HISTOIRE D*HCLÈNE 6ILL6T. AS
Bière auéîenee du parlement. Les quinze jours que cette illustre oon>pi^Qie avoit à féri^ jusqu'à celui où elle devoii reprendre ses travaux , laissoient Taction de la )ustioe suspendue, et les fonctions du bourreau sans titulaire ! Ce délais assez ordinaire entre la sentence et Texéeutioa^ mais que la forme abrupte du jugement s^nbloil avoir abrégé à dessein, donnoit aux amis d'Hélène tout le temps nécessaire pour recourir à la grâce royale 9 en Saveur d'une infortunée dont le ciel venoit de mai\ifester l'innocence par des prodiges ; car c'étoit alors un âge de candeur et de foi , où l'on ne supposoit pâs <|uè l'ordre naturel des choses humaines s'intervertit eotttre toute probabilité sans quelque dessein secret de la Providence ; et je suis de ceux qui tiendroienl encore cette opinion pour raisonnable, à l'époque de perfectionnement intellectuel et d'immense amélioration so« ciale où nous avons eu le bonheur de parvenir, depuis que la philosophie a déchu la Providence de son influence morale sur les évén^nents de la terre.
La demande en grâce fut couverte en un moment de s^natures innombrables par tout ce qui pouvoit lui prêter à Dijon ht recommandation d'un rang honorable 0u d'une haute piété ; mais on concevra facilement que ee vœu de compassion, que portoit vers le trône l'élite d'une population sensible, n'offrit lui-même qu'une foible chance de succès à l'espérance et à la pitié. Louis XIII régnoit, et ce jeune prince, qui n'avoit de force que pour être cruel , annonçoit à vingt-quatre ans h sévérité inflexible et sanglante qui lui a fait donner le nom de Juste par ses flatteurs. Déplorable justice des rois qui ne se montre dans l'histoire que pour servûr d'auxiliaire aux bourreaux !
Le sursis de l'exécution d'Hélène s'écoula donc en prières, eemme une agonie de quinze jours, dans la ehapelle des Bernardines, entre les baisers de joie et les imgoisses de terreur de sa mère, qui craignoit au moindre
bruit qu'on ne vînt la lui reprendre pour la tuer ; cependant la sœur Françoise du Saint-Esprit continuoit à f'épéter, quand elle se souvenoit d'Hélène dont l'histoire confuse se représentoit par intervalles à sa pensée : — Je vous avois bien promis que cette innocente ne mourroit pas ! — Les premiers mots d'Hélène, au moment où les soins du chirurgien la ramenèrent à la vie, avoient exprimé la même confiance dans la protection divine : — Quelque chose m'annonçoit dans mon cœur, dit-elle , que le Seigneur m'assisteroit ! — Maïs son âme , appauvrie par tant de douleurs , ne supportoit plus ces alternatives avec une constance toujours égale. Quelquefois elle pâliss(Mt soudainement ; un grand tremblement parcouroit ses membres , encot-e mai guéris de leurs blessures, et on l'entendoit murmurer en imprimant ses lèvres sur la croix de Jésus ou sur les reliques des saints : — Mon Dieu ! mon Dieu ! est-ce que je ne retournerai pas au Morimont, où j'ai souffert tant de mal ? Est-ce qu'on ne me fera pas mourir ? Mon Dieu ! prenez pitié de moi!...
On reçut en ce temps-là une dépêche de Paris qui n'étoit pas datée, mais qui n'arriva probablement qu'au terme préfix où la justice alioit reprendre ses droits de sang ; car la charité des rois boite d'un pied plus lent encore que celui de la prière. Cette dépêche apportoit un miracle de plus. Louis XIII avoit fait grâce.
L'entérinement de ces lettres de pardon, « qui relève voient Hélène de son infamie, et qui la restituoienten « bonne renommée, » fut prononcé par le parlement de Dijon, le cinquième de juin 1625, sur le plaidoyer de maître Charles Fevret, auteur du Traité de l'Ahus^ si connu des avocats qui ont étudié. Charles Fevret, dont le plus grand mérite aux yeux des philologues est d'avoir été le bisaïeul du savant et ingénieux Charles-Marie Fevret de Fontette, l'éditeur, ou, pour mieux dire, l'auteur d'un des plus précieux monuments de noire his-
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toire littéraire, la Bibliothèque historique du père Lelong', Charles Fevret passoit pour un grand orateur dans son temps, et cette réputtition n'est pas usuîpée, si l'éloquence se mesure au nombre harmonieux de la phrase et à la pompe majestueuse de la parole. C'est cette dictio togata du sénat et du Capitole qui a je ne sais quoi de patricien et de consulaire, et qui s'élève audessus du commun langage par des tours magnifiques et des mots solennels, comme les magistrats des nations se distinguent du vulgaire par l'hermme et la pourpre. Ou croiroit entendre dans sa prose le retentissement des vers de Malherbe, et on y pressent la manière de l^Izac, dans la profusion des images et dans le luxe des allusions. C'est ainsi qu'il peint la pauvre Hélène, humblement prosternée devant le parlement, et baisant le tranchant de l'épée de la justice qui guérit les plaies qu'elle a faites comme la lance d'Achille. Voici un mouvement qui est très-beau : « Quel prodige en nos jours « qu'une fille de cet aage ait collette la mort corps à « corps, qu'elle ait lutté avec cette puissante géante « dans le parc de ses plus sanglantes exécutions, dans « le champ mesme de son Morimont ! et pour tout dire « en peu de mots, qu'armée de la seule confiance qu'elle « avoit en Dieu, elle ait surmonté l'ignominie, la peur, « l'exécuteur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffe- « ment et la mort ! Après ce funeste trophée , que luy « rcste-t-il, sinon d'entonner glorieusement ce cantique <i qu'elle prendra doresnavant à sa part : Exaltetur Do- « minus Deus meus, quoniam superexaltavit misericor- « diajudicium. — Que peut-elle faire, sinon d'appendre, « pour esternel mémorial de son salut, le tableau votif « de ses misères, dans le sanctuaire de ce temple de la «justice? — Quel dessein peut -elle choisir de pins « convenable à sa condition que d'ériger un autel dans
• Paris, 1768-1778, 5 toI. in-folio.
S8 CONTES m LA VEILLÉE.
« son cœur, où elle admirera, tous les jours de sa vie, la « puissante main de son libérateur, les moyens incogneus « aux hommes par lesquels il a brisé les eeps de sa cap-» « tivité, et Tordre de sa dispensation providenle à taire « que toutes choses aient encouru pour sa libéra- < tion?... »
J*ai cité ce passage avec intention parmi beatieoup d'autres qui ne sont pas moins remarquables, parce qu'il résume d'avance tout ce qui me reste à dire de la yie d'Hélène Gillet. La destinée de méditation et de prière à laquelle son avocat semble l'appeler ici, c'est la destinée qu'elle s'étoit faite. Il y a lieu de croire qu'elle ne rentra point dans le monde , et peut-être qu'elle ne quitta le couvent des Bernardines qu'après la mort de sœur Françoise du Saint-Esprit* On sait qu'elle fmil par se rendre religieuse dans un couvent de Bresse , el qu'elle y étoit morte depuis peu de temps, « avec beaucoup d'édification , i> suivant les promesses de sa sainte protectrice, quand le père Bourrée, de l'Oratoire, publia, en 1699, ï Histoire de la mère Jeanne de Saint-Joseph^ madame Courcelles de Pourlans, abbesse de Notre-Dame du Tart. On peut supposer, d'après le rapprochement des dates, qu'elle étoit alors pour le moins nonagénaire*
J'ai omis ou plutôt je me suis réservé une circonstance assez extraordinaire pour clore cette longue narration. C'est que les lettres de grâce d'Hélène Gillet furent octroyées dans le conseil de Jjouïs X|II « en faveur de « l'heureux mariage de la royne de la Grande-Bretagne, « sa très-chère et très-aymée sœur, Henriette-Marie de ce France, » et, si l'on me permet de rappeler encore une fois les expressions de Charles Fevret, « pendant « que le roi et sa cour couloient des jours d'allégresse « et de festivité. » Ces jours de festivité, dont l'allégresse fut si propice à l'innocence, étoient consacrés aux cérémonies des noces de Charles V% qui coucou-* roient jour pour jour avec l'exécution d'Hélène sur Id
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place du Morimont. Vingt-quatre ans après , la tôle de Charles i'" tomboit à Whitehall sous une hache plus assurée que celle de Simoa Grandjean, et la jeune fille de Bourg-en*Bresse eut le temps de prier pendant un demi-siècle pour l'absolution de son âme. Les desseins de Dieu sont impénétrables, et le cœur de Thomme est aveugle ; mais il n*est pas besoin d'avoir pénétré bien avant dans l'étude des choses passées pour reconnoitre qu'il y a quelque chose de mystérieux et de symbolique au fond de toutes les histoires.
Et conune il faut une moralité aux contes les plus vulgaires, vous ne me défendrez pas, messieurs, d'en attacher une à celui-ci , qui est un des plus extraordinaires, et cependant des plus vrais, que vous ayez jamais entendu réciter. C'est qu'il scroit bien temps que le genre humain réprouvât d'une voix unanime cette ju»tico impie qui a usurpé insolemment l'œuvre de la mort sur la puissance de Dieu, l'œuvre que Dieu s'étoit réservée quand il frappa toute notre race d'un jugement de mort qui n'appartenoit qu'à lui. Oh ! vous êtes de grands faiseurs de révolutions ! Vous avez fait des révolutions contre toutes les institutions morales et politiques de la société ! Vous avez fait des révolutions contre toutes les lois! Vous en avez fait contre les pensées les plus intimes de l'âme , contre ses affections , contre ses croyances , contre sa foi ! Vous en avez fait contre les trônes, contre les autels , contre les monuments , contre les pierres , contre l'inanimé, contre la mort, contre le tombeau et la poussière des aïeux. Vous n'avez point fait de révolution contre l'échafaud , car jamais un sentiment d'homme n'a prévalu , jamais une émotion d'homme n'a palpité dans vos révolutions de sauvages 1 Et vous parlez de vos lumières ! et vous ne craignez pas de vous proposer pour modèles d'une civilisation perfectionnée! Oserois-je vous demander où elle est votre civilisation ? Seroit-ce par hasard cette stryge hideuse qui aiguise un
triangle de fer pour couper des têtes ? — Allez , vous êtes des barbares !
Quant à vous , mes bons amis , rappelez-vous maintenant des histoires plus gracieuses, celles qui nous berçoient si mollement aux bassins du Doubs, dans nos nacelles chargées de fruits, de fleurs et de jaunes femmes , tandis que les rochers voisins nous rapportoient en longs échos le bruit des cornemuses. Ces histoires, je prendrois plaisir à les redire ou à les entendre aujourd'hui, car, je ne vous le cacherois pas, la parole a plus d'une fois manqué à mes lèvres, comme dit le poète , pendant que je racontois celle-ci. — Mais nous vivons dans un temps de pensées sévères et de tristes prévisions , où les gen^ de bien peuvent avoir besoin, comme la noble populace du Morimont, de se coaliser d'avance contre le bourreau ; et si elle n'avoit pas tué le bourreau, ce qui est un crime aussi, je vous proposerois volontiers d'élever un monument à son courage.
11 ne faut tuer personne. Il ne faut pas tuer ceux qui tuent. Il ne faut pas tuer le bourreau ! Les lois d'homicide, il faut les tuer!...
Le troiïiùniti jour, cet lioiiiiiiu cria.
« Malheur à Jcrusalom! malheur à moi ! s Et une pierre, Itin':iioparles balisli» de« assiégeants, le lu^ sur les murailles !
Propuétib db Cazotte.