NOUVELLE ESPAGNOLE
E régiment de***, dans lequel je sers, habitoit depuis trois ans à Séville, et nous venions de recevoir Tordre d^en partir dans trois jours, afin de nous rendre à Valence, pour y rester en garnison. Occupé de rendre des devoirs dans la ville et de vaquer à quelques affaires, occasionnées par un prochain départ, j^étois le soir à pied, sans domestique, lorsque, dans une petite rue détournée, je fus tout à coup assailli par quatre hommes, dont deux me saisirent par le bras, le troisième s'empara de mes jambes, et le quatrième me mit un mouchoir sur la bouche. Je fus enlevé de cette manière, et mal-
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gré mes efforts, emporté jusqu'au bout de la rue, où l'on me jeta dans un carrosse public, et toujours accompagné de mes quatre hommes. Après plusieurs détours, le carrosse s'arrêta; la portière s'ouvrit. Autant que le trouble où j'étois put me permettre d'en juger, il me parut qu'assez de gens se présentèrent pour aider mes conducteurs à me retirer du carrosse ; on me fit entrer avec une grande précipitation, dans une maison dont la porte se ferma tout de suite, avec un grand fracas.
Alors on me rendit ma liberté, dont je ne pouvois faire usage; car on m'avoit ôté tout arme offensive. Je voulus savoir, des coquins qui m'entouroient et qui ressembloient à des bourreaux, par quel hasard j'éprouvois un pareil traitement? en quel lieu j'étois? Au lieu de me répondre, un petit homme, gros, court, estropié d'une jambe, s'avança, tenant une lanterne à la main, et me dit, d'une voix rauque et brusque, de le suivre. En même temps, il porta ses pas vers une porte garnie de fer, qu'il ouvrit, et qui me laissa voir un escalier très bas et très étroit. Je n'étois pas en position de me refuser à rien de ce qu'on exigeoit de moi. Je suivis sans réplique mon conducteur ; ce qui n'empêcha pas un des satellites de me pousser assez rudement et de se mettre derrière moi. Ainsi précédé de mon guide, et suivi de mon surveillant, je descendis une quinzaine de marches disposées en tournant. Une autre porte,
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pareillement garnie de fer, s^ouvrit, et bientôt, à la lueur d^ine lanterne, j'aperçus un cachot d'environ douze pieds carrés, de la paille, une cuvette remplie d'eau. A peine mon gros sbirre se fut-il collé contre la muraille, pour me donner passage, que mon surveillant me poussa d'une telle force, que j'allai tomber, la tête la première, au fond du cachot. Aussitôt la porte se refermant, me laissa dans les ténèbres et dans toute l'horreur de ma situation.
Plongé dans mes réflexions, je cherchai d'abord si je ne m'étois pas attiré le traitement que j'éprouvois, et ne me rappelant aucune circonstance de nature à me compromettre avec la justice, d'ailleurs, comparant sa manière de procéder avec celle dont je venois d'être l'objet, il ne me fut pas difficile de reconnoître que j'étois entre les mains de l'Inquisition. Evénement le plus fâcheux qui puisse arriver; chose que je me persuadai facilement, d'après ce que j'avois entendu dire de ce tribunal effrayant.
Instruit de tous les détails les plus alarmans par un de mes camarades, victime de l'Inquisition, sur l'accusation d'une fille qu'il avoit mal payée de ses complaisances, instruit, dis-je, de ce qui m'attendoit, je passai la plus horrible nuit. Autant qu'un malheureux, au fond d'un cachot, peut calculer le temps, je juge que ce fut vers les cinq ou six heures du matin que j'entendis ouvrir la porte du haut de l'escalier; ensuite s'ouvrit celle du cachot, et je vis pa-
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roitre mon affreux geôlier, avec sa lanterne. Il m'ordonna de le suivre. Etant parvenu au haut de Tescalier, j'y trouvai les quatre hommes de la veille, qui s'emparèrent de moi de la même manière, et me portèrent dans un carrosse public qui m'attendoit dans la rue. Ils y montèrent avec moi. Après plusieurs détours dont je m'aperçus, en sentant tourner la voiture, exactement fermée, ce carrosse s'arrêta vis-à-vis d'une petite porte, où je fus remis entre les mains de deux prêtres en surplis, le bonnet carré sur la lête. Ces ecclésiastiques, avec un air sévère et sans me rien dire, se mirent en marche, l'un devant et l'autre derrière moi; ils me conduisirent par une allée très étroite, obscure et longue, au bas d'un degré par lequel nous arrivâmes à l'entrée d'une salle de médiocre grandeur, garnie de quelques chaises grossières. Les deux prêtres s'arrêtèrent, après avoir ouvert une porte, oii l'ordre d'entrer me fut donné par signes.
Je me trouvai dans une grande chambre antiquement meublée. Au coin et vis-à-vis d'un grand bureau, étoit assis un homme en rochet, camail et bonnet carré, que je reconnus être le grand inquisiteur. Jel'avoisvu dans différentes solennités. Sans se lever, il entama, d'une voix triste, une grande exhortation sur les devoirs de la religion, et de l'honnête homme, sur la bonté, sur la clémence de Dieu, qui pardonnoit nos fautes, sur l'aveu sincère que nous en
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faisions , et le repentir de Tavoir offensé. Comme ces paroles étoient accompagnées de calme et d'onction, et qif il me parloit plus en frère qu'en juge, cela me rassura sur les suites de mon aventure, et je lui dis que j'ctois un très bon chrétien, très convaincu des vérités de notre religion, craignant Dieu, mais Faimant sur tout, et que si je Tavois offensé, c'étoit à mon insu. « Quoi ! me répliqua le grand inquisiteur, votre conscience ne vous reproche rien? — Rien du tout, lui dis-je. — Eh bien! reprit-il, puisque votre cœur est endurci, mon frère, il faut vous confondre; nous verrons si vous tiendrez à la conviction, et si vous ne rentrerez pas en vous-même. « En même temps, ayant sonné, je vis s'ouvrir une porte vis-à-vis de celle par laquelle j'étois entré. Parut alors une jeune fille de seize à dix-sept ans, qui m'éblouit par un teint du plus grand éclat, des traits charmans, des yeux noirs, brillans et doux, des cheveux épars qui couvroient presque tout son
vêtement, une démarche noble; mais elle
étoit grosse, ce qui défiguroit tant de perfections.
« Connoissez-vous Mademoiselle? me dit le grand inquisiteur. — ■ Non, lui répondis-je; voilà la première fois que je vois une personne si séduisante. — Il n'est pas question d'être galant, répliqua le grand inquisiteur d'une voix élevée, le sourcil froncé; encore un coup, nierez-vous de connoître Mademoiselle et de
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ravoir mise dans l'ctat où vous voyez qu^elle est?
— Assurément, repris-je, je nierai tout cela. Je n^ai pas Fhonneur de connoitre Mademoiselle.
— J^ai bien vu des scélérats, s^écria le grand inquisiteur; mais, oh mon Dieu! continua-t-il, en levant les mains au ciel, vous n'avez jamais permis qu'il en parût devant moi, de plus coupable, ni de plus hardi! Malheureux, poursuivit-il, en attachant sur moi des yeux irrités, te voici devant le tribunal de PÉternel; prononce sur ton sort. Ou je vais effacer ton crime en Munissant, au pied de Tautel, à Tinfortunée victime de ton cœur pervers, ou je vais faire assembler les juges qui te livreront aux bourreaux, et ton supplice, dans les souterrains de cette maison, ne tardera pas à purger la terre d'un monstre tel que toi. » Une telle harangue est faite pour surprendre celui à qui elle s'adresse, et je conviens qu'elle me Jeta dans mille réflexions rapides et fâcheuses. Je ne doutai point que sa seigneurie, après avoir satisfait les désirs qu'avoit fait naître cette jolie personne, et s'être .oubliée dans ses bras, n'eût voulu s'en débarrasser ; et qu'employant les moyens qui sont si multipliés dans les mains d'un grand inquisiteur, elle n'eût jeté les yeux sur moi, pour se soulager de ce fardeau, comme sur un étranger isolé, qui n'auroit aucune voie pour dévoiler sa conduite et pour s'opposer à ses desseins. Quelle que fût l'impossibilité de me tirer du mauvais pas où j'étois tombé, l'idée
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de m'associer une telle compagne, et de me déshonorer, ainsi que ma famille, me révolta contre la proposition qu^onme faisoit, au point que la mort la plus ignominieuse me parut préférable. J^en étois là de mes résolutions, lorsque le grand inquisiteur reprit la parole et me dit : « Te voilà donc au fond de Tabîme où le coupable se précipite tôt ou tard? Tout subterfuge, tout délai, tous moyens sont sans force, vis-à-vis du tribunal où tu comparois; ton sort dépend de toi. Le mariage ou la mort; prononce. — Despote plus cruel que tous ceux dont les tyrannies ont désolé la terre! lui répondis-je; pour sauver des jours que tu me rends odieux, je ne trahirai point la vérité ni ce que je me dois. Je n'acquiescerai point à ce que tu ne rougis pas d^exiger de moi. — Jeune homme, reprit le grand inquisiteur d'un ton de voix plus doux, ton courage suspend toute Thorreur qu'inspire ton forfait. Je sens que la pitié l'emporte ; assiste au saint sacrifice ; j'espère que le ciel laissera tomber sur toi des regards de miséricorde, et que ce Dieu, plein de bonté, féclairera d'un rayon de sa grâce. Mais cet instant de ma clémence écoulé, songe qu'il faut opter entre le mariage ou la mort. »
Après cet arrêt, il tira le cordon d'une autre sonnette, et les deux prêtres qui m'avoient introduit se présentèrent. Le grand inquisiteur leur ayant fait un signe, chacun me prit par un bras, et, conduit de cette manière, par un
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petit corridor, j'entrai dans une chapelle tendue de noir, où mes conducteurs me firent mettre à genoux. Il parut un prêtre, et la messe commença.
Soit grâce, soit raison ou foiblesse, je ne tardai pas à chanceler dans la résolution que j'avois prise d'être pendu, plutôt que marié. A force de réfléchir sur ma situation, je reconnus une vérité : c'est que le plus grand de tous les maux est la mort. Une fois fixé sur cette idée, je ne manquai pas de raisons pour me la démontrer la meilleure. « Au fait, me disoisje, que pourra-t-on me reprocher? d'avoir fait un mariage sans amour, sans volonté, sans aucun motif, que la cruelle nécessité de me tirer des mains de l'Inquisition et de celle des bourreaux. Qui diable à ma place n'en feroit pas autant? Une fois hors d'ici , qui peut m'obliger de vivre avec une femme qui n'est bonne qu'à livrer au métier qu'elle a si dignement commencé? Peu me blâmeront, beaucoup m'approuveront, quelques-uns me plaindront, »
Xa fin de la messe me trouva donc affermi dans ce parti. A peine étoit-elle achevée, que les deux prêtres, mes conducteurs, me ramenèrent avec la même forme dans le cabinet du grand inquisiteur. « Eh bien ! me dit-il, à quoi vous décidez-vous? — A ce que vous voulez, lui répondis-je; à prendre la femme que vous désirez me donner. — Bonté du ciel, s'écria-
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t-il, en se levant de la place et courant à moi, les bras ouverts. C'est un rayon d'en haut qui vient de pénétrer jusqu'au fond de ton âme; le Tout-Puissant te comble de ses bienfaits. » Ce transport me confirma dans Topinion ou J'étois que sa seigneurie avoit ourdi toute la trame, et je ne remarquai que Teffet du contentement qu'il ressentoit de voir que le succès répondît à ses désirs.
Le grand inquisiteur sonna de nouveau ; la jeune personne reparut, et ses charmes semblèrent s'accroître, en apprenant que je consentois à Tépouser. Il se répandit sur son visage une rougeur qui relevoit encore l'éclat de son teint, de la vivacité dans les yeux, un air de satisfaction qui la rendit mille fois plus belle. Il seroit difficile de peindre ce que je ressentis dans cet instant, en voyant que j'allois posséder tout ce qui peut flatter le désir, et d'être contraint de m'en éloigner, comme de l'objet le plus méprisable. Je ne connois point de termes pour définir cette situation, et je laisse au lecteur à se la représenter.
Le grand inquisiteur, prenant ma future et moi par la main, nous mena dans la même chapelle où j'avois entendu la messe; et, s'étant revêtu des habits sacerdotaux, il nous maria, les deux prêtres servant de témoins. Il nous fit ensuite une petite exhortation, et, nous donnant sa bénédiction, il nous dit que nous pouvions nous retirer en paix.
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Comme il falloit que ma femme et moi nous prissions le même chemin pour sortir de cette maison, je la suivois, bien résolu de m'enfuir, dès que la chose seroit en mon pouvoir. Nous étions déjà dans la cour, lorsque, m'adressant la parole, elle me dit, avec un son de voix si doux, qu'il pénétra jusqu'au fond de mon cœur, et m'arrêta comme par enchantement :
« Monsieur, il ne m'est pas difficile de deviner ce qui se passe dans votre âme et quels sont vos desseins; mais souvenez-vous que les apparences sont quelquefois trompeuses. Il ne me siéroit pas, dans les dispositions où vous êtes envers moi, de vous prier de me suivre; mais j'ose vous le conseiller. Accordez-moi deux heures; après quoi, vous serez libre de faire ce qu'il vous plaira. Un galant homme ne refuse à qui que ce soit le moyen de se justifier ; il m'en coûteroit trop que vous me quittassiez chargée de votre mépris et de votre haine. « En finissant, quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, et ses pleurs la rendirent infiniment touchante. « Je ne vous hais point, 'lui répondis-je avec un peu d'émotion; je ne m'en prends qu'à ceux qui vous ont séduite, et qui me font partager les maux dans lesquels il vous ont plongée. S'il dépendoit de moi de vous rendre quelques services, je le ferois, à condition de ne nous revoir jamais. — Il n'est pas encore temps de prononcer un arrêt aussi cruel, reprit-elle; ayez le courage de m'accorder
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ce que je vous demande. » En disant cela, elle prit une de mes mains qu'elle serra contre son sein. Ce geste, ses regards, sa voix, un mouvement intérieur qui m'entraînoit malgré moi, me jetèrent dans un trouble tel, que, sans trop savoir ce que je faisois, je lui dis : « Eh bien! soit; je me livre à vous, au risque de tout ce qui peut m'en arriver. »
Une joie vive se répandit sur le visage de cette jeune personne; et, se précipitant hors de la porte, elle courut vers un carrosse public, dans lequel elle étoit apparemment venue ; elle ouvrit elle-même, nous y montâmes; elle dit quelques mots espagnols au cocher : il partit.
J'étois si hors de moi-même, que mes idées se confondoient. Chaque fois que je jetois les yeux sur le charmant objet que j'avois à mes côtés, je sentois un feu violent se glisser dans mes veines, auquel succédoit un froid mortel, occasionné par le souvenir de tout ce qui s'étoit passé. L'avenir ne me présentoit que des images fâcheuses et des regrets, en songeant à ma lâche complaisance. Je gardois un profond silence. De son côté, elle ne disoit mot; elle laissoit tomber sur moi des regards languissans et passionnés, soupiroit, et montroit toute l'agitation et l'impatience de quelqu'un qui semble attendre un instant qu'il voudroit hâter.
Après un chemin assez court, le carrosse s'arrêta devant la porte d'une maison de grande
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apparence. Le cocher ayant ouvert la portière, la jeune personne descendit, j'en fis autant. Elle me prit par la main, m'introduisit dans une cour assez vaste, où j'aperçus plusieurs palefreniers occupés à panser des chevaux. Je fus surpris du respect que le portier et tous ces gens témoignèrent à ma conductrice. Cependant, ils la considéroient avec une sorte d'étonnement, et la suivoient des yeux. Sans leur dire un seul mot, elle me fit monter un large escalier, au haut duquel nous trouvâmes une antichambre remplie de domestiques en livrée, qui se levèrent en la voyant. Elle la traversa rapidement, ainsi que plusieurs autres pièces remplies de vieux valets de chambre, qui s'empressèrent d'ouvrir les portes. Enfin nous arrivâmes à la porte d'une dernière pièce où toute la vivacité, toute l'assurance de la jeune personne sembla l'abandonner, pour faire place à l'incertitude, à la crainte. Il lui prit même un grand tremblement en saisissant la clef. Je remarquois tout avec autant d'attention que de surprise, et je reconnus le grand effort qu'elle faisoit sur elle-même lorsqu'elle ouvrit cette porte. J'aperçus au coin d'une cheminée un vieil homme qui sembloit décrépit, infirme; de l'autre côté, une femme déjà âgée, mais qui avoit conservé ce que l'âge respecte dans la beauté; des traits réguliers, qui perçoient à travers les rides, un maintien noble, imposant, mais adouci par des regards où se peignoit la bonté. En entrant, la
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jeune personne courut se précipiter aux pieds du vieillard.
« Mon père, lui dit-elle, en embrassant ses genoux, ayez pitié d'une fille coupable envers vous. Dominée par la passion que Monsieur (en me montrant) a su m'inspirer, j'ai cherché vainement à la détruire. J'ai combattu ce sentiment avec tant de force et de constance, que ce jour est le premier où Monsieur m'ait vue ; c'est à cet instant qu'il apprend le pouvoir qu'il a sur moi. Contente de le voir fréquemment passer sous les fenêtres de mon appartement, derrière les jalousies qui n'ont pu me garantir du trait dont il m'a blessée, la première fois qu'il a frappé mes regards, je passois des journées entières à l'attendre, satisfaite lorsque le hasard y conduisoit ses pas, et malheureuse lorsque j'étois privée de le voir. Je ne pus cependant me refuser au désir de savoir quel étoit mon vainqueur. Je mis dans ma confidence une de mes femmes, en qui je trouvai la facilité qu'on rencontre dans les gens de cette espèce. Par mon ordre, elle fit des perquisitions, et elle m'apprit que M. de***, issu d'une ancienne famille de Suisse, mais peu riche, étoit capitaine dans le régiment de Buch ; qu'il y jouissoit de l'estime de ses supérieurs, ainsi que de l'amitié de ses camarades, et de la bienveillance de tous ceux qui le connoissent dans cette ville, surtout de celle de Dona***, intime amie de ma mère, qui, par son âge et la considération qu'elle
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mérite, est bien capable de fixer les opinions. Autorisée dans le choix que mon cœur avoit fait, par la réunion des suffrages, je ne m'en crus pas plus fondée à sortir de la retenue que je m'étois prescrite, par ma déférence pourrons et pour ma mère. Je vivois dans la privation, j'en conviens ; mais enfin dans une sorte de tranquillité d'âme, parce qu'en ne cherchant plus à suivre mon goût, que je voyois justifié, je croyois être assurée qu'il ne me conduiroit jamais à devenir coupable. Vaine sécurité de l'inexpérience! Lès orages les plus impétueux ne sont rien en comparaison du trouble qui s'est élevé dans mon âme, lorsque ma confidente m'apprit, il y a trois jours, que j'allois perdre pour toujours M. de***, par l'ordre qu'avoit reçu son régiment de partir de Séville. Ce que je dois aux auteurs de mes jours, la décence, les malheurs de l'avenir, rien n'a pu balancer un seul instant l'idée d'être privée du seul objet que mon cœur adore, et tout m'a paru légitime, pour n'en être point séparée. Le parti que j'ai pris peut seul vous donner une idée de la violence de la passion que j'éprouve.
« M'abaissant au rang de ces malheureuses victimes de la séduction, je me suis servi de la seule ressource qui leur reste dans ce pays-ci. Je n'ai pas craint d'écrire au grand inquisiteur,
en lui confiant l'état où je me supposois;
car il est temps de vous dissuader. Monsieur,
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poursuivit-elle en se tournant de mon côté; vous allez savoir à quel point je vous aime; puisque dona Léonore*** a pu se déterminer à paroître vile à tous les yeux, aux vôtres même, n'ayant que ce seul moyen de s'unir à vous... « Alors, elle détacha une ceinture secrètement placée, laquelle laissa échapper un énorme coussin qui rendoit difforme la taille la plus élégante. « Le grand inquisiteur, reprit-elle en s'adressant au vieillard, selon Tusage, a fait arrêter Monsieur. On Ta forcé de choisir entre le supplice et ma main. La raison m'a valu la préférence. Voilà le gendre que j'ose vous donner, le seul maître de mon cœur. Je réclame donc, à votre tribunal, les lois de la nature et celles de la religion. Si vous et ma mère les dédaignez, pour n'écouter que le despotisme paternel, il ne me restera qu'à subir mon arrêt. Choisissez, ou de rendre votre fille parfaitement heureuse, en confirmant un choix qui ne peut qu'être applaudi ; ou bien, en le rejetant, de la condamner à consumer ses jours dans un cloître, loin de tout ce qu'elle aime; détestant, non pas ses juges, mais les préjugés d'un siècle, où de faux calculs de convenance et de fortune détruisent le droit qu'a toute créature humaine de faire son bonheur. »
Il est facile de comprendre dans quel étonnement et quel ravissement me jetoit chaque mot qui sortoit de la bouche de Léonore. Avec buel transport j'appris que non seulement il
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m'éroit permis, mais même qu'il ctoit de mon devoir de ne plus m'occuper que d'une personne aussi charmante et de mériter tout ce qu'elle avoit fait pour moi ! J'étois sur tout attentif à l'impression que l'aveu de sa conduite faisoit sur ses parents. Je ne remarquois, sur le visage de sa mère, aucune autre altération que celle de la surprise; mais il étoit facile de reconnoître, sur celui du vieillard, l'expression de la plus ardente colère. Il jetoit des regards terribles sur sa fille, et sembloit attendre avec impatience la fin de son récit.
A peine eut-elle fini, qu'il voulut donner cours à toute sa fureur; mais il lui prit une si violente quinte de toux, qu'il ne put proférer une seule parole. Après plusieurs essais inutiles, tout à coup il se retourna brusquement dans son fauteuil, faisant, par un geste violent, signe à sa fille, sans la regarder, de se retirer de sa présence.
Sa mère s'étant levée, « Vous voyez, lui ditelle, dans quel état vous mettez votre père. N'irritez ni son mal ni sa juste douleur, en n'obéissant point à son ordre. Suivez-moi dans mon appartement, et vous aussi, Monsieur », ajouta-t-elle en m'adressant la parole. Elle nous conduisit, Léonore et moi, dans sa chambre. Elle défendit qu'on ne laissât entrer qui que ce fût. Après avoir donné les ordres nécessaires pour que les gens de son mari ne le quittassent point, elle me fit asseoir, et dit à sa
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fille d''en faire autant ; mais Léonore se mit à ses genoux, prenant ses mains qu'elle inonda de ses larmes, u Léonore, lui dit sa mère. Je n'aurois jamais cru que Péducation que Je vous ai donnée, depuis que vous êtes en état de m'entendre, ne vous préserveroit pas de la faute où vous vous êtes abandonnée. Je présumois qu'en ne vous rendant point esclave des préjugés, c'étoit le moyen le plus sûr de vous empêcher de les braver. Je pensois qu'en vous montrant chaque chose d'un point de vue juste, c'étoit la manière la plus certaine de vous garantir de l'illusion, et que, devançant l'expérience par la connoissance du pouvoir des passions et des maux qu'elles entrainent, vous sauriez résister à leur pouvoir. Je vois que Je n'ai fait que détruire en vous la timidité qui retient souvent les jeunes personnes de votre sexe. Il n'est donc aucun moyen, s'écria-t-elle en levant les yeux au ciel, de garantir un jeune cœur! Éclairez-le, il s'enhardit; prévenez les occasions, elles se trouvent où l'on n'en peut prévoir; ayez recours à la solitude, les passions s'irritent sans que l'âge les émousse, et les travers n'en deviennent que plus dangereux.
Puisqu'enfin telle est la loi de la nature, il faut s'y soumetre. Mais ce qui m'afflige sensiblement et peut-être plus profondément, c'est le manque de confiance que vous m'avez montré. Osez dire que je n'ai pas vécu constamment avec vous, plus comme une amie que comme
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une mère. — Ah! femme trop respectable, interrompit Léonore (car je ne suis plus digne de vous appeler ma mère); n'accablez point une malheureuse que vous voyez pénétrée de Ténormité de sa faute. Je me soumets à tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner, même à renoncer à Tobjet de toute ma tendresse. S'il existoit un plus grand sacrifice pour moi, je vous le ferois, pour réparer mon crime envers vous. — Non, mon enfant, lui répliqua- sa mère en la serrant dans ses bras; quelque tort que vous ayez avec moi, je n'abuserai ni de la facilité du repentir, ni de mon pouvoir, pour être ton bourreau. Tu ne sais pas ce que c'est que d'être condamnée dans un cloître au supplice d'une douleur d'autant plus amère, qu'elle est privée de toute distraction. Je n'imposerai point à ma fille une loi si cruelle : cet opprobre rejailliroit sur moi. Le hasard t'a mieux servie que n'auroit peut-être pu faire ma prévoyance ; il te donne un mari rempli d'excellentes qualités ; je m'en rapporte à Dona ***, qui m'en a parlé souvent avec l'étonnement de voir un jeune homme de cet âge maître de lui-même, respecter les principes, développer une sagesse soutenue dans toute sa conduite. J'aurois même cédé, ma fille, au désir qu'elle m'avoit inspiré de le connoître. sans la solitude où je m'étois condamnée, dans le dessein d'éviter des occasions que je craignois pour toi. Il est sans fortune; c'est un petit incon-
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vénient à mes yeux, d'autant que Topulence qui t'attend, et qui ne peut qu'augmenter tant que ton père et moi nous vivrons, est plus que suffisante pour vous faire tenir un grand état. » Alors considérant sa fille, quelques instants, sans rien dire, les yeux pleins de larmes, elle la prit de nouveau dans ses bras, en s'écriant : « Sois heureuse, ma chère enfant ! et pour que rien ne trouble ton bonheur, ne t'occupe que de celui du mari que tu t'es donné.
« Pensant comme il fait, c'est le meilleur moyen de t'assurer qu'il fera le tien. Sois en garde contre la facilité de ton cœur, et l'impétuosité de ton caractère; ne manque jamais à ton mari ; car sois sûre que la félicité cesse, dès l'instant qu'on a des reproches à se faire et que le remords est un poison dont on ressent l'atteinte, même au sein du plaisir. » Puis en m'adressant la parole : « Monsieur, me dit-elle, vous voyez ce que votre étoile vous apporte ; des biens considérables, avec une femme qui n'a rien à désirer du côté de la naissance et de la figure, et dont Je vous prie de ne pas juger par ce que lui fait faire la passion qu'elle ressent pour vous. Si son caractère est ardent et décidé, ce défaut est racheté par bien des vertus et des qualités qui sont en elle. Employez douceur et patience; qu'elle acquière une manière d'être qui puisse vous convenir et vous plaire. Rendez ma Léonore heureuse, et songez que
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le premier des devoirs d'un honnête homme est de s'occuper avant tout du bonheur de la compagne que le ciel lui a soumise. Je vais retrouver mon mari, poursuivit-elle; on ne peut se faire une idée de la violence de son premier mouvement. Mais dans le fond, sage et bon, il aime sa tille, et je ne suis pas en peine de le ramener. Restez ici tous les deux; vous serez avertis lorsqu'il sera temps que vous paroissiez devant lui. » A ces mots- elle sortit.
Saisi d'admiration pour la mère de Léonore, j'ignorois ce qui devoit plus me frapper en elle, ou de sa raison sublime, ou de sa bonté. Mais cette idée faisant bientôt place à d'autres sentiments, je tombe aux genoux de Léonore, et j'essaye de lui faire comprendre Texcès de ma reconnoissance et de l'amour qu'elle m'avoit inspiré dès le premier moment que je l'avois vue ; de l'amour que la nécessité de le réprimer n'avoit fait qu'augmenter. Cette personne charmante recevoit mes transports avec une satisfaction qui, redoublant leur vivacité, me fit éprouver des instants délicieux. Je ne sais combien de temps je demeurai dans le ravissement où j'étois; mais il me parut qu'on venoit nous avertir beaucoup plus tôt que je ne l'aurois voulu. En entrant dans la chambre du père, mes regards se fixèrent sur lui, et je ne remarquai plus que de la sévérité dans son maintien, « Léonore, dit-il à sa fille, votre mère exige que je vous pardonne. Indépendamment de ma
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complaisance pour elle, c'est peut-être le parti le plus sage dans rextrémité fâcheuse où vous nous avez réduits. Nous verrons, par la suite, si le choix que vous avez fait est aussi bon qu'on veut me le persuader, et si Monsieur mérite la réputation qu'on lui donne. Je n'exige qu'une chose, c'est le secret sur tout ce qui s'est passé ; la moindre indiscrétion, un mot échappé suffiroit pour que je ne vous revisse de ma vie, ni vous, ni votre mari. Votre mère va courir chez le grand inquisiteur ; tâchez de substituer aux yeux du public une union légale, authentique, à l'idée d'un mariage déshonorant et clandestin, qu'il faut couvrir d'un voile impénétrable. J'aime mieux passer pour bizarre dans le choix d'un gendre, et m'exposer aux reproches de ma famille, que de ne pas sauver la réputation de ma Léonore. » En effet, tout étant disposé d'après ce dessein, huit jours après j'épousai Léonore, avec toute la pompe qui devoit accompagner une telle alliance. Les nouvelles publiques vous instruiront de ce que je n'ai pas osé me permettre de vous dire, c'està-dire du nom de la famille de ma femme. Scrupuleux observateur de ma parole, je n'ai pas voulu le confier même à la poste; ne consentant à rendre qu'à vous-même l'hommage de confiance que je vous dois, et dont je suis bien sûr que vous n'abuserez pas.
Quoiqu'il y ait près de quinze jours que je jouisse de l'issue de l'aventure la plus extraor-
dinaire qui soit peut-être arrivée, elle est si surprenante, que quelquefois je me recherche pour me convaincre que ce n^est pas un songe.
Je suis, etc.