JEAN-FRÀNÇ01S-LES-BAS-BLEUS
pace avoient pourtant des habitants, qu'il seroit agréable de s'y reposer avec eux de toutes les tempêtes de la terre ! Quelle paix sans mélange à goûter dans cette région limpide qui n'est jamais agitée, qui n'est jamais privée du jour du soleil, et qui rit, lumineuse et paisible, au-dessus de nos ouragans comme au-dessus de nos misères ! Non, délicieuses vallées du ciel, m'écriaije en pleurant abondamment, Dieu ne vous a pas créées pour rester désertes, et je vous parcourrai un jour, les bras enlacés à ceux de mon père !
La conversation de Jean-François m'avoit laissé une impression dont jem'épouvantois de temps en temps ; la nature s'animoit pourtant sur mon passage, comme si ma sympathie pour elle avoit fait jaillir des êtres les plus insensibles quelque étincelle de divinité. Si j'avois été plus savant, j'aurois compris le panthéisme. Je l'inventois.
Mais j'obéissois aux conseils de mon père; j' évitais même la conversation de Jean-François les Bas-Bleus, ou je ne m'approchois de lui que lorsqu'il s'alambiquoit dans une de ces phrases éternelles qui sembloient n'avoir pour objet que d'épouvanter la logique et d'épuiser le dictionnaire. Quant à Jean-François les Bas-Bleus, il ne me reconnoissoit pas, ou ne me témoignoit en aucune manière qu'il me distinguât des autres écoliers de mon âge, quoique j'eusse été le seul à les ramener,' quand cela me convenoit, aux conversations suivies et aux définitions sensées.
Il s'étoit à peine passé un mois depuis que j'avois eu cet entretien avec le visionnaire, et, pour cette fois, je suis parfaitement sûr de la date. G'étoit le jour même où recommençoit l'année scolaire, après six semaines de vacances qui couroient depuis le 1 er septembre, et par conséquent le 16 octobre 1793. 11 étoit près de midi, et je revenois du collège plus gaiement que je n'y étois rentré, avec deux de mes camarades qui suivoient la même route pour retourner chez leurs parents, et qui
pratiquement à peu près les mêmes études que moi, mais qui m'ont bissé fort en arrière. Ils sont vivants tous deux, et je les nommerois sans craindre d'en être désavoué, si leurs noms, que décore une juste illustration, pouvoient être hasardés sans inconvenance dans un récit duquel on n'exige sans doute que la vraisemblance requise aux contes bleus, et qu'en dernière analyse je ne donne pas moi-même pour autre chose.
En arrivant à un certain carrefour où nous nous séparions pour prendre des directions différentes , nous fûmes frappés à la fois de l'attitude contemplative de Jean-François les Bas-Bleus, qui étoit arrêté comme un terme au plus juste milieu de cette place, immobile, les bras croisés, l'air tristement pensif, et les yeux imperturbablement fixés sur un point élevé de l'horizon occidental. Quelques passants s'étoient peu à peu groupé» autour de lui, et cherchoient vainement l'objet extraordinaire qui sembloit absorber son attention.
— Que regarde-t-il donc là-haut ? se demaitdoient-ils entre eux. Le passage d'une volée d'oiseaux rares,. otf l'ascension d'un ballon ?
— Je vais vous le dire, répcmdis-je pendant que je me faisois un chemin dans la foule, en l'écartant du coude â droite et à gauche. — Apprends-nous cela, Jean-François, continuai-je ; qu'as-tu remarqué de nouveau ce matin dans la matière subtile de l'espace où se meuvent tous les mondes?. ..
— Ne le sais-tu pas comme moi 1 répondit-il en déployant le bras, et en décrivant du bout du doigt une longue section de cercle depuis l'horizon jusqu'au zénith. Suis des yeux ces traces de sang, et tu verras Ma rie-Antoinette, reine de France, qui va au ciel.
Alors les curieux se dissipèrent en haussant les ép&tt- Ies, parce qu'ils avoient conclu de sa réponse qu'il étoif fou, et je m'éloignai démon côté, en m'étonnant seulement que Jean-François tes Bas-Blevs fût tombé
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juste sur le nom de la dernière de nos reines, cette particularité positive rentrant dans la catégorie des faits vrais dont il avoit perdu la connoissance.
Mon père réunissoit deux ou trois de ses amis à dîner, le premier jour de chaque quinzaine. Un de ses convives, qui étoit étranger à la ville, se fit attendre assez longtemps.
— Excusez-moi, dit-il en prenant place; le bruit s'étoit répandu, d'après quelques lettres particulières, que l'infortunée Marie-Antoinette alloit être envoyée en jugement, et je me suis mis un peu en retard pour voir arriver le courrier du 13 octobre. Les gazettes n'en disent rien.
— Marie-Antoinette, reine de France, dis-je avec assurance, est morte ce matin sur l'échafaud peu de minutes avant midi, comme je revenois du collège.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria mon père, qui a pu te dire cela?
Je me troublai, je rougis, j'avois trop parlé pour me taire.
Je répondis en tremblant : C'est Jean-François les Bas-Bleus.
Je ne m'avisai pas de relever mes regards vers mon père. Son extrême indulgence pour moi ne me rassuroit pas sur le mécontentement que devoit lui inspirer mon étourderie.
— Jean-François les Bas-Bleus? dit-il en riant. Nous pouvons heureusement nous tranquilliser sur les nouvelles qui nous viennent de ce côté. Cette cruelle et inutile lâcheté ne sera pas commise.
— Quel est donc, reprit l'ami de mon père, ce Jean- François les Bas-Bleus qui annonce les événements à cent lieues de distance, au moment où il suppose qu'ils doivent s'accomplir? un somnambule, un convulsionnaire, un élève de Mesmer ou de Cagliostro ?
— Quelque chose de pareil, répliqua mon père, mais
de plus digne d'intérêt; un visionnaire de bonne foi, un maniaque inoffensif, un pauvre fou qui est plaint autant qu'il méritoit d'être aimé. Sorti d'une famille honorable, mais peu aisée, de braves artisans, il en étoit l'espérance et il promettoit beaucoup. La première année d'une petite magistrature que j'ai exercée ici étoit la dernière de ses études; il fatigua mon bras à le couronner, et la variété de ses succès ajoutoit à leur valeur, car on auroit dit qu'il lui en coûtoit peu de s'ouvrir toutes les portes de l'intelligence humaine. La salle faillit crouler sous le bruit des applaudissements, quand il vint recevoir enfin un prix sans lequel tous les autres ne sont rien, celui de la bonne conduite et des vertus d'une jeunesse exemplaire. Il n'y avoit pas un père qui n'eût été fier de le compter parmi ses enfants, pas un riche, à ce qu'il sembloit, qui ne se fût réjoui de le nommer son gendre. Je ne parle pas des jeunes filles, que dévoient occuper tout naturellement sa beauté d'ange et son heureux âge de dix-huit à vingt ans. Ce fut là ce qui le perdit ; non que sa modestie se laissât tromper aux séductions d'un triomphe, mais par les justes résultats de l'impression qu'il avoit produite. Vous avez entendu parler de la belle madame de Sainte-À.... Elle étoit alors en Franche-Comté, où sa famille a laissé tant de souvenirs et où ses sœurs se sont fixées. Elle y cherchoit un précepteur pour son fils, tout au plus âgé de douze ans, et la gloire qui venoit de s'attacher à l'humble nom de Jean-François détermina son choix en sa faveur. C'étoit, il y a quatre ou cinq ans, le commencement d'une carrière honorable pour un jeune homme qui avoit profité de ses études, et que n'égaroient pas de folles ambitions. Par malheur (mais à partir de là, je ne vous dirai plus rien que sur la foi de quelques renseignements imparfaits), la belle dame qui avoit ainsi récompensé le jeune talent de Jean-François étoit mère aussi d'une fille, et cette fille étoit charmante. Jean-François ne put la voir
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sans l'aimer ; cependant, pénétré de l'impossibilité de s'élever jusqu'à elle, il paroit avoir cherché à se distraire d'une passion invincible qui ne s'est trahie que dans les premiers moments de sa maladie, en se livrant à des études périlleuses pour la raison, aux rêves des sciences occultes et aux visions d'un spiritualisme exalté; il devint complètement fou, et renvoyé de Gorbeil, séjour de ses protecteurs, avec tous les soins que demandoit son état, aucune lueur n'a éclairci les ténèbres de son esprit depuis son retour dans sa famille. Vous voyez qu'il y a peu de fond à faire sur ses rapports, et que nous n'avons aucun motif de nous en alarmer. —
Cependant on apprit le lendemain que la reine étoit en jugement , et deux jours après, qu'elle ne vivoit plus.
Mon père craignit l'impression que devoit me causer le rapprochement extraordinaire de cette catastrophe et de cette prédiction. Il n'épargna rien pour me convaincre que le hasard étoit fertile en pareilles rencontres , et il m'en cita vingt exemples , qui ne servent d'arguments qu'à la crédulité ignorante , la philosophie et la religion s'abstenant également d'en faire usage.
Je partis peu de semaines après pour Strasbourg , où j'allois commencer de nouvelles études. L'époque étoit peu favorable aux doctrines des spiritualistes , et j'oubliai aisément Jeau-François au milieu des émotions de tous les jours qui tourmentoient la société.
Les circonstances m'avoient ramené au printemps. Un malin (c'étoit, je crois, le 3 messidor), j'étois entré dans la chambre de mon père pour l'embrasser, selon mon usage, avant de commencer mon excursion journalière à la recherche des plantes et des papillons. — Ne plaignons plus le pauvre Jean-François d'avoir perdu la raison, dit-il en me montrant le journal. 11 vaut mieux pour lui être fou.que d'apprendre la mort tragique de sa bienfaitrice , de son élève , et de la jeune demoiselle qui passe pour avoir été la première cause du dérangement de son
esprit. Ces innocentes créatures sont aussi tombées sous la main du bourreau.
— Seroit-il possible! m'écriai- je... — Hélas! je ne vous avoîs rien dit de Jean-François , parce que je sais que vous craignez pour moi l'influence de certaines idées mystérieuses dont il m'a entretenu... — Hais i est mort!
— Il est mort ! reprit vivement mon père ; et depuis quand ?
— Depuis trois jours , le 29 prairial. Il avoit été immobile, dès le matin, au milieu de la place, à l'endroit même où je le rencontrai , au moment de la mort de la reine. Beaucoup de mjnde l'entffuroit à l'ordinaire, quoiqu'il gardât le plus profond silence , car sa préoccupation étoit trop grande pour qu'il pût en être distrait par aucune question. À quatre heures enfin, son attention parut redoubler. Quelques minutes après, il éleva les bras vers le ciel avec une étrange expression d'enthousiasme ou de douleur, fit quelques pas en prononçant les noms des personnes dont vous venez de parler, poussa un cri et tomba. On s'empressa autour de lui, on se hâta de le relever, mais ce fut inutilement. Il étoit mort.
— Le 29 prairial, à quatre heures et quelques minutes? dit mon père en consultant son journal. C'est bien l'heure et le jour !. .. — Écoute, continua-t-il après un moment de réflexion, et les yeux fixement arrêtés sur les miens, ne me refuse pas ce que je vais te demander! — Si jamais tu racontes cette histoire, quand tu seras homme, ne la donne pas pour vraie, parce qu'elle t'exposeroit au ridicule.
— Y a - 1 - il des raisons qui puissent dispenser un homme de publier hautement ce qu'il reconnoît pour la vérité? repartis -je avec respect.
— Il y en a une qui les vaut toutes , dit mon père eu secouant la tête. La vérité est inutile.
Tl
HISTOIRE D'HÉLÈNE G1LLET
L'hiver sera long et triste. L'aspect de la nature n'est pas joyeux. Celui du monde social ne l'est guère. Vous craignez l'ennui des spectacles. Vous craignez l'ennui des concerts. Vous craignez surtout l'ennui des salons. C'est le cas de faire chez vous un grand feu, bien clair, bien vif et bien pétillant, de baisser un peu les lampes devenues presque inutiles, d'ordonner à votre domestique, si par hasard vous en avez un, de ne rentrer qu'au bruit de la sonnette; et, ces dispositions prises, je vous engage à raconter ou bien à écouter des histoires, au milieu de votre Camille et de vos amis, car je n'ai pas supposé que vous fussiez seul. Si vous êtes seul cependant, racontez-vous des histoires à vous seul. C'est un autre plaisir encore, et il a bien son prix. J'ai goûté un peu de tout, et je ne me suis jamais réellement amusé d'autre chose.
Mais si vous êtes curieux d'histoires fantastiques, je vous préviens que ce genre exige plus de bon sens et d'art qu'on ne l'imagine ordinairement; et d'abord, il y a plusieurs espèces d'histoires fantastiques.
Il y a l'histoire fantastique fausse, dont le charme ré* suite de la double crédulité du conteur et de l'auditoire, comme les Contes des fées de Perrault , le chef-d'œuvre trop dédaigné du siècle des chefs-d'œuvre.
11 y a l'histoire fantastique vague, qui laisse l'âme
suspendue dans un doute rêveur et mélancolique, l'endort comme une mélodie, et la berce comme un rêve.
Il y a l'histoire fantastique vraie, qui est la première de toutes, parce qu'elle ébranle profondément le cœur sans coûter de sacrifices à la raison; et j'entends par Y histoire fantastique vraie, car une pareille alliance de mots vaut bien la peine d'être expliquée, la relation d'un fait tenu pour matériellement impossible qui s'est cependant accompli à la connoissance de tout le monde. Celle-ci est rare, à la vérité, si rare, si rare que je ne m'en rappelle aujourd'hui d'autre exemple que l'histoire d'Hélène Gillet-.
A une histoire vraie, le mérite du conteur est sans doute peu de chose. Si son imagination vient s'en mêler, la broderie risque fort de me gâter le canevas. Son principal artifice consiste à se cacher derrière son sujet. Quand on examine, il doitéclaircir; quand on discute, il doit prouver. Alors l'émotion va croissant, comme celle du spectateur d'une scène d'illusions, dont la main s'étend machinalement pour détourner un fantôme, et s'arrête, glacée d'horreur, sur un corps vivant qui palpite et qui crie; mais l'histoire d'Hélène Gillet demandèrent à ce compte un volume de développements écrits, et j'ai une excellente raison pour ne pas le faire : c'est qu'il est fait, et supérieurement fait, par un des hommes les plus instruits de l'époque où nous vivons 1 . Il en a puisé les documents dans le XI e tome du vieux Mercure français de Richer et Renaudot, dans la Fie de Vàbbesse de Notre-Dame du Tart, madame Courcelle de Pourlans % et dans les manuscrits authentiques de la chambre des comptes et de la mairie de Dijon, de sorte qu'il n'y a
1 Histoire d'Hélène Gillet, ou Relation d'un événement extraordinaire et tragique survenu à Dijon dam le dix -septième siècle, par un ancien avocat. Dijon, Lagier, 1829; in-8 de 72 pages.
2 Par Edme-Bernard Bourrée, oratorien. Lyon, Jean Certe, 1699; in-8 de ft41 pages.
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rien de mieux démontré, rien de plus exact d'analyse, rien de plus complet de détails, dans les procès-verbaux si pittoresques et si animés du sténographe des cours d'assises. Et lé livre de mon ami, c'est un livre que je vous recommande en passant.
Ceci, c'est tout bonnement ce que je vous ai promis : un conte de la veillée, une de ces causeries dont vous me pardonnez quelquefois la longueur, quand elles vous intéressent; une histoire fantastique vraie, arrangée, récitée à ma manière, avec aussi peu de latitude qu'en puisse prendre l'imagination dans la disposition d'un ta* bleau extraordinaire qu'elle n'aurait pas osé inventer. — Rangez donc ces tisons prêts à crouler, bercez un peu dans vos bras les enfants qu'ils ne s'éveillent, fermez le tric-trac, s'il vous plaît ; et mettez vos chaises en rond, pendant que je vous dirai ce qui me reste à vous dire avant de commencer.
C'est qu'il faut que je vous en prévienne, l'histoire d'Hélène se passe presque tout entière sur un théâtre dont le seul aspect révolte Jes organisations délicates, et il m'a fallu triompher, pour arriver à l'écrire, des répugnances de mon propre cœur. Vous pourrez me suivre sans danger maintenant, si vous êtes aguerris, par le drame ou par le roman de nos jours, à des impressions d'une certaine nature. Autrement, passez au piano, faites cercle à l'écarté, ou entretenez-vous de pensées gracieuses avec le farfadet domestique, en faisant jaillir par gerbes et par fusées les étincelles du brasier. Vous voilà bien avertis.
En 1624 , le châtelain ou juge royal de Bourg-en- Bresse, au pied de nos chères montagnes du Jura et du Bugey, s'appeloit Pierre Gillet, homme noble, droit, sévère et de bonne renommée. 11 avoit une fille du nom d'Hélène, âgée de vingt-deux ans, qu'on adoroit pour sa beauté, qu'on admiroit pour son. esprit et pour ses grâces, qu'on respectoit pour 9a piété et pour sa vertu. On ne
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voyoit guère Hélène qu'à l'église; mai» l'église même est pour un mauvais esprit un lieu de mauvaises pensées. Elle eut le malheur d'être aimée d'un de ces hommes violents qui sacrifient tout à leur passion, jusqu'à la femme qui en est l'objet, quand ils ne peuvent espérer de l'épouser ni de lui plaire, et je vous dirois son nom, si l'histoire me l'avoit dit. Entraînée chez une busse amie apostée pour sa perte, sous le prétexte de quelque action de charité chrétienne, elle y fut fascinée, comme les victimes du Vieux des SeptJfontagnes, par un breuvage narcotique. Dieu sait quels rêves de volupté inexplicable et inconnue elle fit pendant ce temps-là ! l'infortunée n'a jamais pu se les rappeler. Elle ignoroit, dans son innocence, les joies qui ouvrent la porte de l'enfer.
Cet événement ne lui avoit laissé qu'une tristesse vague et sans remords, car aucune pensée du crime ne se mêloit à ses souvenirs. Cependant les chuchotements ricaneurs des passants, le rire grossier des libertins, le regard attentif et profond des vieilles femmes, aiguisé par une curiosité amère, et surtout l'abandon journalier de ses plus chères compagnes l'avertirent peu à peu qu'elle étoit déchue de sa réputation aux yeux du monde, et que la société la repoussoit. Bientôt il ne lui resta qu'une amie, et elle cacha sa tète dans les bras de sa mère pour pleurer, parce qu'elle n'avoit rien à lui confier. Le mystère de son infortune commençoit à pejne à se révéler à son esprit qu'elle fut saisie des angoissesde l'enfantement, ou plutôt qu'elle tomba dans un long évanouissement causé par la honte, le désespoir et la douleur. Ce fut un songe encore, un songe indéfinissable dont elle ne conserva pas plus l'idée que du premier. Épouse et mère, il ne lui restoit de ce double titre que l'opprobre de l'avoir porté sans la permission de la religion et de la loi. Ces deux immenses joies de la nature, si chèrement payées par les femmes, n'avoient été pour Hélène que des supplices stériles, dont rien ne rachetait l'horreur, pas même
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le sotrvenir (Tan instant d'ivresse, pas même le sourire d'une innocente créature qui s'éveille à la vie ! Elle ne s'étoit point connu d'amant, et son enfant, elle ne le connut pas.
En effet, et comme etle étoit surprise encore de ce sommeil des sens qui ressemble à la mort, mais qui ne la vaut pas, tin jeune homme qui guettoit depuis longtemps , et dès le point du jour, l'époque de l'accouchement clandestin, pénétra dans la chambre d'Hélène entwsa mère anéantie et une vieille servante qui dormoit. 11 courut au lit, car on n'avoH pas préparé de berceau, enveloppa le nonveau-né dans le premier linge qui lui tomba sous la main, déposa un baiser frénétique au front de la malade ou de la morte, et puis disparut. L'enquête prouva â n'en pas douter que c'était un étudiant des environs de Bourg, « demeurant au logis d'un sien oncle, » et qui avoit servi quelques mois de répétiteur aux jeunes frères d'Hélène. On ne Ta jamais retrouvé.
Lorsque Hélène se réveilla et qu'elfe apprit toute sa misère, elle chercha sans doute son enfant, qui n'y étoit plus. Elle n'osa le demander, parce qu'il ne lui sembloit pas qu'elle dût avoir un enfant. Et tout cela s'accumula dans son esprit comme les caprices d'une vision.
Cependant quelque temps après , elle reparut dans la ville et à l'église, accompagnée de sa mère, comme elle avoit fait par le passé. On remarqua seulement qu'elle paroissoit malade, que ses flancs s'étoient abaissés, et que sa physionomie portoit une étrange expression d'étoimetnent et de terreur. Le châtelain de Bourg-en- Bresse avoit des ennemis comme tous les hommes puissants; mais cette belle et douce Hélène, elle n 'avoit point d'ennemis. On passa quelques jours à recueillir, à échanger , à propager des conjectures sinistres , et bientôt on n'en parla plus. L'instruction que la justice avoit commencée, sur la foi des bruits populaires, s'étoit
subitement interrompue à défaut de preuves. Hélène sentoit pourtant que sa destinée de malheur u'étoit pas complète, et que la Providence lui réservoit des'épreuves plus rigoureuses ; mais elle s'y résignoit avec constance au pied des autels , parce qu'elle étoit sans reproche et qu'elle avoit foi en'Dieu.
Or il arriva qu'un soldat qui se promenolt hors de la ville , en attendant sa maîtresse , fut frappé de l'action d'un corbeau qui plongeoit au pied d'une certaine muraille, à chutes réitérées , remuant et fouillant la terre de son bec, et l'éparpillant sous ses pieds, et remontant vers sa branche avec quelques lambeaux de linge sanglant; puis sautilloit de rameau en rameau, le cou tendu et l'œil fixe à l'endroit où il étoit descendu d'abord , et retomboit là comme une pierre pour se remettre à fouiller. Le soldat s'approcha, l'écarta d'un revers de sabre, agrandit de la pointe le trou que le corbeau avoit commencé de creuser, et en tira le cadavre d'un enfant roulé dans les restes d'une chemise marquée au nom d'Hélène Gillet. Là-dessus le présidial reprit ses informations ; et, par sentence du 6 février 1625, Hélène Gillet fut condamnée, comme infanticide, à avoir la tête tranchée, car on sait que notre pauvre Hélène étoit noble , et on croyoit alors que le fer ennoblit le supplice. Il est devenu plus populaire depuis.
L'avocat d'Hélène appela de ce jugement au parlement de Dijon ; car sa famille n'intervint point, et le vieux châtelain défendit même expressément qu'il lui fût jamais parlé d'elle , tant l'austérité des mœurs et de la justice pouvoit prévaloir dans ce cœur romain sur la plus douce des inclinations naturelles. Deux archers la conduisirent de Bourg-en-Bresse à la conciergerie du palais des États, sans autre compagnie qu'une malheureuse femme qui n'avoit pas voulu la quitter. J'ai à peine besoin de dire que c'étoit sa mère.
Ce n'étoit pas que madame Gillet comptât beaucoup
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sur l'effet de ses pleurs auprès de messieurs les juges de la Tournelle. Trop peu de temps s'étoit écoulé depuis qu'elle l'avoit essayé en vain sur messieurs les juges du présidial. Elle comptoit sur un juge qui réforme, quand il lui plaît, les jugements de la terre, et en qui les malheureux n'ont jamais placé inutilement leur espérance ; mais la pieuse femme ne se croyoit pas digne de communiquer avec Dieu sans intermédiaire. Elle venoit donc se placer au couvent des Bernardines de Dijon , sous la protection des prières de la communauté, et particulièrement de sa noble parente, la mère Jeanne de Saint- Joseph, qui avoit quitté le nom de Courcelle de Pourlans pour devenir abbesse du saint monastère. Ce fut certainement un spectacle sublime et fait pour attirer les bénédictions du Seigneur, si nos vaines douleurs parviennent jamais jusqu'à lui, que celui de ces vierges prosternées sur les pavés du chœur, qui imploroient sa pitié, avec des gémissements et des larmes, en faveur d'une fille mère que la loi avoit proclamée coupable d'assassinat sur son enfant , et obligées d'articuler dans leurs pensées, pour désarmer les vengeances du ciel, les syllabes presque blasphématoires qui désignent je ne sais quels crimes inconnus. Madame Gillet n'étoit pas à genoux comme les autres , mais étendue la face contre terre, et on auroit cru' qu'elle étoit morte si elle n'avoit sangloté.
11 faut le dire toutefois, car on ne l'imagineroit pas , il manqua quelque chose à la solennité de cette imposante cérémonie. Une des religieuses n'y avoit point paru, la sœur Françoise du Saint-Esprit, qui s'étoit appelée auparavant dans le monde madame de Longueval, et que ses infirmités empéchoient depuis longues années de descendre au sanctuaire. Elle avoit alors plus de quatre-vingt-douze ans , s'il faut en croire les biographies hagiologiques , qui la font mourir en 1633, plus que centenaire, en odeur de sainteté. La sœur Françoise
16 CONTES tfÉ LA VEILLÉE.
du SatoirElBptH étoit tombée, pour se? sefvîr des paroles du vulgaire , dana cet état de grâce et d'innocence qui ramène la vieillesse sttx douces ignorances des Snfants. Elle ne savoit plu* des choses de la vie commune que celles qui se rapportent â l'antre, car elle vivoit d'avance dans cette éternité 06 elle entroit déjà de tant de jours, et comme son langage s'étoit empreint peu à peu des science» de l'avenir, les grands esprits de ce tempera doirtoient de sa raison ; mais ses paroles passoient encore pour des révélations d'en haut dans le couvent des Bernardines. Pourquoi Ken n'atrroit-ll pag accordé la prévision de ses mystérieux desseins à quelques âmes éprouvées par un long exercice de la vertu ? Moi-même, à l'heure Où Je vous raconte Cela, je Ué defflàrideroîs pas mieux que de le croire. Heureusement la mère d'Hélène le eroyoit.
Elle ne quitta le sanctuaire que pour monter â la cellule oft Sœur Françoise du Saint-Esprit reposoit sur un sac de paille, les deui mains dévotement croisées sur un crucifix. Comme elte^pensâ que la sœur dormoit, parce qu'elle étoit immobile, madame Gillet s'agenouilla dans un coin, en retenant son souffle pour ne pas la réveiller; maïs elle n'y fut pas longtemps qu'elle s'entendit appeler. La main de soeur Françoise ja cherchoit, car la vieille sainte voyait & peine. Madame tiillet la saisit, et y colla respectueusement ses lèvres. « Bon, bon, dit « madame dé Longueval avec un sourire ineffable , vous « êtes la mère de cette pauvre petite pour qui nos sœurs * ont prié ce matin. Je vous déclaré que c'est une âme « pure et choisie devant le Seigneur, qull a daigné écou- « ter les prières de ses servantes, et que votre enfant ne « mourra point par la main du bourreau, puisque Hélène « est appelée à parcourir une longue vie avec beaucoup j « d'édification, v Ces mdts achevés, sœur Françoise du 'Saint-Esprit parut oublier qu'il y eût quelqu'un auprès d'elle, et revint à ses méditations accoutumées.
HWF0I*Jg D'jtéLftftE <JfWET. t7
Pendant ça temp&dà, — c'était le lundi 12 mai, qui était la dernière entrée de messieurs du parlement, — on s'occupoit, sur le rapport du conseiller Jacob, de Tappel du jugement de Bourg. La sentenfce fut confirmée de toutes voix avec une circonstance aggravante. La cour ordonna que la condamnée seroit conduite au supplice la hart au col, pour témoigner, par cette infamie, de l'énormité de son crime. L'exécution devoit être immédiate; et la malheureuse Hélène n'eut qu'à se rendre du prétoire h l'échafeud. Le bruit de l'événement du procès parvint bientôt au couvent des Bernardines, On les vit au même instant se répandre dans les chapelles, allumer tous les cierges, exposer toutes les reliques, frapper de leurs fronts les degrés de tous les au* tels, et confondre, suivant leur âge et leurs émotions, des prières» des lamentations et des cris. La mère Jeanne de Saint-Joseph couroit, en pleurant, des nefs au chœur, et du chœur à la cellule de sœur Françoise du Saint* Esprit, où madame GiUet s'étoit laissée tomber sans voix, sans plainte et sans larmes, sur les marches du prie- Dieu, $ Je vous ai dit cependant , répétait sœur Fran « çoise dont la sérénité ne s'étoit pas altérée, que cette « jeune fille ne mourroit pas, et que longtemps après s nous elle prierait pour nous sur la terre ; car ceci est c la volonté de Nôtre-Seigneur. » Ensuite elle retournoit à la contemplation du ciel, comme s'il avoit été ouvert devant elle ; et la mère Jeanne de Saint-Joseph cberchoit des motifs d'espérer. Quant à madame G il le t, son attention n'étoit plus à cette scène ; elle ne voyoit plus, n'époutoit plus, ne sentoit plus.
Et tout à coup pourtant elle sursaillit en poussant un cri d'horreur, car elle venoit d'être tirée de son évanouissement par les éclats de la trompette qui appeloit
es soldats à l'affreux sacrifice ; et la trompette même ou jugement ne saisira pas l'âme du méchant ressuscité d'une angoisse plus profonde. Elle se souleva sur les
mains, en prêtant une attention muette et terrible au signal de la mort de son Hélène bien-aimée, et le signal se renouvela en se rapprochant du couvent. Peu à peu d'autres bruits s'y mêlèrent, celui du pas monotone des chevaux, qui faisoit retentir les pavés, et que couvroient de moment en moment, comme une bouffée d'orage, les rumeurs de la multitude. — La voilà ! la voilà! crioient mille voix qui ne formoient qu'une voix, et madame Gillet retomba sans connoissance, parce qu'elle comprit que sa fille passoit. — Écoutez, écoutez, ma sœur, disoit la mère Jeanne de Saint-Joseph en se tordant les bras de désespoir , auprès du grabat de sœur Françoise du Saint-Esprit; oh! mon Dien, ma sœur, n'entendez-vous pas?
— J'entends comme vous, répondoit sœur Françoise en ramenant sur elle son doux sourire d'enfant; j'entends la trompette qui sonne et les chevaux qui marchent avec leurs cavaliers ; j'entends le peuple qui parle, les pénitents qui chantent. — Oui, continua-t-elle, j'entends très-bien. Je sais que cette pauvre innocente s'avance, et qu'elle est là maintenant; je sais qu'on la mène à la mort ; mais je vous dis en vérité qu'elle ne mourra pas. Vous pouvez le promettre à sa mère.
Hélène marchoit en effet à la mort, assistée de deux jésuites et de deux capucins, qui lui présentoient tour à tour une image du Christ qu'elle baisoit avec candeur. Jamais on ne Pavoit vue aussi belle. Sa robe étoit blanche, en signe de la virginité de son âme. Ses beaux et longs cheveux noirs n'avoient pas été coupés, soit que l'exécuteur n'eût pas osé y porter les ciseaux, soit que le cérémonial des exécutions d'apparat épargnât cet outrage aux patients qualifiés ; ils étoient retenus sur le sommet de la tête par un nœud de ruban; mais l'agitation de la marche avoit relâché leur lien, et une partie en étoit retombée en ondes épaisses sur l'épaule gauche d'Hélène, où ils recouvroient la corde ignominieuse
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qu'on avoit passée à son cou. Cette circonstance n'est pas inutile à l'intelligence du reste de mon récit.
Et maintenant, si vous voulez me prêter un instant la baguette magique d'Hugo ou de Dumas, je vais transporter la scène dans un autre lieu. 11 y avoit à Dijon une place dont le nom indique assez la tragique destination. Elle s'appeloit le Morimont, ou la montagne de la Mort. Au milieu s'élevoit un échafaud, tendu d'un drap lugubre, où l'on montoit par huit degrés de wis, mais qui étoit exhaussé par une estrade en maçonnerie, formée de quatre degrés de pierre. Tout alentour, à un rayon de deux toises et demie, on avoit tracé une enceinte composée de planches et de pieux pour servir de barrière à la foule. L'intérieur étoit occupé par M. le procureur général du roi, escorté de ses huissiers d'honneur, et assis sur un pliant; par les pères capucins et jésuites qui faisoient la recommandation de l'âme, et par un peloton d'archers. Le long de la clôture, circuloient lentement six pénitents en sac noir, ouvert seulement à l'endroit des yeux, les pieds nus, les flancs ceints d'une corde de chanvre, et la torche au poing, qui quêtoient d'une voix lamentable pour les âmes du purgatoire. Hélène monta seule sur l'échafaud, et s'arrêta devant le billot, en élevant son cœur à Dieu ; car Simon Grandjean n'étoit pas encore venu, parce qu'il achevoit ses prières à la Conciergerie, où il s'étoit communié le matin. Il étoit cependant quatre heures sonnées à toutes les paroisses, et le peuple appeloit Simon Grandjean avec des murmures qui se changèrent bientôt en rugissements. Simon Grandjean, c'était le bourreau.
Il parut enfin accompagné de la bourrelle, c'est-à-dire de sa femme, qui lui servoit d'aide dans les occasions importantes. Il étoit armé de son coutelas, et sa femme, d*unt paire de ciseaux de demi-pied de longueur, dont elle venoit de se munir pour couper les cheveux flottants qu'elle avoit vus échappe? au nœud de la coiffure d'Hé-
lène. Cette pensée devoit la préoccuper profondément, car elle s'élança dans l'enceinte en brandissant ses oiseaux, et sans les perdre de vue ; mais, quand elle fut arrivée auprès d'Hélène, elle les oublia.
Un mouvement et un signe que fit Simon Grandjean, sur le devant de l'estrade, avertirent les spectateurs qu'il avoit à parler ; événement tout à fait nouveau dans l'histoire des exécutions judiciaires ; et le bruit qui grondoit dans la multitude s'apaisa tout à coup, comme celui de la tempête à la surface d'une mer surprise par la bonace: Il est vrai que tout donnoit à cette scène un intérêt horrible que je n'essaierai pas de relever par des hyperboles empruntées à nos froids langages ; et le foi*» midable acteur que je viens d'y faire apparaître pouvoit lui-même, en ce moment, réclamer quelque part à la pitié publique. ASbibli par le jeûne, et macéré des mortifications qu'il s'étoit prescrites pour se rendre capable de remplir son terrible ministère, il se soutenoi|àpeitte, en s'appuyant sur la pointe de son coutelas, et ses Imite renversés annonçaient qu'il se livrait en lui une lutte affreuse entre le devoir et la compassion. -~ Grâce ! grâce pour moi, s*écri*»t41! Bénédiction, mes pères t... Pardonnez-moi, messieurs de Dijon ; car voilà trois mois que je suis grandement malade et affligé dans mon corps ! Je n'ai jamais coupé de tètes, et notre Seigneur Dieu m'a refusé la force de tuer cette jeune fille!... Sur ma foi de chrétien, je sais que je ne peux pas la tuer t
La foudre est moins prompte que ne le fat la réponse des assistants : — Tue! tue, dit le peuple. —Faites votre office, dit le procureur du roi. ~ Et ces mots signifiaient : Tue! comme l'autre.
Alors Simon Grandjean releva son coutelas, s'approcha d'Hélène en chancelant, et tomba à ses pieds. — Noble demoiselle, reprit-il en lof tendant le fer par la poignée, tuei-moi ou pardonnewnoi!... — > Je vous pardonne et je tous bénis, répondit Hélène. — Et elle
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appuya sa tête sur le billot. Le bourreau cependant, excité par la bourrelle qui l'accablait de reproches, ne pouvoit plus que frapper. Le glaive brilla dans l'air comme un éclair, aux acclamations de la populace ; les jésuites, les capucins et les pénitents crièrent : Jésus! Maria!
Le fer s'abattit , mais le coup glissa sur les cheveux d'Hélène , et ne pénétra que dans l'épaule gauche. La patiente se renversa sur le côté droit. On crut un moment qu'elle étoit morte, mais la femme du bourreau savoit qu'elle ne l'étoit pas; elle essaya d'affermir w» coutelas dans les mains tremblantes de son mari , pendant qu'Hélène se relevoit pour rapporter sa tête, au poteau , et qu'une clameur faneuse couroit déjà sur le Morimont ; car la sanglante impatience du peuple avoit changé d'objet, et s'étoit tournée en sympathie pour Hé** lène. Le fer s'abattit de nouveau, et la victime, atteinte d'une blessure plus profonde que la première , tomba sans connoissance et comme sans vie sur l'arme de l'exécuteur, qu'il avoit laissée échapper. — Ne me reprochez pas ces cruels détails, âmes sensibles qui prenez une si vive part aux infortunes du mélodrame et de la tragédie; je ne les rapporte que pour obéir aux exigences de mon sujet, et sans dessein de les choisir ou de les aggraver. Ceci n'est , par malheur, ni de la poésie ni du roman; ce n'est, hélas! que de l'histoire.
Et vous verrez qu'avant de continuer j'avois besoin de quelques précautions oratoires, dans l'intérêt même du lecteur, qui doit être pressé de se dérober à ses émotions, d'en laisser de temps en temps le théâtre derrière la toile, et de se rappeler avec moi , pendant que je reprends haleine , que les événements trop réels dont je parle sont aujourd'hui comme s'ils n'avoient jamais été. L'épouvantable scène du Morimont se prolonge en effet après tant de péripéties plus épouvantables encore, que je ne sais s'il n'est pas aussi pénible d'en être l'historien
que d'en avoir été le témoin. Tout l'art que je mettrais à la réciter, si j'avois le secret d'un meilleur style, se borneroit à en suspendre souvent l'horreur dans des réticences , ou à la voiler sous des paroles.
Je n'ai pas dit, en décrivant la tragique enceinte du Morimont, qu'elle renfermât une autre construction que celle de l'échafaud; il faut cependant qu'on le sache. C'étoit une espèce de hutte en briques , où l'exécuteur serroit ses ferrements, ses cordes, ses ceps, ses réchauds, et tout son hideux trousseau d'assassin judiciaire; cette exécrable succursale du cachot s'appeloit la Chapelle, comme en Espagne, et c'est là que les condamnés achevoient leurs actes de dévotion, quand une soudaine résipiscence les décidoit, coupables, à se réconcilier avec leur juge du ciel, innocents, à pardonner à leurs juges de la terre.
Hélène Gillet n'avoit pas eu besoin d'y descendre, mais Simon Grandjean s'y cacha pour échapper aux coups de la foule furieuse qui commençoit à franchir les barrières en criant d'une voix terrible : sauve la patiente et meure le bouraeau ! Les moines et les pénitents s'y précipitèrent avec lui , présentant leurs crucifix au peuple, afin de détourner sa colère, et de conjurer la grêle de pierres qui les poursuivoit.
La corporation des maçons se mit en devoir de démolir la chapelle, qui s'étoit refermée en dedans; la corporation des bouchers s'organisa derrière elle en corps de réserve, toute disposée pour l'assassinat. Il n'y a ici ni jeu des phrases ni combinaison de style, car ce sont les termes exprès du procès-verbal dressé, quatre jours après, à la chambre du conseil de la ville, et qui porte la signature de l'échevin Bossuet, père de l'immortel évêque de Meaux. Enfin les hommes de Dieu ouvrirent, et sortirent d'un pas posé, en chantant les prières des morts, comme s'ils eussent marché à leur propre supplice, et le peuple tua le bourreau.
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Pendant que ceci s'accomplissoit, l'échafaud d'Hélène présentait une scène plus épouvantable encore. La bourrelle avoit cherché inutilement le coutelas, — on se souvient peut-être qu'Hélène étoit tombée dessus ; — mais, en ce moment, ses ciseaux, qu'elle n'avoit pas quittés, lui revinrent en mémoire, et saisissant d'une main la corde qui nouoit le cou de cette misérable fille, de l'autre elle la frappa six fois, en la traînant à travers les huit degrés de bois et les quatre degrés de pierre, et en brisant de ses pieds, à tous les degrés qu'il frappoit de la tète , ce cadavre déjà noyé dans le sang ; quand elle fut en bas, les bouchers avoient fini leur premier ouvrage, et le peuple tua la bourrelle '•
Je respire enfin et je crois qu'il en étoit temps pour nous tous. Heureusement voilà qu'Hélène n'est plus au liorimont, et que des bras charitables l'ont emportée à cette maison qui fait l'angle de la place , chez le bon
1 Nous croyons devoir mettre ici sous les yeux des lecteurs la relation du supplice d'Hélène Gillet, empruntée au tome XI de ce vieux Mercure françois que Nodier a cité au commencement de ce récit, comme l'une des sources les plus importantes dans lesquelles il avoit'pujsé :
« Entre les trois et quatre heures après midy, elle fut menée au Morimont, assistée de deux jésuites et deux capucins. Le bourreau, qui s'estoit communié le matin dans la prison, tremble, s'excuse au peuple sur une fièvre qui le tenoit depuis trois mois, le prie de luy pardonner où il manquerait à son devoir. Cependant qu'on exhortait la patiente à souffrir constamment la mort, il donne toutes les marques d'une grande inquiétude, il chancelle, il se tord les bras, il les eslève au ciel avec les yeux, il se met à genoux, se relève, puis se jette à terre, demande pardon à la patiente; pois la bénédiction aux prestres qui l*assistoient.
«Enfin le bourreau, après avoir souhaitté d'éstre en la place de la condamnée^ qoi tendoit le col pour recevoir le coup, il hausse le coutelas ; il se fait une buée du peuple - les jésuites et les capucins crioient : jisus, mauia. La pa- / tiente se doute du coup, porte les mains à son bandeau, découvre le coutelas, » frissonne, puis se remet en mesme assiette qu'auparavant. Le bourreau, qui n'entendoit pas son mestier, luy pensant trancher le col, porte le coup dans l'es- ,' paule gauche : la patiente tombe sur le costé droict : le bourreau quitte son \ espée, se présente au peuple et demande à mourir. Le peuple a'esmeut, les pierres volent de tous cottes ; la femme du bourreau, qui assistoit son mary en
chirurgien Nicolas Jacquin, dont l'honorable famille exerce encore, après deux eents ans, la* même profession dans nos deux provinces de Bourgogne. Aucune des blessures d'Hélène n'étoit mortelle, aucune ne se trouva dangereuse. Quand elle reprit ses sens, son premier cri fut celui de l'innocent qui entre au ciel , parce qu'elle imagina qu'elle était tombée dans les mains de Dieu , à qui le secret de toutes les pensées est connu.
Et au même instant , la sœur Françoise du Saint- Esprit disoit en souriant toujours et en prêtant l'oreille au bruit de la multitude qui revenoR dans ces quartiers : — C'est bien , c'est bien , c'est fini ; c'est le peuple qui s'en retourne joyeux, parce que cette jeune fille n'ept pas morte.
Parmi tant de miracles qui signalèrent la mémorablo journée du 12 mai, il ne font pas oublier la circonstance qui la faisoit concourir, ainsi que je l'ai dit, avec la der*
teste exécution, releva la patiente, qui en mesme temps marcha d'elle-mesme ▼en le poteau, se remit a genoux et tendit de rechef le col. Le bourreau, esperdu, reprend le coutelas de la main de sa femme et descharge un coup sur la teste de la patiente, glissant au col, dans lequel il entra du travers du doigt, duquel coup elle seroit encore tombée, ce qui augmenta la colère du peuple plus fort qu'auparavant. Le bourreau se sauve en la chapelle qui est au bas de l'eschafaud, les jésuites après, puis les capucins. La femme du bourreau demeure seule auprès de la patiente, qui es(pit tombée sur le coutelas, duquel asseurément elle se seroit servi si elle J'eust vu : elle prit la corde avec laquelle la patiente avolt esté menée et la luy met au col. La patiente se défend et jette sa main sur la corde ; cette femme luy donne des coups, de pied sur l'estomach et sur les mains, et la secoue cinq ou six fois pour l'estrangler : puis, se sentant frappée à coups de pierres, elle tire ce corps demy mort, la corde au col, la teste devant à bas de la montée de l'eschafaud. Comme elle fut au-dessous, proche des degrez qui sont de pierre, elle prend des ciseaux qu'elle avoit apportez pour coupper les cheveux à la condamnée. Avec ces ciseaux, qui estoient longs de deux piea"s t elle luy veut coupper la gorge ; comme elle n'en peut venir à bout, elle les luy ficha en divers endroicts. ■
L'onziesme tome du Mercure frauçois ou l'histoire de nostre temps, sous le règne du très-chrestien roy de France et de Navarre Louis XIII. Paris, 1629, in-8°, pages 528 et suiv,
Wote de l'éditeur.)