L'HOMME* ET LA FOURMI
qui les attendoit, et qui s*éioit tenu en inesure.de les recevoir.
Il les accueillit avec cette perfidie caressante et fardée qu*on a depuis appelée de la politesse.
Le lendemain, il mit un chaperon au faucon, un mors et une bride au cheval, au bœuf un joug, des ceps à Féléphant, et il s'occupa de construire sur son dos une tour pour la guerre. C*est ce jour-là que cet exécrable mot fut inventé.
Le chien, qui étoit de son tempérament paresseux, glouton et couard , se coucha aux pieds de Thomme, et lécha indignement la main qui alloit Tenchalner. L'h(Mnme jugea le chien assez méprisable pour le trouver bon à devenir son complice. Mais, comme tout méchant que fût le dernier des animaux créés, il avoit du moins apporté avec lui quelque vague sentiment du bien et du mal, il imprima, au nom de son vil esclave, un sceau éternel d*infamie qui ne s*est eflacé dans aucun langage.
Ces conquêtes achevées, il s*enhardit au crime par la facilité de le commettre. Il fit profession de la chasse et de la guerre, inonda du sang des animaux la riante parure des prairies, et n'épargna pas même dans sa rage ses frères et ses enfants. 11 avoit travaillé un métal meurtrier qui perçoit et coupoit la chair; et il lui avoit donné des ailes en le munissant des plumes de l'oiseau. Il ne négligeoit pas, pendant ce temps -là, de s'envelopper de nouvelles forteresses, et les enfants qui sortoient du monstre alloient plus loin construire d'autres villes et porter d'autres ravages.
Et, partout où l'homme arrivoit, la création désolée poussoit des hurlements de douleur.
La matière inorganisée elle-même parut sensible à l'affreuse détresse des créatures. Les éléments se déchaînèrent contre l'homme avec autant de fureur que s'ils avaient pu le connoître. La terre qu'il avoit vue encore si paisible et si magnifique fut incendiée par des feux
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sonteita&is, fcnidroyée par les météores de Talr, et noyée par les eaux du ciel.
' Et qulBUdd le {diénooiène avolt disparu, Thomme se retrouvoit debout.
Le petit nofnBre d*ailiiiiaux qui s^étoient soustraits à ces désastres, et qui ne faisoient pas partie- de ceux que rennenii commun aToit soumis, n'hésitèrent pas à se soustraire à son dangweux msinage par tous les moyens que leur donnoient leur instinct et leur génie. L^aigle, heureux d'aVohr vu surgir des rochers inaccessibles, se hâta de placer son aire à leur sommet; la panthère se réfugia dans des forêts impénétrables; la gazelle, dans dei sables moui^ants qui auroient aisément saisi des pieds moins vites et moins légers que les siens; le chamois, dans les franges bleues des glaciers ; Thyène, dans les sépultures, ta licorne, Thippogriffe et le dragon firent tant de chemin qu*on ne les a jamais revus depuis. Le bruit commun daris TOrient est que le griffon s*en alla d*un vol se i^aeher dans la fameuse montage de Kaff, qui est la ceinture du monde, et que les navigateurs cherchent encore.
L'b<Mme croyait avoir asservi tout le reste. Il fut content.
Un jour qu*il marchoit en grande pompe dans scm orgueil insolent (c'étoit un dieu de ce temps-là), un jour donc, fiitigué de carnage et de gloire, il s'assit sur un cône assez grossier que ses ouvriers paroissoient avoir élevé à dessein dans la campagne. La construction en étoit régulière, solide, assez compacte pour résister au marteau, el rien n'y manquoit pour seoir cc«nmodément le maître du monde.
i^ £h ÏAén] ditril, que sont devenus les animaux que mes p^s ont rencontrés? Les uns ont fui ma colère, et je m*en inquiète peu! Je les retrouverai bien avec mes chiens et mes feucons, avec mes soldats et mes vaisseaux, quand j'aurai besoin de leur duvet pour mes sommiers
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OU de leur poU pour mes fourrures. Les auti^s se sont dévoués de bonne grftce au pouvoir de leur maître légi* time. Ils ouvrent mes sillons, traînent mes ehars» ou ser* vent mes plaisirs. Us fournissent leurs molles toisons à mes vêtements» leurs plumes diafffées à ma parure, leur sang à ma soif et leur chair à mon appétit. Je n'ai pas trop h me plaindre^ Je suis Thomme et je règne. Ëst-U un seul être animé» sur tout l'espace où je daigne étendre mon empire, qui m'ait refusé son hommage et sa foi?.,.
*^ c Oui, dit une voix grêle, mais aigre et sifflante, qui s'élevoit en face de lui du haut d'un grain de sable; oui, tyran, tu n'as pas encore dompté la fourmi Termes qui se rit detcm pouvoir, et qui te forcera peut-être de^ main à t'enfuir de tes cités, et à te livrer nu, comme tu es arrivé, à la mouche de Nubie! Prends garde, roi des animaux, car tu n'as pensé ni à la mouche, ni à la fourmi)...»
G'étoit une fourmi en effet; et l'homme s'élançoit pour la tuer, quand elle disparut dans un trou. Longtemps il le cerna de la pointe de son fer; mais il eut beau soulever le sable à une grande profondeur : la galerie souterraine se prolongeait en s' élargissant, et il s'arrêta d'épouvante et d'horreur en sentant lé sol s'ébranler sous ses pieds, tout près de l'entraîner dans un abîme horrible à conce* voir, pour y servir de pâture à la famille de la fourmi Termes.
Il appela ses gardes et ses esclaves. L'homineen avoit déjà; car l'esclavage et l'inégalité sont les premières choses qu'il ait inventées pour son usage. Il fit retourner, il fit labourer, il fit creuser la t^rre. 11 fit renverser à grand'petne tous ces monticules artificiels sur l'un desquels il s'étmt reposé. La bêche et la sape lui découvrirent partout des trous pareils à celui où la fourmi T^mès s'étoit précipitée à ses yeux. Il calcula en frémissant de terreur que le nombre de ses sujets rebelles
Gxcédoit, dans une proportion infinie, celui des grains de sable du désert, puisqu*U n*y avoit pas un grain de sable qui n*eût son trou, pas un trou qui n'eût sa fourmi, pas une fourmi qui n'eût son peuple. 11 se demanda sans doute avec un ressentiment amer pourquoi le vainqueur des éléphants n'avoit point de pouvoir sur le plus vil des insecte de la nature! Mais il étoit déjà trop avancé en dvilisaiion pour être resté capable d'attacher une solution naturelle à une idée simple.
« Que me veut-elle enfin? s'écria-t-il, cette fourmi Termes qui abuse de sa bassesse et de son obscurité pour insulter à ma juste domination sur tout ce qui respire? que m'importe qu'elle murmure dans les retraites où elle se sauve de ma colère, et où je suis peu jaloux de la suivre? Toutes les fois qu'elle se retrouvera sur mon chemin, je l'écraserai du talon. C'est à moi que le monde appartient. >
L*homme rentra dans son palais. Il s'endormit à la vapeur des parfums et au chant des femmes.
La femme, c'est autre chose. C*étoit la femelle de l'homme; une créature ingénue, vive et délicate, irritable et flexible ; un autre animal plein de charmes dans lequel l'esprit créateur avait suppléé à la force par là finesse et par la grâce, et qui caressoit l'homme sans Taimer, parce qu'elle croyait l'aimer; une espèce crédule et tendre que Dieu avoit déplacée à dessein de sa destinée naturelle pour éprouver jusqu'au bout sou dévouement et sa pureté; un ange tombé par excès d'amour qui achevoit son expiation dans Talliance de l'homme, pour subir tout le malheur dé sa faute. L'amour d'une femme pour im homme; Dieu lui-même ne Tauroitpas compris! Mais il se jouoit, dans les ironies de sa haute sagesse, des déceptions d'un eœur qu'il avoit formé à se laisser surprendre aux apparences de quelque beauté, à la foi de quelques serments, à l'espérance d'un faux bonheur.