‹ Contes de la veillée (volume 2)Chapitre 25 sur 25 · L*HOMME ET LA FOURMI · texte numérisé non relu

L*HOMME ET LA FOURMI

La femme n'étoit pas de ce monde matériel ; c'est la première fiction que le ciel ait donnée à la terre.

L*homme parvint donc à se distraire ainsi, entre les molles voluptés et les jeux cruels qui se partageoient sa vie, du regret de n*avoir pas assujetti une fourmi à sa puissance, et il se reprocha même le mouvement passager de douleur qu'il en avoit ressenti, comme une foiblesse indigne de la majesté souveraine.

Pendant ce temps, la fourmi Termes, descendue dans ses chemins couverts, avoit convoqué son peuple entier; elle continuoit, avec une infatigable persévérance, à ouvrir de loin mille voies convergentes vers la principale ville de l'homme. Elle arriva, suivie d'un monde de fourmis , sous les fondations de ses édifices, et cent mille noires légions, plus pressées que des troupeaux de moutons, s'introduisirent de toutes parts dans les pièces de charpente, ou allèrent fouiller la terre autour de la base des colonnes. Quand les pierres angulaires de tous les bâtiments ne s'appuyèrent plus que sur des plans inclinés d'un terrain mobile et perfide ; quand les poutres et les solives, rongées intérieurement jusqu'à leur épiderme, et vides comme le chalumeau flétri d'une paille sèche, n'offrirent plus qu'une vaine apparence d'éccHrce, la fourmi Termes se retira subitement avec son année de mineurs en bon ordre.

Et, le lendemain, tout Biblos tomba sur ses habitants.

Elle poursuivit ensuite son dessein, en dirigeant ses troupes d'impitoyables ouvriers sur tous les points où l'homme avoit bâti ses villes : et, pendant qu'il fuyoit, éperdu, devant son invisible vainqueur, il n'y eut pas une de ses villes qui ne tombât comme Biblos. Après cela, l'empire de l'homme ne^fut plus qu'une solitude, où s'élevoient seulement çà et là des constructions de peu d'apparence , qui annonçoient aux yeux la demeure du conquérant définitif de la terre. Ce grand ravageur de cités, cet envahisseur formidable à qui demeuroit, du

droit royal de dernière posseiasion, la propriété des im* menses pays qu'il avoit parcounis, œ n'étoit nlBélus» •ni Sésostris ; c*éUHt la fourmi Termes.

Les foibles débris de la famille humaine qui échap* pèrent à la ruine des villes, aux obsessions opiniâtres de la mouche homicide et aux ardeurs du seymoun, furent trop heureux de se réfugier dans les contrées disgraciées qui ne reçoivent du soleil que des rayons obliques, pftlis par' d'incessantes vapeurs, et de relever des vUled pau« yres, fétides, pétries de fange ou d'oss^nents calcinés délayés avec du sang, et flères, pour toute gloire, de quelques ignobles monuments qui trahissent partout Torgueil, l'avarice et la misère.

^ Dieu ne s'irrite que dans le langage des orateurs et des prophètes auxquels il permet quelquefois d'interpréter sa parole ; il sourit aux erreurs qu'il méprise, aux fureurs mêmes qu'il sait réparer; car rien de tout ce qui a été n'a cessé d'étjre qu'en apparence; et il ne crutjpad que la inréation eût besoin d'un autre vengeur qu'une pauvre foiirini en colère, c Patient, parce qu'il est éternel, 9 il attendit ^ue la fourmi Termes^ se fût creusé dés routes sous les mers, et qu'elle vint ouvrir des abimdâ $ous lés cités d'une espèce qu'il ne daigneroit pas haïr, s'il étoît capable de haine; il la croit assea punie par sa démence et ses passions.

. L^èiame bâtit encore, et la fourmi Termes mardie toujours.

rill DES CONTES D^ LA VEILLÉE*

Page 1