‹ Contes de la veillée (volume 3)Chapitre 5 sur 27 · JEAN-FRANÇOIS-LES-BAS-BLEUS · texte numérisé non relu

JEAN-FRANÇOIS-LES-BAS-BLEUS

pas quand j'entendis derrière moi son père et sa mère qui le pressoient de rentrer, parce que le ciel devenoit mauvais. Il se soumettoit comme d'habitude a leurs moindres instances; mais son retour au monde réel étoit toujours accompagné de ce débordement de paroles sans suite qui fournissoit aux manants du quartier l'objet de leur divertissement accoutumé.

Je passai outre en me demandant s'il ne seroit pas possible que Jean -François eût deux âmes, Tune, qui appartenoit au monde grossier où nous vivons, et l'autre qui s'épuroit dans le subtil espace où il croyoit pénétrer par la pensée. Je m'embarrassai un peu dans cette théorie, et je m'y embarrasserois encore.

J'arrivai ainsi auprès de mon père, plus préoccupé, et surtout autrement préoccupé que si la corde de mon cerf-volant s'étoit rompue dans mes mains, ou que ma paume lancée à outrance fût tombée de la rue des Cordeliers dans le jardin de M. de Grobois. Mon père m'interrogea sur mon émotion, et je ne lui ai jamais menti.

— Je croyois, dit-il, que toutes ces rêveries (car je lui avois raconté sans oublier un mot ma conversation avec Jean-François les Bas-Bleus) étoient ensevelies pour jamais avec les livres de Swedenborg et de Saint-Martin dans la fosse de mon vieil ami Cazotte ; mais il paroît que ce jeune homme, qui a passé quelques jours à Paris, s'y est imbu des mêmes folies. Au reste, il y a une certaine finesse d'observation dans les idées que son double langage t'a suggérées, et l'explication que tu t'en es faite ne demande qu'à être réduite à sa véritable expression. Les facultés de l'intelligence ne sont pas tellement indivisibles qu'une infirmité du corps et de l'esprit ne puisse les atteindre séparément. Ainsi l'altération d'esprit que le pauvre Jean-François manifeste dans les opérations les plus communes de son jugement peut bien ne s'être pas étendue aux propriétés de sa mémoire» et c'est (pourquoi il répond avec justesse quand on l'interroge

sur les choses qu'il a lentement apprises et difficilement retenues, tandis qu'il déraisonne sur toutes celles qui tombent inopinément sous ses sens , et à l'égard desquelles il n'a jamais eu besoin de se prémunir d'une formule exacte. Je serois bien étonné si cela ne s'observoit pas dans la plupart des fous ; mais je ne sais si tu m'as compris.

— Je crois vous avoir compris, mon père, et je rapporterois dans quarante ans vos propres paroles.

— C'est plus que je ne veux de toi, reprit-il en m'embrassant. Dans quelques années d'ici, tu seras assez prévenu par des études plus graves contre des illusions qui ne prennent d'empire que sur de foibles âmes ou des intelligences malades. Rappelle -toi seulement, puisque tu es si sûr de tes souvenirs, qu'il n'y a rien de plus simple que les notions qui se rapprochent du vrai, et rien de plus spécieux que celles qui s'en éloignent.

— 11 est vrai, pensai-je en me retirant de bonne heure, que les Mille et Une Nuits sont incomparablement plus aimables que le premier volume de Bezout; et qui a jamais pu croire aux Mille et Une Nuits ?

L'orage grondoit toujours. Cela étoit si beau que je ne pus m'empêcher d'ouvrir ma jolie croisée sur la rue Neuve , en face de cette gracieuse fontaine dont mon grand-père l'architecte avoit orné la ville, et qu'enrichit une sirène de bronze, qui a souvent, au gré de mon imagination charmée, confondu des chants poétiques avec le murmure de ses eaux. Je m'obstinai à suivre de l'œil dans les nues tous ces météores de feu qui se heurtoient les uns contre les autres, de manière à ébranler tous les mondes. — Et quelquefois le rideau enflammé se déchirant sôus un coup de tonnerre, ma vue plus rapide que les éclairs plongeoit dans le ciel infini qui s'ouvroit au-dessus , et qui me paroissoit plus pur et plus tranquille qu'un beau ciel de printemps.

Oh ! me disois-je alors, si les vastes plaines de cet es-

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