‹ Contes de la veillée (volume 2)Chapitre 22 sur 25 · DE LA RÉIMPRESSION · texte numérisé non relu

DE LA RÉIMPRESSION

Polichinelle est un de ces grands personnages tout eç dehors de la vie privée, qu'on ne peut juger que pgir leur extérieur et sur lesquels on se compose , par conséquent, des opinions plus ou moins hasardées, à défaut d'avoir pénétré dans l'intimité de leurs habitudes dorpestiques. C'est une fatalité attachée à la haute destinée de Polichinelle. Il n'y a point de grandeur humaine qui n'ait ses compensations.

Depuis que je cannois Poljcbinejle, comme tout le monde le coqrioit, pour l'avoir rencontré souvent sur la voie publique, dans sa maison portative, je n'ai pas passé un jour sans désirer de le connoître mieux; mais ma timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trpuvc à la chosq, m'ont empêché d'y réussir. Hes ambitÎQUs ont été si bornées, que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre désappointement, et je n'en connois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisseroit au dernier moment, ?i j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l'âme, que de curieuses révéla-

lions des mystères du génie et de la sensibilité, que d*observations d'une vraie et profonde philosophie il y auroil à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le vouloitl Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques ; il est quinteux, fantasque, ombrageux; Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de l'espèce, qui Ta d'abord rendu hostile envers ses semblables et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie. Ta détourné de se commettre aux relations triviales de la société. 11 ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue , et il se joue des vaines curiosités de la foule, qui le poursuivroil, sans le trouver, derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu l'envers du tapis de Polichinelle. C'est qu'au milieu de cette multitude qui afflue au bruit de sa voix, Polichinelle s'est fait la solitude du sage et reste étranger aux sympathies qu'il excite de toutes parts, lui dont le cœur, éteint par l'expérience ou par le malheur, ne sympathise plus avec personne, si ce n'est peut-être îivec son compère dont je parlerai une autre fois. Je suis trop occupé maintenant de Polichinelle pour m' arrêter aux accessoires. Un épisode ingénieux peut tenir sa place dans les histoires ordinaires, mais l'épisode seroit oiseux, l'épisode seroit inconvenant, j'ose dire qu'il seroit profane dans l'histoire de Polichinelle.

On appréciera, je l'espère, à sa valeur mon grand travail sur Polichinelle (si je le conduis jamais à fin ), par uu seul fait qui est heureusement bien connu et que je rapporte sans vain orgueil comme sans fausse modestie. Bayle adoroit Polichinelle. Bayle passoit les plus belles heures de sa laborieuse vie, debout, devant la maison de Polichinelle, les yeux fixés par le plaisir sur les yeux de PoUchinelle, la bouche entr'ouverte par un doux sourire

aux lazzis de Polichinelle, Tair badaud et les mains dans ses poches, comme le reste des spectateurs de Polichinelle. C'étoit Pierre Bayle que vous connoissez, Bayle l'avocat général des philosophes et le prince des critiques, Bayle qui a fait la biographie de tout le monde on quatre énormes in-folio; et Pierre Bayle n'a pas osé faire la biographie de Polichinelle! Je ne cherche pas toutefois dans ce rapprochement des motifs de m'enorgueillir, comme un sot écrivain amoureux de ses ouvrages. La civilisation marchoit, mais elle n'étoit pas arrivée ; c'est la faute de la civilisation, ce n'est pas la faute de Bayle. Il falloità Polichinelle un siècle digne de lui; si ce n'est pas celui-ci, j'y renonce.

L'ignorance où nous sommes des faits intimes dé la vie de Polichinelle étoit une des conditions nécessaires de sa suprématie sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de croyances ne duroit guère plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire. Polichinelle, qui a pour devise YOdi profanum vulgus , a senti que les positions solennelles exigeoient une grande réserve, et qu'elles perdoient progressivement de leur autorité en s' abaissant à des rapports trop vulgaires. Polichinelle a pensé comme Pascal, si ce n'est Pascal qui l'a pensé comme Polichinelle , que le côté foible des plus hautes célébrités de l'histoire, c'est qu'elles touchoient à la terre par les pieds, et c'est de là que proviennent en effet ces immenses vicissitudes qui ont fait dire à Mahomet :

Mon empire est détruit si l'homme est reconnu !

Polichinelle , logicien comme il l'est toujours, n'a jamais touché à la terre par les pieds. Il ne montre pas

ses pieds. Ce n*est que sur la foi de la tradition et de$ monuments qu'on peut assurer qu'il a des sahpts. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés ou les salons comme un grand homme ordinaire, ni à FQpéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment, une fois par semaine, faire constater à la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que pajr l'opinion. Il se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les têtes du peuple, et personne ne voudroit le voir à upe autre place, tant celle-là est bien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l'action des rayons visuels du épectateur. Polichinelle n'aspire point à occuper superbement le faîte d'une cdonne, il sait trop comment on en tombe ; mais Polichii;ielle ne descendra de sa vie au rez-de-chaussée, comme Pierre de Provence, parce qu'il sait aussi que Polichinelle sur Je pavé seroit à peine quelque chose de plus qu'un homme; il ne seroit qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en oubli, et qu'on ne connoit aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme, celui de l'empereur de la Chine, celui du grand Lama, et celui de Polichinelle.

Aussi est-il des sophistes (et il n'en manque pas dans ce temps de paradoxes ) qui vous soutiendront hardiment que Polichinelle se perpétue de siècle en siècle, à la ressemblance du grand Lama, sous des formes toujours semblables, dans des individus toujours nouveaux, comme si la nature prodigue pouvoit incessapiment fournir à la reproduction de Polichinelle! Ily a près d'un demi-siècle, à mon grand regret , que je vois Polichinelle. Pendant tout ce temps-là, je n'ai guère vu que Polichinelle; je n'ai guère médité que sur Polichinelle, et je le déclare dans la sincérité de ma conscience, xm

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loin du moment où je rendrai compte à Dieu de mes opinions philologiques et des autres, je suis encore à concevoir comment le monde pourroit en contenir deux.

Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si longtemps , consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d'ïsis; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ses prêtres; et il y a plus de l'apport qu'on ne pense entre les compères d'Isis et le grand-prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle, palpable aux sens de fhonmie comme Apollonius de Tyane, comme Saint-Simon, comme Débureau, n'auroit peut-être été qu'un philosophe , un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culromant de la société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation perfectionnée est tout entière dans Polichinelle; et si elle n'y étoit pas, je voudrois bien savoir où elle est.

Pour exercer à ce point l'incalculable influence qui s'attache au nom de Polichinelle, il ne suffisoit pas de réunir le génie presque créateur des Hermès et des Orphée, l'aventureuse témérité d'Alexandre, la force de volonté de Napoléon, et l'universalité de M. Jacotot. Il fdlbit être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot , c'est-à-dire pourvu d'une multitude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutes-puissantes qui n ont qu'à se montrer pour subjuguer les nations. Il falloit avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraîne tous les cœurs, l'accent qui parvient à l'âme, le geste qui lie, et le regard qtti fascine. Je n'ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l'auroit reconnu sans que je l'eusse nommé.

Je VOUS ai déjà dit que Polichinelle étoil éternel, ou plutôt j'ai eu Thonneur de vous le rappeler en passant, l'éternité de Polichinelle étant, grâce à Dieu, de toutes les questions dogmatiques celle qui a été le moins contestée, à ma connoissance. J'ai lu du moins tous les livres de polémique religieuse que l'on a écrits depuis que l'on prend la peine d'en écrire, et je n'y ai trouvé de ma vie un seul mot qui pût mettre en doute l'indubitable éternité de Polichinelle, qui est attestée par la tradition monumentale, par la tradition écrite, et par la tradition verbale. — Pour la première, son masque a été retrouvé, saisissant de ressemblance, dans les fouilles de l'Egypte. On sait s'il est possible de se tromper sur la ressemblance du masque de Polichinelle! et on m'assure que l'authenticité de ce portrait est au moins aussi bien démontrée que celle du testament autographe de Sésostris qu'on a dernièrement retrouvé aussi quelque part, à la grande satisfaction des gens de goût qui ne pou voient plus se passer du testament de Sésostris. Pour la tradition écrite elle ne remonte pas tout à fait si haut, mais nous savons que Polichinelle existoit identiquement et nominativement à l'époque de la création de l'Académie, qui partage avec Polichinelle le privilège de l'immortalité, par lettres-patentes du roi. Il est vrai que Polichinelle ne fut pas de l'Académie, et qu'elle en parle même en termes un peu légers dans son Dictionnaire^ mais cela .s'explique naturellement par le sentiment d'aigreur que jettent des concurrences de gloire entre deux grandes notabilités. — Pour la tradition orale enfin, vous ne rencontrerez nulle part d'hommes assez vieux pour avoir vu Polichinelle plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, et qui ait entendu parler à son bisaïeul d'un autre Polichinelle. — On a retrouvé le berceau de Jupiter dans l'ile de Crète ; on n'a jamais retrouvé le berceau de Polichinelle. « L'âge adulte est l'âge des dieux, » dit Hésiode qui ne devoit pas croire au berceau de Ju-

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pHér. L*ftge adulte est Tâge aussi de Polichinelle, et je n'entends pas tirer de là une conséquence rigoureuse qui risqueroit fort d'être une impiété. J'en conclus, sueulemcnt qu'il a été donné à Polichinelle de fixer ce présent fugitif qui nous échappe toujours. Nous vieillissons incessamment, tous tant que nous sommes, autour de Polichinelle qui ne vieillit pas. Les dynasties passent; les royaumes tombent, les pairies, plus vivaces que les royaumes, s'en vont ; les journaux , qui ont détruit tout cela, s'en iront faute d'abonnés. Que dis-je! les nations s*effacent dé la terre ; les religions descendent et disparoissent dans l'abîme du passé après les religions qui ont disparu; l'Opéra-Gomique a déjà fermé deux fois, et Polichinelle ne ferme point! Polichinelle fustige toujours le même enfant ; Polichinelle bat toujours la même femme ; Polichinelle assommera demain soir le Barigel qu'il assommoitce matin, ce qui ne justifie en aucune manière le soupçon de cruauté que des historiens, ignorants ou prévenus, font peser mal à propos sur Polichinelle. Ses innocentes rigueurs ne se déploient que sur des acteurs de bois, car tous les acteurs du théâtre de Polichinelle sont de bois. Il n'y a que Polichinelle qui soit vivant.

Polichinelle est invulnérable; et l'invulnérabilité des héros de l'Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle dont on n'a jamais vu les talons? Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier à l'instant même sur la place du Châtelet, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits, c'est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, assassiné par les hravi^ pendu par le bourreau et emporté par le diable, reparoit infailliblement, un quart d'heure après, dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi galant que jamais, ne rêvant qu'a-

MO GONTBd m tA VEILLÉE.

moiireties plande^tines et qu'espiègleries grivoises. P(h lichinelle est mort, vive Poliehinelle! C'est ce phénomène qui a donné Tidée de la légitimité. Montesquieu l*auroit dit s*ii Tavoit su. On ne peut pas tout savoir.

Je poursuis. Polichinelle étemel et invulnérable, comme on voudroit Tètre quand on ne sait pas ce que vaut la vie, Polichinelle a le don des langues, qui n'a été donné que trois fois *. la première fois aux apôtres, la seconde fois à la Société Asiatique, et la troisième fois à Polichinelle. Parcourez la terre habitée, si vous en avez le temps et Je moyen; allez aussi loin de Paris qu'il vous sera possible, etje vous le souhaite, en vérité, du plus profond de mon cœur. Cherchez Polichinelle, et que chercheriez-vous? Je vous mets au défi de suspendre votre hamac dans un coin du globe où Polichinelle ne soit pas arrivé avant vous.

Polichinelle est cosmopolite. Ce que vous preniez d'à* bord pour la hutte du sauvage, c'est la maison de Polichinelle sous ses portières de coutil flottant (et vous savez H elle s'annonce de loin par le cercle joyeux qui l'entoure! ). Polichinelle encore endormi, sa tête sur un bras et son bras sur la barre de sa tribune en plein vent, comme l'Aurore de La Fontaine, ne se sera pas réveillé au brusque appel de son compère, oit au retentissement de l'airain monnoyé qui sonne harmonieusement sur les pavés, que vous allez le voir tressaillir, sursaillir, bondir, danser, et que vous l'entendrez s'exprimer allègrement , comme un naturel, dans l'idiome du pays. Moi , voyageur nomade à travers4outes les régions de l'ancien monde, je n'ai pas fait vingt lieues sans re* trouver Polichinelle, sans le retrouver naturalisé par les mœurs et par la parole, et si je ne l'avois pas retrouvé, je serois revenu ; j'aurois dit comme les compagnons de Regnard :

Hic (apdeoi «tetimti» nobis ubi defuit orbi0<

Les colonnes d'Hercule de la civilisation des modernes ! c'est la loge de Polichinelle.

Ce n'est pas tout : Polichinelle possède la véritable pierre philosophale, ou, ce qui est plus commode encore dans la manipulation, l'infaillible denier du juif errant. Polichinelle n'a pas besoin de traîner à sa suite un long cortège de financiers, et de mander, à travers les royaumes, ses courtiers en estafettes et ses banquiers en ambassadeurs. Polichinelle exerce une puissance d'attraction qui agit sur les menus métaux comme là parole d'un ministre sur le vote d'un fonctionnaire public, puissance avouée, réciproque, solidaire, synallagmatique , amiable, désarmée de réquisitions, de somma* tiens, d'exécutions et des moyens coêrcitifs, à laquelle les contrU)uables se soumettent d'eux-mêmes et sans réclamer, ce qui ne s'est jamais vu dans aucun autre budget, depuis que le système représentatif est en vigueur, et ce qui ne se verra peut-être jamais, car la concorde des payeurs et des payés est encore plus rare que celle des frères. Il n'y a si mince prolétaire qui n'ait pris plaisir à s'inscrire, au moins une fois en sa vie, parmi les contribuables spontanés de Polichinelle. L'excapitaliste ruiné par une banqueroute, le solliciteur désappointé, le savant dépensionné, le pauvre qui n'a ni feu ni lieu, philososophe, artiste ou poète, garde un sou de luxe dans sa réserve pour la liste civile de Polichinelle. Aussi voyez comme elle pleut, sans être demandée, sur les humbles parvis de son palais de bois! C'est que les nations tributaires n'ont jamais été unanimes qu'une fois sur la légalité du pouvoir, et c'étoit en faveur de Polichinelle; mais Polichinelle étoit l'expression d'une haute pensée, d'une puissante nécessité sociale, et tout homme d'État qui ne comprendra pas ce mystère, je le prouverai quand on voudra, est indigne de presser la noble main du compère de Polichinelle.

L'incomparable ministre dont j*ai eu l'honneur d'être

le secrétaire particulier, dans le temps où les ministres répondoient encore aux lettres qui leur étoient écrites, se plaignant un jour de mes inexactitudes régulières, j'essayai de m'excuser comme un* écolier, par le plaisir que j'avois pris à m'arrêter quelque temps devant la loge de Polichinelle. « A la bonne heure, me dit-il en « souriant, mais comment se fait-il que je ne vous y aie « pas rencontré?... » Mot sublime qui révèle une immense portée d'études et de vues politiques. Malheureusement il iie conserva le portefeuille que cinquantetrois heures et demie, et je ne le plaignis point, parce que je connoissois la force et la stoîcité de son esprit. Polichinelle venoit de s'arrêter par hasard devant l'hôtel du ministère; Polichinelle insouciant et libre, en sa qualité de Polichinelle, du caprice et de la mauvaise humeur des rois. Le ministre disgracié s'arrêta, par un de ces échanges de procédés qui signalent les bonnes éducations, devant la loge de Polichinelle. Polichinelle chantoit toujours; le ministre se remit à l'écouter avec autant de joie que s'il n'avoit jamais été ministre, et vous l'y trouverez peut-être encore; mais vous verrez, hélas! qu'on n'ira pas le chercher là.

Les notabilités n'y manquent pas devant la loge de Polichinelle ! Tout le monde y passe à son tour ! Peu sont dignes de s'y fixer. L'oisif hébété la laisse en dédain ; le flâneur, impatient de nouvelles émotions, la salue tout au plus d'un regard de connoissance ; le pédant, pétrifié dans sa sotte science, la cligne en rougissant d'un coup d'oeil honteux. Vous n'y craindrez pas le contact eflront^ de la grossière populace aux goûts blasés et abrutis, écume de l'émeute et de l'orgie, qui se roule, sale cohue, autour des monstres du carrefour, des disputes gymniques des cabarets et des échafauds du Palais; elle a vu des enfants sans têtes et des enfants à deux têtes; elle a vu des têtes coupées ; elle ne ge soucie plus de P(h lichinelle.

La clientèle ordinaire de Polichinelle est beaucoup mieux composée. C'est l'étudiant, fraîchement émoulu de sa province, qui pêve encore les douceurs de sa famille et les adieux de sa mère. Hâtez-vous de goûter sur son visage frais et riant l'expansion de son dernier bonheur; demain il sera classique, romantique ou saintsimonien : il sera perdu ! — C'est le^ jeune député, patriote de conviction, honnête homme d'instinct, qui brave l'appel nominal pour venir méditer un moment avec Polichinelle sur les institutions rationnelles de la société. Loué soit Dieu qui l'a mis dans la bonne voie ! La tribuiie de Polichinelle lui apprendra plus de vérités en un quart d'heure que l'autre ne peut lui en désapprendre dans une session. — C'est le pair déshérité qui descend de son cabriolet, devenu plus modeste, pour se former au mépris des grandeurs humaines par l'exemple de Polichinelle. Homme heureux entre tous les hommes! il a perdu la pairie, mais il a gagné la sagesse. — C'est l'érudit cassé de travail que Polichinelle délasse et reverdit, ou le philosophe épuisé de spéculations inutiles qui vient, en désespoir de cause, humilier ses doctrines trompées aux pieds invisibles de Polichinelle. — Et c'est encore mieux que tout cela !

Voilà, voilà Polichinelle, le grand , le vrai, l'unique Polichinelle! Il ne pâroît pas encore, et vous le voyez déjà ! Vous le reconnoissez à son rire fantastique, inextinguible comme celui des dieux. Il ne paroît pas encore; mais il susurre, il siffle, il bourdonne, il babille, il crie, il parle de cette voix qui n'est pas une voix d'homme, de cet accent qui n'est pas pris dans les organes de l'homme, et qui annonce quelque chose de supérieur à l'homme. Polichinelle, par exemple. Il s'élance en riant: il tombe, il se relève, il se promène, il gambade, il saute, il se débat, il gesticule, et retombe démantibulé contre un châssis qui résonne de sa chute. Ce n'est rien; c'est tout, c'est Polichinelle! Les sourds l'entendent et rient;

les aveugles rient et le voient ; et toutes les pensées de la multitude enivrée se ccHifondent en un cri ; C'est lui ! c'est lui ! c'est Polichinelle!

Alors... Oh! c'est un spectacle enchanteur que celui-ci !... Alors les petits enfants, qui se tenoient immobiles d'un curieux effroi entre les bras de leurs bonnes» la vue fixée avec inquiétude sur le théâtre vide, s'émeuvent et s'agitent tout à coup, agrandissent encore leurs beaux yeux ronds pour mieux voir, s'a(^rochent, se disputent la première place. — Ils s'en disputeront bien d'autres quand ils seront grands! ^ Le flot de l'avant* scène roule à sa surface de petits bonnets» de petits cha** peaux, de petits schakos, des toques, des casquettes, des bourrelets, de jolis bras blancs qui se contrarient, de jolies mains blanches qui se repoussent, et tout cela, voua savez pourquoi? pour saisir, pour avoir Polichinelle vi* vaut! Je le comprends à merveille; mais moi, pauvres enfants, moi qui ai grisonné là, derrière vos pères, il y a quarante ans que je l'attends!...

Au second rang cependant se pressent les bcmnes et les nourrices, épanouies, vermeilles, joyeuses comme d'autres enfants, sous le bonnet pointa et sous le bonnet rond, sous la cornette aux bandes flottante^ et sous le madras en turban; les bonnes de la haute société surtout, aux manières de femmes de chambre, au cou penché, à l'épaule dédaigneuse, au geste rond, au regard oblique et acéré que darde, entre de longs cils, une prunelle violette, et qui promet tout ce qu'il refuse. Je ne sais pas si cela est changé, mais je me souviens qu'elles étoient charmantes.

C'est ici que devroit a»nmencer logiquement l'histoire de Polichinelle; mais ces prémisses philosophiques m'ont entraîné à des considérations si profondes sur les besoins moraux de notre malheureuse société, que l'attendrissement m'a gagné au premier cha^ntre de l'histoire de Polichinelle. L'histoire de Polichinelle» c'est,,

hélas! l'histoire entière de l'homme avec tout ce qu'il a d'aveugles croyances, d'aveugles passions, d'aveugles folies et d'aveugles joies. Le cœur se brise sur l'histoire de Polichinelle : sunt lacrymœ rerum l

J'ai promis cependant l'histoire de Polichinelle. Eh! mon Dieu! je la ferai un jour, et je ferai plus que cela; car c'est décidément le seul livre qui reste à faire; et si je ne le faisois pas, je vous conseille en ami de la demander à deux hommes qui la connoissent mieux que moi : — Cruyshank et Charlet.

« Quoique le soleil touche à la fin de son cours, il n'est pas encore jour chez Nyctale; gardez-vous de le réveiller. Son sommeil a probablement été retardé par les croassements d'un oiseau de mauvais augure ou par les hurlements d'un chien perdu. Les songes qui lui sont survenus depuis sortoient tous de la porte d'ivoire, et il attend encore ceux du matin, qui ne manquent jamais d'apporter d'utiles enseignements pour la conduite de la vie. N'espérez pas l'entraîner d'ailleurs dans quelque divertissement, car c'est aujourd'hui vendredi, un jour fâcheux, un jour contraire et néfaste, nigro notanda lapillo. Mais voilà Nyctale qui vous suit tout pensif, quoiqu'il ait chaussé son premier escarpin du pied gauche.

* On sût quUl y a deux personnages de ce nom, Vxxn Jean-Claude de La Hétherie, Tautre JuUen-Offray de La Mettrie ; on les a confondus quelquefois, quoique leurs noms s^écrivent diflëremment. Le premier, Jean-Claude de La Hétherie, physicien et naturaliste, est né à la Clayette, petite ville du Maçonnais, en 1 743 ; il est mort en 1 8 17. Le second, Julien^Ofifiray de La Mettrie, médecin, littérateur et philosophe dans la mauvaise acception du mot, est né à Saint-Malo en 1709, et mort en 1751. Ç'ç^t de lui dont il est question dans le morceau qu*on Ta lire* (iVoto de VÊdiUewr,)

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et qu'il vienne de buter, en sortant, contre le seuil de sa porte. Vous avez pour le maîtriser quelque pierre constellée ou quelque talisman sympathique, puisque vous le décidez à prendre part à votre banquet dans cette maison, qui est la seule du quartier qù les hirondelles n'aient pas fait leur nid dans les travées des fenêtres et entre les soliyes du plafond. Tout à coup cependant son visage se rembrunit. Ne s*est-il pas assis par mégarde en face du méchant miroir de Bohême qu'un lourdaud de valet rompit l'autre jour ; ou bien aiiroit-il trouvé son couvert d'ai^enterie en croix à côté d'une salière renversée? Je me trompe : il est occupé d'un soin vraiment sérieux, il compte les convives un à un ; et maintenant que vous le voyez pâlir et trembler, il vient de s'assurer pour la troisième fois qu'ils étoient treize. A compter de ce moment il n'y a plus de repos pour Nyctale. Les mets les. plus délicats se changent en poison sous sa main comme au festin des harpies, et il ne cherche qu'un pré« texte pour sortir, quand la coiironne de lumignons brûlants qui fait pendier les mèches négligées l'avertit heu-* reusement qull doit recevoir aujourd'hui à son logis une visite ou un message. Il s'esquive subtilement, sans que personne ait pu deviner la cause de sa tristesse et de son impatience. Nyctale est homme de bien, de savoir et de bon conseil, dont les honnêtes gens font état, qui s'est montré propre aux affaires, et qui se porte avec pni^ dence et fermelé dans l'occasion, mais Nyctale est su^ perstitieux« »

Je disoi9 l'autre jour, en m' appuyant d'une expression de Montaigpe, qu'on ne rabattroit jamais assez l'oreille des hommes du nom de la superstition, pour les forcer à comprendre qu'ils sont absurdes dans les acceptions qu'ils attachent au^t mots, insensés dans le jugement qu'ils portent des idées, et plus présomptueux encore qu'ignorants. C'est cette fantaisie qui m'avoît décidé à charger d'un long .commentaire Tépopée classique dont

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je viens de vous donner connoissance, et que vous seriez bien fondés à regarder comme la plus mauvaise de notre grand peintre de caractères, si je vous la donnois pour autre chose que pour un détestable pastiche.

Maïs, tout réfléchi, j'aime mieux vous raconter ce que me disoit à ce sujet mon vieil et respectable ami Jacques Mauduyt, un soir de vendémiaire an vni, que nous dînions ensemble chez Legacque, dans un cabinet particulier, car il avoit la bonté d'ainier à s*entendre causer devant moi, quoique je ne fusse alors qu'un jeune écolier très-novice en philosophie; et comme j'étols fort avide de science, j'y prenois de mon côté un singulier plaisir.

Or, si vous avez oublié M. Jacques Mauduyt, ce qui pourroit bien être arrivé au train que vont les réputations, je me félicite de pouvoir vous apprendre que c'étoit un homme studieux, savant, modeste, parfait d'esprit et de mœurs, qui avôit concouru tout jeune, sans sortir d'une sage et méritoire obscurité, aux travaux de l'académie de Berlin, où il fut le confrère et l'élève de Voltaire, de Maupertuis, de Formey *, du marquis d'Argens, du roi de Prusse, d'une foule de gens de lettres plus ou moins célèbres dont les principaux sont ici classés par ordre de talents, et qu'il exerçoit, à l'époque dont il est actuellement question, les honorables fonctions de président d'une école centrale, dans laquelle je me formois, sans le savoir, à grossoyer des feuilles , bonnes ou mauvaises, pour la Revive de Paris^ quand je ïie serois plus d'âge à commencer l'apprentissage d'un métier plus utile et plus sûr.

Un jour donc qu'il me donnoit à dîner chez le Loin-

^ Fonney (Jean-Henri-Samuel), d*une famille originaire de Vitry en CbampafiM, ministre de TÉvangile, rédacteur du journal de Berlin, auteur d'un grand nombre d'ouvrages hiatoriques, philosophiques et académiques, doyen de TAoademie des sciences et belles-lettres de Berlin, né dans cette Tille le 3 i mai 1 7 1 1, mort le 8 mars' 1797.

lier du directoire, sur la terrasse des Tuileries : — Voici . qui mérite attention, me dit-il quand il fut arrivé au troisième ou quatrième chapitre de la carte. J'écoutois de toutes mes oreilles, parce que c'étoit le moment où il avoit coutume de développer devant moi toutes les richesses, de son érudition et de sa mémoire.

— Manges-tu du pigeon rôti? — reprit-il en consultant ma pensée d'un regard scrutateur^

Je ne sais quel effet aturoit produit sur vous une pareille question; ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle fut pour moi l'objet d'une de ces opérations de l'esprit qui s'exécutent spontanément, mais d'une manière trèsrlogique, dans l'intelligence, et qui la tiennent comme suspendue un moment sur un nouvel abîme qu elle vient de découvrir dans le monde moral.

Non, je ne mange pas du pigeon rôti.

Pourquoi ne mangerois-je pas du pigeon rôti?

Je ne me souviens pas d'avoir mangé du pigeon rôti.

Quel mal y a-t-il à manger du pigeon rôti, si on en servoit maintenant?

De cet enchaînement de pensées je ne livrai à M. Mauduyt que la solution matérielle du problème. Je restai indécis sur les motifs déterminants de ma réponse, ou plutôt je n'essayai pas même de les débrouiller.

— Non, monsieur, répondis-je à M. Mauduyt en rougissant un peu, je ne mange pas de pigeon.

— Alors, continua-t-il avec une intention marquée de m'embarrasser, nous pourrons nous faire servir, si cela te convient mieux, un salmis d'hirondelles ou une brochette de moineaux.

— Eh ! qui s'est jamais avisé, m'écriai-je, de manger des moineaux à la brochette et des hirondelles en salmis?

— Ce n'est pas l'usage, continua M. Mauduyt, quelque la chair de ces petits animaux soit fine, délicate, exquise et d'une facile digestion. Mais tu ne m'as pas dit si

M. DE tk MËTTRtK. 301

cette répugnance te vient du défaut d^habitude, ou si elle est systématique.

Puis il se retourna du côté du garçon qui nous servoit, et lui demanda, sans m'interroger davantage, la moitié d'une poularde au cresson.

— C'est ce que. j'ignore entièrement, repartis-je, car je n'y ai jamais réfléchi. Ce n'est peut-être qu'un caprice.

— Voilà ce qui te trompe, dit-il. Le caprice est une explication bonne pour les esprits paresseux qui ne prennent pas la peine de chercher en eux-mêmes une explication plus rationnelle de leurs choix et de leurs résolutions. L'arbitre de l'homme ne s'arrête jamais à un dessein sans y être porté par quelque mouvement qui lui est propre et qui résulte, ou de son instinct naturel, ou de l'instinct auxiliaire que lui a fait son éducation, ou de l'empire d'un raisonnement occulte qui s'est développé

' en lui à son insu, mais dont il retrouveroit, en s'étudiant soigneusement, les principes et les corollaires.

— Cela est probable, répondis-je tout haut ; — mais, ajoutai-je en moi-même, voilà bien de la philosophie à propos de l'usage de manger du pigeon!

— Cela est si probable que cela est sûr. Le pigeon, l'hirondelle et le moineau sont les hôtes volontaires de la maison de l'homme. On croiroit que la nature les a produits tout exprès pour entretenir dans sa pensée le souvenir de son premier état, et pour ne pas lui laisser perdre, de vue ses anciens rapports avec le reste .du monde créé. Ils ne sont pas ses vassaux par droit de conquête; seulement ils aiment à vivre dans les bâtiments qu'il a édifiés, et y accourent à l'envi comme s'ils étoient faits pour eux. ils l'enchantent des grâces variées de leur vol, de leurs chants et de leurs couleurs, car le pigeon plane avec élégance et avec noblesse, il roucoule tendrement, il déploie au soleil les richesses de sa robe nuée de mille reflets, if reproduit tous les jours sous nos yeux ces

miracles d*ainour et d'inconsolable constance dont les poètes sont obligés de lui emprunter le modèle. L'hirondelle, au vêtement plus sévère, comme il convient à une exilée, file, s'égare etdisparott dans l'air. Elle va au loin pour nous préparer à la perdre;* elle vient de loin pour nous consoler par l'idée de la revoir. Elle ne ^ait que susurrer et se plaindre, et son murmure inquiet ressemble à des pleurs, parce qu'elle a le soin d'une famille. Tu sais de quels enseignements elle est chargée pour nous : elle annonce la pluie, elle annonce le beau temps, elle annonce le deuil de l'année, elle annonce le retour de la bonne saison; elle porte sur ses ailes noires le calendrier du laboureur. C'est elle qui apprit à nos pères Tart de l'architecture rustique ; c'est elle qui apprend à nos flUes les sollicitudes et les joies de la maternité. Le moineau, habillé comme un simple paysan pauvre, mais robuste, de bonne humeur, et tout dispos pour une fête, le moineau, vif, indiscret, curieux, pétulant et bouffon, vole, sautille, bondit au milieu de nos troupeaux et de nos enfants. Il babille, il jargonne, il sifile, il porte partout la gaieté. Libre habitant du toit domestique, où il paye sa bienvenue en plaisirs, on lui doit tout ce qu'il dérobe, on lui donne tout ce qu'il demande, et il le sait si bien qu'il ne manque jamais, quand la neige couvre la terre où dorment les semences que nous lui avons confiées, de venir frapper du bec, avec un air résolu, à la vitre de la salle à manger, pour réclamer les miettes du festin. En vérité, n'imagines-tu pas que le premier homme qui fit servir sur sa table le pigeon de ses tourelles, l'hirondelle de ses corniches et le moineau de ses murailles, viola outrageusement les saintes lois de l'hospitalité ' ?

< Nodier, toat an détenant un des maîtres de la Uttératare, on des cattsevs les plus aimés, les plus éblouissants de la société parisienne, garda toiyours un sentiment trèft-vif de la vie simple de ses premières années, une sympathie profonde pour la nature et ses merveilleuses créations. Les plantes et les ani* maux étoient pour lui des amis véritables, et, comme on le roit par la page

M. DB LA METTRIB. 303

*^ Je sais maintenant» lui répondis-je» pourquoi je ne mange point de pigeons, d'hirondelles ni de moineaux ; et je tiens que o*est un crime qui prend place tout de suite apjr^ celui de l'anthropophage!...

— Il en est de cette idée comme de presque toutes celles que la pratique des honnêtes gens t'a inculquées depuis l'enfance, et dont tu n'as pas encore développé le sens mystérieux dans ta petite cervelle, car je doute qu'il 86 soit accrédité parmi les peuples* quelque prétendu mensonge quiî ne soit pas fondé sur une vérité morale fort essentielle. Aurois-tu entepdu parler par hasard dé H. de La Hettrie?

— Il n'est personne qui n'ait entendu parler de M. de La Mettrie. C'étoit l'athée à titre d'office du roi de Prusse, précisément comme Bébé étoit le nain du roi de Pologne.

— Athée en toutes choses, reprit M. Mauduyt : médecin qui ne croyoit pas à la médecine; raoraliste^ qui ne croyoitpas à la vertu; psychologiste qui ne croyoit pas à l'àme; courtisan qui ne croyoit pas à la royauté. Je l'ai vu entrer plus d'une fois, par une chaude journée de

dnleisas et par â*aiitfes eneore, nombrevies dans tes «Mfreff, Il es parle toujours a^ec im dianne infini. Cet homme aimable, qal e<»cilioit avee vd grand fonds de malice une bienveillance inépuisable, et qui réhabilitoit avec tant de passion et de curiosité les poètes inconnus, s*étoit aussi constitué le défenseur des animaux méprisés. M. Alexandre Dumas a donné à ce sujet de très-piquants détails dans des feuilletons épisodiques des MUh et un fantômei^ feuilletons intitulés VÀnenal et insérés dans le CoMtUutionnel des 23, 24, 25 et 26 septembre 1849. ajoute injustice, dit M. Dumas, toute oppression révoltoit Nodier, et selon lui on étoit injuste envers le crapaud. Le crapaud étoit bon ami; Nodier l'avoit prouvé par Tassociation du crapaud et de Paraignée, et à la rigueur il le pronvoit deux fois en racontant une autre histoire de crapaud et de lézard, non moins fantastique que la première. Le crapaud étoit donc non-seulement bon ami, mais encore bon père et bon époux» En accouchant lui-même sa femme, le crapaud avoit donné aux maris les premières leçons d*amour conjugal; en enveloppant les œufs de sa famille autour de ses pattes de derrière, ou en les portant sur son dos, le crapaud avoit donné aux chefs de famille la première le^on de paternité. • eto. {Note de V£dite%vr),

Tété, dans le cabinet de Frédéric, se laisser tomber sur un canapé après un petit salut assez brusque, camper ses pieds poudreux sur un tabouret, jeter sa perruque sur un fauteuil, se débarrasser de sa cravate, et s'éventer sans façon de son mouchoir de poche, pendant que le despote philosophe rioit à part et entre ses dents de ses sottes incartades. C'est que l'athée du roi se trompoit un peu sur ses véritables attributions à Potsdam. Les temps éteient changés, et non pas les choses, depuis Brusquet et Langelt. La Mettrie se croyoit l'égal de son maître,' et il n'en étoit que le fou '•

— Tout fou qu'il étoit, il entroit, je pense, quelque secrète combinaison dans son extravagance. La Mettrie avoit du bon ; je le connoissois fort peu» mais je préférois de beaucoup son entretien au verbiage diffus du directeur général de l'académie et à l'expansion cynique du vieux Formey, Tétourdi le plus fécond en spropositi que j'aie entendu de ma vie. L'originalité vraie ou fausse de La Mettrie étoit du moins féconde en aperçus piquants et nouveaux, en paradoxes ingénieux qu'il savoit énoncer d'une manière saisissante, et qui, après avoir fait sourire la raison, lui laissoient toujours à penser. Il avoit le bonheur de se convaincre de ses idées en les développant; et comme il n'étoit pas dénué d'une certaine verve d'ima-

* Ce <)ue Nodier dit ici de La Mettrie concorde parfaitement avec les renseignements fournis par les biographes et ^opinion des contemporains. « Quand La Mettrie entroit chez Frédéric, il se jetoit et se coùchoit sur les canapés, est-il dit dans les Souvenirs de Berlin f t. V, page 405; quand il faisoit chaud, il ôtoit son col, déboutonnoit sa veste et jetoit sa perruque par terre. • Quoique le roi de Prusse ait composé VÊloge de La Mettrie, ce philosophe, qui s^étoit compromis aux yeux mêmes de son parti par son livre de VHomme machine, a été jugé très-sévèrement par Yollaire, d'Argens et Diderot; « Sa tête, dit ce dernier, est si troublée et ses idées sont à tel point décousues que dans la même page une assertion sensée est heurtée par une assertion folle, et une assertion folle par une assertion sensée. » La Mettrie, qui avoit composé des Lettrei sur l'art de conserver la santé et de prolonger la vie, mourut, dit Yoltaire, poux avoir mançé par vanité un pâté dç faisans aux truffes.

(Notç 4^ VSdUewr.)

gination, il s*élevoit souvent jusqu'à Téloquence quand il étoit contredit. La bizarrerie est un fâcheux travers de l'esprit; mais les hommes bizarres, et tu auras plus d'une occasion de t'en apercevoir, ont un immense avantage dans la conversation sur les hommes simplement sensés. Ils n'ennuient presque jamais. — Dans je ne sais quelle occasion où nous devions rejoindre le roi à quelques journées de Berlin, je proposai à La Mettrie de partir avec moi le lendemain à frais communs.

— C'est demain vendredi, répondit-il, et je ne me mets pas en route le vendredi. Pour samedi je suis des vôtres.

Je le regardai fixement pour m'assurer qu'il ne plaisan» toit pas. Il étoit fort sérieux.

Nous partîmes le samedi. Le hasard avoit réuni à la couchée deux ou trois voitures suivant la cour. Je m'étois arrangé pour souper à table d'hôte.

— C'étoit aussi mon intention, me dit La Mettrie; mais je viens de vérifier que ces messieurs seroient onze, nous ferions treize à nbus deux, et nous souperons chez nous, s'il ne vous convient mieux que je soupe seul, car je suis bien décidé à ne pas m'asseoir à une table de treize couverts, quand il me sera possible de faire autrement'.

Je souris et je fis servir dans ma chambre. Il la parcourut d'un coup d'œil à la clarté des flambeaux qui nous précédoient.

' D*aprè8 le feuilleton qne nous ayons cité dam une note précédente, Nodier anroit eu aussi ses superstitions. H Dumas, après atoir parlé des réceptions de TArsenal, ajoute : o Une fois admis à cette charmante intimité de la maison, on alloit diner chez Nodier à son plaisir: il y avoit toujours deux ou trois cou- Tertsen attendant les convives de hasard. Si les trois couverts étoient insuffisants, on en ajoutoit un quatrième, un cinquième, un sixième ; sHl falloit allonger la table, on Pallongeoit. Mais malheur à celui qui arrivoit le treizième ! celui-là dinoit impitoyablement à une petite table, à moins qu^un quatorzième ne vint le relever de sa pénitence... Dans ces dîners charmants, tous les accidents, excepté le renversement du sel, excepté un pain posé à Tenvers, étoient pris du c6té philosophique. • (Note de VÊditewr,)

306 CONTES DB U YEILUE.

— Une araignée! s*écria-t-il en tirant sa montre â*un air soucieia. — Bon, I)ony repritril aussitôt, le soleil n'est pas tout à fait couché.

Il prit ensuite sa place» a^H^ès avoir rétabli soigneuse* ment le parallélisme symétrique de sa fourchette et de son couteau , qui étoient tombés en cr<ûx , l'un sur l'auUre, de la main du domestique. — • Nous restâmes longt^nps sans rien dire* Je ne pouvois voir dans les circonstances qui m'avoient frappé que le caprice d'un esprit singulier ou l'ironie trop prolongée d'un esprit supérieur qui se joue des folles erreurs du vulgaire, en les exagérant à dessein; mais» comme j'avois à coeur de m'éclaircir de ce doute, je rompis enfin le silence :

— Pourroâs-jevous demander sans indiscrétion, mon cher confrère, dis-je à La Mettrie, pourqud vous ne vous mettez jamais en route le vendredi, si toutefois ce que vousm'en avez dit l'autre jour est autre chose qu'un prétexte en l'air ou qu'un malin persiflage f

— ^ Il n'y a rien de plus vrai, répondit La Mettrie, et je vous en dirai volontiers la raison. Je ne ferai pas valoir l'autorité des vieilles tradiii<»is de tous les pays sur la fatalité des jours : elle est universelle, elle est probable, elle s'appuie sur des exemples tellement multipliés qu'ils lui donnéait presque la certitude de l'histoire. Mais vous savez que je n'admets, en matière de raisonnement, que ce qui repose sur des faits sensibles. Je ne vous demanderai pas s'il est des jours de votre vie dont vous Voyez revenir l'anniversaire avec douleur, au bout d'un quart de siècle que vous avez déjà vécu ; mais s'il en étott autrement, vous ne seriez pas homme, ou vous ne seriez pas digne de l'être. Il faut seulement que vous admettiez que ce sentiment naturel à l'individu n'est pas moins naturel à l'espèce, et qu'il y a des anniversaires calamiteux dans l'histoire des nations comme dans celle de l'homme. Eh bien, avez-vous réfléchi quelquefois sur ce qui s'est passé aux yeux de la terre, il a plus de dix-sept

siècles, dans le petit pays de Judée, et dont rimpresâion ft'est perpétuée jusqu'à nous, surtout chez les classes naïves de la société, à travers une soixantaine de gêné. ratioiK? Si vous Tavez oublié, je vous dirai ce que c'étoit. Il y avoit un homme alors, un pauvre et digne homme, un ouvrier nazaréen, qui avoit lu avec fruit dans son enfance, qui avoit voyagé pour s'instruire et pour cacher sa vie, qui avoit pénétré le secret moral de tous les mythes des religions surannées et qui revenoit après vingt ans dans le pays de ses pères à la tète d'une douzaine de sages aussi misérables que lui, proclamer le premier la vérité en face de toutes les tyrannies et de toutes les religions de l'ancien monde. Ce n'étoit pas une petite affaire, car on n'a jamais révélé aux esclaves qu'ils étoient les égaux de leurs maîtres, sans leur donner l'envie de s'en faire des esclaves ; mais il enveloppait ses leçons d'une morale si conciliante et si douce que les plus superbes et les plus irrités se laissoient façonner» en dépit d'eux-mêmes, à l'indulgence de sa pensée. 11 ne fut tiré qu'une épée dans son histoire, et il l'a maudite. Les riches de la terre se soulevèrent contre lui, l'aveugle populace le chargea d'ignominies, les prêtres le firent fouetter de verges, et il se trouva, comme cela se trouve toujours, un traître pour le vendre et des juges pour le condamner. On le pendit un vendredi entre deux voleurs, auxquels il adressoit en mourant des paroles d'amour et de charité, de la bouche qui venoit de pardonner à ses bourreaux. Ce fut un grand malheur pour le genre humain, qui ne méritoit d'ailleurs ni une telle loi ni une telle victime, mai» dont il aviroit avancé le» affaires de plus de deiix mille ans s'il avoit vécu âge d'homme, comme sa bonne constitution et ses bonnes mœurs sembloie&t le lui promettre. On refera bien des révolutions avec se» principes, mais j'ai peur qu'on n'en fasse plus avec ses sentiments, et c'est ce qui imprimera aux révolutioDS à venir nm tache indélébile de scandale et de fré-

nésie. Vous reconnoissez Thomme dont je vous parle, et vous savez que je ne crois pas sa divinité plus légitime que celle d'aucun des innombrables dieux d'Alexandre Sévère ; mais ce n'est pas ma faute ; et quand nous ferons un dieu à la majorité, comme un académicien de Berlin, sous le bon plaisir du roi de Prusse, il faudra bien se garder d'en prendre un autre que le charpentier de Bethléem. — Vendredi ! continua La Mettrie avec exaltation, vendredi jamais exécrable, où le généreux patron de l'humanité souffrante a rendu son dernier soupir dans l'opprobre et^dans les tortures! Vendredi fatal, où le soleil auroit dû réellement se voiler de ténèbres, comme le racontent les historiens ecclésiastiques, s'il a voit été autre chose qu'un soleil, c'est-à-dire une masse inorganique, insensible aux douleurs de notre matière organique et sensible ! Vendredi ! qu'il faudroit effacer du nombre des jours, suivant l'expression de Job, sauf à doubler un autre jour de la semaine , s'il y en avoit un qui fût pur de crimes ! Oh ! qu'il meure éternellement le vendredi où le juste est mort , emportant avec lui dans son suaire toutes les vertus de l'espèce et toutes ses libertés ! — Ne pensez-vous pas d'ailleurs, mon ami, que ce soit assez de la conviction amère et profonde de cent millions de familles qui gémissent tous les vendredis sur la mort du Christ, depuis Berlin jusqu'au Japon, pour exciter dans une âme d'homme quelque triste sympathie ? Vous n'oseriez sourire dans la famille affligée où la petite fille pleure la perte de sa poupée, et la grand'maman la mort de son sapajou, et vous seriez sans compassion pour les regrets de cette famille immense qui pleuroit hier sur la mort d'un Dieu! Quant à moi, pour prendre part aux angoisses de tant d'âmes navrées , je n'examine pas si elles sont fondées en raison, mais si elles sont vives et sincères, et voilà pourquoi je n'entreprends rien le vendredi.

J'écoutois émerveillé cette déclamation de La Mettrie,

dont je n'ai pas retranché un mol, parce que je voulois, avant tout, te donner une idée des formes habituelles de sa logique et de son élocution, pour t'épargner la peine de lire les ouvrages inutiles ou dangereux qu'il a laissés, et dont le moindre défaut est d'être écrits sans goût, sans critique et sans conviction. Je tâcherai d'être plus laconique dans le reste de mon récit. :

— C'est sans doute la même idée, lui dis-je, qui vous fait répugner à voir l'image de la croix figurée par une fourchette et un couteau? Ces deux superstitions, — passez-moi le mot, — se touchent du moins de fort près dans l'imagination du peuple.

— La même idée et d'autres encore, repartit La Mettrie. Image d'un supplice parricide que la populace de Jérusalem a fait subir au plus sage et au plus'doux des philosophes; image plus vivante et plus commune d'un supplice moderne, horrible dans sa cruauté quand il est infligé au coupable, et pour lequel l'indignation n'a pas assez d'anathèmes quand il frappe l'innocent, comment voudriez-vous que cette croix odieusen'attristât pas pour moi l'appareil du repas où deux amis viennent échanger leurs pensées, et goûter le plaisir d'être ensemble? Si je fuis la croix au théâtre sanglant de nos exécutions homicides, pourquoi me cohdamneroisFJe à la retrouver dans l'intimité du souper? Ce n'est pas tout. Cette figure hideuse est choquante pour un œil amoureux de l'ordre, qui se complaît au repos d'une image régulière, et qu'offusque et révolte la confusion des lignes superposées, il faut que cet instinct nous soit bien naturel, puisque Pythagorc en a fait une des bases de sa philosophie ; et c'est pourquoi toutes les théogonies s'accordent à voir l'emblème de la Divinité dans le triangle parfait, depuis les bergers astronomes jusqu'aux théologiens scolastiques, depuis le delta des Grecs jusqu'à la trinité de TertuUien et de Bossuet. Notre goût universel pour les équilatères et pour les parallèles est d*ailleurs le principe

810 OMITES DB LA YBIUÉE.

Condamental des beaox-arts, el llMMiiiiie qui ne le oom* prendroîi pas aeroit inférieur à l'abeille même, si invar riable dans la construetioD unifomie de son p^itagoiie. Oui, je conçois qu'on génie chagrin, que oeUe anarchie linéaire et celte violation du parallélisme afOigeni trop amèrement» soit réputé superstitieux ; mais je soutiens qu'une organisation que ne remue pas un peu ce barba* risme de laquais n'a rim au-dessus de la brute.

— Avec cette facilité d'émoticms et de souvaiîrs, mon dier philosophe, il ne vous sera pas malaisé de m*expliT quer votre antipathie pour le nombre treize, que le peuple , avec son expression pittoresque et figurée, appdle iepaifU de Judas?

— Il vous fait hcHTeur comme à root , et j'en rends grâce à votre .raison. N'estril pas péniblede se rappel», dans une soci^ de treize hommes e(»nposée par le hasard, que, dans un nombre, pareil de frères cbmsis par le juge le plus intelligent du cœur humain qui ait jamais existé, il se trouva un bandit capable de livrer aux bourreaux son bienfaiteur, qu'il regardoit comme son Dieu? Quel sentiment doit s'év^er en vous alors, à la vue de vos convives? Le moins qu'on puisse se demander, c'est lequel s»oit» au besoin, délateur et assassin? Ce nombre se soustrait d'ailleurs à toutes les idées d'ordre, car il. exprime le premier des cbiffires extra-numéraux du ealcml duodécimal, dcmt le type est emprunté, comme vous le savez, aux douse lignes des phalanges de nos quatre doigts, qui sont représentées à leur nomlMre concret par , le cinquième doigt ou par le pouce. Or» Ces chiiires hété- ^ roclites répugnent à notre esprit de méthode et d'hâi^ monie , comme les ligues qui se détournent de la perpendiculaire. Mais ce n'est pas tout que cela. Les calcula

de la probabilité de la vie nous ont {Hxmvé que sur treize hommes de difiérents âges qui s'égayent autour d'une ' table, la nature en doit un tous les ans à la mort , sauf le bonheur de la chance. Dans un nombre plus grand»

oe sentiment s'atténue , il se perd dans la multitude ; il y a ici tout le rigorisme d'une proposition arithmétique et toute l'exigence d'un problème qui attend sa solution. Le cadavre est assis au banquet, comme aux fêtes des Égyptiens. Qu'un tyran qui pousse un million d'hommes à la conquête de la Grèce réfléchisse douloureusement sur le destin qu'aura subi avant un siècle cette brUlante génération de soldats, vous le comprenez : et vous voulez que je me réjouisse à la table ronde où j'échange entre mes camarades de vie et d'habitudes un toast d'espé* rance et de plaisir, que dans un an je ne rendrai plus à tous, ou qui ne me sera plus porté par personne!

— Ma foi, docteur, lui dis-je, ce n'est pas moi qui serai si exigeant maintenant. Je passe condamnation sur tout; mais je parierois cent contre un que vous n'aurez pas aussi bon marché de moi sur l'apparition d'une araignée après le soleil couché. J'avoue qu'une araignée est un animal fort- désagréable à voir ; mais je suis un grand sot si l'heure y fait quelque chose.

— Attendez, répondit La Mettrie en riant; ne faisons pas si légèrement les honneurs de notre esprit, et surtout ne pariez pas, car vous pourriez perdre. Le peuple est l'élève du temps passé, et la superstition en est la philosophie; ils sont phis savants que vous et moi sur ces matières. — Vous n'ignorez pas que la nombreuse nation des araignées se distribue en différents corps d'arts et métiers, voués à des industries diverses, mais également hostiles, et parmi lesquels on distingue des filandières, qui saisissent leur proie dans des réseaux comme l'oiseleur, et des chasseresses, qui la poursuivent partout où elle peut se trouver, comme le chien courant; celles-ci exécutent leurs évolutions dans la maison du pauvre à la piste des insectes nocturnes, et leur rencontre clandestine, aux heures de l'absence du soleil , n'a rien d'alarmant pour l'observateur. Il en est autrement de celles qui tendent leurs filets, pendant le jour, aux mouches

3lâ CONTES DE LÀ YËtLLÊE.

des appartements et aux myriades de petits volatiles qui dansent dans un rayon du midi. On ne les voit s'éloigner du trou qu'elles habitoient que lorsqu'elles y sont fatiguées par l'obsession de la chambrière dont le balai a brisé plus d'une fois leur tissu industrieux, et cette transmigration s'opère bientôt après, quand il leur reste encore le temps de suspendre ailleurs la trame où. leur gibier vient se prendre. L'araignée que j'ai remarquée en entrant, et que vous trouveriez maintenant à la même place, car la lumière artiflcieile de l'homme fascine presque tous les animaux, appartient à cette habile tribu d'araignées stationhaires qui veillent patiemment audessus de leyr piège, comme un bourgeois de campagne aux gluauxde sa pipée ou un braconnier à son affût; et je n'ai pas été étonné, en y réfléchissant un peu, qu elle counlt contre son usage, à la manière des Bédouins, sur ces murailles où elle n'a rien à faire, notre ii^stallation dans votre chambre ayant dû être précédée de quelque mesure de propreté tardive et paresseuse, assez inaccoutumée dans ces taudis. Quand le soleil est couché, le vagabondage de cette voyageuse dépaysée n'a plus de signification naturelle. Ce n'est plus l'heure du travail ni celle du guet. Il indique alors quelque perturbation inconnue dans son étroit domicile. Vous ne coucheriez pas volontiers dans une vieille maison d'où les rats s'enfuient par légions, parce que vous savez que ce phénomène a toujours annoncé la chute prochaine du bâtiment. Je ne vous expliquerai point les oirconstances toutes matérielles qui les en avertissent, et qui se présentent d'ellesmêmes à votre esprit. N'en est-il pas de même de l'araignée?...

— De l'araignée, plus intelligente encore et plus irritable, dis^je en l'interrompant] de l'araignée, si sensible aux moindres ébranlements qu'à la vibration d'un instrument ou d'une voix qui fait frémir sa toile, elle se précipite, ou plutôt se laisse tomber au centre qù con-

M. DB LA METTRifi. 3l3

vergent tous ses rayons, ce qui lui a valu assez ridiculement, selon moi, la réputation de musicienne. Je conçois aisément que, dans la case étroite dont les parois la pressent de toutes parts, elle soit prévenue longtemps avant Thomme de l'accident qui menace sa demeure.

-*- Puisque vous prenez à votre compte cette superstition du peuple en la développant, reprit La Metirie, je n'ai plus besoin de la justifier. Je me contenterai d'ajouter qu'il n'est pas bien prouvé que la prescience de l'araignée se borne à lui annoncer l'accident dont nous pariions. Nous n'avons pas compté tous les sens et tous les instincts secrets qu'elle peut avoir acquis, selon sa nature, pour la conservation de son espèce. Exposée, dans les interstices de la cloison ou sous le chaume des masures, aux dangers de toute espèce qui assiègent incessamment les habitations précaires des pauvres gens, qui nous dit qu'elle n'est pas avisée par quelque organe inconnu des lents progrès d'un incendie qui se cache encore, comme les oiseaux de marine ou comme nos amies les hirondelles, de la tempête qui dort dans une nue à peine visible, au milieu d'un pur horizon? >

— il faudroit ignorer les mystères les plus communs de l'organisation des animaux, répondis-je à La Mettrie, pour nier cette possibilité, qui a même à mes yeux tous les caractères .de la vraisemblance; mais puisque nous voilà aux hirondelles, dont je ne conteste pas l'infaillible prévoyance, attestée déjà par Virgile, m'expliquerezvous aussi aisément le ridicule préjugé populaire qui leur attribue une heureuse influence sur le bonheur intérieur des maisons où elles daignent bâtir leurs nids ' ?

* La TÎe de ces oiseaax étoit respectée par les anciens, qui, pour les protéger plus erScaoement, avoient supposé que, lorsqu'on les mallraitoit, elles faisoient perdre le lait des vaches en leur piquant les mamelles. Les peuples du Nord regardent aussi comme un très^grand mal de les tuer.

Les famiUei des hirondellei se prêtent mutuellement du secours entre elles,

3l4 CONTES DB LA YEILLÉË.

— Beaucoup plus aisément, me dit le philosophe; et TOUS m'épargneriez cette explication, si vous aviez pris la peine de la chercher un instant vous-même. Heureuse, mille fois heureuse la maison aux nids d'hirondelles! Elle est placée, entre toutes les autres, sous les auspices de cette douce sécurité dont les âmes pieuses eroient avoir obligation à la Providence. Et en effet, sans chercher dans Thirondelle un instinct menreilleux de prophétie que les poètes lui accordent un peu trop libéralement, n'est-il pas permis de supposer du moins qu'elle n'est point privée de l'instinct conunun.àtant d'autres espèces, qui leur fait deviner le séjour le plus assuré d'une famille en espérance? Ne craignez pas qu'elle se loge sous la paille inflammable d'un toit champêtre ou sous les fragiles scrfiveaux d'une baraque nomade t Elle a si grand'peur des mutations qui bouleversent nos domiciles d'un jour, qu'on la voit se flxer de préférence aux édifices abandonnés dont nous sommes fatigués de remuer les ruines, et que n'inquiète plus le mouvement d'une population turbulente. Les honmies n'y sont plus, ditrclle, et elle construit paisiblement sa demeure au lieu qui a déjà vu passer plus d'une génération sans s'émouvbir de leurs ébranlements. Si elle redescend aux villes et aux campagnes, elle ne se fixe qu'à la maison paisible où nul bruit ne troublera sa petite colonie, et à l'abri de laquelle la hutte solide qu'elle s'est si soigneusement pratiquée peut subsister assez long-

et Dupont de Nemosn eUe« page i 88 de ses ménK^res sor diten n^eli, an intt assez remarquable dont il a été témoin à Paris.

Une hirondelle de fenêtre s^étolt pris la patte dans le meaà coulant d*i]se ficelle dont Tautre bout tenoit à une gouttière du collège des Quatre-^Ifations. A ses cris, toutes les hirondelles da taste bassin entre les Tuileries et le Pont* Neuf se réunirent, et elles partinrent, en donnant snooesslTement m wmp d« bee sur la ficelle, à la couper et à mettre la ci^tÎTe en liberté.

Dictionnaire dettcieneei naiwrelkit Paris, LeTraolt, in-8, t. XXI, p. 106.

. {Note A» VÊâUmr.)

M. I» LA MBTTRIB. SIS

temps pour lui épargner l'année prochaine de nonveaux labeurs. Si vous l'avez observée, notre hirondelle ae pré* vient volontiers en faveur des flgnres bienveillantes; elle se fie, comme une étrangère de lointain pays, aux procédés de bon accueil; elle aime qu'on ne la dérange pas, et s'abandonne à qui l'aimé. Je ne suis pas sûr que sa présence promette le bonheur pour l'avenir, mais elle me le démontre intelligiblement dans le présent. Aussi je n'ai jamais vu la maison aux nids d'hirondelles sans me sentir fovorabl^nent prévenu en faveur de ses habitants. Il n'y a là, j'en suis sûr, ni les oi^ies tumul* tueuses de la débauche, ni le fracas des querelles domestiques. I^es valets n'y sont pas oruels; les €infants n'y sont pas impitoyables ; vous y trouves quelque sage vieillard ou quelque tendre jeune fille qui prêtée le nid de l'hirondelle, et j'irois, un million sur la main ^ y ca« cher ma télé proscrite, sans souci du lendemain. Les gens qui ne diassent pas l'oiseau importun et sa couvée bal)iUarde sont essentiellement b<»is, et les bons sont beut^ux de tout le bonheur qu'on peut goûter sur la terre.

— Vous vous appropriez de si bonne M, et avec de si bannes raisons, toutes ces croyances du vulgaire, que je seroia étonné de vous trouver des objections contre la superstition la plus universelle du genre humain. Cependant, je n'ai surpris en vous qu'un sourire de pitié et un léger haussement d'épaule, quand le garçon de Tauberge a renversé tout à l'heure la salière sur la table. Voilà au moins un préjugé dont votre philosophie ne daigne pas absoudre le peuple?

— Un préjugé! s'écria LaMettrie, un préjugé! répéta-tril en insistant énergiquement sur le mot. Savezvous, mon ami, ce que c'est qu'un préjugé? (Test, ainsi que l'indique son nom, une chose qui étoit jugée avant nous, un principe consacré par l'aveu unanime des-na** tiens, et ccmtre lequel il ne reste d'arguments que dans

316 GOIITES m LA VEILLÉE.

la télé d'an rêveur étourdi et suffisant qui se croit appelé à casser, sans nouvel appel, les arrêts de Fexpérience. Vous ne vous êtes pas trompé sur le mouvement que m*a fait éprouver la maladresse brutale de ce maroufle, mais vous en avez ind saisi l'interprétation. Ce pauvre diable, qui n*est peuirètre pas méchant de sa nature, fera nécessairement une mauvaise fin. II est marqué d'une prédestination fatale, dont l'accomplissement ne peut faillir : il a renversé la salière.

— En vérité ! m'écriai-je à mon tour» en restant immobile de stupéfaction.

— Vous n'avez pas remarqué qu'à son entrée dans la chambre il avoit lourdement heurté du pied contre la traverse d'un pouce de hauteur qui garnit la porte, et qu'il tenoit la salière de la main gauche, quoiqu'il ne soit pas gaucher. Quiconque n'a pas prévu l'obstacle qui se présente devant son pied, dans une maison qu'il pra« tique depuis longtemps, n'en doit jamais prévoir aucun. Il manque de mémoire pour se spuvenir des accidents, et de jugement pour s'y soustrahre; il ne jouit pas même de la finesse de tact qui dédommage une rosse aveugle de la perte d'un de ses sens. Les Romains rentroient chez eux quand ils avoient buté en sortant, et c'étoit une précaution fort bien entendue contre les événements de la journée. Un homme qui bute a mal dormi, ou se porte mal, ou se trouve dans un état fortuit de préoccupation qui le livre à tous les dangers. S'il emploie sa main gauche, sans y être exercé, à des soins qui exigent delà précision et de la délicatesse, il achève de me révéler le défaut radical de sa malheureuse organisation. 11 joint à l'imprévoyance grossière d'un automate l'insolente confiance d'un sot. Toutes les chances favorables de la vie appartiennent à la prévoyance et à la dextérité ; car l'habileté n'est que la dextérité de~ l'esprit. Gomme la main est l'outil essentiel de la fortune, l'infortune est le Igt infaillible de rhopme disgracié qui manque d'adresse

M. DE LA HBTTRIE. 317

et d'exactitude dans les opérations matérielles de la main. Les Latins étoient si pénétrés de cette idée, qu'ils n'avoient qu'un mot pour représenter ce qui est gauche et ce qui est sinistre; et je pose en fait qu'on pourra reconstruire, par la seule étymologie des mots, tout l'édifice de la sagesse humaine, quand nos stupides logo* tnachies auront achevé de le ruiner. Quoi qu'il en soit, vous me citerez d'ici à demain, si vous consultez vos souvenirs, des sourds, des borgnes, des boiteux, qui sont devenus de grands hommes, des artistes recomman*dables, d'illustres citoy(»is, d'heureux pères de famille, et je vous avoué que je suis encore à en trouver un qui soit né manchot.

Quant au présage fâcheux qu'on peut tirer du renversement de la salière, continua La Mettrie, c'est une question plus commune et plus facile, et je doute, à vrai dire, que vous me l'ayez proposée sérieusement.

Gomme j'insistois par un sourire qui témoignoit probablement que ma conviction n'étoit pas complète, il poursuivit en ces termes :

— Le sel a été dans tous les temps l'emblème de la sagesse, et je ne vous dirai pas aujourd'hui pourquoi; mais je sais qu'un emblème est une raison, et qu'on n'y portera jamais d'atteinte qui n'aille- derrière lui blesser une vérité. C'est au point que je partagerois volontiers la prévention désobligeante du peuple contre une jeune fille qui a omis le sel dans le service de la table; car il est rare qu'on se souvienne d'un devoir de conduite quand on a l'esprit assez négligent pour en oublier la figure. L'usage du sel n'est pas circonscrit comme celui du pain ; il est de première nécessité partout où il y a une famille, et c'est pour cela qu'il est devenu le signe de l'hospitalité parmi ces tribus ingénues ou ingénieuses que nous appelons sauvages. L'action de répandre le sel indique chez elles le refus de protection et d'amitié à des . étrangers suspects, en qui on redoute des ravisseurs et

318 CONTES M LA ViaLÉB.

des assassins; et cette pensée m*attristeroit à un festin de LucuUus, dans le cabinet d'Apollon. Vous ne Yoy^ ici que la balourdise d'un mal appris de valet, et je suis de votre avis ; car cet afiront indirect d'un bote mercenaire n'est pas le fait de sa volonté. Mais serez-voua sans commisération envers l'être disgracié qui ne sait m se servir de smi pied pour éviter le heurt du seuil, ni se servir de sa main pour trouver le juste équilibre d'une salière, ni se servir de la portée et de Pexercice de son rayon visuel pour la mettre à peu près à sa place ? L'infortuné n'a plus qu'à s'aller pendre, s'il hii reste assez de sens pour calculer l'action d'un çotps qiû gravite au bout d'une corde, et dont la pesanteur s'augmente en raison du carré de sa vitesse. — Et si vous parcourez, dans votre pensée « rintemiinid>le série des accidenta plus difficiles à éviter que peut occaskmner sa pétulante étourderie, n'éprouverez-vous aucune sympathie pour une pauvre famille qui a de tels domestiques? — Pour moi , je ne oraindrois pas d'assurer que la maison où l'on renverse le plus souvent le sel est de toute nécessité la plus malheureuse du monde, parce que c'est oeUe où l'on a le moins d'ordre» d'économie, d'adresse et de prévoyance, et que les choses que je viens de dire sont les principaux éléments du bien-être des ménages!

•^ Il n'y a rien de plus véritable, mon bon ami, et j'admets d'avancé la même interprétation pour le fâcheux • pronostic que les bonnes femmes tirent de la rupture d'une glaee.

— Ce présage est encore plus grave, reprit La Mettrie, parce qu'un miroir, fixé entre des châssis solides, est bien mdns sujet aux hasards, et que l'éclat de son poli avertit de fort loin la vue des plus distraits. Sa matièi^ oppose d'ailleurs une résistance suffisante aux percussions légères, et on ne le brise gô^ sans user de vio* lencé. Or, on ne peut attendre que d'affireox malheun

H. DE LA METTRIB. 319

partout où rimprudence et la gaucherie se compliquent avec la force et le pouvoir. On étendroit ce principe à des applications plus importantes, et l'histoire prouveroit qu'il est de mise dans Téconomie des États comme dans celle du foyer; mais je vous dois une autre observation qui s'éloignera moins de nplre sujet *: c'est qu'il étoit tout naturel que les lésions du miroir réveillassent une idée de fatalité dans l'imagination des hommes qui se sont transmis ces vérités d'expérience et de sentiment, que les philosophes ignorants appellent des superstitions. La répétition limpide et correcte de l'image de rhomme a par elle-même quelque chose de fantastique, singulièrement propre à frapper le» esprits d'une sorte de vertige; et la mutilation qui multiplie l'effet du miroir en détruisant son unité produit, de l'aveu de tout le monde, un effet qui sort de l'ordre des sensations communes. Ceci n'est pas seulement une superstition, pour me servir de leur langage, c'est une impression.

— Je l'avois éprouvée sans m'en rendre raison, répondis-je à La Mettric, mais vous m'avez fait revenir de l'habitude des jugements précipités, et j'oserois à peine vous proposer de regagner maintenant le salon des onze convives, puisque noire souper est fini, si la mèche de nos chandelles, qui plie sous un chapelet de disques ardents, ne m'annonçoit pas que le cercle de la table d'hôte a dû s'agrandir d'une nombreux surcroît de compagnie.

— Vous me faites penser, répliqua La Mettrieen éclatant de rire, que l'homme à la salière a oublié de nous donner des mouchettes; et je reconnois bien le génie pernicieux qui le domine à ce défaut de précaution. C'est peu pour lui de déshonorer la maison de ses maîtres par sa maladresse, s'il né l'expose à être brûlée par sa négligence. L'induction dont vous me parlez n'est au reste, dans le langage du petiple, qu'une de ces périphrases

figurées qui lui sont familières, et qui presque toujours enveloppent un sens exquis. Quand sa chandelle ou sa lampe l'avertit d* une visite prochaine, elle lui fait sentir la nécessité de retrancher le superflu de la mèche, ce qui est à la fois un soin d'ordre et un soin de propreté. Si la visite n'arrive pas, le naoucheur de chandelles en est quitte pour un ofiice indispensable que la tradition lui a remis fort à propos en mémoire, et qui sauve peut-être à son toit le malheur d'un incendie* Supposez que cela ne soit arrivé qu'une seule fois depuis qu'on répète à la veillée les vieux enseignements de la sagesse populaire, et dites-moi si vous connoissez beaucoup de théories philosophiques qui aient rendu de pareils, services au village. C'est une question que nous soumettrons, quand vous voudrez, à l'académie de Berlin. A présent, poursuivit-il en jetant sa serviette, je vous accompagnerai d'autant plus volontiers au salon que je suis depuis longtemps fatigué des hurlements d'un chien dont le râle funèbre semble menacer le quartier.

— Bon, bon, vous n'êtes pas homme à redouter cet augure» pour lequel la science au moins n'a point d'explication.

— La science en trouveroit dist, si elle cherchoit bien, dit La Mettrie. Vous me direz sans doute qu'il est tout naturel qu'un chien égaré vienne se lamenter à la porte du gite hospitalier où il a plus d'une fois suivi son maître avant d'en être séparé par quelque fatal accident, et réclamer à sa manière quelque débris d'aliments, rebuts de la table d'hôte et de l'office. J'en conviens très-volontiers, pourvu que vous conveniez à votre tour qu'il en est autrement du chien errant, que son instinct originel appelle de loin sous les murs d'un hôpital, ou à la croisée d'un moribond. Pourquoi ne seroit-il pas pourvu de l'organe qui lui promet une proie, et qui étoit si bien assorti à sa destination, dans les combinaisons presque providentielles de la nature, que l'on voit partout impa-

tiente et attentive à faciliter la décomposition des êtres dont la vie s'est retirée, comme pour rendre plus vite les éléments qui les composoient au laboratoire étemel de ses créations? Le vautour descend de bonne heure de ses montagnes à la suite des armées; il marque les champs de bataille d'un œil plus sûr que les capitaines, et.longtemps avant l'eflusion du sang, il plane avec une hor<rible joie autour de ce peuple de vivants qui .lui doit des montagnes de morts pour sa curée. Le corbeau s'abat au sommet d'une potence neuve, et il en prend possession aussitôt que le bourreau. Le goéland bat des ailes sur les pas du pécheur, et prélève en espérance la dîme de ses filets. Dans les villes de l'Orient, l'enterreur public se trouve souvent précédé par la hyène, qui rôde, avec son bâillement affreux, à travers les fosses vides. Dès le commencement de la nuit, elle s'introduit par troupeaux dans les muraille où des fléaux contagieux exercent leurs ravages, et attend, la gueule béante, qu'on lui jette des cadavres. Chez nous, le bœuf est à peine tombé sous la massue du boucher que l'air s'obscurcit d'un nuage d'insectes dévorants, de scarabées noirs et tisinnés, et de mouches vertes et bleues, qui viennent recueillur sur le lieu du sacrifice leur part de chair et de sang. Si vous aviez jamais tué une taupe dans votre petit jardin, vous n'auriez pas tardé à voir se ruer autour d'elle un essaim bourdonnant d'escargots à la robe lugubre, bardée de raies fauves comme celle des panthères, qui s'empressent d'enterrer le quadrupède tout palpitant, pour confier à ses entrailles encore tièdes le dépôt de leur hideuse postérité. Et vous vous étonneriez que le chien, rendu à son état primitif par une circonstance fortuite qui l'a dégagé diBs devoirs de la domesticité en le privant de ses avan^ tages, recouvrât la prévision funeste sur laquelle reposent à l'avenir tous ses moyens d'existence! Je ne sais si je me trompe, mais si je l'entends jamais sous la fenêtre du logis où j'aurai été surpris par une maladie soudaine, traîner

3522 CONTES DE vU VEILLÉE.

en longs gémissements ce cri sauvage qui n'est plus fa** milier à son espèce, je comprendrai parfaitonent ce qu'il demande.

Ces mots achevés, La Mettrie se dirigea veis le salon où je l'accompagnai, et c'est là que finissent notre con» versation et mon récit. Tout ce qu'il me semble à propos d'ajouter, c'est que ce fameux matérialiste mourut peu de temps après, et qu'il mourut chrétien.

. — Je n'en suis pas étonné, répondis^je à M. M audoyt.

Mas ces impressions sont aujourd'hui trop éloignées de moi pour que je puisse dire bien positivement si j'at^ tachois à cette réponse le sens d'un coroUahre logique ou si je n'en faisois qu'une épigramme.

> Ce dont je me souviens mieux, c'est que nous allâmes prendre du café chez Peyron, qui occupoit alors cet angle de la galerie septentrionale du Palais-Égalité, habité depuis par Lemblin, et qui à conservé, je cn»s, la réputa* tion de son moka parfumé et de ses liqueurs délicates. La jeune et jolie personne qui siégeait au comptoir d'acajou auroit probablement fait perdre à 1^ Mettrie lui'-mème le fil de ses hautes spéculations philosophiques. J'y reviens pourtant un moment*

^^ Ce que vous m'avez dît, mon cher maître , m'a étrangement frappé; mais ce n'est jnsqu'id qu'une dissertation de sceptique à la manière de Bayle. Vous n'avez pas daigné me faire part de vos conclusions.

?— J'en tirerois deux pour le moins, me répcmdit M. Mauduyt; et les void, puisque tu les demandes :

La première, c*est qu'U ne faut pas juger trop l^è* rement des choses les plus absurdes en apparence, parce qu'il y a beaucoup de vérités très-positives et très<-faciles à démontrer qui échappent aux demi-savants.

La seconde, c'est que les gens d'esprit ne sont jamais embarrassés de prouver tout ce qu'ils veulent.

— Tant mieux, rqpris-je avec chaleur, les gens d'esprit n'ont d'intérêt qu'à faire valoir les idées bonnes et

M. DE LA METTRtE. 323

Utiles, et le gouvernement représentatif que nous avons le bonheur de posséder nous a placés sous la direction des gens d'esprit.

M. Mauduyt me regarda fixement encore une fois, replaça ses lunettes dans leur étui, et me tendit le Journal du soir des frères Ghaigneau, qu'il venoit dé parcourir, en m'indiquant du doigt la séance des conseils.

— Vois plutôt ! me dit-il.

— Je ne sortirai certainement pas de ces montagnes, dis-je à rhôtesse en arrivant avec elle sur le pas de la porte, sans avoir vu ce bon M. Dubourg dont vous me parlez. G*étoit un des plus tendres amis de mon père. 11 n'est que sept heures du matin; trois lieues sont bientôt faites quand le temps est beau à souhait, et je peux disposer d'un jour sans préjudice pour mes affaires. 11 me sauroit mauvais gré de n'avoir pas dîné avec lui en passant, n'est-il pas vrai?

— Il ne vous le pardonneroit pas, répondit-elle, puisqu'il n'y a pas de semaine qu'il n'envoie prendre des informations de votre arrivée.

— Je ne me pardonnerois.pas davantage d'avoir manqué une occasion de vérifier ce que valent mes prophéties. J'ai prédit il y a cinq ans que sa fille Rosalie, qui n'en avoit que douze , deviendroit une des piquantes beautés de la province, et je suis curieux de savoir si la petite brunette aux yeux bleus in'a fait mentir.

— Tenez-vous assuré du contraire, s'écria madame Gauthier. On iroit à Besançon, et peut-être à Strasbourg (c'étoit pour madame Gauthier l'équivalent des antipo-

des), sans rencontrer sa pareille ; et avec cela, élevée comme un charme et sage comme une image; mais n'allez pas vous y laisser prendre, pour rentrer ici au désespoir, comme vous faisiez du temps de l'autre. Tout gentil que vous êtes, vous pourriez en être cette fois pour vos peines et pour vos soupirs, car voilà déjà bien des mois qu'il est bruit qu'on la marie.

— Diable, diable! madame Gauthier, vous me prenez toujours pour un jeune homme, quoique j*aie vingtquatre ans passés, une fortune établie et une position sérieuse. Croyez-vous qu'un avocat stagiaire au barreau de Lons-le-Saulnier se passionne comme un légiste ou comme un clerc d'avoué?... Rassurez-vous, ma chère dame, et montrez-moi seulement le chemin qu'il faut que je tienne pour parvenir chez M. Dubourg, car j'ignorois même que sa maison de camp^igne fût si près d'ici.

— Vous ne serez pas embarrassé dans toute la |»^ mière moitié de la route, répliqua-t*elle. Vous ne p^drez pas un moment le petit sentier bien fravé que vou3 voyez courir là dans les prés, le long de ce ruisseau bordé de saules ; mais une fois arrivé au pied du coteau qui ferme le Val, ce sera une autre affaire ; vous seres aux bois de Ghâtillon, qu'il faut traverser pour aparcevoir le château I et comme ils ne sont pratiqués que par les bûcherons» qui y ont tracé dans leurs allées et venues bien des chemins qui se croisent^ je me suis laissé dire quQ les gens du pays s*y égaroient quelquefois ; mais il ne manque pas de huttes et de baraques à la rive du bois, et vous n'aurez qu'à hucher pour vous procurer un guide.

Fort pénétré de ces utiles renseignements, je saluai mon hôtesse de la main ; je me mis en route, et je gagnai du pays en faisant des tirades pour le premier acte de ma tragédie, avec la délicieuse et immense préoccupation d'un honune qui se complaît dans ses vers. Aussi

j'étois fort loin, au bout d'une heure, du petit sentier bien frayé qui court dans les prés le long d'un ruisseau bordé de saules, et je fus fort heureux; pour retrouver ma direction, que la colline ne se fût pas avisée de la fantaisie, à la vérité assez étrange, de se déranger de sa place.

Après avoir longtemps côtoyé la rive du bois, comme disoit madame Gauthier, eh suivant inutilement un fourré si épais, que j'aurois à peine compris qu'il pût ouvrir passage à un lièvre poursuivi par les chiens, jè fus frappé de la vue d'une petite maison toute blanche» c'est-à-dire assez fraîchement crépie, c|ui s'adossoit aa bois comme un oratoire couronné de feuillages^ et autour de laquelle se fermoit en carré une palissade à treillage fort serré d'où se répandoient de toutes parts des pampres de vignes, de flottantes guirlandes de lîsermi et de houblon, et des rameaux d'^IaniieÉ* chargés de fleurs; Je fis quelques pas et j'arrivai à l'entrée de ce joli réduit^ qui ne paroissoit guère propre qu'à loger defux ou trois personnes. Sur un bout de banc joint à la porte du logis, et qui étoit élevé comme elle d'une fparche ou deux au-» dessus d'un potager de quelques pieds de surface, il y avoit un jeune homme assis, te pris le temps de le ren garder, parce que lui ne me regardoH pas. II étoit vrai^ isemblablement trop occupé pour s'apercevoir de ma présence.

Je ne dirois pas facilement ce qui , dans ce jeune homme, excita soudainement ma curiosité, moAi intérêt, mon affection. Je ne suis pas romanesque, on le sait Men ; mais le lieu, la circonstance, la personne surtout, fai* soient naître en moi une foule d'idées mélancoliquement poétiques, dont j'étois presque fâché de faire tort à ma compositi<Hi. Je finis cependant par y prendre un plaisir très-vif et par le goûter en silence.

Ce jeYtne homme, si absorbé dans ses pensées, qu'un peu die bmii que j'avois-fuit é^updirôent ^ in'approe

diani de lui n*avoit po an moment l'en distraire» étoit beau comme une de ces figures qu'on rêve quand on s'^idort sur une bonne action, et du smnmeil d'un bomme qui se porte bien. (Ce sont décidément les deux seules manières d'être beureux que je connoisse.) Il sembloit délicat et même foible, et cependant sa blanche et gracieuse figure, qu'inondoient les flots d'une chevelure blonde parfaitement bouclée, ne se seroit peut-être pas refusée à l'expression d'une fort^ natiu^ d'homme. Â travers la suave douceur de ses traits languissants, on démêloit le caractère d'une méditation habituelle et d'une profonde résolution. Cela m'étonna.

-— Eh quoi! pensai-je à part moi, envierois-tu dans ton cœur navré les avantages dont te privent les aveugles répartitions de la fortune? Regretterois-tu le droit qu'elle t*a ravi de prendre une part active aux agitations de la multitude, et de l'entraîner par l'amour ou de la soumettre par le génie? Dieu t'en préserve, pauvre ange! continuai-je en m'approchant encore de lui, car je l'aimois déjà beaucoup. Reste doux et pur comme te voilà dans ta force inutile, jouis de ta solitude, et laisse aux ridicules tyrans du vieux monde, conquérant déçu ou roi détrôné que tu es sur la terre, l'empire absurde qu'ils y exercent depuis tant de siècles!

Le jeune homme tourna les yeux de mon côté, et me regarda fixement pendant que je le saluois. 11 fit un mouvement pour se lever, je me hâtai de le retenir sur son banc, parce qu'il m'avoit semblé malade.

— Je vous demande pardon, mon ami, lui dis-je, d'avoir interrompu le cours de vos pensées; la rêverie est si belle à votre âge! Pourriez-vous m'indiquer, san^ vous déranger davantage, le chemin du bois qui conduit à la maison de M. Dubourg? Elle ne doit pas être fort loin d'ici.

Il me regarda encore, mais sa physionomie avoit subitement passé de l'expression d'une bienveillance ti-

midc à cella de l^inqiiiétude et de l'effroi. Cependant il parut réfléchir.

— La maison de M. Dubourg? répondit41 enfin,comme s'il avoit cherché à recueillir quelques souvenirs trèsconfus; Dubourg? M. Dubourg? la maison de M. Dubourg?... Ah! ah! continua-t-il en riant, il y avoit autrefois une belle maison de ce nom-là, que j'ai habitée quand j'étois jeune. C'est là que j'ai vu pour la première fois des anges qui avoient pris la figure de femmes, des fleurs de toutes les saisons, et des oiseaux de tous les ramages... Mais ce n'étoit pas dans ce monde-ci.

Ensuite il laissa tomber sa tête sur ses mains, et il oublia que j'étois là.

Je compris alors qu'il étoit idiot ou innocent, suivant le langage du pays. Merveilleuse société que la nôtre, où ces deux êtres d'élection, celui qui vit inoflensif envers tous, et celui qui vit solitaire, sont repoussés avec mépris jusqu'aux limites de la civilisation, comme de pauvres enfants morts sans baptême!

Au même instant, la porte ouvrit près de moi, et j'y vis paroître une femme d'une cinquantaine d'années, qui étoit mieux vêtue que ne le sont ordinairement les paysannes.

— Ëhquoil dit-elle, Baptiste, vous recevez un voyageur sans le presser d'accepter du lait et des fruits, et d'accorder à notre pauvre toit l'honneur de lui procurer un peu d'ombre et de délassement?

— Ah! madame! m'écriai-je, ne le grondez-pas, de grâce ! Il n'y a pas encore une minute que je suis à son côté, et son accueil m'a touché de manière à m'en souvenir toujours!

Baptiste n'avoit pas même entendu sa mère. 11 étoit retombé dans ses réflexions. Ses bras étoient croisés, sa tête pendoit sur sa poitrine, et il murmuroit des mots confus que je ne m'expliquois pas.

Je suivis la bonne femme dans une pièce assez vaste

330 C019TB8 DR U YEILLÉE.

et d'une remarquable propreté, qui devoit être la meilleure de la maison. Elle m'y fit asseoir sur une sorte de fauteuil d'honneur» dont le siège étoit assez joliment tressé de paille jaune et bleue, pendant qu'elle congédioit dans la chambre suivante une volée tout entière de petits oiseaux de la montagne et des champs, qui s'étoient à peine effarouchés à mon approche, et qui lui d)éi88oient avec un empressement charmant à voir, tant ils étoient bien apprivoisés.

Elle renouvela ensuite tés offres qu'elle venoit de me faure, et s'assit, sur mon refus réitéré, en me demandant à quoi du moins on pourroit m'ètre bon dans la maison blanche des bois.

— Je le disois à voire fils quand vous êtes survenue, lui répliquai-je, mais il m'a tout à fait oublié. Le pauvre enfant, madame, est bien affligé! Le voyes^vous depuis longtemps dans cet ^t ?

— Non, monsieur, rép(»dit*elleâ» essuyant une grosse larme, et cela même n'est pas eontinuel. Il est toi^ours triste, aussi triste qu'il e^t bon, le pauvre Baptiste; mais il ne manque pas de suite dan^ ses idées et dans ses actions, quand de certains mots que je me garde bien, comme vous pouvez croire, de prononcer devant lui , ne le rendent pas à ses accèsù Gomment oesi mots le troublent, c^est ce que je ne sais pas. Je les évite, et voilà tout. Il éloit né si heureusement , ce cher ^ant, qu'il faisoit l'espoir et d'avance l'hcmiieur de mes vieux jours; mais le bon Dieu a obangé tout à coup ses intentions sur lui!*.*

Ses larmes abondèrent à oe& derm^ars mots* Je lui {Nris la main, en lui demandant pardon de renouveler de telles douleurs.

"^ Il faut vous dire, puisque vous ave% la bonté de vous intécesser h Baptiste» reprit-elle avec plus de calme, que Joseph Montauban» mou mari, ^it le meilleur ou* vfm en bâtiment du Gr^ei^rVau. Gçla n'empèçhoit pas

que nods ne fussions fort pauTres, parce que c*étoit un bien mauvais temps pour l'ouvrage, et que ma famille^ d*une condition supérieure à celle de Joseph, avoit payé un tribut plus pénible encore aux événements; mais cela ne fait rien à Thistoire. Nous ne savions trop à qud saint nous vouer, quand un riche et respectable particulier de la contrée chargea nxm mari de la construction d'une maison superbe que vous verrez si vous traverse^ le bois, car je croîs que vous venez d'Aval. Qitand la maison fut bâtie jusqti'aux Combles, mon pauvre Josepl^ monta lui-même sur le faîte, comme chef d'ouvrîersi pour y planter, selon Fusage, le bouquet et les banderoles d'honneur. Il étoit près d'y atteindre lorsqu'une pièce de la toiture qu'on avoit, à notre grand malheur, onbliéde fixer, lui manqua sous le pied. C'est ainsi qu'il mourut. M. Dubourg, qui étoit et qui est encore le propriétaire du bâtiment, se montra vivement sensible à une sî cruelle infortune. 11 fit construire pour mon fils et moi ce petit logement sur un terrain assez productif, qui h» appartènoit, et dont il nous accwda la jouissance, en y joignant même une pension, afin de subvenir à l'insuffisance du revenu, et de nous mettre à l'abri de tout besoin ; enfin, non content de cela, il voulut encore se charger de l'éducation de Baptiste, qui avoit alors cinq à six ans, et qui prévenoit à la vérité tout le nK)nde en sa faveur par son esprit précoce et sa jolie figure. Baptiste fut donc élevé chez M. Dubourg avec les mêmes soins et les mêmes maîtres qu'une aimable fille de son bienfaiteur, qui a trois ans de moins. Cela dura pendant dix ans, et Baptiste avoit si bien profité, qu'il ne hii manquoit presque rien, au dire des gens les plus savants, pour se faire un chemin honorable dan» le monde. M. Ihibourg prit h peine cte me le venir assurer ici, en ajoutant d'un ton sérieux, mais doux : «Vous comprenez, mère Montauban, qu'il se fait temps d'ailleurs que je séptt^Baplisteâema Rosalie. N a-seize ans»

332 CONTES DE LA YElLtÉB.

elle en a treize et davantage. Ces jeunes gens touchent à l'âge où vi^it l'amour; quoique élevés comme frères et soeurs, ils savent bien qu'il en est autrement, et je n'ai peui^tre que trop longtemps tardé à détourner ce piège de leur innocence. Il faut donc reprendre chez .vous votre fils, ma bonne amie, en attendant que je lui aie procuré la position favorable dont il s'est rendu digne par ses études et par ses succès, dans quelque famille encore plus opulente que la mienne, ou dans quelque pensionnat en crédit. Il faut davantage, si vous m'en croyez : il faut que nos enfants s'accoutument à ne pas se voir, pour sentir moins péniblement cette privation quand ils seront séparés tout à fait. J'ai mes raisons pour cela, quoique rien ne m'ait indiqué entre eux d'autres rapports que ceux d'une pure et naturelle amitié. — Baptiste est un ange de tendresse et de soumission. Diteslui que je ne cesserai jamais de l'aimer, et faites-lui entendre, avec votre cœur et votre esprit de mère, que j'ai quelques motifs de le tenir éloigné de moi. Vous ne manquerez pas de prétexte; et si vous parvenez à le convaincre que mon bonheur y est intéressé, je ne suis pas eu peine de sa résolution. Cependant , s'il n'y avoit pas d'autre moyen , rappelez-lui mes propres paroles. Dites-lui alors que la réputation des filles est le trésor le plus précieux des pères, et que la voix publique m'imposeroit bientôt un sacrifice plus rigoureux pour nous tous, si je ne prenois prudemment un peu d'avance sur le temps. Exigez de lui qu'il ne revienne pas à Châtean- Dubourg ; je l'en tiendrai pour reconnoissant , et non pour ingrat. — Un mot encore, conttnua-t-il. — Comme la vue de ma maison pourroit lui inspirer des regrets qui troubleroient son doux repos auprès de vous, obtenez de lui qu'il ne s'éloigne de la forêt de ce côté que* jusqu'à cet endroit qu'on appelle la Bée, parce que le bois y prolonge à droite et à gauche deux longues ailes de futaies qui cernait la route des voitures ^ à l'endroit ou elle es(

BAPTISTE MONTAUBÂN. 333:

fiermée en demi-cercle par le cours de rAin. Vous savez que les premières clôtures de mon parc ne se montrent qu'après qu'on a quelque temps suivi ce détour. -r- Quant à son obéissance, je vous le répète, ne vous en inquiétez pas! Il mourroit plutôt que de manquer à sa parole!... »

« J'avois écouté M. Dubourg tout interdite , parce que mon esprit ne s!étoit jamais occupé du danger qui l'effrjayoit, et cependant ce qu'il disoit me paroissoit si rair sonnable, que je me bornai, pour lui répondre, à des expressions de remerciement et de déférence.

«Je comprends, continua-tril en se levant, que vos charges vont augmenter à mesure que les miennes di* jninueront, mais cela ne durera pas longtemps, car Baptiste est connu de mes amis sous les rapports les plus avantageux, et j'attends tous les jours la nouvelle qu'il est convenablement placé. En attendant, recevez de mon amitié ces cent louis d'or pour vous procurer à tous deux, dans votre petite solitude, quelques douceurs auxquelles il est accoutumé, et comptez toujours sur moi. »

En parlant ainsi, M. Dubourg laissa la bourse et partit, sans vouloir, malgré mes instances, se déterminer à la reprendre.

C'étoit l'époque où Baptiste venuit chaque année pas* ser quelques semaines avec moi; il apportoit alors ses livres, ses herbiers, ses ustensiles de science. J'étois bien heureuse ! Il ne trouva donc pas étonnant son déplacement d'habitude ; j'aime à croire qu'il l'auroit même désiré cette fois-là^ comme à l'ordinaire. Jamais il n'avoit été plus beau , plus animé, plus satisfait de vivre , quoique naturellement porté à la tristesse depuis son enfance; et cela fut bien pendant quelques jours. Seulement je m'affligeois qu'il travaillât tant, de crainte, comme il n'étoit que trop vrai , que sa santé ne pût pas tenir à une si ccmtinuelle occupation, a Tu as bien le temps, lui dis-je un soir, de feuilleter et de refeuilleter tes auteurs ! Nous ne pous quitterons plus que lorsque tu

S34 COIfTBS DB LA TBiUÉB.

mmsimeplaoe, cion vfen troaTepas à Tokmté dans un pays où fl y a tant de savants, sortont depuis la réroliitîon. » liNlessas je hn nomitai ce qoe m'avoit dit M. Dobom^.

Quand j'eus fini, Baptiste sourit, ne répliqua pas , fit la prière, m'embrassa, et alla se coucher fort tranquHle.

Le lend^nain et les jours suivants, il me parut abattu. Il ne parla pas. Je ne m'en étonnai point; je TaTCMS vu souvent de cette mani^.

Au bout d'une semaine cependant ( il y a quatre ans de cela)^ je crus m'apercevoîr que son esprit se troabloit. Mère infortunée I c*étoit ce que j'avois prévu quand il s'opiniâtroit malgré moi dans ses études. 11 renonça dès ce moment à ses livres, mais il étoît trop tard. U disoit des paroles qui n'avoient point de sens, ou qui si-^ gnîfioieni des dioses que je ne comprenois plus. Il riott , il plem*oit sans motif; il n*étoit bien que seul ; il s*adres* soit aux arbres, aux oiseaux, comme s'il en avoit été entaidn; et ce qu'il y a d'extraordinaire, mais que je n'oserois vous raconter si vous ne veniez d'en voir la preuve, c'est qu'on croiroit que les oiseaux le comprem nent, à la facilité avec laquelle ils s'en laissent prendre. Ne ser6it4l pas possible, tnonsiear, que le bon Dieu, qui a donné un Instinct à ces petits animaux pour éviter leurs ennemis, leur eût permis aussi d»reconno!tre l'in* nocent qui est incapable de leur vouloir du mal , et qui ne les aime que pour les aimer f . . .

Ce récit m'avoit grandement ému, et je crois qu'il auroit produit le même efiet sur vous, si je m'étois trouvé assee de puissance pour vous le rendre, ainsi que fel'ai entendu, dans son éloquente simplicité. Je passai ma main sur mon front comme pour en écarter les soucis qu'il y avoit fait descendre, et puis j'en couvris mes yeux pour me dispenser d'une explication doulomreusè et d'un entretien inutile.

— Taî abu«é trop longtemps de votre patience^ repiH

BAPTISTE MONTAUBÀW. 33S

In mère de Bapiisie. Revenons, je vous en prie, à ce que TOUS pourriez désirer de nçus. Il n'y a rien ici qui ne soit à votre service.

•— Rien, rien, lui répondis-je avec attendrissement. Je o^avois à vous demander que le diemin de la forêt qui conduit chez M. Dnbourg et qui en ramène, car il faut, absolument que je rentre ce soir.

-^ Voqs êtes aussi bien tombé que possible pour vous en instruire, monsieur; nous y touchons, mais il n'est pas fort aisé. Baptiste va vous conduire. Il ne Vit pas un jour sans aller à la Bée de l'Ain , jusqu'à un certain endroit que je lui ai défendu de passer, et voici justement l'heure où il se met en chasse. Je vous prie seulement de vou* loir bien ne pas lui parl^ de cette maison, paroe qu'il me semble que le souvenir de son ancira séjour chez son bienfaiteur n'est pas bon à la raison de mon enfant.

•^ Quel témoignage de ma reconnoissanpe pourrois-je vous offrir pour ce service?

-7- Ohl pour ce qui est de cela, répliquart*elle en sursaut, vous ne sauriez en parler sans me mortifier. Nous n'avons besoin de rien, et nous sommes au contraire en état de faire quelque diose pour des voyageurs peu fa-' vorisés d« la fortune, qui se présentent rarement dans ces chemins écartés. Bien plus, — mais c'est une condi-* lion nécessaire^ — l'unique grâce que j'attends de vous, c'est de n'avoir aucun égard aux sollicitations de ce genre. que Baptiste oseroit vous adresser, parce que leur objet accoutumé m'inquiète. Me le promettez-vous?

Je n*hésitai pas. — Au même instant, elle frappa deux fins des mains, et tous les petits oiseaux que j'avois vua un moment auparavant s'empressèrent à la porte avec des gazouillements confus.

t— Eh ! ce n'est pas encore vous, eontinua-^t-elle, Im-* patients que vous êtes ! vos grains ne sont pas triés et vos osangeoires ne sont pas nettes.

Ensuite ellQ frappa un troisième ooup»

A ce dernier signal, Baptiste entra, salua, s*approcha de sa mère, s*assit sur ses genoux, et lia un bras caressant autour de ses épaules.

. — Vous voilà donc bien sage et bien beau ! dit la mère de Baptiste en le baisant sur le front. Voyez, monsieur, si je n'ai pas un aimable enfant! un doux et docile enfant, qui sera mon enfant toute la vie, comme si je Tavois gardé au berceau-? Pensez-vous que je sois à {daindre?

Elle pleuroit pourtant.

— Ce n'est pas tout, Baptiste; il faut vous récréer un peu, car vous n'avez pas encore pris d'exercice aujourd'hui, bien que l'air fût si tiède et le soleil si riant ! Jamais on n'a vu tant de papillons! Vous savez, d'ailleurs, que nous avons deux serins verts des dernières couvées qui n'ont point de femelles, et il y a longtemps que vous pensez à remplacer votre vieux chardonneret, qui est mort d'âge !

Baptiste fit entendre par des gestes et des cris de joie que sa mère alloit au-devant de ses désirs.

— Allez donc mettre vos guêtres de ratine rouge et votre toque polonoise à gland d'or pour faire honneur à monsieur, et conduisez-le jusqu'auprès de la Bée de l'Ain, où vous l'attendrez en diassant à votre ordinaire. Je n'ai pas besoin de vous dire que vous me feriez de la peine en l'accompagnant plus loin.

Je regardois Baptiste aveo un intérêt curieux pour savoir quel efiet produisoit sur lui cette défense, car je croyois avoir peintre une partie de son secret dans le récit de sa mère. Je ne m'aperçus pas que le nom de la Bée d'Ain lui rappelât rien autre chose. Il alla mettre sa toque polonoise et ses guêtres de ratine rouge, revint, embrassa la bonne femme, et courut devant moi en sifflant, tandis que tous les oiseaux du bois se hâtoient à chanter et voleter autour de lui. J'imaginai sans peine qu'ils se seroient posés à l'envi sur la toque et sur les

Baptiste montauban. 337

éi^àules de Baptiste, si son compagnon ne les eût effrayés.

Après une demi-heure de marche, nous traversâmes les baraques des bûcherons. Les enfants s'amassèrent sur notre passage.

— Oh ! Yôilà, crioient-ils, Tinnocent aux rouges guêtres, le fils à la mère Montauban, qui va chasser sans filets. — Bonne chasse, brave Bâti! rappoirtez-nous quelque oiseau, un gros geai bleu à moustaches, un beau compère-loriot noir et jaune, bu un de ces méchants piverts qui font des trous dans nos arbres; — et ne fûtrce qu'un verdier.

— Non, non, leur répondoit Baptiste, tous n'aurez plus^ de mes oiseaux comme par le passé, et je me repens bien de vous en avoir donné quelquefois. Vous les emprisonnez dans des cages, au lieu de les retenir par des caresses. Vous leur coupez les ailes et vous les faites souffrir! Vous n'aurez plus de mes oiseaux. L'esprit de Dieu est dans l'oisillon qui vole; il n'est pas dans le cruel enfant qui le garrotte, qui le mutile, qui le tue et qui le mange. Vous êtes une race méchante, et les petits oiseaux du ciel sont mes frères.

Et Baptiste reprit sa course au milieu des éclats de rire de ces misérables enfants , qui s'étonnoient sans doute de le trouver tous les jours plus stupide et plus insensé!

Je les aurois volontiers frappés, car je ne pouvois me défendre d'aimer Bâti de plus en plus.

Quand nous fûmes arrivés à la Bée d'Ain, Baptiste s'airêta comme si une barrière de fer s'étoit opposée à son passage; il recula même de quelques pas, et se retourna du côté de la forêt en appelant ses oiseaux.

— Oh! oh! dit-il, où êtes-vous, les jolis, les mignons, les bien-aimés?... Où êtes-vous, les jeunes serines du taillis? où êtes-vous, Rosette? où êtes-vous, Finette? Faut-il croire que vous ne m'aimiez plus, ingrates que

VOUS êtes, et plus mauvaises que des femmes, si le bin bou ne vous a mangées ! Venez , petites , venez , mes belles! j*ai des maris à vous donner, deux serins verts d'une couvée!... -^Tenei, Gcmtiniia-t-il, en jetant sur le gazon sa toque polonoise, qui laissa ses grands cheveux blonds se répandre sur ses é|[iaules ; dormez là dedans, mes filles, sans rien craindre des hommes, des oiseleurs et des serpents, car je veille sur vous comme une mère sur ses p^its.

Pendant qu'il parlmt ainsi, je m'étois un pea plus avancé. Je plongeois mes yeoi dans cette belle eau si claire et si limpide qui baigne, mon cher Jura, le pied des nobles montagnes qui font ta gloire, et où il n'y a de trop que des villes et des habitants! L'Ain est un autre ciel dont l'azur n'a riai à envier h celui où nagent les soleils, et le Timave peutrMre est le seul digne de lui être comparé sur la terre.

Ije langage de Baptiste me tira de ma contemplation. Je m'approchai de sa toque à pas timides et suspendus, mais en souriant intérieurement de ma oféduUté. — Les petites serines y étoient cependant, filles s'ac(mapirent en se pressant Tune contre l'autre, hérissèrent et dressèrent leurs plumes pour s'en mieux couvrir, comme la phalange en tortue qui se cache sous ses bouchers, et laissèrent à peine briller au dehors un œil. inquiet qu'elles auraient bien voulu rendre menaçant. Je n'ai pas be« soin de vous dire que je me retirai soudainement pour ne pas les effrayer davantage.

— Quoique votre chasse, dis-*je à Baptiste, me paroisse heureuse et complète, il est probable que vous ne retournerez pas ce matin à la Maison-Blandie des Bds. Votre mère vous a reconunandé de l'exercice, etj'es* père encore vous trouver en revenant. En tout cas, j*ai assez bien remarqué mon chemin pour ne pas m'y tromper, et je serois fâché de vous retenÉr ici Cfmire votre gré. Mais , ci je ne dois pas vous revoir, Bap-*

fistc, j'aurois du regret de vous avoir quitté sans vous laisser quelque souvenir de mon amitié. Gardez en mémoire de moi cette montre d'argent, si vous n'aimez mieux uile double pièce d'or pour acheter quelque chose qui vous convienne davantage. — Et ne me re7 fusez pas!

-r Une montre f dit l'innocent en me prenant la main... Croyez-vous donc que le soleil s'éteigne aujourd'hui? — De For? ma mère en a encore pour nos pauvres. Que saurois-je en faire au milieu de meç oiseaux f

— Vous n'avez donc rien à désirer, Baptiste?

. T- Rien, car ma mère ne m'a rien refusé... si ce n'est

Ifn méchant couteau ! . . .

. Cette idée me glaça le sap^. Je me rappelai ce que m'avoit dit sa mère.

— Dieu me garde, Baptiste, de vous donner un couteau. Ma bonne nourrice, qui vit encore, m'a répété cent Tois que ce triste cadeau coupoit les attachements. — Et d'ailleurs, les gens tels que vous et moi, mon ami, ne portent pas de couteau.,. Je ne me suis jamais muni de cette arme de l'homme carnassier, du boucher et de l'assassin,

Baptiste se rassit à côté de sa toque pobnoise, et se remit à parler à ses serines.

Je i'observois un moment avant de poursuivre ma route, quand je m'entendis nommer par un groupe de cavaliers qui la suivoient dans la direction même que j'allois prendre,

— Maxime ici ! dirent-ils, Maxime au bord des eaux bleues de l'Ain! Que le ciel en soit loué! Mais arrive donc ! les amis de Dubourg ne doivent pas manquer à la bénédiction nuptiale de sa belle Rosalie, et il est déjà plus de midi!...

— Malheureux! pensai-je, et d'abord je ne répondis pas. Baptiste m'occupoit trop. Il avoît en effet tourné

sur eux des yeux fixes, mais sans expression déterminée. J'attendis; je crus le voir sourire, et puis revenir à ses oiseaux. Je me flattai qu'il n'avoit pas entendu ou qu'il n'avoit pas compris, et je me joignis à mes nouveaux compagnons de voyage, sans le perdre tout à fait de vue. Il paroissoit tranquille.

La noce fut gaie comme une noce. Les hommes n'ont jamais l'air si heureux que le jour où ils abdiquent leur liberté. Rosalie étoit charmante, plus charmante que je ne me l'étois^aite, mais plus soucieuse encore que ne l'est ordinairement une jeune fille qui se marie. Son âme entretenoit sans doute un souvenir vague de ces beaux jours de l'enfance où elle avoit dû rêver d'autres amours et un autre époux. J'en ressentis un secret plaisir!...

Quant au marié, c'étoit le type complet du gendre de convenance dont lès familles se glorifient, c'est-à-dire un grand garçon d'une constitution forte qu'aucune émotion n'avoit jamais altérée; doué de cette assurance imperturbable que beaucoup de fortune et un peu d'usage donnent aux sots; parlant haut, parlant longtemps, parlant de tout, riant de ce qu'il disoit; forçant les autres à prendre part en dépit d'eux à la satisfaction qu'il avoit de lui-même; gros industriel, teint superflçiellement de physique, de chimie, de jurisprudence, de politique, de statistique et de phrénologie; éligible par droit de patente et de capacité foncière; du reste, libéral, classique, philanthrope, matérialiste, et le meilleur fils du monde: — un homme insupportable !

Je partis aussitôt que j'en fus le maître, dissunulant adroitement mon évasion à travers la confusion des plaisirs et des fêtes. J'étois pressé de revoir Baptiste.

Lorsque j'arrivai à la pointe du bois, près de l'endroit où la Bée de l'Ain s'enfonce profondément dans les terres, je fus un moment surpris de voir la rivière parcourue par quelques petites barques fort agiles que je

n'avois pas remarquées le matin. Je supposai qu'elles àppartenoient à des gens du canton qui s'efforçoieht d'approvisionner Château-Dubourg pour les festins du soir et du lendemain. Tout à coup les barques se rapprochèrent, les paysans descendirent, et un groupe assez épais se forma autour de quelque chose. Je ne suis pas curieux. Je ne sais pourquoi je courus.

— C'est bien lui, murmuroit un vieux pêcheur, c'est le pauvre innoeent aux rouges guêtres, c'est le garçon à la mère Montauban, qui se sera noyé en poursuivant une hirondelle au vol, sans se rappeler que la rivière fût là, — s'il ne l'a fait d'intention, ce que Dieu veuille épargner à son âme ! Bâti, le bon, l'honnête Bâti! regardez ce qu'il est devenu. Le malheureux enfant ne me demandera plus de couteau!

— Attendez, attendez, dis-je en reprenant le sentiment et la pensée, et en me précipitant vers le cadavre.. • Il n'est peut-être pas encore mort!...

— Mais comment voulez - vous , mon brave jeune homme, repartit un autre pêcheur, qu'il ne soit pas encore mort, puisque c'est un de nos petits qui étoit où nous sommes, et qui a vu de loin quelqu'un se jeter dans l'Ain, à l'instant où la cavalcade des amis de M. Dubourg a commencé à déborder la pointe du bois? Nous sommes venus au cri du petit, nous avons mis sept heures à chercher l'homme, et voilà que nous le trouvons. Alors il est mort ! et il n'est que trop mort à toujours!,..

— Quel bonheur ? s'écria un joli petit garçon d'une dizaine d'années en s'élançant dans le bois. — Je sais, moi, où il a laissé sa toque polonoise, qui est toute pleine, comme un nid, de jeunes serines vertes!...

J'ai repassé depuis dans le pays. Je n'ai pu obtenir aucun renseignepient sur la mère de Baptiste; il faut qu'elle soit morte ou retournée dans son village.

La maison des bois a changé de forme. EUe est deve-

342 GONm DC LA ▼BILLÉË.

vue fort gnmie, farl peopléeet fort broyante. Antssi le^ petits cÛMin n*y ykmnmA fdns; Us 8*e& gardent Uen. Le gendre de M. Diiboii])^ y a établi mie éùtÀe d'enseigne^ BMÉt nnitiiel, où les enfioits apprennent à ^etifkity à se btir réeîpvoqoenMiil, éi puis à lire et k éove, c'edMb^ dira tout ee qui leur inanqôeîl poor Mre de dMestables créatures. C*est un enfi^ ^

* nf«W«4ek partie ]fo4ler,«wengértfiMiqat M retr<NiTepliBd*nie MtdcMfMOTvm Hw yi— g éwié» dit k» JoiM unèfi db to <éc aMfem DiiQavleqntfMoifMiiMaatPt «rtflw éloH 4«» la p»iiîqi»iMiMlMalîleà rinttnieUoB qn*U m Tékit dam b thé<irie« G« qu'il eo«ibÉtU|ît uatiffaK «^étoH la famae direction imprimée an études de Penfanoe tH les teiidanees égoïstes de l^édwation mÎTersitaire. On peat voir, en rapprochant ses opinions, qd fornaeirt un tysane eoasplet : Jte TirlfiM d0 Ven m tfmemê^ t mmiua M dm applieatiam dont cette méthode e$t mueepmèi/t,' Isa partie théorique el hiali^ rique de ce evrieiu morceau est reproduita dans les SomvMin de la RéoohUùm, 1. 1, sous ce titre ; La Rivokktûm et Vidaeùtion luUûmale. On peut consulter eaeare : JOe 9\itmti morah de l*%attnÊ*lwn pour le pewpU,

(ir«ff de rJiNiMr.)

Il y a un an que mes recherches botaniques me c<hi-> duisirenl aux environs d'un pelit village qui n*est pas éloigné de Loudun. Une femme d*qne quarantaine d'anh nées me rencontra sur la montagne, et s'imagina que ja cueillois des simples. J*observai qu'elle avoit envie de me parler, et sans deviner ee qui pouvoil donnw lieu à ee déair, j'entrepris moi-même la eonversation* Elle me dit alors qu'elle étoit bien malheureuse, qu'elle avoil une jêonefiUe qui étoit sa seule oonsolation, qu'elle chérissoit plus qu'elle-même, et qu'elle élcrit près de la perdre, car elle étoit malade et abandonnée des médecins. Ensuite de cela, elle me pria «n pleurant de la visiter et de ne lui pas refuser mes secours. H auroit été inutile de m'en défendre; et pourquoi d'ailleurs hii ravir le charme de ce moment d'espérance, dédommag^nent stérile, mais si doux, de ptusieiirs mois d'incertitude et dalarinest

langêi HrU def iabMUt d'tm twkide, publiés par CU. Nodi«r. Paris» Dono»- Tille, 180d, iii-8. Elle est intitulée dans ee recueil: La nowoétte Werthèrie. Ce titre, dans les réimpressions subséquentes, a été remptaoé par celui que noot avons reproduit nous-mème : La JWIeMl* A» iSîs^^iiiiir*

Je marchai derrière elle à travers les genêts flearis et les buissons de landiers, jusqu'à ce que nous eussions gagné le hameau. Enfin, elle me montra le seuil de la cabane, et j'entrai dans la chambre où sa fille reposoit sur un vieux lit de sangles, ^tre deux rideaux verts.

Elle étoit appuyée sur un de ses bras ; ses yeux étoient hagards, ses joues rouges et brûlantes, sa bouche haletante et pâle. Elle paroissoit avoir seize à dix-sept ans au plus, mais ses traits avoient peu d'agrément; on y remarquoit seulement cette expression touchante et passionnée qui a le pouvoir de tout embellir.

— Suzanne, lui dit sa mère, voilà un monsieur de grand savoir qui guérira sûrement ton mal.

Elle se tourna vers la muraille en souriant doucement.

— Suzanne, continuai-je en m'emparant de sa main, ne vous abandonnez pas à une défiance injuste ; il y a des remèdes pour tout.

Elle souleva sa tète, et me regarda fixement.

— En examinant quelque temps les caractères de votre maladie, je trouverai sans doute les moyens de vous soulager.

Elle sourit de nouveau et retira sa main de la mienne avec un léger effort.

Sa mère sortit.

Je ne sais quel trouble s'étoit emparé de moi. Je marchois à grands pas dans la chaumière, et mon imagination ne saisissoit que des pensées sans harmonie et sans ordre.

Cette jeune fille m'intéressoit.

Je revins près d'elle, et je m'assis. J'entendis un soupir.

Je cherchai la main qui m'avoit quitté. La mienne étoit ardente; elle la pressa.

— Suzanne, m'écriai-je en l'appuyant sur son cœur, Suzanne, c'est là que tu souffres.

Ses paupières s'abaissèrent avec un calme mciancoiique ; elles étoient enflées et tendues. Les cils réunis par faisceaux brilloient encore de Thuinidité des pleurs.

— Tu aimes, ajoutai-je à demi-voix. Sa poitrine se gonfloit.

Elle glissa ses doigts dans une boucle de ses cheyeux noirs, et la ramena sur son visage.

Je Tenveloppois d'un de mes bras. Je la rapprochois da mon sein avec un chaste intérêt. Mon haleine eflleuroit ses lèvres.

Elle parla; je Tentendis à peine. — Ce n*est pas lui, disoii-elle.

-r- Non, ce n'est pas lui, répondis-je; mais ne doit-il pas venir?

Et Suzanne balança sa main autour de sa tète.

— Peuirétre le verras-tu demain. Elle ne répondit pas. Je craignis d*aigrir sa peine, et je gardai le silence.

Elle me regarda encore, et moi je pleurois.

Il y avoit une larme sur ma joue ; elle l'essuya du dos de sa main.

Une autre étoit tombée sur sa main, elle la recueillit avec sa bouche.

— Tu es bien heureux, me dit-elle ; je crois que tu as pleuré.

Et puis, en m'observant davantage, elle ajouta : — Je t'aimerai, car tu as une &me d*ange. Di&-moi cependant si tu es noble?

J'hésitois à l'avouer. Cela coûte à dire devant la vertu couchée sur le grabat de la misère.

— Oh ! reprit-elle, noble et homme; il y a une méprise. Mais tu es trop jemie encore... Je suis contente de te voir rougir.

— Explique-moi... Je ne prononçai point ces paroles : qu'avois-je besoin d'un éclaircissement douloureux pour lui donner m^ pitié? Nous nous entendions bien comme cela.

Un peu plus tard, je revis sa mère, et elle attendoit les mots qui alloient m'échapper comme un oracle mx* veur. -* A-tr«lle aimé? lui demandai-je.

— Hélas ! jamais. De ridies partis se sont offerts ; et malgré notre indigence, on a sollicité avec ardeur Ta*» mour de ma Suzanne, fille a été indiïérentè pour tous. Elle auroit voulu qu'il y eût des cloîtres pour y ensevelir sa jeunesse, pai^ que le monde loi étoit importun,- et qu'elle trouvoit la vie longue et difficile. Je crois que nul homme n'a obtenu un seul baiser de Suzanne, si ce n'est cependant son parrain. Il a douze ans de plus qu'elle, et c'est le (ils de l'ancien seigneur du village. Tandis qu'il étoit absent pour le service du roi, elle disoit : Je sais que mon parrain reviendra, parce qtie Dieu me l'a promis; et quand 11 reviendra, iiîon Frédérie$ je lui donnerai un agneau toot'blànd avec îles rubans bleus et roses, et des tressés de fleurs suivant là saison. Elle alla en effet à sa rencontre, et quand 11 la vît, il des^ rendit de cheval pour la baiser sur le front. Voyear, ditil, comme Suzanne est jolie! Je ne veux pas ^'elle àcm^ duise des troupeaux le long des haleri et qu'elle hftiè son teint aux ardeurs du soleil» car je l'aimois comme ma

IKBUr.

Le lendemain, je revins dès le point du jour, le \à trouvai plus mal.

-^ Écoute, më dit^elle en ni'efnbrassaht, tu dois Mré bon comme tu es beau, et je vais te demander qudqué chose de/neilleur que la vie. Engage ma mèi^ à me donner ma robe blanche, ma conïette de mousseline et ma jeattnM.te de cristal. Gueille-moi un barbeau *dans le jardin et une Iris près du rdlsseaû. C'est aujourdliol l'anniversaire de ma naissance.

Je fis ee qu'elle m'avoit demandé, et sa mère l'hàbilla. Mais en descendant de son lit, elle tomba en foiblessè. . La cloche sonnent tout vi»«à*vi8, ùav c'étoit en fhee de l'église. Sa mère lui dit : Vois-tu bien, c'est le manag^

de Frédéric; et si tu n'étois pas malade, tu danserois, comme les demoiselles, dans les grandes salles du château. Pourquoi ne prends-tu pas courage?

Elle n'entendoit plus, Suzanne, la pauvre Suzanne ! Elle nous dit qu^elle étoit mieux.

Nous nous approchâmes de la porte, sa mère et moi, pour voir passer les fiancés. La femme choisissoit, avec une attention craintive, Fendroit où elle devoit poser ses pieds, pour ne pas flétrir les broderies de sa chaussure. Tous ses mouvements étoient pénibles et apprêtés ; tous ses gestes superbes et dédaigneux. Dans ses pas, dans ses regards, dans l'arrangement de ses cheveux, dans les plis de ses vêtements, il n'y avoit que symétrie. Oh! que les soins d'une fête simple et d'une cérémonie commune lui inspiroient de dégoût!

Frédéric venoit après. Ses grands sourcils étoient baissés, sa parure négligée, sa démarche lente et soucieuse.

En passant devant la maison, il y jeta les yeux d'un air sombre et mécontent ; il recula d'un demi-pas en se mordant les lèvres, effeuilla un bouquet qu'il tenoit dans ses mains, et puis reprit sa route, et l'église s'ouvrit.

J'étois demeuré seul, et je réfléchissois sur cela, quand j'entendis un long cri.

Je courus. La mère étoit à genoux. La fille étoit couchée.

— Êtes-vous sûre? — Regarde, me dit la mère...

Suzanne étoit morte, roide, sans couleur, déjà tout inanimée. Je la touchai, elle étoit froide. Je prêtai l'oreille encore pour m' assurer qu'elle ne respiroit plus.

Voilà ce que j'ai vu dans ce village aux environs de Loudun.

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