‹ Contes de Madagascar (volume 2)Chapitre 1 sur 29 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

j Le présent ouvrage est un recueil de I documents. Si quelques lecteurs jugent trop longue l’introduction qui le précède, ils voudront bien tenir compte à l’auteur du soin qu'il a pris de ne pas alourdir d’innombrables notes (i) la publication de contes populaires empruntés tous à la littérature orale de Madagascar. Il s’est efforcé de présenter ceux-ci tels quels, dans leur pureté ou leur imperfection.

' En tardant à recueillir les traditions Mal-

I {i, Pour éviter les redites, les termes qui nécessitaient un commentaire et les mots malgaches ont été réunis à la fin de l'ouvrage en un lexique explicatif.

gâches, on s’exposerait à en perdre la plus grande partie, surtout la plus intéressante. De même que le Folk-lore européen a plus reculé, au xix' siècle, devant les progrès de la science et la diffusion des idées nouvelles qu’il n'avait perdu, quinze siècles auparavant, à la suite de l’expansion du christianisme, de même à Madagascar, les manifestations de la pensée indigène se sont transformées et, peut-on dire, déformées en quinze ans d'occupation française plus qu’au cours de tout le siècle précédent. Les anciens Imériniens ne reconnaissent plus leur enfance dans la génération qui grandit actuellement. En Imérina, les vieillards très âgés demeurent aujourd’hui les seuls dépositaires des traditions d’autrefois, et dans dix ans on n’en trouvera plus guère qui les aient retenues ou soient capables de les dire. Dans les régions côtières, surtout dans les cantons reculés, à la fois plus conservateurs et moins pénétrés par notre civilisation, le ,Folk-loriste peut encore interroger avec fruit la presque totalité des hommes, et quelques femmes âgées. Toutefois la génération qui se lève et qui, en partie, passe

par nos écoles, ne saura plus rien, ou si peu de chose, des coutumes et des histoires ancestrales.

La littérature populaire n’est pas aisée à recueillir chez les demi-civilisés. La plupart des Européens inspirent aux Indigènes une défiance parfois très difficile à vaincre. De plus ceux-ci sont étrangers à nos conceptions de la sincérité et de la véracité. Quand ils veulent bien parler devant nous, ils cherchent à deviner le genre de réponses qu’ils jugent devoir faire plaisir au Blanc, au Vajaha,ei au besoin ils dénaturent consciencieusement ce qu’ils savent, dans le sens préjugé par eux. Il faut donc se garder de procéder par questions auxquelles l’indigène puisse répondre oui. C’est pour avoir méconnu ce principe que missionnaires et voyageurs ont trouvé chez les populations les plus arriérées et les plus sauvages des traces de monothéisme par exemple, ou qu’inversement ils ont affirmé l’absence chez certains peuples de tous phénomènes religieux. En outre, aux yeux des Malgaches, du moins jusqu’à ces dernières années, tout Européen était forcément pro-

testant ou catholique, par conséquent ennemi naturel des anciennes traditions païennes; les indigènes demeurés fidèles aux idées d’autrefois se taisaient par prudence, ceux devenus chrétiens étaient muets aussi par crainte d’être suspectés de paganisme. Tout ce qui, de près ou de loin, pouvait, comme les contes populaires, être rattaché aux anciens cultes, aux foinbandraÿana ou coutumes des ancêtres, était donc soigneusement dissimulé devant le T jpa/m. Enfin la littérature orale de Madagascar est en train de se déformer rapidement, grâce à l’introduction des idées chrétiennes, de récits ou de fables européennes, et aussi à cause de la diffusion de l'instruction (i).

Pour toutes ces raisons il est presque impossible à un Européen de recueillir des documents populaires chez les divers peuples de l’ile, sans la collaboration d’indigènes instruits, servant d’intermédiaires. Les missionnaires de toutes sectes ont pu

(i) Le nombre des élèves fréquentant les écoles officielles de la colonie en 1910 était d'une cinquantaine de mille.

ainsi utiliser leurs évangélistes ou leurs catéchumènes malgaches. Je me suis trouvé moi-même, à ce point de vue, dans une situation privilégiée ; pour l’enquête très étendue et très variée, poursuivie durant trois années (de 1907 à 1910) sur les cultes, les rites et les traditions des races de Madagascar, j’ai eu comme collaborateurs les instituteurs officiels installés par le gouvernement de la colonie dans toutes les parties de l’ile. Pendant la dernière année surtout, lorsque j’ai été un peu familiarisé avec la langue malgache, j’ai pu profiter de la bonne volonté de tous et de l’activité intelligente de beaucoup d’entre eux. Un certain nombre ont été mis directement par moi au courant des méthodes à employer; au cours de mes tournées, je leur ai montré comment on interrogeait les vieillards dans les villages, dans quel sens il fallait pousser les recherches, sous quelle forme exacte et complète les résultats en devaient être notés et transmis. J’ai recueilli ainsi, pa,rmi beaucoup d’autres documents, des contes populaires en très grand nombre, empruntés directement à la tradition orale et fixés par

récriture dans des conditions en général passables, souvent excellentes. C’est une petite partie d’entre eux que je publie aujourd'hui. J’ai dû rejeter une bonne moitié des innombrables cahiers reçus ; ce premier tri a permis de ne conserver que des documents d’une authenticité, d’une sincérité et d’une exactitude non douteuses; mais beaucoup faisaient double emploi avec d'autres recensions déjà utilisées; en ce cas les différentes t’ersions recueillies étaient contrôlées l’une par l'autre. J’aurais pu donner des renseignements précis et souvent détaillés sur chacun de ceux qui ont conté ou transcrit ces textes. Si je ne l’ai pas fait, ce n’est pas que je considère ce point comme sans importance ; mais je n’ai publié dans ce livre que des traditions dont j'avais pu vérifier l’exactitude et l’ancienneté. D’ailleurs les détails biographiques sur des indigènes ayant passé leur vie dans la brousse eussent été sans intérêt et d’une fastidieuse uniformité. Les conteurs sont pour la plupart des hommes de quarante à soixantedix ans, connus et appréciés dans leurs villages comme détenteurs des traditions

anciennes ; quelquefois ce sont des bourjanes ou porteurs, réputés parmi leurs camarades comme discoureurs et diseurs d’histoires amusantes; quant aux femmes, elles ne consentent que très rarement et d’assez mauvaise grâce à raconter ce qu’elles savent, et leur récit, en général, est sec et dénué de tout attrait. Enfin les instituteurs indigènes qui ont transcrit la plus grande partie de ces contes avaient reçu les instructions les plus précises : s’elforcer de ne rien oublier de ce qu’avait dit le conteur, n’y rien changer, n'y rien ajouter ; conserver, lorsqu’il y avait lieu, le dialecte local (accompagné d’une traduction hova) dans les passages lythmés ou dialogués, de façon à respecter les assonnances, les jeux de mots, les dictons.

Pour garder à ces contes leur caractère documentaire, je les publie intégralement. Je ne les ai pas présentés en langue malgache, parce qu’ils eussent été accessibles à trop peu de gens ; mais du moins j’ai mis toute mon exactitude à ce que la version française n’en fût pas trop infidèle : les obscurités, les insuffisances, les maladresses

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