LE SPLEEN
A VOIS remarque souvent aux Tuileries un homme âgé, vêtu fort simplement, d\ui extérieur modeste et chagrin , qui , sans avoir Pair farouche , cepen- ..^ dant se tenoit de préfé- "" rence dans les lieux écartés. Un jour, que je me promenois seul, ayant encore aperçu mon homme, je le suivis pendant quelque temps ; enfin, cédant à ma curiosité, je l'accostai.
« — Monsieur, lui dis-je, vous trouverez peut-être étonnant que n'ayant pas Thonneur
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d^être connu de vous, j^interrompe votre promenade ; mais, je vous Tavoue franchement, le soin que vous prenez de fuir, dans ce jardin, le monde que d'ordinaire on y vient chercher, rii'a donné le désir de vous connoître. Une manière qui n''est pas celle de tout le monde annonce communément une façon de penser particulière, et mon plus grand plaisir est de pénétrer les différents motifs qui font agir les hommes. »
— Monsieur, me répondit-il en souriant, un homme qui, se promenant aux Tuileries, évite la chaleur, la poussière et la foule, est certainement un animal rare. Je ne suis pas étonné qu'il ait excité votre curiosité : pour la satisfaire, je vous dirai que, de toutes les promenades, ce jardin est celui qui plaît le plus à mes yeux ; qu'en y fuyant le monde que d'ailleurs je hais, jY trouve l'air et la fraîcheur, avec l'avantage d'être dans un lieu qui m'est agréable. Si vous desirez savoir qui je suis, je souhaite que vous soyez plus habile que moi. 11 y a quarante ans que je travaille à me connoître, sans avoir pu y réussir. »
Cette réponse me donna plus d'envie de continuer la conversation.
Moi. — Dire qu'on ne se connoît pas, c'est prouver qu'on a fait bien des recherches sur soi-même.
L'Inconnu. — C'est du moins être de bonne foi ; c'est peut-être avoir appris que le cœur de
rhommc est un labyrinthe où Ton se perd, un caméléon qui trompe les yeux les plus attentifs et les plus pénétrans.
Moi. — Vous avez raison ; mais il me semble pourtant qu^il y a des situations où la volonté des hommes est toujours déterminée dans un même sens, et qu'il existe des caractères marqués qui ne se démentent point.
UInconnu. — Cela se peut : mais réfléchissez-y ; vous verrez que la volonté des hommes est toujours soumise à Tinfluence du moment, aux circonstances. Quelquefois ce moment se prolonge: le hasard ne fait point changer les circonstances : la volonté se soutient, et Ton usurpe la réputation d'un caractère suivi.
Moi. — Quoi ! vous pensez que ces hommes qui ont soutenu avec fermeté les vicissitudes* d'une vie pleine d'orages, et qui l'ont terminée par une mort courageuse, n'ont pas mérité la réputation de la plus grande contenance ?
L'Inconnu. — Je crois que l'amour-propre étoit le ressort qui les animoit dans les événemens exposés aux regards des autres ; mais les avez-vous suivis dans leur vie privée ? Me répondrez-vous que ce courage, cette grandeur d'âme n'ont pas échoué mille fois contre des choses futiles, mais cachées? Allez, monsieur, ne soyez jamais la dupe des comédies jouées sur un grand théâtre. Ce n'est point là qu'il faut chercher à démêler le cœur humain ; c'est dans le vôtre propre : tous les cœurs sont faits
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sur le même modèle. Il n'y a de différence que dans leurs inclinations.
Moi. — En vérité, monsieur, la façon dont vous parlez ajoute encore au désir que j'avois d'entrer en conversation avec vous. Me permettrez-vous devons demander quel état vous avez embrassé ?
L'Inconnu. — Je n'en ai plus maintenant, après en avoir essayé plusieurs.
Moi. — Cette réponse me met dans le cas de vous faire des questions multipliées, qui pourroient vous devenir importunes.
L'Inconnu. — Pour vous les épargner, je ne demande pas mieux que de vous raconter quelques épisodes de ma vie : je vous prierai seulement de souffrir que je vous taise mon nom et celui des gens que je citerai. Je les désignerai sous des noms supposés, pour me faire mieux entendre.
— Cadet d'une assez grande maison, je fus destiné, par ma famille, à l'état ecclésiastique. L'éducation que je reçus en conséquence, rendit mes premières années assez pénibles. Toutes les choses qu'il faut savoir dans l'état auquel j'étois voué, demandent une étude fatigante et très-ennuyeuse. Un de mes oncles, évêque, se chargea de moi. C'étoit un homme vertueux et rempli du sentiment de ses devoirs. Quoique jeune encore, j'examinois sa conduite : je fus effrayé de la sévérité des mœurs d'un ministre de la religion, qui doit la faire pratiquer et la
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rendre respectable. L'impunité de beaucoup d'évéques qui déshonorent le sacerdoce, ne me rassura point. L'avilissement personnel qui suit toujours un état mal rempli, me parut, de tous les maux, le plus affreux. Arrêté cependant par la timidité, compagne inséparable de la première jeunesse, je n'osois déclarer la répugnance que j'avois pour être prêtre. Tourmenté sans cesse de cette idée, mon humeur s'en ressentit. Mon oncle s'en aperçut : il ne lui fut pas difficile de pénétrer la cause de mon chagrin. Il me fit appeler un matin dans son cabinet. « Mon neveu, me dit-il, je lis dans vo- « tre cœur : votre tristesse m'annonce qu'il n'est « point d'accord avec ce que vos parents ont « décidé de vous. Faites vos réflexions ; songez « qu'un beau nom est le seul patrimoine qui « vous attende ; avantage désirable, lorsqu'il « est accompagné de richesses qui peuvent « en soutenir l'éclat ; mais fardeau pesant, « dans la misère. En vous faisant prêtre, ces « richesses ne peuvent vous manquer, et vous « obtiendrez, jeune encore, et sans peine, ce « que vous n'oseriez espérer dans tout autre « état, après les plus grands travaux et dans la « vieillesse la plus avancée. Si cependant vous « ne vous sentez point les dispositions néces- « saires à cet état, ne différez pas d'un instant ; « prenez un autre parti. Tous les inconvé- « niens auxquels vous vous exposerez, ne sont <( pas comparables à celui de ne point tenir les
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« engagemens que vous aurez pris dans la so- « ciété. » Mon oncle ajouta même, en levant les yeux au ciel : « N'est-il pas affreux qu'à « rage où Pexpérience ne peut éclairer notre « choix, les hommes ont exigé qu'on décidât « du sort du reste de sa vie ? »
Enhardi par Touverture que me faisoit mon oncle, je lui déclarai mes vrais sentimens ; et, peu de temps après, je retournai dans la maison de mon père.
Moi. — Je pense bien comme vous sur Tétat ecclésiastique. L'opulence qu'il procure quelquefois, ne me paroît pas dédommager des entraves qui s'y trouvent sans cesse. S'occuper de détails vétilleux et fatigans, au fond d'un diocèse ; rechercher tous les malheureux ; se refuser, pour donner aux autres ; être en garde contre ses moindres actions, de peur du scandale; commander à d'autres prêtres qui tâchent de se soustraire à votre autorité ; être le fermier d'un temporel dont on ne peut disposer, et qui toujours est attaqué : voilà la vie d'un évêque. Mais je vous supplie de vouloir bien poursuivre un récit que j'écoute avec intérêt.
L'Inconnu. — Lorsque j'arrivai, ma mère étoit morte. Mon père me reçut fort mal. J'avois songé, me dit-il, à vous rendre heureux ; mais puisque votre indocilité s'y refuse, il faut vous satisfaire. Vous aurez le temps de vous repentir du parti que vous prenez aujourd'hui. Pour vous accoutumer de bonne heure au
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mal-aise auquel vous êtes destine, je ne veux pas que vous connoissiez Taisance qui règne dans ma maison ; je ne veux pas même vous mettre dans le régiment de votre frère, où vous seriez encore trop bien traité. Je viens d'obtenir pour vous une lieutenance dans celui d'un de mes amis, et vous n'avez qu'à vous préparer à l'aller joindre demain.
Moi. — C'est une chose incompréhensible que le despotisme des pères ! De tous les êtres qui peuplent le monde, les hommes seuls osent se l'arroger. La docilité des enfans ne viendroitelle point de l'impression de leur première foiblesse, de l'habitude qu'ils ont d'être dominés par leur père, et d'une sorte de respect pour leur expérience ?
L'Inconnu. — Cela peut y faire ; mais soyez convaincu que la piété filiale, dont on a fait une vertu, ne doit son origine qu'à l'avarice, aux richesses qu'on attend de ses pères. Voilà le vrai fondement de leur despotisme, et de la soumission des enfans.
Le mien me fit partir pour Valenciennes, où mon régiment étoit en garnison.
Les leçons de mon oncle m'avoient plus frappé que la dureté de mon père. Ayant quitté l'habit de prêtre, par la crainte de ne pouvoir en remplir les engagemens, je me donnai tout entier à ceux du métier que je venois d'embrasser. Beaucoup d'activité, quelqu'intelligence, me firent choisir pour aide-
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major, poste qui demande bien des soins et des pas, dans un jour. Accoutumé dès longtemps à réfléchir, je jugeai bien vite que ceux qui commandent aux autres n'en sont au fond que les esclaves. Sans cesse autour du soldat, occupé de ses besoins, de sa santé, de sa discipline, de Tavertir de ses devoirs, je reconnus que je leur devois tout, tandis qu'à Tobéissance près, ils ne me dévoient rien. Quelquefois, outré de fatigue, je me rappelois la vie tranquille que j'avois menée ; sans pourtant la regretter.
Moi. — En effet, il y a un peu plus de fatigue dans la journée d'un aide-major, que dans celle d'un séminariste.
L'Inconnu. — Oui, mais bien de l'ennui de moins. J'aimois mon métier, et j'aurois compté rries peines pour rien, si j'avois été content d'ailleurs ; mais j'étois soumis à des chefs, pour la plupart imbéciles. Ils s'en prenoient à moi de leurs propres fautes, et me faisoient souvent supporter leur humeur. En butte à la jalousie de mes camarades, par ma façon d'être, différente de la leur, ils tournoient mon application en ridicule. Je soutins pendant quelque temps leurs plaisanteries : mais un jour, qu'on me poussa plus qu'à l'ordinaire, je me fâchai. Je pris à partie celui de la troupe qui me plaisoit le moins. Il me répondit vivement. Je ne cédai point, et nous en vînmes à des propos qui veulent satisfaction. Nous nous battîmes. Je
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reçus un coup dY'pée au travers du corps. Mon sort n'étoit pas assez heureux pour être tourmenté de la crainte de mourir. Je regardai même ma blessure comme un événement moins fâcheux, que si j'avois tué mon adversaire ; ce qui m'auroit contraint d'aller chercher dans les pays étrangers un asile contre la rigueur des lois.
Mot. — Car les mêmes hommes qui ont arrangé qu\ine injure ne pouvoit être lavée que par du sang, ont fait des lois pour proscrire celui qui se conformeroit à cet usage.
L''Inconnu. — Trouvez-vous bien plus raisonnable, qu'un homme, déjà victime de la mauvaise humeur d'un autre, soit encore forcé d'exposer sa vie pour en tirer vengeance? La société des hommes n'est qu'un tissu de contradictions et de choses mal vues.
Je fus plus tôt rétabli de ma blessure, que je n'avois osé l'espérer. Mon combat avoit fait du bruit ; et la première fois que je reparus à l'assemblée, tout le monde s'empressa de me témoigner de l'amitié. Parmi les femmes, il y en eut une qui me montra tant d'intérêt et de joie, du retour de ma santé, qu'elle me fit une vive impression. Elle possédoit bien des avantages pour toucher le cœur d'un homme de mon âge. Aux traits les plus réguliers, elle joignoit tout l'éclat delà jeunesse. Sa vivacité piquante ajoutoit encore à ses grâces ; en un mot, elle étoit faite pour plaire. Je fus séduit, et je ne tardai
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pas à lui déclarer mes sentimens. J'en fus si bien reçu, qu'en très-peu de temps, il ne me resta plus rien à désirer. Monsieur, vous avez sans doute éprouvé le charme d'une première conquête ; ainsi, je ne vous ferai point le détail de mon bonheur. J'en étois tellement occupé, que je négligeois mes devoirs. Le colonel du régiment m'en reprit avec dureté. J'y fus sensible, et je me livrai plus exactement à mes fonctions, sans prendre sur ma tendresse. Mon repos seul en souffrit, et certainement je n'aurois pu résister, sans une catastrophe à laquelle je ne devois pas m'attendre.
La gaieté du caractère de ma maîtresse excitoit la mienne. Nous joignions à nos amours, des enfantillages naturels à nos âges. Un soir, sachant qu'elle n'étoit pas chez elle, j'imaginai d'aller me cacher dans sa chambre, pour la surprendre à son retour. A peine avois-je eu le temps de me placer de façon à me dérober à ses premiers regards, que je l'entendis qui rentroit. Je fus surpris de distinguer une autre voix que la sienne. La curiosité , les ménagemens que je croyois lui devoir, me portèrent à ne point sortir de l'endroit où j'étois caché. Un seul rideau me couvroit ; au moyen de quoi, je reconnus aisément qu'un de mes camarades lui donnoit la main : cela me parut assez simple. Mais, que devins-je, lorsque je vis cette maîtresse que j'adorois, et pour laquelle je me serois sacrifié mille fois, renvoyer ses
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gens, et prodiguer à mon camarade les caresses les plus tendres ; puis, joignant l'ingratitude à la perfidie, s'oublier au point de faire d'amères plaisanteries sur mon compte ! Je fus si saisi de ce spectacle, que je restai longtemps sans avoir presque Pusage de mes sens. Enfin, revenant à moi, je sortis de dessous mon rideau. Vous pouvez vous imaginer quel effet produisit mon apparition subite. Je pris le ton ironique ; et, quoique pénétré de douleur, je m'en tirai fort bien. Ce qui vous surprendra peut-être, c'est que mon camarade me parut mille fois plus embarrassé que ma maîtresse.
Moi. — Point du tout. Je reconnois bien là l'audace d'une femme démasquée. Vous fûtes bien heureux que le hasard vous eût empêché d'être dupe plus longtemps.
L'Inconnu. — Oui, si les maux auxquels expose la certitude d'être trompé, ne sont pas plus fâcheux qu'une duperie qu'on ignore : l'un et l'autre peuvent se défendre.
Quoi qu'il en soit, je ressentis le plus violent chagrin de cet événement. J'étois d'autant plus peiné, que je voulois cacher ma douleur. Le désir de la vengeance trouvoit place parmi les sentiments tumultueux qui m'agitoient. Vous savez peut-être que, dans toutes les villes de provinces, il y a deux ou trois femmes qui se disputent l'avantage de la beauté, des succès. La haine est le fondement de leurs affections réciproques, et les moyens de s'enlever leurs con-
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quêtes sont leur unique occupation. Pour me venger de mon infidclle, j'imaginai d'adresser mes vœux à celle de ses rivales qu'elle haïssoit le plus. J'exécutai mon projet. Il eut la suite la plus heureuse et la plus prompte. J'avois eu soin de cacher ma funeste aventure : par conséquent, ma nouvelle maîtresse, ignorant mon véritable motif, attribua mon hommage au pouvoir de ses charmes. Il étoit simple qu'elle s'y trompât. Au goût qu'elle prit pour moi, se joignit le triomphe de m'enlever à son ennemie : voilà bien des raisons pour ne pas me faire soupirer longtemps. Je passois donc, des bras d'une femme perfide, dans ceux d'une beauté qui m'aimoit, et j'eus la satisfaction de jouir du chagrin qu'en ressentit ma première maîtresse, et de toutes les démarches qu'elle fit pour m'attirer de nouveau dans ses fers. Ces menées furent inutiles, quoique je sentisse bien distinctement que je l'aimois encore.
Moi. — Enfin vous voilà donc heureux ! J'en suis ravi.
L'Inconnu. — Point du tout. J'étois aimé ; mais je n'aimois point ; et ces attentions qu'on avoit pour moi me paroissoient insipides. Ces détails, ces inquiétudes de la tendresse, si délicieux pour deux cœurs également épris, me fatiguoient. Les reproches que je me faisois, de mon ingratitude, augmentoient la gêne de mon état. Je voulus essayer d'en sortir ; et craignant autant l'air des mauvais procédés^
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que le malheur de rester plus longtemps dans ma situation, je m'avisai d'un moyen que je crus qui concilieroit tout, et que je regardai comme infaillible. Un de mes camarades étoit de la plus jolie figure du monde; il joignoit à cet avantage celui d'avoir assez de grâces dans Tesprit, delà gaieté, de Tétourderie, en un mot, tout ce qu'il faut pour séduire une femme. J'ouvris mon cœur à ce jeune homme, et je lui demandai de me supplanter. Je n'eus pas de peine à le persuader. Il me promit de me débarrasser promptement de ma maîtresse. En pareil cas, on ne manque jamais de confiance : il m'en montra tant, que dès ce moment je me regardai comme renvoyé. Je respirai. En effet, Blancourt (c'est le nom de mon camarade) rendit des soins. Bientôt il en eut de si marqués, que tout le monde les vit, et crut que j'étois le seul, selon l'usage des maris et des amans en titre, à ne pas m'en apercevoir. Je lui donnois, comme bien vous pensez, le plus beau jeu du monde : cependant, j'examinois ses progrès. Lorsque j'étois présent, ma maîtresse le recevoit à merveille, et même poussoit l'adresse jusqu'à lui faire des agaceries ; mais lorsque j'étois absent, Blancourt me rapportoit qu'elle étoit beaucoup plus froide, et même qu'elle étoit, on ne sauroit plus réservée, dans le tête-à-tête. Il calmoit les inquiétudes que me causoit une telle conduite, en m'assurant qu'elle ne pouvoit tenir encore longtemps, et qu'en un
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mot, si elle Py contraignoit, il en viendroit à des partis qu'on regarde comme infaillibles, dans la garnison. Je le croyois ; mais voyant qu''il n'avançoit pas , je le tourmentai pour mettre en usage les derniers moyens. Enfin, il vint un soir chez moi. — Tout est manqué, me dit-il : ah ! quelle femme ! Ce qui vient de m'arriver est incompréhensible. — Ah ! je suis perdu ! m'écriai-je. Quoi ! je serai donc éternellement aimé ! — Aimé ! reprit Blancourt : adoré ; mais de Tadoration la plus forte que j'aie vue de ma vie. Figure-toi qu'à dessein de pousser l'aventure à bout, je me suis rendu chez madame de***, à neuf heures, temps ou chacun, retiré chez soi, me donnoit le moyen de terminer ton affaire, sans être interrompu. J'ai commencé par lui dire tout ce que la tendresse peut inspirer de plus vif et de passionné ; d'abord, elle ne m'a répondu qu'en plaisantant : ensuite elle m'a fait les plus grandes instances de m'en aller, et d'un air qui montroit que je l'importunois à l'excès. Piqué de cette réception, et voulant accomplir mes desseins, je me suis mis à ses genoux ; j'ai pris avec violence une de ses mains : je l'accablois de baisers. Ensuite,
poussant mes entreprises par degrés Une
lionne n'a pas plus de force et de rage, qu'elle m'en a montré dans cet instant. Furieuse, et se dérobant de mes bras : « Insolent, m'a-t-elle « dit, je ne sais à qui tient que je n'appelle « mes gens pour vous faire traiter comme vous
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« le méritez ! Elle a prononce ces mots avec tant de majesté, qu^elle m'en a décidément imposé. J'étois à genoux : j'y suis resté, sans trop savoir pourquoi. « Monsieur, a-t-elle ajouté « très-gravement, votre âge et votre étourderie « sont les seules excuses de Toubli dans lequel « vous venez de tomber. N'ayez jamais la har- « diesse de mettre les pieds chez moi. Un peu « de coquetterie, peut-être, et beaucoup d'his- « toires que la jalousie des femmes ont inven- « tées sur mon compte, vous ont fait apparem- « ment me méconnoître. Quoique votre con- « duite me dispensât de toute explication, ce- « pendant je veux que vous connoissiez mon « cœur. Apprenez qu'il déleste et méprise un « fat assez téméraire pour m'outrager, au point « que vous venez de le faire : d'ailleurs, il y « règne un sentiment qu'aucune séduction, ni « même le temps ne pourront effacer. Si j'ai « souffert vos soins, c'est qu'ils importoient à « mes desseins. Le peu de discrétion que vous « avez mis dans votre conduite avec moi, ne « demandoit pas plus de ménagemens dans la « mienne avec vous. »
En achevant ces mots, elle est sortie de la chambre, et m'a laissé fort effarouché de l'aventure.
« Me voilà donc condamné sans ressource», dis-je tristement à Blancourt Vous riez !
Moi. — Je vous en demande pardon ; mais le moyen de m'en défendre ? Vous me montrez
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comme un très grand-malheur d'être adoré d'une femme aimable, et qui, ce me semble, méritoit votre attachement.
L'Inconnu. — Et voilà précisément ce qui faisoit mon supplice. Plus je semblois lui devoir, plus Je me reprochois mon indifférence ; et plus je faisois d'efforts pour la vaincre, moins j'y parvenois. J'éprouvois l'inconvénient de toutes les passions, oii l'on ne voit jamais un égal degré de tendresse, où, par conséquent, le malheur est réciproque : car il est peut-être aussi fâcheux de se voir arracher des soins par la reconnoissance, que d'en rendre qui ne soient pas reçus par un amour aussi vif que celui qui les dicte.
Moi. — Il faut convenir que les situations même les plus riantes, ne se peignent pas d'une façon agréable à votre imagination.
L'Inconnu. — Ce n'est pas ma faute. Je vois les choses du point de vue d'oii les aperçoit tout homme qui a vécu et qui a réfléchi.
Je fus donc condamné, comme je viens de vous le dire, à voir encore madame de ***. Il fallut bien m'y soumettre. Je demeurai quelque temps dans cette gêne. Ma patience étoit à bout, lorsqu'un événement imprévu me tira de peine. Je reçus une lettre de mon père, d'un style bien différent du sien. Il m'apprenoit que mes deux frères aînés étoient morts de la petitevérole, à dix jours l'un de l'autre ; il m'appeloit son cher Jils, et la seule consolation que le ciel
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lui laissât. Il m'ordonnoit de me rendre auprès de lui.
Je ne me donnai que le temps d'aller prendre congé de mes supérieurs, et de voir encore ma maîtresse. J'avoue que, lorsque Je pris congé d'elle, sa douleur me toucha. Je lui dis tout ce que je pus imaginer, pour la calmer. Quelque peu qu'on soit affecté, le cœur renferme une sensibilité qui, remuée, prend aisément le caractère d'un sentiment plus fort : j'en eus toute l'apparence, dans ce moment. Cela suffisoit au désir que j'avois de me bien séparer d'une femme à qui sûrement je devois des attentions.
Je fus reçu de mon père,, en fils unique. Il âvoit obtenu pour moi le régiment de mon frère aîné. Il m'en apprit la nouvelle, et j'en fus transporté de joie. J'aimois fort le service, et ce qui me procuroit de l'avancement ne pouvoit que m'étre infiniment agréable. Ce sentiment n'étoit point traversé par le chagrin d'avoir perdu mes deux frères. Exilé de ma famille, à peine les connoissois-je. Je passerai rapidement sur les temps du deuil et des regrets qui régnèrent dans notre maison, pour arriver à celui où mon père voulut me marier. Effrayé par le sort de mes frères, quelque désir que je lui montrasse d'aller à mon régiment, il ne voulut point consentir à me laisser partir qu'avant que je n'eusse une femme. Quoique possesseur de grands biens, le dérangement de ses
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affaires avoit engagé ses terres ; de façon que, pour les libérer, il lui falloit une grosse somme d'argent, qu'il ne pouvoit trouver qu'en me mariant dans la finance. C'est le parti qu'il prit. J'épousai la fille d'un fermier-général, qui me donna beaucoup d'argent, et des parens embarrassans, à qui cependant onôta bientôt la permission de venir chez moi. Me voilà pourvu d'une femme fort jolie, fort coquette, qui d'abord prit (comme cela se voit ordinairement) beaucoup de goût pour moi. Je menois une vie fort heureuse, ou, pour mieux dire, fort turbulente. Neuf sur chaque objet, je les trouvois tous charmans, et je ne savois auquel me livrer de préférence. Les commencemens d'un mariage opulent sont toujours délicieux. La profusion dans tous les genres attire dans une maison une affluence de monde qui participe aux plaisirs, comme elle en entretient la durée. Je fis mille connoissances, entre lesquelles je choisis celles qui me plurent davantage , pour en faire des amis. Parmi ce nombre, Darcenville me fit plus d'impression que tous les autres. Il étoit d'un caractère doux, plein d'esprit, de gaieté, de politesse : son seul défaut étoit une ambition outrée.
Moi. — Ah ! pour le coup vous voilà content !
L'Inconnu. — On l'est toujours, lorsque le tourbillon entraîne, et que, sans réflexion sur le passé, sur l'avenir, et sur ce qui nous environne, l'attrait de l'instant nous occupe uni-
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quemeiit. Mais combien ce temps-là durc-t-il, dans la carrière des hommes ? Un moment, qui semble même n^être accordé que pour mieux faire sentir le vide qui le suit.
Quelqu'agréable que fût la vie que je menois, Tenvie d'aller à mon régiment me tourmentoit. Enfin vint le temps où mon devoir mY appeloit. Je partis, laissant ma femme en soupçon de grossesse. Elle répandit quelques larmes, à notre séparation : je n'en versai pas ; car j'étois assez heureux, pour n'être point amoureux d'elle. Mon régiment étoit à Besançon. Je fus reçu par le corps avec toutes les marques d'empressement imaginables. Les premiers jours se passèrent en joies, en festins ; mais bientôt ces prévenances se changèrent en discussions, par le peu d'ordre que je trouvai. Je m'aperçus que mon frère avoit négligé la discipline ; je voulus l'établir, et je rencontrai la résistance que l'habitude de la licence oppose toujours à la réforme. J'employai la fermeté, les punitions. Je réussis quant à mon objet ; mais les soins et les peines qu'il fallut me donner me confirmèrent d'autant plus dans cette vérité, que j'avois déjà reconnue : c'est que plus un homme a d'autorité sur les autres, plus il devient leur esclave, s'il veut faire ce qu'il doit. D'ailleurs, délivré de l'autorité de chefs sans mérite, qui m'avoient tant importuné, je retombai sous un autre joug mille lois plus insupportable ; je veux dire, le despotisme
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du ministre qui, jaloux de ses droits, ou prévenu par un commis gagné, est presque toujours contraire aux choses qu''un colonel appliqué propose, pour le bien. Il fallut me soumettre à ces dégoûts ; et comme mes principes étoient de remplir les devoirs de mon état, rien ne put m'en distraire. Mon régiment ne prenoit pas tellement mon temps, qu^il ne m'en restât pour la société. Celle de Besançon est agréable et nombreuse. Parmi les femmes chez qui Ton me mena, il y en eut une à qui je ne rendis pas d'abord la justice qu'elle méritoit. Un maintien doux et réservé faisoit encore valoir les agrémens de sa figure, et promettoit un caractère honnête et vertueux : son esprit étoit juste, mais timide ; il se ressentoit quelquefois un peu trop de l'éducation que l'on donne ordinairement aux femmes, à qui Ton fait des principes de certains préjugés, et des monstres de tout ce qui s'en écarte. Non exempte de l'amour-propre de son sexe, elle en avoit la coquetterie, sans en avoir l'indécence ; et cette réserve étoit en elle encore plus l'ouvrage de son honnêteté naturelle, que de la crainte du blâme, quoiqu'elle y fût fort sensible. Les atteintes dont la calomnie essayoit quelquefois de ternir sa réputation, lui faisoient des plaies douloureuses qui ne pouvoient être guéries que par le temps. Sévère pour elle seule, presque toujours son imagination grossissoit les torts qu'elle croyoit avoir ; tandis qu'elle prenoit si
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généreusement la défense des autres, que ceux qui ne connoissoient pas son motif, mcttoient sur le compte de Taffectation, ce qui venoit de sa douceur et de sa bonté. Elley joignoit beaucoup d^égalité, de complaisance. Son cœur, naturellement tendre, avoit besoin d'un objet qui le remplit. Telle étoit madame de Rennon. Elle aimoit son mari, lorsque je la connus. Ce sentiment, source d'un bonheur bien vrai, ne se rapporte plus à nos mœurs ; il gène la liberté qui fait le charme de la société de nos jours. La réserve et la décence que tout mari veut de sa femme, anéantit le plaisir : la gaieté même se ressent de l'éternelle présence dont un époux amoureux accable les maisons que fréquente une femme dont il est aimé. La société, légère et corrompue, ridiculise, de son côté, cette sympathie conjugale.
La façon d'être de madame de Rennon avec son mari me choqua ; j'en fis des plaisanteries. qui réussirent, qu'elle sut, et qui ne la prévinrent point en ma faveur. Cependant, je la voyois presque tous les jours. Insensiblement,. sa figure me lit impression. Je ne connoissois point assez son caractère pour en faire alors tout le cas qu'il méritoit : mais me sentant de jour en jour plus de penchant pour elle, je changeai de ton, et je pris autant de soin pour lui plaire, que j'avois mis peu de retenue dans mes plaisanteries. Elle s'aperçut de mon changement avec plaisir, comme elle me l'a avoué depuis ;.
non pas qu^elle sentît aucun goût pour moi : mais elle fut flattée de Tespérance devoir bientôt à ses genoux un homme qui Tavoit bravée jusqu'à lui donner des ridicules ; se proposant, lorsque j'en serois là, de me braver à son tour. L'Amour prend toutes sortes de formes pour entrer dans un cœur. Il emprunta les traits de la vengeance ; et madame de Rennon ne le reconnut que lorsqu'il ne fut plus temps de le combattre. Toujours franche, toujours naturelle, elle convint avec moi de mon triomphe, dès qu'elle le vit ; elle se fioit sur le pouvoir de ses préjugés, pour la garantir des suites. En effet, quoique mon devoir ne m'obligeât que de passer trois mois à mon régiment, j'y restai neuf mois, qui furent en vain employés à tout ce que Tartiour le plus tendre peut inventer de séduisant. Rien ne me réussit. Madame de Rennon recevoit avec joie les preuves de mon attachement, et me montroit le plus grand intérêt ; mais je ne pus en obtenir davantage. Il fallut la quitter, pour revenir à Paris. Je reçus la nouvelle que ma femme étoit accouchée d'un garçon. Notre séparation fut touchante : nous nous aimions véritablement. Elle me promit de m'écrire souvent. La certitude de recevoir de ses lettres, m'aidoit à supporter l'idée que j'allois m'en éloigner. Ma femme ne me reçut point, à mon retour, comme la sensibilité qu'elle m'avoit montrée, à mon départ, devoit me le promettre. Je crus remar-
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quer en elle beaucoup de contrainte. Elle me querella de nVivoir pas envoyé quelqu\in, avant moi, Tavertir de mon arrivée. « Ma vue inopinée, disoit-elle, lui avoit causé un saisissement dont elle se ressentiroit longtemps. « Je répondis doucement à cette incartade , et je n'y gagnai rien. Je trouvai le même ton d'aigreur dans toutes les choses qu'elle me dit. Je la priai de faire fermer sa porte, afin que je pusse donner au repos, au plaisir de la revoir, le reste de la journée. Elle me répondit que si je voulois de la solitude, je n'avois qu'à me renfermer dans ma chambre ; qu'on ne viendroit point m'y troubler : que, pour elle, elle ne faisoit que commencer à revoir le monde ; qu'elle avoit plusieurs personnes à souper. J'étois confondu de tout ce que j'entendois. Je ne fus pas longtemps à soupçonner la cause d'un changement si prompt. La compagnie étant arrivée, je vis un jeune homme, d'une fort jolie figure. Ma femme rougit en me le présentant, et tout le monde se mordit les lèvres. Cela fut suffisant pour m'ouvrir les yeux: je ne fis semblant de rien. Le souper se passa gaiement ; cependant je reconnus que je génois, quoiqu'on n'eût pas grande attentionpour moi. Le lendemain matin, mon père me fit dire de venir le trouver, dans son appartement. « Mon- « sieur, me dit-il, je ne prétends point attaquer « la conduite de votre femme, ni même la « soupçonner ; mais elle s'est fait une société
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« que Je n'approuve point, et qui l'entraîne « dans une vie irop dissipée : cela n'a bonne « grâce pour aucune femme, et principalement « pour une personne de son âge. Mon devoir « est de vous en avertir ; le vôtre est d'y mettre « ordre. » Je répondis à mon père tout ce que je crus capable d'éloigner des idées dont je n'étois que trop convaincu : car, c'est encore une des ridiculités du rôle de mari, que cette obligation de prendre à tort et à travers le parti de sa femme. Je lui promis de parler à la mienne, et l'assurai que très-certainement elle se prêteroit à tout ce qui pourroit lui plaire. En effet, j'eus une grande conversation avec elle ; conversation que sa colère interrompit plus d'une fois ; elle la fit principalement retomber sur moi : « il lui paroissoit tout simple que l'humeur de l'âge agît sur mon père ; mais, pour moi, c'étoit, de bonne heure, prendre des travers. Cependant elle connoissoit l'esclavage attaché nécessairement à la condition de femme; et peut-être auroit-elle la complaisance de supporter mes caprices, s'il s'agissoit de toute autre chose que de sacrifier ses amis; foiblesse à laquelle elle ne consentiroit de sa vie. » Je me trouvai très embarrassé, non pas pour moi; car, à vous parler franchement, la conduite de ma femme m'étoit assez indifférente. Mais l'humeur violente et despotique de mon père me fit craindre que le peu de cas que l'on faisoit de ses ordres ne produisît un éclat. Je ne me trompai
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point. Voyant\]ue les choses continuoient sur le même pied, il me demanda l'explication de cette conduite. Je ne donnai que de mauvaises raisons; je n'en avois point d'autres: il s'emporta violemment, et finit par me dire que je n'avois qu'à sortir de chez lui ; qu'il ne prétendoit pas se donner le blâme de tolérer cela dans sa maison ; que quand je serois dans la mienne, ne partageant plus le ridicule dont je me couvrois, il seroit le premier à s'en moquer.
Moi. — Je reconnois la dureté de l'âge. Il semble qu'elle efface les situations oîi l'on s'est trouvé soi-même, et qu'elle fasse oublier combien l'on traitoit alors jd'injuste la rigidité de ceux dont on dépendoit.
L'Inconnu. • — C'est l'ouvrage de l'amourpropre et du désir de la domination. Tant que nos forces nous permettent de nous livrer à nos passions, les succès qu'elles procurent suffisent pour nous faire jouer un rôle dans la société, pour nous y donner une sorte de prééminence. Mais, lorsque les glaces de l'âge ont détruit en nous ce qui nous rendoit propres à cette société, nous voulons encore y tenir, et même être remarqués. Alors les préjugés, si contraires au feu des passions, si convenables à la vieillesse, si puissants sur l'esprit des hommes, quelques efforts qu'ils fassent pour se soustraire à leur empire, remplacent ce que nous avons perdu. L'attachement qu'on fait paroître pour eux, est l'unique considération à' laquelle
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on puisse encore prétendre. Joignez à cela le malheur de la privation^ et la jalousie quMnspire la puissance des autres, vous trouverez le principe de Tiiumeur et de la dureté des vieillards. On a dit qu"'il y avoit des hochets pour tous les âges : voilà le leur.
La façon dont mon père m^avoit parlé me mit dans la plus grande perplexité. Je connoissois rinflexibilité de son caractère ; je voyois bien qu'il m^étoit impossible de rien gagner sur Tesprit de ma femme : je sentois que les laisser plus longtemps ensemble, c^étoit m''exposer à des scènes que la dureté de Tun, et la mutinerie de Tautre, ne pouvoient manquer de produire. D''un autre côté, me séparer de mon père, c'étoit faire un éclat que je craignois. II falloit cependant prendre un parti ; je ne savois auquel me résoudre. Dans cet embarras, jMmaginai d'avoir recours aux lumières de Darcenville. Je lui confiai ma situation ; je lui demandai conseil. « Votre position est fâcheuse, me dit-il ; mais je ne balancerois pas un moment ; je quitterois la maison de mon père. La malignité ne peut que vous imputer un tort ; au lieu qu'en vous rangeant de son côté, contre votre femme, vous vous verriez entraîné nécessairement à des procédés qui vous donneroient des ridicules. Le hasard, notre sottise, ou Part des femmes, nous ont rendu leur réputation personnelle, et d'une façon d'autant plus fâcheuse, que le point duquel elle dépend, n'est
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qu'une misère, et, comme telle, susceptible de plaisanterie. Il n'y a que les suites de cela qui peuvent être sérieuses : mais outre que le public entre rarement dans ces calculs, lorsqu'il blâme, il n'a jamais en vue le maintien des mœurs. La m.alignité seule est son motif. Il faut donc que le mari qui fixe ses regards, s'attende à devenir l'objet de ses railleries ; car, dans quelque détail qu'on puisse entrer, je vous l'ai déjà dit, le point principal est toujours à côté du ridicule. Cette première impression anéantit toutes les considérations raisonnables. »
Moi. — Ce Darcenville-là voyoit fort bien.
L'Inconnu. — Je le trouvai comme vous, et je suivis son conseil. Je me séparai de mon père, et j'eus le chagrin, après avoir pris le parti qui me parut le plus sage, d'être généralement blâmé.
Moi. — Oui ; c'est encore un des agrémens de la vie, d'être toujours jugé sans qu'on sache les circonstances, et, souvent, sans qu'on daigne les peser, quand on les connoît.
L'Inconnu. — Débarrassé de la gêne de me trouver entre mon père et ma femme, je retombai dans un autre embarras, celui d'être mari trompé. Ce n'est pas assurément que j'en fusse affecté, quant à moi ; mais l'étant il falloit en jouer le personnage, et ce rôle est plus difficile qu'on ne pense. Un mari prétend-il interdire l'entrée de sa femme, il oblige l'un et l'autre à
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se chercher dans les lieux publics, à se donner des rendez-vous clandestins. Le premier moyen fait spectacle ; le second se découvre, et tous les deux éternisent les propos. Si , plus fâcheux encore, il poursuit sa femme dans ces ressources, et les lui ravit, c'est le moyen d"'amener des éclats, ou tout au moins de Thumeur et de la mésintelligence, qui lui font un enfer de sa maison ; et bien souvent encore le fruit de ses peines n'est que de faire renvoyer Pâmant en titre, pour en prendre un autre. Si, plus doux, et sûrement plus sage, il fait semblant de ne rien voir, on le taxe de bêtise ; on diminue le soin que sa femme prend de se cacher de lui, pour augmenter son ridicule.
Je sentois tous ces inconvéniens, et je n'y voyois guère de remède. J'eus encore recours à mon ami. « Qui vous oblige, me dit-il, de vivre « avec votre femme ? Prétendez-vous grossir le « nombre des bons ménages du temps, et traî- « nant de maison en maison le flambeau de « l'Amour conjugal, en offusquer jusqu'à la « vôtre, ennuyer votre société de vos chastes « flammes, afin d'y servir de risée?
« Suivez l'exemple des maris d'autrefois : « jamais on ne les voyoit avec leur femme : ils « savoient par-là joindre aux liens du mariage « les douceurs du célibat, n'excédoient point le « public de leur présence , et ne le rendoient « pas témoin de la fausseté de le tromper. « D'ailleurs, moins Ton se voit, plus l'on se
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« retrouve, plus on s'éloigne de ThuiTieur et des (f dissensions où conduisent nécessairement la « fatigue d'être toujours ensemble, et cette vie « commune que chacun voudroit diriger à sa « fantaisie. » Darcenville avoit raison ; je le crus, et je nVen trouvai bien. Je m'éloignai de la sobriété de ma femme. Jamais je ne me trouvois chez moi, lorsqu'elle y donnoit à souper : et quand, par hasard, j'avois à lui parler, je me faisois annoncer comme une visite. Elle me recevoit toujours à merveille, parce que n'exigeant plus rien d'elle, elle ne m.erendoit que ce ■qu'elle vouloit, et que, désirant de remplir les . devoir d'une femme honnête, affranchie de la gêne journalière, elle se portoit avec joie à ces démarches d'éclat toujours satisfaisantes pour l'amour-propre d'une femme.
De mon côté, j'avois pris une petite maison ou je donnois à souper à mes connoissances. J'y demeurois presque toujours, et je n'en étois pas plus heureux. Loin des malheurs qui m'assiégeoient chez moi, je retombois dans ceux de la société, qui sont innombrables. Si je cherchois à plaire à une femme, j'excitois la jalousie des autres; un succès m'attiroit celle des hommes. D'un mot échappé sans dessein, on me faisoit une tracasserie ; d'une malice , une noirceur; on m'imputoit celles des autres. L'ingratitude payoit les services que je rendois ; la légèreté récompensoit mes prévenances officieuses, et l'indiscrétion, ma confiance. On me
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faisoit de mes goûts des ridicules, et de mes torts des crimes. Ne trouvant par-tout qu'injustice, fausseté, jalousie, le monde me devint insupportable.
Quand je n'aurois pas été très-amoureux de madame de Rennon, la différence de son caractère à ceux que j'avois soùs les yeux, auroit suffi pour m'attacher. J^en recevois des lettres très-régulièrement, et c'étoit le seul plaisir pur que j'eusse, quoiqu'il me fit encore sentir plus vivement le chagrin d'en être séparé. Les soins du nouvel arrangement que j'avois été forcé de suivre, m'avoient retenu à Paris plus longtemps que je n'avois pensé. Je profitai du premier instant dont Je pus disposer pour retourner à Besançon. J'y fus reçu avec les transports de la joie la plus vive. Je retrouvai madame de Rennon encore plus tendre que je ne l'avois quittée : je Tadorois ; elle m'aimoit véritablement. Le moyen qu'elle persistât éternellement à me refuser ce qui manquoit encore à mon bonheur? Je parvins à le combler 11 ne me resta plus de vœux à former que pour sa durée.
Moi. — Cette fois-ci, vous conviendrez que vous étiez content?
L'Inconnu. — Je l'étois certainement par la possession de l'objet de tous mes désirs, et par la certitude que madame de Rennon avoit pour moi les sentimens que j'éprouvois pour elle. Mais dans mon bonheur même, je trouvois la source de beaucoup de contrariétés et de cha-
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grins. Désirant de passer ma vie avec madame de Rennon, la timidité de son caractère m'en ôtoit les moyens. Tantôt c'étoit la crainte des regards du public , tantôt le désespoir de la perte de sa réputation qu'elle regardoit comme ternie à jamais. Quelquefois Tempire des préjugés agissoit sur son âme, et la jetoit dans des regrets que Pamour le plus tendre ne pouvoit calmer. Les moindres objets Peffrayoient. L'entrée subite d'un valet suffisoit pour la troubler, et m'empêcher de jouir de sa tendresse. En un mot, un rien me l'enlevoit; et j'étois contraint de joindre à la privation l'idée, l'affreuse idée qu'elle n'étoit à moi que par un charme plus puissant que ses forces. Joignez à tout ce que je viens de dire les ménagements qu'elle étoit obligée d'avoir pour son mari, vous avouerez que mon sort n'étoit pas aussi doux qu'on auroit peut-être pu le croire.
Moi. — Il n'y a donc point de bonheur?
LTnconnu. — De bonheur parfait, non. Par le bonheur, on entend une jouissance permanente : où peut-elle exister ? Nos situations dépendent de tant de circonstances , qu'il est impossible qu'elles se combinent de façon à procurer^un état stable : de là, les privations, les contrariétés, par conséquent, le malheur. Si, par un hasard bien rare, cet état désirable ne se détruit pas, alors la satiété et le dégoût prennent bientôt la place des inconvéniens et produisent le même effet. Ce que je vous dis semble vous
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affliger, Monsieur ; tâchez de ne point réfléchir ; vous en serez moins malheureux.
Moi. — Vous m'éclairez trop ; et, dans cet instant, il vient de se retracer à ma mémoire plusieurs situations ou j'ai cru que j'étois heureux, et vous me faites voir que je n''étois que plus tourmenté.
UInconnu. — Consolez-vous : si la vérité se dévoile à vos yeux, et que vous soyez convaincu que les hommes, en changeant de situation, ne font que changer de peine, du moins, verrezvous qu'ils ont le plaisir du changement, et c'en est un. Les premiers instants de toutes choses ont une vivacité qui donne du relâche à ces inconvéniens de la vie, malgré le tableau que je viens de vous faire, et que vous m'avez contraint de vous montrer, du mauvais côté.
L'honnêteté de madame de Rennon, et sa /tendresse pour moi, me procuroient des moments qui me dédommageoient de ce qu'elle me faisoit souffrir d'ailleurs, et dont le charme me faisoit oublier qu'ils n'étoient que passagers. Je me flattois que le temps et l'habitude triompheroient de ses scrupules. En un mot, j'avois l'espérance; l'espérance, ce bienfait de la nature, dont la précieuse illusion nous soutient au comble du malheur, et qui, compagne inséparable de l'humanité, semble encore ajouter à ses succès, en même temps qu'elle diminue ses revers.
Les soins de ma tendresse, auxquels se joi-
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gnoient ceux que je donnois à mon régiment, dont je m^occupois sérieusement, remplissoient mes journées.
Il y avoit déjà quatre mois que j'étois à Besançon, sans avoir entendu parler de ma femme, lorsque j'en reçus une lettre pleine d'amitié. Cette attention m'étonna. Cependant, comme nous n'étions pas brouillés, je l'interprétai com.meune apparence d'honnêteté qu'elle vouloit avoir avec moi, et que peut-êtreelle s'imposoiî, pour reconnoître la manière pleine de douceur dont je m'étois conduit avec elle. Huit jours après, j'en reçus encore une autre qui me surprit davantage. Elle entroit dans un plus grand détail, et même me parloit de mes affaires, qu'elle prétendoit se ressentir de mon absence. Elle jetoit quelques soupçons sur la conduite démon intendant, qu'elle disoit avoir fait éclairer, et dont elle n'avoit pas été contente. Cette seconde lettre fut suivie d'une troisième, oii ma femme me parloit de mon intendant. Elle ajoutoit qu'il étoit ridicule qu'un homme comme moi passât sa vie dans une garnison; qu'à peine étois-jeconnuàlaCour; qu'il étoit temps de m'y faire des amis ; que, désirant une fortune militaire, je m'écartois absolument du chemin qu'il falloit prendre.
Je ne pouvois revenir de la surprise que me causoittant d'intérêt. Je m'en ouvris à madame Rennon qui, sachantles termes oti j'en étois avec ma femme, m'en parut inquiète; elle y voyoit
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un retour de tendresse. Cependant, toujours honnête, elle essaya de me dissimuler ses véritables sentimens ; et même elle fit ce qu'elle put pour m'engager à retourner à Paris, en me disant que je le devois à ma femme, ainsi qu'à ma fortune. Je sentis tout le prix de ce conseil, auquel pourtant je n'aurois pas acquiescé, sans une dernière lettre qui m'apprit que mon père étoit à toute extrémité. Il fallut encore me séparer de madame de Rennon, avec d'autant plus de peine, que je l'aimois davantage. Quelque diligence que je fisse, je ne pus me rendre assez promptement à Paris. Mon père étoit mort, lorsque j'arrivai. Ma femme me reçut avec toutes les démonstrations imaginables. Il n'y avoit pas long temps que j'étois descendu de voiture, lorsqu'il entra dans la chambre où j'étois avec elle, un homme botté qui lui remit une lettre. Après l'avoir lue, elle tira sa bourse, et la lui donna. Puis, se tournant de mon côté, elle me pria délire la lettre. Je vis qu'elle étoit d'un homme de la Cour, qui paroissoit avoir beaucoup de crédit. Elle étoit conçue à peu près en ces termes : « Je vous fais mon compli- « ment. Votre mari, madame, a le gouverne- « ment de son père : il est bien heureux d'avoir « une femme comme vous ; il ne le doit qu'à « vos sollicitations. J'espère que vous serez (( contente de m©i. « J'avoue que je fus étourdi de cette nouvelle. J'avois besoin que ma femme me laissât seul, afin de me remettre de ma pre-
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mièrc surprise. Elle passa dans son cabinet pour faire réponse. Je Taimois et Pestimois trop peu, pour n'être pas très fâché de lui devoir cette grâce. J'admirai la bizarrerie du sort; il empoisonnoit le bienfait, en me le faisant tenir d'une main qui ne pouvoit m'être que très désagréable. Cependant, étant même obligé de me refuser à ce sentiment, je me taxai d'ingratitude et d'injustice, de ne pas oublier les torts passés, pour un procédé présent. Je me promis bien que, si mon cœur s'éloignoit d'une affection qui m'étoit impossible, du moins mon extérieur cacheroit ses mouvemens. En effet, aussitôt que ma femme eut expédié son courrier, j'employai tous les moyens pour la convaincre de ma reconnoissance. Elle me raconta que, voyant mon père fort mal, elle avoit caché son état avec soin, pour avoir le temps de prévenir l'homme dont elle venoit de recevoir une lettre, afin qu'il pût faire des démarches, avant que qui que ce fût s'en doutât ; que la chose avoit réussi; qu'elle regardoit cet événement comme le plus grand bonheur qu'elle pût obtenir dans sa vie. Elle accompagna son récit des choses les plus tendres, et même de caresses assez vives; ce qui me persuada que madame de Rennon ne s'étoit point trompée. J'en étois véritablement affligé; car je ne pouvois donner à ma femme un cœur qui n'étoit plus à moi; d'ailleurs, je me sentois une aversion pour elle, que j'essayai vainement de surmonter
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pendant le peu de jours que je fus à Paris. Il fallut aller à la Cour. Un homme qui n'a que des remercîmens à faire, y trouve tous les visages rians ettoutesles portes ouvertes. Quoique, pour mon début, je n'en connusse que les fleurs, cependant ce pays me parut fort étrange. Les gens que je connoissois le plus me semblèrent avoir une autre façon de penser à la Cour qu'à la Ville; leur maintien même étoit changé. J'examinois chaque chose avec soin, et je me trompois sur toutes, parce que je jugeois sur les apparences, et que le grand art des courtisans est d'en montrer d'absolument opposées à ce qu'ils pensent. Esclaves serviles du crédit dans quelque état qu'ils se trouvent, hauts et dédaigneux vis-à-vis de tout homme inutile, leur vie n'est qu'une comédie continuelle, dangereuse pour ceux qui représentent sur le même théâtre, mais méprisable, pour quiconque sait les pénétrer et fuir leurs intrigues. Je ne demeurai à la Cour que le temps nécessaire. Je me pressai de revenir à Paris, où j'étois rappelé par les affaires que me donnoitla mort de mon père. J'espérois les terminer promptement, pour pouvoir retourner à Besançon, y retrouver madame de Rennon, et m'éloigner de ma femme, qui me fatiguoit de plus en plus de ses empressemens. Les premières impressions du service qu'elle m'avoit rendu s'étoient effacées; elles avoitnt fait place à celles de sa conduite passée. J'informois de tout
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madame de Rciinon, dans mes lettres, et ses réponses étoient remplies de ce qu'elle pouvoit imaginer devoir me rendre au moins un peu galant pour ma femme; elle alloit jusqu'à me menacer de se brouiller avec moi, si je m'y refusois.
Il y avoit plus de trois mois que j'étois avec des créanciers et des gens d'affaires, sans être plus avancé que le premier jour, lorsque Darcenville, cet ami dont je vous ai déjà parlé, vint me trouver un matin dans ma chambre. D'abord, il me parla de mes intérêts; et faisant insensiblement tomber la conversation sur mon régiment, il me dit qu'il étoit étonné qu'ayant donné tant de soins à le bien tenir, j'en fusse si longtemps éloigné; qu'il avoit reçu des nouvelles de Besançon, par lesquelles on lui mandoit que mon absence s'y faisoit remarquer.
Je fus d'autant plus surpris de ce qu'il me disoit , que , recevant très régulièrement des lettres du major, il ne me parioit d'aucun désordre. Je le priai de s'expliquer plus clairement. Il répondit qu'il ne le pouvoit, puisqu'on n'avoit rien désigné de particulier; qu'on lui marquait simplement qu'en général, il n'étoit plus bien. Je repartis que les affaires que mon père m'avoit laissées me tenoient trop à cœur, pour les abandonner avant que de les finir. « Mais je vous croyois amoureux, me dit-il. — « Assurément je le suis, répondis-je, et je suis
« convaincu que vous seriez mon rival, si vous « connoissiez Tobjet de ma tendresse. — Il faut « que vous y comptiez beaucoup, reprit-il, « pour vous en séparer aussi long-temps. — On « n'est pas venu jusqu'à votre âge sans savoir « que c'est jouer gros jeu. » Cette réflexion me troubla. Mais, revenant bientôt à moi, je me reprochai d'oser soupçonner madame de Rennon, et je le dis à Darcenville.
Sa conversation ne me fit pas d'abord l'impression que j'éprouvai lorsqu'il fut parti. L'empressement qu'il m'avoit montré pour que je quittasse Paris ne me parut pas naturel, d'autant qu'il était instruit de l'importance des raisons qui m'yretenoient. En cherchant à pénétrer son motif, j'imaginai qu'il avoit pris du goût pour ma femme et que ma présence le gênoit. Je m'arrêtai d'autant plus volontiers à cette idée qu'elle me fit plaisir. J'aimois beaucoup Darcenville, c'étoit un moyen de le voir plus souvent chez moi. Maître de l'esprit de ma femme, j'étois bien sûr qu'il la conduiroit de la façon qui me seroit le plus agréable. Je me rappelai que jeTavois trouvé plusieurs fois tête à tête avec elle ; j'avois cru leur voir à tous deux un air fort embarrassé.
Je ne tardai pas à reconnoitre que je m'étois trompé.
Fort peu de jours après ma conversation avec Darcenville, ma femme me fit prier de passer dans son appartement. Lorsque j'y fus, elle fit
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fermer sa porte, avec ordre à ses gens de nous laisser. Après leur avoir donné le temps de s'éloigner, elle prit la parole : « Monsieur, me ditelle, vous pouvez vous rappeler qu'unis Fun à Pautre suivant Tusage, c'est-à-dire, par convenance, sans nous être choisis, sans même nous connoître, nos cœurs ne se sont point soumis aux liens que nous avons acceptés sans amour. Je vous crois trop juste pour ne pas, faisant taire le préjugé, mettre dans la même balance nos devoirs réciproques et nos torts mutuels. Je pourrois vous dire que je vous ai conservé la plus véritable amitié, la plus sincère estime ; il n'y a pas encore long-temps que je vous en ai donné des preuves. Mais je ne sais ce que c'est que de me faire valoir sur un point que me dictoit mon inclination. D'ailleurs, je ne prétends point vous prévenir en ma faveur, ni provoquer un retour sur vous-même, pour voir lequel de nous deux s'est éloigné le premier de l'autre. Notre sexe est sujet à des inconvéniens auxquels n'est point exposé le vôtre. Ne vous en prenez qu'à vous, si je suis contrainte aujourd'hui de vous faire un aveu que ma situation rend nécessaire. Je n'ai rien négligé pour voiler un mystère qui peut-être vous fera quelque peine à pénétrer ; mais vous vous êtes refusé constamment à tous les moyens que j'ai mis en usage; j'ai même osé me confier à votre ami, pour qu'il essayât d'éloigner vos regards d'un événement que j'aurois enveloppé d'ombres
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impénétrables, si vous m'aviez mieux secondée. Rien ne m'a réussi. Le temps me presse de vous instruire. Vous m'entendez, Monsieur : qu'ordonnez-vous ? Voulez-vous que, me cachant aux yeux du monde. Je donne le jour à un être qui ne sera point à vous, et qu'en nous exposant à l'indiscrétion de quelque confident, nous nous rendions tous les deux l'objet de la malignité publique? Déclarerai-je mon état? Voulez-vous adopter un enfant dont vous n'êtes pas le père? couvrir d'un voile obscur une situation oii beaucoup d'autres se sont trouvés avant vous? Voulez-vous, me regardant plus en ami qu'en mari, m'aider dans un événement aussi cruel, et mériter un attachement aussi durable que ma reconnoissance? »
J'étois si confondu de tout ce que j'entendois, et sur tout de l'assurance avec laquelle ma femme parloit, qu'il y avoit déjà long temps qu'elle ne disoit plus rien, quand je rompis le silence. « Madame, lui dis-je, vous me voyez émerveillé de votre éloquence ; mais, comme €lle n'est pas aussi persuasive qu'elle est brillante, je vous demande du temps pour me déterminer. « Et sur cela, je sortis, et n'eus rien de plus pressé que d'envoyer chercher Darcenville. « Je ne suis plus étonné, m'écriai-je, lorsqu'il entra dans ma chambre, de l'empressement avec lequel vous vouliez me faire partir de Paris ; ma femme vient de m'éclaircir votre motif. J'ai besoin de votre secours, dans l'alternative du
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choix qu'elle me met à portée de faire, ou d'adopter le fruit de ses amours, ou de l'ensevelir dans l'obscurité qui lui convient. Cependant, n'ayez pas assez mauvaise opinion de moi, pour croire que Je me sois laissé persuader par sa morale, ni que je consente à donner à mon fils un frère ou une sœur indigne de lui. — Pourquoi ? me répondit froidement Darcenville. Aimez-vous mieux déshonorer sa mère, exposer un jour votre fils à des procès qui peutêtre le ruineroient ? car enfin, la loi vous donne cet enfant. — La loi me le donne ! interrompisje avec colère ; faut-il la suivre lorsqu'elle est injuste? — Doucement, reprit Darcenville; ne tombez pas dans le cas de tous les hommes en général, qui ne la jugent qu'au moment qu'elle les contrarie. Cette loi prévient plus d'inconvéniens qu'elle n'en a de réels. Vous la voyez dans l'instant de la passion ; cependant souvenez-vous qu'elle est le fruit du sang-froid, de la combinaison et de l'expérience. — Quoi ! vous croyez, lui dis-je, que je pourrai gagner sur moi de m'y soumettre? — Je dis plus, me répondit-il : il le faut; et, comme votre ami, je l'exige. — Eh bien ! lui répliquai-je, je me livre entièrement à vous. Allez trouver ma femme, si vous voulez ; annoncez-lui le parti que vous me forcez de prendre. »
En effet, lorsque je fus seul, mes réflexions me menèrent à trouver que Darcenville avoit raison. Vous ne serez pas étonné, qu'ajou-
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tant ce dernier incident à réloignement que j^avois déjà pour ma femme, elle ne me fût devenue insupportable: on le remarquoit jusque dans les moindres choses, lorsque le hasard ou la nécessité nous faisoit trouver ensemble. Le public, ignorant ses torts, et sachant que je lui devois mon gouvernement, blâma ma conduite. Darcenville m^avertit des propos , et m'apprit que je passois dans le monde pour un ingrat, pour un homme de peu de principes. Je m'emportai contre lui. Je lui reprochai le parti qu'il m'avoit fait prendre ; parti qui, sans diminuer mes chagrins, donnoit atteinte à ma réputation. Il me dit sur cela des choses raisonnables qu'il fallut bien adopter. A quelqu'excès que nous entraine la colère, la raison a toujours des droits sur nous, auxquels elle nous force de nous rendre. Peu de temps après, j'eus à soutenir un assaut qui fut plus pénible encore, parce qu'il fallut étouffer les mouvemens de rage qu'il éleva dans mon cœur. Une femme, intime amie de la mienne, me fit prier de passer chez elle: je m'y rendis. Elle avoit eu soin que nous fussions seuls. Elle commença son discours par une longue justification sur sa démarche, qu'elle trouvoit, disoit-elle, hasardée, me connoissant aussi peu. Elle me pria de l'excuser, en faveur de l'amitié qui en étoit le motif; et puis, entrant en matière, après l'énumération la plus complète des rares qualités de ma femme, elle entra dans le détail des obli-
gâtions que je lui avois ; et, comme vous le croyez, mon gouvernement Jouoit là le rôle principal. Ensuite, retombant sur ma conduite, elle la taxa d^injustice; et conclut à ce que je changeasse; sans quoi, j^avois à craindre que ma femme ne se rendît aux conseils de ses amis, qui tous étoient d'avis qu'elle en vînt à un éclat, plutôt que de continuer à vivre avec un homme qui la rendoit malheureuse. Mettezvous un moment à ma place, et vous vous représenterez ce que je sourfrois. J'eus cependant la force de me contraindre. Je dis ce que je pus, et sûrement je dis fort mal. Mais je ne m'échappai point : c'étoit en vérité tout ce qu'on pouvoit exiger de moi. Je finis le plus tôt qu'il me fut possible un entretien aussi fâcheux, et je sortis, dans la ferme résolution de m'éloignerde Paris, aux dépens même de mes affaires. La guerre qui se déclara me fit faire par devoir ce que j'étois résolu d'exécuter pour mon repos. Je reçus ordre du ministre de me rendre à mon régiment. J'y volai confier à madame de Rennon les chagrins qui remplissoient mon âme d'amertume. J'eus la consolation de voir la part sincère qu'elle y prenoit. Ce n'étoit point cet intérêt de décence que toute femme se croit obligée de montrer à son amant ; occupation d'un moment, dont le moindre objet détourne et distrait : madame de Renon avoit sans cesse ma situation devant les yeux. Tous les partis se présentoient à son imagination.
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sans qu'elle osât en admettre aucun. La timidité, dans ce cas, est toujours le caractère d^n grand attachement. Son esprit ne lui fournissant nulle ressource sans inconvénient, elle tomboit souvent dans un chagrin dont j'étois forcé de la tirer en cherchant toutes les consolations que je pouvois inventer. Malgré tant de tendresse. Je crus remarquer quelques changemens en elle : Je lui trouvais des instans de réserve avec moi, qui m'étonnèrent. Quelquefois, s'abandonnant à la rêverie, madame de Rennonfixoit ses yeux sur moi ; Je les voyois se remplir de larmes. Je voulus pénétrer la cause de cette conduite. Elle la rejeta sur l'effet que lui faisoient mes chagrins ; mais, trop vraie pour bien dissimuler, Je m'aperçus qu'elle me trompoit. Je fis de vains efforts pour lire dans son âme; et J'eus le chagrin de partir pour l'Allemagne, avec l'inquiétude que me causoit son silence, que Je soupçonnois renfermer un secret funeste. Quelqu'affligé que Je fusse de cette idée, J'aimois trop le service pour n'être pas distrait par le plaisir de me trouver à la guerre. C'est là qu'un homme qui veut s'instruire et montrer de la bonne volonté, remplit ses Journées, de façon que rarement se trouvet-il vis-à-vis de lui même. Le nouveau genre de vie que Je menois me plut infiniment ; mais, malheureusement, né pour réfléchir, l'illusion de la nouveauté n'agit pas assez puissamment sur moi, pour m'empêcher de chercher à péné-
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trer les ressorts cachés qui faisoient agir chacun. Je vis à Tarmcc, comme par tout ou il y a des hommes rassemblés, de la flatterie, de la bassesse, de la jalousie, de la perfidie. Je trouvai le soldat surchargé de travaux et de misère, ardent à s'abandonner à la licence qui souvent lui coûte la vie et qui toujours entraîne des maux dont tout le monde se ressent : Tofficier accablé de mal-aise et du despotisme de ses supérieurs, auxquels il ne peut se soustraire qu'au risque de sa perte, et d'entraîner celle de l'armée, en détruisant une subordination nécessaire ; des généraux mal d'accord entre eux, jaloux de leurs succès, ressentant une joie maligne de leurs revers ; qui, tendant tous au même but, cherchent mutuellement à s'écarter, les uns les autres, de la route qui doit y conduire; un chef qui, sous les apparences d'un culte, est entouré de gens qui trament sa chute, de flatteurs bas qui le déchirent en secret, ou d'audacieux qui lui tiennent tête, en affichant le motif spécieux du bien public. Souverain à l'armée, ce chef est esclave à la Cour; devant rarement sa place à son mérite, il la tient ou d'un ministre, ou d'un confesseur, ou d'une maîtresse, ou d'un valet. Elevé par l'intrigue, l'intrigue seule peut le soutenir; aussi l'occupet-elle uniquement : ses jours ne sont qu'un tissu d'incertitudes, d'agitations et de craintes. Voilà ce que me parut une armée.
Cependant je m'y plaisois : soit préjugé
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d'éducation, soit toute autre raison, le goût des armes paroît dominant dans tout homme qui se sent de l'élévation et des moyens.
Il y eut peu d^événemens pendant la campagne. Les larmes de madame de Rennon n'en furent pas moins vives; ses lettres en étoient remplies, ainsi que des marques d'amitié les plus touchantes : mais si ce sentiment étoit exprimé, dans ses lettres, avec toute la chaleur possible, celui de la tendresse s'y démentoit de jour en jour. Je lui témoignai mon inquiétude, sans pouvoir obtenir aucun éclaircissement. Enfin, j'en reçus une lettre qui m'a fait une impression trop forte pour qu'elle ne me soit pas présente encore : — « C'en est fait, je renonce « au bonheur de ma vie. Un pouvoir trop puis- « sant m'arrache de vos bras; je cède la vic- « toire au seul maître qui pouvoit l'emporter sur M vous : je l'ai tropdisputée, pour que vous puis- « siez me taxer de légèreté dans le parti que je « prends. J'abandonne un monde où tout est « fini pour moi : il ne me paroîtroit plus « qu'une vaste solitude, puisque je n'y serois « plus pour vous. M. de Rennon m'accorde la « permission de me retirer au fond d'un cloître, « oti je vais m'occuper à pleurer les égaremens « dans lesquels vous m'avez entraînée : trop « heureuse, hélas ! si je puis parvenir à ne :< pleurer qu'eux ! Adieu. Oubliez-moi , ou « plutôt que le ciel fasse luire à vos yeux le « même rayon de lumière dont il m'a frappée !
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« il m'ordonne de vous fuir; et quel cœur « m'a-t-il donné pour un tel sacrifice! ))
Cette lettre fut un coup de foudre pour moi. Je fus vingt fois sur le point de tout abandonner, pour voler à Besançon. Les mouvemens les plus violens s'emparèrent de mon ame. J'écrivis à madame de Rennon une lettre remplie du désordre où j'étois. Je ne trouvai point la poste assez prompte pour m'en apporter la réponse; j'envoyai mon valet-de-chambre, homme de confiance, avec ordre de faire la plus grande diligence. Je ne vécus point pendant le temps que dura son message : son retour acheva de m'accabler. 11 me rapporta que, quelqu'adresse qu'il eût employée, il n'avoit pu parvenir à faire remettre ma lette à madame de Rennon; qu'elle étoit dans son couvent; qu'elle n'y recevoit absolument que M. de Rennon qui venoit quelquefois à la grille. Je ne crus point à ce récit; je m'emportai contre mon valet-dechambre, et je le fis repartir sur-le-champ. Son second voyage ne fut pas plus heureux que le premier : je n'en tirai d'autre fruit qu£ la certitude affreuse qu'il falloit renoncer à madame de Rennon. Cette idée me jeta dans un désespoir horrible. Je soupirois après la fin de la campagne. Elle arriva ; et dès que je le pus honnêtement, je pris le chemin de Besançon. Je n'y trouvai que de nouveaux chagrins. Madame de Rennon persista constamment à se rendre inaccessible, quelqu'effort que je fisse
pour pénétrer dans sa retraite. Des lieux qui me rappeloient sans cesse le bonheur que j^avois perdu, ajoutoient encore de nouvelles plaies à celles que j'avois déjà. Plongé dans la douleur la plus profonde, une seule idée me flattoit : celle de 'suivre Texemple de madame de Rennon; elle avoit semblé le désirer. D'ailleurs, adopter sa façon de penser, c'étoit en quelque manière m'en rapprocher, y tenir encore. J'avois entendu dire que Dieu suffit au cœur d'un dévot : le mien étoit trop ulcéré pour que je ne recherchasse pas à le guérir. Je m'informai quel étoit le directeur de madame de Rennon. J'allai le voir, et lui confier mes desseins. Je ne trouvai qu'un homme borné, qui me parla des joies du paradis et des flammes de l'enfer. Jaloux de me convaincre, je lui proposai des doutes; mais il en savoit trop peu pour les résoudre. Il ne me resta de ma conversation avec lui, que le chagrin de voir quel homme m'avoit enlevé madame de Rennon, et d'être plus convaincu que jamais de la force des préjugés, qui reprennent leur empire, à la moindre occasion, lorsqu'ils agissent sur un caractère foible.
L'inutilité des mes démarches auprès de madame de Rennon, et le peu de secours que je trouvai dans son directeur, me rendirent Besançon un séjour insupportable : je me pressai de l'abandonner. Le souvenir du changement de madame de Rennon, qui, tant que je vivrai.
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causera mes regrets, m^a fait oublier de vous dire que ma femme étoit accouchée d'une fille, pendant que j'étois à la guerre, et qu'un lait répandu Tavoit mise dans un état funeste. Je la trouvai condamnée de la poitine, à mon retour à Paris. Elle ne vécut même que peu de temps, et ses derniers momens furent cruels pour moi. Elle me montra tant de repentir, et me dit des choses si touchantes, que je fus contraint de lui donner des larmes sincères. Cette femme, dont je vous ai déjà parlé, qui m'avoit fait essuyer un entretien si fâcheux, suivant Pindiscrétion de son caractère, me reprocha sa mort, en Tattribuant aux chagrins, à mon avarice, à la dureté d'en avoir exigé plusieurs enfans, malgré la délicatesse de sa complexion. Elle a tenu les mêmes propos dans le monde; ils ne manquèrent pas d'y prendre faveur, comme tous ceux qui ternissent la réputation de quelqu'un. Tant de contrariétés réunies me plongèrent dans une mélancolie, dans un abattement dont rien ne pouvoit me tirer. Darcenville étoit le seul homme que je voulusse voir. Il me re'ndoit les soins les plus assidus. Dans nos conversations, je lui fis part du dessein que j'avoiseude devenir dévot. Quoiqu'il fût fort éloigné de celte façon de penser, il tâcha de réchauffer en moi ce désir. « C'est un nouvel objet, me disoit-il : saisissezle. Dans la situation ou vous êtes, tout ce qui peut vous distraire est le but où vous devez tendre. » Il fit plus; il m'amena chez moi un
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des plus fameux directeurs du temps. Ce n'étoit plus ce confesseur de province, qui, la balance de la justice à la main, ne m^y montroit que les punitions et les récompenses divines : c^étoit un homme doux, d'un caractère liant, qui tâcha de connoître le mien, pour trouver le chemin de mon cœur, et qui, profitant de Taveu de mes chagrins , qu'il me surprit adroitement, en prit avantage pour me détacher d'un monde -qui les avoit fait naître. En appuyant ses raisonnemens sur des vérités morales, il me conduisit insensiblement à la nécessité d'un frein pour les passions, et, de cette nécessité certaine, à celle d'une religion, et par conséquent d'un culte. Alors, la physique, la métaphysique, la chronologie, lui fournirent des preuves pour me convaincre, et pour faire une conversion qui sembloit piquer son amour-propre. Il en vint à bout; et grâces à ses soins je fus au nombre des bonnes âmes. En changeant de façon de penser, il falloit nécessairement changer de société; car un instinct machinal nous porte '' à fuir ceux qui différent de nos idées, comme à rechercher ceux qui les adoptent. Mon directeur me mena lui-même chez plusieurs femmes d'une vertu reconnue, et me conseilla de me lier avec quelques hommes qu'il m'indiqua. Je n'avois garde de ne pas obéir ponctuellement. Un directeur est un maître absolu; son autorité se fonde sur la mauvaise opinion qu'il a l'art de nous inspirer de nous-même, et sur les
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secours qu^il nous fait espérer de ses lumières. et de son intérêt pour nous.
La paix qui se fit cet hiver-là, me donna le moyen de me livrer tout entier au nouveau genre de vie que j'avois embrassé. Mon directeur m'avoit dit que ]'y trouverois cette tranquillité d'âme et ce bonheur après lequel chacun court. Je Pattendois inutilement, de jour en jour, d'heure en heure. La société des gens de bien est sujette, ainsi que toutes les autres, à beaucoup d'inconvéniens. L'orgueil qu'inspire l'opinion de valoir mieux que les autres, en bannit d'indulgence; par conséquent, la médisance y domine. Elle s'y cache cependant sous des traits empruntés, qui ne servent qu'à la rendre encore plus fâcheuse. Elle s'y soutient par la dureté que tout dévot contracte, en pensant que, s'étant sacrifié, il peut en exiger autant des autres. Comme j'étois de bonne foi, quoique fervent, je m'étonnai de ces nuances d'imperfections que je remarquois parmi des gens que je croyois dans le chemin de la vertu. J'étois exact à fréquenter les églises, ou j'étois plus occupé, je le confesse, à combattre les distractions, que pénétré de la grandeur des mystères qui s'y célébroient. Je m'obligeois tous les jours à dire un office ; je m'échaufîois la poitrine à faire maigre; et pour honorer Dieu, je macérois et détruisois sa créature. Si l'idée de madame de Rennon me revenoit, je la chassois. Ingrat par principe, je croyois faire un grand
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crime, de me rappeler Tamitié tendre, la confiance qu'elle avoit en moi, Pintérêt qu^elle m'avoit toujours marqué, les secours que j'en avois reçus dans mes peines. Notre intimité me sembloit marquée du sceau de la réprobation. Si je ne pouvois bannir son souvenir, j'allois mettre mes chagrins au pied des autels; là, j'épouvois le plus grand tourment de tous, celui de ne pouvoir se livrer à sa douleur.
J'avoue cependant que, déjà plein de l'orgueil des gens de bien, mon amour-propre étoit quelquefois flatté des supplices que je me faisois, et des victoires que jecroyois remporter sur moi-même. Telle étoit ma situation, lorsque Darcenville m'apprit que M. de Rennon étoit mort. Dans le saisissement que me causa cette nouvelle, je ne pus que m'écrier: Ah! mon ami! Il entendit ce que signifioit cette exclamation. « Je vous comprends, me dit-il; votre cœur « s'ouvre à l'espérance d'allier le ciel et votre « goût. J'ai prévu l'effet que vous feroit l'évé- « nement que je vous annonce; j'ai tout disposé « pour mon départ ; je vais offrir votre main à « madame de Rennon. » Me jeter dans les bras de Darcenville fut ma seule réponse. Cependant, revenu de mon premier transport : « Pourquoi, lui dis-je, n'irois-je pas moi-même? — Non, il ne le faut pas, me répliqua-t-il; madame de Rennon peut ne vouloir pas quitter sa retraite: dans ce cas, elle se refuseroit peut-être à vous voir. Moi, qu'elle n'a pas les mêmes raisons de
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craindre, je pénétrerai jusqu'à sa cellule. Rapportez-vous-en à mon amitié pour la persuader.
— Allez donc, lui dis-je, songez qu'il s'agit du bonheur de ma vie. » Darcenville me quitta surle-champ, après m'avoir promis qu'il m'écriroit au plus tôt. Je comptai les momens, jusqu'à celui que j'avois calculé devoir m'apporter sa première lettre. Je n'en vis point arriver. Plusieurs jours se passèrent avec aussi peu de succès. Mon inquiétude étoit au comble, lorsque Darcenville, un matin, entra subitement dans ma chambre. Je lus mon arrêt sur son visage.
— Vous me voyez désespéré, me dit-il, mais je n'ai rien pu obtenir. A mon nom seul, madame de Rennon a volé à la grille; elle m'a accablé de questions sur votre compte, sans me donner presque le temps d'y répondre. Encouragé par ce début, je n'ai pas craint de lui faire votre proposition. Tout à coup sa vivacité s'est éteinte, ses yeux se sont remplis de larmes. « Quel nouvel assaut à soutenir , s'est-elle écriée ? que venez-vous de me dire? Hélas! il vous est aisé de juger avec quel empressement mon cœur s'élance au devant de la chaîne que vous lui présentez ; mais j'ai trop irrité le ciel : ma vie ne peut être assez longue pour expier mon crime, et ce n'est qu'en consacrant le reste de mes jours à Dieu, que je puis parvenir à l'effacer. Oui, c'est un parti pris. Je ne ferai désormais usage de ma liberté que pour m'attacher à ce monastère. » Vous pensez bien, con-
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tinua Darcenville, que je me suis servi de tous les moyens pour ébranler sa résolution: j'avois bien des raisons à lui donner dont aucune n^attaquoit ses principes. Elles combattoient seulement son esprit de pénitence. Une âme où règne Pamour se défend mal quand on la presse de se rendre. Tai vu madame de Rennon chanceler ; et Je commençois à me flatter, lorsqu'elle m'a quitté brusquement, en me laissant dans la plus grande surprise. J'ai fait mon possible pour avoir encore un entretien avec elle sans que j'aie pu Pobtenir. Usant de toutes les ressources, j'ai voulu voir Tabbesse qui passe pour avoir de Tesprit. Elle est entrée dans mes vues; mais elle n'a pas été plus heureuse que moi. Dans mes conversations avec elle, sur madame de Rennon, elle m'a dit qu'elle étoit l'exemple de la communauté, par sa piété, l'objet de l'intérêt général, par sa douceur et son chagrin. Je ne vous ai point écrit, poursuivit Darcenville, parce que je n'avoisque des choses affligeantes à vous mander, que je ne vous apprendrois que trop tôt.
Moi. — Mais vous m'aviez dépeint madame de Rennon comme une femme d'un caractère foible ; il me semble pourtant qu'elle a mis bien de la fermeté dans sa conduite.
L'Inconnu. — Vous ignorez donc le pouvoir du fanatisme? On peut le comparer, je crois, à toutes les passions violentes, avec ce degré de force de plus, qu'il est soutenu du préjugé qui
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communément condamne les autres désirs impétueux que la nature a mis en nous, et leur sert de frein. Plus une âme est foible, plus le fanatisme y règne puissamment; s'y confondant avec les principes, il y détruit l'incertitude: effet que le raisonnement produit rarement, même dans les âmes les plus fortes.
La nouvelle que m'apprit Darcenville me Jeta dans la douleur la plus vive, qui dégénéra bientôt en une humeur sombre. Occupé de ma dévotion et de mon chagrin, je ne sortois de chez moi que pour me rendre à l'église, et quelquefois à la Cour, où m'appeloient les affaires de mon régiment. Assez de temps se passa dans cet état de malheur, sans que rien pût m'en distraire. Un différend, que j'eus avec une femme qui possédoit une terre voisine d'une des miennes , m'obligea d'avoir une explication avec elle : elle s'appeloit madame de Mercour. La façon franche et noble dont elle me parla, me prévint en sa faveur. Je fus obligé de retourner souvent chez elle, pour y terminer cette affaire , qu'elle voulut traiter à l'aimable. Chaque fois que je la voyois, elle me plaisoit davantage. Madame de Mercour étoit une femme de trente-cinq ans. Sa figure étoit encore bien, et son esprit étoit doué des qualités les plus précieuses. Elle joignoit à tout le feu qu'on y peut désirer, une justesse, une force, rares. Veuve depuis dix ans, elle menoit une vie agréable. Elle s'étoit fait une société d'un
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petit nombre de gens d'esprit, très-aimables, qui lui rendoient les soins les plus assidus. Elle me jugea digne d'en augmenter le nombre, et me pria, quand nos intérêts furent réglés, de continuer à la voir. J'y fus exact. Outre le goût que j'avois déjà pour elle, les gens que j'y voyois me plaisoient infiniment, et j'en vins à passer toutes mes soirées chez elle. J'essuyai dans ce temps un de ces dégoûts auxquels les militaires sont souvent exposés. Des gens qui ne pouvoient se vanter d'autant d'application, ni de services que moi, mais mieux à la Cour, furent faits brigadiers à mon préjudice. Je criai beaucoup; je menaçai de quitter. On ne tint compte de mes clameurs, et je fus contraint d'ajouter à mon mécontentement, l'idée mortifiante du peu de cas que l'on enfaisoit. Un soir que, plein de mon humeur, j'en faisois le détail le plus amer chez madame de Mercour, je m'écriai, en adressant la parole à un homme de robe: — Vous êtes bien heureux! Dans votre métier vous n'avez point à craindre ces injustices ! — Vous connoissez bien mal notre état, me répondit-il, si vous le préférez au vôtre. Vous avez quelques peines, j'en conviens ; mais combien de choses vous en dédommagent ! au lieu que rien n'émousse les épines que nous rencontrons sans cesse sur nos pas ; car enfin, qu'est-ce que la vie d'un magistrat? Sécher sans relâche sur des affaires ennuyeuses et difficiles ; exister dans l'appréhension qu'une circonstance
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omise ou négligée ne cause une ruine injuste; sacrifier ses goûts et son temps au travail, pour acquérir la réputation d'un bon juge, qui ne conduit qu'à plus de travail encore, sans espoir de récompense, pas même de considération ; puisqu'entin, hors du palais, des cheveux longs suffisent pour jeter du ridicule sur celui qui les porte : tel est un homme de robe, presque avili dans la société, quoiqu'il en soit l'arbitre. — Je ne vois donc de ressource, lui répondisje, que de se faire jolie femme. — Je ne sais si vous feriez un bon marché, me dit madame de Mercour. Je l'étois ; on peut convenir de cela. C'est un instant bien orageux, et je crois que je ne voudrois pas recommencer. Il est vrai que les succès sont flatteurs, et qu'il est assez doux de faire toujours l'occupation des gens avec lesquels on se trouve. Mais combien n'eston pas en buiteà la jalousie des autres femmes ! On devient l'objet de leur haine et de leur noirceur. Les hommes mêmes, ou piqués par des soins infructueux, ou par fatuité, souvent pour plaire à leurs maîtresses, sont les premiers à ternir la réputation d'une jeune et jolie femme. L'amitié lui semble interdite. Tout homme est pour elle un amant, et toute femme une rivale. Ajoutez à cela, le plus souvent, un mari jaloux, une mère injuste, une famille difficile, des bienséances éternelles. Vous conviendrez que c'est acheter trop cher le triomphe d'un souper, d'un bal, d'un spectacle, ou d'un
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lieu public; trop heureuse encore, si cette femme peut se défendre de devenir sensible, et résister aux attaques qui Tenvironnent sans cesse ! car, alors, ses jours ne sont plus qu'un tissu de privations, de frayeurs, dMnquiétudes et de contrainte, outre que Tinconstance ou la perfidie sont souvent la récompense des sentimens les plus purs et les plus tendres.
Moi. — Que faut-il donc être?
L'Inconnu. — N'être pas né; c'est le seul moyen d'éviter le malheur.
La société de madame de Mercour avoit fort diminué ma dévotion. Cependant, comme j'avois été convaincu , je sentis en moi cette espèce de reproche intérieur qu'on éprouve, lorsqu'on s'éloigne des principes qu'on avoit embrassés. Incertain sur ce que je devois me permettre, j'eus recours à madame de Mercour pour me guider. Le cas que je faisois de son esprit et de son honnêteté méritoit cette confiance. Un jour que nous nous trouvâmes tête-à-tête, je lui demandai ce qu'elle pensoitsur la religion, parce que jamais il ne m'avoit été possible de m'assurer de sa croyance. «Vous me faites une question, me dit-elle, à laquelle je n'aime point à répondre. Que dire sur un point oti la raison ne peut nous guider, où le premier précepte est de croire sans approfondir, où nous sommes dirigés par des hommes qui n'ont aucun avantage sur nous, et qui, pour le plus souvent, ne sont distingués dans la société que par leurs
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habits? Tout ce que Ton voit ramène à se persuader qu'il est un Être souverain; mais de quelle nature est-il? Veut-il un culte, n'en veut-il point? Jamais cet être ne s'est manifesté qu'à des hommes privilégiés qui nous ont transmis ses volontés. Depuis qu'il existe des sociétés, on a trouvé dans chacune des traces d'un culte. La cause en est, disent les philosophes, que les hommes sentant leurs propres foiblesses, cherchent dans un être surnaturel des secours qu'ils ne peuvent trouver ailleurs. Ce raisonnement ne me satisfait pas. J'ignore à quelle fin Dieu m'a fait naître. Si les flammes de l'enfer existent, peut-être est-ce pour m'y plonger pendant l'éternité. Mais comme il a prévu que mes déréglemens l'exigeroient de sa justice, pourquoi m'a-t-il fait naître ? Pourquoi la révélation ne s'est-elle pas étendue sur toute la terre? Pourquoi les apôtres n'en ont-ils parcouru qu'une partie ? En un mot, pourquoi la religion n'est-elle pas une? J'avoue que, d'un autre côté, l'accomplissement de la proscription des Juifs m'étonne, et que j'y trouve de quoi con-fondre l'esprit le plus fort. Je ne me suis arrêtée, dans tout ce que je viens de vous dire, que sur la religion chrétienne, parce que je trouve qu'il n'y a qu'elle qui, par la beauté de sa morale, mérite qu'on cherche à l'approfondir. Une considération qui me semble encore bien embarrassante, c'est le penchant éternel qui nous porte à faire ce que défend la loi. Quel
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peut avoir été le but du Créateur, de nous laisser des passions auxquelles il faut sans cesse résister, lui qui, d^un seul mot, a fait cet Univers? Que ne nous a-t-il créés parfaits, puisqu'on veut que nous le soyons ? Il vous auroit ôté le moyen de mériter, répondent les docteurs; mais cette décision, qui dérive d^une justice exacte, ne peut convaincre la raison. Aussi voyons-nous, dans toutes les religions, l'admission des deux principes opposés qui se combattent sans cesse, et qui produisent le mélange de biens et de maux qui nous frappe; mais si ce mélange se montre sur la terre, pourquoi n'en voii-on aucune trace dans le système de rUnivers, où tout est soumis à des lois immuables qui retiennent chaque chose dans Fordre nécessaire? En un mot, monsieur, poursuivit madame de Mercour, la religion est une nuitprofonde que la raison ne peut éclairer, ou Tesprit se perd. Tout homme sage conviendra qu^il n'y peut pénétrer, mais qu'il doit pratiquer le plus qu'il pourra sa morale; car elle ne tend qu'au bonheur de tous, et l'obligation de chacun de nous est d'y coopérer autant qu'il est en lui. — Si bien donc, repris-je, que vous pensez qu'il faut pratiquer les vertus morales, sans trop s'occuper du culte? — Je ne dis pas cela, répondit madame de Mercour; je dis qu'il faut être honnête avant tout, et d'ailleurs, suivre son penchant. Pourvu qu'on observe la première condition que j'impose, le reste n'a de poids sur
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moi que celui d'une opinion particulière et libre. «
Je ne suis entré dans tous ces détails de conversation avec madame de Mercour, que pour donner une idée de son caractère. Vous conviendrez qu'il étoit fait pour attacher. Sans sentir pour elle ce goût emporté des première passions, elle m'inspira des sentimens plus forts que ceux de l'amitié. J'éprouvois une nécessité de me rapprocher d'elle, qui fit que je ne sortois presque plus de sa maison. Autorisé par ce qu'elle m'avoit dit, mes idées de dévotion, qui s'étoient fort affoiblies, s'effacèrent entièrement, et je ne songeai plus qu'à passer ma vie avec madame de Mercour, à lui plaire. A peu près dans temps-là, ma fille, ou plutôt celle de ma femme, mourut. Vous croyez bien que je ne fus pas fort sensible à cette perte; mais je fus extrêmement inquiet de mon fils, qu'une petite-vérole affreuse mit aux portes du tombeau. Madame de Mercour me donna, dans cette occasion, les marques du plus grand intérêt. Ce fut en lui en témoignant ma reconnoissance que je lui parlai, pour la première fois, de la nature de mes sentimens. Elle me parut fort aise de m'avoir fait autant d'impression, et ne me cacha point que je ne lui étois pas indifférent. Ravi de la trouver aussi bien disposée pour moi, je me livrai tout entier au goût que j'avois pour elle. Mes soins ne furent point infructueux. Je crus voir s'augmenter assez son penchant, pour la
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presser sur ce qui me restoit encore à désirer. J''y fus assez embarrassé; car quoique je vécusse avec elle dans la plus grande intimité, cependant notre commerce avoit quelque chose de sérieux qui m'en imposoit. Au moment de m'expliquer, je fus plusieurs fois retenu par une crainte dont j'aurois eu peine à rendre raison : enfin, à force de me reprocher ma timidité, je pris sur moi de parler. Madame de Mercour me répondit par un grand éclat de rire : « En vérité, me dit-elle, à l'embarras où vous voilà, à la rougeur qui couvre votre visage, on vous prendroit pour un écolier qui sort du collège. Rassurez-vous, je ne vous ferai pas jeter par la fenêtre. » Et voyant que le ton de plaisanterie qu'elle y mettoit achevoit de me déconcerter, elle reprit plus sérieusement : « Ne me parlez plus sur un point pour lequel j'ai toujours eu la plus grande répugnance : vous me feriez une peine mortelle de me forcer de vous refuser quelque chose que je vous verrois désirer avec ardeur. Vous n'êtes plus assez jeune, et je ne suis plus assez jolie pour que ce soit là le but et le lien de notre intimité. Contentons-nous d'une tendresse sans bornes et d'une confiance aveugle. Ces deux sentimens ont assez de force pour nous attacher l'un à l'autre, et pour nous rendre heureux. «
Ce refus me ferma la bouche, et m'affligea. Je connoissois madame de Mercour; je savois bien que je ne la ferois pas changer. Cependant,
j^essayai plusieurs autres tentatives qui toutes furent infructueuses. Elle m'opposoit toujours son antipathie, et par là me faisoit éprouver une contrariété continuelle. Pleine de complaisance pour moi sur tous les objets, je ne pouvois rien obtenir sur celui-là seul; et, selon Pordinaire, tous mes désirs se bornant à ce qui m'étoit refusé, ce que j'obtenois ne m'en dédommageoit pas; c'est-à-dire que, par d'autres moyens, je n'étoispasplusheureux avec madame de Mercour, qu'avec les autres femmes avec qui j'avois vécu. Voyant que je ne pouvois rien gagner sur elle, j'imaginai de lui proposer de l'épouser; non que je me promisse du mariage ce que je ne pouvois arracher de sa complaisance. Madame de Mercour ne connoissoit de lois que celles qu'elle s'imposoit; mais j'avois en vue de me l'attacher par un lien de plus. Je la trouvai tout aussi éloignée de devenir ma femme, que d'être ma maîtresse sans réserve. « La condition des femmes, me dit-elle, exige qu'elles prennent un maître, une fois en leur vie; mais lorsqu'elles sont assez heureuses pour redevenir libres, je ne conçois pas ce qui pourroit les déterminer à reprendre une chaîne toujours pesante. Je veux m'occuper sans cesse, poursuivit-elle, de vous plaire et de faire votre bonheur ; mais pour que mes attentions aient du prix pour vous, il faut que vous puissiez penser que vous les devez à mon penchant, et non pas à mon devoir. Je vous aime trop pour vou-
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loir perdre un tel mérite, et Tintérêt de notre tendresse exige le refus que je vous fais. »
J^avoisbeaucoupderaisonsàdonneràmadame de Mercour ; je n'en négligeai point, et ne gagnai rien. Enfin, il fallut me résoudre à rester son amant, ou plutôt la victime de ses caprices. Je Taimois véritablement. Les femmes sont toujours sûres de nous maîtriser, lorsqu'elles nous ont inspiré de certains sentimens.
Mon fils alloit être en âge de débuter dans le monde. Quelque heureuses que fussent ses inclinations, c'est toujours un moment redoutable pour un père. Débarrassé des soins de l'enfance, il retombe dans des appréhensions d'autant plus fondées que le début d'un jeune homme décide le plus souvent du reste de sa vie. Tous les points demandent une attention fatigante et continuelle. Ses penchans, ses sociétés, sa santé, sa fortune, doivent être l'unique occupation d'un père. La fougue des passions l'emporte à tout instant, et pour le retenir, il faut éviter avec autant de soin la sécheresse du pédant, que la familiarité d'une trop grande confiance. Madame de Mercour me fut d'un grand secours dans ce pénible emploi. Il est donné aux femmes d'ajouter des grâces à la raison, qui la persuadent et qui corrigent l'aridité de ses conseils. Mon fils se formoit chez madame de Mercour ; il y prenoit le goût de la bonne compagnie, le bon ton, deux points essentiels pour un homme du monde. Le destinant à la guerre.
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je partageai le travers de tous les pères qui, pour se perpétuer, marient leurs enfans avant qu'ils sachent ce que c'est qu'un engagement, et quels sont les devoirs auxquels la société les oblige. Je fis épouser à mon fils une fille de qualité fort riche. Ce mariage fut approuvé de tout le monde. La naissance et les richesses sont le deux convenances qu'on calcule en pareil cas. Le caractère personnel, ni celui des familles, n'entrent Jamais pour rien dans cet arrangement.
Peu de temps après le mariage de mon fils, la guerre se déclara. Il y eut une nombreuse promotion, dans laquelle je fus compris. Peu flatté de voir mon nom confondu dans une si grande liste que beaucoup de noms déshonoroient, je menai mon fils avec moi. La campagne commença par un siège, qui donna le temps aux ennemis de se rassembler et devenir le troubler. Nos généraux se résolurent à donner une bataille, où nous nous trouvâmes Darcenville et moi placés à la même division. Nous avions devant nous un bois. L'officier général qui nous commandoit ayant été tué, Darcenville, avec son régiment, s'engagea dans ce bois assez imprudemment. Il en sortit un feu terrible. Alarmé du danger de mon ami, je vole à son secours. Plus pressé de le dégager que songeant au bien de la chose, je pris avec mon régiment l'ennemi en flan c, et je le culbutai. Mon attaque eut le pi us grand succès. Ce
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bois couvroit la gauche des ennemis, que Ton enfonça sans peine, quand nous eûmes emporté le bois.
Je ne pus jouir de la suite de mon avantage : je reçus un coup de fusil au travers de la cuisse, qui me fit rester sur le champ de bataille au débouché du bois. Je ne faisois que de tomber, lorsque j'aperçus Darcenville. Il n'avoit plus trouvé d'obstacles, et s'efforçoit de gagner la tête. « Courage ! mon ami, lui criai-je ; achevez ce que votre danger et mon amitié m'ont fait entamer. — Ah ! vous êtes blessé, me dit-il en courant à moi ! Têtes-vous dangereusemant? — Non, lui répondis-je, ce ne sera rien. » Je crus remarquer du changement dans sa physionomie. « Je suis au désespoir, me dit-il, de ne pouvoir rester avec vous ; mon devoir m'oblige de vous quitter. » Quoique son discours me parût assez simple, cependant l'air qu'il avoit ne me le parut pas. J'avois trop reçu de preuves de son amitié, pour en inférer autre chose, si ce n'est que cette altération lui venoit de la chaleur du combat. Comme nous demeurâmes maîtres du champ de bataille, je fus bientôt emporté. Beaucoup de gens de ma connoissance vinrent me voir. J'attendois toujours Darcenville : il ne paroissoit pas. L'inquiétude me prit qu'il ne lui fût arrivé quelque chose. J'en demandai des nouvelles. « Comment ! me répondit-on, vous ne savez pas qu'il est allé porter à la cour la nouvelle du gain de la ba-
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