‹ Contes de la veilléeChapitre 2 sur 3 · NOTICE BIOGRAPHIQUE · texte numérisé non relu

NOTICE BIOGRAPHIQUE

dont il étudiait les mœurs dans sa jeunesse, il aime la variété et se plaît aux sujets les plus divers. Son esprit voltige de l'un à l'autre. Il découvre facilement, parmi les fleurs les plus rares de la littérature, les sucs divins dont il aime à se nourrir. Il effleure, recueille, puis distille une goutte de miel. Ecrit dans un style très pur, sobre, ingénieux, imagé, cJuzcun de ses contes, chacune de ses nouvelles est un petit chef-d'œuvre de goût et de sensibilité. C'est à la bibliothèque de l'Arsenal, où, il est nommé en 18 2 j, que la plupart des écrivains de la jeune école romantique se groupent autour de lui, pour recueillir c&tte science de la tradition des lettres françaises dont son esprit est imprégné. Lamartine, Musset, Alfred de Vigny, Sainte-Beuve, Victor Hugo, Dumas, Frédéric Soulié, attirés par l'érudition de ce charmant conteur, l'entourent comme un cénacle et deviennent ses commensaux habituels. C'est à cette période de 1830, à la fin de sa vie, que se place l'apogée de son art si fin si délicat, c'est de cette époque -que datent les plus charmants de ses contes. La Fée aux Miettes, la Semaine de la Chandeleur, le Chien de Brisqnet, la Légende de sœur Béatrix.

Entre temps, il a publié des travaux de critique, des livres de voyage, des souvenirs, des portraits; quelques études historiques parfois fantaisistes.

Ses travaux si divers le conduisirent en 1833 à l'Académie française, qui le reçut à l'unanimité, et lui donna

h faukuil de M- Lay<i- Quelques fçésiçs harmonieuses où h v^s d& nos vmlle^ légendes tr(i4nit par hti ^$ musical ei grctcie^x, d^s récits faniastiques. témoignent dfi l'omnipoimce de cet écrivain distingué qui cuUiva tous les ^&nte^ et, aitm i<^utes hs JQWi^ liUérair^s.

Charly Nodier mourv/t en 1844. S^es œuvres qui furent fr^s répandti^s dorm^ni tnaintenant dans quelques bibiiQr ihèques çù de^ mi^^rs éclairés^, curiem de goûter m. ckafm^ d'un esprit très délicat, d'wt^ irrutginatiaa. éiérr gmkh, çliçisissf6tii uns, nomelk parmi ses cctit^ comms otk choisit une perU dans nn écrin.

CARETTE née BOUVET,

(conte des fées)

Il y avait une fois un pauvre homme et une pauvre femme qui étaient bieyi vieux, et qui n'avaie^t jamais eu d'enfants : c'était un graiid chagrin pour eux, parce qu'ils prévoyaient que dans quelques années ils ne pourraient plus cultiver leurs fèves et les aller vendre au marché. Un jour qu'ils sarclaient leur cJiamp de fèves (c'était tout ce qu'ils possédaient avçc une petite chaumière ; je. voudrais biei; en avoir autant), un jour-, dia-je, qu'ils ssaçclaient pour ôt§r les maii'' vaise& herbes, la vieille découvrit dans un coin, sous les touffes les plus drues, un petit paquet fort bien troussé qui contenait un superbe garçon de huit à dix mois, comme il paraissait k son air, mais qui avait bien deux ans pour la raison, car il était déjà sevré.

Tant y a qu'il ne fit point de façon pour accepter des fèves bouillies qu'il porta aussitôt à sa bouche d'une manière fort délicate. Quand le vieux fut arrivé du bout de son champ aux acclamations de la vieille, et qu'il eut regardé à son tour le bel enfant que le bon Dieu leur donnait, le vieux et la vieille se mirent à s'embrasser en pleurant de joie ; et puis ils firent hâte de regagner la chaumine, parce que le serein qui tombait pouvait nuire à leur garçon.

Une fois qu'ils furent rendus au coin de l'âtre, ce fut bien un autre contentement, car le petit leur tendait les bras avec des rires charmants, et les appelait tnanian et papa, cormnc s'il ne s'en était jamais connu d'autres. Le vieux le prit donc sur son genou, et l'y fit sauter doucement, comme les demoiselles qui se promènent à cheval, en lui adressant miUe paroles agréables, auxquelles l'enfant répondait à sa manière, pour ne pas être en reste avec le vieux dans une conversation si honnête. Et pendant ce temps, la vieille allumait un joli feu clair de gousses de fèves sèches qui éclairait toute la maison, afin de réjouir les petits membres du nouveau venu par une douce chaleur, et de lui préparer une exce'Iente bouillie de fèves où elle délaya une cuillerée de miel qui en fit un manger délicieux. Ensuite elle le coucha dans ses beaux langes de fine toile qui étaient fort propres, sur la meilleure couchette de paille de fèves qu'il y eût à la maison ; car de la plume et de l'édredon, ces pau\Tes gens n'en connaissaient pas l'usage. Le petit s'y endormit très bien.

TRÉSOR DES FEVES, FLEUR DES POIS ii

Quand le petit fut endormi, le vieux dit à la vieille : « Il y a une chose qui m'inquiète, c'est de savoir comment nous appellerons ce bel enfant, car nous ne connaissons pas ses parents, et nous ne savons pas d'où il vient. » — La vieille, qui avait de l'esprit quoique ce ne fût qu'une simple femme de campagne, lui répondit sur-le-champ : « Il faut l'appeler Trésor des Fèves, parce que c'est dans notre champ de fèves qu'il nous est venu, et que c'est un véritable trésor pour la consolation de nos vieux jours. » — Le vieux convint qu'on ne pouvait rien imaginer de mieux.

Je ne vous dirai pas en détail comment se passèrent tous les jours suivants et toutes les années suivantes, ce qui allongerait beaucoup l'histoire. Il suffit que vous sachiez que les vieux vieillirent toujours, tandis que Trésor des Fèves devenait à vue d'œil plus fort et plus beau. Ce n'est pas qu'il eût beaucoup grandi, car il n'avait que deux pieds et demi à douze ans ; et quand il travaillait dans son champ de fèves, qu'il tenait en grande affection, vous l'auriez à grand'peine aperçu de la route ; mais il était si bien pris dans sa petite taille, si avenant de figure et de façons, si doux et cependant si résolu en paroles, si brave dans son sarrau bleu de ciel à rouge ceinture, et sous sa fine toque des dimanches au panache de fleurs de fèves, qu'on ne pouvait s'empêcher de l'admirer comme un vrai miracle de nature, en sorte qu'il y avait nombre de gens qui le croyaient génie ou fée.

Il faut avouer que bien des choses donnaient crédit à cette supposition du moyen peuple. D'abord, la

châ'ùmine et son champ de fèves où une vache ft'eût trouvé que brouter quelques années auparavant étaient devenus Un des bons domaines de la contrée sans que l'on pût dire comment ; cat de voir des pieds de fèves qui poussent, qui fleurissent, qui passent fleur, et des fêveà qui ittûrissênt dans leûf gousse, il n'y a vraiment rieti de plus ordinaire ; mais de Voir un champ de fèves qui grandit sans qu'on n'y ait rien ajouté par acquisition ou par empiétement méchamment fait sur le terrain d'autrui, c'est ce qui passe la portée de l'entendement. Cependant le champ de fèVès allait toujours grandissant et grandissant : grandissant à vefit, grandissant à bise, grandissant à matin, gralidissant à ponaht; et les voisins avaient beau mesurer leurs terres, leur compte s'y trouvait toujours avec bénéfice d'une sexterée ou deux, de manière qu'ils en vinrent à penser naturellement que tout ie pays était en croissance. D'un autre côté, les îèVès donnaient si fort, que la chaumine n'aurait pu contenir su récolte, si elle ne s'était notablement élargie: et cependant elles avaient manqué partout à plus de cinq lieues à la ronde, ce qui les rendait hors de prix, à cause du grand usage qu'on en faisait à la table des rois et des seigneurs. Au milieu de cette abondance, Trésor des Fèves suffisait à toutes choses, retournant la terre, triant les semences, mondant les plants, sarclant, fouissant, serfouant, moissonnant, écossant, et, de surcroît, entretenant soigneusement les haies et les échaliers ; après quoi il employait le temps qui lui restait à recevoir les acheteurs et à

TRÉSOR DES FÈVES, Fi-EUR DES POIS ij

régler ^es marchés ; car il savait lire, écrire et calculer sans avoir appris : c'était une véritable bénéciiçtion.

Une, nuit que Trésor des Fèves donnait, le vieu:^ dit à l£^ vieille : Voilà Trésor des Fèves, qui à porté un gra^d avantage à notre bien, puisqu'il nous a mis en état de passer doucement, sans, ^en faire, quelques années qui nous restçnt à vivre encore. En lui donnant par testament l'héritage d^ tout ceci, nous n'avons fait que lui rendre ce qui lui appartient ; miais npus serions ingrats envers cet enfant si nous n'avisions à lui procurer un rang plus convenable dans le monde que celui de marchand de fèves. C'est bien dommage qu'il soit trop modeste pour avoir brevet dç sayaçkt dans Içs universités, et un tantet tr^p petit pour être général.

— J'ai toujours eu en idée, reprit la vieille, qu'il épouserait Fleur des Pois quand il serait d'âge.

— Fleur des Pois, dit le vieillard en ttocfeant la tête, est bie^n trop grande princesse pour épouser un pauvre enfaut trouvé, qui n'aura vaillant qu'unie chamnine et un champ de fèves. Fleur des Pois, ma mie, est un parti pour le sous-préfet ou pour le procureur du roi, et peut-être pour le roi lui-m^ême, s'il devenait veuf. Nous parlons ici. de choses sérieuses, et vous n'êtes pas raisonnable.

— - Trésor des Fèves l'est plus que ïfcous deu^ ensemble, répondit la vieille, apçès avoir un brin réfiéchi. C'est d'ailleurs lui que l'afféùf© concerne, et il serait de mauvaise grâce de la pousser plus avant sans le

consulter. Là-dessus le vieux et la vieille s'endormirent profondément.

Le jour commençait à poindre quand Trésor des Fèves sauta de son lit pour aller au champ, selon sa coutume. Qui fut étonné? ce fut lui, de ne trouver que ses habits de fête au bahut où il avait rangé les autres en se couchant. — C'est cependant jour ouvrable ou jamais, si le calendrier n'est en défaut, dit-il à part lui ; et il faut que ma mère ait quelque saint à chômer, dont je n'ouïs parler de ma vie, pour m'avoir préparé durant la nuit mon beau sarrau et ma toque de cérémonie. Qu'il soit fait pourtant comme elle l'entend, car je ne voudrais pas la contrarier en rien dans son grand âge, et quelques heures perdues se retrouveront aisément sur ma semaine, en me levant plus tôt et rentrant plus tard. Sur quoi Trésor des Fèves s'habilla aussi galamment qu'il le put, après avoir prié Dieu pour la santé de ses parents et la prospérité de ses fèves.

Comme il se disposait à sortir, afin d'avoir au moins un coup d'oeil à donner à ses échaliers avant le réveil de la vieille et du vieux, il rencontra la vieille sur l'huis, qui apportait un bon brouet tout fumant, et le plaça sur la petite table avec une cuiller de bois : — Mange, mange, lui dit-elle, et ne te fais pas faute de ce biouet au miel avec une pointe d'anis vert, comme tu l'aimais quand tu étais encore tout enfant ; car tu as du chemin, mon mignon, et beaucoup de chemin à faire aujourd'hui.

— Voilà qui est bien, dit Trésor des Fèves en la

regardant d'ua air étonné ; mais où donc m'envoyezvous?

La vieille s'assit sur une escabelle qui était là, et les deux mains sur ses genoux : — Dans le monde, répondit-elle en riant, dans le monde, mon petit Trésor! tu n'as jamais vu que nous, et deux ou trois méchants regrattiers auxquels tu vends tes fèves pour fournir aux dépenses de maisonnée, digne garçon que tu es ; et comme ta dois être un jour un grand monsieur, si le prix des fèves se soutient, il est bon, mon mignon, que tu fasses des connaissances dans la belle société. Il faut te dire qu'il y a une grande ville, à trois quarts de lieue d'ici, où l'on rencontre à chaque pas des seigneurs en habit d'or, et des dames en robe d'argent, avec des bouquets de roses tout autour. Ta jolie petite mine si gracieuse et si éveillée ne manquera pas de les frapper d'admiration ; et je serai bien trompée si tu passes le jour sans obtenir quelque profession honorable où l'on gagne beaucoup d'argent sans travailler, à la cour ou dans les bureaux. Mange donc, mange, mignon, et ne te fais pas faute de ce brouet au miel avec une pointe d'anis vert.

— Comme tu connais mieux la valeur des fèves que celle de la monnaie, continua la vieille, tu vendras au marché ces six litrons de fèves choisies à la grande mesure. Je n'en ai pas mis davantage pour ne pas te charger ; avec cela, les fèves sont si chères au temps présent, que tu serais bien empêché d'en rapporter le prix, quand on te payerait tout en or. Aussi nous entendons, ton père et moi, que tu en emploieras

t6 CONTES t)E LA VEILLÉE

moitié à t'ébaubif honnêtement, comme il convient à ton âge, ou en achat de quelques joyaux bien ouvrés, proptes à tè réct^et le dimanche, tels que montre d'argent à breloques de rubis ou d'émeraude, bilboquets d'ivoire et toupies de Nuremberg. Le reste du montant, tu le verseras à la caisse.

Pars donc, mon petit trésor, puisque tu as ôni ton brouet, et avise de ne pas t'attarder en courant après les papillons, car nous mourrions de douleur si tu ne rentrais avant la nuit. Garde aussi les chemins battus, crainte des loups.

— Vous serez obéie, ma mère> dit Trésor des Fèves en embrassant la vieille, quoique j'aimasse mieux pour mon plaisir passer la journée au champ. Quant aux loupSi je n'en ai cUre avec ma serfouette.

Disant cela, il pendit hardiment sa serfouette à sa ceinture, et partit d'un pa§ délibéré.

— Reviens de bonne heure, lui ctia longtemps la vieille, qui regrettait déjà de l'avoir laissé partir.

Trésor des Fèves marcha, marcha, faisant des enjambées terribles comme Un homme de cinq pieds, et regardant de-ci, de-là, les choses d'apparence inconnue qui se trouvaient sur la route ; car il n'avait jamais pensé que la terre fût si grande et si curieuse. Cependant, quand il eut marché plus d'une heure, ce qu'il jugeait à la hauteur du soleil, et comme il s'étonnait de n'être pas encore rendu à la ville au train qu'il était allé, il lui sembla qu'on le récriait :

— Bon, bou, bou, bou, bou, bou, tui I arrêtez, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie I

— Qui m'appelle? dit Trésot des FèV^és, eil mettant fièrement la maih sur sa serfouette.

— De grâce, arrêtez^cii monsieur Trésor des I^èves ! Bôti, bou, bôu, boli, bou, bou, tili! c'est moi qui vous parle.

— Èst^il vrai? dit Trèsot des Fèves en dtessânt son regard jusqu'au sommet d'un vieux pin caver^ neux et demi-niort, sur lequel un tnaître hibou se berçait lourdement au souffle du vent ; et qu'avonsnous à démêler ensemble, mon bel oiseau?

— Ce serait merveille que vous me reconnussiez, répliqua le hibou, car je ne vous ai obligé qu'à votre insu, comme doit faire un hibou délicat, modeste et homme de bien, en mangeant tiii à uti, â mes risques et périls, les canailles de rats qui grignotaient, bon an mal an, la moitié de votre récolte ; irtais c'est ce qui fait que votre champ vous rapporte aujourd'hui de quoi acheter quelque part un joli royaume, si vous savez vous contenter. Quant à moi, victime malheureuse et désintéressée du dévouement, je n'ai pas au crochet un misérable rat maigre pour mes bons joUfs, mes yeux s'étant tellenient affaiblis à votre service, que j'ai peine à me diriger, même de nuit. Je vous appelais donc, généreux Trésor des Fèves, pour vous prief de m'octroyer un de ces bons litrons de fèves que vous portez pendus à votre bâton, et qui suffltait à soutenir ma triste existence jusqu'à la majorité de mon aîné, que vous pouvez Compter pour féal.

— Ceci, monsieur le hibou, s'écria Trésor des Fèves en détachant du bout de son bâton un des trois litrons

iS CONTES DE LA VEILLÉE

de fèves qui lui appartenaient, c'est la dette de la reconnaissance, et j'ai plaisir à l'acquitter.

Le hibou s'abattit dessus, le saisit des serres et du bec, et d'un tire-d'aile il l'emporta sur son arbre.

— Oh I que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserais-je vous demander, monsieur du hibou, si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie?

— Vous y entrez, mon ami, dit le hibou ; et il aUa se percher ailleurs.

Trésor des Fèves se remit donc en chemin, allégé d'un de ses litrons, et comme sûr qu'il ne tarderait pas d'arriver ; mais il n'avait pas fait cent pas qu'il s'entendit appeler encore.

— Béé-é, béé-é, béé-é, bekki ! Arrêtez-ci, monsieur Trésor des Fèves, on vous en prie.

— Je crois connaître cette voix, dit Trésor des Fèves en se retournant. Eh ! oui, vraiment, c'est cette mièvre effrontée de chevrette de montagne, qui rôdait toujours avec ses petits autour de mon champ pour me rafler quelque bonne lippée. Voas voilà donc, madame la maraudeuse I

— Que dites- vous de marauder, joli Trésor! Ah! vos haies étaient bien trop frondues, vos fossés trop profonds, et vos échaliers trop serrés pour cela ! Tout ce qu'on pouvait faire était de tondre le bout de quelques feuilles qui florissaient entre les joints de la claie, et c'est aa grand bénéfice des pieds que nous émondons, comme dit le commun proverbe :

Dent de mouton porte nuisance Et dent de chevrette abondance.

— Voilà qui suffit, dit Trésor des Fèves, et le mal que je vous ai souhaité puisse-t-il m'advenir incontinent! Mais qu'aviez-vous à m'arrêter, et que saurais-] e faire qui vous fût à gré, dame chevrette?

— Hélas! répondit-elle en versant de grosses larmes... Béé-é, béé-é, bekki... c'est pour vous dire qu'un méchant loup a mangé mon mari le chevret, et que nous sommes en grand'misère, l'orpheline et moi, depuis qu'il ne va plus fourrager pour nous ; de sorte qu'elle est en danger de mourir de malefaim, si vous ne lui portez aide, la malheureuse biquette ! Je vous appelais donc, noble Trésor, pour vous prier de nous faire la charité d'un de ces bons litrons de fèves que vous portez pendus à votre bâton, et qui nous serait un suffisant réconfort, en attendant que nous ayons reçu des secours de nos parents.

— Ceci, dame chevrette, s'écria Trésor des Fèves en détachant du bout de son bâton un des deux litrons de fèves qui lui appartenaient encore, c'est œuvre de bienfaisance et de compassion que je me tiens heureux d'accomplir.

La chevrette le happa du bout des lèvres, et d'un bond disparut dans le hallier.

— Oh ! que vous partez donc vite I reprit Trésor des F^èves. Oserais-je vous demander, ma voisine, si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie?

— Vous y êtes déjà, cria la chevrette en s'enfonçant parmi les broussailles.

Et Trésor des Fèves se remit eu chemin, allégé de deux de ses litrons, et chercl^ant du regard les murailles de la ville, quand il s'aperçut, à quelque bruit qui se faisait sur la lisière du bois, qu'il devait être su.ivi d^e près, n s'avança soudainement de ce côté, sa serfouette, ouverte à la ipain ; çt bien lui en prit, car le compagnon qui i'escorta,it à. pas de loup n'était au,tre qu'un vieux loup àpnX la physionojsiie 5\e p^-omettait rien d'iionnéte.

TT- C'est donc yous, maligne bête, dit Trésor des Fèves,, qiù me yéçjsrviez Vt^oimeur de figurer chez vous aijt baîiquet éç ia Y^sprée? Heureusement ma serfouette a cbux dents qui. valent bien toutes les vôtres,, sans vous faire tort ; et il faut vpus tenir pour dit, moçk çonapère, que vous, souperez aujourd'hui sans moi.. Regardez-vous d? plus comme bien chanceux., s'il vous plaît, que je ne vç^ge pas sur votre vilaine personne le maïi de la cheyret|e, qui était le père de la biquette, et (ion^t l^ fa^iiUe est réduite par votre crua,uté ^ une piteuse misère. Je le devr^^is peut-^tre, et je le ferais justement,, si je n'avais été nourri dians l'horreur du sang, jusqu'au point de ménager celui à;ç.s loups l

Le loup, qui avait écouté jusqu'alors en toute hiVttnii^ité, p?krti1; ^ubiteçftçnt d'u^e longue çt pl^iintive ej;claï]giaitionj ^n ^y-axk^ ^es y^iix au çijei commis pttt^ le prendre à tçEftoin :

— Puissance divine qui m'avez donné la robe des. loj^p^, dit-ril est s9ii,glotariit, vous sa,vez si j'en ai jamais senti dans mon cœur les mauvaises inclinations J

TRÉSOR DÉS FÈVES, FLEUR DES POIS 2t

Vous êtes maître cef>endant, monseigneur, ajouta- t-iï avec abandon, la tête respectueusement peilchée vers Trésor des Fèves, de disposer de ma triste vie, que je remets à votre lïiercî, sans crainte et sans remords. Je pétirai cOntent de vos mains, s'il vous convient de m'immoler en expiation des crimes trop avérés de ma ràOe ; car je Vous ai toujours aimé tendrement, et parfaitement honoré, depuis le temps oii je prena.is un innocent plaisir à vous caresser au berceau, quaïld madame votre mère n'y était pas. Vous étiez dès lors de si bonne mine et si imposante, qu'on aurait deviné, îrien qu'à vous voir, que Vous deviendriez iln pirinc^ puissant et magnanime comme vous êtes. Je vous prie seulement de croire, avant de me condamner, que jfe n'ai pas trempé nies pattes sanglantes à l'assassihat perpétré sur l'époux infortuné de la chevrette. Élevé dans les principes d'abstinence et dé modération, auxquels je n'ai failli de toute ma Vie de loup, j'étais alors en mission pour réj^andté 1^ saines éùo trines de la morale parmi les tribus lupirtës qui relèvent de ma communauté, et pour les amener graduellement, par l'enseignement et par l'exemple, à la pratique d'im r^me frugal, qui est le but essentiel de la perfectibilité des loups. Je vOUs dirai mièujc, monseigneur, l'époux de la che-'.Tette fut mon ami; je chérissais en lui d'heureuses dispositions, «t nous voyageâmes souvent ensemble en devisant, parce qu'il avait beaucoup d'esprit naturel et de goût pour apptendre. Une niallieureuse rixe de préséance (vous savez combien le caractère de sa nation est ehatouil-

leux sur ce chapitre) occasionna sa mort en mon absence, et je ne m'en suis pas consolé.

Et le loup pleura, ce semblait, du profond de son cœur, ni plus ni moins que la chevrette.

— Vous me suiviez pourtant, dit Trésor des Fèves, sans remboîter le double fer de sa serfouette,

— Il est vrai, monseigneur, répondit le loup en câlinant ; je vous suivais dans l'espérance de vous intéresser à mes vues bénévoles et philosophiques en quelque endroit plus propre à la conversation. Las ! me disais-je, si monseigneur Trésor des Fèves, dont la réputation est si étendue et si accréditée dans le pays, voulait contribuer de sa part au plan de réforme que j'ai fait, il en aurait une belle occasion aujourd'hui ; je suis caution qu'il ne lui en coûterait qu'un des litrons de bonnes fèves qu'il porte pendus à son bâton, pour affriander une table d'hôte de loups, de louvats et de louveteaux, à la vie granivore, et pour sauver des générations innombrables de chevrettes et de chevrets, de biquettes et de biquets.

« C'est le dernier de mes litrons, pensa Trésor des Fèves ; mais qu'ai-je à faire de bilboquet, de rubis et de toupie? et qu'est-ce qu'un plaisir d'enfant au prix d'une action utile? »

— Voilà ton litron de fèves 1 s'écria-t-il en détachant du bout de son bâton le dernier des litrons que sa mère lui avait donnés pour ses menus plaisirs, mais sans fermer sa serfouette.

— C'est le reste de ma fortune, ajouta-t-il ; mais je n'y ai point de regret, et je te serai reconnaissant.

ami loup, si tu en fais le bon usage que tu m'as dit. Le loup y enfonça ses crocs et l'emporta d'un trait vers sa tanière.

— Oh 1 que vous partez donc vite ! reprit Trésor des Fèves. Oserais-je vous demander, messire loup, si je suis encore loin du monde où ma mère m'envoie?

— Tu y es depuis longtemps, répondit le loup en riant de travers, et tu y resterais bien mille ans, sans voir autre chose que ce que tu as vu.

Trésor des Fèves se remit alors en chemin, allégé de ses trois litrons, et cherchant toujours du regard les murailles de la ville, qui ne se montraient jamais. Il commençait à céder à la lassitude et à l'ennui, quand des cris perçants, qui partaient d'un petit sentier détourné, réveillèrent son attention. Il courut au bruit.

— Qu'est-ce, dit-il, la serfouette à la main, et qui a b-^soin de secours? Parlez, car je ne vous vois pas.

— C'est moi, monsieur Trésor des Fèves ; c'est Fleur des Pois, répondit une petite voix pleine de douceur, qui vous prie de la délivrer de l'embarras où elle se trouve ; il ne faut que vouloir, et il ne vous en coûtera guère.

— Eh! vraiment, madame, je n'ai point coutume de regarder à ce qu'il m'en coûtera pour obliger ! Vous pouvez disposer de ma fortune et de mon bien, continua-t-il, à l'exception de ces trois litrons de fèves que je porte pendus à mon bâton, parce qu'ils ne m'appartiennent pas, mais à mon père et à ma mère, et que j'ai donné tout à l'heure ceux qui étaient

miens à un vénérable hibou, à un saint homme de loup qui prêche comme un ermite, et à la plus intéressante des chevrettes de montagne. Il ne me reste pas une seule fève que j'aie licence de vous offrir.

— Vous vous moquez I reprit Fleur des Pois un peu piquée. Qui vous parle de vos fèves, seigneur? Je ri*ai que faire de vos fèves, grâce à Dieu ; et on ne sait ce que c'est dans mon of&ce. Le service que je vous demande, c'est de mettre le doigt sur le bouton de ma calèche pour en enlever la capote, sous laquelle je suis près d'étouffer.

--- Je ne demanderais pas mieux, madame, s'écria Trésor des Fèves, si j'avais l'honneur de voir votre calèche, mais il n'y a pas ombre de calèche dans cç sentier, qui me paraît d'ailleurs peu voyable aux équipages. Cependant je ne mettrai pas longtemps meshuy à la découvrir, car je vous entends de bien près.

— Eh quoi ! dit-elle en s'éclatant de rire, vous ne voyez pas ma calèche I vous avez failli l'écraser en courant comme un étourdi! Elle est deyant vous, aimable Trésor des Fèves, et il est facile de la recon» naître à son apparence élégante, qui a quelque chose de celle d'un pois chiche.

-r- Tellemeut l'apparence d'un pois chiche, rumina Trésor des Fèves en s'accroupetonnant, que je me serais laissé pendre avant d'y voir autre chose qu'un pois chiche.

Un coup d'œil suf6t pourtant à Trésor des Fèves pour remarquer que c'était un fort gros pois chiche,

plus rond qu'orange et plus jaune que eitron, porté sur quatre petites roues d'or et muni d'un joli portemanteau qui était fait d'une petite gousse de pois, verte et lustrée comme maroquin.

il se hâta de mettre la main sur le bouton et la porte s'ouvrit.

Fleur des Pois eji jaillit comme une graine de balsamine et tojnba leste et joyeuse sur ses talons. Trésor des Fèves se releva émerveillé, car il n'avait jamais rien imaginé de si beau que Fleur des Pois. C'était en effet le minois le plus accompli qu'un peintre puisse inventer : des yeux longs comme des amandes, violets comrrie des betteraves, aux regards pointus conime des alênes, et une bouche fine et moqueuse qui ne s'entr'ouvrait à demi que pour laisser voir de-s dents blanches comme albâtre et lui^ santés comme émail. Sa robe courte, un peu bouffante, panachée de flammes roses, comme les fleurs qui viennent aux pois, parvenait à peine à moitié de ses jambes faites au tour, chaussées d'un bas de scio blanc aussi tendu que si on y avait employé le cabestan et terrninées par des pieds si mignons, qu'on ne pouvait les voir sans envier le bonheur du cordonnier qui les avait de sa main emprisonnés dans le satin.

-^ De quoi t'étonnes-tu? dit Fleur des Pois. — Ce qui prouve, par parenthèse, que Trésor des Fèves n'avait pas l'air extrêmement spirituel dans ce moment-là.

Trésor des Fèves rougit : mais il se remit bientôt.

— Je m'étonne, répondit-il modestement, qu'une aussi belle princesse, qui est à peu près de ma taille, ait pu tenir dans un pois chiche.

— Vous déprisez mal à propos ma calèche. Trésor des Fèves, reprit Fleur des Pois. On y voyage très commodément quand elle est ouverte ; et c'est par hasard que je n'y ai pas mon grand écuyer, mon aumônier, mon gouverneur, mon secrétaire des commandements, et deux ou trois de mes femmes. J'aime à me promener seule, et ce caprice m'a valu l'accident qui m'est arrivé. Je ne sais si vous avez jamais rencontré en société le roi des Grillons, qui est fort reconnaissable à son masque noir et poli, comme celui d'Arlequin, à deux cornes droites et mobiles, et à certaine symphonie de mauvais goût dont il a coutume d'accompagner ses moindres paroles. Le roi des Grillons me faisait la grâce de m'aimer ; il n'ignorait pas que ma minorité expire aujourd'hui, et qu'il est de l'usage des princesses de ma maison de prendre un mari à dix ans. Il s'est donc trouvé sur ma route, suivant l'usage, pour m'obséder du tintamarre infernal de ses carillonnantes déclarations, et je lui ai répondu, comme à l'ordinaire, en me bouchant les oreilles 1

— O bonheur ! dit Trésor des Fèves enchanté ; vous n'épouserez pas le roi des Grillons !

— Je ne l'épouserai pas, répondit Fleur des Pois avec dignité. Mon choix était fait. — Je ne lui eus pas plus tôt signifié ma résolution, que l'odieux Cri- Cri (c'est le nom de ce monarque) s'élança d'un bond sur ma voiture, comme s'il avait voulu la dévorer, et

qu'il en fit brutalement tomber la capote. — Marietoi maintenant, me dit-il, impertinente mijaurée 1 marie-toi si tu peux et si jamais mari vient te chercher dans cet équipage ! Quant à moi, je ne fais pas plus cas de ton royaume et de ta main que d'un pois chiche.

— Si vous pouviez me dire en quel trou le roi des Grillons s'est caché, s'écria Trésor des Fèves, furieux, je l'aurais bientôt déterré avec ma serfouette, et je l'amènerais pieds et poings liés, princesse, à votre discrétion. — Je comprends cependant son désespoir, ajouta-t-il en laissant tomber son front sur sa main. — Mais ne pensez-vous pas qu'il faut que je vous accompagne jusque dans vos États, pour vous mettre à l'abri de ses poursuites?

— Il le faudrait en efîet, magnanime Trésor des Fèves, si j'étais loin de ma frontière ; mais voilà un champ de pois musqués où je ne compte que des sujets fidèles, et dont l'approche est interdite à mon ennemi. — Ainsi parlant, elle frappa la terre du pied et tomba suspendue des deux bras à deux tiges penchantes qui s'inclinèrent et se relevèrent sous elle, en semant ses cheveux des débris de leurs fleurs parfumées.

Pendant que Trésor des Fèves se complaisait à la regarder (et je vous réponds que j'y aurais pris plaisir moi-même), elle le fixait des traits acérés de ses yeux, le liait des petits plis de son sourire, tellement qu'il aurait voulu mourir de la joie de la voir ainsi, et qu'il y serait peut-être encore si elle ne l'avait averti.

— C'est trop vous avoir retenu, lui dit-ielle, câT je sais qxte le commerce des fèves est fort affaircux par iè temps itjui côiiit; mais ma calèche, ou plutôt la vôtre, vous fer^ regagner les niomênts perdus. Ne m'offensez pas, je vous prie, dû reftis d'un si hiince cadeau. J'ai des millions de calèches pareilles dans les greniers du château, et quand j'en veux une nouvelle, je la trie sur le volet au milieu d'une poignée, et je donne le reste aux souris.

-^ Le moindre des bienfaits de Votre Altesse ferait la gloire et le bonheur de ma vie, répondit Ttiésôr des Fèves ; mais elle ne piehsé pas que je suis encore chargé de provisions. Or, je conçois à merveille, si bien mesurées que soient ines fèves, qu'il y aurait moj^en de faire entrer assez commodément \'X)tre calèche dans uîI des litrons ; mais mes litrons dans Viitre calèche, c'est une chose impossible.

— Essayêj dit Fleur des Pois eh riatit et èh se balaîiçahl à ses fleurs •; essaye, et ne t'émerveille pas de tout, comme un enfant qui n'a rien vu. — Eft eSet, Trésor des Fèves n'éprouva àucutié diflâculté à placer les trois litrons dans la caisse de la voituiié > elle en aurait contenu trente et davantage. Il fut un peu mortifié.

— Je suis prêt à partir, madame, reprit-il eii se plaçant lui-mêtne sur urt coUssîh bien rettibourré dont l'ampleur lui periiiettait de s'accomniodier fort agréabîerhent dans toutes les positions, jusqu'à s'y coucher tout du long s'il lui en avait pris envie. Je dois à la tendresse de mes parents de né pas leur laisser d'in-

quiétude suf ce que je suis devenu à notre première séparation, et je n'attends plus que votre cocher qui s'est eniui épouvanté, sans doute, à l'incartade grossière du roi des Grillons, en reconduisant l'attelage et en enapoitant les brancards. Alors j'abandonnerai ces lieux avec l'éternel regret de vous ayoir vue sans espérer de vous revoir.

— Bon I repartit Fleur des Pois, sans avoir l'air de prendre garde à cette dernière partie du discours de Trésor des Fèves, qui tirait fort à conséquence; bon! ma calèche n'a ni cocher, ni brancards, ni attelage : elle marche à la vapeur, et il D,'y a past d'heure où elle ne fasse aisément cinquante miUe lieues. Je te demande si tu seras en peine de retourner che? toi quand cela te conviendra. Il suffira que tu retiennes bien Iç geste et le mot dont je me servirai pour la mettre en route. — Le portemanteau contient différents objets qui peuvent te servir en voyage, et qui t'appartiennent sans réserve. En l'ouvrar^t à 1^ manière dont tu ouvrirais une gousse de pois verts, tu y trouveras trois écrins de la forme et de la juste grosseur d'ian pois^ suspendu chacun d'un j&l léger qui ies soutient dans leur étui comme des pois en cosse, de telle façon qu'il ne puisse se heiurtçr doinh inag^ablemeut dans les déménagernents et le tr^nsr port : c'çat un travail merveilleux. Ils céderont à la^ pression de ton doigt comrne le soufflet de nia calèche,^ ei, tu n'auras plus qu'à en semer le contenu en terre dans un trou fait à ia pointe de ta serfouette, pour voir poindre, trésir, éçlore tout ce que tu, auras

souhaité. N'est-ce pas miracle, cela? Retiens bien seulement que, le troisième épuisé, il ne me reste rien à t'offrir, car je n'ai à moi que trois pois verts, comme tu n'avais que trois litrons de fèves, et la plus belle fille du monde ne peut donner que ce qu'elle a. — Es-tu disposé à te mettre en route maintenant?

Sur le signe afi5rmatif de Trésor des Fèves, qui ne se sentait pas la force de parler, Fleur des Pois fit claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, en criant : Partez, pois chiche I

Et le pois chiche était à plus de quinze cents kilomètres du champ musqué de Fleur des Pois, que les yeux de Trésor des Fèves la cherchaient encore inutilement. — Hélas! dit-il.

C'est que ce serait faire tort à la célérité du pois chiche que de dire qu'il parcourait l'espace avec la célérité d'une balle d'arquebu-se. Les bois, les villes, les montagnes, les mers disparaissaient sur son passage. Les horizons les plus lointains se dessinaient à peine dans une immense profondeur, qu'ils s'étaient précipités sur le pois chiche, et que Trésor des Fèves se serait efforcé en vain de les retrouver derrière lui. Pendant qu'il se retournait, crac, ils n'y étaient plus. Enfin il avait plusieurs fois repris l'avance sur le soleU ; plusieurs fois il l'avait rejoint au retour pour le devancer encore, dans de brusques alternatives de jour et de nuit, quand Trésor des Fèves se douta qu'il avait laissé de côté la ville qu'il allait voir, et le marché où il portait vendre ses litrons.

— Les ressorts de cette voiture sont un peu gais,

TRÉSOii DES FÈVES, FLEUR DES POIS 31

imagiiia-t-il soudain ; car on n'oublie pas qu'il était doué d'un esprit très subtil. Elle est partie à l'étourdie avant que Fleur des Pois eût achevé de s'expliquer sur ma destination, et il n'y a pas de raison pour que ce voyage finisse dans tous les siècles des siècles, cette aimable princesse, qui est assez évaporée, comme le comporte sa jeunesse, ayant bien pensé à me dire en quelle sorte on mettait sa calèche en route, mais non pas ce qu'il fallait faire pour l'arrêter.

Effectivement Trésor des Fèves . s'était servi sans succès de toutes les interjections mal sonnantes qu'il eût jamais recueillies, pudeur gardée, de la bouche blasphématoire des voiturins et des muletiers, gens de pauvre éducation et de méchant langage. La diantre de calèche allait toujours, elle n'allait que de plus belle ; et, pendant qu'il fouillait dans sa mémoire pour varier ses apostrophes de plus d'euphémismes que n'en pourrait enseigner la rhétorique, madame la calèche coupait des latitudes à la course, et passait sur le ventre de dix royaumes qui n'en pouvaient mais. — Le diable t'emporte, chienne de calèche I s'écriait Trésor des Fèves : et le diable obéissant ne manquait pas d'emporter la calèche des tropiques aux pôles, ou des pôles aux tropiques, et de la ramener par tous les cercles de la sphère, sans égard au changement insalubre des températures. Il y avait de quoi rôtir ou se morfondre avant peu, si Trésor des Fèves n'avait pas été doué, ainsi que nous l'avons dit souvent, d'une admirable intelligence.

— Voire, dit-il en lui-même, puisque Fleur des

Pois l'a lancée à travers le mondé, ëft lUi disant ! Partez, Pois chiche!... on l'arrêtei-ait peut-être en llii disant le contraire. Cela était extrêmeitient logique;

-^ Arrêtez, pois chiche ! cria Trésor des Fèves ëfi faisant claquer le pouce de sa main droite contre le doigt du milieu, comme il l'avait vu faire à Fleut des Pois.

Voyez si une académie tout entière aurait àUssi bien trouvé ! Le pois chiche s'arrêta si j liste, que vous ne l'auriez pas mieux arrêté en le fichant sur terre avec un cloii. Il ne bougea.

Trésor des Fèves descendit de son équipage, le ramassa précieusement, et le laissa couler daiis une bougette de cuir qu'il avait à sa ceinture pour y serrer les échantillons de ses fèvfes, mais ajjtès en âvoit retiré le porte-manteau.

L'endroit oh la calèche de Trésor des Fèves fe'était ainsi butée à son ordre n'est pas décrit pat les voyageurs. Btnce le place aux sources du Nil, M. DbuVille au Congo, et M. Caillé à Tombouctou. C'était une plaine sans bornes, si sèche, si rocailleuse et si sauvage, qu'il n'y avait pas un buisson sous lequel gîter, ni une mousse du désert pour reposer sa tête endormie, ni une feuille nourricière ou rafraîchissante pour apaiser la faim et la soif. Trésor des Fèves ne s'inquiéta point. Il fendit proprement de l'ongle son portemanteau, et il en détacha un des petits éctiiis dont Fleur des Pois lui avait fait la description.

Ensuite, il l'ouvrit comme il avait fait de la calèche, et semant son contenu en terre, à la pointe de la ser-

fouette : ■ — Il en arrivera ce qui pourra, dit-il, mais j'aurais grand besoin d'un pavillon pour me couvrir cette nuit, ne jfût-il que d'une plante de pois en fleur ; d'un petit régal pour me nourrir, ne fût-il que d'une purée de pois au sucre ; et d'un lit pour me coucher, ne fût-il que d'une plume de colibri. Aussi bien, je ne saurais revoir mes parents d'aujourd'hui tant je me sens pressé d'appétit et courbatu de la fatigue du voyage.

Trésor des Fèves n'avait pas fini de parler, qu'il vit sourdre du sable un superbe pavillon en forme de plante de pois, qui monta, grandit, s'épanouit au loin, s'appuya d'espace en espace, sur dix échalas d'or, se répandit de toutes parts en gracieuses tentures de feuillage, parsemées de fleurs de pois, et s'arrondit en arcades innombrables, dont chacune supportait à la clef de son cintre un riche lustre de cristal chargé de bougies musquées. Tout le fond des arcades était garni de glaces de Venise, d'une hauteur démesurée, qui n'avaient pas le moindre défaut et qui réfléchissaient les lumières à éblouir d'une lieue la vue d'un aigle de sept ans.

Sous les pieds de Trésor des Fèves, une feuille de pois, tombée d'accident de la voûte, s'élargit en magnifique tapis diapré, de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel et d'une multitude d'autres. Bien plus, ce tapis était bordé de guéridons, de bois d'aloès et de sandal, qui semblaient prêts à s'affaisser sous le poids des pâtisseries et des confitures, ou sur lesquels des fruits glacés au marasquin cernaient élégamment

dans leurs coupes de porcelaine surdorée une bonne jatte de purée de petits pois au sucre, marbrée à sa surface de raisins de Corinthe noirs comme le jais, de vertes pistaches, de dragées de coriandre et de tranches d'ananas.

Au milieu de toutes ces pompes, Trésor des Fèves ne fut cependant pas en peine de reconnaître son lit, c'est-à-dire la plume de colibri qu'il avait souhaitée, et qui scintillait dans un coin, comme une escarboucle tombée de la couronne du Grand Mogol, quoiqu'elle fût si petite, qu'on l'aurait cachée d'un grain de mil. Trésor des Fèves pensa d'abord que ce sommier répondait peu au reste des commodités du pavillon ; mais, à mesure qu'il regardait la plume de colibri, elle se mit à foisonner tellement qu'il eut bientôt des plumes de colibri à la hauteur de la main, couchette de molles topazes, de flexibles saphirs et d'opales élastiques, où un papillon aurait enfoncé en s'y posant. — Assez, dit Trésor des Fèves, assez, plume de colibri ! je dormirai trop bien comme cela !

Que notre voyageur ait fait fête à son banquet, et qu'il eût hâte de se reposer, cela n'a pas besoin d'être dit. L'amour lui trottait bien im peu dans la tête ; mais douze ans ne sont pas l'âge où l'amour ôte le sommeil, et Fleur des Pois, à peine vue, n'avait laissé à sa pensée que l'impression d'un rêve charmant, dont le sommeil seul pouvait lui rendre l'illusion. Raison de plus pour dormir, s*il vous en souvient comme à moi. Toutefois, Trésor des Fèves était trop prudent pour s'abandonner à cette joie pares-

TRÉSOR DES FÈVES, FLEUR DliS POIS 35

seuse avant de s'être assuré de l'extérieur de son pavillon, dont l'éclat suffisait pour attirer de fort loin les voleurs et les gens du roi. Il }'■ en a en tous pays. Il sortit donc de l'enceinte magique, la serfouette ouverte à la main, comme d'habitude, pour faire le tour de sa tente et aviser au bon état de son campement.

Aussitôt qu'il fut parvenu à son extrême frontière (c'était un petit ravin creusé par les eaux, et que la biquette aurait franchi sans façons), Trésor des Fèves s'arrêta transi du frisson d'un homme de cœur; car le vrai courage a des terreurs communes à notre pauvre humanité, et ne s'aiïermit en luimême que par réflexion. Il y avait, ma foi, de quoi réfléchir au spectacle dont je parle 1

C'était un front de bataille où reluisaient dans l'obscurité d'une nuit sans étoiles deux cents yeux ardents et immobiles au-devant desquels couraient sans relâche, de la droite à la gauche, de la gauche à la droite et sur les flancs, deux yeux perçants et obliques dont l'expression indiquait assez la ronde d'un général fort actif. Trésor des Fèves n'eut pas regardé un moment le commandant en chef de cette louvetaiUe affamée, sans reconnaître en lui le loup couard et patelin qui lui avait adroitement escroqué le dernier de ses litrons.

— Messire loup, dit Trésor des Fèves, n'a pas perdu de temps pour rassembler son bercail et le mettre à ma poursuite. Il était réservé dans ses entreprises, mais soudain dans ses résolutions; il exhiba donc

hâtivement de sa bougette le porte-manteau qu'il y avait glissé à côté de sa calèche ; il en détacha le second de ses petits pois, l'ouvrit comme il avait fait le premier et la calèche, et sema son contenu en terre, à t^ pointe de la serfouette. — Il en arrivera ce qui pourra, dit-il; mais j'aurais grand besoin cette nuit d'une muraille solide, ne fût-elle pas plus épaisse que ceUe de la chaumine, et d'une claie bien serrée, ne fût-elle pas plus forte que celle de mes échaliers, pour me défendre de messieurs les loups.

Et des murailles se dressèrent, non pas murailles de chaumine, mais murailles de palais ; et des claies germèrent devant tous les portiques, non pas claies en façon d'échaUer, mais hautes grilles seigneuriales d'acier bleu, à flèches et buissons dorés, où ;loup, ni blaireau, ni renard n'aurait passé sans meurtrir la fine pointe de son museau. L'armée des loups n'y avait que faire. Après avoir, tenté quelques pointes, elle se retira en mauvais ordre.

Tranquille sur la suite de cet événement. Trésor des Fèves regagna son pavillon ; mais ce fut cette fois sur des parvis de marbre, à travers des péristyles illuminés comme pour une noce, des escaliers qui montaient toujours et des galeries sans fin. Il fut tout aise de retrouver son paviUon de fleurs de pois au cœur d'un grand jardin verdoyant et florissant qu'il ne se connaissait pas, et son lit de plumes de colibri, où je suppose qu'il dormit plus heureux qu'un roi.

Son premier soin du lendemain fut de visiter la

somptueuse demeure qu'il s'était trouvée dans un petit pois, et dont les moindres beautés le remplirent d'étonnement, car l'ameublement répondait très bien à la bonne mine du dehors. Il examina en détail son musée de tableaux, son cabinet des antiques, son casier de médailles, ses insectes, ses coquillages, sa bibliothèque, délicieuses merveilles encore nouvelles pour lui. Ses livres le- charmèrsnt surtout par le goût délicat qui avait présidé à leur choix.

Pendant qu'il procédait ainsi à l'inventaire de ses richesses, Trésor des Fèves se sentit frappé du reflet de son image dans un des miroirs dont tous les salons étaient ornés. Si la glace n'était menteuse, il devait avoir grandi, ô prodige ! de plus de trois pieds depuis la veille ; et la moustache brune qui ombrageait sa lèvre supérieure annonçait distinctement, en effet, qu'il commençait à passer d'une adolescence robuste à une jeunesse virile. Ce phénomène le travaillait un peu, quand une riche pendule, placée entre deux trumeaux, lui permit de l'éclaircir à son grand regret ; une dès aiguilles marquait le quantième des années, et Trésor des Fèves s'aperçut, à n'en pas douter, qu'il pavait réellement vieilli de six ans,

— Six ans ! s'écria-t-il, malheur à moi ! Mes pauvres parents sont morts de vieillesse et peut-être de besoin ! peut-être, hélas ! sont-ils morts de la douleur de ma perte ! et qu'auront-ils pensé, en mourant, de mon cruel abandon ou de ma pitoyable infortune, calèche maudite, car tu dévores bien des jours dans tes minutes ! Partez donc, partez donc, pois chiche !

continua-t-il en tirant le pois cliiclie de sa bougette, et en le lançant par la fenêtre. Allez si loin, damné de pois chiche, que l'on ne vous revoie jamais I — Aussi, n'a-t-on jamais revu, à ma connaissance, de pois chiche en façon de chaise de poste qui fît cinquante lieues à l'heure.

Trésor des Fèves descendit ses degrés de marbre plus triste qu'il n'avait jamais fait l'échelle du grenier aux fèves. Il sortit du palais sans le voir; il chemina dans ses plaines incultes, sans prendre garde si les loups n'y avaient pas insolemment bivouaqué pour le menacer d'un blocus. Il rêvait en marchant, se frappait le front de la main et pleurait quelquefois.

— Et qu'aurais-je à souhaiter, maintenant que mes parents n'existent plus? dit-il en tournant machinalement son porte-manteau entre ses doigts... Maintenant que Fleur des Pois est depuis six ans mariée, car c'était le jour où je l'ai viie qu'expirait sa dixième année, et cette époque est celle du mariage des princesses de sa maison! D'ailleurs, son choix était fait. — Que m'importe le monde entier, le monde qui ne se composait pour moi que d'une chaumière et d'un champ de fèves que vous ne me rendrez jamais, petit pois vert, ajouta- t-il en le détachant de sa gousse, car les jours si doux de l'enfance ne se renouvellent plus. Allez, petit pois vert, allez où Dieu vous por- ■era, et produisez ce que vous devez produire à la gloire de votre maîtresse, puisque c'en est fait de mes vieux parents, de la chaumine, du champ de fèves et

de Fleur des Pois ! Allez, petit pois vert, allez bien loin!

Et il le lança de si grande force, que le petit pois vert aurait facilement rattrapé le gros pois chiche, si cela avait été de sa nature. — Après quoi. Trésor des Fèves tomba par terre d'accablement et de douleur.

Quand il se releva, tout l'aspect de la plaine était changé. C'était jusqu'à l'horizon une mer sans bornes de brume ou de riante verdure, sur laquelle se roulaient comme des flots confus, au petit souffle des brises, de blanches fleurs à la carène de bateau et aux ailes de papillon, lavées de violet comme celles des fèves, ou de rose comme celles des pois ; et quand le vent courbait ensemble tous leurs fronts ondoyants, toutes ces nuances se confondaient dans une nuance inconnue, qui était plus belle mille fois que celle des plus beaux parterres.

Trésor des Fèves s'élança, car il avait tout revu, le champ agrandi, la chaumme embellie, son père et sa mère vivants, et qui accouraient au-devant de lui, bien qu'un peu cassés, de toute la force de leurs jambes, pour lui apprendre comment, depuis le jour de son départ, ils n'avaient jamais manqué de recevoir de ses nouvelles tous les soirs avec quelques gracieusetés qui ameilleuraient leur vie, et de bonnes espérances de retour qui les avaient sauvés de mourir.

Trésor des Fèves, après les avoir tendrement embrassés, leur donna ses bras pour l'accompagner à son palais. A mesure qu'ils en approchaient, le vieux

et la vieille s'ébahissaient de plus en plus, et Trésor des Fèves aurait craint de troubler leur joie. Il ne put cependant s'empêcher de dire en soupirant : Ah ! si vous aviez vu Fleur des Pois ! Mais il y a six ans qu'elle est mariée !

— Et que je suis mariée avec toi, dit Fleur des Pois en ouvrant la grille à deux battants. Mon choix était fait alors^ t'en soavient-il? Entrez ici, continuat-elle en baisant le vieux et la vieille qui ne pouvaient se lasser de l'admirer, car elle était aussi grandie de six ans, et l'histoire indique par là qu'elle en avait seize. — Entrez ici chez votre fils : c'est un pays d'âme et d'imagination où l'on ne vieiUit plus et où l'on ne meurt pas.

Les fêtes du mariage s'accomplirent dans toute la splendeur requise entre de si grands personnages, et leur ménage ne cessa jamais d'être un parfait exemple d'amour, de constance et bonheur.

C'est ainsi que finissent les contes de fées.

Quand je courais doucement ma vingt-cinquième année entre les romans et les papillons, l'amour et la poésie, dans un pauvre et joli village du Jura, que je n'aurais jamais dû quitter, il y avait peu de soirées que je n'allasse passer avec délices chez le patriarche de mon cher Quintigny, bon et vénérable nonagénaire qui s'appelait Joseph Poisson. Dieu ait cette belle âme en sa digne garde i Après l'avoir salué d'un serrement de main filial, je m'asseyais au coin de l'âtre sur un petit bahut assez délabré qui faisait face à sa grande chaise de paille; j'ôtais mes sabots, selon le cérémonial du lieu, et je chauffais mes pieds au feu clair et brillant d'une bonne bourrée de genévrier qui pétillait dans le sapin. Je lui disais les nouvelles du mois précédent qui m'étaient arrivées par une lettre de la ville, ou que j'avais recueiUies en passant de la bouche de quelque mercier forain, et il me rendait en échange, avec un charme d'élocution contre lequel je n'ai jamais essayé de lutter, les der-

nières nouvelles du sabbat dont il était toujours instruit le prenùer, quoiqu'il ne fût certainement pas initié à ses mystères criminels.

Les veillées rustiques de l'excellent vieillard acquirent de la célébrité à cent cinquante pas à la ronde. Elles devinrent des soirées auxquelles les gens lettrés du hameau ne dédaignèrent pas de se faire présenter. J'y ai vu le maire, sa femme et leurs neuf jolies filles, le percepteur du canton, le médecin vétérinaire, qui était un profond philosophe, et même le desservant de la chapelle, qui était un digne prêtre. Bientôt on exploita le thème commun des historiettes à l'envi les uns des autres ; et il ne se trouva personne, au bout de quelques semaines, qui n'eût à raconter quelque événement du monde merveilleux, depuis les lamentables histoires d'une noble châtelaine des environs qui se changeait naguère en loupgarou pour dévorer les enfants des bûcherons, jusqu'aux espiègleries du plus mince lutin qui eût jamais grêlé sur le persil : pour intéresser^dans le conte fantastique ,J1 fajj[t-d'aboriL.S£3aire jcroi^ej^ une condition indispensable pour se faire croire, c'est de^çrfiite. Cette condition une fois donnée, on peut aller hardiment et dire tout ce que l'on veut.

J'en conclus, dis-je, que la bonne et véritable histoire fantastique d'une époque sans croyances ne pouvait être placée convenablement que dans la bouche d'un fou, sauf à le choisir parmi ces fous ingénieux qui sont organisés pour tout ce qu'il y a de bien, mais préoccupés de quelque étrange roman

dont les combinaisons ont absorbé toutes leurs facultés Imaginatives et rationnelles. Je voulais qu'il eût pour intermédiaire avecT le public un autre fou, un homme sensible et triste qui n'est dénué ni d'esprit ni de génie, mais qu'une expérience amère a dégoûté de tout le positif de la vie et qui se console de ses illusions perdues dans les illusions de la vie imaginaire ; le style de la Fée aux Miettes est singulièrement commun, et je vous avouerai que j'aurais bien voulu qu'il le fût davantage, comme je l'aurais fait si je m'étais avisé plus tôt du mérite du simple et des grâces du naturel, et qu'une éducation littéraire mieux dirigée n'eût jamais placé sous mes yeux que deux modèles achevés de sentiment et de vérité, le Catéchisme historique de M, Fleury et les Contes de M. Galland.

Le sujet de la Fée aux Miettes rappelle par le fond, autant qu'il s'en éloigne par la forme, un badinagc déjickuxju'il^'es^t^ peine d'un ridicule éternel.

Le hasard de mes voyages me conduisit à Glasgow où je visitai la maison des lunatiques, le jour de Saint-Michel, époque où l'aube d'Ecosse commence à se rapprocher visiblement du crépuscule qui la suit, et je m'y pris de bonne heure, parce que j'avais entendu parler de son jardin botanique si riche en plantes rares et merveilleuses. J'y arrivai à dix heures, par une de ces matinées pâles et sans soleil, mais calmes et de bon augure, qui annoncent une soirée paisible.

J2 réfléchissais en mesurant du regard un grand

carré de mandragores presque entièrement moissonné jusqu'à la racine par la main de l'homme, et sur lequel toutes ces mandragores gisaient flétries et mortes sans que personne eût pris la peine de les recueillir. Je doute qu'il y ait un endroit au monde où l'on voie plus de mandragores.

Je me rappelai subitement que la mandragore est un narcotique puissant, propre à endormir les douleurs des misérables qui végètent sous ces murailles, j'en arrachai une de la partie du carré qui n'était pas encore atteinte, et je m'écriai en la considérant de près : Dis-moi, puissante solanée, sœur men^eilleuse des belladones, dis-moi par quel privilège tu supplées à l'impuissance de l'éducation morale en portant dans les âmes souffrantes un oubli plus doux que le sommeil...

— Vous a-t-elle répondu?... me demanda un jeune homme qui se levait à mes pieds. A-t-elle parlé? a-t-elle chanté? Oh! de- grâce, monsieur, apprenezmoi si elle a chanté la chanson de la mandragore :

C'est moi, c'est moi, c'est mcà.

Je suis la mandragore, La fille des beaux jomrs qui s'éveille à l'aurore. Et qui chante pour toi I

— Elle est sans voix, lui répondis-je en soupirant, comme toutes les mandragores que j'ai cueillies de ma vie...

— Alors, reprit-il en la recevant de ma main, et en la laissant tomber sur la terre, ce n'est donc pas elle encore !

Pendant qu'il restait plongé dans une méditation douloureuse, en proie au regret inexplicable de n'avoir pas encore trouvé une mandragore qui chantât, je prenais le temps de le regarder avec attention, et je sentais s'accroître l'intérêt que le son tendrement modulé de sa voix m'avait inspiré d'abord. Quoique sa physionomie, fatiguée par une habitude non interrompue d'espérances et de désappointements, portât les traces d'un souci amer, elle n'annonçait pas plus de vingt-deux ans. Il était pâle ; mais de cette pâleur de tristesse et d'abattement sur laquelle on sent qu'un jour de pure allégresse ranimerait toute la fraîcheur de la santé ; ses traits avaient la pureté du style grec, mais non sa froideur et sa symétrie ; on devinait même au galbe bien arrêté de ces lignes régulières l'impression d'une âme rêveuse et mobile. La courbure étroite et noire de ses sourcils parfaitement arqués n'avait certainement jamais fléchi sous le poids d'un remords. C'était un fort beau garçon, qui avait les yeux, les sourcils et les cheveux noirs comme du jais.

Ce qui me frappa cependant le plus, ce fut la recherche singulière d;a costume de mon lunatique, et l'aisance abandonnée avec laquelle il portait ces richesses, aussi insoucieusement qu'un montagnard des Highlands qui descend aux basses-terres, drapé de son plaid. Une de ces chaînes d'or souple et doux que les nababs rapportent de l'Inde paraissait soutenir un médaillon sur la poitrine, et le châle le plus fin de tissu et le plus élégant de broderies qui soit

sorti des fabriques de Cachemire la traversait en sautoir flottant. Quand il passa ses doigts forts et sa main musclée, mais d'un blanc pur et poli comme l'ivoire, dans les touffes de sa chevelure, je les vis étinceler de bagues de rubis et de diamants.

— Comment vous appelez-vous, monsieur?.., lui dis-je, avec l'attendrissem.ent que m'inspirait cette infortune.

— Monsieur!... reprit-il en souriant... je ne suis pas un monsieur. On m'appelle Michel, et plus communément Michel le charpentier, parce que c'est mon état.

— Permettez-moi de vous dire. Miche], que rien n'annonce dans vos manières un simple charpentier, et que je crains qu'une préoccupation d'esprit qui vous maîtrise à votre insu ne vous trompe sur votre véritable condition.

— Il est assez naturel, monsieur, de former une pareille conjecture dans la maison où nous sommes. Ce qu'il y a de vrai, c'est que je suis un charpentier opulent, le plus riche du monde, peut-être ; et quant à ces objets de luxe dont l'étalage explique très bien l'erreur obligeante dans laquelle vous êtes tom.bé sur mon compte, je ne les porte point par orgueil, je vous prie de le croire, mais parce que ce sont des présents de ma femme, qui fait, depuis plusieurs années, un commerce florissant avec le Levant.

Frappé de cette manière nette et simple d'exprimer des idées naturelles : — Attendez, mon cher Michel, lui demandai-je d'un ton de curiosité inquiète : —

r,A FÉE AUX MIETTES 47

Vous avez dû participer à des opérations bien importantes pour parvenir à un état de fortune aussi considérable?...

Michel rougit, parut embarrassé un moment, et puis arrêtant sur moi un œil assuré, mais plein de candeur :

— Oui, monsieur, répondit-il, mais j'ai peine moimême à me rendre un compte exact de l'origine et de l'objet de mes entreprises, quoiqu'il n'y ait rien de plus vrai. C'est moi qui fournis les solives de cèdre et les lambris de cyprès du palais que Salomon fait bâtir à la reine de Saba, au juste milieu du lac d'Arrachich, à deux jours de l'oasis de Jupiter- Ammon, dans le grand désert libyque.

— Oh ! oh ! m'écriai-je, ceci est tout à fait différent. Mais vous m'avez dit, si je ne me trompe, que vous étiez marié. Votre femme est-elle jeune?

— Jeune ! dit Michel encore plus troublé. Non, monsieur. J'imagine qu'elle a plus de trois mille ans, mais elle n'en paraît guère que deux cents.

— De mieux en mieux, mon ami ! Ces notions. Dieu soit loué, ne sont plus de ce monde. Au moins, pensez-vous qu'elle soit belle, malgré son grand âge?

— Ni pour le monde ni pour vous, monsieur. Belle pour moi, comme la femme qu'on aime, comme la seule femme qu'on puisse aimer!...

— Et ne vous est-il jamais arrivé de croire que la volonté de votre femme, que l'influence de sa fortune et de son crédit, soient entrées pour quelque chose dans les persécutions que vous éprouvez?

— Je l'ignore, et je regretterais de l'avoir ignoré, car cette idée aurait embelli ma prison.

— Pourquoi, Michel, pourquoi?

— Parce qu'elle ne peut rien vouloir qui ne soit bien.

— Oh ! Michel I vous excitez vivement ma curiosité ! Je voudrais connaître cette histoire,

— Mon histoire? eUe est bizarre et incompréhensible, puisque personne n'y croit.

— Il faut, poursuivit-il en mettant le doigt sur sa bouche avec une expression mystérieuse, que j'arrive à Greenock avant minuit, et je m'inquiéterais peu de la longueur et de la difficulté du voyage si j'avais achevé ma tâche. Voilà ce qui m'en reste, ajouta Michel en me montrant les mandragores sur pied, qui se déployaient en verdoyant, et se balançaient gaiement à une petite brise, sous le jeu des rayons qui traversaient les nuages comme une clairière. — Je ne suis pas en peine," continua- t-il, de finir ma besogne en quelques minutes ; mais je n'ai pas de raison de vous le dissimuler, puisque vous avez la bonté de vous intéresser à moi... c'est là, c'est dans cette touffe de vertes et riantes mandragores, qu'est caché le secret de mes dernières illusions; c'est là qu'à la dernière, à laquelle il reste encore une fleur, à celle qui cédera sous le dernier effort de mes doigts, et qui arrivera muette à mon oreiUe, comme la vôtre, mon cœur se brisera !

— Vous avez le temps, Michel, de me faire ce récit, et, pendant que vous me le ferez, nous veillerons à

la garde de vos mandragores, et surtout de celle qui a encore une fleur, belle d'ici comme une étoile.

— Je suis né à Granville en Normandie. Ma mère mourut peu de jours après ma naissance. Mon père, que j'ai connu à peine, était un riche négociant qui trafiquait depuis longtemps dans les Indes. A son dernier voyage, qui devait être plus long et plus hasardeux que les autres, il me laissa sous la garde de son frère aîné, qui l'avait précédé dans ce commerce, et qui n'avait d'autre héritier que moi.

Mon oncle se ressentait peut-être un peu, dans ses manières, de la rudesse qu'on attribue ordinairement aux marins ; il était doué d'un sens juste et délicat ; et, bien qu'il m'entretînt de préférence des histoires merveilleuses de ces pays d'enchantement pour lesquels sa conversation m'inspirait une prédilection de jour en jour plus vive, il trouvait toujours manière d'en tirer, pour mon instraction, d'excellents enseignements. Il avait coutume de les terminer, pendant que j'étais encore suspendu au charme de ses récits, par cette formule qui ne sortira jamais de mon esprit :

« Et si cela n'est pas vrai, Michel, chose dont je suis à peu près convaincu, ce qu'il y a de vrai, c'est que la destination de l'hormne sur la terre est le travail ; son devoir, la modération ; son bonheur, la médiocrité ; sa gloire, la vertu ; et sa récompense, la satisfaction intérieure d'une bonne conscience. »

Quoiqu'il ne fût pas très savant et qu'il n'entendît que par pratique la plupart des sciences essentielles

de son état, il n'avait rien négligé pour mon éducation : à quatorze ans, je savais passablement ce qu'on enseigne aux enfants qui doivent être riches; les langues anciennes et modernes, même quelques arts d'agrément qui contribuent au bien-être ou à la consolation de l'homme, et mes maîtres ne trouvaient pas que j'eusse mal profité.

J'arrivais, comme je l'ai dit, au commencement de ma quinzième année. Un soir, mon oncle me tira à part à la fin d'un petit régal qu'il avait donné à mes instituteurs et à mes camarades, le propre jour de Saint-Michel, qui est celui-ci, et qui est l'anniversaire de ma naissance et la fête de mon patron; à Granville, saint Michel est particulièrement honoré.

Après m'avoir baisé tendrement sur les deux joues, il me fit asseoir en face de lui, vida sa pipe sur son ongle, et me parla dans les termes que je vais vous rapporter.

« Écoute, mon enfant, ce n'est pas un conte que je vais te faire aujourd'hui : je suis content de toi; te voilà, grâce à Dieu et à ton bon naturel, un assez joli garçon pour ton âge ; il faut maintenant penser à l'avenir.

« Mon intention, cher petit neveu, n'est pas d'attrister ta fête par l'inquiétude d'un malheur possible. Ton père avait placé son bien et une partie du mien dans une belle spéculation qui nous souriait depuis vingt ans ; il y en a deux que je n'ai reçu de ses nouvelles. Si dans deux autres années d'ici, nous n'avions pas entendu parler de Robert, je serais forcé de ris-

quer le tout pour le tout, et d'aller le chercher d'île en île, certain que je suis de te le ramener, car je sais mieux son itinéraire, Michel, que tu ne sais la longitude d'Avranches. Alors, cependant, adieu le. double patrimoine du pauvre Michel ! Plus d'oncle, plus de père, plus d'habit d'hiver, plus d'habit d'été, plus d'argent dans la poche le dimanche, plus de banquet à la maison le jour de sa fête : il faudrait, tout savant qu'il fût, que M. Michel allât mendier pour dîner, à côté de la vieille naine de Granville, sur le porche de l'église. »

— Arrêtez, arrêtez, mon oncle ! lui dis-je en baignant sa main de larmes de tendresse. Je serais trop indigne de vous, si je ne vous avais pas encore compris. L'état de charpentier m'a toujours plu. « L'état de charpentier! s'écria mon oncle avec une sorte d'explosion de joie, tu n'es vraiment pas dégoûté ! Je ne t'en aurais jamais indiqué im autre ! Le charpentier, mon enfant! c'est dans ses chantiers que notre divin Maître a daigné choisir son père adoptif I Le charpentier jette des vaisseaux à travers l'Océan, édifie des villes pour commander aux ports, des châteaux pour commander aux villes, des temples pour commander aux châteaux! Sais-tu que j'aimerais mieux qu'on dît de moi que j'ai lancé dans l'espace les solives de cèdre et les lambris de cyprès du palais de Salomon que d'avoir écrit la loi des Douze Tables? »

C'est ainsi, monsieur, qu'il fut convenu que j'apprendrais l'état de charpentier, jusqu'à l'âge de seize ans, qui était l'époque extrême où le défaut de ren-

seignements sur le sort de mon père pouvait en faire pour moi une importante ressource ; mais mon oncle exigea en même temps que je ne renonçasse point aux étjides que j'avais commencées, et qui furent seulement distribuées en sorte que mes doubles travaux ne se nuisissent pas mutuellement.

Si vous êtes jamais aUé à Granville, monsieur, vous devez avoir entendu parler de la naine qui couchait sous le porche de l'église, et qui mendiait à la porte?

La naine de Granville était une petite femme de deux pieds et demi au plus, dont la taille courte, et d' ailleurs assez svelte, était la moindre singularité. Persoime ne lui avait connu ni origine ni parents; et quant à son âge, il était tel qu'il n'existait pas un vieillard à dix lieues à la ronde qui se souvînt de l'avoir connue plus jeune en apparence, plus huppée ou plus grandelette. Les gens instruits pensaient même qu'on ne pouvait expliquer naturellement les traditions populaires qui couraient à son sujet, qu'en supposant qu'il y avait eu successivement plusieurs femmes semblables à celle-ci, que la mémoire des habitants s'était accoutumée à confondre entre elles, à cause de l'analogie de leur physionomie et de leurs habitudes ; et on citait en efifet un titre de 1369, où le droit de coucher sous le porche du grand portail, et de présenter l'eau bénite aux fidèles pour en obtenir quelque légère aumône, lui était garanti en reconnaissance du don qu'elle avait fait à l'église de plusieurs belles reliques de la Théb^de.

On avait vu maintes fois la naine de Granville

s'absenter pendant des mois, pendant des saisons, pendant des années, et même pendant le cours d'une ou deux générations, sans qu'on sût ce qu'elle était devenue ; et il fallait en effet qu'elle eût considérablement voyagé, car elle parlait toutes les langues avec la même facilité, la même propriété de termes, la même richesse delocution, que le français de Bîois ou de Paris, qui n'était pas lui-même sa langue naturelle. Cette science de souvenirs dont elle ne faisait aucun étalage, car elle ne se servait d'ordinaire que de notre patois bas-normand, lui avait donné, comme vous pouvez croire, un immense crédit dans les écoles où elle venait journellement recueillir pour ses repas les débris de nos déjeuners. Les jeunes garçons de mon âge l'appelaient la Fée aux Miettes. C'est ainsi que je vous en parlerai à l'avenir.

Ce qu'il y a de certain, monsieur, c'est qu'aucune difficulté de thème ou de version n'eût embarrassé la Fée aux Miettes ; elle se gardait bien de nous les expliquer sans nous les rendre aussi claires qu'elles l'étaient pour elle-même, de sorte que notre travail se trouvait infiniment meilleur et notre instruction aussi, puisque nous entendions parfaitement tout ce qu'elle nous faisait faire. Nous n'étions pas assez ingrats pour cacher les obligations que nous avions à la Fée aux Miettes ; mais nos respectables maîtres, qui ne voyaient en elle qu'une misérable mendiante, et qui l'honoraient cependant comme une digne femme, n'étaient pas fâchés de sentir notre émulation excitée par une illusion innocente.

— Oh I oh 1 s'écriaient-ils en riant, quand il arrivait une excellente composition cicéronienne qui enlevait d'emblée la première place, — voici qui ressent la touche et l'inspiration de la Fée aux Miettes.

Il n'y avait pas un écolier à Granville qui n'aimât la Fée aux Miettes, continua Michel, mais elle m'inspirait dès ma douzième année un penchant de vénération tendre et de soumission presque religieuse, îl est vrai qu'elle m'affectionnait elle-même entre tous mes camarades, et que si je l'avais voulu, j'aurais toujours été le premier de l'école. Je ne le désirais point, parce que cet avantage qu'on prend sur les autres est une des raisons qui nous en font haïr, et que je regardais l'amitié comme un avantage bien plus doux que ceux qui résultent de la supériorité de l'instruction et du talent.

Je ne vous ai parlé que de l'âge et de la taille de la Fée aux Miettes. Vous ne la connaissez pas encore. Je vous ai dit, si je ne me trompe, qu'elle eta.it assez svelte dans sa tournure, mais cela ne peut s'entendre que d'une très vieille femme qui a consei-vé, par bonheur ou par régime, quelque souplesse et quelque élégance de formes. Elle prêtait souvent cependant à l'idée que nous nous faisions de sa décrépitude, en s'appuyant toute courbée sur une petite béquille de bois du Liban, surmontée d'une forte poignée de je ne sais quel métal inconnu, mais qui avait l'éclat et l'apparence du vieil or. C'est cette baguette curieuse, dont elle n'avait jamais voulu se défaire en faveur des juifs dans sa plus grande indigence, qui lui fit

décerner bien avant nous, par les petites écoles de Granville, ses titres de féerie. Il est vrai qu'elle lui venait de sa mère, ou même de sa grand'mère, si la chronologie du monde permet cette supposition, et je vous demande si ces deux respectables personnes devaient avoir été de grandes princesses. Il faut bien passer quelque vanité aux pauvres gens. C'est le seul dédommagement de leurs misères.

Aussi n'était-ce pas ce petit travers qui tourmentait ma vive et sincère amitié pour la Fée aux Miettes. Elle en avait un autre, la bonne femme, qui m'af&igeait mille fois davantage, le souvenir d'une ancienne beauté dont elle parlait, en se rengorgeant, avec une complaisance qu'on ne pouvait s'empêcher de trouver risible. Je n'étais pas des derniers à m'en égayer en sa présence, car autrement je ne me le serais jamais permis. Je lui avais trop d'obligations pour cela. — Tu as beau plaisanter, méchant sournois, disait-elle alors en me frappant gentiment de sa béquille... Il arrivera un jour où mes charmes auront assez d'empire sur le beau Michel pour le faire extravaguer d'amour !... — De l'amour pour vous. Fée aux Miettes ! m'écriais-je en riant ; ni phis ni moins en vérité, que pour ma bisaïeule, si elle ressuscitait aujourd'hui avec un siècle de plus sur la tête. — Et notre dialogue était bientôt couvert par les acclamations de toute la brigade joyeuse, qui dansait en rond autour d'elle en chantant : Ah ! qu'elle est belle, la Fée aux Miettes I... mais nous finissions toujours par la cajoler im peu, et elle s'en allait contente...

Ce n'est pas que la caducité de la Fée aux Miettes eût rien de repoussant. Ses grands yeux brillants qui roulaient avec un feu incomparable entre deux paupières fines et allongées comme celles des gazelles; son front d'ivoire où les rides étaient creusées avec des flexions si douces et si pures, qu'on les aurait prises pour des embellissements ajustés par la main d'un artiste ; ses joues surtout, éclatantes comme une pomme de grenade coupée en deux, avaient un attrait d'étemelle jeunesse qu'il est plus facile de sentir que d'exprimer ; ses dents même auraient paru trop blanches et trop bien rangées pour son âge, si aux deux coins de sa lèvre supérieure, sa bouche fraîche et rose encore n'en avait laissé échapper deux, dents qui étaient à la vérité plus blanches et plus polies que des touches de clavecin, mais qui s'allongeaient assez disgracieusement d'un pouce et demi au-dessous du menton.

Et je me surprenais quelquefois à dire tout seul : Pourquoi la Fée aux Miettes ne s'est-elle pas fait arracher ces deux diables de dents?...

La Fée aux Miettes ne montrait jamais ses cheveux, probablement parce qu'ils auraient contrasté avec l'ébène de ses sourcils. Ils étaient ramassés sous un bandeau de blancheur éblouissante, surmonté d'un fichu également blanc, plié en carré à plusieurs doubles, et posé horizontalement sur la tête comme une plinthe ou le tailloir du chapiteau corinthien. Cette coiffure, qui est celle des femmes de Granville, de temps immémorial, et dont on ne fait usage en

aucune autre partie de la France, quoiqu'elle soit merveilleuse dans sa simplicité, passe pour avoir été apportée chez nous par la Fée aux Miettes, de ses voyages d'outre-mer, et nos antiquaires conviennent qu'ils seraient fort embarrassés de lui assigner une origine plus vraisemblable. Le reste de son costume se composait d'une espèce de juste blanc serré au corps, mais dont les manches larges et pendantes soutenaient au-dessous de l'avant-bras d'amples garnitures d'une étoffe un peu plus fine, découpée à grands festons, et d'une jupe courte et légère de la même couleur, bordée à la hauteur du genou de garnitures pajeilles, qui tombaient assez bas pour laisser à peine entrevoir un pied fort mignon, chaussé de petites babouches aussi nettes que galantes. L'habit complet paraissait, je vous jure, plus frais, à telle heure et en tel endroit qu'on la rencontrât, que s'il venait de sortir des mains d'une lingère soigneuse ; et ce n'est pas ce qu'il y avait de moins extraordinaire dans la Fée aux Miettes, car elle était si pauvre, comme vous savez, qu'on ne lui connaissait de ressources que dans la charité des bonnes gens, et d'autre logement que le porche du grand portail. Il est vrai que les coureurs nocturnes prétendaient qu'on ne l'y rencontrait jamais quand minuit avait sonné, mais on n'ignorait pas qu'elle passait souvent ses nuits en prière à l'ermitage Saint-Paterne ou à celui du fondateur de la belle basilique de Saint- Michel dans le péril de la mer, sur le rocher où l'on voit encore empreint le pied d'un ange.

Comme mon histoire est pleine d'événements incroyables que j'ai quelque pudeur à raconter, je me garderai bien d'y ajouter l'invraisemblance des vaines conjectures populaires. La seule chose que je puisse attester, c'est qu'il ne s'est jamais trouvé sur terre une petite vieille plus blanchette, plus proprette et plus parfaite en tout point.

Les seules distractions que je prenais alors, car j'étais fort actionné au travail, c'était la recherche des papillons, des mouches singulières, des jolies plantes de nos parages, mais plus souvent la pêche aux coques, dont il faut, si vous le permettez, que je vous dise quelque chose.

Les grèves du mont Saint-Michel, alternativement couvertes et délaissées par les eaux, ont cela de particulier qu'elles changent tous les jours d'aspect, de forme et d'étendue, et que le sable menu dont elles sont composées conservée l'apparence des récifs et des bas-fonds de la mèr, avec toutes les embûches de cet élément, de sorte qu'elles ont en son absence leurs vagues, leurs écueils et leurs abîmes. Ce n'est pas sans une certaine habitude qu'on peut y marcher hardiment sans s'exposer, jusqu'au rocher pyramidal sur lequel saint Michel a permis à l'audace des hommes de bâtir son église miraculeuse. Si un voyageur inexpérimenté s'égare de quelques pas, le sable trompeur le saisit, l'aspire, l'enveloppe, l'engloutit, avant que la vigie du château et la cloche du port aient eu le temps d'envoyer le peuple à son secours. Cet horrible phénomène a quelquefois dévore

jusqu'à des vaisseaux abandonnés par le reflux.

La nature a semé dans cette arène mobile une ressource plus abondante que la manne du désert. C'est cette petite coquille à sillons profonds et rayonnants dont les valves rebondies, et comme lavées d'un incarnat pâle, ornent si souvent le camail grossier du pèlerin. On l'appelle la coque, et sa recherche est devenue pour les habitants du rivage une innocente industrie. L'attirail du pêcheur est tout simple. Il se réduit à une résille à mailles serrées qui pend sur son épaule, et dans laquelle il jette par douzaines son gibier retentissant ; et puis, à un bâton armé d'une pointe de fer un peu crochue qui sert à la fois à sonder le sable et à le retourner. Un petit trou cylindrique, seul vestige de vie que les vagues aient respecté en se retirant, lui indique le séjour de la coque, et d'un seul coup de pic, il la découvre ou l'enlève. C'est de là qu'il montait à la face de l'Océan, le pauvre petit animal, sur une de ses écailles voguant en chaloupe, et sous l'autre dressée comme une voile. Il y a aussi là dedans une âme et un Dieu, comme dans toute la nature ; mais l'habitude a vite appris aux enfants que rien n'est délicieux comme la coque, fricassée avec du beurre d'Avranches et des fines herbes !

Il y a loin de Granville aux grèves de Saint-Michel, et le chemin le plus court n'est pas le plus sûr à beaucoup près ; mais je m'y engageais volontiers quand j'avais trois jours de vacances devant moi, ce qui se présente souvent à l'époque des grandes fêtes, et mon oncle était enchanté de me voir essayer sans

6o CONTES DE LA VEILLÉE

danger réel les fortvines du voyageur de mer. J'ai dit qu'on rencontrait quelquefois la Fée aux Miettes sur cette route, parce qu'elle avait une grande dévotion à saint Michel, et cette rencontre m'était toujours agréable, la Fée aux Miettes ayant des trésors de souvenirs qui rendaient sa coiiversation la plus intéressante et la plus profitable du monde. Je ne saurais dire comment cela se faisait, mais j'apprenais plus de choses utiles dans une heure de son entretien que les livres ne m'en auraient appris en un mois, ses courses lointaines et son bon jugement naturel l'ayant familiarisée avec toutes les études comme avec toutes les langues. Elle joignait à cela une manière si saisissante et si lumineuse de communiquer ses idées, que j'étais étonné de les voir apparaître subitement dans mon intelligence, aussi claires que si elles s'étaient réfléchies sur la glace d'un miroir. D'ailleurs, la marche de la Fée aux Miettes ne retardait jamais la mienne ; tout accablée qu'elle était du fardeau des ans, vous auriez dit qu'elle glissait sur le sable, plutôt que d'y imprimer ses pieds ; et, pendant que jç mesurais de l'œil pour elle un rocher difîicile à l'escalade, il m'arrivait quelquefois de l'apercevoir au sommet, et de l'entendre crier, riant aux éclats : fl Eh bien, brave Michel, faut-il que je te tende la main? »

Un jour que nous revenions ensemble ainsi, en causant des petites conquêtes d'histoire naturelle que j'avais faites la veiUe, et qu'elle s'amusait à me décrire, aussi exactement qu'une bonne iconographie

LA FÉE AUX MIETTES 6i

aurait pu le faire, les arbres à grandes fleurs des forêts de l'Amérique, et les papillons de lapis et d'or des deux presqu'îles de l'Inde : — Comment est-il donc advenu, Fée aux Miettes, lui dis-je, que vos voyages aient abouti à Granville où je me plais, parce que j'y suis né et que mes affections d'enfance y étaient, mais qui ne saurait vous offrir cet attrait de la patrie dont toutes choses s'embellissent? Je vous avouerai que cela m'embarrasse un peu. — C'est précisément, répondit-elle, cet attrait de la patrie dont tu parles qui me fait rechercher avec empressement les ports d'où la route d'Orient m'est toujours ouverte ; je comptais obtenir, tôt ou tard, de la charité des marins, mon passage sur quelque bâtiment, et les longues guerres qui viennent de finir m'ont, durant tout le temps de ton enfance, privée de cet avantage. Combien, si je ne t'avais connu, n'aurais-je pas regretté d'avoir quitté Greenock, où cette occasion se présente tous les jours, et où je n'étais du moins pas obligée de coucher sur la pierre froide, sous un porche battu du vent, car j'y avais et j'y ai encore, si Dieu l'a permis, une jolie maisonnette appuyée contre les murs de l'arsenal. Une autre raison, continua-t-elle en minaudant, et en me flattant du geste et du regard, c'est l'amour que j'ai conçu pour un petit cmel qui ne reconnaît pas ma tendresse. — Et puis, comme par un fâcheux retour sur elle-même, elle baissa les yeux, soupira et parut repousser du dos de la main une larme prête à couler.

— Laissons, laissons, repris-je, cette plaisanterie

hors de saison qui ne va pas à votre âge ni au mien ; une fenimê aussi pieuse et aussi sensée que vous êtes peut s'en faire un jeu innocent, mais elle viendrait mal dans une conversation sérieuse. Maintenant que la paix est faite, il n'y a rien de plus aisé que de vous assurer, avec vingt louis d'or de mes épargnes, un bon passage pour Greenock, qui n'est pas au bout du monde, mais qui doit être, si je ne me trompe, à six ou sept lieues plein ouest de Glasgow, dans le comté de Renfrew. Voyez, ma bonne mère, si cela vous acconmiode, et, pour peu que vous pensiez y être plus heureuse qu'à Gramalle, je vous dispenserai avec plaisir de recourir à la générosité des mariniers.

— Et de qui veux-tu que j'accepte ce bienfait, Michel? de toi, dont la fortune est peut-être perdue à jamais, au moment où tu y penses le moins !

— Je ne sais, dis-je, Fée aux Miettes, mais la fortune réelle d'un maître ouvrier n'est jamais perdue tant qu'il a des bras et du courage ; mon éducation est finie, mon aptitude au travail éprouvée, ma constitution vigoureuse, et mon âme ferme. L'avenir ne peut m'enlever désormais que ce qu'il plairait à la Providence de me ravir.

— Je te sais gré de ta générosité, repartit la Fée aux Miettes, mais tu comprends qu'elle n'inquiète pas médiocrement ma pudeur et ma délicatesse. Passe encore si tu me laissais l'espérance de partager un jour ma petite fortune avec la tienne et de devenir ton heureuse femme!

— Oh ! oh ! Fée aux Miettes, que ce ne soit pas

cela qui vous arrête, dis-je à mon tour en lui cachant le mieux que je pus le fou rire dont sa proposition faillit me faire éclater. Je suis, à la vérité, fort loin de penser aujourd'hui à un établissement, aussi grave que le mariage, mais tout vient à son temps dans la vie ; nous sommes gens de revue, s'il plaît à Dieu ! et je ne réponds de rien, si nous nous retrouvons quelque part, quand je serai mûr pour prendre le parti que vous dites. Au moins puis-je vous répondre que je n'ai contracté jusqu'ici aucun engagement qui m'en empêche !

— Tu me combles de joie, mon cher Michel, et il n'y a plus qu'une chose qui m'arrête. J'ai eu le bonheur de te servir quelquefois de mon expérience et de mes conseils, et tu n'es pas encore arrivé au point de t'en passer toujours. Si tu me procures le moyen de retourner à Greenock, ne te manquerat-il rien quand je serai partie?

— De vous savoir heureuse. Fée aux Miettes. En prononçant ces paroles, je serrai cordialement

sa petite main, qui tremblait dans la mienne, et je rencontrai ses yeux, animés, en se fixant sur moi, d'un feu extraordinaire que je n'avais jamais vu briller dans ceux d'une femme.

Serait-il possible, en effet, me demandai-je en la quittant, que cette pauvre vieille m'aimât?

J'avais réellement vingt louis d'or en réserve sur les gratifications de douze francs que mon oncle André ne manquait pas de me distribuer tous les dimanches, et dont il me restait toujours quelque

chose, parce que je ne dépensais que ce que je trouvais l'occasion de donner. Cependant je n'étais pas sans quelque scrupule sur le droit que je pouvais avoir de disposer à seize ans d'une somme aussi forte, et, si je m'étais engagé très avant dans ma promesse à la Fée aux Miettes, c'est que je savais que mon oncle André ne me contrariait jamais, et qu'il me contrarierait moins encore, en cette occasion, sur l'honnête emploi d'un argent inutile.

Quand j'entrai le soir dans sa chambre, son maintien grave et rêveur m'interdit. J'imaginai d'abord que le moment n'était pas favorable pour lui faire ma confidence, et je me retirais doucement, lorsque j'entendis qu'il me rappelait.

« Michel, me dit-il en me faisant asseoir en face de lui, et en prenant une de mes mains entre les siennes, mon cher Michel, le moment dont je t'avais parlé est venu, sans que nous ayons reçu de nouvelles de Robert. Il faut donc, mon fils, que je parte, et que j'accomplisse le devoir d'un bon frère et d'un honnête homme, pour retrouver la trace de ton père, qui ne peut m'échapper; et s'il m'est impossible d'y parvenir. Dieu veuille nous permettre de retrouver quelques débris de la fortune qu'il devait te laisser. Cette résolution était formée de loin, conime tu sais, et mes mesures si bien prises, que l'arrivée inopinée de Robert en pouvait seule empêcher l'effet. Voilà le sablier vide, et celui qui marque les années de ma vie s'épuise aussi. Je n'ai pas dû perdre de temps, mais j'ai voulu m'épargner autant que possible la

vue des larmes qui mouillent tes joues, et qui tombent amèrement sur mon cœur d'homme. Ta es assez fort aujourd'hui pour mettre de toi-même le courage d'un vieillard à l'abri de cette épreuve. Essuie tes yeux, petit, et embrasse-moi avec la fermeté d'un noble garçon. Je pars demain. »

A ces mots, les sanglots m'étouffèrent, je n'eus pas la force de me lever pour me jeter dans les bras de mon oncle André, et je cachai ma tête entre ses genoux.

G Voilà qui est bien, dit-il d'une voix assurée. Cela se dissipera com.me un nuage, et gaiement, j'espère, car le soleil est à l'horizon. J'aurais plus de motifs que toi de m'inquiéter, si je te laissais dans une position qui pût m'alarmer sur ton avenir; mais tu as bien profité de tes études et de ton apprentissage. Tu es grand, bien fait, alerte, suffisamment informé des connaissances utiles, et, par-dessus tout cela, comme je l'ai désiré, un des bons ouvriers qui aient jamais fait crier une scie et retentir un maillet dans les chantiers de GranviUe. Toutes les inclinations que je te connais sont pour le travail et la médiocrité, et je n'ai plus besoin de te rappeler qu'une m.édiocrité aisée, meilleure que la richesse, ne manque jamais au travail. C'est demain que tu entres à la journée chez ton charpentier, et c'est à compter de demain que chaque jour te rapporte un salaire. Comme j'ai pourvu à te conserver jusqu'à la Saint- Michel prochaine, dans la maison où nous sommes, le domicile, la nourriture, et toutes les nécessités de

la vie, sans compter mes vieilles nippes et tout ce qui en dépend, dont tu useras à ton plaisir, cette première année de profit, que tu peux convertir en économies, suffira pour t'assurer, à chaque année qui suivra, le modeste bien-être auquel tu es accoutumé, et dont tu n'as jamais désiré de sortir; car une année d'avance pour un ouvrier est un trésor plus solide que ceux du Grand Mongol. Et si je te fais tant d'éloges de l'économie que je n'ai jamais beaucoup pratiquée par moi-même, ce n'est pas que je la considère comme un moyen d'enrichissement, mais parce que je ne connais point d'autre moyen d'indépendance.

« Il me reste peu de choses à te dire, et je t'en dispenserais, si la vieille naine de l'église, que vous appelez, je crois, la Fée aux Miettes, n'était venue m' apprendre, un instant avant que tu entrasses auprès de moi, qu'elle partait demain pour sa petite ville de Greenock, où je ne sais quels intérêts, peutêtre imaginaires, réclament la présence de cette pauvre femme, et pour me demander en même temps si je t'autorisais à disposer en sa faveur de tes petites épargnes, dont tu es tout à fait le maître, et que tu ne peux mieux employer de ta vie qu'à soulager une honnête misère. Je suppose seulement, Michel, que tu as compté sur ton travail pour les remplacer? »

Sur un signe d'affirmation et de plaisir que je lui fis alors : ^- « A merveille, reprit mon oncle, tu vois que je sais prévenir tes confidences, et, pour revenir à mon discours, je m'en serais volontiers rapporté à

la Fée aux Miettes de ces derniers enseignements, parce que c'est une femme de bon conseil, dans to"it ce qui ne touche point à quelques rêveries assez bizarres dont elle s'est infatuée, mais que nous devons passer à son grand âge ; et qu'elle a toujours été portée de si bonne intention pour notre maison, que mon père n'hésitait pas à lui attribuer le succès de ses meilleures entreprises, et l'agrandissement de son bien, au point de la mettre à l'aise si elle l'avait voulu, et si elle n'eût préféré obstinément son vagabondage mystérieux à une existence plus solide.

« Quoique tu ne sois pas né pour ton miltier, ne le méprise jamais, et surtout ne le quitte jamais par orgue :i.

( Sois charpentier avec les charpentiers. Ne te cî: f.mgue d'eux par ton éducation qu'autant qu'il ie faut pour leur en communiquer lentement le bienfait sans les humilier.

« Ne fuis pas les plaisirs de tes camarades. Le plaisir est de ton âge. Ne t'y livre pas a.veugîément. Le plaisir auquel on s'est livré sans défense et sans retour devient le plus inexorable des ennemis.

« Si ton cœur s'ouvre à l'amour des femmes avant de me revoir, n'oublie pas, de quelque charme qAi'elle soit revêtye, que toute femme qui détourne un homme du soin de son devoir et de son honneur est moins digne d'amour que la naine de l'église. L'amour «st le plus grand des biens, mais il n'est jamais vraiment heureux tant qu'il ne satisfait pas la cooscienc^e.

« Souviens-toi, de plus, qu'un homme de ton âge

qui a par devers lui une année d'existence assurée, le goût du travail et de îa simplicité, un tempérament robuste, une santé à l'épreuve et un bon métier, est cent fois plus riche que le roi, quand il joint à tout cela douze francs vaillant dans sa poche ; six francs pour satisfaire aux besoins de son imagination, six francs pour adoucir le sort d'un pauvre, ou pour soulager les angoisses d'un malade.

« Enfin, si les principes de religion que je t'ai inculqués soigneusement depuis le berceau s'eâaçaient de ion esprit, ce qui n'est que trop à craindre par le temps qui court, retiens-en au moins deux pour l'amour de moi, parce qu'ils peuvent tenir lieu de tous les autres : le premier, c'est qu'il faut aimer Dieu, mêcae quand il est sévère ; le second, c'est qîi'il faut se rendre utile aux hommes autant qu'on le peut, même quand ils sont méchants. »

Après cela, il me quitta en me serrant la main.

Quand je fus de retour dans ma chambre, j'envoyai mes vingt louis à la Fée aux Miettes.

Le lendemain, sans m'en prévenir, mon oncle partit de bonne heure en me laissant tout ce qui m'était nécessaire pour un an. La Fée aux Miettes, qui n'avait pris que le temps de manifester son contentement devant mou commissionnaire, par une de ses explosions familières de joie fanta&que et capricieuse, était partie dès la veille.

Je restai seul, tout seul, j'essuyai quelques larmes et j'allai à l'atelier.

L'année qui suivait aurait été douce, car il n'y

a rien de pins doux que de gagner sa vie, si l'absence de mon père et celle de mon oncle, qui me tenait lieu de père depuis longtemps, n'avaient laissé un vide profond dans mon cœur. Je regrettais souvent qw. celui-ci ne m'eût pas permis de le suivre dans ses recherches lointaines, malgré toutes mes prières, sous prétexte que j'étais réservé à autre chose, et que mon obéissance pouvait seule lui faire espérer que nous nous trouverions tous réunis un jour. Je pensais aussi à la Fée aux Miettes, car elle m'avait aussi aimé.

La Saint-Michel revint sans que j'eusse amassé d'économies, parce que mes amis se faisaient sans cesse de nouveaux besoins auxquels je ne pouvais m'empôcher de compatir. Jacques Pellevey était vicaire, et cela le forçait à de fréquents voyages à l'archevêché. Didier Orry, qui était de plusieurs années plus âgé que moi, commençait à penser au mariage, et il ne pouvait se flatter de réussir dans quelques espérances qu'il avait formées, s'il ne se faisait voir avec avantage à la préfecture. Quant à Nabot, qui m'avait rendu sincèrement son amitié depuis que nos rivalités d'école avaient cessé, il s'était adonné au jeu, et n'y était pas plus heureux qu'au collège. Il était de mon devoir de le dissuader de ce penchant, et je n'y épargnais pas mes eSorts. Il était aussi de mon devoir de l'aider à réparer le mal qu'il se faisait, surtout quand les résultats de cette malheureuse passion menaçaient de compromettre sa réputation, et je n'y épargnais pas mon

argent. Enfin, quand l'année expira, et avec elle les dernières ressources que la bonté de mon oncle m'avait ménagées, je fus réduit à celles de mon ti*avail journalier, qui me fournissait à peine de quoi vivre assez pauvrement ; mais je m'y étais préparé, et je ne m'en trouvai pas plus malheureux.

Comme je m'étais perfectionné dans mon métier en le pratiquant, et que j'annonçais d'ailleurs cet esprit d'ordre et d'activité qui tient lieu de l'intelligence des ajïaires, l'entrepreneur qui nous employait alors et dont les entreprises allaient mal, probablement parce qu'il avait trop entrepris à la fois, s'avisa je ne sais comment alors de m'en confier la direction ; je ne fus pas deux jours à cette nouvelle tâche, que je m'aperçus qu'il était malheureusement trop tard pour sauver sa fortune. Je ne profitai donc pas de l'augmentation de mon salaire, et je le laissai dans ses mains, en me contentant de prélever avec mes compagnons ce qui me revenait comme à eux pour le travail ordinaire de l'établissement que je n'avais pas quitté, car les conseils de mon oncle André m'étaient trop présents pour que j'eusse un moment oonçu le dessein de devenir autre chose qu'un artisan. Je passai par conséquent cette seconde année sans pouvoir mettre à côté l'un de l'autre ces deux écus de six francs, dont l'un appartient au luxe et l'autre à la chaTité, et qui suffisent au bonheur d'un homme sobre et laborieux. Comme elle finissait, le mdtre, obsédé par ses créanciers, passa un beau jour à Jersey, et nous laissa sans occupation et sans^moyens

LA'^FÉE aux miettes 71

d'existence, les chantiers de Granville étant toujoiirs fournis d'ouvriers habiles dont le nombre excédait déjà celui que réclament les besoins ordinaires du pays. Ce malheur ne fut cependant très réel que pour moi, mes camarades l'ayant prévu depuis plus longtemps que je n'avais fait, et s'étant précautionnés contre l'événement, en plaçant leurs petits fonds dans une assez jolie spéculation de cabotage qui commençait à prospérer. Comme je leur ava^s inspiré de l'attachement, et Qu'ils connaissaient l'état de ma fortune si rapidem.ent déchue, ils vinrent m'offrir d'entrer en partage avec eux, et ils mirent dans cette proposition une effusion si franche et si tendre, que j'en fus touché jusqu'aux larmes. J'avoue même que je n'aurais pas fait difficulté de me rendre à leurs instances, dans l'espoir de payer utilement ma quotepart en industrie et en talents, si mon parti n'eût pas été pris d'avance. Je ne pouvais compter, à la vérité, ni sur Jacques Pellevey, ni sur Didier Orry, quoiqu'il eût fait un mariage opulent. L'un me promettait bien une place de maître d'école quand elle serait vacante, mais le titulaire était un homme vert et vigoureux ; l'autre me réservait un logement et un accueil fraternel dans sa maison, pour y être précepteur de ses enfants, aussitôt qu'ils seraient sortis des mains des femmes ; mais on venait de porter le premier en nourrice, et c'était, si je ne me trompe, une fille. Tous deux étaient si empêchés de satisfaire à leurs frais d'établissement, qui doivent être, en effet, fort considérables, que je crois qu'ils n'avaient jamais

été plus réellement pauvres que depuis qu'ils étaient riches. Je pouvais moins encore penser à Nabot, qui jouait toujours, qui ne gagnait jamais, et qui n'était pas encore parvenu à concevoir qu'un homme bien né pût se réduire à ce qu'il appelait la honte de travailler. Je dois lui rendre la justice de dire qu'il était devenu plus expansif et plus affectueux, en devenant plus à plaindre. Tout ce que nous pouvions Tun pour l'autre, c'était de rire ou de pleurer ensemble, quand je n'avais pas trouvé d'occupation, et c'est une compensation qui répare bien des misères.

Je me proposai d'aller offrir mes services de ville en ville et de village en village, partout où il se trouvait un pont à jeter sur la rivière, ou ime maison à construire, et, comme cela ne manque jamais, j'étais sûr aussi que la Providence ne me manqiierait pas. Elle ne manque qu'aux oisifs.

Ce qui m'affligeait le plus, c'est que mes habits avaient vieilli, et que j'avais quelque pudeur de me présenter à la fête de Saint-Michel en si mauvais équipage, le délabrement de ma toilette pouvait faire penser aux honnêtes gens dont j'avais eu le bonheur de gagner l'estime que j'avais cessé de la mériter par ma conduite. Je me souvins heureusement que mon oncle avait laissé ses vieux habits à ma dispt>sition, et j'en fis la revue avec une joie pareille à celle de Robinson, lorsqu'il se rendit compte des richesses utiles de son vaisseau, certain que le meilleur des parents et des amis ne me repro-

cherait pas d'en avoir usé, surtout quand je lui dirais dans quelle extrémité j'y avait recouru^ car il croyait à ma parole. Il y avait en effet du beau linge bien net, et des habits si proprement accoutrés, qu'on les aurait crus faits à ma taille. Seulement, des deux vestes qu'il n'avait pas comprises dans son bagage, l'une qui paraissait toute neuve et qui m'allait comme un charme, était garnie de dix gros vilains boutons de drap fort grossier, et l'autre, que je l'avais vu porter, et qui était taillée d'un goût plus ancien, se fermait de dix boutons d'une espèce de nacre dont la matière était fort brillante et le travail fort délicat. Je n'hésitai point à me mettre à la besogne pour substituer ceux-ci aux autres, et les dix boutons à l'œil de perle et aux reflets d'argent ne tardèrent pas à resplendir à mes yeux enchantés, comme autant de jolis miroirs.

Dès le premier coup de ciseau que je portai aux autres, soit précipitation, soit maiadresse, le moule s'échappa; il roula par terre aussi prestement que s'il avait été lancé par un joueur de siam ou par un discobole, jusqu'à la pierre de mon âtre, oii i continuait à rouler avec une petite vibration sonore semblable à celle de l'or, et je crois, je vous jure, qu'il rouler-ait toujours si je ne l'avais arrêté de la main. C'était en effet im louis double.

Vous pensez bien qu'il ne tomba pas de la vieille veste de mon oncle André un seul bouton qui ne fût un louis double aussi, et je n'en tirai pas un de son enveloppe que mes joues ne s'humectassent de

quelques pleurs de reconnaissance pour la tendre prévoyance de ce père d'adoption. Je me retrouvais maître, en effet, de vingt louis, c'est-à-dire de la plus forte somme que j'eusse jamais possédée, et qui n'est pas de peu de conséquence dans la vie, puisqu'elle avait suffi au bonheur de la Fée aux Miettes. Conmie c'était la juste mise des fonds de nos caboteurs, et que cet état industrieux, qui n'est pas sans périls et sans aventures, me plaisait beaucoup en espérance, je m'empressai de les prévenir que j'étais en état de contribuer de toute ma part aux entreprises de la société, dès le premier voyage. J'avais précisément le temps qui m'était nécessaire pour accomplir, selon notre usage, mon pèlerinage annuel à l'église de Saint -Michel dans le péril de la mer.

Je partis le lendemain au point du jour, la résille sur l'épaule, la pointe à coques à la main, mes vingt louis dans la ceinture ; plus riche, plus heureux, plus dispos que je n'avais jamais été. — Voyez Michel, disaient les mères, quand j'embrassais sur le chemin les camarades que j'avais eus à l'école ! — Le pauvre garçon a perdu toute sa fortune, sans qu'il y eût de sa faute ; mais, comme il a toujours été laborieux, sage, et craignant Dieu, il ne manque de rien; et il porte une si belle chemise de toile fine à petits plis, et une si belle veste à boutons de nacre de perle, qu'on jurerait qu'il va se marier ce matin à la chapelle de son saint patron. Où avez- vous trouvé, mon Michel, ces superbes boutons de nacre qui brillent de loin comme des étoiles?... Je répondis que je devais

tout à mon oncle André, dont la seule bonté m'avait préservé de la misère.

Ma pêche aux coques fut si productive, que je m'étonnais en vérité qu'il en pût entrer un si grand nombre dans ma résille, quoique personne dans le pays n'en eût d'aussi large et d'aussi profonde. Cependant j'en avais donné trois fois autant pour le moins à de pauvres gens si disgraciés, ce jour-là, qu'ils auraient retourné la grève de fond en comble sans en tirer une coquille. Cela me fit penser que la Providence me protégeait, et que saint Michel accueillait favorablement les prières que j'allais lui porter pour mon père, pour mon oncle et pour la Fée aux Miettes, seuls protecteurs que Dieu m'eût donnés sur la terre. Aussi, quand les pêcheurs eurent vendu leurs provisions, je régalai tous les pèlerins d'une partie de la mienne, et je payai l'apprêt du peu d'argent qui me restait, sans toucher à mes vingt louis, dont l'emploi était réglé dans mon esprit, avant mon départ.

C'est moi, c'est moi, c'est moi !

Je suis la mandragore, La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore, Et qui chante pour toi.

Je revenais gaiement du mont Saint-Michel, en chantant cet air d'une ballade que les jeunes gens de GranviJle avaient apprise de je ne sais qui, si ce n'est de la Fée aux Miettes.

Je jetais cependant de temps à autre un coup d'ceil sur le golfe de sable que domine avec tant de

majesté la pyramide basaltique de Saint-Michel. C'était un de ces jours redoutables, où la grève, plus mobile et plus avide encore que de coutume, dévore le voyageur imprudent qui se confie au sol sans le sonder. Le sable enlisait, comme on dit communément, et le glas du clocher avait annoncé déjà deux ou trois accidents. J'entendis tout à coup des cris qui appelaient du secours, et je vis en même temps l'apparence d'un corps bizarre qui n'avait rien de la forme humaine, mais qui attirait les regards par sa blancheur, et qui semblait lutter contre l'abîme, par une force particulière de résistance que je ne m'expliquais pas. Je courus à l'endroit d'où le bruit parv^enait; mais à l'instant où j'eus lancé la corde d'enlisé que nous portons toujours dans nos résilles, sur le point du gouffre où j'avais vu disparaître cette créature infortunée qui gémissait encore, elle ne pouvait plus s'en emparer, et toute l'arène retombait sur elle en tourbilloimant comme dans un entonnoir profond. Je vous laisse à juger de mon désespoir, d'autant plus amer que j'avais cm entendre articuler mon nom dans son dernier appel à la pitié des voyageurs. Je me hâtai d'y plonger ma pointe à coques, pour la ressaisir par quelqu'un de ses vêtements, et je m'aperçus avec un plaisir inexprimable que mon bâton s'attachait par son croc de fer à un corps ferme et résistant qui me donnait la force de ramener à moi l'être incompréhensible que j'avais voulu sauver. Je luttai là, monsieur, contre Charj'bde acharné à sa proie, et je ne fus pas peu surpris, quand j'eus traîné mon

précieux fardeau jusqu'au lit de sable, ferme et solide, qui se trouvait tout auprès, comme à dessein, de reconnaître la Fée aux Miettes qui respirait, qui vivait et que mon harpon avait heureusement retenue, en s'engageant sous une de ses longues dents, — Parbleu, dis-je cette fois, la Fée aux Miettes n'a pas eu si grand tort que je le pensais de conserver ces deux terribles dents qui choquaient ma délicatesse d'écolier, et l'expérience prouve aujourd'hui mieux que jamais que prudence et modestie valent mieux que la beauté. — Cette idée m'inspira une gaieté si extravagante, quand je vis la Fée aux Miettes se relever sur ses petits pieds, et sautiller joyeusement comme ime de ces figurettes fantasques qui vibrent sur le piano des jeunes filles, que je ne pus retenir mes éclats de rire. Ce qu'il y a de plus sin^ier, c'est que la Fée aux Miettes, en deux pirouettes et en deux bonds, s'était débarrassée de toute la poussière qui chargeait cet attirail de poupée dont je vous ai parlé auparavant, et qui n'aurait tait aucmi tort à l'étalage élégant d'un vendeur de jouets. — En vérité. Fée aux Miettes, m'écriai-je en riant toujours, car elle n'avait pas cessé de danser, c'est affaire à vous de rajuster promptement une toilette endommagée, et vous en apprendriez de belles à nos marchandes de modes, car vous voilà, sur mon honneur, plus leste et plus fringante que je ne vous ai vue autrefois, quand vous étiez mon amoureuse. Mais oserai-je vous demander. Fée aux Miettes, par quel singulier hasard cette riche suzeraine de tant de

domaines, qui a daigné appuyer sa maison de campagne contre les murs d'un pauvre arsenal du Renfrew, s'enlisait dans les sables du mont Saint-Michel, quand tous ses amis la croyaient à Greenock?

A ces paroles, la Fée aux Miettes pinça les lèvres d'un air moitié humble et moitié coquet, autant que ses longues dents pouvaient le lui permettre,, et, après avoir minuté dans sa pensée quelques formules oratoires, elle me répondit ainsi :

— Je serais fâchée, Michel, que la sufiSsance qui est si ordinaire aux jeunes gens, surtout quand ils sont beaux et bien faits comme vous êtes, aveuglât votre esprit au point de vous faire croire que c'est une passion insensée qui me ramène dans les environs de Granville. Non, Michel, poursuivit-elle d'une voix émue, dont l'expression mélancolique et presque larmoyante contrastait singulièrement avec les accès de gaieté où je venais de la voir, non, la déplorable princesse de l'Orient et du Midi, la malheureuse Belkiss, ne s'est point flattée de vaincre l'obstination d'une âme insensible qui ne peut la payer de retour ! N'imaginez donc pas que le sentiment invincible qui la domine ait pu la porter à oublier toutes les bienséances de sa naissance et de son sexe, et qu'elle vienne s'exposer encore ime fois à des mépris qui briseraient son cœur.

J'avouerai que ce langage imprévu changea subitement les dispositions joyeuses de mon esprit, et que je me trouvai presque aussi triste en l'écoutant que la malheureuse princesse Belkiss elle-même. Je

ne doutais pas en effet qne l'horrible danger auquel la Fée aux Miettes venait d'échapper par une espèce de miracle n'eût achevé de déranger son esprit, et qu'elle ne fût devenue folle à lier. Cette idée m'aiïecta péniblement, car la conversation des fous m'a toujours inspiré un attendrissem/?nt profond, et je sentis que je n'avais pas fait assez pour cette pauvre femme en la rappelant à la vie, si je ne parvenais à rendre qaelque espérance à son esprit et quelque bonheur à son imagination, pour le peu d'années que son grand âge lui permettait encore d'espérer.

— Écoutez, Fée aux Miettes, lui dis- je, puisque vous prenez tout ceci au sérieux, je vous proteste qu'il n'a jamais été dans mon intention d'abuser de votre crédulité par un mensonge, car le mensonge me fait horreur. Je fais plus ; je prends à témoin le grand saint Michel, mon patron, que je vous recommandais encore ce matin à la protection du ciel, au pied de sa glorieuse image, devant laquelle nul homme n'oserait déguiser le moindre secret de sa conscience ; et que le nom d'aucune autre femme ne s'est présenté à moi dans mes prières. Quant à l'amour, que je regarde, sur la foi des autres, comme une des plus douces distractions de la paresse, il ne trouve guère de place dans une vie partagée entre les travaux du corps et les études de l'esprit, surtout avant l'âge de dix -huit ans que j'ai à peine atteint depuis quelques jours. Dieu sait donc que, s'il me fallait choisir aujourd'hui une femme, je n'en connais pas une autre au monde sur laquelle je puisse arrêter ma pensée ;

8o CONTES DE LA VEILLÉE

mais il ne serait pas bienséant, vous en conviendrez, que je m'occupasse de mariage en l'absence de mon père et de mon oncle, avant d'avoir vingt et un ans accomplis. Ce que je vous dis là, Fée aux Miettes, est la véritable expression de mes sentiments, et vous ne liriez point autre chose dans mon cœur, si vous aviez le privilège d'y lire tout ce que j'éprouve, comme je l'imaginais quand j'étais enfant.

— Tu m'épouseras donc, dit-elle, quand tu auras trois ans de plus?

Et, comme je la regardais pour m'assurer de l'effet que mon petit discours avait produit sur elle, je m'aperçus qu'elle sautillait, et qu'elle souriait d'un air de satisfaction qui n'était pas sans malice. Tout à fait rassuré sur sa santé et sur son bonheur, qui tenait à si peu de chose, je me laissai retourner au penchant de ma gaieté de jeune homme avec un entraînement dont, à dire vrai, je n'étais pas tout à fait le maître.

— Oui, divine Belkiss, m'écriai-je en lui tendant la main en signe de fiançailles, je vous promets par ces constellations éclatantes du Sud et de l'Orient qui baignent maintenant de leurs lumières argentées les vastes États que vous possédez dans les royaumes favoris du soleil, que je vous épouserai dans trois ans, si mon père et mon oncle y consentent, ou si leur absence prolongée, contre tous mes vœux, me permet alors de disposer de moi-même. Je vous le promets, j^rincesse du Midi, à moins que votre auguste famille, dont vous venez de me révéler les titres imposants.

LA FÉE AUX MIETTES 8i

ne porte obstacle à la mésalliance, peut-être unique dans l'histoire, qui octroierait à un simple garçon charpentier la main d'une personne royale.

En achevant ces derniers mots, je mis un genou en terre et je baisai respectueusement la main blanche de la Fée aux IVIiettes, qui dansait si haut, que j'étais obligé de la retenir, de peur qu'à force de s'élever elle ne m'échappât tout à fait.

— C'est assez, me dit-elle en rayonnant de plaisir et en se suspendant à mon bras pour gagner Granville, mais il faut maintenant que je t'apprenne pourquoi je suis restée dans le pays et pourquoi je cherchais à t'y retrouver. Pendant deux ans, je n'avais osé me présenter devant toi, parce que l'argent que tu m'as si gracieusement prêté m'avait été volé par les Bédouins.

— Sur les côtes de l'Afrique, Fée aux Miettes !... et qu'alliez-vous faire là? Ce n'est pas, si la carte n'est trompeuse, le droit chemin de Greenock !

, — Sur les côtes de la Manche, mon cher Michel, par des ■\|Dleurs du pays. Pardonne-moi cette confusion de noms qui se ressent de mes vieilles habitudes de voyage. — Après un tel accident, et dans la position où je te connaissais, je n'aurais pu me montrer à tes yeux sans rougir de ma déconvenue, et peutêtre sans t'affliger. Je me réfugiai donc au hasard partout où j'avais lieu d'espérer l'accueil de la charité, en me rapprochant autant qu'il m'était possible des endroits où je pouvais entendre parler de toi. Je ne tardai pas^à savoir que les dernières ressources

du travail venaient de t'échapper, et que tu en étais au point de manquer d'un habit neuf à la Saint- Michel. La pauvre Fée aux Miettes se serait inutilement évertuée à te secourir, mais j'allais trottant de côté et d'autre pour trouver quelque voie à te tirer d'embarras, et j 'avais ce succès d'autant plus à cœur, qu'il m'était revenu que tu penchais d'entrer dans le cabotage, qui n'est pas une profession malhonnête, mais qui te réduirait à un ordre d'habitudes incompatibles avec ton éducation et avec tes mœurs. Je me hâtais donc d'aller t'apprendre qu'il n'est question dans le pays d'où je sors que de belles entreprises à la gloire de la Normandie, et qui demandent l'intelligence et les bras des plus habiles ouvriers, comme de relever la maison de Duguesclin à Pontorson, de décorer celle de Malherbe à Caen, d'étayer celle de Corneille à Rouen, où elle menace d'encombrer avant peu la rue de la Fie de ses ruines, et peutêtre de consacrer quelque monument au Havre à la mémoire de ton cher Bernardin. Ce qu'il y a de plus sûr encore, c'est qu'on frète, qu'on radoube et qu'on carène tous les jours des navires à Dieppe, et que je t'ai ménagé, grâce à Dieu, assez de débouchés sur la côte pour pouvoir t'assurer positivement que l'ouvrage ne t'y manquera pas. C'était le besoin de te faire part de ces nouvelles qui me ramenait aux environs de GranviUe, quand la Providence a permis que tu te rencontrasses sur les grèves du mont Saint-Michel pour me sauver la vie, et, bien mieux que cela, cher enfant, l'embellir d'une pers-

pective délicieuse qui me la rendrait maintenant plus regrettable que jamais.

Pendant que la Fée aux Miettes parlait, et quoi qu'elle parlât fort vite, elle parlait, fort longtemps, j'avais été en mesure de me recueillir sans perdre le fil de ses idées et de ses enseignements.

— Je vous remercie, ma bonne amie, lui répondis-je, des soins que vous avez pris pour moi, et qui me sont aussi chers qu'ils me seront profitables ; mais je vois par ce que vous dites que vous êtes seule oubliée dans nos communs malheurs, car je me souviens de la passion avec laquelle vous désiriez de rentrer dans votre jolie maison de Greenock et je comprends tout ce que cette espérance frustrée a dû vous laisser de chagrin. Puisqu'il m'est permis de vi\Te du produit d'un travail que j'aime, sans tenter la fortune inconstante du cabotage, voilà, continuai-je en tirant mes dix doubles de ma. ceinture, voilà vingt louis que j'allais exposer aux caprices de la mer et qui vous ouvriront facilement cette fois la route de Greenock, si vous prenez mieux vos précautions contre les voleurs, qui doivent être naturellement alléchés par la coquette élégance de votre toilette. Quant à moi, je serai dans deux jours à Pontorson, et je rapporte plus de coques dans ma résille, même quand vous en aurez pris double part, si cela vous convient. Fée aux Miettes, qu'il ne m'en faut pour une semaine.

La Fée aux Miettes paraissait embarrassée de quelque scrupule dont je n'eus pas de peine à me rendre raison.

— Allons, allons, repris-je en riant, vous savez. Fée aux Miettes, qu'il n'y a plus de façons à faire entre nous ; souvenez- vous que nous sommes fiancés, et qu'entre fiancés toutes les chances de l'avenir se partagent; nous réglerons nos comptes à Greenock, le propre jour de la noce.

— J'accepte, répondit la Fée aux Miettes, si je te suis effectivement fiancée, et il m'est avis que tu ne t'en trouveras pas mal.

— Fiancée, comme Rachel le fut à Jacob, Ruth à Boûz, et la reine de Saba qu'on nommait Beikiss ainsi que vous, au puissant roi Salomon I

Là-dessus je baisai sa main encore une fois, et nous nous séparâmes, la Fée aux Miettes plus riche de vingt louis, et m.oi de la satisfaction d'une libéralité juste et utile, qui ne peut s'estimer au prix d'aucun des trésors de la terre.

J'arrivai bien tard à Granville, et je dormis aussi cette nuit-là plus longtemps que d'habitude, plongé dans un rêve singulier qui se reproduisait sans cesse, et qui consistait à pêcher dans le sable une multitude de jeunes princesses, éblouissantes de charmes et de parare, et à les voir danser en rond autour de moi, chantant, sur l'air de la Mandragore, des paroles d'une langue inconnue, mais que je trouvais harmonieuse et divine. Ces princesses ne se lassaient donc pas de chanter, de danser, et de déployer devant moi miUe séductions ravissantes qui me gagnaient le cœur, quand je fus tout de bon réveillé par mes camarades les caboteurs, qui répétaient le

même Tefrain sous ma fenêtre, à gorge déployée :

C'est moi, c'est moi, c'est moi I Je suis la mandragore, La fille des beaux jours qui s'éveille à l'aurore, Et qui chante pour toi 1

Je compris qu'ils étaient sur le point de partir, et qu'ennuyés de m'attendre au port, ils s'étaient décidés à venir rompre mon sommeil, pour m'emmener avec eux.

— Hélas ! mes chers amis, dis-je en ouvrant ma haute croisée, je n'ai plus l'argent que je croyais avoir et que Dieu m'a repris comme il me l'avait donné ; je ne puis maintenant que vous accompagner de mes vœux. Allez donc sans moi, camarades bienaimés, et souvenez-vous quelquefois de votre frère Michel.

Ce fut alors pendant quelques moments un profond et triste silence ; mais tout à coup le plus malin et le plus hardi de la bande se détacha des autres et me cria d'une voix railleuse et amère :

— Malheur à toi, Michel, car tu manques la plus belle occasion de fortune qui puisse se présenter de ta vie entière à un ouvrier de Granville, et cela par ton obstination dans d'extravagantes amours ! — Croiriezvous, compagnons, ajouta-t-il en se retournant de leur côté, que ce visionnaire, auquel vous avez cru, comme moi, du bon sens et de l'esprit, s'est assez entiché d'une femme pour lui prodiguer le reste de l'argent que son oncle André lui avait laissé, et qu'elle dépense insolemment, la folle qu'elle est, à des pommades par-

fumées, à des gants glacés de Venise, à des falbalas aux petits plis, et en autres inutiles bagatelles? Ce qui vous étonnera bien davantage, c'est que cette malicieuse étourdie, qu'il entretient secrètement des débris de sa fortune, et qui nous enlève notre malheureux ami... c'est la Fée aux Miettes I

A ce mot, la risée fut si générale, que je n'en pus supporter l'humiliation, et que je revins tomber sur mon lit en me disant :

— Pourquoi pas la Fée aux Miettes, si cela me convient? répétai-je avec force, pendant que les caboteurs s'éloignaient en chantant la Mandragore, qui retentissait encore à mon oreille quand je m'endormis, — et comme les rêves qui ont vivement occupé l'imagination se renouvellent plus facilement que les autres, surtout dans le sommeil du matin, mes yçMx. n'étaient pas clos que je péchais encore des princesses plus belles que les anges, aux grèves du mont Saint-Michel.

Quelque chose de surprenant que je ne dois pas omettre, c'est qu'il n'y en avait pas une qui ne me rappelât plus ou m.oins les traits de la Fée aux Miettes, à part ses rides et ses longues dents.

Je me levai tout disposé à me mettre en route pour Pontorson, mais je ne voulus pas partir sans chercher une dernière fois au port quelques renseignements sur la destinée de mes parents, dont je n'avais rien appris, et sans voir en même temps si mes amis avaient la mer favorable pour leur petite expédition. Nos caboteurs filaient lestement par un

joli vent frais, et je prenais plaisir à les suivre du regard dans un horizon riant où il n'y avait pas l'apparence du moindre grain, quand je crus reconnaître à quelques pas de moi un honnête marin qui était parti comme pilote sur le bâtiment de mon oncle André.

— Est-ce bien vous, maître Mathieu ! m'écriaije, et quelles nouvelles m' apportez- vous?...

— Aucune qui soit bonne, me répondit-il tristement, et c'est ce qui me retenait de vous en faire part, quoique je fusse de retour à Granville depuis trois jours.

— Mon Dieu, ayez pitié de moi! dis-je les larmes aux yeux ; mon pauvre oncle est mort !

— Rassurez-vous, bon Michel ! votre oncle n'est pas mort; mais il vaudrait tout autant, car il est devenu fou, le cher homme, et si fou, qu'on ne vit jamais folie pareille à la sienne !

— Expliquez-vous, Mathieu...

— Imaginez-vous, monsieur, qu'après dix-huit mois de voyages heureujc et lucratifs, un jour que nous étions arrivés...

— Épargnez-moi ces détails inutiles... Expliquezvous.

— Soit, monsieur. A peine avions-nous débarqué sur un beau sable, mêlé comme à dessein de petits coquillages de toutes les couleurs, dans une île dont aucun itinéraire n'a fait mention, je le certifie, depuis le jour où la navigation est en usage, que votre oncle s'enfonça, d'un air satisfait et délibéré, à travers des

bois délicieux qui couronnent une des baies les plus magnifiques du monde.

— Et il ne revint pas?...

— Il revint le soir, ingambe, joyeux et comme rajeuni, si je ne me trompe, de quelques bonnes années ; et, après nous avoir réuni : J'ai trouvé ce que je cherchais, dit-il en se frottant les mains, et mon voyage est fini ; à cette heure, enfants, vous avez bonne aiguade et vivres frais qui dureront sans malencontre jusqu'aux eaux de la Manche, où le ciel vous conduise ; je donne à l'équipage le bâtiment avec ses gréements neufs et sa riche cargaison, moyennant que vous ayez regagné le port de Granville avant la Saint-Michel...

— Prenez garde, Mathieu, je tremble de vous entendre ! Qu'avez- vous fait de votre capitaine?

— Monsieur, repartit Mathieu d'un ton calme et sévère, je suis porteur de cette donation écrite en forme, et il convient si peu à l'équipage de s'en prévaloir qu'il a décidé d'un commun accord de vous rendre une propriété que nous ne pouvons regarder comnie la nôtre, quoique nous ayons rempli toutes les conditions qui nous étaient imposées pour l'acquérir; mais j'ai commencé par vous dire que le capitaine était fou, et que ses actes nous paraissaient nuls en bonne justice.

— Quir vous le prouve, Mathieu? repris-je avec force. Mon oncle était maître de sa fortune, et il ne pouvait mieux en disposer qu'en faveur de ses vieux camarades de mer. Ce qu'il vous a donné est à vous.

et, loin d'avoir fait en cela preuve de folie, il a très sagement agi, puisqu'il savait que l'éducation dont je suis redevable à ses bienfaits me met en état de me passer des ressources que son vaisseau m'aurait rendues, tandis qu'elles ne seront pas inutiles à soulager la vieillesse et les fatigues de vos camarades.

— C'est précisément ce qu'il nous dit, interrompit Mathieu, quand nous nous empressâmes de faire valoir vos droits et l'incertitude de votre position. D'ailleurs, ajouta- t-il dans son délire, dont vous ne douterez plus, mon neveu a usé de ses économies en faveur de la Fée aux Miettes, et, s'il n'est pas content de son sort, qu'il épouse la Fée aux Miettes! Après quoi il nous quitta en éclatant de rire.

— Voilà qui est extraordinaire ! dis-je à demivoix en laissant retomber ma tête sur ma poitrine.

— C'est ce que nous avons pensé ; mais quelque chose de plus extraordinaire encore, c'est qu'en cherchant à percer le mystère de sa folie, nous avons appris que le bon vieiUard se croit surintendant des palais d'une princesse Belkiss, qui règne, suivant lui, sur ces parages depuis je ne sais combien de milliers d'années, et dont son frère cadet, votre père, feu Robert, d'honorable mémoire, commande en chef toutes les forces maritimes.

— Cela n'est pas possible, Mathieu, et c'est vous qui êtes fou d'oser soutenir des choses pareilles! La princesse Belkiss, qui pourrait bien avoir en efîet l'âge que vous dites, se trouve à Granvillc de sa

personne, et je puis même attester qu'elle a passé la dernière nuit sous le porche de l'église.

— Incompréhensible puissance de Dieu! cria le pilote en se couchant de sa longueur sur un vieux mât vermoulu qui gisait là sur le port, et en étouffant de ses deux mains un mélange de rires et de larmes, la princesse Belkiss sous le porche de l'église de Granville ! Pourquoi faut-il que la même infirmité ait frappé en même temps toutes les dernières espérances d'une si digne famille !

— Taisez-vous, Mathieu ; et, si vous m'aimez, n'ébruitez pas ces paroles, qui n'ont point de sens pour vous, et qui, à vrai dire, ne me paraissent guère plus raisonnables à moi-même. Passez seulement dans ma chambre, où je confirmerai avec plaisir la donation de mon oncle, afin de satisfaire aux inquiétudes de votre conscience, et ne tardez pas surtout, car il faut que j'arrive incessamment à Pontorson pour y chercher de l'ouvrage.

Ma dix-neuvième et ma vingtième années furent donc employées comme les deux années qui les avaient précédées ; mais elles me furent plus profitables, parce que le travail tenait trop de place dans mes journées pour que j'eusse le temps de contracter de nouvelles amitiés, dont les douces obligations se seraient mal conciliées avec les petites habitudes de l'économie, devenues pour moi si nécessaires. Ce n'était pas qu'on s'occupât de toutes les nobles opérations dont la Fée aux Miettes m'avait offert la perspective, mais on travaillait partout ; et, comme elle me l'avait promis.

je n'avais qu'à m'appuyer de son crédit chez un maître charpentier, pour y trouver sur-le-champ de la besogne à faire et de l'argent à gagner. A peine me restait-il une heure par jour pour feuilleter mes livres d'affection, dont je n'avais jamais eu le courage de me défaire ; encore fallait-il la prendre souvent sur mon sommeil. Les dimanches seulement, après l'office, je pouvais donner le reste de la journée à l'étude; et, si c'était trop peu pour apprendre, c'était presque assez pour ne pas oublier. Je finissais au Havre ces années errantes, et cependant laborieuses, le propre jour de Saint-Michel, quand je fus averti du départ d'un petit bâtiment, nommé la Reine de Saba, dont le capitaine ne devait connaître sa destination qu'en mer, parce qu'il était chargé d'une mission fort secrète, mais ofi l'on-recevait sans frais de passage les ouvriers de bonne volonté, ce qui me fit penser qu'il s'agissait probablement d'une entreprise de colonisation. Mon livret était si bien tenu, que je fus reçu sans objection ; et je dois ajouter que le nom de la Fée aux Miettes, qui se retrouvait, je ne sais pourquoi^, dans tous mes certificats, ne tombait jamais sous les yeux de personne sans m'attirer des marques particulières de bienveillance, tant l'esprit et la vertu ont de privilèges, même dans les conditions les plus misérables de la vie.

J'avais vingt louis d'épargne dans ma ceinture, et j'étais^sûrde vivre sans peine partout où le travail ne seraitipas compté pour rien; mais ce qui me décidait par-dessus toutes choses à tenter la fortune

chanceuse de ce bâtiment sans but et sans direction connue, c'est que je me flattais que la Providence me ferait peut-être aborder cette côte incertaine où elle avait relégué mon oncle et mon père. Cette idée s'était fixée dans mon esprit, à force d'y descendre, comme une divine inspiration, à la fin de toutes mes prières.

Ce fut là, monsieur, un voyage extraordinaire, et dont aucune aventure de mer ne vous donnerait l'idée. Nous commençâmes à cingler, par un beau temps fixe, avec une rapidité incroyable. Le matin du lendemain, le temps se brouilla, et l'horizon devint si confus, qu'il nous était impossible de déterminer la hauteur du soleil. Bientôt l'aiguille de la boussole se mit à tourner sur son pivot d'une manière extravagante, au point qu'elle s'effaçait à l'œil comme le rayon d'un char emporté par des chevaux effrayés. Le vaisseau, avec ses voiles carguées, sifflait horriblement en roulant sur l'Océan comme une toupie gigantesque. Des oiseaux d'une figure épouvantable se prenaient dans les mailles de nos bastingues, des poissons monstrueux tombaient en bondissant sur le tillac, et le feu Saint-Elme jaillissait de toutes les pointes de nos mâts et de nos manœuvres, en flammes si pressées, qu'on aurait dit la gerbe d'un volcan. Ce qui m'étonnait le plus dans ce spectacle, c'est que le capitaine fiunait paisiblement sa pipe sur le pont, sans prendre garde aux phénomènes de la mer et du ciel, et que l'équipage dormait tranquille autour de lui, quand tout s'abîma.

Je fus un moment couvert par les flots, et, quand je revins à la surface, je n'aperçus rien que le ciel qui me paraissait plus pur qu'à no-tre départ, et une côte peu éloignée qu'U n'était pas impossible de gagner à la nage. J'étais près d'y atteindre, lorsqu'il me sembla que je voyais flotter à quelque distance de moi une espèce de sac alternativement poussé et repoussé par- les eaux, mais qui perdait progressivement de l'espace, et que la première vague devait infailliblement reporter en pleine mer. Je ne me serais pas détourné pour m'en saisir, si je n'y avais soupçonné que de vaines dépouilles de notre naufrage, car mes forces commençaient à s'afîaiblir; mais il me sembla qu'il avait un mouvement qui lui était propre, et qui manifestait la résistance et les efforts d'un être vivant. Je me confirmai dans cette pensée au moment de le saisir, tant il bondissait étrangement sur les flots, et je me hâtai de me glisser dessous, en le retenant fortement d'une main, pendant que je nageais de l'autre pour arriver à la plage, qui était par bonheur la plus accessible et la plus douce du monde. J'y fus déposé si mollement, que je n'aurais pas choisi moi-même un lit plus commode où me reposer de mes fatigues, si je n'avais pensé avant tout à remercier Dieu de mon salut, et à rendre des soins qui pouvaient être pressants à la pauvre créature qu'il venait de me peimettre de sauver. Vous jugerez de mon étonnement, monsieur, quand, après avoir ouvert le sac avec précaution, j'en vis sortir la Fée aux Miettes, qui, sans prendre garde à moi,

se sécha de la t-ête aux pieds, en deux ou trois pirouettes au soleil, et vint s'asseoir ensuite à mes côtés, sur le sable où j'étais retombé en riant, mais plus blanche, plus proprement ajustée, et plus agaçante encore que de coutume,

— O Fée aux Miettes ! lui dis-je, que le ciel m'est favorable de me faire trouver partout où vous avez besoin de moi pour vous retirer des périls de la mer ! Vous en avez encore échappé une belle, cette fois ! mais aussi qu'auriez-vous affaire de retarder pendant deux ans votre voyage à Greenock?

— C'est ainsi, répondit-elle, que parlent ceux qui n'aiment pas. Crois-tu qu'il soit si aisé de se séparer de l'être adoré auquel on a lié sa vie, et dont on attend son bonheur? Je te suivais donc, sans me laisser voir, dans les viUes que tu habitais, toujours prête à te secourir en cas de nécessité, car les aumônes que je recevais en chemin suffisaient abondanmient à ma subsistance. Quand j'appris enfin que tu étais muni d'assez bonnes économies, et que tu avais d'ailleurs ton passage iranc pour Greenock, où tu dois m' épouser dans un an, selon ta promesse, à pareil jour d'hier, touchée de cette marque de ton souvenir et de ta fidélité, je me décidai à faire route sur le même bâtiment que toi ; mais, pour ne pas te tourmenter d'une poursuite importune, je me cachai soigneusement à lui coin de l'entrepont, dans le sac qu'une heureuse inspiration t'a porté à sauver du naufrage, afin que je te dusse encore une fois la vie.

— Permettez, Fée aux Miet'^s; il y a ici quelque chose qui m'embarrasse et qui fait trop d'honneur à mon exactitude de fiancé pour que j'accepte vos éloges sans explication. Je ne savais point que ce bâtiment fît voile pour Greenock, et je pensais même que sa destination était ignorée de tout l'équipage.

Mais vous qui savez toutes choses, ne sauriez-vous pas, Fée aux Miettes, en quel endroit nous sommes si aventureusement débarqués?

— Si je me suis bien orientée, et tu ne saurais croire combien cela est difficile dans un sac, nous devons être tout à fait à l'est des îles Britanniques, à très peu de distance d'une ville riche et bien peuplée, où tu ne manqueras pas de moyens d'existence pour réparer la perte de tes nippes et de ton argent. Quant à moi, qui avais malheureusement payé d'avance les frais de mon passage et qui m'estime à plus de cinquante lieues de ma petite maison de Greenock, il faut que je renonce à y rentrer jamais I

Cette horrible perspective contrista si horriblement" la Fée aux Miettes, qu'elle fut obligée de presser sa lèvre inférieure de ses deux grandes dents, et de toutes les jolies petites dents qui les séparaient, pour ne pas laisser échapper un soupir.

— Voici qui tourne bien mieux que vous ne pouviez l'imaginer, dis-je gaiement à la Fée aux Miettes. Mes nippes, qui sont de peu de valeur, consistent en quelque linge que je porte dans ce havresac, et mon argent, auquel vous me faites penser, ne doit pas être sorti de cette ceinture.

En parlant ainsi, je la déroulai sur le sable, et li en tomba une bourse de vingt louis d'or.

— Prenez donc hardiment, continuai-je, et retournez sans vous fatiguer, par des voitures commodes, à votre petite maison de Greenock, pour que le faible service que j'ai voulu vous rendre deux fois en ma vie ne reste pas imparfait. Puisque nous ne sommes pas loin d'une ville, je ne suis pas embarrassé de gagner honnêtement ce qu'il me faut pour ne pas mourir de faim et je me flatte qu'il n'y a point de charpentier dans toute la Grande-Bretagne qui ne se trouve heureux de m'avoir à ce prix. Prenez, prenez, je vous le répète, et ne vous mettez en peine de rien que du devoir d'exécuter les volontés d'un fiancé qui sera dans un an votre époux.

-— Souffre au moins, dit la Fée aux Miettes qui s'était relevée en ramassant ma bourse et qui sautillait à l'ordinaire sur sa béquille, souffre, avant cette cruelle et dernière séparation, que je te laisse un gage de ma tend resse. C'est mon portrait, poursuivit-elle en tirant de son sein un médaillon suspendu à cette chaîne. Qu'il te souvienne seulement de ne jamais l'offrir aux regards d'un homme, car je connais son funeste effet sur les cœurs ; il trouble du premier abord les raisons les plus éprouvées, et ce n'est que pour toi, mon bien-aimé, qu'il est sans danger de contracter cette folie, dont la prochaine possession de ma main te guérira.

J'avoue que l'heureuse confiance avec laquelle la Fée aux Miettes débitait ces sornettes me jeta, comme

à l'ordinaire, en des transports de gaieté impossibles à contenir; mais elle était si disposée à juger d'elle avantageusement, qu'elle ne s'en aperçut que pour y prendre part, dans la pensée, comme j'imagine, que c'était la délicieuse perspective de notre union qui commençait à me faire extravaguer.

— Regarde, regarde ce portrait, reprit-elle en me montrant le ressort qui servait à le découvrir; regarde, je te prie, et ne t'afflige pas si la ressemblance en est un peu altérée. Il était frappant quand il fut fait par un artiste inimitable ; mais il est probable que le temps a donné à mes traits une expression plus sérieuse ; et peut-être, si je ne me trompe, un certain air de majesté qui n'est pas moins séant à un beau visage que la grâce coquette des jeunes filles. Cependant je ne suis pas fâchée que tu me voies telle que j'étais alors, et que tu m'en dises ton avis.

Je me taisais... ou je laissais à peine échapper quelques exclamations confuses, comme les balbutiements d'un homme endormi qui se croit frappé d'une apparition...

— 0 miracle du ciel ! m'écriai-je enfin, l'âme attachée tout entière à cette image. Dieu a plus fait en vous produisant de sa parole, ange adorable entre tous les anges, qu'en faisant éclore du chaos le reste de sa création!... Prodige de grâce et de beauté, ravissante Belkiss, où êtes- vous?

— Elle est devant tes yeux, répondit la Fée aux Miettes, et ne la connais- tu pas?...

Je détachai en effet mes regards du portrait ma-

gique pour savoir si ce miracle ne s'était pas opéré, mais je ne vis que la Fée aux Miettes, qui prenait pour elle de si bonne foi les éclats de mon admiration, qu'elle ne pouvait plus résister à l'instinct pétulant de ses inclinations dansantes, et qu'elle sautait sur elle-même avec une élasticité incroyable, conmie une balle sur la raquette, mais en augmentant progressivement son élan vertical, au point de me faire craindre encore qu'elle finît par ne plus redescendre.

— Pour Dieu, Fée aux Miettes, lui dis-je en imposant fermement mes deux mains sur ses épaules, afin de la retenir au bond, ne vous obstinez donc pas à faire des tours de force pareils, si vous ne voulez vous estropier de manière à ne jamais vous trouver au rendez-vous nuptial !

— Oh ! j'y serai, j'y serai, j'y serai, dit la Fée aux Miettes en me narguant de sa béquille. Tu verras comme j'y serai!...

Cependant je ne l'écoutais plus, je ne la voyais plus. Je ne voyais, je n'entendais que ce portrait de femme qui parlait pour la première fois à un sens de mon âme nouvellement révélé. Je ne sais comment cela se faisait, mais j'éprouvais que le sentiment même de ma vie venait de se transformer en quelque chose qui n'était plus moi et qui m'était plus cher que moi !... Ce n'était pas une femme comme je l'avais comprise ; ce n'était pas non plus une divinité conmie je l'avais imaginée. C'était cette femme radieuse d'une expression indéfinissable, et dont la vue comblait mon cœur d'une félicité plus achevée et plus

parfaite que toutes les félicités de l'imagination.

Tout à coup, une de mes mains faisant tomber un peu d'ombre sur le médaillon, du côté d'où provenait la lumière du soleil, je m'aperçus que les pierres qui le bordaient jetaient une petite clarté qui leur était propre, et qui tremblait dans mes doigts, à la manière de ces lueurs phosphoriques dont on voit scintiller le feu bleuâtre sur les anneaux du ver luisant. Cela me rappela les escarboucles dont les anciens et les voyageurs ont si souvent parlé, et je m'avisai que ce médaillon devait être une chose fort précieuse, d'autant plus que je reconnus à l'instant qu'il était d'or pur. Cette idée me tira de la préoccupation passionnée où j'étais plongé, et ramena mon esprit à la Fée aux Miettes, sans distraire entièrement mes regards de l'image délicieuse de Belkiss.

— Sur ma foi de chrétien. Fée aux Miettes, pour une femme intelligente, savante, prudente, et en qui l'âge au moins n'a pas manqué à l'expérience, il faut que vous ayez été bien maladroitement chanceuse dans toutes vos aventures, puisque vous voilà paiivre et mendiante, depuis je ne sais combien d'années, avec un médaillon que le lapidaire du roi ne pourrait certainement pas payer, mais sur lequel il vous aurait fondé de belles rentes qui vous donneraient maison de ville, maison de campagne, un carrosse à quatre chevaux et huit laquais galonnés sur toutes les coutures. Hâtez-vous donc de me reprendre, non pas ce portrait, qui m'est plus précieux que la vie, mais ce médaillon, qui vaut intrinsèquement mieux

loo CONTES DE LA VEILLÉE

que votre maison de Greeuock, même quand on vous rendrait l'arsenal et la ville avec !

La Fée aux Miettes ne répondant pas à cette allocution, je la cherchai des yeux à mes côtés, et je vis qu'elle était à plus de deux cents pas au détour que faisait la grève, tant j'avais été absorbé longtemps dans mes réflexions, ou tant la Fée aux Miettes allait vite quand elle était pressée. Je me pris sur-lechamp à courir de toutes mes forces, en l'appelant à grands cris, mais elle avait déjà disparu. Le besoin de me défaire le plus tôt possible d'un trésor dont elle ne connaissait pas le prix me donnait des ailes aux talons, et je ne doutais pas de la rejoindre à l'instant, lorsqu'en arrivant à un autre angle de la côte d'où l'on découvrait plus de demi-lieue d'étendue, je l'aperçus tout au sommet d'une petite montée qui fermait fort nettement l'horizon, et sur laquelle elle sautillait, la béquille en arrêt d'une main, l'autre bras étendu en balancier et la jupe arrondie au vent, comme vous avez vu, sur la corde des marionnettes. J'aurais eu beau crier pour la retenir, mais je précipitai cette fois ma course avec tant d'impétuosité qu'un de nos bons chevaux de Normandie aurait eu peine à me suivre, et que je me réjouissais de tomber à ses côtés comme une bombe à la première descente, quand je me trouvai au-dessous d'une route d'une lieue en ligne droite qui était terminée par une petite figure toute blanche, si preste, si leste et si modeste, qu'on n'en vit jamais de plus avenante, et qui ressemblait comme deux gouttes d'eau à la Fée aux

LA FÉE AUX MIETTES loi

Miettes, regardée par le grand verre d'une lorgnette d'Opéra.

Là je m'assis d'accablement en calculant que, dans la même progression, la Fée aux Miettes se retrouverait nécessairement derrière moi avant que j'eusse parcouru la circonférence de la terre, et en me consolant, dans l'intérêt de cette p-auvre fenmie, par la pensée qu'un bijou si rare, et si longtemps exposé à tant de hasards, fût au moins tombé dans des mains fidèles.

— Je ne suis pas en peine, dis-je, de lui faire parvenir sûrement ce médaillon à Greenock, avec une lettre où je lui en expliquerai la valeur, puisque ce genre de connaissances paraît être le seul qui ait échappé à l'immense étendue de son esprit.

Quant au portrait qu'elle m'a donné, je le garderai si elle le permet î... — S'il faut y renoncer, ajoutai-je les yeux collés sur le cristal, les lèvres tremblantes, et le cœur gonflé, s'il faut y renoncer, je mourrai !

Je ne cessai de contempler le portrait de Belkiss jusqu'à la ville que la Fée aux Miettes m'avait annoncée, et comme elle m'avait appris que nous étions dans les îles Britanniques, je me proposais de m'informer en anglais, à la première personne qui se rencontrât sur ma route, de l'endroit où j'arrivais. Ce fut une jolie petite fille, toute roulée, à cause du froid, dans un plaid quadrillé, et qui regagnait le pays sur des jambes aussi blanches qu'ivoire, en piétinant comme un oiseau de rivage.

— By God, me dit-elle en me frappant légèrement

du bout de son plaid, comme pour me punir d'une plaisanterie de mauvais goût, il faut, beau charpentier, que mistress Speaker n'ait pas mis aujourd'hui d'eau dans votre vin, ou que l'honnête Finewood, votre mcdtre, vous ait régalé lui-même d'un peu plus d'ale que de coutume, poiir que vous ayez oublié le nom de votre petite Folly Girlfree.

— Ce n'était pas cela que je vous demandais, Folly, répondis- je en riant à cette méprise de ressemblance ; c'est le nom de cette ville où nous entrons ensemble,et que j'ai oublié, je ne sais conunent, quoique je n'aie bu aujourd'hui ni le vin de mistress Speaker, ni l'aie de l'honnête Finewood, mais une eau maussade et salée qui m'a peut-être troublé la mémoire...

— Le nom de Greenock! s'écria Folly en arrêtant sur moi ses deux yeux ronds et noirs. Vous êtes donc fou, mon ami!

— Greenock, dites-vous!... serait-ce là Greenock!... Et au chemin que la Fée aux Miettes m'avait fait

faire, je me doutais bien que j'avais gagné beaucoup de terrain. — Mais cent cinquante lieues, c'était un peu fort.

Comme le soleil était déjà très bas quand j'arrivai à Greenock, je ne jugeai pas à propos de me présenter ce jour-là chez ce maître Finewood dont m'avait parlé Folly, et j'allai demander im asile pour la nuit dans la première auberge qui se trouva sur mon chemin, car il me restait quelques petites pièces de monnaie qui n'étaient pas entrées dans le compte net

de mes épargnes. Je tombai justement chez cette mistress Speaker dont je venais d'apprendre le nom, et qui, probablement trompée ainsi que FoUy par une ressemblance singulière, m'accueillit d'une voix éclatante, avec de grandes démonstrations d'amitié.

— Cependant, mon cher enfant, me dit-elle, je ne peux te rendre ce soir ni ta chambre ni ton lit, la maison étant occupée de fond en comble par la noce du bailli de l'île de Man, et je ne saurais t'offrir que ce pailler où couchent ordinairement les deux dogues de la maison, qui sont aujourd'hui de fête. — Comme j'étais plus pressé de me reposer que de soutenir conversation avec mistress Speaker, dont le flux de paroles menaçait de ne pas tarir, je me hâtai de rompre un morceau de pain, arrosé d'un verre de smaJl-beer, et de gagner la couche coutumière de ces deux chiens de bonne humeur qui avaient eu la complaisance très grande de choisir le jour précis de mon arrivée à Greenock pour se mettre en frairie.

Mais, à peine étendu sur la paille, je m'aperçus, à mon grand déplaisir, que le lieu de réunion où s'étaient rendus les principaux locataires de mon appartement ne pouvait pas être fort éloigné, tant mon oreille fut assourdie d'un mélange confus de hurlements, de jappements, d'abois, de grognements, de grondements, de piaulements, de murmures, pris dans toute l'échelle de la mélopée canine, depuis la basse ronflante du mâtin de basse-cour jusqu'à l'aigre fausset du roquet, et qui formait certainement

ro4 CONTES DE LA VEILLÉE

le morceau d'ensemble le plus extraordinaire dont il ait jamais été question en musique.

Mes yeux n'ayant pu se fermer de la première moitié de la nuit, je ne fus réellement pas fâché d'être distrait de mon impatience et de mon insomnie par la noce du bailli de l'île de Man, qui passait solennellement de la salle du festin à la salle du bal, et qui traversait pour s'y rendre le vestibule sous lequel j 'étais couché. Le tintamarre épouvantable qui m'avait incommodé jusque-là s'était changé d'ailleurs en une sorte de glapissement doux et presque mélodieux, qui n'était pas modulé sans coquetterie. Je m'aissis sur ma paille pour considérer ce spectacle, et vous serez d'accord, monsieur, qu'il valait la peine d'être vu!,.. C'était, en vérité, une société élégante et choisie, mais composée de simples chiens, différents seulement de tailles et d'espèces, remarquables à l'envi les uns des autres par la politesse recherchée de leurs manières et par le goût exquis de leur toilette, la crinière retapée dans le dernier genre, la moustache troussée et cirée à l'espagnole, l'épée horizontale, l'habit leste et pincé, le chapeau sous le bras gauche et la main droite à leurs dames avec toute la bienséance requise. Jamais je n'avais vu tant de rubans, de paillettes et de galons ! Il me sembla reconnaître même les deux dogues de mistress Speaker, au regard profondément dédaigneux qu'ils laissèrent tomber sur moi, en passant devant le chenil qu'ils avaient occupé la veille.

— Hélas ! dis-je en moi-môme, toute ma vie n'est

que chimères et caprices, depuis que la Fée aux Miettes s'en mêle, probablement pour mon bien, et tout ce qui me survient d'impressions heureuses comme d'illusions grotesques n'est sans doute qu'un jeu de ses fantaisies. Je n'ai peut-être jamais vu le portrait de Belkiss !

Au même instant je portai machinalement la main sur le médaillon ; le ressort s'ouvrit, je crois, sans que je l'eusse touché, et Belkiss rn'apparut plus belle encore que la veille.

— Dieu soit loué! m'écriai-je en me précipitant à genoux devant cette image vivante, car elle parlait à mon âme par une voix mystérieuse, et le céleste sourire de ses lèvres et de son regard répondait à ma pensée avec une expression si fidèle, que j'aurais craint de le troubler par une émotion inquiète...

— Dieu soit loué, Belkiss ! je n'avais pas tout rêvé... Je ne manquai pas de me trouver à J'ouverture

du chantier de maître Finewood ; et, comme j'étais accoutumé à me présenter partout sous les auspices de la Fée aux Miettes, je crus que son nom me serait de meilleure recommandation que jamais dans un pays où elle devait être connue au moins par tradition.

— Qu'est-ce donc que la Fée aux Miettes? s'écria maître Finewood les mains sur les côtés, et où diable avez-vous été élevé, si vous êtes Écossais, comme je le pense, car vous parlez la langue du pays mieux qu'un Hume ou un Smollett? Nous ne connaissons de fée à Greenock, au moins entre nous autres char-

io6 CONTES DE LA VEILLÉE

pentiers, mon enfant, que l'industrie et la patience avec lesquelles on vient à bout de tout, moyennant la grâce de Dieu, notre souverain maître. Cependant, continua-t-il en parlant à sa femme et à ses filles, la figure de ce garçon me revient ; je ne sais où je l'ai rêvée, et pourquoi il m'est avis qu'il portera bonheur à ma maison. Il faudra le voir tantôt à la besogne, car c'est la véritable épreuve de l'ouvrier, et s'il est capable et laborieux, comme le témoignent ses certificats, qui sont réellement des meilleurs que j'aie vus, nous ne serons pas arrêtés par quelques fantaisies joviales et folâtres qui sont de l'âge et de l'état. Allez donc vous essayer, monsieur le protégé des fées ! je vous retrouverai au travail.

lA-dessus, il me serra cordialement la main, et mistress Finewood me sourit avec une expression de touchante bienveillance qui se reproduisit de la manière la plus gracieuse sur le joli visage de six charmantes filles dont elle était entourée.

Encouragé par cet accueil, je me mis donc de bon cœur à montrer mon savoir-faire aux maîtres ouvriers, qui jugèrent du premier abord que j'étais propre aux opérations les plus difficiles et les plus compliquées de la profession.

J'avais été si âpre à mon ouvrage, que je ne m'aperçus qu'en finissant que maître Finewood était là depuis longtemps à m'observer.

— Courage, mon brave, dit-il en me frai:)pant sur l'épaule avec un air tout riant ; vous avez fait montre aujourd'hui de tant de goût et d'habiletc, qu'on inia-

ginerait volontiers que vous avez quelque fée dans votre manche, s'il était vrai que les fées se mêlassent encore de nos affaires. Puis, se retournant du côté des ouvriers : — Holà ! ho ! vous autres, éclaircissezmoi d'un doute ! Auriez-vous entendu parler à Greenock de la noble patronne de ce gentil compagnon, parmi les bonnes et notables dames du pays? C'est, s'il faut l'en croire, une naine de deux pieds et demi, de quelques centaines d'années, et nommée la Fée aux Miettes, qui parle toutes les langues, et professe toutes les sciences, et qui danse dans la dernière perfection.

Pendant qu'il disait ceci, le mouvement de toutes les scies était suspendu, toutes les haches étaient restées immobiles, toutes les cognées muettes. Après un moment de silence, mes nombreux camarades répondirent par un éclat de rire unanime.

A compter de ce moment, je pris le ferme dessein de ne plus parler de la Fée aux Miettes. Cette expansion de gaieté m'inspira peu de penchant pour les ouvriers qui se l'étaient permise aux dépens de la seule amie que je me fusse connue au monde ; elle jeta depuis dans mes rapports avec eux une sorte de froideur et de malaise. Je les surprenais souvent à se frapper le front du doigt en me regardant, avec des signes d'une pitié dédaigneuse, comme pour se faire entendre les uns aux autres que maître Finewood ne s'était pas trompé, le jour de mon arrivée, en me croyant travaillé de quelque sotte manie.

Quoi qu'il en soit, je m'étais tellement distingué

io8 CONTES DE LA VEILLÉE

par mon assiduité et mon aptitude au travail dès les premières semaines, que maître Finewood m'avait plus en gré qu'aucun de ses autres ouvriers et qu'il me tenait presque au même rang, dans son affection, que ses six garçons et ses six filles. Mon inclination à la solitude et à la méditation, lorsque je ne travaillais pas, ne lui paraissait plus qu'une disposition naturelle de mon caractère, et il ne s'en inquiétait point.

— Que voulez- vous? disait-il, c'est son plaisir, à lui, d'être seul, et de rêver au bord de la mer, plutôt que de passer les jours de fête à faire sauter des bouchons d'ale, ou que de faire danser, dans le bal des charpentiers, FoUy Girlfree et d'autres évaporées de la même espèce.

Je ne pensais guère à ces plaisirs I II n'y en avait plus qu'un pour mon cœur, celui de contempler ma chère Belkiss et de converser avec elle, car je vous ai dit qu'il s'était formé entre son portrait et moi une espèce d'intelligence merveilleuse qui suppléait à la parole, avec plus de mouvement, de rapidité, d'entr^nement peut-être. A peine étions-nous seuls, Belkiss et moi, que cette conversation imaginaire s'établissait entre nous, durait pendant des heures délicieuses, variées par toutes ces alternatives de la crainte et de l'espérance qui font la douleur et la joie des amants. Si je paraissais épouvanté de la distance qui nous séparait, et de l'impossibilité de la franchir jamais, on aurait dit que Belkiss voulait me rassurer par un sourire. Si je désespérais de réaliser

le bonheur que j'aspirais dans ses regards, on aurait dit qu'elle compatissait à mes souffrances par une larme ; et jamais je ne me séparais d'elle quand j'y étais forcé, que l'expression de sa physionomie tout entière ne me laissât un sentiment de consolation inexprimable, plus vif que toutes les extases de la vie.

Folly, qui valait qu'on l'aimât, parce qu'elle était effectivement la plus gentille des petites robes grises de Greenock, Folly, la bizarre Folly, s'était piquée de se faire aimer de moi, sans doute parce que l'austérité de mes mœurs solitaires avait agacé sa vanité de jeune fille. Il était rare que je me rendisse dans un endroit si écarté que Folly n'y vînt apparaître. Levant les mains vers le ciel :

— C'est donc vous, Michel, que je verrai partout 1 s'écriait-elle. Il faut que vous soyez bien subtil à vous retrouver au-devant de mes pas, car je vous évite, pour moi, avec autant de soin qu'une pauvre colombe le milan qu'elle a vu tourner sur son nid I C'est une grande misère à une jeune femme de bien qui n'a que son innocence, ajoutait-elle en portant ses dix jolis doigts à ses yeux comme si elle avait pleuré, de ne pouvoir jamais se dérober à la malice et aux embûches des séducteurs!

— Hélas ! ma chère Folly, lui répondais- je d'ordinaire, je conviens que cette circonstance se renouvelle assez souvent pour vous causer quelque surprise ; mais je puis attester sur vos beaux yeux noirs que ma volonté n'y est pour rien, et que je comprends

iio CONTES DE LA VEILLÉE

au contraire assez le danger de vous voir'pour me tenir loin de votre chemin, si je savais où vous devez passer. Mon cœur est engagé dans un lien qui m'est plus précieux que la vie, et qui lui défend d'être jamais à vouSo

Le jour dont je parle, mon émotion m'entraîna plus loin que ne le permettaient la discrétion et la prudence, et j'ajoutai, dans le transport auquel j'obéissais encore : — Non, Follyî jamais à vous, jamais à une autre qu'à la divine princesse Belkiss.

Comme j'avais évité de tourner ma vue sur FoUy après lui avoir fait connaître d'une manière si positive l'obstacle qui s'opposait au succès de ses vœux, et que son profond silence me faisait craindre qu'elle ne cédât tout à fait à son désespoir, je courus à elle pour lui donner quelque consolation, et je la trouvai en effet dans un état qui m 'alarma au premier coup d'œil, mais sur lequel je fus bientôt tranquillisé à ma grande humiliation, quand je m'aperçus qu'elle se pâmait de rire. Cependant, cette convulsion de joie délirante et d'éclats étouffés menaçant réellement de la suffoquer, je m'empressais à lui porter du secours, lorsque, étendant sa main vers moi et reprenant un peu haleine :

— Assez, assez, me dit-elle ; je me remettrai toute seule ; mais, pour Dieu I Michel, ne me dites plus rien, si vous ne voulez que je meure !

Alors je m'éloignai en me demandant à moi-même si je n'avais pas donné quelque juste prétexte à sa folie, et si la passion qui me dominait n'était pas mille

LA FÉE AUX MIETTES m

fois plus insensée encore. Je ne me rassurai entièrement qu'en revenant au portrait de Belkiss, dont la douce et riante sérénité, plus pure que de coutume, éclaircissait tous mes soucis et calmait toutes mes douleurs.

Cette anecdote circula bientôt parmi les filles de Greenock.

— La princesse Belkiss, disait une matoise plus impertinente que les autres, qui sortait de la bande en frottant lestement l'index de sa main droite sur celui de sa main gauche en signe de mépris ; la princesse Belkiss, vraiment, n'est pas faite pour les charpentiers! Il l'épousera, si Dieu permet, quand il aura trouvé le trèfle à quatre feuilles ou la mandragore qui chante!

Les hommes ne disaient rien, car ils savaient que je n'aurais pas subi une insulte ; je me hâtais de passer assez confus, parce que ces plaisanteries n'étaient pas au fond dépourvues de bon sens.

Un soir que maître Finewood avait à se louer de quelque pièce de travail que j'avais exécutée pour lui :

— 0 mon pauvre Michel, dit-il en me prenant la tête à deux mains, tu es un si honnête jeune homme et un si digne ouvrier, que je regretterai jusqu'à mon dernier jour de n'avoir pu faire assez en ta faveur, et que je me le reprocherais à l'égal des plus noires ingratitudes, si ton esprit singulier ne s'était opposé à mes bonnes intentions. Je t'aurais voulu pour gendre, et pour le principal héritier de mon riche

établissement et tu sais que j'ai six filles, dont trois sont plus blanches que les lis, et trois plus vermeilles que les roses. Il n'y a pas un laird d'Ecosse qui n'eût été enchanté de mener la moindre des six à l'autel, et je t'aurais donné le choix. Pourquoi faut-il que tu sois amoureux comme un vrai fou, pardonne-moi le mot, d'une princesse Belkiss, qui était sans doute une fort honorable personne, puisqu'elle refusa la main du grand roi Salomon.

— Adorable Belkiss, m'écriai-je en pressant le médaillon sur mes lèvres sans l'ouvrir, vous m'êtes témoin que rien ne peut effacer de mon cœur les engagements que j'ai pris envers vous, et que j'ai préféré le bonheur de vous appartenir sans espérance aux avantages les plus doux et les plus séduisants qui puissent flatter un homme de ma condition 1

Maître Finewood était si consterné qu'il ne s'aperçut pas de mon départ, et je me retirai dans la pensée qu'il était temps de quitter Greenock, où mes extravagantes amours deviendraient de plus en plus un objet de douleur pour mes amis, et de dérision pour tout le monde.

Comme je rentrais chez moi, je vis la foule assemblée devant une grande affiche qui portait en guise de vignette, l'image d'un vaisseau fort bizarre pour le gréement et la voilure, et qui était imprimée en lettres si extraordinaires que les plus savants n'avaient jamais rien vu de pareil. — Parbleu, mcûtre Michel, vous qui n'ignorez rien, me dit un des ouvriers que Folly Girlfree avait égayés à mes dépens les

jours précédents, voici une belle occasion de nous montrer votre science, et c'est affaire à vous de nous expliquer cet effroyable grimoire auquel tous les docteurs du pays perdent leur latin ! — En parlant ainsi, on me poussait au pied du placard avec de mordantes railleries qui me faisaient réfléchir péniblement sur mon ignorance ; mais je me rassurai promptement en m'apercevant que ce n'était que de l'hébreu, dont la Fée aux Miettes m'avait fait prendre quelque connaissance du temps où elle dirigeait mes études.

« Par la grâce du Dieu tout-puissant, qui s'assied au-dessus du soleil et de la lune, dis-je alors, car je lisais plus couramment cette langue que je ne m'en serais cru capable :

« A la garde de ses brillantes étoiles, et sous la protection des saints anges qui couvrent de leurs ailes le commerce de la mer, les mariniers, les charpentiers et les marchands de Greenock sont avertis du départ du grand vaisseau la Reine de Saha, qui fera voile après-demain, jour de saint Michel, prince de la lumière créée et bien-aimé du Seigneur souverain de toutes choses, hors de ce port d'élite et de salut, qui brille au fond des îles de l'Océan comme une perle très choisie. »

— Le grand vaisseau la Reine de Saha vient en effet d'entrer dans le port, reprit l'ouvrier d'un air plus réfléchi.

Je poursuivis ma lecture :

« La Reine de Saha est frétée pour l'île d'Arrachieh, dans le grand désert libyque, oii elle parviendra

par les canaux souterrains qu'a ouverts à un petit nombre de navigateurs choisis la puissante main de la très sage Belkiss, souveraine de tous les royaumes inconnus de l'Orient et du Midi, héritière de l'anneau, du sceptre et de la couronne de Salomon, et l'unique diamant du monde. Que sa gloire soit éternelle, comme sa jeunesse et sa beauté !

— Belkiss I répétai-je en moi-même avec surprise ; car il y avait dans le rapprochement de ce nom et de celui qui occupait ordinairement mes pensées je ne sais quel mystère sous lequel ma raison fut un instant anéantie.

Mais si cette princesse Belkiss était celle qui a recueilli dans l'île fantastique, dont me parlait Mathieu, l'oncle et le père que je pleure, ne serait-ce pas un devoir sacré pour moi de courir à leur recherche, tant que l'expérience d'une nouvelle misère ne m'aurait pas détrompé.

Je mis la main dans ma poche ;■ mais je n'avais qu'une guinée en monnaie.

Le lendemain, j'arrivai triste au chantier, soit que l'idée de ce voyage me préoccupât, soit peut-être parce que je n'avais jamais travaillé la veille de la fête de mon patron, jour auquel commençait mon pèlerinage, et qui ne revient guère, comme aujourd'hui, sans me rappeler ma pointe à coques, ma large résille, les grèves inconstantes du mont Saint-Michel dans le péril de la mer, et surtout les bons enseignements et les conversations instructives de la Fée aux Miettes,

Je m'étais engagé envers maître Finewood à souper à l'auberge de Calédonie. Mistress Speaker vint à moi les bras ouverts, en me criant de l'office : — Eh I arrivez donc, sage Michel, avant que votre gelinotte brûle, et que votre porto s'échauffe ! Le digne maître Finewood a commandé tout cela dès le matin, et un bon lit d'édredon avec! il y a une heure que nos filles s'égosillent à crier : — Que fait donc monsieur Michel, qu'il laisse brunir au feu le plus joli ptarmigan de montagne qu'on ait jamais plumé au Bas-Pays? Il faut qu'il rêve à la princesse.

J'allai m'asseoir à la salle à manger pour prendre le temps de regarder le portrait de Belkiss. Elle riait. Cette illusion que je me faisais sur l'expression de ses traits ne manquait jamais de régler, comme je vous l'ai déjà dit, tous les mouvements de mon cœur. — Il est probable, pensai-je, que la joie de Belkiss a quelque motif secret qui me touche.

En disant cela, j'appuyai mon front sur ma main, obsédé d'idées vagues et confuses qui me saisissent ordinairement à la suite de toutes les impressions puissantes, et je suppose qu'il en est ainsi chez les autres hommes que domine une pensée profonde et passionnée.

Quelque mouvement qui se faisait auprès de moi m'ayant forcé à ouvrir les yeux, je m'aperçus que j'étais servi :

— Félicitez-vous, Michel, me dit mistress Speaker en plaçant devant moi une paire de gélinottesà l'estragon et deux bouteilles de porto. C'est monsieur

ii6 CONTES DE LA VEILLÉE

le bailli de l'île de Man, qui est venu à Greenock pour réaliser en banknoies les contributions de sa province, et qui vous fait l'honneur de souper avec vous pour vous entretenir, parce qu'il a entendu parler de votre science et de votre bonne conduite.

Je me hâtai de me lever et de saluer le bailli de l'île de Man, qui avait bien une des prestances les plus honorables que vous puissiez imaginer, et qui joignait aux apparences imposantes que donnent les hautes fonctions les manières recherchées des meilleures compagnies. Ce qui m'étonna plus que je ne saurais le dire, c'est que ses épaules étaient surmontées d'une magnifique tête de chien danois, et que j'étais le seul, parmi les nombreux pensionnaires de mistress Speaker, qui parût en faire la remarque. Cette circonstance m'embarrassa, parce que je ne savais trop quelle langue lui parler et que j'entendais d'abord assez difîiciltment la sienne, qui consistait dans un petit aboiement fort gravement modulé, et accompagné de gestes fort expressifs. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il me comprit à merveille, et qu'au bout d'un quart d'heure de conversation je fus aussi surpris de la netteté de son langage et de la délicatesse exquise de ses jugements que je l'avais été au premier coup d'oeil de la nouveauté de sa physionomie. On est vraiment confus de penser au temps que les hommes perdent à feuilleter les dictionnaires, quand on a eu le bonheur de causer quelque temps avec un chien danois bien élevé, connm:ie le bailli de Man.

Nous nous séparâmes avec une effusion réciproque d'amitié qui ne me surprenait plus. Il y a au monde de si étranges s)anpathies I Mais comme ce vin de poiio, dont je n'avais jamais fait usage, me disposait au sommeil, je me hâtai de gagner le bon lit d'édredon que maître Finewood m'avait fait préparer. J'y fis mes adieux du soir au portrait toujours riant de Belkiss, et je commençais à sommeiller quand j'entendis la voix de mistress Speaker s'introduire dans mon oreille comme un souffle.

— Pardon si je vous réveille, mon enfant, me dit-elle, mais c'est un si terrible embarras dans ma maison, avec tous ces voyageurs qui s'embarquent demain sur le grand vaisseau la Reine de Saha, que je ne sais où mettre tout le monde, et vous m'obligeriez beaucoup de partager votre lit avec ce respectable seigneur qui vous a tenu compagnie à souper.

— J'y consens volontiers, lui répondis-je, et c'est un inconvénient de si peu de conséquence pour un ouvrier que de coucher à deux dans un lit si large et si commode, qu'il ne valait pas la peine de m'en parler.

Cependant, je me détournai un peu pour m' assurer jque je ne me trompais pas sur la personne ; et je vis en effet le bailli de l'île de Man qui, après avoir revêtu à petit bruit un déshabillé fort rassurant pour la propreté la plus ombrageuse, et glissé sous l'oreiller un gros portefeuille de maroquin à fermoir, s'insinuait entre nos draps avec une silencieuse discrétion, en conservant de lui à moi une distance sur

Ii8 CONTES DE LA VEILLÉE

laquelle j'avais pris soin d'avance de lui donner toutes ses aises. Je m'apercevais seulement de sa présence à la tiédeur de sa respiration qui m'échauSait de loin sans m'importimer, car il est évident qu'un chien danois ne peut dormir commodément que de profil. Au bout de quelques minutes, il ronfla d'une manière si harmonieuse et si cadencée, que je n'y pris plus garde. — Et je m'endormis aussi.

La nuit dont je vous parle fut cependant troublée de songes étranges, ou de réalités plus étranges encore, dont le souvenir ne se retrace jamais à ma pensée que tous mes membres ne soient parcourus en même temps d'un frisson d'épouvante.

Cela commença par le bruit aigre d'une croisée qui roulait lentement sur ses gonds, et à travers laquelle je sentis poindre l'air pénétrant des brumes humides de septembre. Un instant après, je crus entendre des mouvements confus, je me contentai de ramener la couverture sur mon compagnon et sur moi, et de me replonger dans le duvet, tant je craignais de perdre la douceur de ce repos voluptueux que je n'avais pas goûté depuis la maison de mon père.

— L'autre dort, dit une voix rauque, aussitôt couverte de quelques grognements inintelligibles.

Et, pendant que je suspendais ma respiration pour écouter, le globe lumineux d'une lanterne dont je sentais presque la chaleur me perça de rayons ardents qui s'enfonçaient entre mes paupières comme des coins de feu ; je m'étais retourné machinalement vers

l'intérieur de la chambre. — Je vis alors, chose terrible à penser, une tête d'homme qui se tordait eu d'affreuses grimaces, puis une large main.

Je poussai brusquement le bailli de l'île de Man, mais il retomba sur moi comme un cadavre, parce qu'à force de me tapir au fond de mon lit pour ne pas l'incommoder, je m'y étais creusé un trou, et je ne vis plus ce qui se passait qu'au peu de jour que me laissait son museau allongé entre ses oreilles droites et menues. Cependant un levier musculeux, noir et velu, un bras peut-être qui fouillait sous notre oreiller, m'avertit qu'on en voulait à son portefeuille. Je m'élançai, je me saisis du poignard que j'avais acheté le matin et je frappai partout.

On me trouva le lendemain, couché à plat auprès de mon lit, le portefeuille du bailli d'une main, et un couteau de l'autre.

Je dormais.

— Le crime est évident, dit un vieux robin qui paraissait pérorer depuis quelque temps au chevet sur lequel le bailli de l'île de Man reposait encore inunobile, et attendre la réponse d'un autre homme si grave et si empesé qu'on aurait imaginé, au premier coup d'œil, qu'il pensait à quelque chose. — Quoique le corps que voilà, et qui était de son vivant l'honorable sir Jap Muzzîeburn, de très gracieuse mémoire, ne présente aucune trace de blessure, il est trop certain qu'il est mort à n'en pas revenir, l'infortuné sir Jap, lui qui a toujours eu le sommeil si léger, surfout le matin, qu'au premier bruit de la poêle

lao CONTES DE LA VEILLÉE

OÙ l'huile bouillante frissonne autour des harengs, ou de deux verres qui tintent gaillardement comme des grelots aux doigts de l'hôtesse, il ne faisait qu'un saut du dormitoire à la salle à manger, sans prendre le temps de passer sa main blanche et agile derrière ses oreilles, et quelquefois, j'en suis témoin, sans avoir filé ses moustaches.

— Il m'est avis, continua-t-il avec autorité en me désignant du geste, que ce misérable l'a empoisonné hier au soir dans le vin de Porto qu'ils burent ensemble.

Je crus remarquer que le docteur accueillait l'abominable conjecture du juge d'instruction de ce hochement de tête af&rmatif qui dispense les ignorants d'approfondir et les faibles de contester.

— Eh quoi! m'écriai-je indigné... L'assassin d'un inconnu que j'ai accueilli dans mon lit quoique son profil aigu occupât, sur le traversin dont je lui ai cédé la moitié, plus d'espace qu'il n'en faudrait pour se bercer commodément à trois têtes aussi rondes et aussi joufflues que celle de M. le docteur! Moi, l'assassin d'un digne chien d'ailleurs, dont je n'ai eu qu'à me louer pour sa politesse et ses manières, et que j'ai protégé durant des heures plus longues que des siècles, contre je ne sais quels ennemis qui font peur à voir, et auxquels j'ai arraché ce portefeuille, objet de leur envie, pour le rendre intact à son maître !... — Ah ! c'est une calomnie si révoltante qu'elle ferait bouillonner la moelle dans les os d'un squelette !...

Ce furent mes dernières paroles. Le juge et le médecin étaient partis pour déjeuner; il ne resta autour de moi qu'une poignée de constables impassibles et sourds, qui me poussèrent brutalement dans un escalier long, étroit, tortueux, par où l'on descendait à la chambre de justice ; car elle était assemblée, par un hasard favorable qu'on me fit remarquer comme un témoignage particulier des bontés de la Providence.

— Il faut que ce misérable joue d'un grand bonheur, dit un de ces messieurs dont le ton décidé annonçait quelque ascendant de considération sur' le reste de la bande. — Pris in fiagranie delicto pendant les assises, et pendu entre deux soleils ! il y a des coquins prédestinés !

— Pendu entre deux soleils ! murmurai-je sourdement, parce qu'il a plu à mistress Speaker de me faire manger de la gelinotte à l'estragon avec un chien danois; parce que j'ai eu la complaisance de céder la moitié de mon matelas d'édredon à ce pauvre et malencontreux animal, et parce que j'ai passé une nuit épouvantable à le défendre!... O mon père! ô mon oncle !,.. que direz-vous si jamais VAdviser du Renfrew vous porte la nouvelle du crime dont on m'accuse? Que direz-vous, Belkiss, si vous soupçonnez jamais ce cœur qui n'a battu que pour vous d'avoir conçu la pensée d'un attentat dont le seul récit épouvanterait les scélérats les plus endurcis?

Et tandis que je me confondais ainsi en inexprimables douleurs, je m'aperçus, à je ne sais quelle

pulsation impossible à décrire, que le portrait de Belkiss ne m'avait pas quitté, car il palpitait contre mon cœur comme un autre cœur. — Mais je n'osai le regarder.

— En vérité, dis-je en frémissant, si les gens de justice voient cet or et ces bijoux, ils les voleront !

La rumeur excitée par mon entrée dans la salle d'audience ne s'apaisa que lentement.

Et puis elle se renouvela, sourde et confuse, au dehors de la barrière que les curieux n'avaient pu franchir.

Honneur soit rendu à l'innocence du genre humain ! l'aspect d'un grand criminel a toujours quelque chose de nouveau pour lui.

Je me trouvai en face du tribunal, et je me hâtai à mon tour d'embrasser l'assemblée d'un regard large et effaré, pendant que ses regards fixes, aigus et pénétrants me criblaient comme des flèches, car c'était moi qui faisais ce jour-là les principaux honneurs du spectacle.

— Au nom de Dieu, dis-je. Quoiqu'il y ait dans tout ce qui m'arrive, depuis hier, de quoi faire extravaguer les sept sages, et, comme disent les Italiens, impazzare Virgilio, je ne suis, grâce au ciel, pas plus stupide et pas plus fou que je ne suis coupable. Je suis innocent, et n'ai besoin, pour me justifier, que de mon innocence. Je prie seulement la cour de faire comparaître ici maître Finewood, le charpentier de l'arsenal, et nistress Speaker, l'hôtesse de Calédonie.

— De quoi va-t-il parler, messeigneurs, je vous le

demande? Le charpentier de l'arsenal et l'hôtesse de Calédonie n'ont jamais été de votre juridiction.

Il ne me vint pas à l'esprit qu'on osât me condamner sur une simple apparence, et je continuai à me défendre avec sang-froid. J'alléguai mes derniers, mes seuls témoins, les années peu nombreuses mais irrécusables d'une vie laborieuse et sans reproche, et je croyais toucher à une péroraison assez entraînante ; car si l'éloquence n'avait plus d'interprètes sur la terre, elle se réfugierait peut-être dans la parole de l'innocent opprimé.

— Ah ! vraiment, une jeunesse innocente et pure ! — La mort ! LA MORT 1 LA MORT ! Je ne sortirai pas de là! s'écria le juge.

Si l'on s'en rapportait à eux, on n'en pendrait jamais un ; et à qui servirait alors le code des peines? A quoi la justice? à quoi les tribunaux? à .qui la

Page 1