‹ Contes de la veillée (volume 3)Chapitre 7 sur 27 · HISTOIRE D'HÉLÈNE GILLET · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'HÉLÈNE GILLET

nièf e audience du parlement. Les quinze jouis que cette illustre compagnie «voit à fëfier jusqu'à celui où elle devoit reprendre ses travaux, lalssoient l'action de la justice sttépéttdtié, et tes fonctions du bourreau sans titulaire ! Ce délai , assez ordinaire entré la sentence et l'exécution, maté que la forme abrupte du jugement scfflbtoît âtoit abrégé â dessein, doftnoit aux amis d'Hélène tout te temps nécessaire pour recourir à la grâce royale , en faveur d'une infortunée dont le ciel venoit de tnaflifestef l'innocence par des prodiges ; car c'étoit alors un âgé dé éandeUf et de foi , où l'on ne supposoit pas que l'ordre naturel dés choses humaines s'intervertit contre toute probabilité sans quelque dessein secret de la Providence ; et je suis de ceux qui tiendroient encore cette opinion pour raisonnable, à l'époque de perfectionnement intellectuel et d'immense amélioration sociale où nous avons eu le bonheur de parvenir, depuis que la philosophie a déchu la Providence de son influence morale sur les événements de la terre.

La demande en grâce fut couverte en un moment de signatures innombrables par tout ce qui pouvoit lui prêter à Dijon la recommandation d'un rang honorable ou d'une haute piété ; mais on concevra facilement que ce vœu de compassion, que portoit vers le trône l'élite d'une population sensible f n'offrit lui-même qu'une foible chance de succès k l'espérance et à la pitié. Louis Xlfl régnoit, et ce jeune prince, qui n'avoit de force que pour être cruel , annonçoit à vingt-quatre ans la sévérité inflexible et sanglante qui lui a fait donner le nom de Juste par ses flatteurs. Déplorable justice des rois qui ne se montre dans l'histoire que pour servir d'auxiliaire aux bourreaux f

Le sursis de l'exécution d'Hélène s'écoula donc en prières, comme une agonie de quinze jours, dans la chapelle des Bernardines, entre les baisers de joie et les angoisses de terreur de sa mère, qui craignoit au moindre

bruit qu'on ne vînt la lui reprendre pour la tuer: cependant la sœur Françoise du Saint-Esprit continuoit à répéter, quand elle se souvenoit d'Hélène dont l'histoire confuse se représentait par intervalles à sa pensée : — Je vous avois bien promis que cette innocente ne mourroit pas ! — Les premiers mots d'Hélène, au moment où les soins du chirurgien la ramenèrent à la vie, avoient exprimé la même confiance dans la protection divine : — Quelque chose in'annonçoit dans mon cœur, dit-elle , que le Seigneur m'assisteroit ! — Mais son âme , appauvrie par tant de douleurs , ne supportoit plus ces alternatives avec une constance toujours égale. Quelquefois elle pâlissoit soudainement ; un grand tremblement parcouroit ses membres, encore mal guéris de leurs blessures, et on l'en tendoit murmurer en imprimant ses lèvres sur la croix de Jésus ou sur les reliques des saints : — Mon Dieu ! mon Dieu ! eslrce que je ne retournerai pas au Morimont, où j'ai souffert tant de mal? Est-ce qu'on ne me fera pas mourir? Mon Dieu ! prenez pitié de moi!...

On reçut en ce temps-là une dépêche de Paris qui n'étoit pas datée, mais qui n'arriva probablement qu'au ternie préfix où la justice alloit reprendre ses droits de sang ; car la charité des rois boite d'un pied plus lent encore que celui de la prière. Cette dépêche apportoit un miracle de plus. Louis XIII avoit fait grâce.

L'entérinement de ces lettres de pardon, « qui rele- « voient Hélène de son infamie, et qui la restituoient en « bonne renommée, » fut prononcé par le parlement de Dijon, le cinquième de juin 1625, sur le plaidoyer de maître Charles Fevret, auteur du Traité de VAbus> si connu des avocats qui ont étudié. Charles Fevret, dont le plus grand mérite aux yeux des philologues est d'avoir été le bisaïeul du savant et ingénieux Charles-Marie Fevret de Fontette, l'éditeur, ou, pour mieux dire, l'auteur d'un des plus précieux monuments de notre his-

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toire littéraire, la Bibliothèque historique du père Lelong', Charles Fevret passoit pour un grand orateur dans son temps, et cette réputation n'est pas usurpée, si l'éloquence se mesure au nombre harmonieux de la phrase et à la pompe majestueuse de la parole. C'est cette dictio togata du sénat et du Gapitole qui a je ne sais quoi de patricien et de consulaire, et qui s'élève audessus du commun langage par des tours magnifiques et des mots solennels, comme les magistrats des nations se distinguent du vulgaire par l'hermine et la pourpre. Ou croiroit entendre dans sa prose le retentissement des vers de Malherbe, et on y pressent la manière de balzac, dans la profusion des images et dans le luxe des allusions. C'est ainsi qu'il peint la pauvre Hélène, humblement prosternée devant le parlement, et baisant le tranchant de l'épée de la justice qui guérit les plaies qu'elle a faites comme la lance d'Achille. Voici un mouvement qui est très-beau : c Quel prodige en nos jours c qu'une fille de cet aage ait collette la mort corps à c corps, qu'elle ait lutté avec cette puissante géante a dans le parc de ses plus sanglantes exécutions, dans « le champ mesme de son Morimont ! et pour tout dire c eu peu de mots, qu'armée de la seule confiance qu'elle c avoit en Dieu, elle ait surmonté l'ignominie, la peur, « l'exécuteur, le glaive, la corde, le ciseau, l'estouffe- « jnent et la mort ! Après ce fuueste trophée , que luy « reste-tril, sinon d'entonner glorieusement ce cantique c qu'elle prendra dorénavant à sa part : Exaltetur Do- « minus Deus meus, quoniam superexaltavit misericor- « diajudicium. — Que peut-elle faire, sinon d'appendre, c pour esternel mémorial de son salut, le tableau votif « de ses misères , dans le sanctuaire de ce temple de la c justice? — Quel dessein peut -elle choisir de plus c convenable à sa condition que d'ériger un autel dans

Fftril, 1768-1778, 5 toi. in-folio.

« son cœur, où elle admirera, tous les jours de sa vie, la « puissante main de son libérateur, les moyens incogneus « aux hommes par lesquels il a brisé les ceps de sa cap- « tivité, et l'ordre de sa dispensation providente à faire « que toutes choses aient encouru pour sa libéra- « lion?... j>

J'ai cité ce passage avec intention parmi beaucoup d'autres qui ne sont pas moins remarquables, parce qu'il résume d'avance tout ce qui me reste à dire de la vie d'Hélène Gillet. La destinée de méditation et de prière à laquelle son avocat semble l'appeler ici, c'est la destinée qu'elle s'étoit faite. Il y a lieu de croire qu'elle ne rentra point dans le monde , et peut-être qu'elle ne quitta le couvent des Bernardines qu'après la mort de sœur Françoise du Saint-Esprit. On sait qu'elle finit par se rendre religieuse dans un couvent de Bresse, et qu'elle y étoit morte depuis peu de temps, <r avec beaucoup d'édification , » suivant les promesses de sa sainte protectrice, quand le père Bourrée, de l'Oratoire, publia, en 1699, V Histoire de la mère Jeanne de Saint-Joseph, madame Courcelles de Pourlans, abbesse de Notre-Dame du Tart. On peut supposer, d'après le rapprochement des dates, qu'elle étoit alors pour le n***his nonagénaire.

J'ai omis ou plutôt je me suis réserva <me circonstance assez extraordinaire pour clore cette longue narration C'est que les lettres de grâce d'Hélène Gillet furent oo< troyées dans le conseil de Louis XIII « en faveur dt « l'heureux mariage de la royne de la Grande-Bretagne, « sa très-chère et très-aymée sœur, Henriette-Marie de « France, » et, si l'on me permet de rappeler encore une fois les expressions de Charles Fevret, <c pendan « que le roi et sa cour couloient des jours d'allégresse « et de festivité. » Ces jours de festivitê, dont l'allégresse fut si propice à l'innocence, étoient consacrés aux cérémonies des noces de Charles I er , qui concou* roient jour pour jour avec l'exécution d'Hélène sur la

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place du Morimont. Vingt-quatre ans après , la tête de Charles I er tomboit à Whitehall sous une hache plus assurée que celle de Simon Grandjean, et la jeune fille de Bourg-en-Bresse eut le temps de prier pendant un demi-siècle pour l'absolution de son âme. Les desseins" de Dieu sont impénétrables , et le cœur de l'homme est aveugle ; mais il n'est pas besoin d'avoir pénétré bien avant dans l'étude des choses passées pour reconnoître qu'il y a quelque chose de mystérieux et de symbolique au fond de te Ues léô histoires.

Et comme il faut une moralité aux contes les plus vulgaires, vous ne me défendrez pas, messieurs, d'en attacher une à celui-ci, qui est- un des plus extraordinaires, et cependant des plus vrais, que vous ayez jafnafe entendu réciter. C'est qu'il seroit bien. temps que le genre humain réprouvât d'une voix unanime cette justice impie qui a usurpé insolemment l'œuvre de la mort sur la puissance de Dieu, l'œuvre que Dieu s'étoit réservée quand il frappa toute notre race d'un jugement de mort qui n'appartenoit qu'à lui. Oh ! vous êtes de grands faiseurs de révolutions ! Vous avez fait des révolutions contre toutes les institutions morales et politiques de la société ! Vous avez fait des révolutions contre toutes les lois! Vous en avez fait contre les pensées les plus intimes de l'âme , contre ses affections , contre s&4 croyances , contre sa foi ! Vous en avez fait contre les trônes, contre les autels , contre les monuments , contre les pieixes , contre l'inanimé, contre la mort, contre le tombeau et la poussière des aïeux. Vous n'avez point fait de révolution contre l'échafaud , car jamais un sentiment d'homme n'a prévalu, jamais une émotion d'homme n'a palpité dans vos révolutions de sauvages ! Et vous parlez de vos lumières ! et vous ne craignez pas de vous proposer pour modèles d'une civilisation* perfectionnée! Oserois-je vous demander où elle est votre civilisation ? Seroit-ce par hasard cette stryge hideuse qui aiguise un

triangle de 1er pour couper des tètes ? — Allez , vous êtes des barbares !

Quant à vous , mes bons amis , rappelez-vous maintenant des histoires plus gracieuses, celles qui nous berçoient si mollement aux bassins du Doubs, dans nos nacelles chargées de fruits, de fleurs et de jeunes femmes , tandis que les rochers voisins nous rapportoient en longs échos le bruit des cornemuses. Ces histoires, je prendrais plaisir à les redire ou à les entendre aujourd'hui, car, je ne vous le cacherais pas, la parole a plus d'une fois manqué à mes lèvres, comme dit le poète, pendant que je racontois celle-ci. — Mais nous vivons dans un temps de pensées sévères et de tristes prévisions, où les gens de bien peuvent avoir besoin, comme la noble populace du Morimont, de se coaliser d'avance contre le bourreau; et si elle n'avoit pas tué le bourreau, ce qui est un crime aussi, je vous proposerais volontiers d'élever un monument à son courage.

Il ne faut tuer personne. Il ne faut pas tuer ceux qui tuent. Il ne faut pas tuer le bourreau ! Les lois d'homicide, il faut les tuer !... •

Le troisième jour, cet homme cru « Malheur a Jérusalem! malheu r a moi t * Et une pierre, lancée par les balistes dei assiégeants, fe tua sur les murailles !

Pkopbbtib bb Cazottk.

AVERTISSEMENT

H n'est pas du tout question ici de la fameuse prophétie de Cazotte, rapportée quelque temps après le 9 thermidor par La Harpe converti. C'est une chose faite et à peu près jugée, que je ne pourrais ni recommencer sans manquer aux convenances de la modestie, ni étendre en développements sans manquer à celles du goût. Je pense, comme tout le monde, que cette scène est en grande partie d'invention , et je suis persuadé que La Harpe lui-même n'a jamais conçu l'espérance de lui donner l'autorité d'un fait véritable. Il y serait cependant parvenu assez facilement, s'il n'avoit exagéré, au delà de toute vraisemblance, la puissance de prévision du vieillard inspiré, en- caractérisant les événements prédits par des circonstances trop positives, que les vagues intuitions de la seconde vue ne saisissent point, si elles saisissent quelque chose. La Harpe, homme d'esprit et de talent, étoit tout à fait nul sous le rapport de l'imagination, et il n'est pas étonnant qu'il ait maladroitement usé d'un instrument qui n'étoit point à son usage. On va loin quand on ne sait où l'on va, et qui ne voit le but le passe. Pour faire illu-

1 Ce fragment est tiré (1*011 roman que j'avois entrepris d'écrire dans le goût de Casotte. Des travaux très-obscurs, mais bien mieux appropriés à mon âge et études, m'ont forcé à l'abandonner. JX n'en paroitra jamais autre chose.

{Note de V Auteur,)

sion aux antres, il faut être capable de se faire illusion à soimême, et c'est un privilège qui n'est donné qu'au fanatisme et au génie, aux fous et aux poètes.

Avec l'art que cette combinaison exigeoit, il n'y avoit rien de plus aisé, je le répète, que de faire accepter à la génération qui avoit vu Gazotte de merveilleuses prédictions de Cazotte, car ce digne homme étoit presque toujours sur le trépied, et la plupart des choses qu'il annonçoit se réalisoient dans leur temps de la manière la plus naturelle. Il n'y a aucun effort à faire pour comprendre ce résultat, tout extraordinaire qu'il paroisse au premier abord. La faculté de prévoir l'avenir, dans un certain ordre d'événements, est fort indépendante, en effet, de révélations, de visions et de magie. Elle appartient à quiconque est doué d'une profonde sensibilité, d'un jugement droit, et d'une longue aptitude à l'observation. La «raison de ce phénomène saute aux yeux. C'est que l'avenir est un passé qui recommence. Tout le monde sait prédire le jour et le printemps, parce que tout le monde a vu succéder le printemps à l'hiver et le jour à la nuit. Il en est de même de tous les conséquents qui ont des antécédents semblables. L'histoire future n'est pas moins lucide aux yeux du philosophe, à quelques dates et à quelques noms près, que les histoires anciennes les plus avérées. Nostradamus qui n'avoit, le pauvre homme, qu'une science d'almanach fort superficielle et fort confuse, a quelquefois rencontré juste. Avec la science des affaires et la connoissance des hommes, il se seroit rarement trompé ! C'est, comme on sait, ce qui ne manquoit point à Cazotte, et il n'étoit pas difficile de prévoir, de son temps , qu'une révolution de la nature de la nôtre passerait par toutes les périodes qui sont propres aux révolutions. Les révolutions n'avortent point; elles ne meurent que de vieillesse. Il n'y a personne au monde qui n'ait eu occasion de l'apprendre de l'expérience ou de l'histoire, à l'exception des gens qui commencent les révolutions, et qui s'efforcent follement, après, de les contenir dans de certaines bornes. Quelle pitié !

La particularité, beaucoup plus extraprdinaire, qui fait le fonds de ce petit roman, n'est pas, comme on pourroitle croire, un simple jeu de l'imagination. Je me souviens très-distinctement d'avoir entendu raconter le fait principal par Cazotte, quand j'étois à cet âge de l'enfance qui est déjà celui des vives perceptions et des imperturbables souvenirs, et je pense

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même que c'est la partie de ce récit où il est question de l'étrange longévité de Marion Delorme, désignée dans le Fragment sous le nom de M me Lebrun, qui donna lieu à M. Delaborde, fort intimement lié avec Cazotte, d'écrire la singulière lettre de Marion Delorme au rédacteur du Journal de Paris, qu'on lit à la suite de son Recueil de pièces intéressantes sur le procès de Chalais, Londres, 4784, in-42; lettre curieuse et piquante qui fit grande sensation alors, quoique son tour frivole et badin fût des plus mal appropriés à une question de biographie si importante, mais c'était le caractère convenu des productions du temps. L'air de scepticisme et d'ironie que l'auteur lui avoit donné n'empêcha pas les savants de profession de s'en occuper avec intérêt, et mon ami M. Beuchotn'a pas dédaigné de tenir compte de cette singulière hypothèse dans la Biographie universelle, en sauvant à demi l'aventureuse témérité de l'anecdote suivante sous quelques réticences qui prouvent qu il n'étoit paâ entièrement convaincu. J'ai poussé mes recherches plus loin, et avec plus de confiance, parce que je m'appuyois sur la tradition orale d'un témoin très-digne de foi, et je crois sincèrement ce que j'en dis, ce qui est de toute rareté dans les histoires fantastiques, et ce qui n'est pas commun dans les autres. L'identité d'Anne-Oudette Grappin, veuve Lebrun, et de Marion Delorme, s'est évidemment manifestée pour moi au premier coup d'œil que j'ai jeté sur l'acte de mariage de sa mère, qui s'appeloit Marie Delorme, ainsi qu'on peut le vérifier dans un pays où les noms de Delorme et de Grappin étoient encore communs il y a vingt ans. Quant au village natal de Marion, mon bon frère d'études et de cœur, M. Weiss, qui a cousu un petit nombre de notes à cette page biographique, n'auroit pas été embarrassé de le reconnoître, si le docte bibliothécaire de Besançon avoit eu, comme moi, sous la main, l'extrait mortuaire de la veuve Lebrun, où il auroit lu Baverons au lieu de Balheram. Je n'ai pas besoin de dire que la légère méprise de l'auteur de la Lettre s'explique fort bien par l'orthographe surannée du teneur de registres, qui exprimoit le v consonne par un « voyelle, suivant une vieille habitude que les grammairiens ont depuis longtemps réformée dans la typographie, mais qui, presque jusqu'à nos jours, s'est abusivement perpétuée dans l'écriture. Quant à Ys finale qui suit une n, on sait qu'elle se confond aisément en lettres cursives, sous la plume la plus

correcte, avec la troisième branche d'une m. Il suffira, pour me comprendre, (fe se représenter ce mot dans le griffonnage rapide et lâché d'un scribe de sacristie.

Après cette ennuyeuse excursion sur le terrain de la diplomatique (j'en demande bien pardon à messieurs de l'École des chartes), je retourne à mes fantaisies que la plupart des lecteurs m'auroientsans doute dispensé assez volontiers d'éclaîrcir et de justifier par la vérification ponctuelle d'un extrait mortuaire. — Qu'importe, me diront-ils, que votre histoire repose sur un fait véritable ou faux, si elle est propre à intéresser ou à plaire? — C'est une affaire de goût. Je suis moins insouciant ou plus délicat sur le choix des plaisirs de mon imagination, .et j'avoue que je n'y trouve jamais plus de saveur que lorsqu'un peu de vérité les assaisonne. L'attrait d'une anecdote si piquante et si peu connue est même, avec le besoin de redemander à ma vieille mémoire une impression puérile, pour ne pas dire ridicule, mais tendre et véhémente de mes premières années, sur laquelle je m'expliquerai tout à l'heure, la raison la plus forte qui m'ait déterminé à écrire le dernier de mes romans. Ceci n'est pas autre chose. Plus heureux que La Fontaine, je peux me promettre au moins que ce travail est la dernière peine que l'amour me causera.

Ce seroit peut-être ici l'occasion de consacrer au vénérable Cazotte 1 une notice plus développée que celle de M. Bergasse, et qui viendrait d'autant mieux à ma matière dans la circonstance présente, qu'on m'a quelquefois obligeamment reproché de circonscrire mes petites compositions dans des bornes trop étroites; mais que pourrois-Je apprendre de nouveau sur Cazotte à une génération qui l'a suivi de si près? quel lecteur ne s'est pas amusé de ses suaves et riantes histoires? quelle âme sensible ne s'est pas émue à l'idée de ses nobles infortunes? Il faudrait d'ailleurs recourir, pour leur emprunter des faits déjà vulgaires, à des ouvrages qui sont dans les mains de tout le

1 Jacquet Cazotte, né à Dijon en 1720, a été guillotiné à Paris le 25 septembre 1792. (Voir la note XXVHI* du Dernier banquet des Girondins, au tome I er des Souvenirs de la Révolution.) On peut consulter sur Cazotte la Biographie universelle, article de M. Bergasse, et les Souvenirs sur Marie- Antoinette, par la comtesse d'Adhémar. Paris, 1836, in-8<* tome I, pages 2 et savantes. {Noie de l'Éditeur,)

monde ; et j'aime mieux habiller mes livres un peu à l'étroit que de les étoffer aux dépens des autres. Et puis cette belle histoire nuiroit certainement à celle que j'écris : on ne me pardonnerait pas (et on feroit justice) de n'avoir trouvé dans une vie si pure et si glorieuse que le sujet d'une espèce de conte de fées.

Je m'en tiendrai sur ce chapitre à consigner, dans ma préface, une notion qui m'arrive aujourd'hui, et que les biographes ont mal à propos négligée. Le souvenir de l'héroïque Elisabeth Cazotte est inséparablement lié à celui de son père 1 ; mais on ne sait pas assez généralement que cet illustre vieillard a un fils vivant et digne de lui, que la restauration a oublié de convoquer aux honneurs de la pairie. Un des petits-fils de Jacques Cazotte, dont l'école Polytechnique a gardé un éclatant souvenir, est mort il y a quelques années dans la force et la beauté de son âge, au moment d'épouser une jeune personne qu'il aimoit, car le ciel n'épuise pas ses épreuves sur une seule tête dans les familles qu'il a choisies pour lui. Un autre a survécu. Si un gouvernement, plus libéral que les prétendus gouvernements représentatifs qui ont déjà surgi du chaos de nos révolutions, s'avise un jour de transporter sur des noms immortels, envers lesquels la postérité a contracté une dette imprescriptible, le moindre des honneurs politiques dont l'intrigue et l'argent seuls sont maintenant en possession, je me féliciterai de loi avoir rappelé que celui de Cazotte a un héritier.

1 Voici ce qu'on Ut à ce sujet dans la Biographie universelle : « On n'a pas oublié comment, dans les terribles journées des 2 et 3 septembre, lorsque Cazotte, à son tour, fut livré aux assassins, l'héroïque Elisabeth se précipita sur lui, et, faisant au vieillard un bouclier de son corps, s'écria : « Vou n'arriverex au cœur de mon père qu'après avoir percé le mien, » Le fer, pour cette fois, tomba des mains du crime, et Cazotte et sa fille, au lieu d'être massacrés, forent portés en triomphe jusque dans leur maison ; mais ils n'y restèrent pat longtemps paisibles. » — Nous ajouterons qu'après la seconde arrestation de son père, mademoiselle Cazotte réussit à se faire autoriser à le servir dus son cachot, et qu'elle prépara avec autant d'habileté que de dévouement, non-seulement des moyens de défense, mais même des moyens d'évasion. Elle s'étoit assuré la coopération de quelques Uarseillois qu'elle avoit déjà vus a l'Abbaye et qu'elle avoit intéressés par ses grâces et son courage ; mais comme sa piété filiale effrayoit le tribunal révolutionnaire, on la mit au secret.

(Note de l'Éditeur.)

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