ET INUTILES M LA RÉIMPRESSION
Polichinelle est un de ces grands personnages tout en dehors de la vie privée, qu'on ne peut juger que par leur extérieur et sur lesquels on se compose , par conséquent, des opinions plus ou moins hasardées, à défaut d'avoir pénétré dans l'intimité de leurs habitudes domestiques. C'est une fatalité attachée à la haute destinée de Polichinelle. Il n'y a point de grandeur humaine qui n'ait ses compensations.
Depuis que je connois Polichinelle, comme tout le monde le connoit, pour l'avoir rencontré souvent sur la voie publique, dans sa maison portative, je n'ai pas passé im jour sans désirer de le connoître mieux; mais ma timidité naturelle, et peut-être aussi quelque difficulté qui se trouve à la chose, m'ont empêché d'y réussir. Mes ambitions ont été si bornées, que je ne me rappelle pas qu'il me soit arrivé, en ce genre, d'autre désappointement, et je n'en connois point de comparable à l'inconsolable douleur que celui-ci me laisserait au dernier moment, si j'ai le malheur d'y parvenir sans avoir joui d'un entretien familier de Polichinelle, en audience particulière. Que de secrets de l'âme, que de curieuses révéla*
lions des mystères du génie et de la sensibilité, que d'observations d'une vraie et profonde philosophie îl y auroit à recueillir dans la conversation de Polichinelle, si Polichinelle le vouloit! Mais Polichinelle ressemble à tous les grands hommes de toutes les époques ; il est quinteux, fantasque, ombrageux; Polichinelle est foncièrement mélancolique. Une expérience amère de la perversité de l'espèce, qui Ta d'abord rendu hostile envers ses semblables et qui s'est convertie depuis en dédaigneuse et insultante ironie, l'a détourné de se commettre aux relations triviales de la société. 11 ne consent à communiquer avec elle que du haut de sa case oblongue , et il se joue des vaines curiosités de la foulé, qui le poursuivroit, sans le trouver, derrière le pan de vieux tapis dont il se couvre quand il lui plaît. Les philosophes ont vu bien des choses, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul philosophe qui ait vu l'enyers du tapis de Polichinelle. C'est qu'au milieu de cette multitude qui afflue au bruit de sa voix, Polichinelle s'est fait la solitude du sage et reste étranger aux sympathies qu'il excite de toutes parts, lui dont le cœur, éteint par l'expérience ou par le malheur, ne sympathise plus avec personne, si ce n'est peut-être avec son compère dont je parlerai une autre fois. Je suis trop occupé maintenant de Polichinelle pour m'arrêter aux accessoires. Un épisode ingénieux peut tenir sa place dans les histoires ordinaires, mais l'épisode seroit oiseux, l'épisode seroit inconvenant, j'ose dire qu'il seroit profane dans l'histoire de Polichinelle.
On appréciera, je l'espère, à sa valeur mon grand travail sur Polichinelle (si je le conduis jamais à fin ), par uu seul fait qui est heureusement bien connu et que je rapporte sans vain orgueil comme sans fausse modestie. Bayle adoroit Polichinelle. Bayle passoit les plus belles heures de sa laborieuse vie, debout, devant la maison de Polichinelle, les yeux fixés par le plaisir sur les yeux de Polichinelle, la bouche entr'ouverte par un doux sourire
au* lazzis de Polichinelle, l'air badaud et les mains dans ses poches, comme le reste des spectateurs de Polichinelle. C'étoit Pierre Bayle que vous connoissez, BayU l'avocat général des philosophes et le prince des critiques, Bayle qui a fait la biographie de tout le monde en quatre énormes in-folio; et Pierre Bayle n'a pas osé faire la biographie de Polichinelle! Je ne cherche pas toutefois dans ce rapprochement des motifs de m'enorgueillir, comme un sot écrivain amoureux de ses ouvrages. La civilisation marchoit, mais elle n'étoit pas arrivée ; c'est la faute de la civilisation, ce n'est pas la faute de Bayle. Il falloità Polichinelle un siècle digne de lui; si ce n'est pas celui-ci, j'y renonce.
L'ignorance où nous sommes des faits intimes de la vie de Polichinelle étoit une des conditions nécessaires de sa suprématie sociale. Polichinelle, qui sait tout, a réfléchi depuis longtemps sur l'instabilité de notre foi politique et sur celle de nos religions. C'est sans doute lui qui a suggéré à Byron l'idée qu'un système de croyances ne duroit guère, plus de deux mille ans, et Polichinelle n'est pas homme à s'accommoder de deux mille ans de popularité, comme un législateur ou comme un sectaire. Polichinelle, qui a pour devise YOdi profanum vulgus, a senti que les positions solennelles exigeoient une grande réserve , et qu'elles perdoient progressivement de leur autorité en s abaissant à des rapports trop vulgaires. Polichinelle a pensé comme Pascal, si ce n'est Pascal qui l'a pensé comme Polichinelle , que le côlé foibledes plus hautes célébrités de l'histoire, c'est qu'elles touchoient à la terre par les pieds, et c'est de là que proviennent en effet ces immenses vicissitudes qui oui fait dire à Mahomet :
Mon empire est détroit si l'homme est reconnu !
Polichinelle , logicien comme il l'est toujours, n'a jamais touché à la terre par les pieds. Il ne montre pas
ses pieds. Ce n'est que sur la foi de la tradition et des monuments qu'on peut assurer qu'il a des sabots. Vous ne verrez Polichinelle ni dans les cafés ou les salons comme un grand homme ordinaire, ni à l'Opéra comme un souverain apprivoisé qui vient complaisamment, une (ois par semaine» faire constater à la multitude son identité matérielle d'homme. Polichinelle entend mieux le décorum d'un pouvoir qui ne vit que par l'opinion. Il se tient sagement à son entresol au-dessus de toutes les têtes du peuple, et personne ne voudroit le voir à une autre place, tant celle-là est bien assortie à la commodité publique, et heureusement exposée à l'action des rayons visuels du spectateur. Polichinelle n'aspire point à occpper superbement le faite d'une colonne, il sait trop comment on en tombe ; mais Polichinelle ne descendra de sa vie au rez-de-chaussée, comme Pierre de Provence, parce qu'il sait aussi que Polichinelle sur le pavé seroit à peine quelque chose de plus qu'un homme; il ne seroit qu'une marionnette. Cette leçon de la philosophie de Polichinelle est si grave qu'on a vu des empires s'écrouler pour l'avoir laissée en oubli, et qu'on ne connolt aujourd'hui de systèmes politiques bien établis que ceux dans lesquels elle a passé en dogme, celui de l'empereur de la Chine, celui du grand Lama, et celui de Polichinelle.
Aussi est-il des sophistes (et il n'en manque pas dans ce temps de paradoxes ) qui vous soutiendront hardiment que Polichinelle se perpétue de siècle en siècle, à la ressemblance du grand Lama, sous des formes toujours semblables, dans des individus toujours nouveaux, comme si la nature prodigue pouvoit incessamment fournir à la reproduction de Polichinelle! Il y a près d'un demi-siècle, à mon grand regret , que je vois Polichinelle. Pendant tout ce temps-là, je n'ai guère vu que Polichinelle; je n'ai guère médité que sur Polichinelle, et je le déclare dans la sincérité ^cience,
loin du moment où je rendrai compte à Dieu de mes opinions philologiques et des autres, je suis encore à concevoir comment le monde pourroit en contenir deux.
Le secret de Polichinelle, qu'on cherche depuis si longtemps , consiste à se cacher à propos sous un rideau qui ne doit être soulevé que par son compère, comme celui d'Isis; à se couvrir d'un voile qui ne s'ouvre que devant ses prêtres; et il y a plus de rapport qu'on ne pense entre les compères d'Isis et le grand-prêtre de Polichinelle. Sa puissance est dans son mystère, comme celle de ces talismans qui perdent toute leur vertu quand on en livre le mot. Polichinelle, palpable aux sens de l'homme comme Apollonius de Tyane, comme Saint-Simon, comme Débureau, n'auroit peut-être été qu'un philosophe , un funambule ou un prophète. Polichinelle idéal et fantastique occupe le point culminant de la société moderne. Il y brille au zénith de la civilisation, ou plutôt l'expression actuelle de la civilisation perfectionnée est tout entière dans Polichinelle; et si elle n'y étoit pas, je voudrais bien savoir où elle est.
Pour exercer à ce point l'incalculable influence qui s'attache au nom de Polichinelle, il ne suffisoit pas de réunir le génie presque créateur des Hermès et des Orphée, l'aventureuse témérité d'Alexandre, la force de volonté de Napoléon, et l'universalité de M! Jacotot. Il falloit être doué, dans le sens que la féerie attribue à ce mot, c'est-à-dire pourvu d'une multitude de facultés de choix propres à composer une de ces individualités toutes-puissantes qui n'ont qu'à se montrer pour subjuguer les nations. Il falloit avoir reçu de la nature le galbe heureux et riant qui entraîne tous les cœurs, l'accent qui parvient à l'âme, le geste qui lie, et le regard qui fascine. Je n'ai pas besoin de dire que tout cela se trouve en Polichinelle. On l'auroit reconnu sans que je l'eusse nommé.
Je tous ai déjà dit que Polichinelle étoit éternel, ou plutôt j'ai eu l'honneur de vous le rappeler en passant, l'éternité de Polichinelle étant, grâce à Dieu, de toutes les questions dogmatiques celle qui a été le moins contestée, à ma connoissance. J'ai lu du moins tous les livres de polémique religieuse que Ton a écrits depuis que Ton prend la peine d'en écrire, et je n'y ai trouvé de ma vie un seul mot qui pût mettre en doute l'indubitable éternité de Polichinelle, qui est attestée par la tradition monumentale, par la tradition écrite, et par la tradition verbale. — Pour la première, son masque a été retrouvé, saisissant de ressemblance, dans les fouilles de l'Egypte. On sait s'il est possible de se tromper sur la ressemblance du masque de Polichinelle ! et on m'assure que l'authenticité de ce portrait est au moins aussi bien démontrée que celle du testament autographe de Sésostris qu'on a dernièrement retrouvé aussi quelque part, à la grande satisfaction des gens de goût qui ne pouvoient plus se passer du testament de Sésostris. Pour la tradition écrite elle ne remonte pas tout à fait si haut, mais nous savons que Polichinelle existoit identiquement et nominativement à l'époque de la création de l'Académie, qui partage avec Polichinelle le privilège de l'immortalité, par lettres-patentes du roi. 11 est vrai que Polichinelle ne fut pas de l'Académie, et qu'elle en parle même en termes un peu légers dans son Dictionnaire, mais cela s'explique naturellement par le sentiment d'aigreur que jettent des concurrences de gloire entre deux grandes notabilités. — Pour la tradition orale enfin, vous ne rencontrerez nulle part d'hommes assez vieux pour avoir vu Polichinelle plus jeune qu'il n'est aujourd'hui, et qui ait entendu parler à son bisaïeul d'un autre Polichinelle. — On a retrouvé le berceau de Jupiter dans File de Crète ; on n'a jamais retrouvé le berceau de Polichinelle. « L'âge adulte est l'âge des dieux, t iV£ Hésiode qui ne devoit pas croire au berceau de Ju-
piter. L'âge adulte est l'âge aussi de Polichinelle, et je n'entends pas tirer de là une conséquence rigoureuse qui risqueroit fort d'être une impiété. J'en conclus seulement qu'il a été donné à Polichinelle de fixer ce présent fugitif qui nous échappe toujours. Nous vieillissons incessamment, tous tant que nous sommes, autour de Polichinelle qui ne vieillit pas. Les dynasties passent; les royaumes tombent, les pairies, plus vivaces que les royaumes, s'en vont ; les journaux , qui ont détruit tout cela, s'en iront faute d'abonnés. Que dis-je! les nations s'effacent de la terre ; les religions descendent et disparaissent dans l'abîme du passé après les religions qui ont disparu; l'Opéra-Comique a déjà fermé deux fois, et Polichinelle ne ferme point! Polichinelle fustige toujours le même enfant ; Polichinelle bat toujours la même femme ; Polichinelle assommera demain soir le Barigel qu'il assommoitee matin, ce qui ne justifie en aucune manière le soupçon de cruauté que des historiens, ignorants ou prévenus, font peser mal à propos sur Polichinelle. Ses innocentes rigueurs ne se déploient que sur des acteurs de bois, car tous les acteurs du théâtre de Polichinelle sont de bois. Il n'y a que Polichinelle qui soit vivant.
Polichinelle est invulnérable; et l'invulnérabilité des héros de l'Arioste est moins prouvée que celle de Polichinelle. Je ne sais si son talon est resté caché dans la main de sa mère quand elle le plongea dans le Styx, mais qu'importe à Polichinelle dont on n'a jamais vu les talons? Ce qu'il y a de certain, et ce que tout le monde peut vérifier à l'instant même sur la place du Châtelet, si ces louables études occupent encore quelques bons esprits, c'est que Polichinelle, roué de coups par les sbires, assassiné par les bravi, pendu par le bourreau et emporté par le diable, reparoît infailliblement, un quart d'heure après, dans sa cage dramatique, aussi frisque, aussi vert et aussi galant que jamais, ne rêvant qu'a-