JEAN-FIIANÇOIS-LES-BAS-BLEUS
juste sur le nom de la dernière de nos reines, cette particularité positive rentrant dans la catégorie des faits vrais dont il avoit perdu la connoissance.
Mon père réunissoit deux ou trois de ses amis à dîner, le premier jour de chaque quinzaine. Un de ses convives, qui étoit étranger à la ville, se fit attendre assez longtemps.
— Excusez-moi, dit-il en prenant place; le bruit s'étoit répandu, d'après quelques lettres particulières, que l'infortunée Marie- Antoinette alloit être envoyée en jugement, et je me suis mis un peu en retard pour voir arriver le courrier du 13 octobre. Les gazettes n'en disent rien.
— Marie-Antoinette, reine de France, dis-je avec assurance, est morte ce matin sur l'échafaud peu de minutes avant midi, comme je revenois du collège.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria mon père, qui a pu te dire cela?
Je me troublai, je rougis, j'avois trop parlé pour me taire.
Je répondis en tremblant : C'est Jean-François les Bas-Bleus.
Je ne m'avisai pas de relever mes regards vers mon père. Son extrême indulgence pour moi ne merassuroit pas sur le mécontentement que devoit lui inspirer mon étourderie.
— Jean-François les Bas-Bleus? dit-il en riant. Nous pouvons heureusement nous tranquilliser sur les nouvelles qui nous viennent de ce côté. Cette cruelle et inutile Lâcheté ne sera pas commise.
— Quel est donc, reprit l'ami de mon père, ce Jean- François les Bas-Bleus qui annonce les événements à cent lieues de distance, au moment où il suppose qu'ils doivent s'accomplir? un somnambule, un convulsionnaire, un élève de Mesmer ou de Cagliostro?
— Quelque chose de pareil, répliqua mon père, mais
de plus digne d'intérêt; un visionnaire de bonne foi, un maniaque inoffensif, un pauvre fou qui est plaint autant qu'il méritoit d'être aimé. Sorti d'une famille honorable, mais peu aisée, de braves artisans, il en étoit l'espérance et il promettoit beaucoup. La première année d'une petite magistrature que j'ai exercée ici étoit la dernière de ses études; il fatigua mon bras à le couronner, et la variété de ses succès ajoutoit à leur valeur, car on auroit dit qu'il lui en coûtoit peu de s'ouvrir toutes les portes de l'intelligence humaine. La salle faillit crouler sous le bruit des applaudissements, quand il vint recevoir enfin un prix sans lequel tous les autres ne sont rien, celui de la bonne conduite et des vertus d'une jeunesse exemplaire. Il n'y avoit pas un père qui n'eût été fier de le compter parmi ses enfants, pas un riche, à ce qu'il sembloit, qui ne se fût réjoui de le nommer son gendre. Je ne parle pas des jeunes filles, que dévoient, occuper tout naturellement sa beauté d'ange et son heureux âge de dix-huit à vingt ans. Ce fut là ce qui le perdit ; non que sa modestie se laissât tromper aux séductions d'un triomphe, mais par les justes résultats de l'impression qu'il avoit produite. Vous avez entendu parler de la belle madame de Sainte-A.... Elle étoit alors en Franche-Comté, où sa famille a laissé tant de souvenirs et où ses sœurs se sont fixées. Elle y cherchoit un précepteur pour son fils, tout au plus âgé de douze ans, et la gloire qui venoit de s'attacher à l'humble nom de Jean-François détermina son choix en sa faveur. C'étoit, il y a quatre ou cinq ans, le commencement d'une carrière honorable pour un jeune homme qui avoit profité de ses études, et que n'égaroient pas de folles ambitions. Par malheur (mais à partir de là, je ne vous dirai plus rien que sur la foi de quelques renseignements imparfaits), la belle dame qui avoit ainsi récompensé le jeune talent de Jean-François étoit mère aussi d'une fille, et cette ii lie étoit charmante. Jean-François ne put la voir