‹ Contes de la veillée (volume 2)Chapitre 9 sur 25 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Il n'est pas du tout question ici de la fameuse prophétie de Cazotte, rapportée quelque temps après le 9 thermidor par La Harpe converti. C'est une chose faite et à peu près jugée, que je ne pourrois ni recommencer sans manquer aux convenances de la modestie, ni étendre en développements sans manquer à celles du goût. Je pense, comme tout le monde, que cette scène est en grande partie d'invention , et je suis persuadé que La Harpe lui-même n'a jamais conçu l'espérance de lui donner l'autorité d'un fait véritable. Il y seroit cependant parvenu assez facilement, s'il n'avoit exagéré, au delà de toute vraisemblance, la puissance de prévision du vieillard inspiré, en caractérisant les événements prédits par des circonstances trop positives, que les vagues intuitions de la seconde vue ne saisissent point, si elles saisissent quelque chose. La Harpe, homme d'esprit et de talent, étoit tout à fait nul sous le rapport de l'imagination, et il n'est pas étonnant qu'il ait maladroitement usé d'un instrument qui n'étoit point à son usage. On va loin quand on ne sait où l'on va, et qui ne voit le but le passe. Pour faire illu-

' Ce fragment'est tiré d'ua roman que j'avois entrepris d'écrire dans le goût de Cazotte. Des travaux trèS'Ob&curs, mais bieu mieux appropriés à mou âge et à mes éludes, m'ont forcé à Tabandomier. Il n'en paroîtra jamais autre chose.

{I\'vle de l'A ni ur.)

sion aux autres, il faut être capable de se faire illusion à soimême, et c'est un privilège qui n'est donné qu'au fanatisme et au génie, aux fous et aux poètes.

Avec l'art que cette combinaison exigeoit, il n'y avoit rien de plus aisé, je le répète, que de f^ire àecepbr à la génération qui avoit vu Cazotte de merveilleuses prédictions de Cazotte, car ce digne homme étoit presque toujours sur leirépied, et la plupart des choses qu'il annonçoit se réalisoient dans leur temps de la manière la plus naturelle. Il n'y a aucun effort à faire pour comprendre ce résultat, tout extraordinaire qu'il paroisse au premier abord. La faculté de prévoir l'avenir, dans un certain ordre d'événements, est fort indépendante, en effet, de révélations, de visions et de magie. Elle appartient à quiconque est doué d'une profonde sensibilité, d'un jugement droit, et d'une longue aptitude à l'observation. La raison de ce phénomène saute aux yeux. C'est que l'avenir est Un passé qui recommence. Tout le monde sait prédire le jour et le printemps, parce que tout le monde a vu succéder le printemps à l'hiver et le jour à la nuit. Il en est de même de tous les conséquents qui ont des antécédents semblables. L'histoire future n'est pas moins lucide aux yeux du philosophe, à quelques dates et à quelques noms près, que les histoires anciennes les plus avérées. Nostradamus qui n'avoit, le pauvre homme, qu'une science d'almanach fort superficielle et fort confuse, a quelquefois rencontré juste. Avec la science des affaires et la connoisâance des hommes, il se seroit rarement trompé ! C'est, comme on sait, ce qui ne manquoit point à Cazotte, et il n'étoit pas difficile de prévoir, de son temps, qu'une révolution de la nature de la nôtre passeroit par toutes les périodes qui sont propres aux révolutions. Les révolutions n'avortent point; elles ne meurent que de vieillesse. Il n'y a personne au monde qui n'ait eu occasion de l'apprendre de l'expérience ou de l'histoire, à l'exception des gens qui commencent les révolutions, et qui s'efforcent follement, après, de les contenir dans de certaines bornes. Quelle pitié !

La particularité, beaucoup plus extraordinaire, qui fait le fonds de ce petit roman, n'est pas, comme on pourroit le croire, un simple jeu de l'imagination. Je me souviens très-distinctement d'avoir entendu raconter le fait principal par Cazotte, quand j'étois à cet âge de l'enfance qui est déjà celui des vives perceptions et des imperturbables souvenirs, et je pense

méffle que c^est la partie de ce récit où il est question de rétrange longévité de Manon Delorme, désignée dans le Fragfnent sous le nom de M"« Lebrun, qui donna lieu à M. Delaborde, fort intimement lié avec Cazoite, d'écrire la singulière iettre de Marum Delorme a» rédacteur du Joumaî de Paris, qu'on lit -à la suite de son Recueil de pièces ùUéressantes sur le pr9cès de Chalais, Londres, 4784, in-42; lettre curieuse et piquantd qui fît grande sensation alors, quoique son tour frivole et badin fût des |^us mal appropriés à une question de iMOgra* {^ie si importante, mais c'était le caractère convenu des pro* dttcUoBS du temps. L'air de scepticisme et d'ironie que l'auteur lai avoit donné n'empêcha pas les savants de ^ofession de s'en occuper avec intérêt, ei mon ami M. Beuefaoin'a pas dédaigné de tenir compte de cette singulière hypothèse dans la Biographie universHie, en sauvant à denû l'av^otureuse téméa^ité de raaeodote suivante sous quelques réticences qui prouvât qu il n'étoit pas entièrement convaincu. J'ai poussé mes recherches ptus loin, et avec plus de confianoe, parce que je m'appuyois sur la tradition orale d'un témoin trè&<iigne de foi, et je crds sLnoèrement ce que j'en dis, ce qui est de toute rareté dans les histoires fantastiques, et ce qui n'est pas commun dans les autres. L'identité d'Anne-Oudette Grappin, veuve Lebrun, et de Maricm Delorme, s'est évidemment manifestée pour moi au premier coup d'oeil que j'ai jeté sur l'acte de mariage de sa mère, qui s*appeloit Marie Delorme, ainsi qu'on peut le vérifier dans un pays où les noms de Delorme et de Grappin étoiBit encore communs il y a vingt ans. Quant au village natal de Manon, mon bon frère d'études et de cœur, M. Weiss, qui a cousu un petit nombre de notes à cette page biographique, n'auroil pas été embairassé de le reconnoitre, si le docte bibliothécaire de Besançon avoit ^, comme moi, sous la main, l'extrait mortuaire de la veuve Lebrun, où il auroit lu Baverons au lieu de Baiheram, Je n'ai pas besoin de dire que la légère méprise de l'auteur de la Lettre s'explique fort bien par l'orthographe surannée du teneur de registres, qui exprimoit le v consonne par un M voyelle, suivant une vieille habitude que les grammairiens ont depuis longtemps réformée dans la typographie, mais qui, presque jusqu'à nos jours, s'est abusivemwt perpétuée dans l'écriture. Quant à 1'^ finale qui suit une », on sait qu'elle se confond aisément ea lettres cursives, sous la plume la plus

correcte, avec la troisième branche d'une m. Il suffira, pour me comprendre, de se représenter ce mot dans le griffonnage rapide et lâché d'un scribe de sacristie.

Après cette ennuyeuse excursion sur le terrain de la diplomatique (j'en demande bien pardon à messieurs de TÉcoledes chartes), je retourne à mes fantaisies que la plupart des lec^ teurs m'auroientsaus doute dispensé assez volontiers d*éclaircir et de justifier par la vérification ponctuelle d*un extrait mortuaire. — Qu'importe, me dironlrils, que votre histoire repose sur un iait véritable ou £aux, si elle est propre à intéresser ou à plaire? — C'est une affaire de goût. Je suis moins insouciant ou plus délicat sur le choix des plaisirs de mon imagination, et j'avoue que je n'y trouve jamais plus de saveur que lorsqu'un peu de vérité les assaisonne. L'attrait d'une anecdote si piquante et si peu connue est même, avec le besoin de redemander à ma vieille mémoire une impression puérile, pour ne pas dire ridicule, mais tendre et véhémente de mes premières années, sur laquelle je m'expliquerai tout à l'heure, la raison la plus forte qui m'ait déterminé à écrire le dernier de mes romans. Ceci n'est pas autre chose. Plus heureux que La Fontaine, je peux me promettre au moins que ce travail est la dernière peine que l'amour me causera.

Ce seroit peut-être ici l'occasion de consacrer au vénérable Cazotte ^ une notice plus développée que celle de M. Bergasse, et qui viendroit d'autant mieux à ma matière dans la circonstance présente, qu'on m'a quelquefois obligeamment reproché de circonscrire mes petites compositions dans des bornes trop étroites ; mais que pourrois-je apprendre de nouveau sur Cazotte à une génération qui l'a -suivi de si près? quel lecteur ne s'est pas amusé de ses suaves et riantes histoires? quelle âme sensible ne s'est pas émue à l'idée de ses nobles infortunes? Il faudroit d'ailleurs recourir, pour leur emprunter des faits déjà vulgaires, à des ouvrages qui sont dans les mains de tout le

* Jacques Cazotte, ué à Dijon eu 1720, a été guillotiué à Paris le 25 septembre 1792. (Voir la note XXVIII® du Dernier banquet des Girondint, au tome I^** des Souvenirs de la Révolution.) On peut consulter sur Cazotte la Biographis universelle^ article de M. Bergasse, et les Souvenirs sur Marie- Antoiîielte^ par la comtesse d'Adhémar. Paris, 1836, in-8o, tome I, pages ï et suivantes, (Ao(e de l'Éditeur»)

monde ; et j'aime mieux habiller mes livres un peu à l'étroit que de les étoffer aux dépens des autres. Et puis cette belle histoire nuiroit certainement à celle que j'écris : on ne me pardonneroit pas (et on feroit justice) de n'avoir trouvé dans une vie si pure et si glorieuse que le sujet d'une espèce de conte de fées.

Je m'en tiendrai sur ce chapitre à consigner, dans ma préface, une notion qui m'arrive aujourd'hui, et que les biographes ont mal à propos négligée. Le souvenir de l'héroïque Elisabeth Cazotte est inséparablement lié à celui de son père * ; mais on ne sait pas assez généralement que cet illustre vieillard a un fils vivant et digne de lui, que la restauration a oublié de convoquer aux honneurs de la pairie. Un des petits-fils de Jacques Cazotte, dont l'école Polytechnique a gardé un éclatant souvenir, est mort il y a quelques années dans la force et la beauté de son âge, au moment d'épouser une jeune personne qu'il aimoit, car le ciel n'épuise pas ses épreuves sur une seule tête dans les familles qu'il a choisies pour lui. Un autre a survécu. Si un gouvernement, plus libéral que les prétendus gouvernements représentatifs qui ont déjà surgi du chaos de nos révolutions, s'avise un jour de transporter sur des noms immortels, envers lesquels la postérité a contracté une dette impi'escriptible, le moindre des honneurs politiques dont l'intrigue et l'argent seuls sont maintenant en possession, je me féliciterai de lui avoir rappelé que celui de Cazotte a un héritier.

' Voici ce qu'on lit à ce sujet dans la Biographie universelle : « On n*a pas oublié comment, dans les terribles journées des 2 et 3 septembre, lorsque Caxotte, à son tour, fut livré aux assassins, Théroïque Elisabeth se précipita sur lui, et, faisant au vieillard un bouclier de son .corps, s*écria : « Vous n*arriverex au cœur de mon père qu'après avoir percé le mien. » Le fer^ pour cette fois, tomba des mains du crime, et Cazotte et sa fille, au lieu d'être massacrés, furent portés eu triomphe jusque dans leur maison ; mais ils n'y restèrent pas longtemps paisibles. » — Nous ajouterons qu'après la seconde arrestation de son père, mademoiselle Cazotte réussit à se faire autoriser à le ser* vir dans son cachot, et qu'elle prépara avec autant d'habileté que de dévouement, non-seulement des moyens de défense, mais même des moyens d'évasion. Elle s'étoit assuré la coopération de quelques Marseillois qu'elle avoit dc^ù vus à TAbbaye et qu^elle avoit intéressés par ses grâces et son courage ; mais comme sa piété filiale effrayoitle tribunal révolutionnaire, on la mit au secret.

{Aule de l'Éditeur.)

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<6 CONTER bl; LA VEILLÉE.

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