LÉGENDE DE SŒUR DÉATRIX
îant vers sa divine protectrice des prières entre-coupées de sangîols, ou mouillant le parvis de ses pleurs; et la Vierge céleste sourioit sans doute, du haut de son trône e'ternel , à cette heureuse et tendre méprise de l'innocence, car la sainte Vierge aimoit Béatrix et se plaisoit à en être aimée. Elle avoit lu d'ailleurs peut-être dans le cœur de Béatrix qu'elle en seroit aimée toujours.
11 arriva dans ce temps-là un événement qui souleva le voile sous lequel le secret de Béatrix avoit été si longtemps caché pour elle-même. Un jeune seigneur des environs, attaqué par des assassins, fut laissé pour mort Jans la forêt; et quoiqu'il conservât tout au plus les foihles apparences d'une existence prête à s'éteindre, les serviteurs du monastère le transportèrent dans leur infirmerie. Comme les filles des châtelains possédoient à cette époque, dès leur première jeunesse, le formulaire des recettes et l'art des pansements, Béatrix fut envoyée par ses sœurs au secours de l'agonisant. Elle mit en œuvre tout ce qu'elle avoit appris de cette utile science, mais elle comptoit davantage sur l'intercession de la Vierge miraculeuse ; et ses longues et laborieuses veilles, partagées entre les soins de la garde-malade et les prières de la servante de Marie, obtinrent tout le succès qu'elle en avoit espéré. Raymond rouvrit ses yeux à la lumière et reconnut sa libératrice : il l'avoit vue quelquefois dans le château même où elle étoit née.
« Eh quoi ! s'écria-t-il , Béatrix , est-ce vous que je retrouve? vous que j'ai tant aimée dans mon enfance, et que l'aveu trop vite oublié de votre père et du mien m'avoit permis d'espérer pour épouse ! Par quel funeste hasard vous ai-je revue, enchaînée dans les liens d'une vie qui n'est pas faite pour vous, et séparée sans retour de ce monde brillant dont vous étiez l'ornement '( Ah! si vous avez choisi de vous-même cet état de solitude et d'abnégation, Béatrix, je vous le jure, c'est que vous ne connoissiez pas encore votre cœur. L'engagement que
vous avez contracté, dans l'ignorance où vous étiez des sentiments naturels à tout ce qui respire, est nul devant Dieu comme dev nt les hommes. Vous avez trahi sans le savoir votre destinée d'amante, et d'épouse et de mère ! Vous vous êtes conuamnée, pauvre et c»/ère enfant, à des jours d'ennui, d'amertume et de dégoût, dont aucun plaisir n'adoucira désormais la longue tristesse ! Il est cependant si doux d'aimer, si doux d'être aimé , si doux de revivre parce que l'on aime dans des objets que l'on aime! Les joies pures d'une affection qui double, qui multiplie la vie; la tendresse d'un ami qui vous adore, qui embellit tous vos moments, par des fêtes nouvelles, qui n'existe que pour vous chérir et pour vous plaire; les caresses innocentes de ces jolis enfants, si frais, si gracieux, si joyeux d'être, et qu'un caprice barbare auroit abandonnés au néant! voilà ce que vous avez perdu ! voilà ce que vous auriez perdu, ma Béatrix, si une obstination aveugle vous retenoit dans l'abime où vous vous êtes plongée! Mais non, continua-t-il avec une expansion plus vive encore, tu ne méconnoitras point les intentions de ton Dieu et du mien, qui ne nous a rapprochés que pour nous réunir à jamais! Tu te rendras aux vœux de l'amour qui t'implore et qui t'éclaire! Tu seras l'épouse de ton Raymond, comme tu es sa sœur et sa bicn-aimée! Ne détourne pas de lui tes yeux pleins de larmes! Ne lui arrache pas ta main qui tremble dans les siennes ! Dis-lui qu*> tu es disposée à le suivre et à ne plus le quitter!... »
Béatrix ne répondit point; elle n'avoit pu trouver des expressions pour rendre ce qu'elle éprouvoit. Elle s'échappa des bras affoiblis de Haymond, s éloigna troublée, éperdue, palpitante, et alla tombe! aux pieds de îa Vierge, sa consolation et. son appui. Elle y pleura comme auparavant, mais ce n'étoit plus d'une émotion inconnue et sans objet; c'éloit d'un sentiment plus puissant que la piété, plus puissant que la honte, plus puis-