‹ Contes de M. le baron de BesenvalChapitre 4 sur 13 · I.V: SIM.KEN · texte numérisé non relu

I.V: SIM.KEN

.l.'i .' iinii.r ('les It/i'.r.n- mt- dit il en coufiuit à moi.'

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Le Spleen. 6^

taille? « C'est bien la moindre chose, ajouta- « t-on , qu'on pouvoit faire pour lui. Nous (( devons le bonheur de cette journée à la ma- « nœuvre brillante qu'il a faite. » Ce propos m'éionna. Je fus surpris de ne m'entendre citer pour rien dans ce mouvement. Je me tus. Cependant le général me vint voir, le lendemain. Dans le compliment qu'il me lit, il ne me parla que de ma blessure et ne me dit mot sur ma conduite de la veille. Ce silence augmenta ma surprise. Je priai sa suite de me laisser seul avec lui. Quand nous fûmes tête-àtete, Je lui demandai raison de cet oubli de ma manoeuvre, et de la conduite de mon régiment. Je reconnus, par ses réponses, que Darcenville avoit rapporté l'affaire totalement à son avantage, et qu'il n'avoit parlé de moi que comme d'un homme qui s'étoit avancé pour le soutenir et qui même n'avoit eu que peu de part au succès, ayant été blessé dès le commencement.

Quoique ce fût un coup de foudre pour moi, que de me voir trahi par l'homme du monde que J'aimois et que j'estimois le plus, je rassemblai le peu de force que j'avois pour apprendre au général la vérité du fait. Je ne le persuadai point : il me dit seulement que, dans l'épaisseur du bois, il m'avoit été difficile de juger de la totalité de la manœuvre ; que lorsque les troupes étoient débouchées dans la plaine à la poursuite de l'ennemi, Darcenville avoit la tête. Il s'en tint à ce propos et me

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quitta brusquement sans vouloir m'entendre. Quand je fus seul, j'eus tout le temps de m'abreuver de Pamertume de ma situation. Cependant, je pris le parti de me taire, ne pouvant me persuader que Darcenville eût eu vis-à-vis de moi cette conduite infâme. Je craignis de lui faire tort, et je voulus qu'il s'expliquât avant de le condamner.

Moi. — Quoi, monsieur! seroit-il possible que cet homme dont vous m'avez fait un portrait avantageux se fût oublié jusque-là?

L'In'connu. — Hélas! oui, monsieur. Profitant de mon absence, il s'étoit attribué l'action qui m'appartenoit. Sans pudeur il reçut une récompense qui m'étoit due ; il eut un grade, comme c'est assez l'usage quand on apporte de ces sortes de nouvelles ; et pour qu'il n'y manquât aucun désagrément, il étoit mon cadet. Moi. — Ah! je déteste Darcenville.

L'Inconnu. — Voilà les hommes: il y en a bien peu d'intacts sur tous les points. Plus vertueux par amour-propre que par principe, l'honnêteté les guide dans les choses indifférentes; mais la passion dominante absorbe tout, et fait paroître le cœur humain tel qu'il est. Que Rousseau l'a bien dit!

Le masque tombe, l'homme reste, Et le héros s'évanouit.

Darcenville étoit ambitieux ; l'ambition lui fit tout sacrifier. Il ne fut pas long-temps absent

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dcrarmée: il vint me voir à son retour avec une confiance qui me confondit. Je ne pus soutenir plus longtemps son audace ; j'éclatai. Loin qu'il parût embarrassé de mes reproches, il fit rétonné de mes prétentions et nia les faits. 11 se glissa bientôt de l'aigreur dans notre conversation, à laquelle Je coupai court, en lui disant que j'avois besoin de repos, et que je le priois de ne plus se donner la peine de me rendre visite.

Je n'avois plus de ménagemens à garder. Je fis venir les officiers de mon régiment, que J'informai de ce qui se passoit. Comme c'étoit autant leur cause que la mienne, ils s'ameutèrent et tinrent beaucoup de propos. Le régiment de Darcenville,parla même raison, prit parti ; il y eut plusieurs combats particuliers. Cet événement fit grand bruit dans l'armée : toutes les voix se réunirent pour Darcenville. Afin de satisfaire ses vues, il s'étoit fait créature de beaucoup de gens; et moi, par la vie particulière que j'avois toujours menée, j'avois à peine des connoissances. Car, à la guerre comme dans le monde, ce n'est jamais le fait, mais la prévention du plus grand nombre, qui décide la totalité. D'ailleurs, ma réclamation avoit été tardive, et cela précisément sembloit déposer contre moi. Dans les comptes que Darcenville avoit rendus à la cour, il avoit eu l'art d'attribuer tous les succès aux dispositions du général qui, par récompense, prit parti pour lui. Il écrivit au ministre contre moi. J'en reçus une

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lettre très sèche, où j'étois réprimandé sur ma mauvaise foi, sur la zizanie que je semois entre deux régimens. J'en fus piqué , je lui répondis avec la dernière vivacité ; ce qui me valut encore une lettre plus dure. Il me mandoit que, sans Tétat où j'étois, il m'enverroit dans une citadelle.

Je pris la résolution, dès ce moment, de quitter. Malgré tous les chagrins que j'avois, ma blessure faisoit tant de progrès en bien, que je fus bientôt en état de me mettre en chemin pour retourner à Paris. Aussitôt que j^ fus arrivé, j'envoyai ma démission, qui fut reçue. J'aurois abandonné sans doute avec regret un métier pour lequel j'avois toujours ressenti de rinclination, si je n'avois reconnu que, pour avancer, il faut plutôt songer à se faire des protecteurs, qu'à se distinguer, en servant avec valeur, avec intelligence ; et ce moyen ne me convenoitpoint. Madame de Mercour pritla part la plus vive à tout ce qui m'étoit arrivé. Mais, comme son caractère étoit de penser avec force, elle me parla plus en philosophe, qu'en amie tendre. Elle me dit que ce que j'éprouvois n'étoit qu'un de ces revers dont la société des hommes est remplie; qu'il devoit me servir de leçon pour m'apprendre à me suffire à moimême, à savoir braver le jugement des autres, lorsque je n'avois rien à me reprocher ; à chercher au fond de mon cœur une tranquillité que je ne trouverois jamais parmi les vices et les

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passions qui gouvernent le monde. Elle avoit raison. Je le sentis, et je commençois à voir ma position avec indifférence, lorsque Je retombai dans un autre chagrin qui me fut extrêmement sensible. Je crois vous avoir dit que j'aimois mon fils avec une tendresse extrême, qu^il Justifioit par son mérite et par les sentimens quMl avoit pour moi. Dans les arrangemens de son mariage, il avoit été décidé quMl logeroit chez les parens de sa femme, dont il devint tellement amoureux, quMl ne la quittoit presque point. Je ne le voyois que plus rarement, à mon grand regret; mais, sachant que les flammes conjugales s'amortissent assez promptement, je me persuadai que cette vivacité ne seroitpas de longue durée : je me trompois. La femme de mon fils, outre qu'elle avoit des droits pour plaire, étoit dévote ; titre suffisant pour prendre une autorité absolue dans le ménage. La dévotion rendant une femme intacte sur le point qu'elle pense devoir à son mari, elle se croit, dès ce moment, dispensée des soins et des complaisances par lesquels elle le dédommage quelquefois de la foi violée. Fière d'être sans reproche, elle se conduit avec despotisme, le maîtrise, et souvent le rend plus malheureux, que si elle étoit infidèle. Au malheur près, voilà l'histoire de mon fils. Le joug n'est jamais pesant, quand on est amoureux. Il s'y soumettoit avec plaisir; mais, tout entier à sa femme, il suivit trop les indications inté-

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ressées qu'elle lui donna. En le mariant, je lui avois abandonné une assez grande partie de mes biens propres, et j'avois gardé, sans stipuler d'échange, une terre qui me venoit de sa mère. Ce domaine me plaisoit; et je n'imaginai pas qu'au parti que je lui faisois, mon fils la répétât jamais. Je fus fort étonné, lorsqu'un jour, après avoir pris beaucoup de tournures qui marquoient son embarras, il me la redemanda. Quoique je fusse très piqué de son procédé, je me contins assez, pour lui faire voir avec douceur ce qu'il avoit d'irrégulier. Je lui dis nettement que je voyois bien que cela ne venoit pas de lui, mais de l'avarice de sa femme. Je cherchois à l'excuser; cependant il parut me quitter un peu honteux de sa démarche, en me promettant qu'il ne songeroit plus à cette affaire. Je ne puis veus exprimer ce que je sentis, lorsque, deux jours après, je reçus une assignation juridique, pour remettre cette terre. J'entrai dans la plus violente colère, et je me rendis sur-le-champ chez madame de Mercour, pour l'instruire de ce qui m'arrivoit. Elle me demanda froidement ce que je comptois faire : « Plaider, lui répondis-je; déshériter mon fils, '( et ne le revoir de ma vie. — Voilà précisé- « ment ce qu'il ne faut pas faire, me dit-elle. « Outre qu'il faut toujours éviter de plaider « contre ses enfans, la terre appartient à votre « fils; vous devez la lui rendre. Quant à le « déshériter, comme c'est l'acte de la plus grande

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« sévérité paternelle , ajournez-le. Vous êtes « furieux dans ce moment; attendez pour voir « s'il ne rentrera pas en lui-même, s^il se lais- « sera toujours conduire par sa femme. Quant « à lui défendre votre présence, il le mérite. )> Madame de Mercourétoit un dieu pour moi. Je me conduisis selon Pavis qu'elle me donnoit, sans que mon fils parût touché. J'en eus un chagrin si vif, que le temps même n'y put apporter aucun soulagement. Il n'y avoit point de distraction que madame de Mercour n'imaginât pour me tirer de l'état de tristesse oii j'étois. Dans nos conversations, elle me rappeloit les principes philosophiques dont elle s'étoit utilement servie, lorsque j'avois quitté le service. Mais, cette fois-ci, le cœur étoit affecté; ce n'étoit que par un nouveau charme qu'on pouvoit Poccuper. Madame de Mercour étoit trop habile pour ne pas le sentir. Elle me donna la plus grande preuve de tendresse qu'elle pouvoit me donner, pensant comme elle le faisoit. « C'est « inutilement, me dit-elle, que j'ai tenté tous les « moyens possibles pour adoucir votre état. « Votre malheureuse étoile vous a forcé de « quitter un métier que vous aimiez. Vous aviez « un fils que vous chérissiez; il vous a manqué « cruellement : il ne vous reste plus que moi, « qui ne veux vivre désormais que pour vous « tenir lieu de toutce que vous avez perdu. Vous « avez désiré ma main. Je l'ai refusée, tant que <i j'ai pensé que vous pouviez être heureux sans

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« elle. Mais Je vous aime trop, pour ne pas « vous l'offrir dans ce moment, où je crois « qu'elle peut contribuer à votre satisfaction, « à votre bonheur. Je connois la façon dont « vous m'êtes attaché; ce lien sera pour votre « cœur une nouvelle jouissance qui, j'espère, « le détournera de la douleur dont il est acca- « blé. )) Pénétré d^admiration et de reconnoissance du procédé de madame de Mercour, je ne voulus point abuser du sacrifice qu'elle me faisoit. « Non, madame, lui dis-je, je n'accepte- « rai point cette offregénéreuse. Je sais votre ré- « pugnance pour le mariage; jemereprocherois « éternellement de me rendre indigne de votre « tendresse, si je ne la combattois point. — « Vous me connoissez peu, reprit-elle. La franco chise. et mon cœur ont toujours été les mo- « biles de ma conduite. Il m'en coûtera plus « de vous voir malheureux, que de perdre ma « liberté. Soit que votre état m''attendrisse, soit « que je vous aime davantage, la chaîne du « mariage ne m'effraye plus : voilà la véritable « situation de mon âme. » Je désirois trop cette façon de penser de madame de Mercour, pour être difficile à convaincre. Je me rendis, et je l'épousai, sans ce faste et cet appareil toujours embarrassans pour ceux qui représentent, et très ennuyeux pour les autres. Nous nous renouvelâmes au pied des autels, et devant deux amis communs, des sermens que nous nous étions faits mille fois, d'autant plus sincères et

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solides, que, de leur durée, dcpendoit notre félicité réciproque. Madame de Mercour ne s'étoit point trompée. La possession d^une femme que j^avois autant de raison d'estimer effaça bientôt le chagrin auquel j'avois été livré. J'eus même la satisfaction d'apprendre que ma bellefille étoit au désespoir de mon mariage, craignant que de nouveaux enfans ne la frustrassent de biens encore assez considérables.

Cependant la vivacité des premiers instants amortie, où l'envie de se plaire mutuellement fait toujours céder la volonté de l'un aux désirs de l'autre, l'accomplissement de son propre désir commence à parler plus haut que le contentement de ce que l'on aime: en un mot, la personnalité reprend ses droits. De là, de petites dissensions plus ou moins fortes, qui toutes cependant n'ont aucune suite. Ce sont des piqûres d'épingle ; mais elles se répètent à chaque instant. Ce n'étoient là que les inconvéniens inséparables de quelque situation que ce soit : le sort, qui n'a jamais cessé de me persécuter, me réservoit à de plus grands maux: ils ne tardèrent pas à se faire sentir.

Madame de Mercour, ou ma femme si vous voulez, pour augmenter ses revenus, avoit mis tout son bien à fonds perdu, suivant en cela le système du siècle, qui s'est défait du respect de nos pères pour les possessions de leurs ancêtres, et qui fait envisager, lorsqu'on n'a point d'enfans, le bien dont on jouit comme un pré-

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sent de la fortune dont on peut disposer. Mais la faute qu'elle avoit faite, c'étoit detout mettre sur un fameux partisan du temps, dont le crédit, à la vérité, devoit donner de la confiance, mais qui manqua le lendemain d'une fête magnifique. Ce coup fut assommant pour elle. En vain. Je lui représentai que mon revenu nous suffisoit à tous les deux ; que nous ne ferions aucun retranchement, et qu'elle devoit croire que j'allois prendre des arrangemens pour que, si je mourrois, il lui restât un sort heureux. Dans ses réponses, quoique tendres, je connus qu'elle regardoit avec peine la nécessité de dépendre de moi. En effet, quoiqu'elle m'aimât beaucoup, cela devoit l'inquiéter. Il n'y a point de sentiment à qui ne cède le désir de la liberté qui règne au fond de tous les cœurs ; et rien ne tend autant à l'esclavage que la privation des biens, puisque, par eux, nous nous procurons despotiquement ce que nous pouvons souhaiter, sans être tenus à ces soins onéreux que la pauvreté reconnoissante échange contre le bienfait.

Je ne m'occupai que d'écarter des regards de ma femme tout ce qui pouvoit lui rappeler sa situation. Non seulement l'abondance régnoit autour d'elle; mais même je ne négligeai pas ce superflu si critiqué, si désiré. Mes présens étoient reçus avec tendresse et douceur, mais avec un fond de tristesse qui détruisoit le plaisir que j'avois à les faire. J'étois d'autant plus

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contraint dans ma conduite avec clic, que je n^osois chercher à combattre sa façon de penser. Ç'auroit été montrer sans cesse le bienfaiteur, blesser sa délicatesse, entamer des conversations embarrassantes pour tous deux, sans espoir de convaincre. Je me sentois consumer moi-même de Pétat de ma femme, sans oser m'en plaindre : ce qui mettoit une fâcheuse contrainte dans notre commerce. Né, comme je vous l'ai déjà dit, pour réfléchir, et pour réfléchir tristement, je conclus, de tout ce que j'éprouvois, que se rapprocher de quelqu'un qui nous plaît, ce n'est point se procurer un agrément dans la vie ; c'est ajouter les chagrins de ce que l'on aime à ceux que nous éprouvons personnellement, sans espoir d'en être pleinement dédommagé par le partage des événemens heureux ; la somme de ces derniers ne pouvant jamais entrer en comparaison avec celle des contrariétés et des malheurs.

Plus une âme est forte, et plus elle s'abat aisément, lorsqu'elle est une fois affectée. Ma femme ne put résister au chagrin qui la minoit. Elle tomba dans un état de langueur. Les remèdes ne firent qu'avancer sa fin. La sentant approcher, elle me tint un discours qui ne sortira jamais de ma mémoire.

« C'en est fait, me dit-elle, je touche au terme « de mes maux. Ils m'ont été d'autant plus durs « à supporter, que, vous connoissant comme je « le fais, je m'en suis reproché la cause. La

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« mort ne m'effraye point, et je ne regrette que « vous. Mais je vous avoue que je suis inquiète « sur ce que je vais devenir. L'idée deTimmor- « talité de Tâme me flatte par un instinct dont (( j'aurois peine à rendre raison; mais Tincer- « titude où je suis sur sa nature me gêne. Si je « dois recommencer une nouvelle carrière, que « sera-t-elle? — Voulez-vous, lui dis-je, que je « fasse venir de***? (C'étoit un homme de beauce coup d'esprit, très grand directeur.) — Et que « me dira-t-il? répondit ma femme. Il me parce lera de justice divine, de contrition, d'espèce rance, et de lieux communs qui ne me perce suaderont rien. Je ne sais si je mérite des (( récompenses ; mais je suis bien sûre de n'avoir ce pas mérité des punitions éternelles. — Eh ce bien! repris-je, aimeriez-vous mieux causer (( avec M. de la Roche? » (M. de la Roche étoit un homme qui la connoissoit depuis son enfance, philosophe savant et d'un esprit profond.) — ce Non, me répondit-elle; j'estime ce M. de la Roche, et j'aime sa société; mais ce c'est un matérialiste entêté qui prend des inec dications pour des preuves, qui se couvre de ce plus de bonne foi, qu'il n'en a peut-être au ce fond de son cœur. Ce n'est point un homme ee qu'il me faudroit. Jamais les regards des ce hommes ne pénétreront le mystère que j e vouée drois approfondir. Mais, ajouta-t-elle, après ce s'être tue un moment, pourquoi chercher à ce lever un voile qui va tomber? Je dois mes

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« derniers instans à d'autres soins »; et, reprenant un visage riant, elle m'accabla des marques de la plus vive tendresse ; elle me donna des conseils sur mes affaires. « Vous avez tou- « jours été malheureux, me dit-elle; que j'em- « porte au tombeau la consolation de croire « qu'en suivant mes avis, vous adoucirez votre « sort. Croyez-moi, ne vivez plus que pour « vous-même ; éloignez-vous de la société , « source de chagrins et de malheurs : surtout « défendez votre cœur de tout attachement, de « quelque espèce qu'il puisse être; vous éviterez « bien des peines. Bannissez mon souvenir; « cessez de vous tourmenter pour un être, qui « ne vous entendra plus, et qui ne peut plus a rien pour vous. Si, malgré vous, mon idée se « retrace à votre mémoire, que celle de mes « dernières paroles vous revienne avec elle; elles « renferment des vérités dont Je souhaite bien « ardemment que vous soyez convaincu. »

Ma femme fit encore quelques arrangemens pour ses gens. Ensuite, se sentant fatiguée, elle me pria de la laisser seule. Depuis cette conversation, s'affoiblissant d'instant en instant, elle atteignit le moment fatal où l'on m'interdit l'entrée de sa chambre. Je ne fis aucune question , craignant qu'on ne m'annonçât un malheur dont je ne pouvois douter. J'allai me renfermer dans la mienne, où, vis-à-vis de moi-même et plongé dans une rêverie douloureuse, je me rendis compte de tout mon mal-

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heur. Je n'étois point au désespoir; mais je m'abreuvois d^ne amertume tranquille, peutêtre plus affreuse. Je passai plusieurs jours dans cet état, sans songer seulement que j'existasse. Les dernières paroles de ma femme se présentèrent sans cesse à mon esprit ; et les premières pensées qui me vinrent sur ce que j'ailois devenir furent de suivre ses conseils. Ayant perdu la seule amie que j'eusse au monde, abandonné de mon fils, qui ne me donna pas le moindre signe d'intérêt dans cette occasion, je pris le parti de me retirer dans une de mes terres et d'y vivre absolument seul.

Les chagrins les plus cuisans s'effacent à mesure qu'ils s'éloignent de l'époque qui les a fait naître : j'éprouvai la loi générale. Quoique je fusse toujours affecté du souvenir de mes malheurs, cependant il se trouva bientôt dans ma journée des momens de vide : l'étude me parut propre à les remplir. Je donnai la préférence à l'histoire, comme moins fatigante et plus capable d'occuper agréablement. Je m'en dégoûtai très vite, en apercevant la plupart des faits les plus intéressants, détruits avec évidence parles critiques. J'y substituai la physique; j'y vis des phénomènes curieux ; mais n'y rencontrant que des effets sans principes, je l'abandonnai promptement. L'histoire naturelle ne m'offrit qu'une nomenclature. La métaphysique ne m'arrêta que peu de temps; je me perdois

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dans des conséquences obscures, tirées d'une hypothèse vague. La géométrie, en satisfaisant mon esprit, absorboit mes facultés. La morale, en me dévoilant le cœur des hommes, me reproduisoit le tableau de mes chagrins. Le choix nécessaire dans les ouvrages d'esprit me faisoit trop acheter ceux qui méritoient mon suffrage; en un mot, je ne rencontrai point dans Pétude ce que je m'en éiois promis.

Je cherchai dans les goûts ce que je ne pus trouver dans les occupations. J'eus des chiens, des tableaux, des porcelaines, enfin, de toutes ces inutilités agréables ou bizarres qui font le mérite de tant de gens , ce ne fut pour moi que de nouveaux sujets de peine. Une chute que je fis à la chasse, où je me cassai un bras, me détermina, sans hésiter, à me défaire de mon équipage. Je renonçai de même à tirer, d'après le malheur que j'eus de crever les deux yeux à mon guenard, caché par un buisson. Sur le renom de ma collection de tableaux, plusieurs amateurs vinrent la voir : j'eus le chagrin d'entendre condamner la plus grande partie de ceux que j'estimois davantage à n'être que des copies, et de passer, dans leur esprit, pour un ignorant et pour une dupe. Un seul eut leur approbation; mais un valet maladroit, voulant exécuter quelques changemens que j'avois ordonnés, laissa tomber dessus une échelle qui le déchira du haut en bas, et le mit hors d'état d'être raccommodé. Il me restoitmes

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porcelaines. Une seule nuit m'en priva. Un pan de la boiserie du salon où je les avois arrangées, s'étant détaché, les mit en poussière.

Moi. — Il faut avouer que vous êtes né sous une malheureuse étoile.

L'Inconnu. — Oui, je conviens qu'il est rare de trouver, dans la vie d'un seul homme, un assemblage aussi funeste de choses fâcheuses. Mais enfin, monsieur, je n'ai fait qu'éprouver les malheurs attachés aux différens genres de vie que j'avois embrassés, et par là, succomber aux dangers auxquels chacun est exposé. La nature est sage, en nous donnant la raison, de lui avoir opposé les passions qui la font taire, et surtout l'espérance que rien ne peut détruire ; sans quoi tout homme parvenu à la connoissance des choses auroit bientôt cessé d'être.

Moi. — Est-ce que Tidée ne vous en est jamais venue?

L'Inconnu. — Pardonnez-moi ; mais, soit instinct, soit foiblesse, après en avoir pris plus d'une fois la résolution, j'en ai toujours remis l'exécution au lendemain. Je hais la société des hommes; mais je n'ai jamais craint leurs regards, parce que je n'ai jamais rien fait qui m'ait mis dans ce cas-là. Accoutumé de bonne heure aux coups du sort, ils n'excitent point en moi le désespoir. Otez ces deux motifs, on ne se tue point.

Voyant que je ne pouvois être heureux, je voulus essayer d'en faire. Témoin dans ma

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terre des persécutions qu'endurent les malheureux agriculteurs pour la perception des impôts auxquels le luxe et les besoins de l'État les ont condamnés, j'essayai de les protéger et de les soulager. Je parlai quelquefois en leur faveur à ces tyrans domestiques, à ces despotes durs et paresseux, à qui les malheurs multipliés d'une société trop étendue ont fait confier l'autorité du maître, aux intendans, en un mot, qui me prouvèrent la nécessité de cette loi cruelle, inséparable de tout ordre quelconque, le sacrifice de l'intérêt particulier, pour le bien général. Forcé de céder à la justesse du principe, je voulus du moins suivre ce que me dictoit l'humanité : je payai pour mes paysans, afin de les sauver de la barbare exécution à laquelle ils échappent rarement, me réservant de me faire rembourser, selon les moyens qu'une récolte heureuse ou malheureuse fourniroit à chacun. La reconnoissance générale marqua le premier moment qui suivit le bienfait. Les murmures prirent sa place, lorsqu'à la fin de l'automne, j'exigeai le payement de ceux qui voyoient fructifier leurs travaux ; tandis que je le remis aux autres qui avoient essuyé quelques revers. Cette générosité sage me valut des railleries injustes; elle excita des jalousies entre mes vassaux. Une seconde année, j'eus pour eux les mêmes bontés, elles produisirent une fainéantise générale, qui me força de les abandonner à leur sort. J'y fus d'autant plus poussé,

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que j^éprouvai d^'eux un trait de méchanceté qui me révolta. Non seulement je faisois de grosses avances à mes paysans, mais , me plaisant à leur prodiguer mes secours, lorsque quelqu'un d'eux avoit un mauvais terrain, je le troquois contre un des miens, de bonne qualité, jusqu''à ce que la dépense que je faisois dans ma nouvelle acquisition Teût fertilisée. Il est vrai que j'exigeois de ceux sur qui j'étendois mes bontés un travail assidu, pour faire valoir le terrain. Ayant repris un jour très aigrement un fainéant qui n'avoit point rempli mon intention, je lui citai l'exemple d'un de ses camarades qui, par ses soins, étoit au moment de faire une récolte abondante. Croiriez-vous que cet homme eut la méchanceté, pendant la nuit, de ravager le champ qui Taccusoit de négligence? Le fait avéré, j'eus recours à cet horrible moyen où la perversité des hommes les a réduits : au supplice. Je fis mettre le coupable au carcan. Loin d'être touché de sa faute, il ne fut qu'aigri par la punition; et pour s'en venger, il coupa dans mon verger deux cerisiers que j'aimois beaucoup, pour la grosseur et la qualité du fruit qu'ils me rapportoient; après quoi, ce brigand abandonna le pays.

La chose en elle-même étoit de peu d'importance; mais, scrutateur malheureux du cœur de l'homme, il fallut me rendre à l'évidence et perdre l'espérance de lui trouver une autre na-

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iLirc, dans quelque sphère que j\allasse le chercher. L'épreuve que J'en faisois n'étoit pas le seul cha^in auquel je fusse livré : Tamour vint encore troubler des jours qui sembloient n'être plus faits pour lui ; Tamour, qui pénètre dans les cœurs les plus glacés, dans les retraites les plus obscures; dont les trompeuses faveurs nous donnent des instans qui semblent nous élever au-dessus de Fhumanité, pour nous plonger dans des abîmes de maux et d'inquiétudes, que son séduisant empire sait encore nous faire chérir et regretter!

Catherine, la fille de mon jardinier, fut recueil dont ne put me préserver une longue suite de réflexions et de malheurs. Elle étoit dans cet âge où les grâces de la jeunesse ajoutent encore aux bienfaits de la nature. Sa figure me plut, et me fit souhaiter de connoître son caractère. La naïveté de sa conversation agit sur mon cœur, sans que je m'en aperçusse. II. y avoit déjà long-temps que je la regardois avec les yeux d'un amant, que je ne croyois encore la considérer qu'avec ceux d'un philosophe. Lorsque je vis le piège, il étoit trop tard pour m'en débarrasser. En vain, la raison m'avertissoit du peu de droit que j'avois pour plaire à Catherine et pour la fixer; la passion me montroit l'autorité que j'avois sur elle, et l'illusion alloit au point de me flatter que le sort que je pouvois faire à cette jeune fille suffiroit pour décider son inclination, si ce n'étoit

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par goût, du moins par reconnoissance : comme si rinclination recevoit d'autres lois que d'ellemême! Je poussai l'aveuglement jusqu'à me méprendre aux déférences que Catherine avoit pour moi , déférences qui n'étoient que l'effet de sa position et de la mienne. On ne manque de présomption, dans aucun temps de la vie.

Je ne tardai pas à me désabuser. Un soir que j'étois resté jusqu'à la nuit dans mon parc, en passant, j'entendis du bruit dans le bois : j'y portai mes pas, et j'aperçus, à la faveur du peu de jour qui restoit, un homme se sauvant; en même temps, j'entendis les feuilles remuer assez près de moi. Je courus avec précipitation, pour saisir quelqu'un qui sortoit de derrière un buisson; ignorant qui je tenois, je le demandai plusieurs fois, sans qu'on me répondît. Curieux de le savoir, j'entraînai cet inconnu dans la première allée. Que devins-je, lorsque je vis que c'étoit Catherine? Les idées les plus tumultueuses et les tableaux les plus désespérans se peignirent à mon imagination. Je n'avois pas la force de lui parler. Catherine cependant étoit à mes genoux; tremblante, elle sembloit attendre son arrêt. L'objet qu'on aime, dans cette situation, attendrit toujours. Je la relevai, je tâchai de la rassurer. « Quel est cet homme qui s'est enfui », lui demandai-je? Un torrent de larmes fut sa réponse, et j'eus toutes les peines du monde à lui faire avouer que c'étoit Thomas, le fils d'un de mes fermiers, quiméritoit, il faut

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en convenir, et par son âge et par sa figure, d'avoir la préférence sur moi. « Mais, lui dis-Je, que faisiez-vous avec Thomas, à Plieure qu'il est, dans le bois? — Hélas! monsieur, me ré- « pondit-elle avec ingénuité, c'est que nous « nous aimons; et nous serions déjà mariés, « sans mon père qui ne veut pas y consentir, « parce qu'il dit que cela vous feroit de la peine; « il m'a même défendu de parler à Thomas, et « c'est pour cela que nous venons dans cette « cache, pour nous voir. » La simplicité de cette réponse, en me perçant le cœur, me désarma. « Allez, lui dis-je ; ne parlez à personne de ce qui vient d'arriver. Je vous en garderai le secret, de mon côté. »

L'âge émousse nos sens pour les plaisirs, et nous laisse toute notre sensibilité pour les chagrins. Je l'éprouvai par l'état violent où je me trouvai, après le départ de Catherine. Je la suivis des yeux, et jamais elle ne me parut avoir plus de grâces. L'amour m'offrit cent moyens pour l'enlever à mon rival; mais la cruelle raison vint bientôt détruire tous mes projets. Elle me fit voir que Catherine étoit juste, en me préférant Thomas ; qu'en vain j'userois de mon autorité, qu'elle ne me rendroit que le tyran du cœur de cette fille, et que je n'en serois jamais le possesseur. Puis, m'ofîrant le miroir de la vérité pour me montrer mes rides, elle ajouta le regret à toutes les agitations auxquelles j'étois en proie. Enfin, elle voulut le

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triomphe de mes sentimens, et que j'unisse ces deux amans.

Lorsqu'on consent aux sacrifices qu'elle ordonne, Tamour-propre fait jouir d'une sorte de satisfaction qui nous en dédommage en quelque façon, du moins, pour les premiers instans. Je me senti? beaucoup plus tranquille, après que j'eus pris ce parti.

Dès le lendemain, j'envoyai chercher le père de Catherine et celui de Thomas. Un mariage, aux champs, est bientôt conclu, sur-tout lorsque le seigneur se charge de la dot. J'unis Catherine à ce qu'elle aimoit, et je m'en consolai, en pensant avoir fait deux heureux : je me trompois.

Non seulement, je dotai la mariée, mais je donnai tout ce qu'il falloit pour mettre ces deux époux en ménage. Peu de temps après leur mariage, passant un soir devant leur maison, j'entendis des plaintes. J'y entrai : je vis un spectacle qui m'attendrit jusqu'au fond de l'âme : Catherine échevelée, couverte de sang, qui faisoit des efforts inutiles pour s'opposer aux coups de Thomas, dont la raison étoit troublée par le vin. Dans le premier mouvement de ma colère, je maltraitai Thomas. Ensuite ayant voulu savoir le sujet de la querelle, le tort me sembla de son côté. Catherine auroit paru difficilement coupable à mes yeux; je l'aimois toujours. Le moment du triomphe étoit passé. L'amour-propre avoit perdu ses

Le Spleen. pi

droits ; la passion avoit repris les siens ; et si j'avois gagné sur moi d''amortir les mouvemens violens, j^éprouvois une privation qui remplissoit mes jours d'amertume.

Je me pressai de sortir d'un lieu où tout m'affligeoit; mais mon âme étoit trop affectée pour ne pas me livrer aux réflexions les plus tristes. « Il n'y a donc point d'état, me dis-je à moi-même, où le malheur ne se rencontre sous des formes différentes ! A la ville, la perfidie feroit couler les larmes de Catherine ; ici, c'est la brutalité. Puisque la société des hommes est la même par-tout, fuyons-la, fuyons loin d'elle, à jamais. »

Entre tous les lieux qui s'offrirent à mon imagination, pour m'éloigner des hommes, Paris me parut le meilleur, pour être à l'abri de leur commerce. La grande quantité des gens qui l'habitent et d'occupations qui se succèdent donnent la liberté d'y vivre ignoré dans la retraite, sans éprouver l'horreur de la solitude. Depuis près de deux ans que j'y suis, vous êtes le premier homme à qui j'aie parlé.

A cet endroit du récit de Tlnconnu, l'heure qui sonna nous avertit qu'on alloit fermer les portes des Tuileries. Nous fûmes obligés de nous séparer. Je lui demandai si je pouvois me flatter de le voir quelquefois dans le même lieu? 11 me le promit; mais il ne me tint point

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parole. Depuis ce jour, Je ne le rencontrai plus; et quelque perquisition que j'aie faite, il ne m"'a pas été possible d'en avoir des nouvelles.

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