servi; votre bonté pourvoyoit sans doute à son boîiheur, nous y suppléerons par notre tendresse ; nous en serons aimés, j'en suis sûr, car nous l'avons aimé d'avance, nous l'avons aimé dans un autre, et on est toujours aimé quand on aime. C'êtoit là, tout me l'annonce, le véritable sens d'une prédiction dont la vérité s'est manifestée hier à mes yeux. Le ciel ne fait pas inutilement de semblables lùiracles; U a voulu réparer envers votre Paul un tort
248 CONTES DE LA VEILLÉt:.
du hasard, envers nous un tort de la nature qui nous a ravi le nôtre. L'indigent aura une fortune, et les parents en deuil auront un fils. Ne vous semble-t-il pas, monsieur, que cela soit ainsi? Oh! ne mé refusez pas, je vous en conjure, votre intercession et votre appui ! liOs grands de la terre peuvent compatnr sans déroger à une douleur qui a intéressé la reine du ciel. Je n'ai plus qu'à mourir si vous me rebutez.
En prononçant ces dernières paroles, M. Despin pressoit les mains de M. de Louvois et les mouilloit de ses pleurs.
La nuit s'étoit écoulée en partie dans cet entretien, et M. de Louvois ne pouvoit douter que la résolution du vieillard ne fût invariable. Il entra de bonne heure dans la chambre où Paul, tout habillé, dormoit paisiblement sur un des grabats de l'auberge, et il y retrouva M. Despin à genoux, les yeux avidement fixés sur la vivante image de son fils mort. M. Despin se leva, remit à M. de Louvois l'acte de donation dont il lui avoit parlé, accompagné d'un dédit de la somme de dix mille jrancs^ payable au cas où cette épreuve étrange ne réussiroit pas à la satisfaction de toutes les parties, et se retira en lui recommandant pour la dernière fois la négociation dont paroissoit dépendre sa vie, par une inclination respectueuse et par un regard suppliant. Le mouvement qui se faisoit dans la chambre avoit réveillé Paul ; il voulut s'élancer à l'aspect de son maître, et s'excuser de n'avoir pas été plus diligent.
— Reste, lui dit M. de Louvois, et assieds-toi pour m'écouter avec tout le recueillement dont tu es capable. Tu n'as peut-être pas entendu raconter, continua-t-il en souriant, l'histoire de l'homme que la fortune vint surprendre dans son lit, et tu n'imaginerois peut-être pas que ce fût la tienne. Il n'y a cependant rien de plus vrai. Un mot, Paul, et tu vas échanger ma livrée contre le frac d'un gros bourgeois. Un mot, et tu seras riche!
— En vérité, monsieur, répondit Paul, je n'en serois pas surpris. On- me prédit cette destinée depuis l'enfance, et il y a quelques jours qu'on me l'annonçoit en Auvergne. Monsieur se rappelle sans doute qu'il s'arrêta pour déjeuner dané une misérable auberge des montagnes, où des gendarmes arrivèrent presque en même temps, avec une espèce de bohémienne qu'ils conduisoient à la prison du chef-lieu, et dont la physionomie le frappa. C'est que ce n'étoit pas une sorcière du commun, et on voyoit bien à ses airs de dignité qu'elle croyoit à son art. Je fus un moment si tenté d'y croire aussi, que je n'osai retirer ma main quand elle la saisit de sa main sèche et nerveuse, et qu'elle me força, par un dur regard de ses yeux- noirs, à la déployer devant elle. Quant à moi, je détournai les miens, tant elle me faisoit peur à voir.
— Oh! oh! voici du nouveau, dit-elle avec une voix rauque, et en grommelant entre ses dents; vousconviendroît-il, mon (ils, d'avoir de bons champs en plein rapport, de bons prés qui verdoient au soleil, de bons troupeaux de moutons prêts à tondre, deux ou trois douzaines de bonnes vaches laitières, et autant de veaux qui bondissent à l'entour, une maison de campagne qui rit au midi, et d'où l'œil plonge avec peine dans l'épaisseur d'un beau verger, ployant sous le poids des fruits mûrs? Vous plairoit-il de vous délasser, de temps en temps à la ville, du soin de vos grasses métairies dans un bon fauteuil de velours d'Utrecht à longues raies, au premier étage d'une maison spacieuse et en bon état qui vous appartint; aussi près qu'il vous plaira d'un balcon chargé de fleurs qui donne sur la grande place, et d'y attendre indolemment l'heure d'un excellent repas en lisant votre journal, si le journal vous amuse?
Je ne pus me défendre de sourire, car le genre de vie qu'elle me proposoit éloit assez de mon goût. — Vous serez tout au plus entré dans les Pyrénées, ajouta-t-elle
en repoussant ma main avec une méprisante oolèfé, que cette forttfne vous aura été offerte; et que vous l'aurer refusée. — Je hk cotnpris pas trop comment cela |iourroH se faire, mais f attachois si peu d'importance à. la prédiction de cette aventurière, que je n'y ai pas songé depuis.
La coïncidence de ces dent mystérieux événements frappa M. de Louvois, car il n'est point d'esprit si aguerri contre la séduction des apparences, qu'il ne s'étonne d'être obligé d'accorder quelque chose à l'intelligence du hasard. Après un moment de réfleicion, il fit part à Paul de ce quis*étoit passé la veille entre lui et M. Despin, et ouvrit sous ses yeut l'aîôte formel qui n'attendoit plus que sa signature. Il le quitta ensuite pour laisser un libre cours à ses féflexioiis. L'affaire en valoit la peine.
Pendant que tèut tëd se passoit au méchant cabaret de Pierrefitte, le ciel s'étoit éclairci ; les eaux turbulentes du gave étoient rentrées dans leur lit, et les mazettes du relais, délassées par un long loisir, piaffoient à la porte, sur les pavés de granit sonore, comme des chevaux de bataille; le maréchal du pays cherchoit à dégager adroitement quelque vis de son écrôu, pour avoir un prétexte à le resserrer, et M. de Louvois se piréparoit à partir. Un quart d'heure s'étoit à peine écoulé, quand Paul entra diez son maître; d'un air modeste et cependaiit résolu. M. de Louvois lé regarda fixement.
— Eh bien! dit-il en riant, estrcë à M. Despin fils que j'ai l'avantage dé parler?
— Non, nfiortsieur le marquis, répondit Paul; c'est à Paul qui étoit votre domestique hier, qui l'est aujourd'hui, et qui n'a d'autre ambition que de l'êtte toujours, si vous êtes content de ses services.
— As-tu bien réfléchi? reprit M. de Louvois étonné.
— Je réfléchirois dix ans sans changer de^déterminatîon. — M. de Louvois paroissant disposé à lui accorder une attention sérieuse, il continua : Je suis ettrèmeihënt touché, dit-il; du malheur de ôéttè fâififïîlle, êt|év0u*
t^ÀUL OU LA RESSEMBLANCE. iHi
^rois pQuyoir li^i procurer quelque soulagement. C'est un devoir qjie j'aimerois à accomplir, s'il s'accordoit avec les iniens, et je n'aurois pas Ijesoin d'y être porté par mon intérêt; mais ce que demande ce bon vieillar/J, njonsieur, je suis incapable de le lui donner : il cherche un fils, et j'ai un père. C'est à mon père que je (lois la teïfdreçge et les soins d'un fils, et le cœur d'un fils n'est pas ^ l'enchère. L'honpête {^omme qui a voulu m'enrjcbir a des droits à ma reconnoissance; je ne peux rien lui offrir de plus. Les sentiments qu'il réclame appartiennent à cet autre vieillard (jui m'a nourri, qui m'a élevé 4^ produit de son travail, qui m'a réchauffé sur §on ^in (}uan4 j'avais froid, qui à pleuré sur mon berr ceau quand |'étois malade, qi|i a fondé sur ma bonne conduitje ^\, spr ma reconnoissance le dernier espoir de ses vieu^ jou|:§. Croyez-vous qu'il suryivroit k l'idée quQ j'ai vendu son nom pour de l'argent, que j'ai renoncé au Spuvenir de ses embraçsements et de ses conseils, que j'ai renié mes neuf frères comme un traître et comme un maudit, pour me livrer sans gêne aux douceurs de la paresse? Vous me direz sans doute, monsieur, que mon nouvel étal me permettroit de lui faire quelque bien, que ^. î)espin lui-même ne blâmeroit pas cet emploi de mon superflu, et qu'il y auroit moyen dé racheter à ce prix devant les hommes mon ingratitude et ma l&cheté; ipais qui me justifieroit devant ma propre conscience? ^] faudroit d'ailleurs que mon père voulût accepter cette indemnité honteuse, et je le connois assez pour être sûr qu'il la repousseroit avec indignation. « A quel propos, s'éçrieroit-il, M. Despin fils, de Gaujac, qui m*est inconnu, vient-il me gratifier de ses aumônes ? Qui les Iqi a demandées? Qui lui a parlé de mes affaires et de ma pauvreté? ài-je eu besoin de recourir à lui pour fournir à l'entretien de mes neuf enfant^ (il ne me compteroit plus); pour les élever dans la crainte de Dieu, et dans Vamour de leur famille et de leur pays? Si M, Despia
â52 CONTES DE LA VEILLÉE.
fils est trop riche, s'il est tourmenté par quelque remords qui l'oblige à répandre son superflu en œuvres de charité, qu'il regarde autour de lui ! Ne connoît-il point de peines à soulager dans son village, et peut!:être parmi ses plus proches voisins? « Car je serois devenu aussi étranger à mes souvenirs, à mes amitiés d'enfance, à ma patrie qu'à mon père ! Je recommencerois une vie nouvelle, la vie d'un autre qui n'a rien aimé de ce que j'aime; et si elle étoit abrégée par la honte, par le chagrin, par les plaisirs même auxquels je me livrerois pour m'étourdir, laisserois-je les regrets que M. Despin fils a laissés? Pensez-vous, monsieur, que mon véritable père, insensible à l'abandon que j'aurois fait de sa vieillesse, iroit courir les montagnes pour y chercher ma ressemblance? Ah! il l'éviteroit plutôt, n'en doutez pas ; car elle ne lui rappelleroit que mon avarice, ma bassesse et mon indignité! Non, monsieur, je ne changerai pas d'état, je ne changerai pas de fortune, parce que je ne veux pas changer de nom, parce que je ne veux pas changer de famille. Je resterai pauvre, mais je resterai le fils de mon père, et je conserverai le droit de l'embrasser sans rougir : cela vaut mieux que de l'argent.
— Va régler les comptes, va, mon enfant, lui dit M. de Louvois en se détournant pour cacher son émotion. Un quart d'heure après, le fouet du postillon frappa Tair à coups redoublés. Une chaise de poste roula bruyamment sous la porte cochère de l'auberge. Elle sortit. Paul étoit assis sur le siège, comme la veille.
Un homme attentif à ce qui se passoit dans cette maison, et qui erroit tristement dans sa chambre en invoquant le secours de Dieu, s'élança rapidement vers la croisée pour convaincre ses yeux d'un nouveau nialheur qu'il n'avoit pas prévu. Tout venoit d'être perdu pour lui, jusqu'à l'espérance; il avoit vu mourir son fils pour la seconde fois, Paul étoit parti.
M. Despin tomba comme foudroyé sur le Ht où. il
n'avoit point dormi, et quand un valel de l'auberge lui remit la triste lettre d'adieu de M. de Louvois, il ne fit qu'y jeter un regard sombre et abattu, car il connoissoit déjà son arrêt. Oh! de quelle force a-t-il dû s'armer pour regagner sa maison ! Comment s'est-il présenté à sa femme, si impatiente de son retour, et cependant si assurée du résultat de son voyage? Quel récit lui a-t-il fait de ces espérances d'un moment changées en deuil éternel? La religion seule peut expliquer la résignation du cœur dans de si cruelles épreuves! Il y a là des angoisses qui se conçoivent à peine, et qui ne se décrivent pas.
L'histoire que je viens de raconter, sans y ajouter la plus légère circonstance, et sans la relever par des ornements recherchés qui me la gâteroient à moi-même, peut donner lieu à de graves réflexions. Les philosophes positifs qui nient Fintervention d'un Dieu dans les choses de la terre feront honneur de ces rencontres merveilleuses à la puissance du hasard, parce que c'est le nom qu'on donne à Dieu quand on a pris le parti désespéré de n'y pas croire. Les chrétiens y verront un symbole plus consolant et plus élevé.
Que peut, en effet, l'intercession la plus puissante pour consoler le veuvage d'un cœur que la mort a, pour ainsi dire, dédoublé (pardonnez-moi cette expression, qui est celle d'un sentiment, et non pas* celle d'une manière) ? Hélas! elle ne peut que lui rendre des apparences et des formes; car l'âme qui les animoit a déjà un autre séjour, et c'est à celui-là qu'il nous est enseigné d*aspirer, pour retrouver tout ce que nous avons perdu. IjC reste n'est qu'une illusion qui peut tromper un moment les yeux d'un père, mais qui ne trompe pas longtemps sa tendresse. Pour voir recommencer la vie d'un être chéri qui nous a été enlevé, il faut recommencer nousmêmes à vivre; et cette idée suffiroit pour embellir la mort, si la mort avoit besoin d'être embellie aux regards de quiconque a vécu longtemps. Mais du moins la vie
264 CONTES bE LA VfeittÉÉ.
rècommencefa-l-elle? Oui, tfèfl dbutëir pas, elle rècoinrtiencera ! Il n'y a rien dans telle créatttm qtii n'ait ses harmonies et âôn compléiftetil, Si ce n'est le cœnr de l'homme ; et le rôle d'un jour qu'il joue stir la terre ne sfèroit qu'un mauvais épisode de plus dans un drame mal fait, si ce drame de dérision et de cruauté se dénouoit par la mort. Cela n'est pas à tedouter, parce que cela est impiossible.
Il est vrai de dire qu'il faudroit avoir été tnort pour pouvoir se former des notions exactes sur cet avenir mystérieux, et cela tf est pas commun. C'est le cas cependant du! fameui Islâùdois de Bessestedi, qui fut extrait vivïtnt de sa bière après huit jours de mort constatée, et qui vécut dix ans depuis dans la t)ratiqne des bonnes œuvres, mais sans communication immédiate avec les hoffimes. Ce sage, nommé ou p'hitôt sm'nommé Ldzarè NéobîuS (cai* la critique n'a pas encore éclaircl ce point curieux d'histoire littéraire), avoit passé tout le temps pendant lequel il fut retranché du siècle dans le monde intermédiaire où les bons vont recevoir le commencement de leur récompense, et se disposer,* par des épreuves plus douces que les nôtres, à recevoir dighemënt une récoriipertse éternelle. Il y avoit retrouvé, avec un ravissement que l'on croitoit inexprimable s'il n'ëtoit parvenu à l'expliquer fort étoquemment, sa famille et ses aiïiis ; et quand il se vit retombé dans les douloureux liens de notre vie de préparation, il s'étoit fait de son nouvel exil l'idée d'une saîhte mission, qui lui étoit imposée pour réchauffer la tiédeur des fidèles et pour prémunir les foibles contre l'invasion des fausses doctrines*. Tel est l'objet du livré admirable de Lazare
* Les mfçratioat des TÎTants dans le m«>nde des lAorts remontent k la plus haute antiquité. Noos ne parlons pas des descentes aux enfers, qui se trouTent dans Homère et dans Virgile, mais seulement des voyages ou des rêves dans le genre de ceux de Lazare Néobius. La plus ancienne légende de cette espèce est celle qui se trouve dans Platon et dont le héros est ua soldat que le pbilo*
Néobius, sur lequel je me suis un peu plus étendu qu*il ne convenoit à ynon sujet, parce qu'il est presque inconnu, et si rare 4'aiUciirs, qu'il n'en existe probablement pas d'autre exemplaire que le mien. U encourut, en effet, },ou^ patureUement, une double censure, dès le montent où i) vin}, à paroître au jour de la publicité : celle de rËgljse, qui ne se crut pas autorisée à recevoir, sur le témpignage isolé d'un saint homme, i|n document supplémentaire à la révélation de l'Ëvangile; et celle du pouvoir temporel qui jugeoit , peut-être avec raison , que la perspective d'un avenir si facile et si doux, en diminuant l'attrait qui nous attache à notrç existence actuelle, relâcberoit au bénéfice de la vie contemplative le lien de la vie sociale. Ce danger n'existe plus aujourd'hui, ou plutôt l'excès contraire est devenu si effrayant qu'on ne sauroit trop se hâter d'y porter remède. Si la société menace de mourir bientôt, ce n'est pas l'expansion d'une sensibilité rêveuse. qui la mine et qui la détruit; ce n'est pas l'intention de pousser au delà de
sophe désigne soas le nom d*Fr rArtnénien. Er, ayant été tué dans une bataille, fut trouvé dix jours après parmi les morts dans un état parfait de conservations Au moment où on le plaça sur le bâcher des funérailles, il revint à la vie^ et raconta ce qui étoit arrivé à son âme dans les régions mytérieuses du fond desquelles elle étoit revenue. Plutarque, dans son Traité des délais de la justice divine^ § 42, raconte une histoire semblable. • Succédant au matérialisme des théogonies antiques , dit un écrivain enlevé trop jeune aut lettres ' , la poé.sie du christianisme, la poésie des temps nouveaux, put bientôt, à la suite du dogme, s'emparer de ces domaines inoccupés de la mort, et les montrer comme la future patrie à ceux qui s^oublioient dans la vie présente. • Jusqu'au sixième siècle,' la vision emporta ses élus dans les régions lumineuses du ciel : plus tard, elle lesemportadansTenferpoureffrayer par Tidée dedamiiation. Il yalà, jusqu'à Dante qui les résume avec toute la grandeur du géuie, une suite non interrompue de véritables épopées extra-terrestres, dans lesquelles le moyen âge a semé à profusion la terreur et la poésie. Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui seroient curieux de s^éclairer sur ce sujet au beau travail de M. Labitte.
{Aole de l'Éditeur.)
1. Charles Labitle, la Divine Comédie avant Dante^ en tête de la Divtne Comédie, trt> ducUunde M. Briieux, précédée de 1h Vienouvclle< Bibliothèque Charpentier,
toutes limites sa longévité intellectuelle et morale; c'est le déplorable instinct d'un égoïsme étroit, qui l'emprisonne dans la matière et qui la force à escompter son éternité au prix de quelques années stériles que le présent dévore aussi vite qu'il les donne. Il n'y auroit donc pas d'inconvénient bien sérieux maintenant à livrer aux âmes tendres et souffrantes ces trésors de consolation et d'espérance, qui les dédommageroient du malheur de vivre dans un temps mauvais et dans un monde imparfait. J'y ai même pensé quelquefois, et si j'ai tardé longtemps à le faire, c'est que j'imaginois que l'âge pourroit prêter un jour plus d'autorité à ma parole. L'idée d'ouvrir enfin ce monde ignoré, mais certain, à l'attention de mes lecteurs m'occupoit encore au moment où j'ai commencé à tracer ces dernières pages; mais des considérations soudaines m'ont retenu...
— Et il me semble, tout réfléchi, que je ferai mieux* d'y aller voir moi-même.
LIDIVINE.
En 1800, j'étois dans les prisons d'une ville de province, et je n'y élois pas pour la première fois. La cause de ces petits malheurs de jeune homme me dispense d'en rougir.
Je ne parlerai pas du geôlier et de sa femme, honnêtes et charitables personnes qui m'ont laissé cependant un bien tendre souvenir; mais je ne saurois me dispenser de renaarquer en passant que ce triste ministère du geôlier est un des plus honorables qu'il y ait au monde, quand il est exercé avec douceur et humanité.
Madame Henriey étoit infirme et presque toujours malade ; mais elle avoit pour la représenter, dans Tintérieur, une vieille femme de charge qui s'appeloit Lidivine,
Nom peu connu, même parmi les saints,
et que les pauvres prisonniers nommoient la divine, parce qu'ils croyoient que ce nom hyperbolique étoit son nom véritable. 11 n'y a rien, en effet, qui puisse nous donner une idée plus distincte de la Divinité que la charité chrétienne.
Lidivine avoit soixante-dix-huit ans, ce qui ne Fem-
pêchoit pas d'être vive, active, empressée, et toute à tous, comme si elle n en avoit eu que cinquante. Elle étoit même allègre et joviale, car la première des conditions de l'hygiène c'est une bonne conscience. Il y a une foncière gaieté du cœur qui n'appartient qu'aux bonnes gens. Les esprits occupés de mauvaises pensées deviennent, au contraire, facilement tristes. Il y a bien de quoi.
Quand je pense à Lidivine, je crois toujours la voir avec son petit béguin blanc si propre, son juste noir si leste et si serré, et son cœur d'argent passé à un petit cordon de velours noir aussi, qui avoit un peu rougi. Elle n'osoit porter visiblement la croix qui y avoit été suspendue; cela n'étoit pas encore permis; mais elle la conservoit sans doute entre sa chair et le ciliée de laine ou de crin dont elle se couvroit par pénitence, et je n'îii jamais compris que Lidivine eût à faire péniteqce de quelque chose. C'étoit peut-être d'avoir été jolie, car sa pâleur saine et sa maigreur robuste ne lui avoient pas fait perdre tous les avantages d'une taille bien prise g\ d'une figure agréable.
Ce que je raconte ici de l^idiyine, p'étoit ce que nous en pensions tous, bons ou méchants. Aussi l'ii^tluence de Lidivine sur les esprits les plus âpres ef. l^s plus x^ belles avoit quelque chose de plus puissant que la force, 'ei qui agissoit sans qu'on sût au juste comment, par une sorte de faveur providentielle. A lidivine le secret d'aflermir les cœurs abattus et de consoler les cœurs désespérés. Quand la rage soulevoit au fond des cachots une de ces émeutes de démonâ qui se battent avec leurs fers, et qui meurent, sans se rendre, en morflapt dps baïonnettes sanglantes, on n'y envoyoit plus de soldats. On y envoyoit Lidivine. Un instant après, tout étoit calme.
Dieu n'auroit pas pru faire assez pour la prison dont je vous parle, s'il n'y avoit placé que Lidivine. Elle étoit «econdée par son petit-fils dî^ns çç noble et pieux miois-
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tère. Pierre étoit un jeune jiomme de vingt-trois ans, foible de corps, mais infatifçable de patience et de cqurage, qu'aucun soin ne rebutoit pour adoucir nos ennui? et pour secourir nos misères. Je ne vous donnerois qu'une idée imparfaite de sa physiononiie résignée et non pas abattue, de son regard bleu, plein 4p compassion et dp tendre&se, de sa pl^evelnre blonde, lissp, aplatie et cour pée k angles droits, si je ne disois que vous avez pu remarquer des caractères pareils dans le type de nos bon? paysans de montagne, pu dans les image? des saints, tracées par un peintre naïf. .
Pierre n'étoit pas un grand personnage, mêpie en prison. Arrivé là, selon nos conjectures, par 1^ protection d^ Lidiyine, il n'y étoit guère que l'aide et le valet des guichetiers. J'appris tard que c' étoit son titre, et que ce titre» chose étrange, étoit une faveur acquise par sa bonne conduite. J'expliquerai cela tout à l'heure, si la mèche de ma lampe bnilo encore.
Quoi qu'il en soit, j'uvois été entraîné vers Pierre par cette sympathie d'âge qui rapproche si vite les jeunes gens, surtout quand ils sont malheureux, et par cette sympathie de croyances, le seul lien social que nos discordes politiques n'eussent pas rompu. Quand sa chemise s'entr'ouvroit dans quelque œuvre de force, à rafraîchir notre grabat en y introduisant une botte de paille neuve, ou à transporte^ un malade, j'avois vu souvent flotter sur sa poitrine le cordon du scapulaire. Peut-être aussi quelque instinct secret m'avertissoit que le Seigneur nous avoit imposé une vie commune de misère et de dévouement, et que notre bonheur, comme son einpire, ne seroit pas de ce monde.
Notre chambrée, n® 6, étoit ordinairement ouverte par Pierre que nous chérissions tous ; et c'étoit un de ces égards auxquels nous reconnoissions la bienveillance de la geôle, par le salut religieux que Pierre nous adressoit chaqu^B matin étoit pour nous comme une l:)cnédiction
répandue sur la journée. Une fois, les verrous tournés plus tard et plus rudement, sans égard pour notre sommeil, nous annoncèrent la visite d'un autre guichetier. Celui-ci s'appeloit Nicolas.
Nicolas étoit un bon homme qu'un autre genre de Tocation, dont je ne me suis pas informé, avoit engagé au service des prisons, et qui ne s'étoit pas accommodé sans efforts, je le suppose, à l'esprit de son état; mais il y étoit parvenu de manière à faire illusion sur ses sentiments naturels à quiconque ne les auroit pas connus. A force d'exercer les cordes basses de sa voix, le pauvre diable avoit réussi à se donner une parole rauque et menaçante, qu'il savoit rendre plus formidable en fronçant convulsivement des sourcils épais, mais doux, qui ne furent jamais destinés à exprimer la colère. Comme cette complication d'artifice devoit lui coûter beaucoup, iï ne répondoit jamais plus brutalement que lorsqu'il avoit le dos tourné. Un jour qu'on le surprit à pleurer sur un homme qui alloit mourir, et qui embrassoit sa lo: nme pour la dernière fois, il se plaignit qu'on lui eût jeté du tabac dans les yeux. J'ai rencontré vingt guichetiers comme Nicolas. Les hommes ne sont jamais si méchants qu'ils en ont Fair.
— Où est Pierre? lui dis-je, en m'asseyant sur mon lit.
— Pierre! Pierre! répondit -il avec aigreur. C'est toujours Pierre qu'on demande; on diroit qu il n'y a que Pierre ici. Que fait-il pour vous qu'on ne fasse? Pierre vous apporte-t-il autre chose qu'une cruche et du pain? Une cruche, la voilà; du pain, en voilà : si vous avez affaire à Pierre, allez le chercher. Pierre est au cachot.
— Pierre est au cachot? m'écriai-je; c'est une chose impossible. Qu'a-t-il fait?
— Ce qu'il a fait? est-ce que je sais cela, moi, ce qu'il a fait? Est-ce que cela me regarde? Est-ce que je me mêle de ce que font les autres? une porte ouverte trop tôt, une porte fermée trop tard, une lettre remise
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secrètement avant d'avoir été lue, une complaisance de lâche et de fainéant pour vos camarades ou pour vous. Il en est bien capable, le petit bigot !
Je n'ai pas besoin de dire que Nicolas avoit tourné le dos pour prononcer ces grosses paroles.
— C'est infâme! repris-je en l'interrompant, c'est horrible! Si les magistrats le savoient, on réprimeroit sévèrement un tel abus de pouvoir. Le cachot est une pénalité très-grave ; et nulle pénalité ne peut être infligée à un homme libre que par l'autorité de la loi. Cette vexation est indigne à l'égard de Pierre, comme elle seroit indigne au vôtre. Je vous dis qu'elle crie vengeance!
— Bon ! répliqua Nicolas en me regardant fixement cette fois. Avez-vous pris, par hasard, votre ami Pierre pour un homme libre comme moi, qui peux quitter la maison ce soir en demandant mes gages? Il est prisonnier comme vous, à cela près que vous passez demain en justice, 'et que ces messieurs de là-haut sont parfaitement maîtres de vous renvoyer chez vos parents, si vous avez de bons témoins ; tandis que Pierre a treize ans à faire encore, puisqu'il n'en a fait que sept, et treize ans de galères, vraiment, quand l'idée en viendra au commissaire du pouvoir exécutif, qui le retient par faveur, comme dans un château de plaisance. Je conviens que cela seroit dur; mais que voulez-vous? il n' avoit pas l'âge pour être guillotmé.
La guillotine, les galères, cet honnête Pierre, cette admirable Lidivine, toutes les apparences qui m'avoient frappé, toutes les notions que je venois de recueillir dans une conversation de deux minutes, se confondoient tumultueusement dans mon esprit, quand la porte se referma sur moi. Je ne pouvois plus interroger Nicolas qui n'auroit probablement pas été d'humeur à me répondre ; mais je croyois l'entendre encore murmurer son refus à travers l'épaisse muraille, sur un ton plus grave que celui des verroux : « Est-ce que je sais cela, moi?
c Est-ce qiie cela me regarde ? Est-ce que je me mêle de « ce que fpnt les autres?.., ?
Je passai en justice^ en effet^ dès le len4emain, comme Nicolas me Tavoit annoncé, et je fus acquittp à la m^olité de neuf voix sur douze. On pe sera peut-fître pas étonné si j'ajoute naïvement que jamais résulta) avantageux d'un scrutip ne m*a été pli)^ agréabl^.
La première chose qui m'occupa quand je me trouvai libre, ce fut Thi^toire de Lidivine et de Pierre. Uï> vieux prêtre, saintement téméraire, s'étoit réfugié dans leur famille, en 1793, pour porter de là des e^ortation^ 0t des espérances à son troupeau de chrétiens sap^ pasteur et sans autels. Il fut surpris en officiant, et tendit ses bras aux fers, comn^e un martyr des premiers âges de TÉglise. Son petit peuple du hameau le défendit malgré lui , avec cette ardeur de dévoueinent que la religion inspire toujours quand el)e est peji'sécufée. ((s ptoient quinze. Treize moururept sur Téchafaud du coofesseur, après avoir reçu sa dernière bénédictijop. La gr^nd'mère avoit plus de soixante-dix ans, le petit-fils en avoit moins de seize; et, selon la juste expression du guichetier, l'un de? deu? avoit plus d'âge qu'il n'en falloit, l'autre n' avoit pas encore Vâge pour être guillçh Une, C'est à cause de cela que Lidivine et Pierre étoiei|t en prison.
Dans ces entrefaites, Bonaparte étoit revenu, Bonaparte, ce géant delà civilisation, qui la rs^pportoit toute faite, et qui ne put pas la raffermir sur des bases éternelles, parc« que Dieu u en vouloit plus. La révision de ces procédures exceptionnelles d'une législation d'anthropophages étoit devenue facile. Un grand nombre d'honnêtes gens s'intéressèrent au sort de Pierre et de Lidivine. Il n'y a riçn de si comnjun qiie de trouver des coeurs tout disposés à la réparation du mal quand il n'y a plus de péril à l'empêcher. Je ne parfois pas de ces efforts à mes Eimis de prison que je voyois souvepj., parce
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qiie je savois déjà, par une expérience prêcoèe, que la lïiohidfe révolution de bureau ^ouvoit leâ fèndtè inutiles. Au moment où les pièces qui annuloient leur jugement m' arrivèrent, bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus hetiredx que je n'étois, en les quittant le jour de mon absolution. le portois à Lidivine et à Pierre vingt-six ans de liberté.
Aus^ nie âduviefit-il de cette impression comme si je n'avois ni souffert ni vu souffrir depuis. C'étoit à quatre hetlres dii soir, par titie belle journée de printemps, comme la Franche-Corhté en a quelquefois en avril; maisTHeure n'étoît pas expirée, et les prisonniers jouissoient encore dans la couf, sous la lumière d'un plein soleil, bien tiède et hieh rëjouî^atnl^ de ées dernières minutes de récréation. Il y a dans les prlsohS lih. tempis fet un lieu qui sont assignés à la récréation, c'est moi qui vous le certifie.
— Tottsêtes libres, m'écriai-je eh satitànt tour à tour au cou de Pierre et de Lidivine. — J'eus qyelque peine à m'en faire comprendre; mais tout le moride m'avoit compris, et l'émotion de ces pauvres gens, qui baignoient dé larmes leurs joues et leurs cheveux, expliquoit assez înes paroles.
Api^s cela il y eut un gt^nâ silence, uh âilence g^avé et triste; car il y a d'autres liens à rompre, datis une prison qu'on habite depuis sept ans, que ceux de la captivité. Lidivine regardolt ces feftimes, ces convalescents, ces iAfll-rtiès dont elle àvoit été si longtemps la mèi*e, et qn'èlllè é'étoit flattéèf dé titnètier peu à peu à la religion et k la vertu ; elle s'àri^ta enfin devant un vieillard tout cassé, que la fatigue de l'âge ou l'excès de la joie avoit coinme enchaîné à ^a place :
— EH! Georges! lui dit-elle, qui te portera to^ bouillon?
Ensuite elle revint à moi, et, pressant îha thàin danâ ses deux mains :
f— ]6 suis vraiment libre? dit-elle.
— Oui, Lidivine.
— Je pourrois sortir avec vous maintenant, si je voulois?
— Oui, Lidivine.
— Vous me mèneriez tout maintenant chez Tavocat de mes prisonniers ?
— Oui, Lidivine.
— Vous pourriez me montrer la maison du médecin de mes malades?
— Oui, Lidivine; et Téglise qui va se rouvrir; car nous vivons sous un gouvernement humain, juste, éclairé, qui sentira la nécessité d'appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires.
— Vous avez raison, mon ami 1 Oh! si j'étois sûre de n'être pas à charge en prison...
La femme du geôlier l'embrassa et fit un mouvement involontaire pour la retenir.
— Voilà qui est bien, continua-t-elle en souriant, pendant que du revers de la main elle essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore si vieille que je ne puisse honnêtement gagner mon pain chez mes maîtres. Allez vous coucher bravement, vous autres, car voilà quatre heures qui sonnent. Nous nous retrouverons demain. Je ne veux pas sortir d'ici... Où irois-je, d'ailleurs, ajouta Lidivine, pour être plus utile ou plus heureuse? Une maison, un village, une famille, il n'y en a plus pour moi : le cimetière même ne me diroit rien; car mon mari, mes frères et mes enfants n'y sont pas. Vous savez qu'ils sont morts bien loin de là, et qu'on les a mis je ne sais où. Quant à Pierre, c'est autre chose; il est jeune, beau, industrieux, patient, et, par-dessus tout, craignant Dieu. Si le monde est revenu au bien , comme vous dites, mon pauvre Pierre prospérera peut-être. Viens ici, mon enfant, que je te bénisse et que je te dise adieu !
Pierre n'avoit pas encore parlé. Il paroissoit plongé dans une méditation sérieuse et embarrassé de rompre
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le silence ; enfin , il se rapprocha de Udivine, à Tappel qu'elle venoit de lui faire.
— Jamais, ma mère, dil-il avec fermeté. J'ai pensé quelquefois à la vocation que je suivrois quand mon temps seroit fini; j'aurois voulu être prêtre, mais je n*ai pas eu le loisir de devenir savant. Au reste, si le ministère de prêtre est grand, celui de guichetier a des devoirs que j'aime et auxquels je ne veux pas me soustraire. Nicolas a besoin d'un aide, et il sait maintenant que ma compassion pour des peines que j'ai ressenties depuis l'enfance ne m'a jamais détourné de mes obligations. Je vous supplie de me permettre, ma mère, de ne pas sortir de prison. C'est la vie que le Seigneur m'a faite, et je n'y renoncerai pas.
Les prisonniers étoient partis. Nicolas n'avoit plus de motifs pour contraindre l'expression de son excellent naturel.
— Reste! reste I crioit-il à Pierre en pleurant à chaudes larmes.
— N'est-il. pas vrai qu'à ma place vous auriez fait comme moi? dit Pierre en se retournant de mon côté.
— Oui, mon ami, si j'en avois eu le courage.
Lidivine et Pierre sont morts au service des prisonniers.
Vous avez tous connu C0 bon Théodore, sur la tombe duquel je viens jeter des fleurs, en priant Je ciel que la terre lui soit légère.
Ces deux lambeau^c de phrase, qui sont aussi de votre connoissance, vous annoncent assez que je me propose de lui consacrer quelques pages de notice nécrologique ou d'oraison funèbre.
Il y a vingt ans que Théodore s'étoit retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire : lequel des deuic, c*étoil un grand secret. Il songeoit, et ou ne savoit à quoi il songeoit. U passoit sa vie au milieu des livres, et ne s'occupoit que de livres, ce qui avoit dpnné lieu à quelques-uns de penser qu*il composoit un livre qui rendroit tous les livres inutiles; mais ils se trompoient évidemment. Théodore avoit tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Ba- ))elais.
. Théodore ne parloit plus, ne rioit p}i}s, iie jouoit p)u^.
ne mangeoit plus, n'alloit plus ni au bal, ni à la comédie. ï^s femmes qu'il avoit aimées dans sa jeunesse n'atliroient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardoit qu'au pied ; et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avoit frappé son attention : — Hélas ! disoit-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu!
Il avoit autrefois sacrifié à la mode : les mémoires du temps nous apprennent qu'il est le premier qui ait noué la cravate à gauche, malgré l'autorité de Garât qui la nouoit à droite, et en dépit du vulgaire qui s'obstine encore aujourd'hui à la nouer au milieu. Théodore ne se soucioit plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur : — Monsieur, lui dit-il un jour, cet habit est le dernier que je reçois de vous, si Ton oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto,
La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint jamais à le distraire plus d'un moment de ses méditations. Elle le mettoit de mauvaise humeur, depuis les folles entreprises de Napoléon dans le Nord, qui avoient fait enchérir le cuir de Russie. Il approuva cependant l'intervention françoise dans les révolutions d'Espagne. — C'est, dit-il, une belle occasion pour rapporter de la Péninsule des romans de chevalerie et des Cancioneros. — Mais l'armée expéditionnaire ne s'en avisa nullement, et il en fut piqué. Quand on lui parloit Trocadero, il répondoit ironiquement Romancero, ce qui le fit passer pour libéral.
La mémorable campagne de M. de Bourmont sur les côtes d'Afrique le transporta de joie. — Grâce au ciel, dit-il en se frottant les mains, nous aurons les maroquins du Levant à bon marché ; — ce qui le fit passer pour carliste.
Il se promenoit l'été dernier dans une rue populeuse, en cctllationnant un livre. D'honnêtes citoyens, qui mr*
toient du cabaret d'un pied titubant, vinrent le prier, le couteau sur la gorge, au nom de la liberté des opinions, de crier: Vivent les Polonais l — Je ne demande pas mieux, répondit Théodore, dont la pensée étoit un cri éternel en faveur du genre humain, mais pourrois-je vous demander à quel propos? — Parce que nous déclarons la guerre à la Hollande qui opprime les Polonois, sous prétexte qu'ils n'aiment pas les jésuites, repartit l'ami des lumières, qui étoit un rude géographe et un intrépide logicien. — Dieu nous pardonne, murmura notre ami, en croisant piteusement les mains. Serons-nous donc réduits au prétendu papier de Hollande de M. MontgolPier I
L'homme éminemment civilisé lui cassa la jambe d'un coup de bâton.
Théodore passa trois mois au lit à compulser des catalogues de livres. Disposé comme il l'a toujours été à prendre les émotions à l'extrême, cette lecture lui enflamma le s^ang.
Dans sa convalescence même son sommeil était horriblement agité. Sa femme le réveilla une nuit au milieu des angoisses du cauchemar. — Vous arrivez à propos, lui dit-il en l'embrassant, pour m'empêcher de mourir d'eflroi et de douleur. J'étois entouré de monstres qui ne m'auroient point fait de quartier.
— Et quels monstres pouvez- vous redouter, mon bon ami, vous qui n'avez jamais fait de mal à personne?
— C'étoit, s'il m'en souvient, l'ombre de Purgold dont les funestes ciseaux mordoient d'un pouce et demi sur les marges de mes aides brochés, tandis que celle d'Heudier plongeoit impitoyablement dans un acide dévorant mon plus beau volume d'édition princeps, et l'en retiroit tout blanc; mais j'ai de bonnes raisons de penser qu'ils sont au moins en purgatoire.
Sa femme crut qu'il parloit grec, car il sa voit un peu le grec, à telles enseignes que trois tablettes de sa biblio-
thëque étoient chargées de livres grecs dont les feuilles n'étoient pas fendues. Aussi ne les ouvroit-il jamais, se contentant de les montrer à ses plus privées connoissanceSy par le plat et par le dos, mais en indiquant le lieu de l*impression, le nom de Timprimeur et la date, avec une imperturbable assurance. Les simples en concluoient qu'il étoit sorcier. Je ne le crois pas.
Comme il dépérissoit à vue d*œU, on appela son médecin, qui koit, par hasard, homme d'esprit et philosophe. Vous le trouverez si vous pouvez. Le docteur reconnut que la congestion cérébrale étoit imminente, et il fit im beau rapport sur cette maladie dans le Journal des Sciences médicales, où elle est désignée sous le nom de monomanie du maroquin^ ou de typhus des bibliomânes; mais il n'en fut pas question à l'Académie des sciences, parce qu'elle se trouva en concurrence avec le choléra-morbus.
On lui conseilla l'exercice, et comme cette idée lui sourioit, il se mit en route l'autre jour dç bonne heure, i'étois trop peu rassuré pour le quitter d'un pas. Nous nous dirigeâmes du côté des quais, et je m'en réjouis, parce que j'imaginai que la vue de la rivière le récréeroit; mais il ne détourna pas ses regards du niveau des parapets. Les parapets étoient aussi lisses d'étalages que s'ils avoient été visités dès le matin par les défenseurs de la presse, qui ont noyé en février la bibliothèque de l'archevêché. Nous fûmes plus heureux aq quai aux Fleurs. Il y avoit profusion de bouquins; mais quels bouquins! Tous les ouvrages dont les journaux ont dit du bien depuis un mois, et qui tombent là infailliblement dans la case à cinquante centimes, du bureau de rédaction ou du fonds de libraire. Philosophes, historiens, poêles, romanciers, auteurs de tous les genres et de tous les formats, pour qui les annonces les plus pompeuses ne sont que les limbes infranchissables de l'immortalité, et qui passent, dédaignés, des tablettes du
LE BIBlfOMANE. 27)
inaga^in aux inargelles de la Seine, Mthé profond d*où ils contemplent, en moisissant, le terme assuré de leur présomptueux essor. Je déployois là les pages satiïiées ce mes inroctavo^ entre cipq ou six de mes amis.
Théodore soupira, mais ce n'étoit pas de voir les œuvres de mon esprit exposées à la pluie, dopt les garantit mal l'officieux balandran de toile cirée.
— Qu'est deveni;, dit-il, l'âge d'or des bouquinistes en plein vent? C'^st ici pourtant qup mon illustre ami Barbier avoit cofligé tant de trésors, qu'il étoit parvenu à en coniposer une bibliographie spéciale de quelques milliers d'articles. G'^st ici que prolongeoient, pendant des heures entières, leurp doctes et fructueuses promenades, le sage Monmerq^^ en alla^il' ^W Palais, et le sage Ubouderie en sortant de la mé),ropo{e. C*est d'icj qpe le vénérable Boulard enlevoit tous les jours un mètre de raretés, toisé à sa canne de mesure, pour lequel ses six maisons pléthoriques de volunies n'avoient p^ de place en réserve. Ohj qu'il a de fois désiré, en p^feille occasion, le modeste angulus d'Horace ou (a capsule élastique de ce pavillo^i des fées qui auroit couvert au besoin l'armée de Xercès, et se portoit aussi conjjnodément à la ceinture que la gaine au^ couteaux du gjrandpère de Jeannot! Maintenant, quelle pitié! vous n'y voyez plus que les ineptes rogatons de cette littérature moderne qui ne sera japiais de )a littérature ancicnQe, et dont la vie s'évapore en vingt-quatre heures, cpi^^me celle des mouches du fleuve Hypanis : littérature j^ien digne en effet de l'encre A^ charbon et du papier de bouillie que lui livrent à regret quelques typographes honteux, presque aussi sots que leurs livres! £t c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir qui n'ont presque pas changé de destinée en quittant la hotte aux haillons du chinojinior ! Les quais ne sont dé^rmais que la Morgue 4es célét^ri^és contemporaines!
272 CO.NTES ilE LA VEILLÉE.
II soupira encore, et je soupirai aussi, mais ce n*étoit pas pour la même raison.
J'étois pressé de Tentraîner, car son exaltation qui croissoit à chaque pas sembloit le menacer d'un accès mortel. Il falloit que ce fût un jour néfaste, puisque tout contnbuoit à aigrir sa mélancolie.
— VoUà, dit-il en passant, la pompeuse façade de Ladvocat, le Galiot du Pré des lettres abâtardies du dixneuvième siècle, libraire industrieux et libéral, qui auroit mérité de naître dans un meilleur âge, mais dont l'activité déplorable a cruellement multiplié les livres nouveaux au préjudice étemel des vieux livres ; fauteur impardonnable à jamais de la papeterie de coton, de l'orthographe ignorante et de la vignette maniérée, tuteur fatal de la prose académique et de la poésie à la mode; comme si la France avoit eu de la poésie depuis Ronsard et de la prose depuis Montaigne! Ce palais de bibliopole est le cheval de Troie qui a porté tous les ravisseurs du palladium, la boîte de Pandore qui a donné passage à tous les maux de la terre! J'aime encore le cannibale, et je ferai un chapitre dans son livre, mais je ne le verrai plus !
Voilà, continu a-t-il, le magasin aux vertes parois du digne Crozet , le plus aimable de nos jeunes libraires, l'homme de Paris qui distingue le mieux une reliure de Derome l'aîné d'une reliure de Derome le jeune, et la dernière espérance de la dernière génération d'amateurs, si elle s'élève encore au milieu de notre barbarie ; mais je ne jouirai pas aujourd'hui de son entretien dans lequel j'apprends toujours quelque chose! Il est en Angleterre où il dispute, par juste droit de représailles, à nos avides envahisseurs de Soho-Square et de Fleet-Strcel les pi^écifiux débris des monuments de notre belle langue, oubliés depuis deux siècles sur la terre ingrate qui les a produits! Macte animo^ gêner ose puer!...
Voilà, reprit-il en revenant sur ses pas, voilà le Pont*
LE ItIBLIOMANE. 273
des-Ârts, dont Tinutile balcon ne supportera jamais, sur son garde-fou ridicule de quelques centimètres de largeur, le noble dépôt de Yin^Jolio triséculaire qui a flatté les yeux de dix générations de l'aspect de sa couverture en peau de truie et de ses fermoirs de bronze; passage profondément emblématique, à la vérité, qui conduit du château à l'Institut par un chemin qui n'est pas celui de la science. Je ne sais si je me trompe, mais l'invention de cette espèce de pont devoit être pour l'érudit une révélation flagrante de la décadence des bonnes lettres.
Voilà, dit toujours Théodore en passant sur la place du Louvre, la blanche enseigne d'un autre libraire actif et ingénieux; elle a longtemps fait palpiter mon cœur, mais je ne l'aperçois plus sans une émotion pénible, depuis que Techener s'est avisé de faire réimprimer avec les caractères de Tastu, sur un papier éblouissant et sous un cartonnage coquet, les gothiques merveilles de Jehan Bonfons de Paris, de Jehan Mareschal de Lyon, et de Jehan de Ghaney d'Avignon, bagatelles introuvables qu'il a multipliées en délicieuses contrefaçons. Ije papier d'un blanc neigeux me fait horreur, mon ami, et il n'est rien que je ne lui préfère, si ce n'est ce qu'il devient quand il a reçu, sous le coup de barre d'un bourreau de pressier, l'empreinte déplorable des rêveries et des sottises de ce siècle de fer.
Théodore soupiroit de plus belle; il alloit de mal en pis.
Nous arrivâmes ainsi dans la rue des Bons-Enfants, au riche bazar littéraire des ventes publiques de Silvestre, local honoré des savants, où se sont succédé en un quart de siècle plus d'inappréciables curiosités que n'en renferma jamais la bibliothèque des Ptolémées, qui n'a peutêtre pas été brûlée par Omar, quoi qu'en disent nos radoteurs d'historiens. Jamais je n'avois vu étaler tant de spiendides volumes.
274 CONTE DE LA VEiLLÉE.
— Mâlbeureyx ceux qui les vendeut! dis-je à Thé{?dore.
— Ils sont morts, répondit-il, ou ils en mourront. Mais la salle étoit vide. On n'y remarquoit gli^s que
rinfatjgable M- Thour, fac-similànt avec jiioe patieota exactitude, sur des cartes soigneusement préparées, Ic^ titres des ouvrages qui ayoient échappé la veille à son investigation quotidienne. Homme heureux entre tou^ les hommes, qui possède, dans ses cartons, par ordre de matières, Timage fidèle du frontispice de tous les livres connus ! C'est en vain, pour celui-là, que toutes les productions de rimprijnerie périront dans la première et prochaipe révolution que les progrès de la perfectibilité nous assurept. Il pourra léguer à L'avenir le catalogue complet de la liibUothèque universelle. Il y avoit certainement un tact admirable de prescience à prévoir ù^ si loin Je moment où il seroit temps de compiler l'inventaire de la civilisation. Quelques années encore, et on ii'en parlera plus.
— Dieu me pardonne ! })rave Théodore, dit J'honnéte M. Silvestre, vous vous êtes trompé d'un jour. C'étoit hier la dernière vacation. Les livres que vous voyez sont vendus et attendent les porteurs.
Théodore chancela et blêmit. Son front prit la jteinte d'un maroquin-citron un peu usé. Le coup qui le frappa retentit au fond de mon cœur.
— Voilà qui est bien, dit-il d'un ^ir atterré. Je reconnois nion malheur accoutumé à cette affreuse nouvelle! Mm encore, à qui appartiennent ces perler, ces diamants, ces richesses fantastiques dont la l^ibliothèque des de Thou et des Grolier se seroit fait gloire ?
— Comme à l'ordinaire, monsieur, répliqua M. Silvestre. Ces excellents classiques d'édition originale, ces vieux et parfaits exemplaires autographiés par des érudits célèbres, ces piquantes raretés philologiques dont l'Académie et l'Université n'ont pas eujendu parier.
tE BIBLiaMAVE. 275
fevêfioient de droit à sir Richard H«ber. €'est la part du lion anglois auquel nous cédons de bonne grâce le grec et le latin- que nibus né savons phis. — Ces belles collections d'histoire naturelle, ces chefs-d'œuvre de méthode et d'iconographie sont au prince de...., dont les goûts studieux ennoblissent encore, par son emploi, une noble et immense fortune. — Ces mystères du moyen âge , ces moralités phénix dont le ménechme n'existe nulle part, ces curieux essais dramatiques de nos aïeux vont augmenter la bibliothèque-modèle dé M. de Soleine. — Ces facéties anciennes, si sveltes, si élégantes, si mignonnes, si bien conservées, coniposent le lot de votre aimable et ingénieux ami, M. Aimé-» Martin. — Je n'ai pas besoin de vous dire à qui appartiennent ces maroquins frais et brillants, à triples filets, à larges dentelles, à fastueux compartiments. C'est le Shakspeare de la petite propnété, le Corneille du mélodrame, l'interprète habile et souvent éloquent des passions et des vertus du peuple, qui, après les avoir un peu déprisés le matin , en a fait le soir emplette au poids de l'or, non sans gronder entre ses dents, éomme un sanglier blessé à mort, et sans tournei* sur ses compétiteui's son œil tragique ombragé de noirs sourcils.
Théodore avoit cessé d'écouter. Il vénoit de mettre la main sur un volume d'assez bonne apparence, auquel il s'étoit empressé d'appliquer son elzéviriomètre, c'està-dire le demi-pied divisé presqu'à l'iniini, sur lequel il régloit le prix, hélas! et le mérite intrinsèque de ses Kvres. Il le rapprocha dix fois du livi*e maudit, vérifia dix fois l'accablant calcul, murmura quelques mots que Je n'entendis pas, changea de couleur encore une fois, et défaillit dans mes bras. J'eus beaucoup de peine à le conduire au premier fiacre venu,
Meâ instances pour lui atracher le secret de sa subite douleur furent longtemps inutiles. Il ne parloit pas, Me$
COXTES OB Là TCILLÉB.
pan^ ne loi parvenoîent pins. Cest le typhus, pensai^ je, et le panxnrsme da typhus.
Je le preasois dans mes bras. Je oontinnoîs à Tinterroger. D parut céder à un mouvement d'expansion. — Voyez en moi, me ditrîl, le plus malheureux des hommes ! Ce Tolume, c'est le Virgile de 1676, en grand papier, dont je pensois avoir l'exemf^aire géant, et il l'emporte sur le mien d'un tios de ligne de hauteur. Des esprits ennemis ou prévenus pourroient même y trouver la demi-ligne. Un tiers de ligne, grand Dieu !
Je fus foudroyé. Je compris que le délire le gagnoit.
— Un tiers de ligne! lépéta-t-il en menaçant le ciel d'un poing furieux, comme Ajax ou Gapanée.
Je tremblois de tous mes membres.
Il tomba peu à peu dans le plus profond abattement. Le pauvre homme ne vivoit plus que pour souf&ir. Il reprenoit seulement de temps à autre : — Un tiers de ligne ! en se rongeant les mains. — Et je redisois tout bas : — Foin des livres et du typhus !
— Tranquillisez-vous, mon ami, soufflois-je tendrement à son oreille, chaque fois que la crise se renouveloit. Un tiers de ligne n'est pas grand'chose dans les affaires les plus délicates de ce monde!
— Pas grand' chose, s'écrioit-il, un tiers de ligne au Virgile de 1676 ! C'est un tiers de ligne qui a augmenté de cent louis le prix de THomère de Nerli chez M. de Cotte; un tiers de ligne! Ah 1 compteriez-vous pour rien un tiers de ligne du poinçon qui vous perce le cœur?
Sa figure se renversa tout à fait, ses bras se roidirent, ses jambes furent saisies d'une crampe aux ongles de fer. Le typhus gagnoit visiblement les extrémités. Je n'aurois pas voulu être obligé d'allonger d'un tiers de ligne le court chemin qui nous séparoit de sa maison.
Nous arrivâmes enfin. *— Un tiers de ligne! dit-il au portier.
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— Un tiers de ligne! dit-il à la cuisinière qui vint ouvrir.
— Un tiers de ligne ! dit-il à sa femme, en la mouillant de ses pleurs.
— Ma perruche s'est envolée! dit sa petite fille qui pleuroit comme lui*
— Pourquoi laissoit-on la cage ouverte? répondit Théodore. — Un tiers de ligne!
— Le peuple se soulève dans le Midi, et à la rue du Cadran, dit la vieille tante qui lisoit le journal du soir.
— De quoi diable se mêle le peuple? répondit Théodore. — Un tiers de ligne!
— Votre ferme de la Beauce a été incendiée, lui dit son donaestique en le couchant.
— Il faudra la rebâtir, répondit Théodore, si le domaine en vaut la peine. — Un tiers de ligne!
— Pensez-vous que cela soit sérieux? me dit la nourrice.
— Vous n'avez donc pas lu, ma bonne, le Journal des Sciences médicales? Qu'attendez- vous d'aller chercher un prêtre?
Heureusement, le curé entroit au même instant pour venir causer, suivant l'usage, de mille jolies broutilles littéraires et bibliographiques, dont son bréviaire ne l'avoit j'avais complètement distrait, mais il n'y pensa plus quand il eut tâté le pouls de Théodore.
— Hélas! mon enfant, lui dit-il, la vie de l'homme n'est qu'un passage, et le monde lui-même n'est pas affermi sur des fondements étemels. Il doit finir comme tout ce qui a commencé.
— Avez-vous lu, sur ce sujet, répondit Théodore, le Traité de son origine et de son antiquité t
— J'ai appris ce que j'en sais dans la Genèse, reprit le respectable pasteur; mais j'ai ouï dire qu'un sophiste du siècle dernier, nommé M. de Mirabeau, a fait un livre à ce sujet.
278 CONTES DE LA VBiLLÉe.
— Snbjudice lis est^ mteitompU brusquement Théodore. J'ai prouvé dans mes Stromates que les deux premières parties du monde étoient de ce triste pédant de Mirabeau, et la troisième de l'abbé le Mascrier.
— Eh! Aibn Dieu, reprît la viieille tante en soulevant ses lunettes, qui est-ce donc qui a fait rAmériqute?
— Ce n'est pas de cela qu'il est question, côhtinua l'abbé. Croyez-vous à la Trinité?
— Comment ne croirois-]e pas au fameux volutae de Triniiate de Servet, dit Théodore eil se relevant à micorps sur son oreiller, puisque J'en ai vu céder, ipsissimis oculis , pour la modique somme de deux cent quinze francs, chez M. de Maccarthy, un' exemplaire que celui-ci avait payé sept cents livres à la vente de La Vallière?
— Nous n'y sommes pas, exclama l'apôtre un peu déconcerté. Jfe vous demande, mon fils, ce que vous pensez de la divinité de Jésus-Christ.
-^ Bien, bien, dit Théodore. Il ne s'agit que de s'entendre. Je soutiendrai envers et contre tous que le Totdos'jeschu, où cet ignorant pasquin de Voltaire a puisé tant de sottes fables, dignes des Mille et une NuitSy n'est qu'une méchante ineptie rabbinique, indigne de figurer dans la bibliothèque d'un savant!
— A la bonne heure ! soupira le digne ecclésiastique.
— A moins qu'on n'en retrouve un jour, continua Théodore, l'exemplaire in chariâ maximà dont il est question, si j'ai bonne mémoire, dans le fatras inédit de David Clément.
Le curé gémit, cette fois, fort intelligiblement, se leva tout ému de sa chaise, et se pencha sut Théodore pour lui faire nettement comprendre, sans ambages et âàns équivoques, qu'il étoit atteint au dernier degré du typhus des bibliomanes, dont il est parlé dans le Jontnai des Sciences médicales, et qu'il n'avoit plus à s'occuper d'autre chose que de son salut.
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Théodore ne s'étoit retranché de sa vie sous celte imperlinenle négative des incrédules qui est la science des sols; mais le cher homme avoit poussé trop loin dans les livres la vaine étude de la lettre, paur prendre le temps de s'attacher Tesprit. En plein état de santé une docliûne lui auroit donné la fièvre, et un dogme le tétanos. Il auroit baissé pavillon ep morale théologique devant un saint-simonien. Il se rçtour^a yers la muraille.
Au long temps qu'il passa sans parler, nous l'aurions cru mort, si, en me rapi^ochapt de lui, je ne i'avois entendu sourdement murmurer : a Un tiers de ligne ! Dieu de justice et de bonté ! mais où me rendrez-vous ce tiers de ligne, et jusqu'à quel point votre omnipotence peut-elle réparer la bévue irréparable de ce relieur? »
Un bibliophile de ses amis arriva un instant après. On lui dit que Théodore étoit agonisant, qu'il déliroit au point de croire que l'abbé le Mascrier avoit fait la troisième partie du monde, et que depuis un quart d'heure il avoit perdu la parole.
— le vais m'en assurer, répliqua Famateûr.
A quelle faute de pagination reconnoît-on la bonne édition di^ César Ehé\ix de 1635? demanda-t-il à Théodore.
— 153 pour 149.
— Très-bien. Et du Térence de la même année ?
— 108 pour 104.
— Diable! dis-je, les Elzévirs jouoient de malheur cette année-là sur le chiffre. Ils ont bien fait (Je ne pas la prendre pour imprimer leurs logarithipes!
— A merveille ! continua l'ami de Théodore, gi j'avois voulu écouter ces gens-ci, je t'aurois cru à un doigt 4û la mort.
— A un tiers de ligne, répondit Théodore dont la voix s'éteignoit par degrés.
— Je connois ton Histoire, mais elle n*est rien auprès de la mienne. Imagine-toi que j'ai manqué, il y a huit jours, dans une de ces ventes bâtardes et anonymes dont on n'est averti que par Taffiche de la porte, un Boccace de 1527, aussi magnifique que le tien, avec la reliure en vélin de Venise, les a pointus, des témoins partout, et pas un feuillet renouvelé.
Toutes les facultés de Théodore se concentroient dans une seule pensée : — Es-tu bien sûr au moins que les a étoient pointus?
— Comme le fer qui arme la hallebarde d'un lancier.
— C'étoit donc, à n'en pas douter, la vintisettine ellemême!
— Elle-même. Nous avions ce jour-là un joli dîner, des femmes charmantes, des huîtres vertes, des gens d'esprit, du vin de Champagne. Je suis arrivé trois minutes après Tadjudication.
— Monsieur, cria Théodore furieux, quand la vintisettine est à vendre, on ne dîne pas !
Ce dernier eflort épuisa le reste de vie qui l'animoit encore, et que le mouvement de cette conversation avoit soutenu comme le soufflet qui joue sur une étincelle expirante. Ses lèvres balbutièrent cependant encore : — Un tiers de ligne ! mais ce fut sa dernière parole.
Depuis le moment oix nous avions renoncé à l'espoir de le conserver, on avoit roulé son lit près de sa bibliothèque, d'où nous descendions un à un chaque volume qui paroissoit appelé par ses yeux, en tenant plus longtemps exposés à sa vue ceux que nous jugions les plus propres à la flatter. Il mounit à minuit, entre un Deseuil et un Padeloup, les deux mains amoureusement pressées sur un Thou venin.
Le lendemain nous escortâmes son convoi, à la tête d'un nombreux concours de maroquiniers éplorés, et
nous fîmes sceller sur sa tombe une pierre chargée de rinscription suivante, qu'il avoit parodiée pour lui-même de répitaphe de Franklin :