‹ Contes de M. le baron de BesenvalChapitre 10 sur 13 · DE REVENANS · texte numérisé non relu

DE REVENANS

ous étions hier, mon cher***, à l'ordre chez M. de Castries. Il s'y trouvoit un commandeur de rOrdre teutonique, venu par rapport à des fourrages qu'on lui demande.

Nous causions avec cet homme, et l'entretien rouloit sur la nature du pays. Nous voulûmes savoir ce que c'étoit qu'un château que nous voyions sur une hauteur à deux lieues de notre camp. Il nous répondit que c'étoit le château

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de Katsenstein; que depuis longtemps personne n'avoit eu le courage d'y pénétrer, parce quMl y revenoit des esprits; que Taccès en étoit devenu presque impraticable, par les ronces et par les épines qui couvroient la petite montagne sur laquelle il est bâti. L*** f|ui, comme vous le savez, est toujours excité par tout ce qui promet quelque péril, n^eut pas plus tôt entendu cet réponse, qu'il s'empara de la conversation. Il accabla le commandeur de questions, et tout d'un coup, se frottant les mains, il me dit : « Nous devrions aller passer une nuit dans ce château. — Ma foi, lui répondis-je, je suis ton valet. Que diable veux-tu que j''aille faire là ? On nous a bercés avec ces histoires qui finissent toujours par des faux-monnoyeurs, ou des voleurs, réfugiés sous terre; et ces genslà vous étrillent le curieux, comme ils le méritent. — Que peut-il nous arriver? reprit L***, nous serons ensemble. » Pendant qu'il me disoit cela, j'aperçus Th**% lequel a passé sa jeunesse à tâcher de voir le diable dans les carrières de Mont-Rouge. Il me regardoit et ricanoit. B*** secouoit la tête ; et les yeux de tout le monde étoient fixés sur moi. Cela me piqua. Je dis à L*** : « Eh bien, j'y consens ; mais c'est à condition que nous ne serons que nous deux. Tu veux tenter une grande aventure ; pardieu! tu l'achèveras dans toutes les règles de la chevalerie ; je serai ton écuyer. » La journée se passa tout entière en plaisan-

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teries sur notre projet. Cependant, M. de C*** et nos amis nous tirent des représentations sur cette folie; mais ce fut en vain. Toute Parmée savoit notre résolution. A tort ou raison, nous voulûmes la suivre.

Vers le soir, nous montâmes à cheval armés chacun de nos sabres. Arrivés au pied de la colline, nous renvoyâmes nos gens, avec ordre de venir nous chercher le lendemain matin, et nous prîmes nos pistolets.

Je vous ai déjà dit qu'on nous avoit annoncé que les abords de Katsenstein étoient fort difficiles. Vous ne pouvez vous persuader ce que nous eûmes à surmonter de trous profonds, de terrasses éboulées par-ci par-là, de rochers ; et le tout si fort défendu par les ronces, que nous ne pouvions nous faire jour, qu^à grands coups de sabre. Tantôt nous étions obligés de nous donner la maîn, et tantôt de nous pousser; enfin, à force de travaux, nous arrivâmes à la porte du château. Elle étoit fermée; nous renfonçâmes. Nous entrâmes dans un vestibule assez grand ; nous parcourûmes plusieurs chambres au rez-de-chaussée, si dégradées, que nous ne jugeâmes pas à propos d'y rester. Nous montâmes un escalier qui nous conduisit à l'entrée d'une des vastes salles, où Tondit communément que l'on doit avoir peur des esprits. Au milieu, nous vîmes une grande table, et tout autour des bancs. « Apparemment, dis-je à L***, c'est ici le salon d'assemblée de mes-

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sieurs les revenans ? Qui nous empêche de nous établir ici? » Il approuve ma proposition; et comme le jour baissoit, nous allumâmes une bougie que nous avions apportée. Notre position commençoit à nous déplaire, d'autant qu'à de noires pensées, il se joignoit un froid affreux qui nous geloit. Enfin, vers minuit nous entendîmes un bruit qui sembloit venir de fort loin, et s'échapper par la porte d'un souterrain, devant laquelle nous avions passé, sans que l'un eût osé proposer à l'autre d'y descendre. Ce bruit, en approchant, s'augmentoit, et bientôt nous distinguâmes une grande quantité de voix. Il y en avoit de toutes les espèces, de douces, d'aigres, d'enrouées, de flùtées • elles parloient toutes à la fois, les unes en traînant, les autres avec une impétueuse rapidité; quelques-unes, en grasseyant. Le tout étoit entremêlé d'un cliquetis de chaînes. Comme les gens qui faisoient ce fracas sembloient monter l'escalier machinalement, nous nous levâmes, le dos à la muraille, et, nous serrant l'un contre l'autre, nous tirâmes nos sabres. A peine étions-, nous dans cette attitude, que nous vîmes entrer un nombre prodigieux de spectres de femmes, les uns très hideux, les autres fort jolis, lis parurent étonnés de nous voir; ils s'empressèrent de nous accoster. Ils nous entourèrent : elles faisoient un tel bruit, que nous en étions assourdis. Nous restâmes quelque temps dans cette situation. Comme je vis que ces fantômes

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ne cherchoient point à nous faire du mal, je me hasardai de parler. Au premier mouvement de mes lèvres, tout se tut. « Mesdames, leur dis-je, si mon compagnon et moi nous vous déplaisons ici, nous allons nous retirer. » Les spectres répondirent tous à la fois : « Non. — Eh ! de grâce, repris-je. Tune après Tautre, si vous voulez que nous lions conversation. — Monsieur a raison », reprit, d'un ton doucereux, un spectre dont Tair décent me plut. Toutefois, en Pexaminant, je m'aperçus qu'il n'avoit qu'une enveloppe agréable : on distinguoit, au travers de cette enveloppe, la plus effrayante et la plus horrible figure qu'on puisse se représenter. (( Oserai-je vous demander, répliquai-je, qui vous êtes, ou qui vous avez été? — Hélas! mon cher monsieur, me répondit-il, je fus une dévote. Je passois mes matinées à l'église, une partie de mon après-dîner dans les bras de mon confesseur, et la nuit, dans ceux d'un amant obscur. J'étois méchante, médisante, calomnieuse, fausse, dure, vindicative; j'affectois toutes les vertus et je n'en pratiquois aucune. Aussi, suis-je la plus damnée de ces dames, et l'on m'a mise dans la quatorzième chaudière, à gauche, en entrant. « Pendant que je causois avec "ma dévote, L***, toujours galant et déjà plein de confiance, étoit à l'autre bout de la salle, au milieu des jolies femmes. Il leur contoit des histoires et leur plaisoit, à son ordinaire. J'allai le rejoindre, et, m'étonnant que

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les enfers renfermassent des objets aussi doux, j'appris que des damnées aussi séduisantes ne Tétoient que pour avoir été jadis uniquement attachées à leur figure, et que leur plus grand supplice étoit de n'être trouvées jolies par aucun diable. Comme je vis que j'avois déplu en interrompant L***, je m'en allois pour faire d'autres questions , lorsqu'un petit fantôme très étourdi, d'un aspect assez agréable, vint se mettre sur mon passage, et m'agaça. Je lui fis ma demande ordinaire. 11 me répondit : « J'étois assez bien, comme vous voyez ; mais je ternissois tous mes agrémens par la coquetterie. Je faisois plus de tracasseries dans un jour, que je ne serai damnée de siècles. On m'en a bien punie; j'aime, que dis-je, j'adore le diable le plus charmant, le plus accompli qui soit; et quels que soient ma tendresse et mes soins, il est insensible à tout ce que je fais pour lui plaire. » Comme les coquettes, devenues tendres, sont fort ennuyeuses, je quittai bien vite celle-ci pour m'approcher d'un fantôme qui paroissoit triste. 11 n'attendit pas que je lui fisse une question. Aussitôt que je fus près de lui, il me dit : « Vous voyez la plus malheureuse de toutes les damnées qui sont ici. J'ai quitté l'amant le plus tendre et le plus parfait, sans cesse je vois tout ce que j'ai perdu, je crois lui parler, et je suis la proie des regrets les plus sensibles et des remords les plus cuisans. — Ah! ah! répliquai-je, l'infidélité reçoit donc

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un châtiment aux enfers? — Assurément, me dit-elle, et même celle qui n'est qu'en idée. A la vérité, cette dernière n'est pas soumise à des chàtimens aussi sévères. Les femmes qui se la reprochent sont seulement condamnées à attiser avec leurs doigts le feu des chaudières où bouillent les autres. — Oserois-Je, repris-je, puisque vous me paroissez si bien au fait, vous demander quels sont ces deux fantômes qui sont auprès de la porte, et ces deux autres si laids? — Celui de ce côté-ci, me répondit mon affligée, parloit toujours d'ajustemens et de ces 'petits riens dont s'occupent les femmes; elle exigeoit des hommes de l'écouter, ne leur permettant pas de s'entretenir devant elle de choses un peu plus intéressantes; cependant, comme ce n'est pas un crime grave, on la met simplement au bain-marie. Cette autre est une femme qui n'a point eu d'amant. Elle en étoit devenue d'une vanité révoltante. Voyez-vous comme elle se cache ? on applaudit à sa vertu ; mais on en a jugé les motifs. Ici, les choses paroissent ce qu'elles sont. Personne ne la regarde, ni ne lui parle... — C'est singulier, interrompis-je. Dans le monde, nous croyons qu'une femme a tort d'avoir un amant. — Elle pourroit mieux faire, répliqua mon fantôme ; mais du moins on lui sait gré de n'en avoir qu'un et de le rendre heureux. — Vous devriez bien, repris-je, aller dire cela dans le monde; car pour moi j'aurai beau le répéter : on ne me croira pas. — Nous

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n^avons garde, me répondit Pombre. Ne savezvous pas que la seule consolation des malheureux est d^avoir des semblables? Quant à ces fantômes effrayans, ajouta-t-elle, ce sont ceux de femmes fausses, avares, intrigantes, ou souillées de grands crimes; elles en portent Tempreinte. — Voudriez-vous bien encore, lui disje, m'apprendre pourquoi vous vous êtes approprié ce château, et pourquoi vous y venez? — Il n^est point à nous, me dit-elle, mais au diable ; il appartint autrefois à Calvin, et le jour qu'il mourut, le diable s'en empara. Vous n'ignorez pas que les plus grandes peines ont du relâche. Pour nous en donner, on nous permet de sortir toutes les nuits de nos brasiers, et de venir ici ; mais comme les malheureux le sont partout, nous retrouvons ici l'enfer. Il n'y paroît jamais d'hommes : vous savez ce que c'est qu'une société de femmes. Ce qui plaît à l'une déplaît à l'autre;- chacune veut avoir la prééminence; toutes sont jalouses. Aussi, n'estce parmi nous qu'un tissu de querelles, de méchancetés et de scènes. Chacune veut qu'on l'écoute; et plusieurs aiment mieux rester dans leurs chaudières que de venir à l'assemblée. -C'est ainsi que cela s'appelle. Lorsque le jour ■est prêt à paroître, un diable arrive, qui nous fait rentrer dans nos brûlans souterrains. »

Je ne vous dis, mon cher S***, qu'une partie des détails que me fit le fantôme affligé. Vous Jes saurez tous, quand je vous reverrai; mais

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cela seroit trop long dans une lettre. Je remerciai beaucoup le spectre, et le quittai pour rejoindre L*** qui n'avoit pas encore fini sa première histoire. Il alloit cependant arriver à la catastrophe; mais malheureusement la nuit s'enfuyoit. Nous entendîmes des sifflemens horribles. A ce bruit, nous vîmes la terreur peinte sur tous les visages ; nous eûmes bientôt la même frayeur, en apercevant la plus épouvantable de toutes les figures. Elleavoit sept pieds de haut, une tête de lion, couverte de couleuvres menaçantes, des griffes d^aigle, le corps d^un poisson et des jambes de bœuf. Un long serpent lui servoit de queue. Il en tenoit un autre dans ses griffes, dont il frappa les spectres et les chassa tous. Nous entendîmes leurs cris et leurs gémissemens s'éloigner par le même endroit d'où leur bruit étoit venu. Lorsqu'il fut totalement dissipé, nous nous pressâmes de sortir de ce manoir infernal. Nous retrouvâmes nos chevaux au pied de la montagne, et nous venons d'arriver au camp où nous avons conté ce qui nous est arrivé, sans que personne ait voulu nous croire.

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