HISTOIRE D*H£LÈNE GILLET
rieit de mieux démontré, rien de plus exact d'analyse, rien de plus complet de détails, dans les procès*verbaux si pittoresques et si animés du sténographe des cours d'assises. Et le livre de mon ami, c'est un livre que je vous recommande en passant.
Ceci, c'est tout bonnement ce que je vous ai promis : un conte de la veillée, une de ces causeries dont vous me pardonnez quelquefois la longueur, quand elles vous intéressent; une histoire fantastique vraie ^ arrangée, récitée à ma manière, avec aussi peu de latitude qu'en puisse prendre l'imagination dans la disposition d'un tableau extraordinaire qu'elle n'aurait pas osé inventer. — Rangez donc ces tisons prêts à crouler, bercez un peu dans vos bras les enfants qu'ils ne s'éveillent, fermez le tric-trac, s'il vous plait ; et mettez vos chaises en rond, pendant que je vous dirai ce qui me reste à vous dire avant de commencer.
C'est qu'il faut que je vous en prévienne, l'histoire d'Hélène se passe presque tout entière sur un théâtre dont le seul aspect révolte les organisations délicates, et il m'a fallu triompher, pour arriver à l'écrire, des répugnances de mon propre cœur. Vous pourrez me suivre sans danger maintenant, si vous êtes aguerris, par le drame ou par le roman de nos jours, à des impressions d'une certaine nature. Autrement, passez au piano, faites cercle à l'écarté, ou entretenez-vous de pensées gracieuses avec le farfadet domestique, en faisant jaillir par gerbes et par fusées les étincelles du brasier. Vous voilà bien avertis.
En 1624 , le châtelain ou juge royal de Bourg-en- Bresse, au pied de nos chères montagnes du Jura et du Bugey, s'appeloit Pierre Gillet, homme noble, droit, sévère et de bonne renommée. 11 avoit une fille du nom d'Hélène, âgée de vingt-deux ans, qu'on adoroit pour sa beauté, qu'on admiroi t pour son esprit et pour ses grâces, qu'on respecloit pour sa piété et pour sa vertu. On ne
voyoit guère Hélène qu'à Téglise; mais Téglise même est pour un mauvais esprit un lieu de mauvaises pensées. Elle eut le malheur d'être aimée d'un de ces hommes violents qui sacrifient tout à leur passion, juiqu'à la femme qui en est l'objet, quand ils ne peuvent espérer de l'épouser ni de lui plaire, et je vous dirois son nom, si l'histoire me l'avoit dit. Entraînée chez une fausse amie apostée pour sa perte, sous le prétexte de quelque ao» tion de charité chrétienne, elle y fut fascinée, comme les victimes du Vieux des Sept-Montagnes, par un breuvage narcotique. Dieu sait quels rêves de volupté inexplicable et inconnue elle fit pendant ce temps-là! l'infortunée n'a jamais pu se les rappeler. Elle ignoroit, dans son innocence, les joies qui ouvrent la porte de l'enfer.
Cet événement ne lui avoit laissé qu'une tristesse vague et sans remords, car aucune pensée du crime ne se mêloit à SCS souvenirs. Cependant les chuchotements ricaneurs des passants, le rire grossier des libertins, le regard attentif et profond des vieilles femmes, aiguisé par une curiosité amère, et surtout l'abandon journalier de ses plus chères compagnes l'avertirent peu à peu qu'elle étoit déchue de sa réputation aux yeux du monde, et que la société la repoussoit. Bientôt il ne lui resta qu'une amie, et elle cacha sa tête dans les bras de sa mère pour pleurer, parce qu'elle n'avoit rien à lui confier. Le mystère de son infortune commençoit à peine à se révélera son esprit qu'elle fut saisiedes angoissesde l'enfantem^fit, ou plutôt qu'elle tomba dans un long évanouissement causé par la honte, le désespoir et la douleur. Ce fut un songe encore, un songe indéfinissable dont elle ne conserva pas plus ridée que du premier. Épouse et mère, il ne lui restoit de ce double titre que l'opprobre de l'avoir porté sans la permission de la religion et de la loi. Ces deux immenses joies de la nature, si chèrement payées par les femmes, n'avoient été pour Hélène que des supplices stériles, dont rien ne rachetoit l'horreur, pas même
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le souvenir d'an instant d'ivresse, pas même le sourire d'une innocente créature qui s'éveille à la vie! Elle ne s'étoit point connu d'amant, et son enfant, elle ne le connut pas.
En effet, et comme elle étoit surprise encore de te sommeil des sens '^ui ressemble à la mort, mais qui ne la vaut pas, un jeune homme qui guettoit depuis longtemps , et dès le point du jour, Tépoque de l'accouche^ ment clandestin, pénétra dans la chambre d'Hélène entre sa mère anéantie et une vieille servante qui dor» moit. Il courut au Ht, car on n'avoit pas préparé de berceau, enveloppa le nouveau-né dans le premier linge qui lui tomba sous la main, déposa un baiser frénétique au front de la malade ou de la morte, et puis disparut. L'enquête prouva à n'en pas douter que c'étoit un étudiant des environs de Bourg, « demeurant au logis d'un sien oncle, » et qui avoit servi quelques mois de répétiteur aux jeunes frères d'Hélène. On ne l'a jamais re-; trouvé.
Lorsque Hélène se réveilla et qu'elle apprit toute sa misère, elle chercha sans doute son enfant, qui n'y étoit plus. Elle n'osa le demander j parce qu'il ne lui sembloit pas qu'elle dût avoir un enfant. Et tout cela s*'accumula dans son esprit comme les caprices d'une vision.
Cependant quelque temps après , elle reparut dans la ville et à l'église, accompagnée de sa mère, comme elle avoit fait par le passé. On remarqua seulement qu'elle paroissoit malade, que ses flancs s'étoient abaissés , et que sa physionomie portoH une étrange expression d'étonnement et de terreur. Le châtelain de Bourg-en- Bresse avoit des ennp.mis comme tous les hommes puissants ; mais cette belle et douce Hélène , elle n'avoit point d'ennemis. On passa quelques jours à recueillir, à échanger , à propager des conjectures sinistres , et bientôt on n'en parla plus. L'insiruelion que la justice infoit eomBAeacée, sur la foi àt» bruits populaires, s'étoK
subitement interrompue à défaut de preuves. Hélène sentoit pourtant que sa destinée de malheur n*étoit pas complète, et que la Providence lui réservoit des épreuves plus rigoureuses ; mais elle s'y résignoit avec constance au pied des autels , parce qu'elle étoit sans reproche et qu'elle avoit foi en Dieu.
Or il arriva qu'un soldat qui se promenoit hors de la ville , en attendant sa maîtresse , fut frappé de l'action d'un corbeau qui plongeoit au pied d'une certaine muraille , à chutes réitérées , remuant et fouillant la terre de son bec, et l'éparpillant sous ses pieds, et remontant vers sa branche avec quelques lambeaux de linge sanglant; puis sautilloit de rameau en rameau, le cou tendu et l'œil fixe à l'endroit où il étoit descendu d'abord , et retomboit là comme une pierre pour se remettre à fouiller. Le soldat s'approcha, l'écarta d'un revers de sabre, agrandit de la pointe le trou que le corbeau avoit com- ^mencé de creuser, et en tira le cadavre d'un enfant roulé dans les restes d'une chemise marquée au nom d'Hélène Gillet. Là-dessus le présidial reprit ses informations ; et, par sentence du 6 février 1625, Hélène Gillet fut condamnée, comme infanticide, à avoir la tête tranchée, car on sait que notre pauvre Hélène étoit noble , et on croyoit alors que le fer ennoblit le supplice. l\ est devenu plus populaire depuis.
L'avocat d'Hélène appela de ce jugement au parlement de Dijon; car sa famille n'intervint point, et le vieux châtelain défendit même expressément qu'il lui fut jamais parlé d'elle , tant l'austérité des mœurs et de la justice pouvoit prévaloir dans ce cœurromain sur la plus douce des inclinations naturelles. Deux archers la conduisirent de Bourg-en-Bresse à la conciergerie du palais des États, sans autre compagnie qu'une malheureuse femme qui n'avoit pas voulu la quitter. J'ai à peine besoin de dire que c'étoit sa mère.
Ce n'étoit pas que madame Gillet comptât beaucoup
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sur reffet de ses pleurs auprès de messieurs les juges de la Tournelle. Trop peu de temps s'étoit écoulé depuis qu'elle Tavoit essayé en vain sur messieurs les juges du présidial. Elle comptoit sur un juge qui réforme, quand il lui plaît, les jugements de la terre , et en qui les malheureux n'ont jamais placé inutilement leur espérance ; mais la pieuse femme ne se croyoit pas digne de communiquer avec Dieu sans intermédiaire. Elle venoit donc se placer au couvent des Bernardines de Dijon , sous la protection des prières de la communauté, et particulièrement de sa noble parente, la mère Jeanne de Sainlr Joseph, qui avoit quitté le nom de Courcelle de Pourlans pour devenir abbesse du saint monastère. Ce fut certainement un spectacle sublime et fait pour attirer les bénédictions du Seigneur, si nos vaines douleurs parviennent jamais jusqu'à lui, que celui de ces vierges prosternées sur les pavés du chœur, qui imploroient sa pitié, avec des gémissements et des larmes, en faveur d'une fille mère que la loi avoit proclamée coupable d'assassinat sur son enfant , et obligées d'articuler dans leurs pensées, pour désarmer les vengeances du ciel, les syllabes presque blasphématoires qui désignent je ne sais quels crimes inconnus. Madame Gillet n'étoit pas à genoux comme les autres , mais étendue la face contre terre, et on auroit cru qu'elle étoit morte si elle n'avoit sangloté.
Il faut le dire toutefois, car on ne l'imagineroit pas, il manqua quelque chose à la solennité de cette imposante cérémonie. Une des religieuses n'y avoit point paru, la sœur Françoise du Saint-Esprit, qui s'étoit appelée auparavant dans le monde madame de Longueval, et que ses infirmités empêchoient depuis longues années de descendre au sanctuaire. Elle avoit alors plus de quatre-vingt-douze ans , s'il faut en croire les biographies hagiologiques , qui la font mourir en 1633, plus que centenaire, en odeur de sainteté. La sœur Françoise
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du SaintrEsprit éioit tombée, pour se servir de» paroles du vulgaire, dans cet état de grâce et d'innocence qui ramène la vieillesse aux douces ignorances de» enÉants. Elle ne savoit plus des choses de la vie commune que celles qui se rapportent à l'autre, car elle vivoît d'avance dans cette éternité où elle entroit dé^ de tant de jours, et comme son langage s'étoit empreint peu à peu des sciences de ^av^nir, les grands esprits de ce temps-là doutoient de sa raison ; mais ses paroles passoient encore pour des révélations d'en haut dans le couvent des Bernardines. Pourquoi Dieu n'auroit-il pas accordé la prévision de ses mystérieux desseins à quelques âmes éprouvées par un long exercice de la vertu? Moi-même, à l'heure où ]e vous raconte cela, je ne demanderois pas mieux que de le croire. Heureusement la mère d'Hélène le croyoit.
Elle ne quitta le sanctuaire que pour mont^ à la cellule où sœur Françoise du Saint-Esprit reposoit sur un sac de paille, les deux mains dévotement croisées sur un e^aciCu. Comme elle pensa que la soeur dormoit, parce qu'elle étoit immobile, madame Gillet s'agenouilla dans un coin, en retenant son souffle pour ne pas la réveiller; mais elle n'y fut pas Icmgtemps qu'elle s'entendit appeler. La main de sœur Françoise la eherchoit, car la vieille sainte voyoit à peine. Madame Gillet la saisit, et y colla respectueusement ses lèvres. « Bon, bon, dit « madame de Longueval avec un sourire ineffable, vous « êtes la mère de cette pauvre petite pour qui nos sœurs € ont prié ce matin. Je vous déclare que c'est une âme « pure et choisie devant le Seigneur, qu'il a daigné écouc ter les prières de ses servantes, et que votre enfant ne < mourra point par la main du bourreau, puisque Hélène c est appelée ^ parcourir une longue vie avec beaucoup « d'édification. » Ces mots achevés, sœin* Françoise du Saint*Ës|H*it parut oublier qu'il y eût quelqu'un auprès d'elle y et revint à ses méditations accoutumées^
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PandâQt ee tiMiiptt4ày — e'étoit i« lundi 12 mai, qui (toit la dernière eatxée de messieurs du parlement, — OB s'oceupoit, sur le rapport du conseiller Jacob, de l'appel du jugement de* Bourg. La sentence fut confirmée de toutes voix avec une circonstance aggravante. La cour ordonna que la condamnée seroit conduite au supplice la hart au col, pour témoigner, par cette in- &mie, de Ténormité de son crime. L'exécution devoit ôtre immédiate; et la malheureuse Hélène n'eut qu'à se rendre du prétoire à l'échaËiud. Le bruit de Tévénement du procès parvint bientôt au couvent des Bernardines. On les vit au même instant se répandre dans les chapelles, allumer tous les cierges, exposer toutes les reliques, frapper de leurs fronts les degrés de tous les au* tels, et confondre, suivant leur âge et leurs émotions, des prières, des lamentations et des cris. La mère Jeanne de SaintrJoseph couroit, en pleurant, des nefs au chœur, et du chœur à la cellule de sœur Françoise du Saint- Esprit, où madame Gillet s'étoit laissée tomber sans voix, sans plainte et sans larmes, sur les marches du prie- Dieu. « Je vous ai dit cependant , répétoit sœur Franç çoise dont la sérénité ne s'étoit pas altérée, que cette < jeune fille ne mourroit pas^ et que longtemps après c nous elle prieroit pour nous sur la terre; car ceci est c la volonté de Notre<-Seigneur. » Ensuite elle retourqoit à la contemplation du ciel, comme s'il avoit été ouvert devant elle; et la mère Jeanne de Saint-Joseph oherchoit des motifs d'espérer. Quant à madame Gillet, son attention n'étoit plus à cette scène ; elle ne voyoit plus> n'écoutoit plus, ne sentoit plus.
£t tout à coup pourtant elle sursaillit en poussant un cri d'horreur, car elle venoit d'être tirée de son évanouissement par les éclats de la trompette qui appeloit les soldats à l'affreux sacrifice ; et la trompette même du jugement ne saisira pas l'âme du méchant ressuscité d'une angoisse plus profonde. Elle se souleva sur les
mains, en prêtant une attention muette et terrible au signal de la mort de son Hélène bien-aimée, et le signal se renouvela en se rapprochant du couvent. Peu à peu d'autres bruits s'y mêlèrent, celui du pas monotone des chevaux, qui faisoit retentir les pavés, et que couvroient de moment en moment, comme une bouffée d*orage, les rumeurs de la multitude. — La voilà ! la voilà! crioient mille voix qui ne formoient qu'une voix, et madame "Gillet retomba sans connoissance, parce qu elle comprit que sa fille passoit. — Écoutez, écoutez, ma sœur, disoit la mère Jeanne de Saint-Joseph en se tordant les bras de désespoir , auprès du grabat de sœur Françoise du Saint-Esprit; oh! mon Dien, ma sœur, n'entendez-vous pas?
— J'entends comme vous, répondoit sœur Françoise en ramenant sur elle son doux sourire d'enfant; j'entends la trompette qui sonne et les chevaux qui marchent avec leurs cavaliers ; j'entends le peuple qui parle, les pénitents qui chantent. — Oui, continua-t-elle, j'entends très-bien. Je sais que cette pauvre innocente s'avance, et qu'elle est là maintenant ; je sais qu'on la mène à la mort ; mais je vous dis eu vérité qu'elle ne mourra pas. Vous pouvez le promettre à sa mère.
Hélène marchoit en effet à la mort, assistée de deux jésuites et de deux capucins, qui lui présentoient tour à tour une image du Christ qu'elle baisoit avec candeur. Jamais on ne Tavoit vue aussi belle. Sa robe étoit blanche, en signe de la virginité de son âme. Ses beaux et longs cheveux noirs n'avoient pas été coupés, soit que l'exécuteur n'eût pas osé y porter les ciseaux, soit que le cérémonial des exécutions d'apparat épargnât cet outrage aux patients qualifiés ; ils étoient retenus sur le sommet de la tête par un nœud de ruban ; mais l'agitation de la marche avoit relâché leur lien, et une partie en étoit retombée en ondes épaisses sur l'épaule gauche d'Hélène, où ils recouvroient la corde ignominieuse
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qu'on avoit passée à son cou. Cette circonstance n'est pas inutile à rintelligence du reste de mon récit.
Et maintenant, si vous voulez me prêter un instant la baguette magique d'Hugo ou de Dumas, je vais transporter la scène dans un autre lieu. Il y avoit à Dijon une place dont le nom indique assez la tragique destination. Elle s'appeloit le Morimont, ou la montagne de la Mort. Au milieu s'élevoit un échafaud, tendu d'un drap lugubre, où l'on montoit par huit degrés de bois, mais qui étoit exhaussé par une estrade en maçonnerie, formée de quatre degrés de pierre. Tout alentour, à un rayon de deux toises et demie, on avoit tracé une enceinte composée de planches et de pieux pour servir de barrière à la foule. L'intérieur étoit occupé par M. le procureur général du roi, escorté de ses huissiers d'honneur, et assis sur un pliant ; par les pères capucins et jésuites qui faisoient la recommandation de l'âme, et par un peloton d'archers. Le long de la clôture, circuloient lentement six pénitents en sac noir, ouvert seulement à l'endroit des yeux, les pieds nus, les flancs ceints d'une corde de chanvre, et la torche au poing, qui quëtoient d'une voix lamentable pour les âmes du purgatoire. Hélène monta seule sur l'échafaud, et s'arrêta devant le billot, en élevant son cœur à Dieu ; car Simon Grandjean n'étoit pas encore venu, parce qu'il achevoit ses prières à la Conciergerie, où il s'étoit communié le matin. H étoit cependant quatre heures sonnées à toutes les paroisses, et le peuple appeloit Simon Grandjean avec des murmures qui se changèrent bientôt en rugissements. Simon Grandjean, c'étoit le bourreau.
Il parut enfin accompagné de la bourrelle, c'est-à-dire de sa femme, qui lui servoit d'aide dans les occasions importantes. 11 étoit armé de son coutelas, et sa femme, d'une paire de ciseaux de demi-pied de longueur, dont elle venoit de se munir pour couper les cheveux flottants qu'elle avoit vus échapper au nœud de la coiffure d'Hé-
lène. Cette pensée devoit la préoccuper profondément, car elle s'élança dans Tenceinte en brandissant ses ciseaux, et sans les perdre de vue ; mais, quand elle fut arriva auprès d'Hélène, elle les oublia.
Un mouvement et un signe que fit Simon Grandjean; sur le devant de l'estrade, avertirent les spectateurs qu'il avoit à parler ; événement tout à fait nouveau dans l'histoire des exécutions judiciaires ; et le bruit qui grondoit dans la multitude s'apaisa tout à coup, comme celui de la tempête à la surface d'une mer surprise par la bonace. Il est vrai que tout donnoit à cette scène ud intérêt horrible que je n'essaierai pas de relever par dei hyperboles empruntées à nos Oroids langages; et le for*midable acteur que je viens d'y faire apparoitre pouv(Ht lui-même, en ce moment, réclamer quelque part à la pitié publique. Affoibli parle jeûne, et macéré des mortifications qu'il s'étoit prescrites pour se rendre capable de remplir son terrible ministère, il sesoutenoitàpeine, en s'appuyant sur la pointe de son coutelas,, et ses traits renversés annonçoient qu'il se livroit en lui une lutte affreuse entre le devoir et la compassion. — Gr&oe ! grâce pour moi, s'écria-t-il ! Bénédiction, mes pères!... Pardonnez-moi, messieurs de D^on; car voilà trois mois que je suis grandement malade et affligé dans mon corps ! Je n'ai jamais coupé de têtes, et notre Seigneur Dieu m'a refusé la force de tuer cette jeune fille !... Sur ma foi de chrétien, je sais que je ne peux pas la tuer!
La foudre est moins prompte que ne le fut la réponse des assistants : — Tue! tue, dit le peuple. — Faites votre office, dit le procureur du roi. — Et ces mots signifioient : Tue! comme l'autre.
Alors Simon Grandjean releva son coutelas, s'approcha d'Hélène en chancelant, et tomba à ses pieds. — Noble demoiselle, reprit-il en lui tendant le fer par la poignée, tuez-moi ou pardonnez^moil... — Je vous pardonne et je vous bénis, répondit Hélène. — El elle
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appuya sa lôte sur le billot. Le bourreau cependant, excité par la bourrelle qui l'accablait de reproches, ne pouvoit plus que frapper. Le glaive brilla dans Tair comme un éclair, aux acclamations de la populace; les jésuites, les capucins et les pénitents crièrent î Jésus! Maria !
Le fer s'abattit , mais le coup glissa sur les cheveux d'Hélène, et ne pénétra que dans l'épaule gauche. La patiente se renversa sur le côté droit. On crut un moment qu'elle étoit morte, mais la femme du bourreau savoit qu'elle ne Tétoit pas; elle essaya d'affermir le coutelas dans les mains tremblantes de son mari, pen« dant qu'Hélène se relevoit pour rapporter sa tAte au poteau, et qu'une clameur furieuse couroit déjà sur le Morimont; car la sanglante impatience du peuple avoit changé d'objet, et s'étqit tournée en sympathie pour Hé* lène. Le fer s'abattit de nouveau, et la victime, atteinte d'une blessure plus profonde que la première, tomba sans connoissance et comme sans vie sur l'arme de Texécuteur, qu'il avoit laissée échapper. — Ne me reproches pas ces cruels détails, âmes sensibles qui prenez une si vive part aux infortunes du mélodrame et de la tragédie; je ne les rapporte que pour obéir aux exigences de mon sujet, et sans dessein de les choisir ou de les aggraver. Ceci n'est, par malheur, ni de la poésie ni du roman; ce n'est, hélas j que de Thistoire.
Et vous verrez qu'avant de continuer j'avois besmn de quelques précautions oratoires, dans l'intérêt même du lecteur, qui doit être pressé de se dérober à ses émo^ tiens, d'en laisser de temps en temps le théâtre derrière la toile, et de se rappeler avec moi , pendant que je reprends haleine, que les événements trop réels dont je parle sont aujourd'hui comme s'ils n'avoient jamais été. L'épouvantable sc^ne du Morimont se prolonge en effet après tant de péripéties plus épouvantcd)t6s encore, que je ne sais s'il n'est pas aussi pénible d'en être l'histarien
que d*en avoir été le témoip. Tout Tart que je mettrois à la réciter, si j'avoîs le secret d'un meilleur style, seborneroit à en suspendre souvent Thorreur dans des réticences , ou à la voiler sous des paroles.
Je n'ai pas dit, en décrivant la tragique enceinte du Morimont, qu'elle renfermât une autre construction que celle de Téchafaud; il faut cependant qu'on le sache. C'étoit une espèce de hutte en briques , où l'exécutçur serroit ses ferrements, ses cordes, ses ceps, ses réchauds, et tout son hideux trousseau d'assassin judiciaire; cette exécrable succursale du cachot s'appeloit la Chapelle^ comme en Espagne, et c'est là que les condamnés achevoient leurs actes de dévotion, quand une soudaine résipiscence les décidoit, coupables, à se réconcilier avec leur juge du ciel, innocents, à pardonner à leurs juges de la terre.
Hélène Gillet n'avoit pas eu besoin d'y descendre, mais Simon Grandjean s'y cacha pour échapper aux coups de la foule furieuse qui commençoit à franchir les barrières en criant d'une voix terrible : sauve la patiente ET MEURE LE BOURREAU ! Lcs moiues et les pénitents s'y précipitèrent avec lui , présentant leurs crucifix au peuple, afin de détourner sa colère, et de conjurer la grêle de pierres qui les poursuivoit.
La corporation des maçons se mit en devoir de démolir la chapelle, qui s'étoit refermée en dedans; la corporation des bouchers s'organisa derrière elle en corps de réserve, toute disposée pour l'assassinat. Il n'y a ici ni jeu des phrases ni combinaison de style, car ce sont les termes exprès du procès-verbal dressé, quatre jours après, à la chambre du conseil de la ville, et qui porte la signature de l'écbevin Bossuet, père de l'immortel évèque de Meaux. Enfin les hommes de Dieu ouvrirent, et sortirent d'un pas posé, en chantant les prières des morts, comme s'ils eussent marché à leur propre supplice, et le peuple tua le bourreau.
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Pendant que eeci s'accomplissoit, Téchafaud d'Hélène présenloit une scène plus épouvantable encore. La bourrelle avoit cherché inutilement le coutelas, — on se souvient peut-être qu'Hélène étoit tombée dessus ; — mais, en ce moment, ses ciseaux, qu'elle n'avoit pas quittés, lui revinrent en mémoire, et saisissant d'une main la corde qui nouoit le cou de cette misérable fille, de l'autre elle la frappa six fois, en la traînant à travers les huit degrés de bois et les quatre degrés de pierre, et en brisant de ses pieds, à tous les degrés qu'il frappoit de la tête, ce cadavre ^jà noyé dans le sang; quand elle fut en bas, les bouchers avoient fini leur premier ouvrage, et le peuple tua la bourrelle \
Je respire enfin et je crois qu'il en étoit temps pour nous tous. Heureusement voilà qu'Hélène n'est plus au Morjmont, et que des bras charitables l'ont emportée à cette maison qui fait l'angle de la place , chez le bon
' Nous croyons devoir mettre ici sous les yeax des lecteurs ia relation du supplice d'Hélène Gillet, empruntée au tome XI de ce vieux Mercure françoit que Nodier a cité au commencement de ce récit, comme Pune des sources les pins importantes dans lesquelles il aVoit puisé :
• Entre les trois et quatre heures après midy, elle fut menée au Morimont, assistée de deux jésuites et deux capucins. Le bourreau, qui s'estoit communié le matin dans la prison, tremble, s'excuse au peuple sur une fièvre qui le tenoit depuis trois mois, le prie de luy pardonner où il manqueroit à son devoir. Cependant qu'on exhortoit la patiente à souffrir constamment la mort, il donne toutes les marques d'une grande inquiétude, il chancelle, il se tord les bras, il les eslèTC au ciel aTec- les yeux, il se met à genoux, se relève, puis se jette à terre, demande pardon à la patiente, puis la bénédiction aux prestres qui l'assisloient.
• Enfin le bourreau, après avoir souhaitté d'estre en la place de la condamnée, qui tendoit le col pour recevoir le coup, il hausse le coutelas ; il se fait une huée du peuple ! les jésuites et les capucins crioient : jbscts, Minu. La patiente se doute du coup, porte les mains à son bandeau, découvre le coutelas, frissonne, puis se remet en mesme assiette qu'auparavant. Le bourreau, qui n'entendoit pas son mestier, luy pensant trancher le col, porte le coup dans l'espaule gauche: la patiente tombe sur le costé droict : le bourreau quitte son cspée, se présente au peuple et demande à mourir. Le peuple s'esmeut, les pierres volent de tous costez; la femme du bourreau, qui assistoit son mary en
chirurgien Nicolas Jacquin, dont l'honorable famille exerce encore, après deux cents ans, la même profession dans nos deux provinces de Bourgogne. Aucune des blessures d'Hélène n'étoit mortelle, aucune ne se trouva dangereuse. Quand elle reprit ses sens, son premier cri fut celui de Tinnocent qui entre au ciel , parce qu'elle imagina qu'elle étoit tombée dans les mains de Dieu , à qui le secret de toutes les pensées est connu.
Et au même instant , la sœur Françoise du Saint* Esprit disoit en souriant toujours et en prêtant roreillo au bruit de la multitude qui revenoit duis ces quartiers : — C'est bien , c'est bien , c'est fini ; c'est le peuple qui s'en retourne joyeux, parce que cette jeune fille n'est pas morte.
Parmi tant de miracles qui signalèrent la mémordiie journée du 12 mai, il ne Gstut pas oublier la circonstance qui la faisoit concourir, ainsi que je l'ai dit, avec la der-
eeste exécotfon, releTa la patf rate, qnl en metme temps marcha dMle-mesme ▼ers le poteau, se remit k genoux et tendit de rechef le col. Le bourreau, e»perdu, reprend le eoutelas de la main de sa femme et deseharge im coup sur la teste de la patiente, glissant au col, dans lequel il entra du travers du doigt, duquel coup elle seroit eneore tombée, ce qui augmenta la colère du peuple plus fort qn*auparaTant. Le bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de Tesdiafttnd, les jésuites après, puis les capucins. La femme du bourreau demeure seule auprès de la patiente, qui estoit tombée sur le coutelas, duquel asseuiément elle se seroit servi si elle Peust vu : elle prit la corde avec laquelle la patiente avoit esté menée et la luy met au col. La patiente se défend et jette sa main sur la corde; cette femme luy donne des coups de pied sur l*éstomach et sur les mains, et la secoue cinq ou six fais pour l'estrangler : puis, se sentant firappée a coups de pierres, elle tire ce corps demy mort, la corde au col, la teste devant à bas de la montée de Teschafaud. Comme elle fût au-dessous, proche des degrés qui sont de pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apportes pour coupper les cheveux à la condamnée. Avec ces ciseaux, qui estoient longs de deux pieds, elle luy veut coupper la gorge ; comnae elle n'en peut venir à bout, elle les luy ficha en divers endroicts* i
L*onziesme tome du Mercure frauçois ou l'histoire de nostre temps, sous le règne du très-chrestien roy de France et de Navarre Louis XIU. Paris, 16t9, iii-8<>, pages 528 et suiv,
{Note de VidiUur,)