‹ Contes de la veilléeChapitre 3 sur 3 · MORT · texte numérisé non relu

MORT

Je prie messieurs de la cour de noter pour mémoire, avant de se rendormir, que j'ai conclu à la mort. — La mort ! LA MORT ! LA MORT ! s'il vous plaî-t, et qu'il n'en soit plus question. — Ce drôle est en effet soupçonné de séduction sous promesse de mariage, et de soustraction frauduleuse de portrait et joyaux précieux à une femme infortunée dont il a trompé la candeur, et qui lui a sacrifié son innocence ! Pour ne pas abuser des utiles moments de la cour, je me résume dans l'intérêt de l'humanité. — La mor#!

Et les lèvres sanglantes du rictus homicide se resserrèrent lentement, comme les dents acérées d'une

tenaille que la clef à vis rappelle de cran en cran à l'endroit où elles se mordent.

— O perversité de ce siècle de décadence ! meugla le président en relevant ses petits bras. Nous sommes donc arrivés aux temps calamiteux annoncés dans les prophéties ! Il était sans exemple dans notre jeunesse qu'on eût abusé par fausses et hallucinatoires sollicitations de la crédulité de ce sexe débile et fantasque, avant d'avoir atteint l'âge de majorité t Encore cela n'était-il toléré qu'aux gens de race ! — Rapt ! furt ! homicide commis dans le dessein de nuire ! Désolation des désolations ! — Cependant, comme il serait insolite, illicite, et d'ailleurs physiquement impossible de pendre trois fois l'individu ici présent, — je ne me rappelle pas son nom,' — j'opine pour qu'il soit pendu haut et court le plus incessamment possible, sauf à éclaircir les griefs douteux aux prochaines assises.

J'avais compris vaguement qu'il s'agissait de la Fée aux Miettes. Je me levai.

— Il est bien vrai, messieurs, dis- je en pressant le médaillon de Belkiss sur mes lèvres, car je pressentais trop la nécessité de m'en séparer, que je suis fiancé à une digne femme de Greenock, que j'y ai cherchée inutilement ; mais le terme de cet engagement n'expire qu'aujourd'hui, et ce n'est pas ma faute si je n'en ai pas rempli les conditions, puisqu'on m'a fait prisonnier ce matin, et qu'il me restait un jour pour la découvrir, si elle existe encore quelque part, ce dont il est permis de douter à cause

de son grand âge. Quant au portrait dont vous parlez, il le faut, et j'y renonce, quoique sa perte brise mon cœur. Mes malheurs m'ont privé du droit de le conserver! J'avais remarqué aussi qu'il était entouré de brillants assez riches dont je connais mal le prix ; mais je prends Dieu à témoin que je n'ai pu le rendre à ma fiancée. Je vous rends ce portrait, que la Fée aux Miettes, ma prétendue, avait la simplicité de prendre pour le sien, quoiqu'il ne lui ressemble en aucune manière. Prenez-le, monseigneur, continuai-je en le m.ouillant de larmes, et prenez ma vie avec lui, car c'était par lui et pour lui que je vivais.

— Tudieu ! s'écria le président en saisissant le médaillon, qui avait circulé de main en main jusqu'à son fauteuil, et en promenant un regard avide sur l'entourage avant de l'arrêter sur la figure, — tudieu ! le maraud a de quoi payer largement les frais du procès. Mais que vois- je, grands dieux ! Ce sont les traits vivants, c'est la peinture parlante de l'auguste reine des îles d'Orient ! c'est notre souveraine en personne avec sa beauté dédaigneuse, son fier regard et ses belles dents qu'elle semble toujours grincer quand elle me regarde. C'est la divine Belkiss !

— O prodige plus impénétrable à ma pensée que tout le reste des événements de ma vie ! m'écriai-je à mon tour, ce sont les traits de la reine de Saba, aujourd'hui régnante, que vous reconnaissez dans cette image !

— Prodige, drôle! reprit le juge en colère, et de quel prodige parles-tu? Voilà-t-il pas un beau prodige

qu'un homme de mon âge, de mon expérience et de mon savoir, reconnaisse au premier coup d'œil la toute ravissante Belkiss dans cette fidèle image que ta future, ou toi, vous avez volée je ne sais où ! Or çà, continua-t-il en s'adressant à maître Jonathas qui venait d'entrer, tenez-vous ici à distance respectueuse de notre personne et pour cause, entre ces deux braves gripers de notre bénévole justice, et dites-nous aussi loyalement que faire se pourra ce que doit valoir en monnaie royale le bijou qui est retenu à mes doigts par cette chaîne d'or. Parlez surtout sans ambiguïtés, maître Jonathas, car la cour est à jeun.

— Sélah! Sélah! dit le vieil Hébreu, qui tournait en même temps sur tous les points de l'auditoire un œil aussi brillant que des escarboucles, pour s'assurer qu'il ne s'y trouvait point d'autre acheteur, Sélah! Sélah! ce médaillon vaut dix-neuf schelling comme un plak. — Attendez, attendez, monseigneur, et ne vous emportez pas comme à l'ordinaire contre votre pauvre serviteur Jonathas ! Est-ce dix-neuf guinées que j'ai dit? Je voulais dire dix-neuf cents guinées, mon doux seigneur. Ce n'est pas la conscience qui manque à votre honnête client et sincère admirateur Jonathas, et vous pouvez le savoir, car je vous ai vu tout petit, déjà beau et bien proportionné comme vous voilà. Cependant, si j'ai offert du premier mot quatorze cents guinées, je suis prêt à les envoyer tout de suite au greffe à M. le recorder! Sélah! Sélah! je ne les porte pas dans mes poches, parce que cela pèse

et que ce qui pèse troue ; et c'est beaucoup, par la dureté des- temps qui courent, que de trouver la somme exorbitante de neuf cents guinées chez soi et chez ses amis.

— Sélahl Sélah! s'écria le président, qui ne se contenait plus de colère. Voilà qui est bon quand il s'agit de l'argent d'autrui, et je t'en ai passé jusqu'ici de quoi faire figurer vingt synagogues aux fourches de Saint-Patrick ; mais il s'agit de l'argent de la justice et de notre pécule magistral, et si tu me mens d'un seul grain de laiton faux, je te fais hisser avec ce vaurien, par le beau soleil du midi, à la plus haute potence de Greenock dans une chemise de mailles de fer, pour jouer par cet appât un tour mémorable aux corbeaux.

— Sélah! Sélah! reprit Jonathas avec une inflexion de voix doucereuse et caressante. Monseigneur a toujours le mot pour rire. — Mais il me semblait que dix-neuf mille guinées étaient un assez beau prix, et si j'ai dit vingt mille neuf cents guinées, je tâcherai de parfaire la somme avec mes pauvres bardes, pour l'honneur de ma parole. Je prie cependant la cour de considérer la misère du malheureux juif obligé de mendier son pain depuis la ruine du tem.ple de Jérusalem, et qui n'a de fortune, quand il est vieux, que son industrie et sa probité ! — Oh ! ne vous emportez pas ainsi, monseigneur, car votre aimable physionomie devient alors terrible à voir, comme disait la reine Esther au roi Assuérus, — S'il ne tient qu'à une charretée de méchants sacs de guinées pour

acquérir ce bijou, j'en donnerai deux cent mille pour mon dernier mot. — Va donc pour deux cent mille guinées !

— Va pour deux cent mille cordes qui t'étranglent ! dit le président, pâle d'avarice et de fureur. — Deux cent mille guinées d'un pareil trésor ! — Qu'on fasse venir le shérif et qu'on pende tout le monde !

Mon avocat sauta par la fenêtre.

— Ce n'est pas la crainte qui me touche, dit Jonathas, dont la tête pendait jusqu'à terre. — Mais, quand je devrais être pendu, je ne pourrais donner de ce médaillon plus de deux millions de guinées. — Votre Grâce entend bien que je n'y comprends pas le portrait, dont j'aurais peine à trouver le débit. car il menace les regardants de deux rangées de dents si effroyables, qu'il m'est avis qu'on ne verrait pas leurs pareilles dans toute la gendarmerie du bailli de l'île de Man. Je le céderai à l'amiable pour la dépouille du bandit, qui me paraît un peu plus soignée qu'il ne convient à cette espèce.

Il tournait sur moi, au même instant, un petit monocle bordé de cuivre, pendu à une vieille ficelle.

— Ma dépouille, maître Jonatha"5 ! et mon cadavre dedans ! — Tout pour le portrait de Belkiss ! Tout pour le toucher, tout pour le voir encore une fois !

— Bien, bien, dit le juif, c'est une affaire comme une autre.

Pendant ce temps-là, les juges avaient conféré entre eux, et les deux millions de guinées de Jonathas leur faisaient aisément oublier les débats de ma

procédure. Ma condamnation n'était plus qu'un incident imperceptible dans une magnifique opération.

Cependant le débat se prolongeait, et il paraissait même qu'il eût changé de nature depuis qu'un des tipstaffs de la cour, qui venait de pénétrer dans la salle d'audience, avait déposé ostensiblement devant le président une missive scellée de sept sceaux, dont l'ouverture et le dépouillement s'étaient accomplis avec toutes les formalités d'une respectueuse déférence.

Ce nouvel épisode me laissa le temps de réfléchir pendant quelques minutes.

— Étrange créature, dis-je, que la Fée aux Miettes, si brillante d'esprit et de savoir, si instruite d'étude et d'expérience, et qui a mendié deux cents ans, de pays en pays, avec un colifichet de cinquante millions à son cou.

— Voici bien autre chose I dit tout à coup le président en déployant sa dépêche sur la table du tribunal. Rara avis in terris! L'auguste Belkiss, qui ne s'occupe jamais de nous qu'à ses jours de récréation, pour nous faire quelques bénignes espiègleries, daigne intervenir comme partie civile dans la cause de ce garnement, et, usant à son égard de sa générosité ordinaire, elle entend et ordonne qu'il lui soit permis de choisir entre ce portrait et sa garniture, afin d'en jouir et disposer comme il lui conviendra jusqu'à son heure dernière. — Hélas ! cela ne sera pas long, et ma sensibilité naturelle s'en afflige.

— Donc, si ta naturelle ineptie t'a permis de

pénétrer les suprêmes intentions de notre bien-aimée maîtresse, je t'enjoins en son nom de nous faire connaître ta résolution.

— Je voudrais bien savoir, pensai-je en me rongeant les doigts, depuis quand et à quel propos on rend la justice à Greenock au nom de la reine de Saba ! Il faut que la peur ait un peu détraqué m-on cerveau, ou que tous ces gens-là soient eux-mêmes devenus fous.

— Est-ce ainsi, reprit-il avec emportement, que tu accueilles cette marque de magnificence haute et royale, et attends-tu que je prenne acte de ton silence insolent pour confisquer ce bijou au profit de la justice?

— Non pas, s'il vous plaît, monseigneur ! m'écriai-je à l'instant. — C'est le portrait que je veux, le portrait seul et dépouillé de tous ses ornements, qui n'appartiennent ni à la justice ni à moi, mais à la Fée aux Miettes. C'est le portrait de Belkiss !

Une rumeur d'étonnement courut dans le tribunal et dans l'auditoire; mais j'y fis peu d'attention, parce qu'un huissier me rapportait en courant, pour ne pas me laisser le temps de me dédire, cette image consolante et chérie dont la possession comblait mes derniers vœux et rachetait toutes mes douleurs. Elle n'était plus revêtue que d'une capsule de métal d'im blanc terne qui paraissait aussi vil que le plomb, et qu'on aurait pu d'ailleurs en détacher sans la rompre, tant le ressort qui la faisait jouer y était artistement uni.

Je ne perdis pas un moment pour regarder Belkiss, dont la joie passait toute expression. Ma satisfaction était si pure et si complète, que je restai plongé dans la contemplation qui m'enivrait, que je n'avais changé ni de posture ni de pensée, quand la cour me notifia ma sentence.! J'étais condamné sans appel, et les termes du jugement ne m'accordaient aucun délai.

— Belkiss, chère Belkiss I dis-je en la regardant avec plus d'ardeur que jamais, comme pour accu° muler toutes les impressions d'une longue et heureuse vie; chère et adorée Belkiss I il faudra donc bientôt vous quitter!,..

Et alors Belkiss, qui ne se contenait plus, rit à faire éclater l'émail. Je me hâtai de refenner le médaillon et de le replacer sur m.on sein, de peur de compromettre l'existence de mon trésor. Cependant cette précaution me coûta, je l'avoue, un léger mouvement de dépit.

— En vérité, raurmurai-je avec une secrète amertume, je voudrais bien savoir ce qu'elle trouve de plaisant dans tout cela, et de quoi elle s'amuse ! Il faut convenir que les femmes ont des caprices bien singuliers 1

Pendant que je me faisais cette allocution intérieure, les constables s'étaient rangés en cercle autour de moi, et le shérif m'avait touché de sa canne d'ébène en signe de prise de possession.

Bientôt on marcha, et je marchai. Je descendis les longs escaliers du palais Je traversai lentement ses vastes et froids vestibules entre deux lignes

d'hommes armés; je parvins au guichet de la dernière poite, d'où je devais gagner la place fatale. J'y passai presque en rampant, et je me relevai à la lueur du soleil qui arrivait au plus haut point de sa course, et que je venais voir pour la dernière fois dans la splendeur de son midi.

— Le voilai le voilà! cria la foule, en agitant en l'air des bras, des chapeaux et des plaids.

Et elle s'ouvrit pour me laisser passer en répétant : Le voilà!

Je ne m'étais jamais exercé à la cruelle idée de mourir pour un crime sous les regards du peuple. Je récapitulai ma vie passée, qui me paraissait exempte de reproche, j'en fis hommage à Dieu. Dès ce moment. je m'avançai plus paisible vers le rapide passage qui allait m'introduire dans les secrets de l'éternité.

Nous allions à pas mesurés, soit à cause de la solennité qui s'attache parmi les peuples les plus sauvages à un sacrifice ' humain, soit pour satisfaire à loisir aux empressements de ce concours d'hommes, et surtout de femmes et d'enfants, palpitants de curiosité et de joie, qui composent le public ordinaire des exécutions. La lenteur de ce convoi vraiment funèbre, et qui ne diffère de l'autre que parce que le cadavre marche, me permettait de saisir à mes côtés quelques paroles des spectateurs.

— Qui ne n'y serait trompé? disait une blonde, à l'œil triste et doux qui s'était arrêtée là, son carton de modiste sous le bras. Voyez comme son regard est assuré sans être fier, et modeste sans être abattu!

— Il faut cependant, reprit une de ses compagnes, que ce soit un coupable bien convaincu, pour avoir été condamné, puisqu'on dit qu'il est riche à plus de cinquante millions.

— Que dites-vous de cinquante millions, mes belles dames? reprit un jeune homme qui cherchait à se mêler à leur conversation. Le seul collier de ce bandit valait infiniment davantage, et le banquier Jonathas vient de payer cent millions une seule des escarboucles qui en avaient été retirées pour les frais de justice.

— A quel propos alors, interrompit un vieillard assez morose, que le mouvement de la foule avait poussé dans ce groupe, à quel propos et dans quel intérêt aurait-ii assassiné le pauvre sir Jap Muzzlebrun, dont le revenu, contenu dit-on dans le portefeuille volé, ne passait pas, à mon avis, quelque cent mille malheureuses guinées?

— A quel propos, en effet ? s'écria la petite modiste aux cheveux blonds. Il faudrait que ce malheureux fût fou.

— C'est que je crois qu'il l'est réellement, repartit le jeune homme en souriant. Imaginez-vous qu'on assure qu'il s'était proposé de rebâtir le temple de Salom.on!...

Là-dessus il mordit son bambou pour s'empêcher d"écl.ater, et je passai.

Les stations se ralentissaient cependant de plus en plus, au point de me permettre de presser de temps en temps sur mes lèvres le portrait de Belkiss, quand le shérif s'arrêta tout de bon pour réprimer

l'impatience frénétique de la populace, en lui annonçant par un signe imposant que mon exécution était suspendue d'un moment.

Il s'agissait d'annoncer qu'en vertu d'un vieil usage d'Ecosse, que je croyais depuis longtemps tombé en désuétude, ma vie pouvait être rachetée par l'amour d'une jeune fille qui me prendrait en mariage. Cette idée me fit hausser involontairement les épaules, et je portai ina main avec force sur le portrait de Belkiss, pour qu'elle n'eût pas le temps de douter de l'assurance de ma résolution.

Nous étions parvenus à la place où s'exercent ces boucheries judiciaires qui maintiennent encore notre civilisation au niveau des lois et des mœurs des anthropophages. A l'extrémité s'élevait un échafaudage. L'appareil qui le surmontait n'était jamais tombé sous mes yeux, mais je n'eus pas de peine à en deviner l'usage. Ma vue s'en détourna, non de terreur, car j'aspirais à la mort comme au réveil d'un songe pénible, mais d'un mélange d'attendrissement et de dégoût dont je fus un moment à me rendre compte. On ne saurait comprendre ce qui entre de dédain dans le cœur d'un innocent qui va mourir.

C'était l'endroit de la seconde station du shérif, et, pendant qu'il reprenait sa détestable harangue, je cherchais à en distraire mon attention dans la solution d'un problème ou d'une étymologie, quand le son d'une voix connue vint vibrer au fond de mon sein.

— C'est moi, c'est moi qui le sauverai 1 criait

Folly en se débarrassant avec violence des mains de ses compagnes, les petites grey gotvns de Greenock, qui ne voulaient pas la laisser partir.

Je n'avais jamais eu d'amour pour Folly,. dans le sens que j'attachais à cette passion inconnue. L'amour que je m'étais fait ne se composait que des sympathies les plus délicates de l'imagination et du sentiment. C'était toute une ârne tendre, une âme sœur et cependant souveraine.

Cette joie immense, accablante, indéfinissable, qui me manquait, et qui manque probablement à la plupart des hommes, j'en avais amassé tous les rayons au portrait de Belkiss, comme dans la lentille du physicien qui fond l'or et brûle le diamant à travers un froid cristal, en concentrant les tièdes chaleurs d'im jeune soleil d'avril.

Et cependant, monsieur, je concevais qu'un homme pût être heureux de l'amour de Folly ; car Folly était jeune, jolie, éveillée, pleine de grâce dans sa marche et surtout dans sa danse ; aimable, fraîche, ravissante comme une rose qui s'épanouit, et qui ne demande qu'à être cueillie. Les heures de délices que Folly pouvait me donner, je les avais rêvées aussi. J'avais rêvé ses blanches dents, qui semblaient rire avec ses lèvres; j'avais rêvé son regard, non pas épanoui d'habitude sur sa large prunelle, mais jaillissant par traits de flamme entre tous les cils de ses yeux. J'imaginais facilement ce que FoUy devait répandre de charmes sur quelques minutes, sur quelques journées de ma vie.

— Eh I que m'importe qu'il soit fou I disait Folly, je le sais aussi bien que vous; que m'importe qu'il soit pauvre et sans ressource que son métier! que m'importe même qu'il ait tué sir Jap Muzzlebum, qui n'était au fond que le roi des chiens I N'est-ce pas Michel, mon cher Michel que j'ai tant aimé, et que j'aime plus que jamais I — Non. non, continua-t-elle en tombant à mes pieds, en appuyant sur mes genoux sa tête échevelée, en les saisissant de ses mains tremblantes, non, tu ne mourras pas, tu vivras pour moi, pour ta petite Folly I Je guérirai ton esprit égaré, je te réveillerai dans tes mauvais songes ; et tu seras heureux, parce que mon amour préviendra tous tes soucis, se jettera au-devant de tous tes chagrins, et fera passer ton imagination des folles erreurs qui la troublent dans un état constant de repos et de joie ! — Arrêtez, arrêtez, monsieur le shérif! ajouta Folly en renversant en arrière son front d'où fiottaient ses beaux cheveux ; n'allez pas plus loin, monsieur le shérif!... annoncez que Michel de GranviUe est pris en mariage par Folly Girlfree, vous savez bien, la petite tnantua inaker; j'ai travaillé pour madame.

— Hélas ! chère Folly, répondis-je les yeux mouillés de pleurs, le ciel m'est témoin qu'après ce qu'il m'a prescrit d'aimer, je n'aime rien mieux que toi, et que le dévouement que tu me prouves, pauvre enfant qui me crois cccipable, surpasse toutes les idées que je me suis faites de la tendresse et de la vertu ; mais tu n'ignores pas qu'un engagement sacré m'empêche de profiter de ton sacrifice I

— Eh quoi I dit-elle en se relevant furieuse, c'est donc là ma récompense 1 moi qui ai refusé ce matin la main du riche Coll Seashop, le maître du calfat, le plus beau et le plus sage des mariniers de Greenock, tu me rebutes peur l'image d'une princesse d'Orient qui n'existe pas, qui n'aurait jamais rien été pour toi si elle existe, ou qui t'aurait repoussé avec mépris au rang de ses derniers esclaves 1 Malédiction sur Belkiss I

— Tais-toi ! m'écriai-je en portant ma main avec respect sur le portrait de Belkiss; tu as blasphémé, Folly, parce que tu ne me comprenais pas, et je sens que Belkiss te le pardonne 1

Je suis fiancé, et je te le jare dans ce moment imposant où le parjure me priverait pour l'éternité de la bénédiction de Dieu, je suis fiancé avec une vieille mendiante qui m'a communiqué tout ce que j'ai d'aptitude et de savoir au-dessus de la plupart des hommes. Cette bonne femme, qui est peut-être morte, mais qui ne m'a pas dégagé de mes obligations, s'appelle la Fée aux Miettes.

A ces mots, Folly croisa les mains, les laissa retomber, et, secouant la tête avec une profonde expression de pitié :

— Va donc mourir, me dit-elle, pauvre infortuné, puisque rien ne peut te rendre à toi-même, et qu'il s'est trouvé des juges assez stupidcs et assez cruels pour te condamner.

Un instant après, je prenais possession d'un pied ferme de ces fatals degrés que les condamnés re

redescendent jamais vivants, quand un brouhaha de l'espèce la plus extraordinaire en pareille circonstance vint distraire mon attention de l'idée sérieuse qui commençait à 1 occuper. C'était une tempête d'éclats de rires frénétiques et à rendre les gens sourds, dont l'explosion, venue de loin, augmentait de force en approchant, comjne si la foudre s'était déchaînée en tourbillons rivaux pour l'apporter à mon oreille. Je me retournai du côté du peuple, et vous pouvez juger de mon étonnement quand j 'aperçus la Fée aux Miettes, la béquille étendue à l'horizon en signe de commandement, ainsi que je l'avais laissée quand je la perdis dans ses dunes de Greenock, où elle me fit faire tant de chemJD. Ma première pensée fut qu'elle achevait son tour du monde par terre, depuis que nous ne nous étions vus ; mais sa tournure pétulante et sa toilette plus ambitieuse encore que d'ordinaire n'avaient rien qui annonçât les rudes fatigues du piéton. C'était un luxe de dentelles, de rubans et de bouquets qui passait toutes les féeries de l'Opéra.

— Grand Dieu ! lui dis-je en ni'unissant de grand cœur à la gaieté imiverselle, que vous voilà magnifiquement accoutrée, Fée aux Miettes, et que j'aurais plaisir à vous voir de la sorte dans une meilleure occasion! Mais vous savez de quoi il s'agit ici pour moi. Je suis désagréablement surpris, qu'une digne femme qui voulait bien m'aimer et qui s'est toujours distinguée par \m tact si exquis des bienséances ait réservé l'étalage des plus brillantes galanteries

de son vestiaire pour le jour où son malheureux petit Michel doit être pendu 1

— Pendu I reprit vivement la Fée aux Miettes en bondissant sur ses jolis souliers roses avec cette élasticité a'scensionnelle que vous lui connaissez depuis longtemps ; — pendu ! et pourquoi seriez-vous pendu, méchant, puisque j'arrive pour vous sauver? Je vous aime sans doute, et pins que je ne puis le dire ; mais mon cœur se briserait, mon enfant, plutôt que de consentir à vous imposer un regret. Folly ^t jeune et piquante, et je sens que je me fais quelque peu vieille depuis notre dernière rencontre. Si vous trouvez votre bonheur à épouser Foîly, je suis toute prête à vous rendre votre liberté au prix des plus chères espérances de ma vie !

Cela dépend de vous, continua-t-elle d'un son de voix qui s'était attristé de plus en plus, et l'argent que je vous dois a même assez profité dans mes mains pour vous assurer un bon établissement.

L'honneur de mon caractère n'exige qu'une chose, ajouta la Fée aux Miettes en se redressant avec toute la dignité que pouvait comporter sa petite taille, c'est que vous me rendiez mon portrait.

— Le portrait de Belkiss, Fée aux Miettes ! ah I vous en êtes la maîtresse !

Et en disant cela, j'avais poussé machinalement le ressort, de manière à entr'ouvrir sssez \e médaillon pour m'assurer que Belkiss pleurait.

— Voilà ce portrai , qui a fait le bonheur d'une année de ma vie, et que je n'étais pas digne de pos-

séder si longtemps I Mais je ne vous le rends point à la condition que vous me proposez. J'aime dans FoLIy les agréments d'une jeune et bonne fille qui a pitié de moi, quoiqu'elle me croie insensé et coupable, parce que son âme, toute charmante d'ailleurs, ne vit pas dans la même région que la mienne. Vous êtes ma fiancée et mon épouse. Fée aux Miettes, et je vous donnerais ce titre aujourd'hui avec autant de plaisir que dans les grèves de Saint-Michel où je , péchais aux coques, si ce n'était pas à vous à le répudier. Vous ignorez sans doute ma fatale histoire, et • vous ne sa<vez pas que cette échelle sanglante où je monte, elle a été dressée pour un assassin!...

— Un assassin ! toi, mon enfant ! dit bnisquement la Fée aux Miettes ; eh ! mon Dieu 1 mon amour me trouble et m'étourdit tellement que j'ai oublié tout d'abord ce que j'avais à faire ici! Personne à Greenock ne doute maintenant de la vérité. Sir Jap n'est pas mort, mon cher Michel ; il sait que tu as sauvé sa vie, sa fortune et les revenus de l'île de Man. La léthargie dans laquelle la terreur le fit tomber quand il te vit aux prises avec tant de mauvais sujets ne l'a pas empêché de comprendre les prodiges de valeur que tu as dû faire pour le défendre. Depuis qu'il est revenu à lui, ses émissaires n'ont cessé de parcourir les rues en proclamant ton innocence, et voilà que le shérif la proclame aussi. Entends plutôt le peuple qui bat des mains ! Sir Jap lui-même ne m'aurait pas laissé l'avantage aï le précéder s'il ne s'étaitarrêté, en passant, à déjeuner avec le juge ins-

tnicteur et le médecin légal que j'ai laissés disposés à faire largement honneur aux frais de la vacatj.on. Tu es innocent, Michel ; tu es libre, et je n'aurais plus contre toi qu'une action civile, que je n'exercerai jamais, tu le sais bieni Dispose donc à ton aise de ta main et de ton soit, et rends-moi mon portrait, si tu ne veux pas me tenir les promesses étourdies que tu m'as faites.

J'étais libre en effet. Le shérif avait brisé sa baguette, les constables avaient disparu.

— Votre portrait, je vous le rends. Fée aux Miettes, répondis-je en souriant, car mon extravagante passion pour une adorable princesse que je ne verrai jamais s'accorderait mal avec les sentiments sérieux d'un époux. Mes promesses, je les accomplis en pleine liberté d'esprit et de cœur : j'atteste Dieu et les hommes que je vous épouse. Fée aux Miettes, parce que je vous l'ai promis, parce que je vous respecte comme une digne et savante personne, et aussi parce que je vous aime.

Je tremblais que la Fée aux Miettes ne prît à ces mots un de ces élans prodigieux qui m'avaient étonné si souvent, et par lesquels sa joie se manifestait presque toujours dans les grandes occasions. Je me trompais : mes yeux la retrouvèrent à sa place en se rabaissant sur elle, et je fus frappé du sentiment doux et passionné qui semblait alors humecter les siens...

— Non, non..., reprit-elle en l'attachant de toute l'agilité de ses jolis doigts d'ivoire le médaillon à

la chaîne. Oh ! vraiment non ' • u le garderas toujours ! je ne me croirais pas assez ai.née de toi, si Je n'en étais aimée aussi sous les traits de ma jeunesse 1... Je me penchai pour imposer sur son front le baiser soleimel qui consacrait notre mariage, et je laissai tomber ma main à la hauteur de son petit bras, qui la ceignit fièrement à l'instant comme le bras d'une épousée,

— Merveille 1 merveille ! crièrent les spectateurs, le fiancé de la veuve de Salomon qui épouse la Fée 3UX Miettes!

— >ie les écoute pas, reprit à voix basse la Fée aux Miettes. La veuve de Salomon, ce n'est pas la beauté, c'est la sagesse ; et tu n'es pas aussi trompé qu'ils l'imaginent, si je parviens à te procurer un peu de bonheur.

Je lui fis entendre, en pressant sa main, que je n'avais rien à désirer, et que les risées stupides qui couraient sur notre passage n'humiliaient pas mon cœur. J'étais fier de l'amour de cette pauvre vieille femme ; et de quoi s'enorgueiUkait-on, si ce n'est du plus parfait des sentiments éprouvés par la raison et par le temps?

A quelques pas de là, nous fûmes arrêtés au détour d'une rue étroite par le concours d'une autre multitude qui suivait la noce de Coil Seashop, le maître du caîfat, et de Foîly Girlfree, la plus jolie tnantua maker de Greenock ; et mon âme se dégagea du seul poids qui l'oppressait. Je jetai cependant un regard sur la mariée, et je la trouvai bien jolie !..,

— N'as-tu point d'émotion que tu me caches? me dit la Fée aux Miettes un peu troublée.

— Aucune, ma bonne amie, repris-je avec transport. Coll est un habile et honnête ouvrier, et je me réjouissais de penser que cette belle et tendre Folîy pouri'ait être heureuse I

— Vraiment j'y compte bien aussi! répondit la Fée aux Miettes.

Nous arrivâmes enfin à l'endroit des murs extérieurs de l'arsenal où devait être appuyée cette maisonnette dont la Fée aux Miettes me parlait quelques années auparavant. Je l'avais souvent cherchée depuis sans la découvrir, et je ne fus pas surpris qu'elle m'eût échappé jusque-là, quand la Fée aux Miettes me la montra dans un recoin fort caché, en la touchant du bout de sa baguette. Je restai un moment stupéfait, et je retins mes pen^sées suspendues à mes lèvres, dans la crainte d'humilier cette respectable femme par une obsei"vation inconvenante.

Vous avez infailliblement vu, monsieur, dans les jouets des enfants, et vous vous souvenez peut-être, car c'est la dernière chose qu'on oublie, d'avoir pos sédé parmi les vôtres une jolie petite maison de carton verni, aux murs de couleur d'ocre badigeonnés en perfection à la laque et au bleu de Prusse, avec ses trois croisées immobiles, sa ferblanterie en papier d'argent, son toit où l'ardoise s'est arrondie en écailles sous un pinceau naif. Vous l'avez vu, cet édifice innocent qui se couronne de feuilles découpées en taffetas vert. Telle me parut au premier regard la maison de

la Fée aux Miettes, et telle vous la trouveriez encore, si la direction ou le hasard de vos voyages vous conduisait un jour à Greenock. Il me devint impossible de contenir mon étonnement.

— Par le ciell Fée aux Miettes, m'écriai-je, vous êtes-vous jamais mis dans l'esprit que nous puissions entrer là dedans? Le nain jaune lui-même, sur l'existence duquel les critiques ne sont pas d'accord, n'y trouverait où loger !

— Tu t'étonnes de tout, reprit gaiement la Fée aux Miettes. Laisse-toi conduire, car il n'y a que deux choses, qui servent au bonheur : c'est de croire et d'aimer.

En même temps, elle me saisit par la main, se baissa sous la porte d'entrée, et m'introduisit dans une pièce élégante et spacieuse qui excédait mille fois les bornes dans lesquelles ma première conjecture avait circonscrit notre domicile. Je la parcourus rapidement du regard, et je vis qu'elle ne contenait qu'un lit.

La Fée aux Miettes pénétra dans ma pensée, elle en avait l'habitude, et, poussant du doigt le ressort d'une porte qui suivait, elle me montra sa chambre à coucher, qui n'était ni moins commode ni moins jolie que la mienne. Je ne revenais pas de ma surprise.

— J'avais compté sur ta parole, dit-elle en entrant, et je ne voulais pas t'engager dans un établissement peu sortable pour ton âge, sans t'y procurer au moins les dédommagements de l'étude et les plaisirs de l'esprit. Et, d'un nouveau mouvement, elle m'ou-

vrait un cabinet de quelques pieds carrés, où mes

livres favoris rayonnaient de maroquin et d'or sur de gracieuses tablettes.

— Attends, reprit-elle en faisant rouler sur ses gonds une troisième porte de bois de cyprès, voici tes outils de charpentier, d'un travail un peu plus soigné que ceux dont tu te sers aux chantiers de maître Finewood. Ne m'interromps pas, continuât-elle avec un sourire, par tes exclamations d'enfant à qui tout semble nouveau. Ce qui devait te surprendre, pauvre Michel, c'étaient les épreuves de l'innocence malheureuse. — Tu t'attendris, mon ami, tu pleures, tu m'aimes donc?.,.

— Eh ! Fée aux Miettes, qui pourrais-je aimer sur la terre, si ce n'est l'être généreux qui me comble de tant de bienfaits?,..

— L'idée qu'à vingt et un ans tu t'es formée du mariage a dû te faire comprendre un autre bonheur que celui qui t'est prom-is par notre union. Aime ce portrait, le seul charme qui me soit resté pour te plaire, et ne t'inquiète pas du reste de tes obligations envers moi. Oublie jusqu'aux fougues de ma vieillesse encore jeunette qui s'éprit follement d'un joli enfant dans les écoles de Granville. Mon affection pour toi est plus vive que l'affection d'une mère.

J'allais tom.ber à ses genoux ; elle me soutint, et, enlevant aussi une larme de ses yeux, du bord de sa longue manchette : — Viens, viens I dit-elle ; tu me faisais perdre de vue quelques ordres que j'ai à donner pour notre repas de noces, quoique nous

devions le faire tête à tête, comme il convient à notre

condition. En attendant, continua-t-elle en soulevant une portière de soie, promène-toi dans notre petit jardin. Il n'est pas fort étendu, mais il est si adroitement distribué que tu t'y promènerais tout un jour sans passer au même endroit.

La portière retomba sur moi, et je m'engageai en rêvant dans le jardin de la Fée aux Miettes, Les sentiers se multipliaient à tel point sur mon passage, que je commençai à concevoir la crainte de m'égarer. Ce qui m'y frappa d'abord, ce fut la douceur de la température et l'éclat du ciel, dont je n'avais jamais joui avec autant de délices à Greenock, même dans les journées les plus pures de l'été. La Fée aux Miettes était parvenue à naturaliser dans ce jardin enchanté les plus rares merveilles de la végétation des tropiques et de l'Orient. C'étaient des lauriers-roses aux cymbales lavées d'un frais vermillon, des grenadiers chargés de bouquets de pourpre, des orangers dont les branches pliaient sous le poids de leurs fleurs d'argent et de leurs fruits d'or, des aloès dont la tige, élancée comme un mât gracieux, balançait à son sommet une riche couronne de girandoles, des palmiers dont la cime se déployait au souffle d'un vent parfumé comme un éventail de verdure. Entre les groupes de ces arbres élégants et de mille autres espèces que je connaissais à peine par leurs noms, coulaient sous le dais échevelé des saules de Babylone une multitude de jolis ruisseaux dont les rives étaient toutes bordées des plus riantes fleurettes de

ia nature. Ne vous imaginez pas que le sable sur lequel ils glissaient transparents comme une nappe de cristal, ou sur lequel ils bondissaient à leur pente en cascade de diamants, fût emprunté à la blanche arène, formée de petits cailloux choisis, qui sert de repos aux nymphes. Ce n'était ni plus ni moins, je vous jure, que des opales à l'œil de feu, des améth5rstes limpides comme le ciel, et des escarboucles rayonnantes comme celles qui avaient entouré le portrait de Belkiss; et je sentis alors pourquoi la Fée aux Miettes y attachait si peu d'importance ; mais il est tout naturel qu'on ne parvienne pas communément à cette idée, avant d'avoir parcouru les jardins de la Fée aux Miettes.

J'y aurais passé une journée entière sans distraction et sans souvenir, si la voix de la Fée aux Miettes ne m'avait appelé à notre petit festin. La bonne vieille m'éclairait de la porte avec un flambeau.

Je rentrai. Près d'une petite table servie simplement, mais avec une appétissante propreté, flamboyait un feu vif et pur, parce que, selon la Fée aux Miettes, la soirée s'était refroidie.

— Que dites-vous? du froid, ma bonne amie! m'écriai-je en revenant à moi. Jamais le printemps n'a eu de plus douce chaleur et l'été plus de grâces 1

— Ohl répondit-elle, dans mon jardin on ne s'aperçoit de rien, quand on est amant ou poète !

La conversation de la Fée aux Miettes avait des agréments si puissants, que vous ne vous seriez jamais lassé de l'écouter I Je remarquais seulement

avec mie sorte d'inquiétude que ses paroles, ses gestes, ses attitudes, avaient perdu cette vivacité folâtre et quelquefois bouffonne dont je m'étais si souvent réjoui au collège. Elle n'était devenue cependant ni sérieuse ni sévère, et a douce gravité de ses discours n'ôtait rien à leur aimable aménité; mais elle affectait de donner à nos entretiens un tour plus solennel et une direction plus élevée que dans les jours mémorables de la pêche aux coques et du nauirage sur les côtes d'Angleterre. Je supposai qu'elle croyait devoir cette réserve à la dignité de notre fête nuptiale, ou bien que l'âge de réflexion dans lequel j'étais entré ce jour-là imposait de lui-même une nouvelle forme à ses sages enseignements.

J'ignore si elle me devina, mais elle me tira de ma préoccupation par un grand éclat de rire, et ses yeux vifs et briUants se fixèrent en même temps sur moi, humectés de ces larmes intérieures qui ne débordent pas la paupière, avec une si délicieuse expression d'attendrissement, de commisération et d'amour, que je ne pus résister au besoin de saisir sa jolie petite main d'un côté de la table à l'autre, et d'y imprimer un baiser.

Au même instant, un faible grondement, fort expressif et fort chromatique, se fit entendre à la porte.

— Ah! vraiment! dit la Fée aux Miettes en s'élançant pour ouvrir avec son indevançable prestesse, je crois connaître cette voix harmonieuse, et je suis bien trompée si ce n'est pas l'élégant Master Blatt,

le premier écuyer de notre ami sir Jap Muzzlebum !

C'était Master Blal t, en effet, c'est-à-dire un barbet noir des plus propres et des plus mignons que l'on puisse imaginer, au poil frisé par larges anneaux, comme s'il avait été tourné par le fer d'un perruquier fashionable, aux bottines de maroquin jaune frappées d'un gland d'or flottant, et aux gants de buffle à la crispin.

C'était Master Blatt lui-même, qui entrait en s éventant, avec mie grâce infinie, de sa toque empanachée.

Comme c'était à ma femme que s'adressait la commission de Master Blatt, et qu'il aboyait son petit discours dans cette langue canine de l'îie de Man à laquelle je n'étais légèrement initié que depuis la veille, je n'essayai pas de le suivre dans les développements de sa harangue. Cela m'aurait été difficile, à la vérité, parce qu'il en précipitait le débit avec une si surprenante vélocité., que jamais sténographe ne l'eût rattrapé à la course, et qu'il avait d'ailleurs un peu d'accent.

Quand il eut fini de parler, Master Blatt ramena devant lui sa patte droite, qu'il avait laissée jusque-là reposer sur sa hanche d'une manière pleine de dignité, et remit aux mains de la Fée aux Miettes un portefeuille dont la forme, la couleur, la dimension, le signalement tout entier, étaient bien présents à ma mémoire ; le portefeuille du bailli de l'île de Man que j'avais défendu de si grands hasards, et qui faillit me coûter si cher.

Ensuite il s'inclina profondément devant elle, me

salua d'une manière ■•hi': grave, et se retira peu à ^eu sans se détourner, comme un chien diplomate qui est accoutumé aux grandes affaires, et qui connaît le cérémonial d'une ambassade.

— Bien, bien, b en, dit la Fée aux Miettes en se renversant sur sr chaise longue avec une expansion de gaieté qu^ e charmait. — Tes cruels malheurs d'une nuit nous auront du moins, comme tu le vois, servi à quelque chose 1

— Je vous jure, Fée aux Miettes, lui répondis-je, que je n'en sais pas un motl...

— Cher enfant, tu as raison, reprit-elle, et pardonne-moi ma distraction. Il faut que je t'explique cela. Ta triste aventure m'avait rappelé que l'île de Man appartenait de temps immémorial à une branche de ma famille cont l'héritage me revenait de droit, par le fâcheu>: bénéfice d'une longue vie, et je t'avouerai que j'attachais peu d'importance à cette propriété, k cause du caractère maussade et hargneux des habitar.fs; mais l'occasion me détermina, et, comme j'étais sûre d'arriver assez à temps pour t'empêcher d'être pendu, je m'avisai d'expédier en passant mon homme d'affaires au bailli pour faire reconnaître mes titres. Ils étaient si authentiques et si clairs, que l'honnête sir Jap n'a pas hésité un moment à remettre à ma disposition les revenus de l'année, c'est-à-dire cent mille livres sterling de bon papier, continua-t-elle tout en feuilletant les traites et les billets, cent mille bonnes guinées que tu as tirées des griffes des voleurs.

Et là-dessus, la Fée aux Miettes se reprit à rire d'aussi bon cœur qu'autrefois.

Je penchai ma tête sur s-es mains, et je restai quelque temps sans répondre.

— Cent mille guinées, Fée aux Miettes 1 dis-je enfin. Cent mille guinées de revenu 1 Oh I si vous aviez eu cette fortune quand vous veniez racheter ma vie au pied de l'échafaud, je n'y aurais pas consenti! Une si riche héritière que la Fée aux Miettes ne peut pas être la femme d'un ouvrier sans ressources et sans espérances !

La Fée aux Miettes me regarda d'un air chagrin et se mordit les lèvres. — Tu n'as point dit cela, Michel, dans l'intention de me blesser, répondit-elle avec un son de voix ému. Non, non, le généreux enfant qui m'a donné trois fois en sa vie tout ce qu'il possédait, et qui m'a engagé jusqu'à sa liberté pour me forcer à recevoir ses bienfaits, ne m'accuse pas dans son cœur d'avoir nianqué aux lois de la délicatesse quand j'ai consenti à lui tout devoir. C'est cependant ce qu'il ferait en hésitant à recevoir de moi cent fois moins qu'il ne me sacrifiait quand il se dépouillait en ma faveur des derniers débris de sa fortune.

Peu à peu notre conversation se ralentit, mais l'impression s'en prolongea en moi-même avec un charme inexprimable. J'éprouvais ce contentement de cœur, cette saine et pure allégresse de la pensée, cette satisfaction profonde, qu'on goûte sans la définir, j'avais oublié le monde entier et ma propre

existence avec lui, quand je sentis la Fée aux Miettes se suspendre à ma main.

— Sais-tu, maintenant, ce que c'est que le bonheur? dit-elle.

— Oui, oui, je le sais ! le bonheur est de vivre auprès de la Fée aux Miettes, et d'en être aimé.

Et je m'élançai inutilement pour l'embrasser; elle avait déjà dispara derrière la porte de son appartement, qui s'était fermée sur ses pas. Ma première idée fut de la suivre pour la voir encore un moment ; mais cette porte était si bien sertie dans le panneau de la cloison, qu'il me fut impossible d'en trouver les joints. C'était un merveilleux ouvrage.

Au bout d'un moment de méditation, et avant de m' abandonner au sommeil, je me mis en tête de savoir ce que Belkiss pensait de ma nouvelle position. La Fée aux Miettes m'avait non seulement permis de regarder quelquefois son portrait, elle l'avait même exigé positivement. Je me hâtai donc de faire jouer le ressort du médaillon.

Le lendemain matin. — Belkiss I criai-je en sortant à demi de mon lit.

— J'y suis, mon ami, répondit la Fée aux Mie<ttes, et voilà ton déjeuner préparé.

Elle y était en effet, la bonne vieille, et je la vis, à la lueur de sa lampe, accroupie devant la bouilloire.

— Eh 1 pourquoi. Fée aux Miettes, vous lever si grand matin? ne puis-je me servir moi-même?

— Tu n'en serais pas en peine, reprit-elle, mais je ne cède pas mes plaisirs, et celui de te rendre la

vie facile et agréable est le plus doux qui reste à mon âge. Il ne m'en coûte rien d'ailleurs de me mettre avant le point du jour à ces petits soins du ménage. C'est ma coutume et mon goût, et ma santé s'en trouve mieux, surtout quand j'ai passé une bonne nuit. Mais, à propos, Michel, comment as-tu dormi toi-même?

— Ma chère amie, mes rêves ont été délicieux.

— On n'en fait point d'autres dans ma maisonnette ; et ce qui ajoute à leur prix, c'est qu'ils se renouvelleront toutes les nuits tant que tu me seras fidèle.

Je partis après avoir imprimé un large baiser sur son front, et j'arrivai au chantier avant qu'aucun autre ouvrier fût en chemin pour s'y rendre. J'y avais été précédé par quelqii'un cependant, par maître Finewood, qui était là tristement assis sur une solive, et la tête appuyée sur ses mains, dans l'attitude d'un homme qui pleure. Averti par le bruit de mes pas, il se leva subitement, me reconnut et se jeta sur mon sein.

— Est-ce bien toi, Michel? s'écria-t-il en me pressant à plusieurs reprises ; est-ce toi que la sainte Providence me renvoie pour le salut de ma maison.

Quelle horrible tempête cette nuit !

— Que dites -vous de tempête, maître Finewood? je crois que le ciel n'a jamais été plus pur.

Maître Finewood me regarda en secouant la tête.

— Va travailler, mon fils, me dit-il, j'ai remarqué que le travail te distrait, et rend le calme à ta raison

troublée par de mauvais songes. Va travailler, Michel, et ne te fatigue pas !

— J'y vais, maître, j'y vais, repris-je en riant; mais ne refusez pas d'écouter quelques mots encore. Maître Finewood, je suis marié I

— Tu es marié, Michel, et avec qui donc, mon enfant?

— Avec la Fée aux Miettes.

Pendant que mes paupières s'abaissaient sous le poids de je ne sais quelle lâche pudeur qui me fait redouter le ridicule, le bon maître Finewood laissait to"mber ses bras à l'abandon, en exhalant par bouffées d'énormes et lamentables soupirs, suivis d'un long et triste silence.

— Avec la Fée aux Miettes ! reprit-il enfin. Que la reine des fées en soit louée, et le roi des génies aussi, et toute la brigade chimérique des arahian nights! C'est un mariage comme un autre, et je te prie de présenter mes baise-mains à ton épouse, quand tu la retrouveras. — Va travailler, mon cher Michel, continua-t-il ; va travailler, et ne travaille pas cependant jusqu'à te faire du mal.

La journée unie, j'arrivai aux murs de la maisonnette, qui me parut un peu plus accessible que la veille, car il en est de nos habitudes conrmie de nos études, et un esprit patient et résolu se forme à tout par accoutumance. Je m'arrêtai cependant avant d'entrer au bruit extraordinaire qui partait de l'intérieur. Ce n'était rien moins qu'un concert vocal, dans lequel il fallait une oreille exercée pour distin-

guer une multitude de voix, tant leur unisson était

parfait et leur accord harmonieux. J'avais déjà

reconnu cette chanson si familière à mes souvenirs,

dont le refrain se présentait souvent à mon esprit î

C'est moi, c'est moi, c'est moi !

Je suis la mandragore, La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore. Et qui chante pour toi.

Mais j'étais doublement empêché à concevoir que ce thème fantasque des écoliers de Granville fût parvenu si loin, et que la Fée aux Miettes reçût une si nombreuse société, quand je me rappelai qu'elle attendait ce jour-ià quatre-vingt-dix-neuf visites.

— Ce sont mes sœurs, cria-t-eMe du plus loin qu'elle m'aperçut, qui n'ont pas voulu partir sans te voir.

Et je vis en effet au même instant les quatre-vingtdix-neuf petites vieilles s'humilier jusqu'à terre en révérences cérémonieuses et méthodiques, avec tant de régularité, qu'on aurait cru qu'elles obéissaient au jeu d'un ressort commun à toute l'assemblée.

Il n'y avait pas une de ces aimables petites femmes qui ne ressemblât trait pour trait à la mienne de physionomie et d'ajustements, de manière qu'il aurait été malaisé d'en faire la différence, à cela près qu'elle les surpassait toutes par la noblesse de sa prestance et par l'élévation de sa taille, ce qui lui donnait un air surprenant de bonne grâce et de majesté. Quand elles furent relevées sur leurs petits pieds du milieu de leurs robes bouffantes, où j'avais craint un moment de les voir disparaître, je m'aperçus, à parcourir des

yeux la longue ligne sur laquelle elles étaient rangées, comme les tuyaux d'un orgue ou les pipeaux de la flûte de Pan, que la quatre-vingt-dix-neuvième de mes belles-sœurs aurait certainement pu être offerte comme un jouet charmant à la fille cadette du roi de Lilliput, si la dignité de sa condition l'avait pennis.

Après les politesses d'usage et la conversation animée d'un cercle de femmes bien nées, on reprit la musique. La soirée fut terminée par un bal, et la famille de ma femme, qui était douée en toutes choses, se surpassait dans la danse. Je ne me sentais pas du plaisir de voir se croiser en entrechats élégants, à la hauteur de ma tête, les coins roses de leurs bas de soie blancs.

Elles se retirèrent ensuite, après de tendres adieux, sous les pavillons que la Fée aux Miettes leur avait fait préparer dans le jardin, et je ne les ai pas vues depuis.

Notre souper se passa, comme la veille, en tendres et utiles entretiens, et le sentiment de ce bien-être nouveau, qui se faisait connaître à moi sous tant de formes gracieuses, me plongea peu à peu, comme la veille, dans une espèce d'extase où tout autre sentiment s'anéantit. Je ne savais plus de ma vie que ce qu'il en fallait pour nf.e trouver heureux.

— Sais-tu maintenant ce que c'est que le bonheur? dit la Fée aux Miettes en collant ses lè\Tes sur ma main.

— Oui, oui, je le sais I le bonheur est de vivre près de la Fée aux Miettes, et d'en être aimé I

Six mois entiers s'écoulèrent dans cet enchantement. Un soir pourtant, la physionomie de la Fée aux Miettes exprimait un sentiment de mélancolie dont j'avais cru sui\Te depuis quelques jours les développements. Elle souffrait, et je pensai mêm3, à l'abattement de ses yeux rougis, qu'elle devait avoir pleuré.

— Ma bonne amie, lui dis-je au moment où elle se disposait à me quitter, je n'ai jamais usé du droit de commandement que le mariage me donne sur vous, et que vous prenez la peine de me rappeler souvent. Vous me pardonnerez de le faire valoir aujourd'hui pour l'unique fois de ma vie. Quoique je sois moins exercé que vous à lire dans les cœurs, je sais que vous me cachez un secret amer. Ce secret, je l'exige de votre soumission.

— Tu m'as devinée, dit-elle en me tendant la main, et tu sauras ce que tu me demandes, puisque telle est ta voient . Ap]^rends, mon pauvre Michel, qu'il me reste peu de temps à passer près de toi, et que toute la sagesse dont tu me crois armée contre le malheur n'a pu résister à la cruelle idée de notre séparation. Voilà mon secret.

— Notre séparation. Fée aux Miettes! Ah! je n'y survivrais pas ! Mais qui pourrait nous séparer?

— La mort, Michel! Un horoscope fatal m'a menacée au berceau de n'être heureuse que pendant un an de l'affection d'un époux, et le sixième de ces mois, qui ont fui comme des jours, vient d'expirer aujourd'hui.

— Les horoscopes sont menteurs, et votre âme se trouble sans raison.

— Les horoscopes de ma famille n'ont jamais menti.

— Celui-là mentira, s'il a dit que la mort fût capable de nous désunir, car je ne vous quitterai pas. Au nom de Dieu, Fée aux Miettes, vous qui connaissez tous les secrets de la terre, et si je ne m'abuse, une partie de ceux du ciel, trouvez un moyen de déjouer cet oracle cruel!...

— Un moyen, mon ami, dit la Fée aux Miettes vivement émue, il y en a un peut-être? Mais comment prescrire à ton âge sensible et passionné, surtout quand on a le mien, une pareille obligation? L'horoscope disait que si mon mari m'aimait assez pour achever cette année d'épreuve sans que son cœur battit de l'amour d'une autre femme, l'homme qui m'appartiendrait ainsi par la plus vive et la plus fidèle des sympathies ne mnqn.^rait pas de trouver, avant que l'année s'accomplît, le spécifique admirable qui prolongerait mon existence en me rendant ma jeunesse.

Je me renversai sur ma chaise en couvrant mes yeux de mes mains.

— Ohl ma bonne amie, qu'avez-vous dit... et qu'avez-vous fait?... C'est Belkiss qui nous a perdus 1...

— Que parles- tu de Belkiss, insensé? Belkiss, c'est moi I...

— Héîas! La Belkiss de ce uneste portrait m'a

inspiré un amour qui me rend indigne de vous sauver,

— Est-ce tout, dit la Fée aux Miettes en souriant, et n'ai-je point d'autres rivales?

— Une rivale à Belkiss, grand Dieu 1 Belkiss ellemême n'est pas la yôtre. Et ce n'est pas ma faute si elle revient toujours, toujours! quand je me suis défendu depuis six mois de regarder son portrait I

— Calme donc ton cœur, Michel, l'amour que tu ressens pour Belkiss est un sentiment dont je ne jouis pas moins que toi, je m'en trouve doublement heureuse. Ainsi rien ne s'oppose au succès de mes espérances, mon cher enfant, si tu te sens capable d'arriver au coucher du soleil de la Saint-Michel prochaine, sans ouvrir ton âme à une autre passion.

— Exigez de moi, Fée aux Miettes, une promesse en apparence plus difficile à tenir, et qui ne me coûtera pas davantage ! Ce que vous me demandez pour six mois, je vous le jure pour toujours.

— J'en fais mon affaire une fois que ce premier tenne sera passé, répondit la Fée aux Miettes ; mais je crains qu'il ne te mette à des épreuves plus dangereuses que tu ne le supposes. Il faut aller chercher ce spécifique au loin, j'ignore moi-même en quel lieu la sagesse de Dieu l'a placé; tu es jeune et bien jeune ; ta figure et ton air feraient honneur à un prince : le costume de voyage que je t'ai fait préparer annonce tout autre chose qu'un simple charpentier; et., quoique tu n'aies pas vu le monde, tu t'y feras remarquer toutes les fois que tu y paraîtras, parce que tu as deux qualités précieuses, une bienveillance

i6o CONTES DE LA VEILLÉE

universelle et une parfaite modestie. Les pays que tu vas parcourir sont remplis de femmes aimables et belles dont l'accueil exigera de toi, si tu ne veux passer pour mstique et grossier, un juste retour de politesse et même de sensibilité. Tu seras aimé, Michel, et l'amour demande l'amour.

— Les dangers dont vous pensiez m'effrayer m'alarment si peu que je croirais commencer à être coupable si je pensais à me prémunir contre eux. Vous garderez le portrait de Belkiss, ajoutai-je en lui présentant le médaillon ; et, si vous voulez jeter quelques charmes sur notre séparation passagère, c'est le vôtre que vous me donnerez.

— Tu les conserveras tous les deux, s'écria la Fée aux Miettes, et ce sera trop de bonheur pour moi qu'un regard de toi tous les jours sous la forme disgracieuse que les ans m'ont donnée ! Mais tu n'as donc pas remarqué qu'en faisant jouer le ressort dans le sens opposé, on découvrait l'autre face de ce médaillon?... Vois plutôt I

C'était effectivement le portrait de la Fée aux Miettes, et j'y appliquai mes lè^'Tes avec ardeur.

— Il n'y a pas de temps à perdre, dit-elle, car je sens que l'horrible crainte de te perdre pour jamais achevait déjà de miner mes organes affaiblis. Les heures me vieillissent.

— Dites ce que vous avez à m'ordonner, faitesmoi connaître le spécifique dont vous attendez votre guérison. Il faudra qu'il soit bien dif&cile à conquérir s'il m'échappe I

LA FÉE AUX MIETTES ï6i

— Eh I serait-il vrai, Michel, que j'eusse oublié de te le nommer? C'est la mandragore qui chante I

— La mandragore qui chante, dites-vous? Pensezvous, Fée aux Miettes, qu'il y ait des mandragores qui chantent, ailleurs que dans les folles ballades des écoliers et des compagnons de GranviUe?

— Une seule, mon cher Michel, une seule,, et son histoire, que je te raconterai un jour, est une des plus belles de l'Orient, puisqu'elle se lit dans un des livres seciets de Salomon. C'est celle-là qu'il faut trouver.

— Bonté inépuisable du ciel ! m'écriai-je, daignez me secourir dans cette déplorable extrémité! Comment trouver en six mois la mandragore qui chante, dont la Fée aux Miettes disait tout à Theure qu'elle ne savait pas elle-même en quel lieu la sagesse de Dieu l'avait placée, et qu'on cherche inutilement depuis le règne de Salomon !

— Ne t'épouvante pas de cette difficulté ! La mandragore qui chante se présentera d'elle-même à la main qui est faite pour la cueillir, et tu serais arrivé sans succès au dernier moment de ton généreux exil, le dernier rayon du soleil de Saint-Michel serait près de s'éteindre dans le crépuscule à l'horizon du monde le plus reculé où tes voyages puissent te conduire, jusque dans ces glaces du pôle où jamais une fleur ne s'est ouverte aux clartés des cieux, que la mandragore qui chante s'épanouirait fraîche et vermeille sous tes doigts, si tu n'as cessé de m'aimer,

i62 CONTES DE LA VEILLÉE

et te répéterait sur un mode inconnu de la terre ce refrain de ton enfance i

C'est moi, c'est moi, c'est moi.

Je suis la mandragore, La iilie des beaux jours qui s'éveille à l'aurore. Et qui chante pour toi I

Alors notre destinée sera complète, et nous ne tarderons pas à nous revoir.

Je me retirai alors pour faire mes préparatifs.

Je ne me réveillai qu'au bruit de la cloche du chantier qui m'annonçait l'heure de mon départ pour un long voyage. Ma vieille femme était accroupie déjà auprès de la bouilloire à terminer les préparatifs d'un déjeuner plus substantiel qu'à l'ordinaire.

Un moment après, je l'embrassai tendrement, et je gagnai les hauteurs de la montagne pour me mettre à la recherche de la mandragore qui chante.

J'erre depuis six mois à travers les plaines de mandragores, qui relèvent toutes de quelque châtellenie peuplée des plus jolies femmes de la terre, et je n'ai trouvé nulle part ni une mandragore qui chantât, ni une femme qui me fît oublier l'amour de la Fée aux Miettes.

Une semaine s'est à peine écoulée que je me retrouvai aux portes de Glasgow, mêlé à un couple à'herbalistes qui cherchaient des simples.

— Monsieur, dis-je en m' adressant à celui de ces curieux dont l'air rogue et suffisant annonçait le mieux un savant profès, oserais-je vous demander si

VOUS savez OÙ je pourrais me procurer la mandragore qui chante?

— Mon ami, me répondit-il en me tâtant le pouls, elle est infailliblement, si elle existe quelque part, à l'hcspice des lunatiques, où ce garçon va vous conduire.

Et c'est depuis ce jour qu'on m'y retient prisonnier sans contrarier mon projet, puisque les mandragores n'y manquent pas...

Mais, je vous demande, monsieur, n'avez-vous rien entendu, et ne vous semble-t-il pas qu'une harmonie ' ..quise court en murmurant sur ces fleurs mourantes, avec le dernier ra5ron du soleil horizontal? Adieu, monsieur, adieu.

Et Michel m'échappa pour courir à ses mandragores.

— Dieu me préserve, infortuné, dis- je en m'élançant dans l'avenue sans regarder derrière moi ; Dieu me préserve d'être témoin de ton désespoir quand le dernier de tes prestiges s'évanouira!

J'atteignais à ce portique élégant qui s'ouvre sur le quai de la Clyde, quand un homme raide et sévère,, habillé de noir de la tête aux pieds, me retint par le bras avec un mélange de politesse et d'autorité. Je le saluai; il me répondit d'une faible inclinaison de tête, et reprit sa pose inflexible en cillant un œil solennel, et puisant largement du tabac d'Espagne dans sa tabatière d'or,

— Monsieur est probablement philanthrope? dit-il. — - Je ne sais pas ce que c'est, monsieur, lui ré-

pondis-je, mais je suis homme.

i€4 CONTES DE LA VEILLÉE

— "J'ai supposé que monsieur appartenait à la profession, reprit-il, parce que je l'ai vu s'entretenir longtemps avec un misérable monomane qu'on nous amena ces jours derniers, et qui est travaillé d'un diable bleu fort étrange. Il a pour lubie spéciale de s'enquérir à tout venant d'une mandragore gui chante. Or, monsieur n'est pas sans savoir que cette plante dénuée, conmie tous les végétaux, des organes qui servent à la vocalisation, c'est une solanee somnifère et vénéneuse, comme un grand nombre de ses congénères, dont les propriétés narcotiques, anodines, réfrigérantes et hypnotiques étaient déjà connues Cj temps d'Hippocrate.

Comment la mandragore chanterait-elle, pu^ue nous savons que la fonction mécanique du chant s'exécute virtuellement par l'ofiSce de la membrane trico-thyroïdienne.

— C'est probablement pour cela, dis- je, que la mandragore est muette? *

— Il n'y a pas de doute.

Et je m'échappai de ses mains en lui abandonnant le bouton de mon habit par lequel il me retenait.

— Ouii monsieur, il n'y a rien de plus vrai, me disait le lendemain Daniel Cameron, tandis que je récoutais, la tête appuyée sur ma main et le coude appuyé sur mon oreiller; le limatique avec lequel monsieur a bien voulu s'entretenir hier si longtemps a disparu quelques minutes après, et tous les gardiens ont passé la nuit à sa recherche.

— Il se sera évadé, Daniel, et j'en remercie le cieL

Le voiJà quitte, le pauvre Michel, du gilet de force, du maillot, des ceps, des poucettes, des moxas, des épispastiques, des sinapismes, des aflfusions d'eau glacée et des éméto-cathartiques !

— Évadé, monsieur? et comment s'évaderait-on de la maison des lunatiques, à moins de s'évader par l'air, comme le disent ses camarades, qui prétendent l'avoir vu se balancer un moment à la hauteur des tourelles de l'église catholique, avec une fleur à la main, et chantant d'une manière si douce, qu'on ne savait si ces chants provenaient de la fleur ou de lui?

— C'était de la fleur, Daniel, ne t'y trompe pas. Daniel? des chevaux, des chevaux, et le monde

entre l'Ecosse et nous t

Je me reposais à Venise des fatigues d'un long vojrage, et j'oubliais, dans l'agitation sans but des Gasini et du Ridotto, les émotions plus profondes que j'avais ressenties en quelques heures à Glasgow, lorsque mon oreille fut délicieusement avertie par ce cri qui a toujours éveillé en moi une vive sympathie :

— Voilà, voilà, messieurs, la véritable bibliothèque merveilleuse, tout ce qu'il y a de plus extraordinaire et de plus nouveau : la Malice des femmes, la Patience de Grisélidis, les Amours de la Fée Paribanou et du génie Eblis, l'Histoire pitoyable du prince Erastus, les Prouesses des deux Tristan; les voilà, messieurs, les voilà, pour la bagatelle d'une demi-lire.

Et, pendant que je courais, je voyais flotter au

i66 CONTES DE LA VEILLÉE

vent les banderoles multicolores du crieur enroué, qui continuait à brandir fièrement, devant la foule, ses petits livrets bigarrés de jaune et de bleu, et qui reprenait sa litanie de plus belle à l'arrivée de chaque acheteur :

— Voilà, voilà, messieurs, les superbes aventures de la Fée aux Miettes, et comment Michel le charpentier a été enlevé de sa prison par la princesse Mandragore ; comment il a épousé la Reine de Saba, et comment il est devenu empereur des sept planètes ; les voici avec la figure !

— Donne, donne ! m'écriai-je en lançant ime lire au travers de son échoppe ambulante, et en saisissant la brochure au vol.

J'avance hautement que de pareils livres influeraient d'une manière bien plus essentielle sur le perfectionnement moral d'un peuple intelligent que toutes les babioles pédantesques de quelques méchants phiiosophastres appointés, pour instruire les nations 1

J'aurais mieux fait que de l'avouer. Je l'aurais prouvé par raison démonstrative, si le volume ne m'avait été pris avec tout mon bagage par une bande de Zingari, pendant que je dormais comme un enfant, plongé dans un doux rêve au fond de ma calèche, sur les bords du lac de Côme.

— Heureusement, Daniel, dis-je en me réveillant, que ces pauvres Zingari s'en trouveront bien.

— Je le crois comme vous, répondit Daniel !... s'ils le lisent.

Non loin de la plus haute cime du Jura, mais en redescendant un peu sur son versant occidental, on remarquait encore, il y a près d'un demi-siècle, un amas de ruines qui avait appartenu à l'église et au monastère de Notre-Dame-des-Êpines-Fleuries. C'est à l'extrémité d'une gorge étroite et profonde, mais beaucoup plus abritée du côté du nord, et qui produit tous les ans, grâce à la faveur de cette exposition, les fleurs les plus rares de la contrée. A une demilieue de là, l'extrémité opposée laisse voir aussi les débris d'un antique manoir seigneurial, qui a disparu comme la maison de Dieu. On sait seulement qu'il était occupé par une famiUe très renommée dans les armes, et que le dernier des nobles chevaliers dont il portait le nom, mourut à la conquête du tombeau de Jésus-Christ, sans laisser d'héritier pour perpétuer sa race. La veuve inconsolable n'abandonna pas des lieux si propres à entretenir sa mélancolie ; mais le bruit de sa piété se répandit au loin avec ses bien-

i68 CONTES DE LA VEILLÉE

faits, et une tradition glorieuse consacre à jamais sa mémoire aux respects des générations chrétiennes. Le peuple, qui a oublié tous ses autres titres, l'appelle encore : la Sainte.

Un de ces jours où l'hiver, près de finir, se relâche tout à coup de sa rigueur, sous les influences d'un ciel tempéré, la Sainte se promenait, comme d'habitude, dans la longue avenue de son château, l'esprit occupé de pieuses méditations. Elle arriva ainsi jusqu'aux buissons d'épines qui la terminent encore, et elle ne fut pas peu surprise de voir qu'un de ces arbustes s'était chargé déjà de toute sa parure du printemps. Elle se hâta de s'en approcher pour s'assurer que cette apparence n'était pas produite par un reste de neige rebelle, et, ravie de le voir couronné en effet d'ime multitude innombrable de belles petites étoiles blanches à rayons incarnats, elle en détacha soigneusement un rameau pour le suspendre, dans son oratoire, à une image de la sainte Vierge qu'elle avait depuis son enfance en grande vénération, et s'en revint joyeuse de lui porter cette offrande innocente. Soit que ce faible tribut fût réellement agréable à la divine mère de Jésus, soit qu'un plaisir particulier qu'on ne saurait définir soit réservé à la moindre effusion d'im cœur tendre vers l'objet qu'il aime, jamais l'âme de la châtelaine ne s'était ouverte à des émotions plus ineffables que dans cette douce soirée. Aussi se promit-elle avec une joie ingénue de retourner tous les jours, au buisson fleuri, et d'en rapporter tous les jours une guirlande nou-

velle. On peut croire qu'elle fut fidèle à cet engagement

Un jour cependant que le soin des pauvres et des malades l'avait retenue plus longtemps que d'ordinaire, elle eut beau se presser de gagner son parterre sauvage ; îa nuit y arriva avant elle, et on dit qu'elle commençait à regretter de s'être engagée si avant dans ces solitudes quand une clarté calme et pure, comme celle qui descend du jour naissant, lui montra soudainement toutes ses épines en fleur. Elle suspendit un instant ses pas, à la pensée que cette lumière pouvait provenir d'une halte de brigands, car il était impossible d'imaginer qu'elle fût produite par des mjaiades de vers luisants, écJos avant leur saison. L'année était encore trop éloignée alors des nuits tièdes et pacifiques de l'été. Toutefois, l'obligation qu'elle s'était imposée venant se présenter à son esprit et ranimer un peu son courage, elle marcha légèrement en retenant son haleine, vers le buisson aux blanches fleurs, saisit d'une main tremblante ime branche, qui sembla tomber d'elle-même entre ses doigts, tant elle fit peu de résistance, et reprit le chemin du manoir, sans oser regarder derrière elle.

Durant toute la nuit suivante, la sainte dame réfléchit à ce phénomène, sans pouvoir l'expliquer; et, comme elle avait à cœur d'en pénétrer le mystère, dès le lendemain à la même heure du soir, elle se rendit aux baissons, en compagnie d'un serviteur fidèle et de son vieux chapelain. La douce lumière y régnait ainsi que la veille et semblait devenir, à

mesure qu'ils approchaient, plus vive et plus rayonnante. Ils s'arrêtèrent alors, et se mirent à genoux, parce qu'il leur sembla que cette lumière venait du ciel ; après quoi le bon prêtre se leva seul, fit quelques pas respectueux vers les épines fleuries, en chantant une hynme de l'Église, et les détourna sans efforts, car elles s'ouvrirent comme un voile. Le spectacle qui s'offrit en ce moment à leurs regards les frappa d'une telle admiration, qu'ils restèrent longtemps inmiobiles, tout pénétrés de reconnaissance et de joie. C'était ime image de la sainte Vierge taillée avec simplicité dans un bois grossier, animée des couleurs de la vie par un pinceau peu savant, et revêtue d'habits qui ne révélaient qu'un luxe naïf; mais c'était d'elle qu'émanait la splendeur miraculeuse dont ces lieux étaient éclairés. « Je vous salue, Marie, pleines de grâces », dit enfin le chapelain prosterné ; et au murmure harmonieux qui s'éleva dans tous les bois, quand il eut prononcé ces paroles, on aurait pu croire qu'elles étaient répétées par le chœur des anges. Il récita ensuite avec solennité ces admirables litanies où la foi a parlé, sans le savoir, le langage de la poésie la plus élevée ; et, après de nouveaux actes d'adoration, il souleva la statue entre ses mains afin de la transporter au château où elle devait trouver un sanctuaire plus digne d'elle, pendant que la dame et le valet, les mains jointes et le front incliné, le suivaient lentement en s'unissant à ses prières.

Je n'ai pas besoin de dire que l'image merveilleuse fut placée dans une niche élégante, qu'elle fut

entourée de flambeaux odorants, baignée de parfums, chargée d'une riche couronne, saluée, jusqu'au milieu de la nuit, du cantique des fidèles. Cependant, le matin, on ne la retrouva plus, et l'alarme fut vive parmi tous les chrétiens que sa conquête avait comblés d'un bonheur si pur. Quel péché inconnu pouvait avoir attiré cette disgrâce au manoir de la Sainte? Pourquoi la Vierge céleste l'avait-elle quitté? Quel nouveau séjour avait-elle choisi? On le devine sans doute. La bienheureuse mère de Jésus avait préféré l'ombre modeste de ses buissons favoris à l'éclat d'une demeure mondaine. Elle était retournée au milieu de la fraîcheur des bois, goûter la paix de sa solitude et les douces exhalaisons de ses fleurs. Tous les habitants du château s'y rendirent dans la soirée, et l'y trouvèrent, plus resplendissante que la veille. Ils tombèrent à genoux dans un respectueux silence.

« Puissante reine des anges ! dit la châtelaine, c'est ici la demeure que vous préférez. Votre volonté sera faite. »

Et peu de temps après, en effet, un temple embelli de tous les ornements que prodiguait l'architecte inspiré en ces siècles d'imagination et de sentiment, s'éleva autour de l'image révérée. Les grands de la terre la voulurent enrichir de leurs dons, les rois la dotèrent d'un tabernacle d'or pur. La renommée de ses miracles se répandit au loin dans tout le m.onde chrétien, et appela dans la vallée une multitude de femmes pieuses qui s'y rangèrent sous la règle d'un monastère. La sainte veuve, plusUouchée que jamais

des lumières de la grâce, ne put refuser le titre de supérieure de cette maison. Elle y mourut pleine de jours, ajM-ès une vie de bonnes œuvres, d'exemples et de sacrifices, qui s'exhala conmie un parfum au pied des autels de la Vierge.

Telle est, suivant les chroniques manuscrites de la province, l'origine de l'église et du couvent de Notre-Dame-des-ËpineS'Fleunes.

Deux siècles s'étaient écoulés depuis la mort de LA Sainte, et une jeune vierge de sa famille était encore, suivant l'usage, sœur custode du saint tabernacle ; ce qui veut dire qu'elle en avait la garde, et que c'était à elle qu'il appartenait d'ouvrir le tabernacle aux jours solennels où l'image miraculeuse était offerte à la piété du peuple. C'est elle qui avait soin d'entretenir l'élégance toujours nouvelle de sa parure ; d'en chasser la poussière et les insectes malfaisants; de recueillir, pour composer sa couronne ou pour orner son autel, les fleurs du jardin les plus gracieuses dans leur port et les plus chastes dans leur couleur; d'en former des festons, des guirlandes et des bouquets qui attiraient à leur tour, par le grand vitrail ouvert au soleil levant, une multitude de papillons de pourpre et d'azur, fleurs volantes de la solitude. Parmi ces innocents tributs, la fleur de l'épine était toujours préférée dans sa saison ; et, contrefaite pour toutes les autres avec un art dont les bonnes religieuses avaient dès lors dérobé le secret à la nature, elle reposait siu: le sein de la belle madone, en touffe épaisse nouée d'un ruban d'argent. Les papillons eux-

mêmes auraient pu s'y tromper quelquefois, mais ils n'osaient s'arrêter sur ces fleurs célestes qui n'étaient pas faites pour eux.

La soeur custode s'appelait alors Béatrix. Agée de dix-huit ans tout au plus, elle avait à peine entendu dire qu'elle fût belle, car elle était entrée à quinze ans dans la maison de la sainte Vierge, aussi pure que ses fleurs.

Il y a un âge heureux ou funeste où le cœur d'une jeune fille comprend qu'il est créé pour aimer, et Béatrix y était parvenue ; mais ce besoin, d'abord vague et inquiet, n'avait fait que lui rendre ses devoirs plus chers. Incapable de s'expliquer alors les mouvements secrets dont elle était agitée, elle les avait pris pour l'instinct d'une pieuse ferveur qui s'accuse de n'être pas assez ardente, et qui se croit encore obligée envers ce qu'elle aime, tant qu'elle ne l'aime pas jusqu'à l'enthousiasme et jusqu'au délire. L'objet inconnu de ces transports échappait à son inexpérience ; et parmi ceux qui tombaient, si l'on peut s'exprimer ainsi, sous les sens de son âme ingénue, la sainte Vierge seule lui paraissait digne de cette adoration passionnée, à laquelle sa vie pouvait à peine suffire. Ce culte de tous les moments était devenu l'unique occupation de sa pensée, le charme unique de sa solitude ; ii remplissait jusqu'à ses rêves de mystérieuses langueurs et d'ineffables transports. On la vo5rait souvent prosternée devant le tabernacle, exhalant vers sa divine protectrice des prières entrecoupées de sanglots, ou mouillant le

parvis de ses pleurs; et la Vierge céleste souriait sans doute, du haut de son trône étemel, à cette heureuse et tendre méprise de l'innocence, car la sainte Vierge aimait Béatrix et se plaisait à en fttre aimée. Elle avait lu d'ailleurs peut-être dans le cœur de Béatrix qu'elle en serait aimée toujours.

Il arriva dans ce temps-là un événement qui souleva le voile sous lequel le secret de Béatrix avait été si longtemps caché pour elle-même. Un jeune seigneur des environs, attaqué par des assassins, fut laissé pour mort dans la forêt ; et quoiqu'il conservât tout au plus les faibles apparences d'une existence prête à s'éteindre, les serviteurs du monastère le transportèrent dans leur infirmerie. Comme les filles des châtelains possédaient à cette époque, dès leur première jeunesse, le formulaire des recettes et l'art des pansements, Béatrix fut envoyée par ses sœurs au secours de l'agonisant. EUe mit en œuvre tout ce qu'elle avait appris de cette utile science, mais elle comptait davantage sur l'intercession de la Vierge miraculeuse ; et ses longues et laborieuses veilles, partagées entre les soins de la garde-malade et les prières de la servante de Marie, obtinrent tout le succès qu'elle en avait espéré. Raymond rouvrit ses yeux à la lumière et reconnut sa libératrice : il l'avait vue quelquefois dans le château même où elle était née.

— Eh quoi! s'écria-t-il, Béatrix, est-ce vous que je retrouve? vous que j'ai tant aimée dans mon enfance, et que l'aveu trop vite oublié de votre père

et du mien m'avait permis d'espérer pour épouse! Par quel funeste hasard vous ai-je revue, enchaînée dans les liens d'une vie qui n'est pas fïiite pour vous, et séparée sans retour de ce monde brillant dont vous étiez l'ornement? Ahl si vous avez choisi de vousmême cet état de solitude et d'abnégation, Béatrix, je vous le jure, c'est que vous ne connaissiez pas encore votre cœur. L'engagement que vous avez contracté, dans l'ignorance où vous étiez des sentiments naturels à tout ce qui respire, est nul devant Dieu comme devant les hommes. Vous avez trahi sans le savoir votre destinée d'amante, et d'épouse, et de mère Vous vous êtes condamnée, pauvre et chère enfant, à des jours d'ennui, d'amertume et de dégoût, dont aucun plaisir n'adoucira désormais la longue tristesse. Il est si doux d'être aimé, si doux de revivre par ce que l'on aime dans des objets que Ton aime 1 Les joies pures d'une affection qui double, qui multiplie la vie ; la tendresse d'un ami qui vous adore, qui embellit tous vos moments, par des fêtes nouvelles, qui n'existe que pour vous chérir et pour vous plaire ; les caresses innocentes de ces jolis enfants, si frais, si gracieux, si joyeux d'être, et qu'un caprice barbare aurait abandonnés au néant ! voilà ce que vous avez perdu ! voilà ce que vous auriez perdu, ma Béatrix, si une obstination aveugle vous retenait dans l'abîme où vous vous êtes plongée ! Mais non, continua-t-il avec une expansion plus vive encore, tu ne méconnaîtras point les intentions de ton Dieu et du mien, qui ne nous a rapprochés que pour nous réunir à

jamais ! Tu te rendras aux vœux de l'amour qui t'Implore et qui t'éclaire I Tu seras l'épouse de ton Raymond, comme tu es sa sœur et sa bien-aimée! Ne détourne pas de lui tes yeux pleins de larmesj Ne lui arrache pas ta main qui tremble dans les siennes ! Dis-lui que tu es disposée à le suivre et à ne plus le quitter 1...

Béatrix ne répondit point ; elle n'avait pu trouver des expressions pour rendre ce qu'elle éprouvait. Elle s'échappa des bras affaiblis de Raymond, s'éloigna troublée, éperdue, palpitante, et alla tomber aux pieds de la Vierge, sa consolation et son appui. Elle y pleura comme auparavant, m.ais ce n'était plus d'une émotion inconnue et sans objet; c'était d'un sentiment plus puissant que la piété, plus puissant que la honte, plus puissant, hélas t que cette Vierge sainte dont elle appelait en vain le secours; et ses pleurs, cette fois, étaient amers et brûlants. On la vit plusieurs jours de suite, prosternée et suppliante, et on ne s'en étonna point, parce que tout le monde connaissait dans le couvent sa dévotion passionnée pour Notre-Dame-des-Êpines-Fleuries. Elle passait le reste de ses heures dans la chambre du blessé, dont la guérison avait cependant cessé d'exiger des soins assidus.

Un soir, à l'heure où l'église est fermée, où toutes les sœurs sont retirées dans leurs cellules, où tout se tait jusqu'à la prière, voici Béatrix qui gagne le chœur à pas lents, qui dépose sa lampe sur l'autel, qui ouvre d'une main tremblante la porte du taber-

uacle, qui se détourne en frémissant 3t en baissant les yevx, comme si elle craignait que la reine des anges ne la foudroj'^ât d'un regard, et qui se jette à genoux. Elle veut parler, et les paroles meurent sur ses lèvres, ou se perdent dans ses sanglots. Elle enve loppe son front de son voile et de ses mains ; eUe essaie de se rafiermir et de se calmer ; elje tente un dernier effort ; elle parvient à arracher de son cœur quelques accents confus., sans savoir si elle profère une prière ou un blasphème.

« O céleste bienfaitrice de ma jeunesse ! dit-elle, ô vous que j'ai si longtemps uniquement aimée, et qui restez toujours la plus chère souveraine de mon âme, à quelque indigne partage que je vous fasse des cendre ! ô Marie, divine Marie ! pourquoi m'avez-vous abandonnée? Pourquoi avez- vous permis que votre Béatrix tombât en proie aux horribles passions de l'enfer? Vous savez, hélas I si j'ai cédé sans combats à celle qui me dévore! Aujourd'hui, c'en est fait, Marie, et c'en est fait pour jamais ! je ne vous servirai plus, car je ne suis plus digne de vous servir. J'irai cacher loin de vous le deuil étemel de mon innocence que vous n'avez pas, vous-même, le pouvoir de me rendre. Souffrez cependant, ô Marie, que j'ose vous adorer encore ! prenez en compassion les larmes que je répands, accueillez le dernier de mes hommages comme vous avez accueilli tous les autres ; ou plutôt, si mon zèle pour vos autels fut digne de quelque reconnaissance, envoyez la mort à l'infortunée qui vous implore, avant qu'elle vous ait quittée I »

En achevant ces paroles, Béatrix se leva, s'approcha, tremblante, de l'image de la sainte Vierge, la para de nouvelles fleurs, se saisit de celles qu'elle venait de remplacer, et, honteuse pour la première fois de l'usage pieux qu'elle n'avait plus le droit d'en faire, elle les plaça sur son cœur dans le sachet bénit du scapulaire, pour ne jamais s'en séparer. Après cela, elle jeta un dernier regard sur le tabernacle, poussa un cri de terreur et s'enfuit.

La nuit suivante, une voiture rapide entraîna loin du couvent le beau chevalier blessé, et une jeune religieuse, infidèle à ses vœux, qui l'accompagnait.

La première année qui s'écoula depuis fut presque tout entière dans l'ivresse d'une passion satisfaite. Le monde même était pour Béatrix un spectacle nouveau, inépuisable en jouissances. L'amour multipliait autour d'elle tous les moyens de séduction qui pouvaient perpétuer son erreur; elle ne sortait des rêves de la volupté que pour s'éveiller au milieu de la joie des festins, parmi les jeux des baladins et les concerts des ménestrels ; sa vie était une fête perpétuelle, où la voix sérieuse de la réflexion aurait essayé vainement de se faire entendre; et cependant Marie n'était pas tout à fait sortie de son souvenir. Plus d'une fois, dans les apprêts de sa toilette, son scapulaire s'était machinalement ouvert sous ses doigts. Plus d'une fois, elle avait laissé tomber sur le bouquet flétri de la Vierge un regard et une larme. La prière avait monté plus d'une fois jusqu'à ses lèvres, comme une flamme cachée que la cendre n'a pu contenir,

mais elle s'y était éteinte sous les baisers de son ravisseur; et, dansrson délire même, quelque chose lui disait encore qu'une prière l'aurait sauvée I

Elle ne tarda pas d'éprouver qu'il n'y a d'amour durable que celui qui est épuré par la religion ; que l'amour seul du Seigneur et de Marie échappe aux vicissitudes de nos sentiments ; que, seul entre toutes nos afîectioas, il semble s'accroître et se fortifier par le temps, pendant que les autres brûlent si vives et se consument si vite dans nos cœurs de cendre. Cependant elle aimait Ra5niiond autant qu'elle pouvait aimer, mais «un jour arriva où elle comprit que Raymond ne l'aimait plus. Ce jour lui fit prévoir le jour, horrible encore, où eUe serait tout à fait abandonnée de celui pour qui elle avait abandonné l'autel, et ce jour redouté arriva aussi, Béatrix se trouva sans appui sur la terre, hélas I et sans appui dans le ciel. Elle chercha en vain une consolation dans ses souvenirs, un refuge dans ses espérances. Les fleurs du scapulaire s'étaient flétries comme celles du bonheur. La source des larmes et de la prière était tarie. La destinée que s'était faite Béatrix venait de s'accomplir. Plus on tombe de haut dans le chemin de la vertu, plus la chute a d'ignominie, plus elle est irréparable, et c'est de haut que Béatrix était tombée. EUe s'efiEraya d'abord de son opprobre, et puis elle finit par en contracter l'habitude, parce que le ressort de son âme s'était brisé. Quinze années s'écoulèrent ainsi, et pendant quinze ans, l'ange tutélaire que le baptême avait donné à son berceau, l'ange qui

ï8o CONTES DE LA VEILLÉE

l'avait tant aimée, se voila de ses ailes et pleura.

Ohl que ces années fugitives emportèrent de trésors avec elles I L'innocence, la pudeur, la jeunesse, la beauté, l'amour, ces roses de la vie qui ne fleurissent qu'une fois, et jusqu'au sentiment de la conscience qui dédommage de toutes les autres pertes I Les bijoux qui l'avaient autrefois parée, tributs impies, lui fournirent quelque temps une ressource trop prompte à s'épuis-er. Elle demeura seule, délaissée, objet de mépris pour les autres comme pour elle-même, livrée aux dédains insolents du vice, et odieuse à la vertu, exemple rebutant de honte et de misère que les mères montraient à leurs enfants pour les détourner du péché ! Elle se lassa d'être à charge à la pitié, de ne recevoir que des aumônes qu'ime pieuse répugnance clouait souvent aux mains de la charité, de n'être secourue à l'écart que par des gens qui avaient la rougeur sur le front, en lui accordant un peu de pain. Un jour, elle s'enveloppa de ses haillons, qui avaient été dans leur fraîcheur une riche toilette; elle résolut daller demander les aliments de la journée ou l'asile de la nuit à ceux qui ne l'avaient pas connue; elle partit, la pauvre mendiante, sans autre bien que les fleurs qu'elle avait autrefois ravies au bouquet de la Vierge, et qui tombaient, une à une, en poussière, sous ses lèvres desséchées î

Béatrix était jeune encore, mais la honte et la faim avaient imprimé sur son front ces traces hideuses qui révèlent une vieillesse hâtive. Quand sa figure pâle et muette implorait timidement les secours des

LA LÉGENDE DE SŒUR BÊATRIX i8i

passants, quand sa main blanche et délicate s'ouvrait en frémissant à leurs dons, il n'était personne qui ne sentît qu'elle avait dû avoir d'autres destinées sur la terre. Les plus indifférents s'arrêtaient devant elle avec un regard amer qui semblait dire : O ma fille I comment êtes-vous tombée?... — Et son regard, à elle, ne répondait plus; car il y avait longtemps qu'elle ne pouvait plus pleurer. Elle marcha longtemps, longtemps : son voyage semblait ne devoir aboutir qu'à la mort. Un jour surtout, elle avait parcouru, depuis le lever du soleil, sur le revers d'une montagne nue, un sentier âpre et raboteux, sans que l'aspect d'aucune maison vînt consoler sa lassitude ; elle avait eu pour seul aliment quelques racines sans saveur arrachées aux fentes des rochers; sa chaussure en lambeaux venait d'abandonner ses pieds sanglants ; elle se sentait défaillir de fatigue et de besoin, lorsqu'à la nuit close, elle fut frappée tout à coup de l'a^ect d'une longue ligne de lumières qui annonçaient une vaste habitation, et vers lesquelles elle se dirigea de toutes les forces qui lui restaient ; mais, au signal d'une cloche argentine dont le son réveilla dans son cœur un étrange et vague souvenir, tous les feux s'éteignirent à la fois, et il n'y eut plus autour d'elle que la nuit et le silence. Elle fit cependant quelques pas encore, les bras étendus, et ses mains tremblantes s'appuyèrent contre une porte fermée. Elle s'y soutint un moment, conmie pour reprendre haleine ; elle essaya de s'y attacher pour ne pas tomber ; ses doigts débiles la trahirent ;

i82 CONTES DE LA VEILLÉE

ils glissèrent sous le poids de son corps s O sainte Vierge ! s'écria-t-elle, pourquoi vous ai-je quittée \... Et la maltieureuse Béatrix s'évanouit sur le seuil.

Que la colère du ciel soit légère aux coupables 1 De pareilles nuits expient toute une vie de désordre I La fraîcheur saisissante du matin commençait à peine à ranimer en elle un sentiment confus et douloureux d'existence, quand elle s'aperçut qu'elle n'était pas seule. Une femme agenouillée à ses côtés soulevait sa tête avec précaution, et la regardait fixement dans l'attitude d'une curiosité inquiète, en attendant qu'elle fût tout à fait revenue à elle-même.

— Dieu soit béni à jamais, dit la bonne tourière, de nous envoyer de si bonne heure un acte de piété à exercer et un malheur à secourir ! C'est un événement d'heureux augure pour la glorieuse fête de la Vierge que nous célébrons aujourd'hui! Mais comment se fait-il, ma chère enfant, que vous n'ayez pas pensé à tirer la cloche ou à frapper du marteau? Il n'y a point d'heure où vos soem-s en Jésus-Christ n'eussent été prêtes à vous recevoir. Bien, bien!... ne me répondez pas maintenant, pauvre brebis égarée ! Fortifiez-vous de ce bouillon que j'ai chaufîé à la hâte, aussitôt que je vous ai aperçue ; goûtez ce vin généreux qui rendra la chaleur à votre estomac et la souplesse à vos membres endoloris. Faites-moi signe que vous êtes mieux. Buvez, buvez tout, et maintenant, avant de vous lever, si vous n'en avez pas encore la force, enveloppez- vous de cette mante que j'ai jetée sur vos épaules ; donnez-moi entre mes mains vos

petites mains si froides, pour que j'y rappelle le sang et la vie. Sentez-vous déjà vos doigts se dégourdir sous mon haleine? Oh I vous serez bien tout à l'heure I Béatrix, pénétrée d'attendrissement, se saisit des mains de la digne religieuse et les pressa à plusieurs reprises sur ses lèvres.

— Je suis bien déjà, lui dit-elle, et je me sens en état d'aller remercier Dieu de la grâce qu'il m'a faite en me dirigeant vers cette sainte maison. Seulement, pour que je puisse la comprendre dans mes prières, ayez la bonté de m'apprendre où je suis.

— Et où seriez-vous, répliqua la tourière, si ce n'est à Notre-Dame-des-Épines-Fleuries, puisqu'il n'y a point d'autre monastère dans ces solitudes à plus de cinq lieues à la ronde?

— Notre-Dame-des-Épines-Fleuries ! s'écria Béatrix avec un cri de joie que suivirent aussitôt les marques de la plus profonde consternation ; Notre-Dame-des- Êpines-Fleuries i reprit-elle en laissant tomber sa tête sur son sein ; le Seigneur aie pitié de moi !

— Eh quoi ! ma fille, dit la charitable hospitalière, ne le saviez-vous pas? Il est vrai que vous paraissez venir de bien loin, car je n'ai jamais vu d'habillements de femme qui ressemblassent aux vôtres. Mais Notre-Dame-des-Épines-Fleuries ne borne pas sa protection aux habitants du pays. Vous n'ignorez pas, si vous en avez ouï parler, qu'elle est bonne pour tout le monde.

— Je la connais, et je l'ai servie, répondit Béatrix ; mais je viens de bien loin, comme vous dites, ma mère.

i84 CONTES DE LA VEILLÉE

et il n'est pas étonnant que mes yeux n'aient point reconnu d'abord ce séjour de paix et de bénédiction. Voilà cependant l'église, et le couvent, et les buissons d'épines où j'ai cueilli tant de fleurs. Hélas I ils fleurissent toujours!... J'étais si jeune cependant quand je les ai quittés!... C'était du temps, continua-t-elle en relevant son front vers le ciel avec cette e3q)ressIon résolue que donne aux remords d'un chrétien l'abnégation de lui-même, c'était du temps où sœur Béatrbc était custode de la sainte chapelle. Ma mère, vous en souvenez-vous?

— Comment l'aurais-je oublié, mon enfant, puisque sœur Béatrix n'a jamais cessé d'être custode de la sainte chapelle? — puisqu'elle est restée jusqu'aujourd'hui parmi nous, et qu'elle restera longtemps, j'espère, im sujet d'édification pour toute la communauté; — p\iisque, après la protection de la sainte Vierge, nous ne connaissons point d'appui plus assuré devant le ciel?

— Je ne parle point de celle-là, interrompit Béatrix en soupirant amèrement; je parle d'une autre Béatrix qui a fini sa vie dans le péché, et qui occupait la même place il y a seize ans.

— Le bon Dieu ne vous punira pas de ces paroles insensées, dit la tourière en la rapprochant de son sein. La détresse et la maladie qui altèrent vos esprits ont troublé votre mémoire de ces tristes visions. Il y a plus de seize ans que j'habite ce couvent, et je n'y ai jamais connu d'autre custode de la sainte chapelle que sœur Béatrix. Au reste, puisque vous êtes

décidée à présenter à Notre-Dame un acte d'adoration, pendant que je vous préparerai un lit, allez, ma sœur, allez au pied du tabernacle ; vous y trouverez déjà Béatrix, et vous la reconnaîtrez aisément, car la bonté divine a permis qu'elle ne perdît pas en vieillissant une des grâces de sa jeunesse. Je vous retrouverai tout à l'heure, pour ne plus vous quitter jusqu'à votre entier rétablissement.

En achevant ces paroles, la tourière rentra dans le cloître. Béatrix gagna en chancelant l'escalier de l'église, s'agenouiUa sur le parvis, et le frappa de sa tête, puis s'enhardit un peu, se leva, et, de colonne en colonne, s'avança jusqu'à la grille, où elle retomba sur ses genoux. A travers le nuage dont sa vue était obscurcie, elle avait distingué la sœur custode qui était debout devant le tabernacle.

Peu à peu, la sœur se rapprochait d'elle en faisant sa revue ordinaire du saint lieu, rendant la flamme aux lampes éteintes, ou remplaçant les guirlandes de la veille par de nouvelles guirlandes. Béatrix ne pouvait en croire ses yeux. Cette sœur, c'était elle-même, non telle que l'âge, le vice et le désespoir l'avaient faite, mais telle qu'elle avait dû être aux jours innocents de sa jeunesse. Était-ce une illusion produite par le remords? Était-ce un châtiment miraculeux, anticipé sur ceux que lui réservait la malédiction céleste? Dans le doute, elle cacha sa tête dans ses mains, et la reposa immobi'c contre les barreaux de la grille, en balbutiant du bout des lèvres les plus tendres de ses prières d'autrefois.

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Et cependant la sœur custode marchait toujours. Déjà les plis de ses vêtements avaient effleuré les barreaux, Béatrix accablée n'osait respirer.

— C'est toi, chère Béatrix, dit la sœur d'une voix dont aucune parole humaine ne peut exprimer la douceur. Je n'ai pas besoin de te voir pour te reconnaître, car tes prières viennent à moi telles que je les ai jadis entendues. Il y a longtemps que je t'attendais; mais, comme j'étais sûre de ton retour, je pris ta place le jour où tu m'as quittée, pour qu'il n'y eût personne qui s'aperçût de ton absence. Tu sais maintenant ce que valent les plaisirs et le bonheur dont l'image t'avait séduite, et tu ne t'en iras plus. C'est, entre nous, pour le siècle et pour l'éternité. Rentre donc avec confiance dans le rang que tu occupais parmi mes filles. Tu trouveras dans ta cellule, dont tu n'as pas oublié le chemin, l'habit que tu y avais laissé, et tu revêtiras avec lui ta première innocence, dont il est l'emblème ; c'est une grâce peu commune que je devais à ton amour, et que j'ai obtenue pour ton repentir. Adieu, sœur custode de Marie ! Aimez Marie comme elle vous a aimée 1

C'était Marie, en effet ; et quand Béatrix éperdue releva vers elle ses yeux inondés de larmes, quand elle étendit vers elle ses bras palpitants, en lui jetant une action de grâces brisée par ses sanglots, elle vit la sainte Vierge monter les degrés de l'autel, rouvrir la porte du tabernacle, et s'y asseoir dans sa gloire cékste sous son auréole d'or et sous ses festons d'épines fleuries.

Béatrix ne redescendit pas au chœur sans émotion. Elle allait revoir ses compagnes dont elle avait trahi la foi, et qui avaient vieilli, exemptes de reproche, dans la pratique d'un devoir austère. Elle se glissa parmi ses sœurs, le front baissé, et prête à s'humilier au premier cri qui annoncerait sa réprobation. Le cœur vivement agité, elle prêta une oreille attejitive à leurs voix, et elle n'entendit rien. Conmae aucune d'elles n'avait remarqué son départ, aucune d'elles ne fit attention à son retour. Elle se précipita aux pieds de la sainte Vierge, qui ne lui avait jamais paru si belle, et qui semblait lui sourire. Dans les rêves de sa vie d'illusions, elle n'avait rien compris qui approchât d'un tel bonheur.

La divine fête de Marie (car je crois avoir dit que ceci se passait le jour de l'Assomption) s'accomplit dans un mélange de recueillement et d'extase dont les plus belles des solennités passées avaient à peine donné l'idée à cette communauté de vierges, sans tache comme leur reine. Les unes avaient vu tomber du tabernacle des lumières miraculeuses, les autres avaient entendu le chant des anges se mêler à leurs chants pieux, et s'étaient arrêtées de respect pour n'en pas troubler la céleste harmonie. On se racontait avec mystère qu'il y avait ce jour-là une fête dans le paradis, comme dans le monastère des Épines-Fleuries; et, par un phénomène étranger à cette saison, toutes les épines de la contrée avaient refleuri, de sorte que ce n'était, au dehors comme au dedans, que printemps et parfums. C'est qu'une âme était

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rentrée dans le sein du Seigneur, dépouillée de toutes les infirmités et de toutes les ignominies de notre condition, et qu'il n'y a point de fête qui soit plus agréable aux saints.

Une seule inquiétude obscurcit un moment l'innocente joie des colombes de la Vierge. Une pauvre femme, toute souffreteuse et toute malade, s'était assise le matin sur le seuil du monastère. La tourière l'avait vue, elle l'avait imparfaitement soulagée ; elle avait disposé pour elle un lit doux et tiède où reposer ses membres débiles, affaiblis par la privation, et d^uis, elle l'avait inutilement cherchée. Cette malheureuse créature avait disparu sans qu'on en retrouvât aucune trace, mais on pensait que sœur Béatrix pouvait l'avoir aperçue à l'église où elle s'était réfugiée.

— Rassurez-vous, mes sœurs, dit Béatrix émue jusqu'aux larmes de ces tendres soucis; rassurezvous, continua-t-elle en pressant la tourière contre son seinl J'ai vu cette pauvre femme et je sais ce qu'elle est devenue. Elle est bien, mes sœurs, elle est heureuse, plus heureuse qu'elle ne le mérite et que vous n'auriez pu l'espérer pour elle.

Cette réponse apaisa toutes les craintes ; mais elle fut remarquée, parce que c'était la première parole sévère qui fût sortie de la bouche de Béatrix.

Après cela toute l'existence de Béatrix s'écoula comme un seul jour, comme ce jour de l'avenir qui est promis aux élus du Seigneur, sans regrets, sans crainte, sans autre émotion, car les cœurs sensibles ne peuvent s'en passer tout à fait, que celle de la

piété envers Dieu et de la charité envers les hommes. Elle vécut un siècle sans avoir paru vieillir, parce qu'il n'y a que les mauvaises passions de l'âme qui vieillissent le corps, La vie des bons est une jeunesse perpétuelle.

Béatrix mourut cependant, ou plutôt elle s'endormit avec calme dans ce sommeil passager du tombeau qui sépare le temps de l'éternité. L'Église honora sa mémoire d'un souvenir glorieux. Elle la plaça au rang des saints.

Elle a mérité cet honneur par sa tendre fidélité à la sainte Vierge. C'est le pur amour qui fait les saints; et je le déclare avec peu d'autorité, j'en conviens, mais dans la sincérité de mon esprit et de mon cœur : Tant que l'école de Luther et de Voltaire ne m'aura pas offert un récit plus touchant que le sien, je m'en tiendrai à la légende de sœur Béatrix.

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