RÉCIT DE L'AUTEUR
N'entendez-vous pas , mes amis, une voix qui s'élève et retentit dans la postérité de la semaine prochaine, une voix qui crie : « Délivrez-nous du fantastique, Seigneur, car le fantastique est ennuyeux. » Quant à moi, je le trouve depuis longtemps aussi insipide que ces vérités triviales, qui ne valent plus la peine d'être répétées ; et j'ai fait tant de chemin, avec vos romanciers à la mode, sur le dos des serpents ailés, des endriagues et des griffons, que je n'aurois nulle pudeur de m'en délasser un moment sur le roussin de Sancho, si quelque heureuse fortune me le faisoit rencontrer à souhait. Ce seroit un mauvais moyen d'être le bienvenu chez vous , aujourd'hui qu'un conteur n'est pas volontiers admis à vos veillées, s'il ne descend par la cheminée ou n'arrive par la fenêtre; et comme votre goût capricieux, mobile, et quelquefois hétéroclite, n'en est pas moins l'arbitre suprême de quiconque est réduit à écrire par sa mauvaise étoile et par la vôtre, il faut bien que je me décide à enfourcher encore une fois, bon gré mal gré, un des monstres de votre hippodrome. Cependant, comme mon instinct me ramène, en dépit de mon métier, au naturel et au vrai, je n'ose pas vous promettre de perdre tout à fait de vue les limites de cette terre promise où il me tarde d'être rappelé. Je serois même fort embarrassé de dire positivement si le récit que j'ai à vous faire tient plus du mensonge qui vous amuse que de la réalité qui me charme. C'est ce que vous apprendrez en m'écoutant
. * Ce morceau a paru dans la Revue de Paru, nouvelle série, année 1836, tome XXXYI.
jusqu'à la fin, et puis après nous irons dormir chacun de notre côté, si déjà vous ne dormez pas. M'y voilà donc.
Il est bon d'abord de vous remettre en mémoire qu'en 1^92 je roulois gaiement, comme dit Montaigne, les beaux jours de ma dixième année. Je passois alors pour un petit garçon assez exemplaire et assez studieux, mais dont les progrès ne répondoient qu'imparfaitement aux avantages d'une organisation dont on auroit pu tirer un meilleur parti. C'est que j'avois une aptitude extrême à m'approprier des sentiments, et une incapacité bien prononcée pour m'approprier des idées. Je prenois en délices toutes les merveilleuses rêveries dont on berce l'imagination des enfants, en antipathie toutes les études positives dont on nourrit la première éducation des hommes; et, comme je n'ai pas changé depuis, je suis devenu, en vieillissant, une espèce d'homme, sans cesser pour cela d'être une espèce d'enfant.
Dans les scènes multipliées qui se sont succédé devant moi, je n'ai jamais saisi qu'un certain côté idéal des choses» cette superficie plus ou moins colorée, qui n'est. à vrai dire, que le vêtement des faits, et que la raisbu compte souvent pour rien quand il s'agit de les apprécier. Pendant que mes contemporains amassoient laborieusement des matériaux solides pour construire l'histoire, je Mtissois, moi, des châteaux de cartes, et je me faisois des contes que je communiquois volontiers auj autres, parce qu'après le plaisir d'entendre des contes. il n'y a point de plaisir plus doux que celui de raconter. Si je me formois de temps en temps une opinion un pe? plus arrêtée sur les événements ou sur les personnes, elle tenoit toujours, en quelque chose, de cette vie fantastique que je m'étois composée , et qui n'étoit ellemême qu'un conte un peu long, tantôt maussade, tantôt riant, toujours singulier et bizarre. Comme j'en savois d'avance le dénoûment, je m'ébattois de gaieté de cœur aux épisodes de la route, me raccrochant, de çà , de là,
aux moindres caprices, aux plus vaines fantaisies» et assortissant, tant bien que mal, tous les personnages, tous les tableaux qui se présentaient à ma vue, au cadre de ma lanterne magique. Cependant cette disposition d'esprit n'avoit pas tellement isolé ma jeune imagination du monde vrai , que je n'y vécusse encore par quelques vives sympathies; mais on conçoit facilement que ces prédilections d'instinct dévoient se rattacher, avec une complaisance toute particulière, aux objets familiers de mes goûts et de mes lectures. Ainsi, rien de ce qui entre dans la combinaison monotone des événements de notre vie ordinaire n'avoit le privilège de m'intéresser. Je ne croyais pas qu'un homme eût essentiellement vécu quand il n'avoit cherché ou subi, dans une longue carrière, d'autres vicissitudes de fortune que celles qu'amènent pour tous les chances peu variées de notre destination commune. Il falloit, pour me remuer puissamment, des gloires hasardeuses et aventurières; et plus leur point de départ étoit inconnu , et plus l'ascendant qu'elles avoient acquis sur le monde étoit téméraire et inopiné, plus elles m'entrainoient irrésistiblement dans leur parti. Je ne connoissois des passions que leurs mou* vements et leurs résultats, mais c'était dans ce jeu véhément des sentiments exaltés que jefaisois consister toutes les réalités d'une existence digne d'envie.
La vue des femmes ne me faisoit encore éprouver qu'une émotion extrêmement vague, qui n'était pas sans quelque douceur; mais si un événement romanesque relevoit le fond vulgaire de leur histoire; si leur nom se trouvoit mêlé à des aventures touchantes ou à de grandes catastrophes; si le hasard avoit imprimée leur vie le sceau d'une fatalité tragique, cette émotion indécise passoit jusqu'à la frénésie. Pardonnez-moi ces longs préliminaires. Us ne sont pas inutiles à l'intelligence du reste de mon récit; et il ne falloit rien moins pour vous faire comprendre co* ment il étoit advenu qu'à
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Tâge de dix ans mon âme fût préoccupée d'un sentiment plus exclusif, plus passionné, plus fanatique que l'amour, et qu'il y eût alors une femme, disons mieux, un simulacre, un fantôme, un rêve, qui étoit, à lui seul, le charme de mes promenades solitaires, l'illusion de mon sommeil, la pâture éternelle de mes regrets inutiles et de mes extravagantes espérances. Cette dame unique de mes pensées (j'ose à peine aujourd'hui même achever une confidence qui m'échappe tout entière pour la première fois), c'étoit Marion Delorme.
A l'époque dont je vous parle, mes parents s'avisèrent subitement de m'amener à Paris pour y recevoir le seul complément possible d'une éducation si heureusement commencée. Ce changement de situation me déplaisoit beaucoup sous un point de vue, parce qu'il me menaçoitd'un système d'études plus suivi, et surtout d'une surveillance plus exigeante que celle à laquelle j'étois accoutumé; mais, d'un autre côté, il me rapprochent des lieux qu'avoit habités Marion Delorme , et la Place- Royale me dédommageoit en perspective de toutes les rigueurs du collège. C'est dans cette disposition que je descendis en famille au vieil hôtel garni que tenoit alors notre compatriote, M. Dauty, dans la rue de la Verrerie, à l'angle de la rue Barre-du-Bec, au-dessus de ce rez-dechaussée où vous voyez maintenant un café d'assez belle apparence, et qui étoit alors occupé par un orfèvre, nommé M. Brisbart, Je n'oserois assurer toutefois que ce fût la même maison , car la rue Barre-du-Bec me paroît fort élargie.
Indépendamment du motif principal de ce voyage, mon père sef)romettoit à Paris le plaisir de revoir quelques amis plus ou moins célèbres alors, et qui le sont devenus davantage. Delillede Salles, dont le roman métaphysique, intitulé Philosophie de la Nature, conservoit encore quelque vogue, avoit été son confrère dans l'ordre de l'Oratoire. Legouvé se souvenoit d'avoir reçu de lui
les premiers éléments de la rhétorique et les premiers principes de la versification. Des relations formées dans le monde, et entretenues par un goût commun pour 1| littérature, le tenoient depuis longues années en cor< respondance avec Collin d'Harleville et Marsollier des Vivctières, qui fut depuis la féconde providence de PO» péra-Comique. Une affection beaucoup plus étroite Punissoit à l'honnête Jacques Carotte* son aîné de vingt ans, dont il avoit fait la connoissance à Lyon, chez un jeune officier nommé Saint-Martin, thaumaturge passionné d'une philosophie toute nouvelle, qui se recommandent peu par l'enchaînement des idées et par la clarté des formules, mais qui avoit au moins, sur la triste philosophie du dernier siècle, l'avantage de parler à l'imagination et à l'âme. Mon père, qui étoit né avec un certain penchant pour le merveilleux, n'avoit cependant pas conservé une longue fidélité aux théories des martinistes. U s'étoit arrêté depuis nombre d'années à des systèmes moins séduisants, mais beaucoup plus positifs, sans cesser d'aimer Cazotte et ses rêveries, sur lesquelles il ne le contrarioit jamais. Le bon Cazotte, quiregardoit cette tolérance quelque peu ricaneuse comme une adhésion formelle, se félicitait tous les jours de plus en plus de la résipiscence de son adepte égaré, et ses visites se multiplioient en raison de l'opinion qu'il se formoit de ses progrès, car jamais homme ne fut animé d'une plus rare ferveur de prosélytisme. Son arrivée étoit toujours accueillie avec la plus vive satisfaction par notre société ordinaire, qui se composoit, avec les personnes que j'ai déjà nommées, de quelques femmes aimables et spirituelles de la connoissance de ma mère, ou que le hasard avoit réunies dans notre hôtel ; mai» il n'y avoit certainement pas un seul habitué de nos veillées à qui elle fût plus agréable qu'à moi. C'est qu'à une extrême bienveillance, qui se peignoit dans sa belle et heureuse physionomie ; à une douceur tendre, que ses yeux bleus,
encore fort animés, exprimoient de la manière la plus séduisante ; à l'ascendant naturel que lui donnoit son âge avancé, M. Cazotte joignoit le précieux talent de raconter mieux qu'homme du monde des histoires tout à la fois étranges et naïves, qui tenoient de la réalité la plus commune par l'exactitude des circonstances, et de la féerie par le merveilleux II avoit reçu de la nature un don particulier pourvoir les choses sous leur aspect fantastique, et on sait déjà si j'étois organisé de manière à jouir avec délices de ce genre d'illusion. Aussi, quand un pas grave se faisoit entendre à intervalles égaux sur les dalles du petit vestibule qui nous servoit d'antichambre; quand la porte s'ouvroit avec une lenteur méthodique, et laissoit percer la lumière d'un falot porté par un vieux domestique moins ingambe que le maître, et que M. Cazotte appeloit gaiement son page; quand M. Cazotte paroissoit lui-même avec son chapeau triangulaire, sa longue redingote de camelot vert bordée d'un petit galon, ses souliers à bouts carrés, fermés très-avant sur le pied par une forte agrafe d'argent, et sa haute canne à pomme d'or, je ne manquois jamais de courir à lui avec les témoignages d'une folle joie, qui étoit encore augmentée par ses caresses.
Le jour dont j'ai à vous entretenir, M. Cazotte arriva plus tard que d'ordinaire, au moment où la conversation commençoit à s'engager sur une question sérieuse. Dclille de Salles s'occupoit alors d'une grande histoire du genre humain qui fait peut-être partie de l'immense collection de ses ouvrages presque oubliés, et il en développoit le système avec cette abondance pompeuse et cette profusion d'images et d'allusions qui caractérisent sa* manière. Quand il eut à peu près fini : * En vérité, dit mon père, quoique je t'aie reproché souvent de mettre de la poésie partout, je dois convenir que je ne te verrois pas sans plaisir tenter de renouveler les formes du style historique. 11 me semble que l'on s'est presque toujours mé-
pris sur la manière de présenter les faits passés et de leur rendre la vie et l'intérêt du moment où ils se sont accomplis. Je ne parle pas du vieux Plutarque et de notre Philippe de Commines, qui ne nous parolt guère moins vieux que Plutarque. Ces gens-là savent s'emparer d'une action, la mettre en scène, et m'appeler du rang des spectateurs au milieu des personnage^ pour me faire assister de plus près encore à leurs débats, pour me faire participer plus intimement aux passions qui les remuent. C'est de l'histoire vivante. Dans tout ce qu'on appelle historiens, surtout en France, je ne vois presque d'ailleurs que de froids compilateurs, de froids documents, des greffiers, des feudistes, des gazetiers d'une part, et de l'autre que des rhéteurs ampoulés, des déclamateurs gonflés de paroles et de vent, qui paraphrasent le procèsverbal des premiers en pathos oratoire. A cinquantequatre ans, j'ai vu de l'histoire, et si les événements continuent comme aujourd'hui, je pourrai me flatter avant peu d'en avoir vu plus qu'il ne s'en fait. ordinairement dans trois ou quatre siècles. Cette histoire, à laquelle j'étois présent, on l'a déjà écrite en partie, et je suis tout surpris, quand j'essaye de la lire, de la trouver si commune, si insipide, si dénuée d'âme et de mouvement, à côté de mes sensations. J'oserois bien affirmer, pour tout ce qui concerne l'époque que notre mémoire peut embrasser, qu'on apprendroit cent fois plus dans la conversation d'un vieillard de bonne foi, pourvu qu'il fût doué d'un peu de sensibilité et de quelque jugement, que dans toutes les rapsodies de nos historiographes. C'est moi qui ai donné à M. de Voltaire l'anecdote du chevalier d'Assas, tué à Clostercamp, dans la nuit du 15 au 16 octobre 1760. Je la tenois d'un nommé Charpin, mon perruquier, qui avoit servi dans le régiment d'Auvergne, et qui la racontoit bien mieux que M. de Voltaire lui-même. »
Delille de Salles ne répondit point. Le nom du perru-
quier Charpin avoit mal sonné à son oreille, et il hocha la tète, comme pour témoigner que cette autorité figurerait mal dans une période à quatre membres terminée par un spondée majestueux.
« Je suis de ton avis, dit M. Cazotte qui n'avoit pas encore parlé, mais à cela près que ta circonspection ordinaire s'est effrayée d'une proposition vraie au moment où elle a pu te présenter l'apparence d'un païadoxe, et que tu as mal à propos restreint à l'histoire contemporaine ce qu'il falloit dire hardiment de toutes les histoires, depuis le commencement du monde jusqu'à nous. L'homme a toujours été le même, ou il ne s'en faut guère, et en faisant sagement la part de quelques modifications de temps et de lieu, il n'est pas plus difficile de représenter, sous un point de vue animé et dramatique, la bataille de Cannes et celle de Pharsale, que cette escarmouche de Clostercamp où ton perruquier figura si heureusement pour la mémoire de son capitaine. Moïse que tu n'as pas cité parmi les historiens empreints d'un mérite extraordinaire de vérité locale, parce que son nom est de mauvais goût aujourd'hui dans une discussion philosophique, devoit cet avantage incontestable à la tradition orale des patriarches, et votre ami Pascal, l'aigle de l'Oratoire comme de PortrRoyal, en a très-bien fait la remarque. Je pose en fait que le vieillard dont tu parlois tout à l'heure, et que tu as supposé pourvu d'une bonne judiciaire et d'une certaine chaleur d'âme, s'il a vécu dans sa jeunesse avec des vieillards favorisés des mêmes qualités, possède en propre plus de notions singulières et vraies qu'on n'en trouverait dans la plupart des livres, et il ne faudrait pas plus de dix intermédiaires pareils pour remonter aux premiers jours positifs de notre monarchie, en admettant seulement le bénéfice d'une longévité peu commune, mais dont tous les siècles offrent des exemples. H me prend envie de vous fournir tout de suite une preuve de ce que j'avance, mais il faut
pour cela que je sache d'abord à quel jour nous sommes du mois de mai.
— Cela n'est pas difficile, répondit mon père en tirant sa montre à quantièmes. C'est aujourd'hui le quatorze.
— Le quatorze! dit M. Cazotte : il y a maintenant cent quatre-vingt-deux ans, ni plus ni moins, que le bon roi Henri IV étoit déposé, quelques heures après sa mort, sur ce petit escalier du Louvre que je te faisois voir l'autre jour. Que diriez- vous si je- vous racontois, avec autant cfb netteté que le peut faire un témoin oculaire, des particularités de l'assassinat d'Henri IV qui n'ont jamais été écrites, et sur lesquelles il m'est impossible d'élever le moindre doute? »
A ces mots, notre petit cercle se rétrécit encore autour de M. Cazotte, et nous attendîmes son récit dans un profond silence.
« Il est vrai, reprit-il, que ces particularités ne sont qu'un épisode inconnu d'une anecdote encore moins connue ; mais je n'ai pas oublié, continua-t-il en souriant, que je vous dois pour cette semaine une histoire que Charles m'a gagnée de plus franc jeu qu'à l'ordinaire, et je suis à un âge où l'on peut craindre de mourir insolvable. Je vous la dirai donc, si votre temps n'est pas autrement employé, et je tâcherai de la rendre courte. »
La proposition de M. Cazotte fut accueillie, comme on peut le penser, avec un vif empressement. Legouvé mit surtout dans ses instances plus d'expansion qu'on ne lui en connaissoit alors, et que n'en promettoit cette roideur un peu janséniste qu'il tenoit de Dieu ou de son père.
— Des particularités inconnues de la mort d'Henri i V ! s'écria-t-il. J'aurai grand plaisir à les apprendre, car ce sujet m'intéresse, et j'ai toujours pensé à en faire une tragédie.
— Une tragédie? répliqua M. Cazotte. On ne rêve
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donc plus les amours d'Astrée sur les rives du Lignon ! Hélas ! c'est le train du monde qui vieillit ! après les romans de l'innocence, les tragédies de l'histoire ! Parlons donc de tragédies, continua-t-il en serrant la main de Legouvé. Tu en verras bien d'autres! .»
El il commença ;