RÉCIT DE M. CAZOTTE
J'étois parvenu à l'âge de vingt ans sans sortir de Dijon où je suis né. En 1740, ma famille m'envoya à Paris OÙ elle comptoit pour moi sur la protection de quelques grands seigneurs de notre duché de Bourgogne qui étoient venus se déprovincialiser en cour. J'en fus accueilli avec cette politesse élégante que les bonnes gens prennent pour de l'obligeance et de l'affection, et puis on me laissa là. Il fallut renoncer à quelques prétentions qui n'avoient jamais eu beaucoup d'empire sur mon esprit, et je m'y résolus sans efforts, parce que le monde que j'avois à peine entrevu commençoit à me lasser.
Quoique jeune et passablement dissipé dans l'occasion, j'aimois au fond la solitude, le recueillement, les méditations vagues et rêveuses, et tout cela est incompatible avec le mouvement des affaires et des plaisirs où je m'étois jeté d'abord. Je résolus de m'isoler tout à fait et de piesque tous, même par les formes les plus communes de la vie extérieure. MevoHàdonc en habit long soigneusement boutonné jusqu'au menton, en chapeau rond et plat aux larges ailes rabattues, on guêtre» de cuir écru fermées à longues lanières par des boucks d'à-
cier. Si vous joignez à cela des cheveux sans poudre, coupés d'assez près sur le front, et tombant de quelques pouce? sur mon collet et mes épaules, vous vous formerez une iv?ée fort exacte de Jacques Cazotte ou d'un étudiant hibernuis.
Je n'avois contracté aucune relation intime dans la haute société. Ce n'est pas là qu'on va chercher des amis. Les gens de cet étage ont trop à faire pour prendre le temps d'aimer. Les pei ~>onnes mêmes qui m'avoient vu le plus souvent, ne m'auroient d'ailleurs pas reconnu, et je m'en félicitois, car je ne souhaitois nullement de les revoir. J'étcis heureux, et je savois que j'étois heureux ! Avantage inappréciable et rare sans lequel tout bonheur n'est qu'une chimère.
Je me complaisois alors si délicieusement dans la douce liberté que je m'étois faite, je mettais si bien à profit les heures de la journée, qu'elles me paroissoient toujours trop courtes, et que je me serois plaint au sommeil de venir me troubler dans la jouissance de mes illusions, si les songes qu'il m'apportoit ne me les avoient souvent rendues. Je cruignois de voir les hommes aux dépens de la volupté inexprimable que j'éprouvois à goûter ma pensée, et les ombrages n'étoient jamais assez épais à mon gré, les retraites les plus profondes n'étoient jamais assez obscures pour me soustraire à leur rencontre, pour me cacher dans les palais de mon Ginnistan, bien loin, bien loin de leur passage, avec mes sylphes et mes fées. C'est que la moindre distraction dissipoit mes enchantements, comme le chant d'un oiseau trop matinal disperse, au lever du soleil, les esprits gracieux qui se jouent sur l'oreiller ; comme l'atome égaré dans l'air où il nage imperceptible brise et dissout, en la touchant, une bulle de savon plus limpide que le diamant et plus radieuse que l'arc-en-ciel. C'est que la création m'appartenoit, une autre création vraiment que celle que vous cormoissez, bien plus variée en
productions, et bien plus riche en merveilles. J'ai entendu en ma vie une multitude de contes saisissants et de touchantes aventures, mais jamais rien d'aussi péné tram,, d'aussi vivant, d'aussi intime que les contes que je me faisoisà plaisir, et dont j'étois toujours, comme de raison, le principal personnage. Au moment où vous m'auriez cru fatigué de traîner le poids d'une oisiveté monotone, j'usois mon imagination et mon cœur à subir des passions sans objet, à surmonter des obstacles sans réalité, à lutter contre des périls qui ne me menaçoient point ; j'animois tout, je peuplois tout, je faisois tout de rien. Il n'y a point d'état qui rapproche autant notre essence de celle de la Divinité.
Cela dura quelques mois, mais j'étois trop avide d'émotions nouvelles, trop altéré de sympathies et d'affections, pour me suffire plus longtemps à moi-même. Ce triste genre de sagesse ne m'a jamais tenté. Je voulais seulement emprisonner mon expansion inconsidérée dans une petite sphère, me rattacher quelque part des doux iiens de la vie intérieure et de l'amitié domestique; posséder, savourer mes jours sans les prodiguer, sans les répandre au hasard comme on le fait à Paris. Je m'avisai heureusement tout à coup que mon père m'avoit donné une lettre pour un certain M. Labrousse, dont l'honnête et paisible ménage pouvoit passer pour un phénomène, puisqu'il méritoit d'être cité, même en province. M. Labrousse étoit un ancien droguiste en gros qui avoit fait une fortune très-considérable dans le négoce des marchandises de l'Inde. Satisfait de son sort, il s'étoit retiré du commerce, quoique assez vert encore, et il habitoit comme principal locataire le premier étage de cette grande et superbe maison dont la façade sépare la rue du Figuier de la rue des Nonaindières. Je me présentai chez lui, non sans un peu de honte, car il y avoit un siècle que j'étois arrivé; mais j'avois pris le parti de l'avouer avec candeur et de dévorer de justes
reproches avec résignation. On me reçut comme si j'étois débarqué de la veille, et l'accueil qu'on me fit m'inspira des regrets que je peignis sans doute avec l'éloquence de !a franchise et du sentiment ; je n'avois pas été là deux minutes sans les éprouver.
M. Labrousse étoit un bon homme d'une extrême simplicité; il n'y avoit rien dans son air ni dans ses manières qui indiquât cette délicatesse de tact, cette finesse de combinaisons , cette prudence observatrice et méticuleuse qui dévoient caractériser, selon moi, un marchand consommé devenu riche, et j'en conclus surle-champ que la probité peut mener à la fortune comme autre chose, quand elle se trouve jointe par hasard à un excellent jugement. Je n'ai jamais connu d'homme qui en eût davantage et qui l'exerçât sur moins d'objets. Quand une question échappoit par la tangente au cercle de ses idées habituelles et nécessaires , il n'étoit pas de ces esprits imperturbables qui vous la saisissent aux crins comme un cheval rétif, et ne l'abandonnent plus qu'ils ne l'aient soumise et morigénée. Vous ne l'auriez pas, pour toutes choses au monde, déterminé à la suivre; il y restoit soudain aussi étranger que si la conversation s'étoit continuée en chinois; mais si vous rentriez, par condescendance ou par cas fortuit, dans un sujet dont sa position et ses affaires lui eussent rendu l'étude utile ou agréable, vous étiez sûr d'obtenir de lui les solutions les plus lumineuses et quelquefois les plus subtiles sur toutes les difficultés qu'il pouvoit présenter. Il ne laissoit rien à désirer alors en instruction solide , en sages inductions, en précision et en bon sens. Le sophiste le plus intrépide, le disputeur le plus hargneux, n'auroient pas trouvé une objection contre ses jugements.
Je ne vous ferai pas grâce d'un portrait. C'est ma manière de procéder, et je suis trop vieux pour en prendre une autre. Madame Labrousse étoit une grosse femme, ronde au physique et au moral, dont l'immuable
sérénité faisoit plaisir à voir; on sentoit, en la regardant , qu'elle avoit été heureuse toute sa vie , et on le romprenoit à merveille ; sa physionomie n'annonçoit pas précisément de la gaieté, elle annonçoit du contentement, cette gaieté sérieuse de l'âme qui est infiniment plus rare, et qui prouve quelque chose de plus qu'une bonne situation de fortune et une bonne disposition d'esprit, c'est-à-dire une bonne organisation, une bonne santé , et surtout une bonne conscience.
Ces excellentes gens , dont vous me pardonnerez de vous parler trop au long , quoiqu'ils n'aient rien à faire à mon histoire, mais parce que j'aime beaucoup à me les rappeler, avoient trois filles aimables, de cette amabilité toute simple et toute facile , qui ne doit presque rien au monde et à l'éducation , et qui prend sa source dans un naturel essentiellement bienveillant. L'aînée , qui avoit une trentaine d'années, s'appeloit madame Lambert. Elle étoit veuve , et cet état sévère reflétoit sur son caractère je ne sais quoi de grave et de posé qui convenoit d'ailleurs à sa position dans la famille, où elle exerçoit une pleine autorité par la concession de ses parents. C'étoit exactement la maîtresse de la maison, car M. et madame Labrousse n'y figuroient en réalité que comme deux vieux enfants, insouciants par confiance et par goût, et qui achevoient de vivre, entourés des soins et des caresses des trois autres.
La troisième des filles „e nommoit Claire ; elle tou<* choit à &t dix-septième année, mais le tour ordinaire de ses idées et de son entretien ne lui en auroit pas fait donner plus de douze. Sa beauté, qui étoit for* remarquable, résultoit surtout de cette fraîcheur pure et veloutée , qui est à la physionomie ce que leur poudre Seurie est aux fruits, ce que l'innocence est à l'âme; et son esprit, qui paroissoit assez vif, devoit son plus grand charme à nue naïveté étourdie qui révéloit à tout moment la charmante ignorance et la curiosité d'instinc»
d'un enfant , sa pureté étoit si parfaite, que la conversation la plus commune sur les choses ks plus vulgaires de la vie étoit pleine, pour elle, d'objets d'étonnement. Elle avoit l'âge de la pudeur; elle n'en avoit pas encore la révélation savante, si précoce chez les femmes. La sienne étoit un organe involontaire, il réfléchi, comme celui de la censitive, qui se replie timidement sur elle même au moindre contact, et qui n'a cependant aucune raison pour craindre d'être blessée.
Je ne vous ai rien dit de la seconde des demoiselles Labrousse , qui avoit trois ans de plus que celle-ci , et pourtant le ciel m'est à témoin que je ne l'oubliois pas. Angélique, c'est son nom, ne ressembloit, par ses traits, à personne de la famille; elle ne ressembloit à aucune autre femme , et les lemmes qui lui ont ressemblé sont fort rares sur la terre. Elle avoit d'ailleurs toute la bonté de ses parents, non plus sincère et plus affectueuse, mais plus expressive et plus ardente. Son esprit se distinguoit par une finesse exquise de perceptions, son cœur par une tendresse inépuisable de sentiments. Elle parloit fort peu, mais son regard plus animé, plus éloquent que la parole, sympathisoit comme un langage particulier de l'âme avec toutes les idées touchantes ou élevées. Cette communication de la pensée, qui résulte d'une émotion muette mais puissante, et qui se manifeste par je ne sais quelle effusion mystérieuse, c'étoit son langage. On la voyoit se répandre si naturellement autour d'elle , qu'il auroit fallu être indigne de l'entendre pour oser l'interroger. Les imaginations religieuses et recueillies dans leur foi conversent ainsi avec les intelligences supérieures, et c'est ainsi qu'elles comprennent ces voix sublimes qui vibrent inutilement pour les organes grossiers du vulgaire. Les anciens, qui attachoient une divinité familière à chaque foyer, l'auroient reconnue dans Angélique ; et vous ne me supposez pas assez maladroit dans la composition d'un conte pour
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imaginer que ce nom me soit venu à l'occasion d'un conte. C'est que ce n'est pas un conte que je vous fais ; c'est qu'Angélique rappeloit véritablement l'ange envoyé du ciel pour veiller tendrement sur tous ; et il n'y avoit rien dans son extérieur qui ne confirmât cette apparence : sa taille élancée et flexible, ses traits nobles et gracieux , son sourire grave et doux , son accent suave et flatteur comme une musique éloignée qu'on entend de nuit. Je ne serois pas étonné, en vérité, que ce souvenir prêtât quelque poésie encore à mes expressions, car tout devenoit poésie dans l'atmosphère d'Angélique, et je ne peux me rappeler mes troubles et mes ravissements de ce temps-là sans retrouver un peu du feu presque éteint de ma jeunesse et de mon enthousiasme. Cependant, l'impression qui naissoit le plus ordinairement de sa vue et de son entretien, et qui m'a fait oublier un moment le style modeste et sans apprêt du conte de la veillée, n'étoit pas de la joie. Elle laissoit au contraire à l'esprit une longue et vague tristesse qu'on éprouvoit sans l'expliquer. Je vous dirois à peine aujourd'hui même ce que c'étoit : une notion obstinée mais confuse de l'incertitude et de la fugitive rapidité du bonheur, un doute obscur mais profond comme un pressentiment , l'amertume indéfinissable qui corrompt une félicité in- • quiète... — Quand elle s'animoit surtout d'une subite inspiration ; quand une émotion pénétrante faisoit palpiter son sein ; quand son front , d'une éblouissante blancheur, quand ses joues se coloroient cornue un nuage transparent derrière lequel passe le soleil ; quand îes paroles tremblantes et entrecoupées expiroient sur ses lèvres avec le foible bruit, avec le murmure mourant d'une harpe qui finit de résonner sous les doigts, on ressentait l'anxiété cruelle du voyageur égaré qui voit disparaître la lumière lointaine sur laquelle il se dirigcoit. On trembloit, oserai-je le dire? qu'Angélique ne s'éteignit. 11 y avoit si peu de chose en elle qui appartint
à notre nature commune, qu'on auroit dit qu'elle ne s'y étoit associée que par un effort de complaisance et de tendresse, et en se réservant à tout moment le droit de s'en aller. Si vous avez dormi de ce sommeil où la pensée suspendue ne dort pas encore; 31 votre songe douteux a été flatté alors d'une illusion riante que vous auriez été heureux de prolonger, et dont vous vous êtes efforcé de retenir sans espoir la déception prête à s'évanouir; si, dans cet état, vous avez prescrit l'immobilité à vos membres et le silence à votre souffle, de crainte de vous éveiller et de voir disparoître , avec le rêve enchanteur qui vous berce en fuyant, une erreur mille fois préférable à toutes les réalités de la vie, vous n'êtes pas trop éloigné de comprendre Angélique.
Je l'aimois comme il éloit permis de l'aimer, comme cette illusion qui échappe à l'âme, comme le songe qu'on essaie inutilement de fixer. Dieu sait que je ne m'étois jamais bercé près d'elle d'une trompeuse espérance, que je ne m'étois jamais promis de pouvoir l'appeler ma femme. Ses parents en décidèrent autrement. Ils étoient beaucoup plus riches que moi, mais ils me portoient une estime et un attachement qui sauvoient entre nous toutes les différences de la fortune. Mes fréquentes visites à la maison m'y avoient peu à peu rendu nécessaire, et on ne m'y désignoit plus que sous le nom de l'ami Jacques. Les douceurs de cette nouvelle intimité de famille étoienl même parvenues à me distraire complètement du goût passionné qui avoit entraîné mon enfance vers les voyages et les aventures. Vous pensez bien qu'on n'eut pas besoin de sonder avec de grandes précautions mes sentiments pour Angélique. Je ne me connoissois aucune raison de les dissimuler à ses parents, et je les révélois à tout instant par les élans d'une admiration naïve. Pourquoi en aurois-je fait un mystère? Ce n'étoit pas un* passion, c' étoit une espèce de culte; mais le bon sens naturel et la raison froide et posée de M. et de nndame
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Labrousse ne seroient jamais arrivés à saisir cette nuance délicate, presque imperceptible peut-êt'.e à des esprits plus exercés, et qui m'échappoit quelquefois à moimôme. Ils n'attribuoient ma timidité qu'à la juste réserve que m'imposoient la médiocrité de mon patrimoine et le Fiauvais succès de mes prétentions auprès des protecteurs qu'on m'avoit promis. Ils prirent donc sur eux la démarche des avances avec une candeur et une générosité dont les exemples sont devenus de plus en plu^ rares tous les jours , depuis que la maison de l'homme civilisé a remplacé la tente du patriarche. Il me sembla que je devenois fou. Ma surprise, mon ivresse, le désordre que la seule apparence d'un bonheur si peu attendu jeta dans mes idées ne purent se manifester que par des larmes. Leurs larmes se mêlèrent aux miennes. Ilsétoient si heureux de ma joie!
Enfin le moment arriva où cette communication, changée en formalité sérieuse, devoit avoir lieu devant Angélique elle-même. Je tremblois; mon cœur battoit à coups précipités dans ma poitrine, comme s'il avoit tenté de l'élargir ou de la briser; j'aurois voulu n'être pas là; j'aurois voulu qu'une visite ou un événement imprévu remît la conférence à une autre fois ; je n'osois tourner mes yeux sur Angélique, parce que je savois qu'un de ses regards alloit m'apprendre mon sort; je m'y décidai pourtant. Elle étoit plus pâle encore que de coutume. Elle paroissoit plongée dans une profonde méditation, depuis que les intentions de sa famille s'expliquoient à son esprit.
Tout à coup elle passa ses doigts sur son front... - Ne me parlez pas de cela, dit-elle d'une voix assurée... — Puis elle se pencha vers moi, et saisissant ma main qui tremblait dans la sienne : — J'aime Jacques, reprit Angélique, et si je sais ce que c'est qu'aimer, je l'aime autant qu'on [misse aimer. Jamais je a'aurois fait un autre choix... si i'avois eu un choix à faire!... Mais je
ne l'épouserai point! Hélas! je ne l'épouserai point! Je gardois le silence. Je n'éprouvai ni confusion, ni désespoir, ni étonnement. Je me sentis, au contraire, affranchi d'une axiété importune. Cet état est difficile, peut-être impossible à concevoir comme à décrire. La réponse d'Angélique étoit extraordinaire, et je ne sais pourquoi, cependant, je l'avois devinée.
— Que dis-tu là? s'écria M. Labrousse. Tu l'aimes, et tu ne l'épouseras point! Que signifie ce caprice étrange?...
— Un caprice? répondit Angélique d'un air sombre et réfléchi... Un caprice, en effet! Vous ne pouvez penser autre chose! Je l'aime et je ne l'épouserai point. Mon cœur est libre, ou plutôt il est à lui; et je lui refuse, et je dois lui refuser ma main! Oh! c'est là, j'en conviens, un incompréhensible mystère... une illusion; qui sait? une folie! Si je me trompois sur le motif, sur le mouvement qui me faisoitagir!... S'il étoit possible encore!... — Écoutez, écoutez, continua-t-elle avec exaltation!... Non, non, je ne décide rien! je ne suis pas sûre de ce que je dis! Moi aussi, j'ai besoin de bonheur, d'espérance, d'avenir; moi aussi, je voudrois vivre! Nous reparlerons de cela un jour, si nous sommes ici tous alors... Nous en reparlerons trois mois après la mort de madame Lebrun.
— Trois mois après la mort de madame Lebrun ! interrompit M. Labrousse avec une vivacité brusque et impatiente qui n'étoit pas naturelle à son caractère. — Trois mois après la mort de madame Lebrun! Et je voudrois bien savoir ce que madame Lebrun peut avoir à démêler dans l'établissement de mes filles? Que madame Lebrun vive ou meure, je n'y prends d'autre intérêt que celui qui m'est suggéré par la charité chrétienne. Extravagues-tu, mon enfant? Qui pourroit dire quand mourra madame Lebrun? Qui pourroi* dire si elle mourra?...
Angélique sourit.
Jf'avois entendu parler vaguement de madame Lebi un, deux ou trois fois tout au plus. C'étoitune femme extrêmement âgée qui habitait le second étage de la maison, et chez laquelle madame Labrousse et ses filles passoient au moins une soirée par semaine; Angélique y aiîoit plus souvent seule, et je me souvenois de l'en avoir vue lescendre avec une émotion que ses traits expressifs ne pouvoient déguiser ; mais cette observation n'avoit laissé alors aucune trace dans mon esprit; elle me revint tout à coup.
Lorsque je m'aperçus qu'il n'y avoit plus là que M. Labrousse qui me pressoit tendrement la main, pour suppléer par cette marque d'intérêt à une explication impossible :
— Qu'est-ce donc, lui dis-je tristement, que cette madame Lebrun dont le nom me réveille de tous mes songes?... Il me sembloit, comme vous venez de le remarquer, qu'elle avoit peu d'influence sur vos affaires, et que vous la connaissiez à peine?
— Madame Lebrun? répliqua-t-il sur-le-champ, heureux probablement de saisir un sujet de conversation qui lui épargnoit l'explosion de ma douleur. — Madame Lebrun?... Ma foi, je serois fort embarrassé de le dire! 11 y a plus de trente-quatre ans(c'étoit en 1706) que je la vis pour la première fois à l'enterrement de la fameuse mademoiselle de Lenclos, et, ce que je puis affirmer, c'est qu'elle paroissoit alors aussi vieille qu'aujourd'hui. Elle revenoit de voyages lointains, où elle ne s'étoit pas enrichie, et on disoit qu'elle étoit arrivée un jour trop tard pour pouvoir tenir une place dans le testament de la défunte, à la succession ue laquelle on croyoit généralement qu'elle auroit eu des droits à faire valoir, comme parente ou comme amie; mais c'est ce dont je n'ai jamais tenté de m'éclaircir. Je ne sais plus comment elle s'appeloil, ou plutôt comment elle prélendoit s'appeler, car sa vie antérieure est couverte de quel-
que mystère qu'elle paroît avoir fort à cœur de ne pas laisser pénétrer. Elle épousa dans celemps-là, pour la forme, sans doute, et dans la seule intention de se donner un état, je ne sais quel quidam franc-comtois nommé M. Lebrun, qui se mêloit d'affaires, et qui semble être parvenu à rétablir un peu les siennes. Il n'est pas étonnant qu'à son âge elle ait trouvé par-ci par-là de faibles portions d'héritages à recueillir. Tant de générations ont passé de vie à trépas depuis qu'elle est sur terre! Dès lors, je l'avois tout à fait perdue de vue, jusqu'à une de ces dernières années , qu'elle vint prendre un logement dans cette maison. Son mari était mort depuis longtemps, et je ne pense pas qu'elle connoisse maintenant personne, si ce n'est ma famille qui prend plaisir à sa conversation, parce qu'elle est réellement fort curieuse et fort variée , cette vieille femme , qui est née avec de l'esprit et qui a reçu de l'éducation, ayant beaucoup vu et beaucoup retenu.
Ce qu'il y a de plus certain, c'est que c'est une digne créature, pieuse, charitable, bienveillante envers tout le monde, qui paye fort exactement son terme, et à laquelle je n'aurois aucun reproche à faire, si je n'imaginais qu'elle a troublé, pour notre malheur, la tête de mon Angélique de quelques rêveries auxquelles les personnes d'âge sont sujettes. Voilà, en vérité, mon cher Jacques, tout ce que je sais de l'histoire de madame Lebrun, à la considérer de son côté naturel.
Cette réticence excita vivement ma curiosité.
— De son côté naturel? repris-je, et de quel autre, s'il vous plaît?
— n Je ne sais si j'oserai vous en parler, répondit M. Labrousse en me regardant d'un air soucieux. 11 y auroit de quoi diminuer de beaucoup l'estime que vous voulez bien faire de mon jugement , si vous pouviez penser que j'attache à ces folies plus d'importance que vous ; mais je vous les donnerai pour ce qu'elles sont.
Le peuple, toujours porté à penseï- que la vieillesse réunit à la connoissance expérimentale du passé quelque prescience plus ou moins claire de l'avenir, a choisi la vie de madame Lebrun pour texte des romans les plus bizarres. C'est dans son sens une espèce de juif-errant femelle qui se repose, et je ne répondrois pas que les aventures qu'on lui attribue n'aient déjà été imprimées à Troyes. Quoiqu'on l'appelle communément la fée d'ivoire, à cause de l'aspect remarquable que l'âge lui a donné, et dont il n'est possible de se faire une juste idée qu'en la voyant, les uns la désignent sous le nom de la princesse d'Egypte, les autres la tiennent pour une reine détrônée de la Chine ou du Japon. Comme elle parle assez familièrement des seigneurs et des princes du temps passé, j'ai connu des gens très-convaincus qu'elle avoit autrefois régné en France , et certains vous soutiendront fermement qu'elle n'est autre que l'infortunée Marie Stuart, pour qui une de ses femmes a jadis livré sa tête aux bourreaux de Fotheringay. Tous s'accordent à lui conférer le don de divination. C'est bien le moins; et quoiqu'elle ne soit assurément pas riche, une opinion fondée sur l'élégance encore recherchée de sa toilette, sur l'apparence de quelques bijoux échappés par hasard aux revers de sa fortune, et sur la libéralité des aumônes, qui sont, à la vérité, sa principale dépense, lui prête, avec tout autant de fondement, le secret de la pierre philosophale. 11 semble même qu'elle prenne plaisir à entretenir ces ridicules suppositions par des singularités fort étranges de langage, de manières et de conduite. Je vous en citerai une seule, parce que nous ne sommes pas éloignés du moment où il eh sera question ici. Vous venez d'apprendre de ma bouche qu'elle n'avoit de fréquentation habituelle qu'avec nous; et cependant, au retour de chaque année, elle s'absente régulièrement un mois durant, sans qu'on sache aucunement ce qu'elle devient alors. Le l" janvier, après avoir été fort exacte
à étrenner ses jeunes amies de quelques vieilleries curieuses qu'elle a rapportées des pays étrangers, elle descend, au coup de dix heures du soir, suivie d'une femme de chambre fort sérieuse et presque aussi surai.née que sa maîtresse, dont personne n'a jamais tiré un mot, et qui paroit chargée d'un assez grand panier, propre à contenir des provisions. Cela dure jusqu'au 1er février, qu'elle rentre à la même heure, plus saine, plus nette et plus leste qu'elle n'étoit partie. Les domestiques et les portiers, qui sont, comme vous savez, une espèce indiscrète et bavarde de nature, ont bien essayé plusieurs fois d'éclairer ses démarches, malgré mon expresse défense ; mais ils n'en savent pas plus que nous, ils ne l'ont jamais retrouvée au détour de la rue, et vous devinez assez leurs conjectures.
Je ne croyois pas avoir rien entendu de plus extraordinaire en toute ma vie; et plus j'y réfléchissois, plus je sentois un nouvel ordre d'idées se développer en quelque sorte aux yeux de mon intelligence.
— Ce qui m'étonne le plus, poursuivit M. Labrousse, qui comprenoit mon silence, c'est que la haute raison de mon Angélique ait pu se laisser surprendre par ces illusions, au point de leur accorder une importance qu'elles ne méritent pas.
— Ah! mon ami, m'écriai -je, n'accusez pas Angélique d'erreur pour nous justifier de notre ignorance et de notre crédulité. Qui pourrait assurer que l'obstacle dont, elle s'effraye n'est autre chose qu'une rêverie? En prolongeant la vie de sa créature sur la terre, Dieu ne lui auroit-il pas accordé , pour dédommagement de h dissolution progressive de son êtrematene\ quelque anticipation prévoyante sur l'avenir de l'âmf ? Ne lui auroit-il pas ouvert à l'avance les trésors de c.^te science illimitée du bien et du mal, qui lui appartient dans le ciel, et qu'il réserve à ses émanations les plus pures. Seroil-il impossible qu'une fatalité tuneste, qui m'est
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peut-être attachée , se fût en partie révélée à un esprit presque entièrement affranchi des liens grossiers du corps, et que la mystérieuse amie d'Angélique eût lu plus distinctement que moi, dans les immuables décrets de la destinée , un pressentiment qui, tout vague qu'il soit pour ma pensée, me remplit souvent de terreur? Madame Lebrun n'a-t-elle pas entendu prononcer mon nom quelquefois depuis que j'approche de vous, et n'at-il pas pu retentir à son oreille comme le bruit d'un événement tragique? Hélas! j'ai imaginé souvent moimême que la divine volonté me réservoi» à une catastrophe de sang!
— Es-tu fou? interrompit M. Labrousse en me regardant fixement. Une contrariété, dont nous viendrons facilement à bout, je l'espère, auroit-ellc ébranlé ton jugement? Rassure-toi, Jacques! reprends courage!...
Ce que je venois de lui dire tenoit en effet à cette série insaisissable de sentiments qui repaît les esprits imaginatifs, et dont le sien ne s'éloit jamais occupé. Le mien lui-même s'y abandonnoit tout à fait pour la première fois; je sentois que ces paroles m'étoient échappées comme l'élan d'une volonté intérieure et spontanée, qui n'avoit pas sa source dans mes facultés ordinaires, et qui portoit à mon âme l'idée d'une voix intime, maù profondément inconnue. Je me demandai à mon tour si ma raison n'étoit pas égarée.
Au bout de quelques jours, mon imagination se calma, meb préoccupations se dissipèrent. Angélique ne cessoit pas de me traiter avec tendresse en présence de sa famille, et je ne la voyois pas autrement. Je crus trouver plus d'une fois, dans ses discours et dans ses yeux, l'expression d'un pur amour; je redevins presque heureux.
Cependant l'étonnante restriction qu'elle avait opposée dux vœux de sa famille, et les renseignements, plus surprenants encore, que j'avois reçus de M. Labrousse, me faisoient vivement désirer de voir madame Lebrun.
Cette faveur, assez difficile à obtenir, fut sollicitée par Angélique, à qui madame Lebrun n'avoit rien à refuser, et le jour de ma visite avec madame Labrousse et ses filles se trouva marqué pour le 31 décembre, qui étoit, si l'on s'en souvient , la veille d'une émigration périodique de la vieille voisine, toujours suivie d'un mois d'absence. Quanta M. Labrousse, qui avoit asso, promptement perdu de vue les motifs de mon impatience et de ma curiosité, il garda le coin du feu peur faire sa partie de tric-trac ordinaire avec le curé de Saint-Paul.
Il étoit huit heures du soir quand la porte de madame Lebrun s'ouvrit, et je ne sais pourquoi mon cœur battoit étrangement au moment où j'en passois le seuil, comme si elle avoit dû se clore sur mes dernières espérances en retournant sur ses gonds; car le spiritualisme exalté peut-être, mais consciencieux et réfléchi , dont je m'honore d'avoir fait une continuelle profession, depuis qu'il m'a été donné de méditer sur la nature et sur la destinée de l'homme, me mettoit lui-même fort au-dessus de toutes les croyances superstitieuses du vulgaire, qui ne sait que très-mal ce qu'il sait que parce qu'il sait très-peu. Je tressaillis pourtant lorqu'on me nomma.
L'appartement de madame Lebrun n'avoit rien, d'ailleurs, qui rappelât l'appareil imposant de la demeure des sibylles; je le jugeai même plus simple que je ne m'y étois attendu. C'étaient, et rien de plus, de vieilles boiseries revêtues de la modeste décoration du vieux temps , des meubles propres, mais fort passés de mode, parmi lesquels se distinguoient à peine, par une physionomie plus riche et plus antique, un prie-Dieu, singulièrement, orné de quelques ciselures comme en faisoit Cursinet cent ans auparavant, et, tout auprès, une espèce de socle qui portoit une belle et grande cassette du travail de Boule le père, dont je ne cherchai pas à deviner l'emploi. On ne doute pas que mes regards se fussent soudainement tournés sur madame Lebrun,
qu'Angéliqu6 s'efforçoit de retenir assise pour lui épar* gner d'inutiles et fatigantes démonstrations de politesse. Je me précipitai vers elle à mon tour, je parvins avec quelque peine à l'empêcher de quitter sa place, et je trouvai , en me relevant de cette attitude d'instance, les deux yeux noirs et profonds de madame Lebrun fixés sur moi comme des ancres de fer.
— 0 mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-elle en se renversant sur son dossier et en se couvrant le front de ses mains... seroit-il possible que votre justice tolérât ce crime encore une fois! Toujours, toujours, é mon Dieu !
Ensuite elle laissa retomber ses bras sur les côtés de son fauteuil comme si elles les y avoit incrustés, le corps fixe, immobile, la figure pensive, l'attention, à ce qu'il sembloit, si distraite de nous tous que j'osai la regarder alors avec plus de soin, parce que ses paupières s'abaissèrent. Son habillement, d'un goût fort ancien et d'une élégante simplicité , n'annonçoit que le négligé d'une femme du grand monde, qui aime à s'entretenir dans sa parure; mais je fus frappé, comme le peuple, du prestige qui l'avoit fait nommer la fée d'ivoire. C'étoit le poli de l'ivoire même, avec ce reflet d'un blond pâle que lui donne le temps. Le sang et la vie avoient entièrement disparu sous la peau lisse et tendue , où se creusoient seulement çà et là quelques rides inflexibles, comme les auroit fouillées l'outil d'un statuaire, et dans lesquelles se cachoient, selon toute apparence, l'histoire et les douleurs d'un siècle. 11 auroit été difficile de décider, à son aspect, si la fée d'ivoire avoit été parfaitement belle-, mais je ne doutai pas un moment qu'elle n'eût été charmante, et mon esprit, fertile en palingénésies , la rajeunissoit ainsi, et se la représentait en souriant au milieu de toutes ses grâces de jeune fille, quand une de «es mains se releva soudainement avec le jeu d'un ressort, et se glissa dans mes cheveux pour m'arrêter près
d'elle, comme si elle m'avoit tout à coup retrouvé au sortir d'un songe.
— Toujours ! toujours ! répéta madame Lebrun. — Et oa dit depuis si longtemps qu'Armand-Jean Duplessis ne règne plus ! 11 n'y a cependant pas à s'y tromper, murmura-t-elle d'une voix qui s'affoiblissoit de plus en plus, de manière à n'être entendue que de moi, et dont les dernières articulations expirèrent dans mon oreille... — A celui-là le destin de l'autre ! Encore une tête pour Matabœuf !
L'impression que me firent ces singulières paroles fut si vague et si fugitive que je ne pris pas la peine d'y chercher un sens. Je m'en étonnai d'autant moins, sans doute, que j'étois entré chez madame Lebrun tout préparé à quelque chose d'extraordinaire ; et, content de voir que son émotion n'avoit pas duré plus longtemps que la mienne , je vins reprendre ma place.
— Matabœuf! reprit-elle en appuyant son front d'ivoire sur sa main d'ivoire! Ou ai-je pris ce nom-là? qui m'a rendu ces souvenirs? comment se réveillent-ils si puissants après un siècle écoulé? Par quelle fatalité suisje condamnée à revoir ce que j'ai vu, comme si je le voyois encore?
Ses idées paroissoient se presser dans son esprit et courir à ses lèvres ; et tout le monde écoutoit , Angélique et moi surtout. Le mystère a tant de pouvoir sur de jeunes âmes qu'une éducation chrétienne et poétique a nourries de merveilles !
Madame Lebrun continuoit à réfléchir, et un de ses doigts élevés vers le ciel annonçoit qu'elle alloit parler.
— Le récit qu'elle nous fit, je vous le raconterai une autre fois, dit M. Cazotte en se levant, car il me
emble que dix heures sont sonnées , et sous le règne le la liberté, il est plus prudent que jamais de rentrer de bonne heure. Et puis, mon Elisabeth est fille à s'inquiéter aisément pour son vieux père. Il est dit dans
Y Imitation de Jésus-Christ : Le souci ronge ceux qui aiment.
Le vieux page averti s'étoit relevé lourdement de sa banquette. Mon père reconduisoit M. Cazotte, et ie sautois pendu à sa mai».
Quand il fut parti , Legouvé fit deux tours dans la chambre, en murmurant d'un ton assez maussade : — Il n'y a pas dans tout ce radotage l'apparence d'un motif dramatique.
— J'y ai vu, dit Marsollier en caressant son jabot, l'intention de deux scènes d'intérieur assez bien indiquées , mais qui auroient besoin d'arrangement et de style.
Pour xnoi, pensai-jc tout bas, j'en ferai un jour un bon pasiiccio, et je ne perdrai pas un seul des détails qui m'ont frappé, car j'écrirai dès ce soir.
— Et si tu n'entends jamais le reste?... me dit mon père, qui avoit deviné mon dessein, en me voyant mettre la main sur son écritoire et sur son papier.
— Alors, lui dis-je , mon pasticcio ne finira ni plus ni moins que les Quatre bacardins.
Quatre mois après, le bon Cazotte avoit porté sa tête sur l'échafaud de la terreur toute jeune encore. A peina sortie du berceau , elle dévoroit des vieillards.