‹ Contes de la veillée (volume 3)Chapitre 20 sur 27 · LI DIVINE · texte numérisé non relu

LI DIVINE

quejesavois déjà, par une expérience précoce, que la moindre révolution de bureau pouvoit les rendre inutiles. Au moment où les pièces qui annuloient leur jugement m'arrivèrent, bien authentiques et bien légalisées, je volai vers eux, dix fois plus heureux que je n'étois, en les quittant le jour de mon absolution. Je portois à Lidivine et à Pierre vingt-Six ans de liberté.

Aussi me souvient-i) de cette impression comme si e n'avois ni. souffert ni vu souffrir depuis. C'était à [uatre heures du soir, par une belle journée de prinerops, comme la Franche-Comté en a quelquefois en vril; mais l'heure n'étoit pas expirée, et les prisonniers missoient encore dans la cour, sous la lumière d'un lein soleil, bien tiède et bien réjouissant, de ses derères minutes de récréation. Il y a dans les prisons un oips et un lieu qui sont assignés à la récréation, c'est oi qui vous le certifie.

— Vous êtes libres, m'écriai-je en sautant tour à tour cou de Pierre et de Lidivine. — J'eus quelque peine n'en faire comprendre; mais tout le monde m'avoit npris, et l'émotion de ces pauvres gens, qui baignoient [armes leurs joues et leurs cheveux, expliquoit assez > paroles.

près cela il y eut un grand silence, un silence grave iste; car il y a d'autres liens à rompre, dans une on qu'on habite depuis sept ans, que ceux de la cap» é. Lidivine regardoit ces femmes, ces convalescents, a firmes dont elle avoit été si longtemps la mère, relie s'étoit flattée de ramener peu à peu à la reliet à la vertu ; elle s'arrêta enfin devant un vieillard cassé, que la fatigue de l'âge ou l'excès de la joie comme enchaîné à sa place :

Eh ! Georges ! lui dit-elle, qui te portera ton bouillon? ;uite elle revint à moi, et, pressant ma main dans ux mains :

Fe suis vraiment libre? dit-elle.

— Oui, Lidivine.

— Je pourrais sortir avec vous maintenant, si je voulois?

— Oui, Lidivine.

— Vous me mèneriez tout maintenant chez l'avocat de mes prisonniers ?

— Oui, Lidivine.

— Vous pourriez me montrer 1$ maison du médecin de mes malades?

— Oui, Lidivine; et l'église qui va se rouvrir; car nous vivons sous un gouvernement humain, juste, éclairé, qui sentira la nécessité d'appuyer son pouvoir sur la foi. Dieu est le meilleur des auxiliaires.

— Vous avez raison, mon ami î Oh! si j'étois sûre de n'être pas à charge en prison...

La femme du geôlier l'embrassa et fit un mouvement involontaire pour la retenir.

— Voilà qui est bien, continua-t-elle en souriant, pendant que du revers de la main elle essuyoit ses yeux. Je ne suis pas encore si vieille que je ne puisse honnêtement gagner mon pain chez mes maîtres. Allez vous coucher bravement, vous autres, car voilà quatre heures qui sonnent. Nous nous retrouverons demain. Je ne veux pas sortir d'ici... Où irois-je, d'ailleurs, ajouta Lidivine, pour être plus utile ou plus heureuse? Une maison, un village, une famille, il n'y en a plus pour moi : le cimetière même ne me diroit rien; car mon mari, mes frères et mes enfants n'y sont pas. Vous savez qu'ils sont morts bien loin de là, et qu'on les a mis je ne sais où. Quant à Pierre, c'est autre chose; il est jeune, beau, industrieux, patient, et, par-dessus tout, craignant Dieu. Si le monde est revenu au bien , comme vous dites, mon pauvre Pierre prospérera peut-être. Viens ici, mon enfant, que je te bénisse et que je te dise adieu !

Pierre n'avoit pas encore parlé. Il paroissoit plongé dans une méditation sérieuse et embarrassé de rompre

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le silence; enfin, il se rapprocha de Lidivine, à l'appel qu'elle venoit de lui faire.

— Jamais, ma mère, ditril avec fermeté. J'ai pensé quelquefois à la vocation que je suivrais quand mon temps seroit fini; j'aurois voulu être prêtre, mais je n'ai pas eu le loisir de devenir savant. Au reste, si .le ministère de prêtre est grand, celui de guichetier a des devoirs que j'aime et auxquels je ne veux pas me soustraire. Nicolas a besoin d'un aide, et il sait maintenant que ma compassion pour des peines que j'ai ressenties depuis l'enfance ne m'a jamais détourné de mes obligations. Je vous supplie de me permettre, ma mère, de ne pas sortir de prison. C'est la vie que le Seigneur m'a faite, et je n'y renoncerai pas.

Les prisonniers étoient partis. Nicolas n'avoit plus de motifs pour contraindre l'expression de son excellent naturel.

— Reste! reste I crioit-il à Pierre en pleurant à chaudes larmes.

— N'est-il pas vrai qu'à ma place vous auriez fait comme moi? dit Pierre en se retournant de mon côté.

— Oui, mon ami, si j'en avois eu le courage.

Lidivine et Pierre sont morts au service des prisonniers.

Vous avez tous connu ce bon Théodore, sur la tombe duquel je viens jeter des fleurs, en priant le ciel que la terre lui soit légère.

Ces deux lambeaux de phrase, qui sont aussi de votre tonnoissance, vous annoncent assez que* je me propose de lui consacrer quelques pages de notice nécrologique ou d'oraison funèbre.

Il y a vingt ans que Théodore s'étoit retiré du monde pour travailler ou pour ne rien faire : lequel des deux, c'étoit un grand secret. Il songeoit, et on ne savoit h quoi il songeoit. Il passoit sa vie au milieu des livres, et ne s'occupoit que de livres, ce qui avoit donné lieu à quelques-uns de penser qu'il composoit un livre qui rendroit tous les livres inutiles; mais ils se trompoient évidemment. Théodore avoit tiré trop bon parti de ses études pour ignorer que ce livre est fait il y a trois cents ans. C'est le treizième chapitre du livre premier de Rabelais.

Théodore ne parloit plus, ne rioit plus, ne jouoit plus,

ne mangeoit plus, n'alloit plus ni au bal, ni à la comédie. Les femmes qu'il avoit aimées dans sa jeunesse n'attiroient plus ses regards, ou tout au plus il ne les regardoit qu'au pied ; et quand une chaussure élégante de quelque brillante couleur avoit frappé son attention : — Hélas ! disoit-il en tirant un gémissement profond de sa poitrine, voilà bien du maroquin perdu!

Il avoit autrefois sacrifié à la mode : les mémoires du temps nous apprennent qu'il est le premier qui ait noué la cravate à gauche, malgré l'autorité de Garât qui la nouoit à droite, et en dépit du vulgaire qui s'obstine encore aujourd'hui à la nouer au milieu. Théodore ne se soucioit plus de la mode. Il n'a eu pendant vingt ans qu'une dispute avec son tailleur : — Monsieur, lui dit-il un jour, cet habit est le dernier que je reçois de vous, si Ton oublie encore une fois de me faire des poches in-quarto.

La politique, dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots, ne parvint jamais à le distraire plus d'un moment de ses méditations. Elle lemettoit de mauvaise humeur, depuis les folles entreprises de Napoléon dans le Nord, qui avoient fait enchérir le cuir de Russie. IL approuva cependant l'intervention françoise dans les révolutions d'Espagne. — C'est, dit -il, une belle occasion pour rapporter de la Péninsule des romans de chevalerie et des Cancioneros. — Mais l'armée expéditionnaire ne s'en avisa nullement, et il en fut piqué. Quand on lui parloit Trocadero, il répondoit ironiquement Romancero, ce qui le fit passer pour libéral.

La mémorable campagne de M. de Bourmont sur les côtes d'Afrique le transporta de joie. — Grâce au ciel, dit-il en se frottant les mains, nous aurons les maroquins du Levant à bon marché; — ce qui le lit passer pour carliste.

Il se promenoit l'été dernier dans une rue populeuse, en coîlationnant un livre. D'honnêtes citoyens, qui sar-

Ment du cabaret d'un pied titubant, vinrent le prier, le couteau sur la gorge, au nom de la liberté des opinions, de crier: Vivent les Polonoisl — Je ne demande pas mieux, répondit Théodore, dont la pensée étoit un cri éternel en faveur du genre humain, mais pourrois-je vous demander à quel propos? — Parce que nous déclarons la guerre à la Hollande qui opprime les Polonois, sous prétexte qu'ils n'aiment pas les jésuites, repartit l'ami des lumières, qui étoit un rude géographe et un intrépide logicien. — Dieu nous pardonne, murmura notre ami, en croisant piteusement les mains. Serons-nous donc réduits au prétendu papier de Hollande de M . Montgolfier !

L'homme éminemment civilisé lui cassa la jambe d'un coup de bâton.

Théodore passa trois mois au lit à compulser des catalogues de livres. Disposé comme il l'a toujours été à prendre les émotions à l'extrême, cette lecture lui enflamma le sang.

Dans sa convalescence même son sommeil était horriblement agité. Sa femme le réveilla une nuit au milieu des angoisses du cauchemar. — Vous arrivez à propos, lui dit-il en l'embrassant, pour m'empêcher de mpurir d'effroi et de douleur. J'étois entouré de monstres qui ne m'auraient point fait de quartier.

— Et quels monstres pouvez-vous redouter, mon bon ami, vous qui n'avez jamais fait de mal à personne?

— C'étoit, s'il m'en souvient, l'ombre de Purgold dont les funestes ciseaux mordoient d'un pouce et demi sur les marges de mes aides brochés, tandis que celle d'Het* dier plongeoit impitoyablement dans un acide dévorant * mon plus beau volume d'édition princeps, et l'en retirait tout blanc; mais j'ai de bonnes raisons de penser qu'ils sont au moins en purgatoire.

Sa femme crut qu'il parloit grec, car il savoit un peu le grec, & telles enseignes que trois tablettes de sa biblio

thèque étaient chargées de livres grecs dont tes feuilles n'étoient pas fendues. Aussi ne les ouvroit-il jamais, se contentant de les montrer à ses plus privées connoissances, par le plat et par le dos, mais en indiquant le lieu de l'impression, le nom de l'imprimeur et la date avec une imperturbable assurance. Les simples en concluoient qu'il étoit sorcier. Je ne lé crois pas.

Comme il dépérissoit à vue d'oeil, on appela son médecin, qui étoit, par hasard, homme d'esprit et philosophe. Vous le trouverez si vous pouvez. Le docteur reconnut que la congestion cérébrale étoit imminente, et il fit un beau rapport sur cette maladie dans le Journal des Sciences médicales, où elle est désignée sous le nom de monomanie du maroquin, ou de typhus des bibliomânes; mais il n'en fut pas question à l'Académie des sciences, parce qu'elle se trouva en concurrence avec le choléra-morbus.

On lui conseilla l'exercice, et comme cette idée lui sourioit, il se mit en route l'autre jour de bonne heure. J'ctois trop peu rassuré pour le quitter d'un pas. Nous nous dirigeâmes du côté des quais, et je m'en réjouis, parce que j'imaginai que la vue de la rivière le récréerait ;• mais il ne détourna pas ses regards du niveau des parapets. Les parapets étoient aussi lisses d'étalages que s'ils avoient été visités dès le matin par les défenseurs de la presse, qui ont noyé en février la bibliothèque de l'archevêché. Nous fûmes plus heureux au quai aux Fleurs. Il y avoit profusion de bouquins; mais quels bouquins! Tous les ouvrages dont les journaux ont dit du bien depuis un mois, et qui tombent là infailliblement dans la case à cinquante centimes, du bureau de rédaction ou du fonds de libraire. Philosophes, historiens, poêles, romanciers, auteurs de tous les genres et de tous les formats, pour qui les annonces les plus pompeuses ne sont que les limbes infranchissables de l'immortalité, et qui passent, dédaignés, des tablettes du

magasin aux margelles de la Seine, Léthé profond d'où ils contemplent, en moisissant, le terme assuré de leur présomptueux essor. Je déployois là les pages satinées de mes in-octavo, entre cinq ou six de mes amis.

Théodore soupira, mais ce n'étoit pas de voir les œuvres de mon esprit exposées à la pluie, dont les garantit mal l'officieux balandran de toile cirée.

— Qu'est devenu, dit-il, l'âge d'or des bouquinistes en plein vent? C'est ici pourtant que mon illustre ami Barbier avoit colligé tant de trésors, qu'il étoit parvenu à en composer une bibliographie spéciale de quelques milliers d'articles. C'est ici que prolongeoient, pendant des heures entières, leurs doctes et fructueuses promenades, le sage Monmerqué en allant au Palais, et le sage Labouderie en sortant de la métropole. C'est d'ici que le vénérable Boulard enlevoit tous les jours un mètre de raretés, toisé à sa canne de mesure, pour lequel ses six maisons pléthoriques de volumes n'avoient pas de place en réserve. Oh! qu'il a de fois désiré, en pareille occasion, le modeste angulus d'Horace ou la capsule élastique de ce pavillon des fées qui auroit couvert au besoin l'armée de Xercès, et se portoit aussi commodément à la Ceinture que la gaine aux couteaux du grandpère de Jeannot! Maintenant, quelle pitié! vous n'y voyez plus que les ineptes rogatons de cette littérature moderne qui ne sera jamais de la littérature ancienne, et dont la vie s'évapore en vingt-quatre heures, comme celle des mouches du fleuve Hypanis : littérature bien digne en effet de l'encre de charbon et du papier de bouillie que lui livrent à regret quelques typographes honteux, presque aussi sots que leurs livres! Et c'est profaner le nom de livres que de le donner à ces guenilles barbouillées de noir qui n'ont presque pas changé de destinée en quittant la hotte aux haillons du chiffonnier ! Les quais ne sont désormais que la Morgue des célébrités contemporaines!

Il soupira encore, et je soupirai aussi, mais ce n'étoit pas pour la même raison.

J'étois pressé de l'entraîner, car son exaltation qui croissait à chaque pas sembloit le menacer d'un accès mortel. Il falloit que ce fût un jour néfaste, puisque tout contribuoit à aigrir sa mélancolie.

— Voilà, dit-il en passant, la pompeuse façade de Ladvocat, le Galiot du Pré des lettres abâtardies du dixneuvième siècle, libraire industrieux et libéral, qui auroit mérité de naître dans un meilleur âge, mais dont l'activité déplorable a cruellement multiplié les livres nouveaux au préjudice éternel des vieux livres ; fauteur impardonnable à jamais de la papeterie de coton, de l'orthographe ignorante et de la vignette maniérée, tuteur fatal de la prose académique et de la poésie à la mode; comme si la France avoit eu de la poésie depuis Ronsard et de la prose depuis Montaigne! Ce palais de bibliopole est le cheval de Troie qui a porté tous les ravisseurs du palladium, la boîte de Pandore qui a donné . passage à tous les maux de la terre ! J'aime encore le cannibale, et je ferai un chapitre dans son livre, mais je ne le verrai plus!

Voilà, continu a-t-il, le magasin aux vertes parois du digne Crozet , le plus aimable de nos jeunes libraires, l'homme de Paris qui distingue le mieux une reliure de Derome l'aîné d'une reliure de Derome le jeune, et la dernière espérance de la dernière génération d'amateurs, si elle s'élève encore au milieu de notre barbarie ; mais je ne jouirai pas aujourd'hui de son entretien dans lequel j'apprends toujours quelque chose! Il est en Angleterre où il dispute, par juste droit de représailles, à nos avides envahisseurs de Soho-Square et de Fleet-Street les précieux débris des monuments de notre belle langue, oubliés depuis deux siècles sur la terre ingrate qui les a produits! Macte animo, generosepuer!...

Voilà, reprit-il en revenant sur ses pas, voilà le Pont*

«îes-Arts, dont l'inutile balcon ne supportera jamais, sur ;on garde-fou ridicule de quelques centimètres de largeur, le noble dépôt de Vin-jolio triséculaire qui a flatté Les yeux de dix générations de l'aspect de sa couverture en peau de truie et de ses fermoirs de bronze; passage profondément emblématique, à la vérité, qui conduit du château à l'Institut par un chemin qui n'est pas celui de la science. Je ne sais si je me'trompe, mais l'invention de cette espèce de pont devoit être pour l'érudit une révélation flagrante de la décadence des bonnes lettres.

Voilà, dit toujours Théodore en passant sur la place du Louvre, la blanche enseigne d'un autre libraire actif et ingénieux; elle a longtemps fait palpiter mon cœur, mais je ne l'aperçois* plus sans une émotion pénible, depuis que Techener s'est avisé de faire réimprimer avec les caractères de Tastu, sur un papier éblouissant et sous un cartonnage coquet, les gothiques merveilles de Jehan Bonfons de Paris» de Jehan Mareschal de Lyon, et de Jehan de Chaney d'Avignon, bagatelles introuvables qu'il a multipliées en délicieuses contrefaçons. Le papier d'un blanc neigeux me fait horreur, mon ami, et il n'est rien que je ne lui préfère, si ce n'est ce qu'il devient quand il a reçu, sous le coup de barre d'un bourreau de pressier, l'empreinte déplorable des rêveries et des sottises de ce siècle de fer.

Théodore soupiroit de plus belle; il alloit de mal en pis.

Nous arrivâmes ainsi dans la rue des Bons-Enfants, au riche bazar littéraire des ventes publiques de Silvestre, local honoré des savants, où se sont succédé en un quart de siècle plus d'inappréciables curiosités que n'en renferma jamais la bibliothèque des Ptolémées, qui n'a peutêtre pas été brûlée par Omar, quoi qu'en disent nos radoteurs d'historiens. Jamais je n'avois vu étaler tant de splendides volumes,

— Malheureux ceux qui les vendent! difr-je à Théodore,

— Ils sont morts, répondit-il, ou ils en mourront. Mais la salle étoit vide. On n'y remarquoit plus que

l'infatigable M. Thour, fao-similant avec une patiente exactitude, sur des cartes soigneusement préparées, les titres des ouvrage? qui avoient échappé la veille à son investigation quotidienne. Homme heureux entre tous les hommes, qui possède, dans ses cartons, par ordre de matières, l'image fidèle du frontispice de tous les livres connus! C'est en vain, pour celui-là, que toutes les productions de l'imprimerie périront dans la première et prochaine révolution que les progrès de la perfectibilité nous assurent. Il pourra léguer à l'avenir le catalogue complet de la bibliothèque universelle. Il y avoit certainement un tact admirable de prescience à prévoir de si loin le moment où il seroit temps de compiler l'inventaire de la civilisation. Quelques années encore, et on n'en parlera plus.

— Dieu me pardonne ! brave Théodore, dit l'honnête M. Silvestre, vous vous êtes trompé d'un jour. G'étoit hier la dernière vacation. Les livres que vous voyez sont vendus et attendent les porteurs.

Théodore chancela et blêmit. Son front prit la teinte d'un maroquin-citron un peu usé. Le coup qui le frappa retentit au fond de mon cœur.

— Voilà qui est bien, dit-il d'un air atterré. Je reconnois mon malheur accoutumé à cette affreuse nouvelle! Mais encore^ à qui appartiennent ces perles, ces diamants, ces richesses fantastiques dont la bibliothèque des de Thou et des Grolier se seroit fait gloire?

— Comme à l'ordinaire, monsieur, répliqua M. Silvestre. Ces excellents classiques d'édition originale, ces vieux et parfaits exemplaires autographiés par des érudits célèbres, ces piquantes raretés philologiques dont l'Académie et l'Université n'ont pas entendu parler,

revenoient de droit à sir Richard Heber. C'est la part du lion anglois auquel nous cédons de bonne grâce le grec et le latin que nous ne savons plus. — Ces belles collections d'histoire naturelle, ces chefs-d'œuvre de méthode et d'iconographie sont au prince de...., dont les goûts studieux ennoblissent encore, par son emploi, une noble et immense fortune. — Ces mystères du moyen âge , ces moralités phénix dont le ménechme n'existe nulle part, ces curieux essais dramatiques de nos aïeux vont augmenter la bibliothèque-modèle de M. de Soleine. — Ces facéties anciennes, si sveltes, si élégantes, si mignonnes, si bien conservées, composent le lot de votre aimable et ingénieux ami, M. Aimé- Martin. — Je n'ai pas besoin de vous dire à qui appartiennent ces maroquins frais et brillants, à triples filets, à larges dentelles, à fastueux compartiments. C'est le Shakspeare de la petite propriété, le Corneille du mélodrame, l'interprète habile et souvent éloquent des passions et des vertus du peuple, qui, après les avoir un peu déprisés le matin, en a fait le soir emplette au poids de l'or, non sans gronder entre ses dents, comme un sanglier blessé à mort, et sans tourner sur ses compétiteurs son œil tragique ombragé de noirs sourcils.

Théodore avoit cessé d'écouter. Il venoit de mettre la main sur un volume d'assez bonne apparence, auquel il s'étoit empressé d'appliquer son elzéviriomètre, c'est* à-dire le demi-pied divisé presqu'à l'infini, sur lequel il régloit le prix, hélas! et le mérite intrinsèque de ses livres. Il le rapprocha dix fois du livre maudit, vérifia dix fois l'accablant calcul, murmura quelques mots que je n'entendis pas, changea de couleur encore une fois, et défaillit dans mes bras. J'eus beaucoup de peine à le V conduire au premier fiacre venu.

Mes instances pour lui arracher le secret de sa subite douleur furent longtemps inutiles. Il ne parloit pas. Mes

paroles ne lai parvenoiçrJ plus. C'est le typhus, pensaije, et le paroxysme du typhus.

Je le pressois dans mes bras. Je continuons à l'interroger. Il parut céder à un mouvement d'expansion. — Voyez en moi, me dit-il, le plus malheureux des hommes! Ce volume, c'est le Virgile de 1676, en grand papier, dont je pensois avoir l'exemplaire géant, et il l'emporte sur le mien d'un tiers de ligne de hauteur. Des esprits ennemis ou prévenus pourraient même y trouver la demi-ligne. Un tiers de ligne, grand Dieu !

Je fus foudroyé. Je compris que le délire le gagnoit.

— Un tiers de ligne! lépéta-t-il en menaçant le ciel d'iiki poing furieux, comme Ajax ou Capanée.

Je tremblois de tous mes membres.

Il tomba peu à peu dans le plus profond abattement. Le pauvre homme ne vivoit plus que pour souffrir. Il reprenoit seulement de temps à autre : — Un tiers de ligne! en se rongeant les mains. — Et je redisois tout bas : — Foin des livres et du typhus!

— Tranquillisez-vous, mon ami, soufflois-je tendrement à son oreille, chaque fois que la crise se renouveloit. Un tiers de ligne n'est pas grand' chose dans les aflaires les plus délicates* de ce monde!

— Pas grand' chose, s'écrioit-il, un tiers de ligne au Virgile de 1676! C'est un tiers de ligne qui a augmenté de cent louis le prix de l'Homère de Nerli chez M. de Cotle; un tiers de ligne! Ah! compteriez-vous pour rien un tiers de ligne du poinçon qui vous perce le cœur?

Sa figure se renversa tout à fait, ses bras se raidirent, ses jambes furent saisies d'une crampe aux ongles de fer. Le typhus gagnoit visiblement les extrémités. Je n'aurois pas voulu être obligé d'allonger d'un tiers de ligne le court chemin qui nous séparait de sa maison.

Nous arrivâmes enfin - Un tiers de ligne! dit-il au portier.

LE BIBLIOMÀNE. 277

— Un tiers de. ligne! dit-il à la cuisinière qui vint ouvrir.

— Un tiers de ligne! dit-il à sa femme, en la mouillant de ses pleurs.

— Ma perruche s'est envolée! dit sa petite fillfe qui pleuroit comme lui. -

— Pourquoi laissoit-on la cage ouverte? répondit Théodore. — Un tiers de ligne!

— Le peuple se soulève dans le Midi, et à la rue du Cadran, dit la vieille tante qui lisoit le journal du soir.

— De quoi diable se mêle le peuple? répondit Théodore. — Un tiers de ligne!

— Votre ferme de la Beauce a été incendiée, lui dit son domestique en le couchant.

— Il faudra la rebâtir, répondit Théodore, si le domaine en vaut la peine. — Un tiers de ligne!

— Pensez-vous que cela soit sérieux? me dit la nourrice.

. — Vous n'avez donc pas lu, ma bonne, le Journal des Sciences médicales? Qu'attendez-vous d'aller chercher un prêtre?

Heureusement, le curé entroit au même instant pour venir causer, suivant l'usage, de mille jolies broutilles littéraires et bibliographiques, dont son bréviaire ne l'avoit j'avais complètement distrait, mais il n'y pensa plus quand il eut tàté le pouls de Théodore.

— Hélas! mon enfant, lui dit-il, la vie de l'homme n'est qu'un passage,, et le monde lui-même n'est pas aflermi sur des fondements éternels. Il doit finir comme tout ce qui a commencé.

— Avez-vous lu, sur ce sujet, répondit Théodore, le Traité de son origine et de son antiquité ?

— J'ai appris ce que j'en sais dans la Genèse, reprit le cspectable pasteur; mais j'ai ouï dire qu'un sophiste du

siècle dernier, nommé M. de Mirabeau, a fait un livre à ce sujet.

— Sub judice lis est, interrompit brusquement Théodore. J'ai prouvé dans mes Stromates que les deux premières parties du monde étoient de ce triste pédant de Mirabeau, et la troisième de l'abbé le Mascrier.

— Eh ! mon Dieu, reprit la vieille tante en soulevant ses lunettes, qui est-ce donc qui a fait l'Amérique?

— Ce n'est pas de cela qu'il est question, continua l'abbé. Croyez-vous à la Trinité?

— Comment ne croirois-je pas au fameux volume de Trinitate de Servet, dit Théodore en se relevant à micorps sur son oreiller, puisque j'en ai vu céder, ipsissimis oculis , pour la modique somme de deux cent quinze francs, chez M. de Maccarthy, un exemplaire que celui-ci avait payé sept cents livres à la vente de \jà Vallière?

— Nous n'y sommes pas, exclama l'apôtre un peu déconcerté. Je vous demande, mon fils, ce que vous pensez de la divinité de Jésus-Christ.

— Bien, bien, dit Théodore. Il ne s'agit que de s'entendre. Je soutiendrai envers et contre tous que le ToidoS'jeschu 9 où cet ignorant pasquin de Voltaire a puisé tant de sottes fables, dignes des Mille et une Nuits, n'est qu'une méchante ineptie rabbinique, indigne de figurer dans la bibliothèque d'un savant!

— A la bonne heure ! soupira le digne ecclésiastique.

— A moins qu'on n'en retrouve un jour, continua Théodore, l'exemplaire in chartâ maximâ dont il est question, si j'ai bonne mémoire, dans le fatras inédit de David Clément.

Le curé gémit, cette fois, fort intelligiblement, se leva tout ému de sa chaise, et se pencha sur Théodore pour lui faire nettement comprendre, sans ambages et sans équivoques, qu'il étoit atteint au dernier degré du typhus des bibliomanes, dont il est parlé dans le Journal des Sciences médicales, et qu'il n'avoit plus à s'occuper d'autre chose que de son salut.

Théodore ne s'étoit retranché de sa vie sous cette impertinente négative des incrédules qui est la science des sots; mais le cher homme avoit poussé trop loin dans les livres la vaine étude de la lettre, pour prendre le temps de s'attacher l'esprit. En plein état de santé une doctrine lui auroit donné la fièvre, et un dogme le tétanos. Il auroit baissé pavillon en morale théologique devant un saint- simonien. Il se retourna vers la muraille.

Au long temps qu'il passa sans parler, nous l'aurions cru mort, si, en me rapprochant de lui, je ne l'avois entendu sourdement murmurer : « Un tiers de ligne ! Dieu de justice et de bonté! mais où me rendrez-vous ce tiers de ligne, et jusqu'à quel point votre omnipotence peut-elle réparer la bévue irréparable de ce relieur? »

Un bibliophile de ses amis arriva un instant après. On lui dit que Théodore étoit agonisant, qu'il déliroit au point de croire que l'abbé le Mascrier avoit fait la troisième partie du monde, et que depuis un quart d'heure il avoit perdu la parole.

— Je vais m'en assurer, répliqua l'amateur. ,

À quelle faute de pagination reconnoît-on la bonne édition du César Elzévir de 1635? demanda-t-il à Théo- ■ dore.

— 153 pour 149.

— Très-bien. Et du Térence de la même année ?

— 108 pour 104.

— Diable! dis-je, les Elzévirs jouoient de malheur cette année-là sur le chiffre. Ils ont bien fait de ne pas la prendre pour imprimer leurs logarithmes!

— A merveille ! continua l'ami de Théodore. Si j'avois voulu écouter ces gens-ci, je t'aurois cru à un doigt de la . mort.

— A un tiers de ligne, répondit Théodore dont la voix s'éteignoit par degrés.

— Je connois ton histoire, mais elle n'est rien auprès de la mienne. Imagine-toi que j'ai manqué, il y a huit jours, dans une de ces ventes bâtardes et anonymes dont on n'est averti que par l'affiche de la porte, un Boccace de 1527, aussi magnifique que le tien, avec la reliure en vélin de Venise, les a pointus, des témoins partout, et pas un feuillet renouvelé.

Toutes les facultés de Théodore se concentraient dans une seule pensée : — Es-tu bien sûr au moins que les a étoient pointus?

— Comme le fer qui arme la hallebarde d'un lancier.

— C'étoit donc, à n'en pas douter, la vintisettine ellemême!

— Elle-même. Nous avionp ce jour-là un joli dîner, des femmes charmantes, des huîtres vertes, des gens d'esprit, du vin de Champagne. Je suis arrivé trois minutes après l'adjudication.

— Monsieur, cria Théodore furieux, quand la vinti$ettine est à vendre, on ne dîne pas !

Ce dernier effort épuisa le reste de vie qui l'animoit encore, et que le mouvement de cette conversation avoit soutenu comme le soufflet qui joue sur une étincelle expirante. Ses lèvres balbutièrent cependant encore : — Un tiers de ligne ! mais ce fut sa dernière parole.

Depuis le moment où nous avions renoncé à l'espoir de le conserver, on avoit roulé son lit près de sa bibliothèque, d'où nous descendions un à un chaque volume qui paroissoit appelé par ses yeux, en tenant plus longtemps exposés à sa vue ceux que nous jugions les plus propres à la flatter. Il mourut à minuit, entre un Deseuil # et un Padelotfp, les deux mains amoureusement pressées sur un Thouvenin.

Le lendemain nous escortâmes son convoi, à la tête d'un nombreux concours de maroquiniers éplorés » et

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nous fîmes sceller sur sa tombe une pierre chargée' do l'inscription suivante, qu'il avoit parodiée pour lui-même de l'épitaphe de Franklin :

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