HISTOIRE D'HÉLÈNE GILLET
L'hiver sera long et triste. L'aspect de la nature n'esl pas joyeux. Celui du inonde social ne l'est guère. Vous craignez Tennui des spectacles. Vous craignez l'ennui des concerts. Vous craignez surtout l'ennui des salons. C'est le cas de faire chez vous un grand feu, bien clair, bien vif et bien pétillant, de baisser un peu les lampes devenues presque inutiles, d'ordonner à votre domestique, si par hasard vous en avez un, de ne rentrer qu'au bruit de la sonnette; et, ces dispositions prises, je vous engage à raconter ou bien à écouter des histoires, au milieu de votre famille et de vos amis, car je n'ai pas supposé que vous fussiez seul. Si vous êtes seul cependant, racontez-vous des histoires à vous seul. C'est un autre plaisir encore, et il a bien son prix. J'ai goûté un peu de tout, et je ne me suis jamais réellement amusé d'autre chose.
Mais si vous êtes curieux d'histoires fantastiques, je vous préviens que ce genre exige plus de bon sens et d'art qu'on ne l'imagine ordinairement; et d'abord, il j a plusieurs espèces d'histoires fantastiques.
11 y a l'histoire fantastique fausse, dont le charme résulte de la double crédulité du conteur et de l'auditoire, comme les Contes des fées de Perrault , le chef-d'œuvre trop dédaigné du siècle des chefs-d'œuvre.
11 y a l'histoire fantastique vague, qui laisse l'âme
suspendue dans un doute rêveur et mélancolique, l'endort comme une mélodie, et la berce comme un rêve.
Il y a l'histoire fantastique vraie, qui est la première de toutes, parce qu'elle ébranle profondément le cœur sans coûter de sacrifices à la raison; et j'entends par V histoire fantastique vraie^ car une pareille alliance de mots vaut bien la peine d'être expliquée, la relation d'un fait tenu pour matériellement impossible qui s'est cependant accompli à la connoissance de tout le monde. Celle-ci est rare, à la vérité, si rare, si rare que je ne m'en rappelle aujourd'hui d'autre exemple que l'histoire d'Hélène Gillet.
A une histoire vraie, le mérite du conteur est sans doute peu de chose. Si son imagination vient s'en iQêler, la broderie risque fort de me gâter le canevas. Son prin* cipal artifice consiste à se cacher derrière son sujet. Quand on examine, il doitéclaircir; quand on discute, il doit prouver. Alors l'émotion va croissant, comme celle du spectateur d'une scène d'illusions, dont la main s'étend machinalement pour détourner un fantôme, et s'arrête, glacée d'horreur, sur un corps vivant qui palpite et qui crie; mais Thistoire d'Hélène Gillet demanderoit à ce compte un volume de développements écrits, et j'ai ime excellente raison pour ne pas le faire : c'est qu'il est fait, et supérieurement fait, par un des hommes les plus instruits de l'époque où nous vivons*. Il en a puisé les documents dans le XP tome du vieux Mercure français de Richer et Renaudot, dans la P^ie de Vahbesse de Notre-Dame du Tart^ madame Courcelle de Pourlans ' , et dans les manuscrits authentiques de la chambre des comptes et de la mairie' de Dijon, de sorte qu'il n'y a
' Ilitloire d'Hélène Gillet , ou Relation d'un événement extraordinaire et tragique survenu à Dijon dans le dix-teplième siècle, par uu ancien avocat. Dijon, Lagier, 1829; in-8 de 72 pages.
^Par Ednie-Beruard Bourrée, oraiorieu. Lyon, Jean Certe, 1699; in-8 de 541 pages.