‹ Contes de la veillée (volume 5)Chapitre 7 sur 28 · LÉGENDE DE SOEUR BÉATRIX · texte numérisé non relu

LÉGENDE DE SOEUR BÉATRIX

Aussi se promit-elle avec une joie ingénue de retourner tous les jours au buisson fleuri, et d'en rapporter tous les jours une guirlande nouvelle. On peut croire qu'elle fut fidèle à cet engagement.

Un jour, cependant, que le soin des pauvres et des malades î'avoit retenue plus longtemps que d'ordinaire, elle eut beau se presser de gagner son parterre sauvage; la nuit y arriva avant elle, et on dit qu'elle commençoit à regretter de s'être engagée si avant dans ces solitudes, quand une clarté calme et pure , comme celle qui descend du jour naissant, lui montra soudainement toutes ses épines en fleur. Elle suspendit un instant ses pas , à la pensée que cette lumière pouvoit provenir d'une halte de brigands, car il étoit impossible d'imaginer qu'elle fût produite par des myriades de vers luisants, éclos avant leur saison. L'année étoit encore trop éloignée alors des nuits tièdes et pacifiques de l'été. Toutefois, l'obligation qu'elle s'étoit imposée venant se présenter à son esprit et ranimer un peu son courage, elle marcha légèrement, en retenant son haleine, vers le buisson aux blanches fleurs, saisit d'une main tremblante me branche , qui sembla tomber d'elle-même entre ses doigts, tant elle fît peu de résistance, et reprit le chemin du manoir, sans oser regarder derrière elle.

Durant toute la nuit suivante, la sainte dame rélléchit à ce phénomène, sans pouvoir l'expliquer; et, comme elle avoit à cœur d'en pénétrer le mystère , dès le lendemain, à la même heure du soir, elle se rendit aux buissons, en compagnie d'un serviteur fidèle et de son vieux chapelain. La douce lumière y régnoit ainsi que la veille, et sembloit devenir, à mesure qu'ils approchoient, plus vive et plus rayonnante. Ils s'arrêtèrent alors , et se mirent à genoux , parce qu'il leur sembla que cette lumière vtnoit du ciel ; après quoi le bon prêtre se leva seul, fit quelques pas respectueux vers les épines fleuries, en chantant une hymne de l'église, et les

détourna sans efforts , car elles s'ouvrirent comme un voile. Le spectacle qui s'offrit en ce moment à leurs regards les frappa d'une telle admiration, qu'ils restèrent longtemps immobiles , tout pénétrés de reconnoissance et de joie. C'étoit une image de la sainte Vierge, taillée avec simplicité dans un bois grossier, animée des couleurs de la vie par un pinceau peu savant , et revêtub d'habits qui ne révéloient qu'un luxe naïf; mais c'étoit d'elle qu'émanoit la splendeur miraculeuse dont ces lieux étoient éclairés. « Je vous salue, Marie, pleine de grâces , » dit enfin le chapelain prosterné ; et au murmure harmonieux qui s'éleva dans tous les bois, quand il eut prononcé ces paroles, on auroit pu croire qu'elles étoient répétées par le chœur des anges. Il récita ensuite, avec solennité, ces admirables litanies où la foi a parlé sans le savoir le langage de la poésie la plus élevée ; et, après de nouveaux actes d'adoration , il souleva la statue entre ses mains, afin de la transporter au château où elle devoit trouver un sanctuaire plus digne d'elle, pendant que la dame et le valet, les mains jointes et le front incliné , le suivoient lentement en s'unissant à ses prières.

Je n'ai pas besoin de dire que l'image merveilleuse fut placée dans une niche élégante, qu'elle fut entourée de flambeaux odorants , baignée de parfums , chargée d'une riche couronne, et saluée, jusqu'au milieu de la nuit, du cantique des fidèles. Cependant, le matin, on ne la retrouva plus, et l'alarme fut vive parmi tous ces chrétiens que sa conquête avoit comblés d'un bonheur si pur. Quel péché inconnu pouvoit avoir attiré cette disgrâce au manoir de la Sainte ? Pourquoi lu Vierge céleste l'avoit-elle quitté? Quel nouveau séjour avoitelle choisi ? On le devine sans doute. La bienheureuse mère de Jésus avoit préféré l'ombre modeste de ses buissons favoris à l'éclat d'une demeure mondaine. Elle étoit retournée , au milieu de la fraîcheur des bois ,

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goûter la paix de sa solitude et les douces exhalaisons de ses fleurs. Tous les habitants du château s'y rendirent dans la soirée , et l'y trouvèrent , plus resplendissante que la veille. Ils tombèrent à genoux dans un respectueux silence.

« Puissante reine des anges! dit la châtelaine, c'est ici la demeure que vous préférez. Votre volonté sera faite. »

Et peu de temps après, en effet, un temple embeili de tous les ornements que prodiguoit l'architecte inspiré en ces siècles d'imagination et de sentiment, s'éleva autour de l'image révérée. Les grands de la terre la voulurent enrichir de leurs dons , les rois la dotèrent d'un tabernacle d'or pur. La renommée de ses miracles se répandit au loin dans tout le monde chrétien, et appela dans la vallée une multitude de femmes pieuses qui s'y rangèrent sous la règle d'un monastère. La sainte veuve, plus touchée que jamais des lumières de la grâce, ne put refuser le titre de supérieure de cette maison. Elle y mourut pleine de jours, après une vie de bonnes œuvres, d'exemples et de sacrifices, qui s'exhala comme un parfum au pied des autels de la Vierge.

Telle est, suivant les chroniques manuscrites de la province, l'origine de l'église et du couvent de Noire- Dame-des-Epincs-Fleuries.

Deux siècles s'étoient écoulés depuis la mort de la Sainte, et une jeune vierge de sa famille étoit encore, suivant l'usage, sœur custode du saint tabernacle; ce qui veut dire qu'elle en avoit la garde, et que c'étoit à elle qu'il appartenoit d'ouvrir le tabernacle aux jours solennels où l'image miraculeuse était offerte à la piété du peuple. C'est elle qui avoit soin d'entretenir l'élégance toujours nouvelle de sa parure; d'en chasser la poussière et "nés insectes malfaisants; de recueillir, pour composer sa couronne ou pour orner son autel, les Heurs du jardin les plus gracieuses dans leur port et les plus

chastes dans leur couleur; d'en former des fe„',onsi des guirlandes et des bouquets qui attiroient à leur lour> Par le grand vitrail ouvert au soleil levant, une m"'l'tufle de papillons de pourpre et d'azur, fleurs volantes Je 'a solitude. Parmi ces innocents tributs, la fleur de l'épine étoit toujours préférée dans sa saison; et, contrefaite pour toutes les autres a^/ec un art dont les bonnes religieuses avoient dès lors dérobé le secret à la nature, elle reposoit sur le sein de la belle madone, en touffe épaisse nouée d'un ruban d'argent. Les papillons euxmêmes auroient pu s'y tromper quelquefois, mais ils n'osoient s'arrêter sur ces fleurs célestes qui n'étoient pas faites pour eux.

La sœur custode s'appeîoit alors Béatrix. Agée de dix-huit ans tout au plus, elle avoit à peine entendu dire qu'elle fût belle, car elle étoit entrée à quinze ans dans la maison de la sainte Vierge, aussi pure que ses fleurs. Il y a un âge heureux ou funeste où le cœur d'une jeune fille compiend qu'il est créé pour aimer, et Béatrix y étoit parvenue; mais ce besoin, d'abord vague et inquiet, n'avoit fait que lui rendre ses devoirs plus chers. Incapable de s'expliquer alors les mouvements secrets dont elle étoit agitée , elle les avoit pris pour l'instinct d'une pieuse ferveur qui s'accuse de n'être pas assez ardente, et qui se croit encore obligée envers ce qu'elle aime, tant qu'elle ne l'aime .pas jusqu'à l'enthousiasme et jusqu'au délire. L'objet inconnu de ces transports échappoit à son inexpérence; et parmi ceux qui tomboient, si l'on peut s'exprimer ainsi, sous les sens de son âme ingénue, la sainte Vierge seule lui paroissoit digne de cette adoration passionnée, à laquelle sa vie pouvoit à peine suffire. Ce culte de tous les moments étoit devenu l'unique occupation de sa pensée, le charme unique d<« sa solitude; il remplissoit jusqu'à ses rêves de mystérieuses langueurs et d'ineffables transports. On la voyoit souvent prosternée devant le tabernacle, efcha-

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