‹ Contes de Madagascar (volume 2)Chapitre 2 sur 29 · VI II · texte numérisé non relu

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dues au conteur ou au transcripteur ont été respectées, et même les réflexions notoirement ajoutées par l’intermédiaire au récit traditionnel ; chaque fois que pour l’intelligence du texte j’ai ajouté moi-même une phrase, j’ai eu soin de la mettre entre crochets. C’est en réalité l’œuvre de mes collaborateurs malgaches que je présente en ce livre sous une forme française, et je profite ici de l’occasion offerte pour remercier tous ces collaborateurs, restés anonymes, parce qu’ils sont trop nombreu.x. Toutefois il en est un que je ne puis pas ne pas citer, en raison de l’aide précieuse qu’il m’a donnée pour l’intelligence de nombreux détails et pour la traduction des textes Betsimisaraka : c’est M. Henri Rajaofera, Inspecteur indigène de l’Enseignement.

Après toutes ces explications, le lecteur ne s'étonnera plus des très grandes différences de rédaction qu’il constatera parmi ces contes : les uns, secs et précis, sont en quelque sorte le résumé fidèle et sans couleur de la tradition populaire la plus banale; d’autres, exubérants de détails, sont

naïfs et pittoresques, comme ceux qui les ont contés; quelques-uns semblent radoter à la façon des vieux qui les ont transmis ; certains sont d’une composition et d’une forme soignées, presque littéraires, sans qu’on puisse discerner facilement si ces qualités sont dues à l’intermédiaire qui a transcrit, plutôt qu’au témoin qui a narré. Mais témoins et intermédiaires appartiennent ici à la même race et sont les dépositaires inconscients des mêmes traditions.

Les contes publiés dans ce recueil ont été classés d’après leurs sujets. J’avais pensé d’abord à une distribution géographique : contes Merina, Betsimisaraka, Sakalava, Bara, etc. Mais, outre que certaines régions, et non des moins importantes, eussent été représentées assez mal, cet ordre était le plus artificiel de tous : beaucoup de contes sont répandus dans l’ile entière, et, presque partout, la ligne de démarcation est impossible à établir entre le folk-lore des diverses tribus. Sans doute le classement d’après les sujets prête aussi à confusions. Mais, avec

cette restriction que de nombreux contes peuvent être rangés indifféremment dans deux et même dans trois catégories, il est contmode, sinon scientifique ( i ), de distinguer les contes explicatifs, les contes merveilleux, les fables d’animaux et les fabliaux.

Les contes explicatifs ont pour conclusion l’explication d’un phénomène naturel ou social ; par exemple ils disent l’origine de la terre, des étoiles, des montagnes, ou des bêtes, ou d'une race humaine; ils rendent compte, à leur manière, d’une coutume, d'un tahou (fady), des mœurs de telle trihu, des habitudes de telle espèce animale.

Les contes merveilleux, analogues à nos contes de fées, accordent presque toujours une place considérable à l’élément magique

:i) M. Van Geiinep, dans un livre récent sur la Formation des Légendes (p. 29) a montré que toutes les définitions proposées pour aider à la classification des récits populaires « sont à la fois exactes et inexactes : chacune d'elles embrasse un groupe plus ou moins considérable de faits, sans tenir compte des cas intermédiaires qui ne sont négligeables ni par leur nombre, ni par leur dilTusion. »

et fantastique; par contre l’élément explicatif y est secondaire .

Les contes d'animaux correspondent à peu près à nos fables. Les héros en sont des bêtes, qui parlent et agissent à la façon des hommes, tout en conservant une partie de leurs caractères spécifiques et moraux. La plupart des contes d’animaux sont en même temps des contes explicatifs.

Enfin les fabliaux, ou récits faits pour récréer ceux qui les inventent et ceux qui les écoutent, n’ont ni but didactique, ni éléments magiques ou surnaturels. Ce sont des contes au sens presque moderne du mot, d’une espèce proprement littéraire, et assez semblables, par leur caractère souvent satirique, aux fabliaux du moyen âge.

Ce recueil contient cinquante-quatre contes merveilleux, trente-sept fabliaux et quarante-trois fables ou contes d’animaux. De ces derniers je n’ai donné qu’un choix; car j’ai réservé presque tous les contes explicatifs pour des publications ultérieures sur \esfady, les sampy ex les cultes malgaches. Un appendice comprend en outre vingt contes; pour chacun d’eux j’ai

donne les raisons qui m’ont amené à l’exclure du corps de l'ouvrage.

L’écriture n’a été introduite chez les peuples les plus civilisés de Madagascar que dans la première partie du xix® siècle (i), et les ouvrages imprimés en langue malgache à partir de 1827 n'ont été, à de rares exceptions près, jusqu’à l’occupation française, que des livres de propagande ou de polémique religieuses. Toute la vraie littérature malgache (2j est orale et populaire : elle fut, elle est encore extrêmement riche. La race malgache présente, à un haut degré, des qualités intellectuelles rares chez les demi-civi-

(1) L’écriture arabe était connue depuis longtemps chez certains peuples de la côte, particulièrement chez les Antaimorona.

(2) Les textes publiés par Gallet, Sibree, Dahle, pour ne citer que ceux-là, ont rendu l’inappréciable service de fixer pour les Européens de nombreuses traditions, mais n’ont contribué en aucune manière à fonder une littérature écrite Malgache.

lises et qu’on est habitué à rencontrer surtout parmi les populations blanches, antiques ou modernes, du bassin de la Méditérranée, ou chez les jaunes de l’Extrème-Orient. En même temps qu’ils possèdent une imagination vive, vraiment poétique, apte à comprendre et à fixer les correspondances des choses, les Malgaches ont de l’esprit, au sens le plus large du mot; non seulement ils aiment les calembours, les jeux de mots, les énigmes ou devinettes, mais ils sont capables aussi de saisir et de noter heureusement les ridicules et les travers des gens. Naturellement bavards comme nos ancêtres les Gaulois, ils sont amis des Kabary, des longs discours tenus en plein air, à l’ombre des aviavy, au sujet de la chose publique, devant l’assemblée du Fokonolona, — des interminables causeries, autour du foyer, entre amis ou entre voisins, — et des récits amusants ou merveilleux, transmis de bouche en bouche par les Anciens, les Ntaolo, autant pour le plaisir que pour l’instruction des descendants de la race. Musiciens, comme presque tons les primitifs, les Malgaches savent aussi, au moyen de

rythmes et de mélodies, fixer les paroles dans des chansons. Enfin leur faculté d’abstraction s’était assez développée pour créer toute une littérature de proverbes qui constituent, si l'on peut ainsi parler, la philosophie malgache.

Tous ces éléments étaient précieux pour aider à la formation et surtout à la fixation des contes populaires. On verra plus loin comment les Malgaches ont mis en oeuvre chansons, jeu de mots, discours et proverbes dans la composition et la rédaction traditionnelle de leurs contes. Ceux-ci sont certainement l’expression la plus complète et la plus parfaite d’elle-mème qu’ait trouvée la pensée indigène avant de se mettre à l’école de la civilisation occidentale. Ils contiennent d'ailleurs tout le savoir humain dont sont capables des demi-civilisés : ils sont la science, car ils expliquent les origines des choses et des êtres ; ils sont l'histoire et l’érudition, puisqu'ils renseignent sur ce qui s’est passé autrefois et sur ce qui se passe aujourd’hui; ils sont la morale puisqu’ils donnent des règles pratiques de conduite; surtout ils sont une distraction.

et répondent aux mêmes besoins qui sont satisfaits chez nous par la lecture des œuvres d’imagination, poésies ou romans.

J’ai parlé jusqu’ici des Malgaches, comme s’ils formaient un seul peuple, porteur d’une même civilisation. Telle est bien la conclusion à laquelle on aboutirait, si l’on considérait uniquement les données du Folklore. Les différences sont superficielles et insignifiantes entre les contes imaginés par des races qui d’ailleurs se distinguent nettement par leur langue, ou du moins leur dialecte, leur degré de culture et peut-être une partie de leurs caractères ethniques. D’autre part les mêmes récits se retrouvent dans toute l’ile et développés pre'sque partout de la même manière. Les contes lo, i3~ et i3S fournissent trois versions de la même histoire : des bêtes se déguisent en hommes pour épouser des jeunes filles et les dévorer ensuite; heureusement les victimes parviennent à s’échapper. Or l’un de ces contes a été recueilli à Vohemar chez les

Antankarana, l’autre aux environs de Tananarive chez les Merina, le troisième chez les Retsimisaraka du sud, non loin de Vatomandry. Les Tsimihets' (26), les Sakalava (27) et les Retsimisaraka (140) nous offrent trois variantes d’une autre légende ; une fille de caste noble, dont une esclave a pris indûment la place, finit par être reconnue et par reprendre son rang, à la suite d’une ordalie. Et il est curieux que l’ordalie n'est pas différente dans les trois cas : c’est l’épreuve du taureau. De même l'esclave et l'andriana échangent leurs vêtements de la même façon, à quelques détails près. Dans les trois versions, la fausse esclave chante sa misère aux oiseaux et attire ainsi l’attention sur elle. De tels exemples de séquences thématiques ne sont pas rares dans le Folklore malgache.

L’histoire de l’homme avisé qui s’enrichit grâce à ses ruses et à ses fourberies, se rencontre, presque avec les mêmes traits, chez les Antankarana (82 : Ngano), les Merina (85 : Ikotofetsy et Imahaka), les Rara (84 : Tangaly et Doso). La fable du Chat et du Rat a été racontée de façon identique par

les Tanala (149 et i5o), les Antankarana (94), les Betsimisaraka (q5) : les deux amis, pour traverser une rivière, fabriquent une pirogue avec une grosse patate; mais, en plein courant, le rat ronge la patate, la pirogue coule, le chat se noie ; de là vient la haine entre les descendants des deux espèces. Autre explication de l'inimitié entre chats et rats : au temps où Rapiso et Ravoalavo étaient amis, le rat proposa à son camarade de jouer à se cacher dans les hautes herbes et à y mettre le feu; lui-même s’offrit à commencer, creusa un trou rapidement ou chercha un terrier quelconque pour s’y cacher, jusqu’à ce que l’incendie fût éteint. Au tour du chat de jouer : le sot animal se mit simplement en boule; il fut brûlé. Le rat emporta son cadavre cuit à point pour s’en régaler; en chemin il rencontra d’autres chats, à qui il donna une part de la chair de leur parent. Ce conte, avec séquence thématique, existe chez les Bara, les Sakalava et les Betsimisaraka.

I.a diffusion la plus large des mêmes contes dans toute l'ile peut être considérée comme un fait établi, et il ne semble pas

qu’une quelconque des races en présence ait joué un rôle plus important que les autres, soit dans leur invention, soit dans leur propagation . Du reste les courses errantes des bourjanes ou porteurs, et des marchands suffiraient à expliquer l’échange et la confusion des thèmes légendaires, sans parler des cas nombreux où plusieurs races cohabitent dans la meme région, parfois dans le même village. A Mananjary par exemple, les Antambahoaka, les Betsimisaraka, les Tanala, les Antaimorona vivent les uns près des antres, et se trouvent en contact avec d'importantes colonies Merina et Betsileo, Dans tout le sud de la province de Vohemar, Betsimisaraka, Tsimihety, Antankarana se mêlent entre eux, ainsi qu’avec les marchands de race Merina, t'enus des hauts plateaux.

Les positions réciproques des diverses tribus Malgaches, au point de vue du Folklore, sont les mêmes à peu près que celles des Bretons, des Normands, des Bourguignons et des Lorrains, pour ce qui regarde notre littérature populaire. Il était donc inutile de faire une répartition par races des

contes que renferme ce recueil. Si les Merina ne fournissent qu'un contingent très faible (une douzaine de contes), c’est parce que les influences chrétiennes se sont fait sentir chez eux plus fortement qu'ailleurs : dans un rayon assez étendu autour de Tananarive et dans certaines parties du Vaki- ! nankaratra et du Retsileo, les gens se mon- I trent très méfiants quand on leur demande les histoires du temps païen; déplus les ! contes imprimés en malgache dans divers ! recueils se sont quelque peu répandus en il Imerina ; ils ont supplanté dans certains mi- Ij lieux, surtout à Tananarive, les récits vrai- |j ment populaires ; or il serait sans intérêt I aucun de recueillir des versions nouvelles de ces traditions fixées désormais par l'imprimerie. Plus intéressantes sont les fables Bara, au nombre d’une quinzaine dans ce I livre; car les indigènes du Sud, parmi les moins civilisés de l’Ile, et soumis depuis peu de temps aux influences étrangères, ne livrent qu’assez difiicilement leurs croyances, i Les Sakalava, et d’autres peuplades qui leur sont apparentées de près, comme les Marofotsy, les Tsimihety et les Antankarana,

ont fourni ensemble une trentaine de contes, tandis que les Betsimisaraka et les Tanala en ont donné près de cent. Cette prédominance tient en partie à une cause fortuite : quelques-uns de mes meilleurs collaborateurs indigènes se trouvaient être des instituteurs de la Côte orientale; en outre j’ai moi-même parcouru cette région plus souvent que l’autre versant de l’Ile. Les Betsimisaraka, il est vrai, passent auprès des Merina pour être de grands diseurs d’histoires : j’ai constaté que cette réputation était méritée, mais les autres peuples excentriques, Antankarana, Sakalava, Bara, pourraient l’avoir aussi justement. C’est sans contredit chez les gens de l’Imerina qu’aujourd’hui les contes sont le moins en faveur, du moins les contes merveilleux ou explicatifs.

Je n’ai pas l’intention de rouvrir ici la question de l’origine et de la diffusion des contes populaires. Les récits malgaches présentent évidemment de nombreuses analogies avec ceux des Hindous, des Arabes, des Européens, et avec les traditions légen-

! daires recueillies soit en Afrique, soit dans

I les lies de l’Océan Indien. Cette conformité 1 partielle est-elle le résultat d’une série

d’emprunts ? Ou doit-elle s’expliquer par des concordances dues au jeu naturel de l’imagination humaine et à son développement normal sous l’influence de certains ' facteurs sociaux? Ou tient-elle à la fois I aux deux causes? Le Folk-Lore malgache È ne donnera pas la solution de ce problème, i mais il apportera quelques faits intéressants pour sa discussion.

A quelle race appartiennent les indigènes |j de Madagascar? Descendent-ils d’Africains

II venus de l’ouest, ou de négritos de l’Océan Indien poussés par les vents et les courants réguliers des mers australes vers la côte orientale de la Grande-Ile? MM. Grandidier résument ainsi les hypothèses présentées par eux au sujet de l’origine des Malgaches dans leur importante étude sur l’Ethnographie de Madagascar (i).

« Ils proviennent du mélange de races

(i) Hist. physique, naturelle et politique de [I Madag. ; vol. VI, ethnographie, p. 2, 3.

très diverses, d’autant plus difficiles à déterminer et à classer qu’il n’existe de traditions relatives à leur arrivée dans l’ile que pour trois petits groupes ethniques, les Andriana de rimerina, les Zafy Raminia et les Antaimorona d’origine arabe, qui habitent la côte sud-est, les Antalaotra de la côte nord-ouest. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner que les opinions les plus diverses

aient été émises sur leur origine . J’ai

émis l’opinion que l’ile de Madagascar a été peuplée par des immigrations successives, remontant à des temps fort éloignés, de nègres indo-océaniens ou orientaux, que je désignerai sous le nom général d’Indo-Mélanésiens, pour rappeler que la branche orientale du tronc nègre existe non seulement dans les iles de l’Asie et de l’Océanie, mais aussi sur le continent. »

Ces populations primitives ont été métissées dans de notables proportions par des groupes d’immigrants de races très diverses. Malais, Sémites, Africains, et, à partir du xvi'= siècle, Européens. Tous ces éléments étrangers ont été absorbés assez facilement, non sans laisser des traces évidentes de leur

influence, aussi bien dans le Folk-Lore que dans les mœurs des Indigènes ou dans leur aspect physique. On peut citer maints exemples d'emprunts indéniables dans les contes populaires Malgaches. Ainsi le Mort (146) est une simple adaptation d'un conte arabe des Mille et une Nuits ; elle est assez habilement faite ; l’ensemble a même de la couleur locale Malgache ; le dénouement est tout à fait conforme aux coutumes et aux croyances des Betsimisaraka ; mais la première partie est à peine changée, ce qui semblerait indiquer que l'histoire a été importée récemment. Dans un autre conte, intitulé le Fils du Roi du nord et la Fille du roi du centre (i), il est question d’un roi qui devient aveugle; un ombiasy lui révèle qu'un seul remède pourra le guérir ; du lait de lionne, ^dont il devra se frotter les yeux; aussitôt le héros du récit se met en quête et finit par trouver ce lait rarissime chez un autre roi qui entretientdans son palais des lionnes apprivoisées. Ce trait n’a rien de Malgache ; il est fort proba-

(i) Conte non publié dan.s ce recueil.

blement d’origine arabe; or le conte a été recueilli loin de la côte, à Andriamena (cercle de Maevatanana). 11 y a eu des emprunts au Folk-I.ore de l’Europe, mais sans doute insignifiants. Les missionnaires durent éviter toujours de raconter aux indigènes des contes de fées ; par contre ils ont vulgarisé depuis longtemps chez les Merina et les Betsimisaraka beaucoup de fables tirées d’Esope, de La Fontaine et même de Florian. Sous le titre d'Angano fut imprimée à d'ananarive, dès 1834, une brochure contenant treize fables européennes. Il serait intéressant de suivre les déformations de quelques unes d’entre elles dans la tradition populaire malgache. D’autres éditions de la même brochure parurent en 1867 et 1875. Rien d’étonnant dès lors à ce que des vieillards indigènes racontent aujourd’hui des fables de La Fontaine, plus ou moins arrangées au goût de leurs auditeurs habituels. Gabriel Ferrand a publié dans ses Contes populaires Malgaches, avec de sages réserves sur leur origine, trois fables que je n’hésite pas, pour ma part, à considérer comme purement européennes. Ce sont le Chien

sauvage et le Corbeau (no VI, p. 14 le Renard et le Corbeau), les Grenouilles qui demandent un Chef (n° XIV', p. 40,= les Grenouilles qui demandent un Roi), le Bœuf Sauvage qui voit son image dans l’eau (n° XVI, p. 44, = le Cerf se voyant dans l’eau) . J’aurais pu moi-méme publier deux versions Malgaches du Chien qui lâche sa proie pour l'ombre, et une du Renard et la Cigogne, transformés pour la vraisemblance locale en un fosa et un héron. Ces trois adaptations ont été recueillies dans la brousse Betsimisaraka de la bouche de gens qui ne savaient pas lire et affirmaient ne pas tenir ces histoires d’un va^aha.

Tous ces emprunts sont relativement récents, et d’ailleurs mal déguisés. Quant aux analogies et aux concordances, elles sont innombrables. Je me contente d’en signaler quelques-unes. L’arbre qui saigne quand on le coupe et d’où sort une belle jeune fille (3i) peut être comparé aux chênes des Dryades ; de même, d’un bambou qui parle surgit un être semblable à un homme, dans le conte d’Isongompodisiailahy(4i). Les Zazavavindrano ou Filles-

d’Eau du pays Betsimisaraka rappellent les Ondines (34); comme dans les légendes européennes, les jeunes femmes merveilleuses qui épousent des humains dans les contes Malgaches imposent à leur mari une épreuve de discrétion (ne jamais révéler à personne leur origine, ou ne pas prononcer devant elles telle phrase ou tel mot) ; en cas de violation de la condition imposée, l’épouse mystérieuse disparaît (3i, 33, Sq). On retrouve aussi dans le Folk-Lore de Madagascar l’œuf d’où sort un enfant (6) ou un animal mythique (39), l’ogre mangeur de chair humaine (45, 46, 47), la légende des sept frères abandonnés par leurs parents (2) et bien d’autres thèmes connus. Certaines ressemblances de détail sont extraordinaires par leur précision : ainsi l’héroïne persécutée se cache dans un arbre près d'un puits ou d’une source; une esclave vieille ou laide, en puisant de l’eau, voit l’image d’une jolie figure qu’elle prend pour la sienne : elle casse sa cruche de dépit (48). Le trait du pauvre homme caché, surprenant une conversation entre fantômes ou génies, et s’enrichissant grâce à des secrets ainsi

révélés (23), se rencontre fréquemment dans les récits arabes.

Contes merveilleux.

La matière des Contes merveilleux, à quelques exceptions près, est sensiblement la même que dans le Folk-Lore des autres races .

Le thème le plus babituel est la lutte entreprise par le héros prédestiné contre des ennemis puissants, rois cruels, animaux ou monstres, soit pour parvenir à la fortune, soit pour conquérir une belle jeune femme.

Les caractéristiques les plus habituelles du héros sont les suivantes : il nait miraculeusement de gens âgés qui ne pouvaient avoir d’enfants (14, 36, i5), ou encore il est trouvé et adopté par ses parents (29), Quelquefois il parle dans le ventre de sa mère, et prie celle-ci d’avaler un couteau avec lequel il s’ouvre un passage dans le flanc maternel (i5). Souvent il est le plus jeune enfant d’une famille nombreuse ; il porte maintes fois le nom de Faralahy, qui signifie le Dernier-né. Il n’est pas rare qu’il soit

difforme, infirme ou malade (9, 33, 40): en ce cas l'intelligence, la ruse et au besoin la fourberie suppléent chez lui au manque de force. Parfois il change de forme et acquiert magiquement la vigueur et la beauté. Mais, d'une manière générale, les métamorphoses semblent beaucoup moins fréquentes dans les contes malgaches que dans le Folk-Lore européen et arahe. (i)uand des êtres se transforment, c’est souvent par un déguisement, comme les fosa qui s’habillent en hommes (10 et analogues). C’est dans les Contes sur les Origines (exclus systématiquement du présent recueil) qu’on trouve les métamorphoses les plus fréquentes. Toutefois nos contes merveilleux en offrent, eux aussi, des exemples. Une vieille sorcière devient une belle jeune fille, après s’étre plongée dans l'Eau-qui-métamorphose (aSj. Tangarirana, la femelle du caméléon, se transforme successivement en femme, en plantes, en oiseau (48). Rasoandranovola (49) change sa rivale en oiseau par un procédé extrêmement primitif : elle lui plante des plumes d’oiseaux sur tout le corps; aussitôt l’autre s’envole; il sullit de même que le roi arrache les

plumes, pour rendre à l’héroïne sa forme première. Dans le Roi-qui-voulait-avoir-unenfant (28), les deux méchantes soeurs sont changées en moustique et en scarabée. Enfin des hommes sont métamorphosés en chiens, en bambous, en perroquets, en sangliers, en caïmans, en vorondreo dans d’autres contes.

Le héros se sert de moyens magiques fournis par les ombiasy ou sorciers, les Zavatra ou esprits, les Zanahary ou dieux : ce sont habituellement des ody, c’est-à-dire des amulettes. Il y en a de toutes espèces, pour avoir des enfants, pour procurer des richesses, pour préserver des sagaies, des balles, des caïmans, pour écarter la foudre, ou les maux provenant de la violation des fctdy, pour rendre invisible, pour changer la figure ou la voix d’une personne ; il y a même des odiaina, des ody de vie, pour ressusciter les morts. Certaines de ces amulettes ont un pouvoir magique très varié et très étendu; elles possèdent une personnalité en quelque sorte divine, portent un nom propre précédé du préfixe Ra, comme les hommes, et correspondent à ce que les Mal-

gâches du xix‘= siècle appelaient des Sampy et les missionnaires chrétiens des idoles ; ainsi Rafanovaova (40) réalise tous les désirs de son possesseur ; Tamango (41) parle le langage des hommes; il permet à celui qui le détient de connaître l’avenir et d’accomplir les choses merveilleuses que lui suggère sa fantaisie. Des pouvoirs magiques spéciaux sont personnifiés dans le conte d’Isongompodisiailahy (41) sous la forme des Artisans de la Vie, Rampanohitaolana, l’Ajusteur-d’os, Rampanaozatra, le Faiseurde-nerfs, Rampanaonofo, le Faiseur de chairs, Rampanaohoditra, le Faiseur-depeau, Rampanaora, le Faiseur-de-sang, et Rampamelombelona, le Donneur-de-vie : il y a là une ébauche de mythe anthropomorphique, dont on trouve maintes traces à Madagascar, surtout chez les Betsimisaraka et les Sakalava.

La richesse est apportée quelquefois par un esprit divin ou ancestral dans un coffre plein de trésors (24), ou sous forme d’un piège-à-biens (8), ou par l’arbre sorti d’une graine miraculeuse (6, 28); cet Arbre magique porte, au lieu de fruits, des perles, de

l’argent, des e'toffes; mais seul peut les cueillir celui ou celle par qui la graine a été plantée ; si quelque autre s’en avise, les branches s’élèvent soudain hors de sa portée.

L’arbre, comme on l’a vu précédemment, est parfois la demeure d’un être merveilleux. Ailleurs il se trouve en connexion magique avec la vie d’un être humain, pousse vigoureusement tant que celui-ci est en bonne santé, dépérit s’il est malade, se dessèche quand il meurt (i3, 14, 3o). C’est encore un thème banal du Folk-Lore universel.

La résurrection des morts n’est point rare dans les contes malgaches. Le fils d’un Andriamanitra ou dieu ressuscite une femme qu’il a aimée, tout simplement en ordonnant au souffle de rentrer dans le corps (35). Un frère fait revivre ses frères morts, en frappant de la main le sol où ils reposent (64). Le monstre Kâka rend la vie à un homme qu’il a tué, en frottant ses ossements sur la terre (14). Une jeune fille extraite en trois morceaux du ventre d’une anguille est ressuscitée par le sang de l’anguille, employé en onctions.

A côté des personnages humains se meut, dans les contes merveilleux malgaches, tout un monde de bêtes, de monstres, d’esprits ancestraux, de dieux.

Les bêtes réelles, bœufs, sangliers, chiens, rats, oiseaux de toutes sortes, apparaissent fréquemment comme les amis et les auxiliaires du héros. Elles l’aident maintes fois à triompher d’épreuves qui lui sont imposées : les sangliers labourent pour lui d’immenses rizières, les fody rassemblent d’innombrables graines semées aux vents, les caïmans ramènent sur la rive des trésors jetés au fond d’un lac. Le requin porte jusqu’à la côte le piroguier en détresse. Le rat et le faucon rapportent au plus jeune frère son talisman volé. Parmi les bêtes secourables, il faut citer les animaux annonciateurs, comme le vorondreo, qui vient chanter au dessus des cases du village maternel la mort ou la captivité de la jeune fille. Les bêtes peuvent être malfaisantes aussi. Le même vorondreo cause la mort de celui qui l’a tué pour le manger (io3). L’interdiction de goûter à certaines chairs est symbolisée dans le conte du Chasseur d’Oi-

seaux (143) : le petit antsaly, l’oiseau mythique, parle dans le pot ou il est en train de cuire, et jusque dans le ventre du chasseur : sa mère, à son appel, vient tuer le meurtrier. Dans le conte d’Imahaitana (3), un énorme crapaud avale trois femmes poulies sauver des bêtes qui les poursuivent, puis foudroie celles-ci, et revomit les fugitives sous les yeux de leurs parents. Ce crapaud peut prendre place, en raison de sa taille, parmi les monstres de toutes sortes que nous offrent les contes Malgaches : le Serpent-à- Sept-Têtes entoure quatre fois un village de ses replis et engloutit dans une seule de ses gueules tout un troupeau de bœufs (12,1 3); le Kâka, anthropophage, vit indifféremment dans les lagunes et sur la terre ferme (14,1?); le Besaritaka (7), l’Angalampona (18), le Kinoly (102), le Bœuf d’eau (38, 39), et tant d’autres bêtes fantastiques surgissent des forêts, des rivières ou des lacs, dévorent les hommes isolés, s’introduisent dans les cases pour voler, en l’absence des habitants. Certains prétendent que l’un de ces monstres, le bœuf d’eau, ne serait autre que l’hippopotame, déformé par la tradition populaire.

Un hippopotame de petite espèce, complètement disparu aujourd'hui, existait encore dans nie à une époque rapprochée de nous, peut-être au xviii® ou même au xix^ siècle. Je n’ai trouvé jusqu'ici aucun conte où il fût question d’un oiseau gigantesque pouvant correspondre à l’Aepvornis. Cependant celui-ci passe pour avoir donné naissance à l’oiseau Rok des légendes arabes. D’autre part son souvenir semble bien s’étre perpétué dans les traditions populaires du sud de nie : des indigènes auraient dit, paraît-il, que les Français avaient retrouvé le Grand- Oiseau des Anciens, lorsque les autruches du Cap furent acclimatées à Tuléar.

Le monde humain et le monde animal se confondent dans maintes légendes. La Vache-sans-cornes « couche dans le même lit » que sa fille adoptive ; elle « tient sa case propre comme ferait une personne », mais tous les matins elle va brouter dans la forêt, et, à lire le conte, on ne sait si elle a la forme d’une femme ou d’une vache (lo). Les fosa, qui dans la nature sont de petits carnivores plantigrades, gros comme des renards, épousent dans les récits malgaches des jeunes

filles pour les dévorer (i3j). Un caïman, sans doute sous la figure d’un homme, vient dans un village chercher une femme, mais, en passant une rivière, il redevient saurien au contact de l’eau et entraîne sa victime (5i). Ce conte correspond à une croyance répandue chez les Betsimisaraka, surtout chez les Betanimena : il y aurait de véritables mariages entre la race humaine et l'espèce des caïmans, de femme à caïman mâle et d’homme à caïman femelle (i). La liste des monstres semi-humains comprend encore l’ogre des Contes Malgaches; il porte le nom de Trimobé et présente à peu près les mêmes cacactéristiques que son congénère d’Europe (43, 46, 47).

Les êtres surnaturels, les Esprits, se tiennent auprès des tombeaux, ou bien ils rôdent dans les ténèbres de la nuit, dans l’ombre des forêts, ou bien encore ils habitent des lieux indéterminés, plus ou moins imaginaires, et réputés inaccessibles. Ils sont d’espèces nombreuses, angatra, ambiroa,

(i) Les récits recueillis à ce sujet seront publiés ultérieurement,

lolo, mataloa, ou doubles des ancêtres morts, Vapuiba ou esprits des plus anciens possesseurs de la terre sur les Hauts-Plateaux, Zanaliari, Andriamanitra, ou puissances divines sous leur forme la plus vague. Tous ces Esprits se confondent dans l’appellation générique et banale de Zavatra; le mot Zavatra signifie chose ou être, il s’emploie souvent en malgache dans le sens banal qu’ont pris en français « chose » ou « machin », et il désigne tous les Etres innombrables, mystérieux et puissants.

Tel est le milieu où se passe l’action des contes merveilleux, tels sont les personnages qui y prennent part. Qnant aux exploits du héros, ils peuvent en général se ramener aux thèmes suivants.

Le héros s’empare, soit par la force, soit par la ruse, et souvent avec des secours magiques, de bœufs, d’esclaves et de richesses de toutes sortes; par surcroit, il trouve ou il conquiert une femme. Il est à remarquer que cet épisode de la conquête de la femme est rarement le thème unique ou le thème principal.

Le jeune homme prédestiné tue le mons-

tre, ordinairement grâce à son intelligence et aux ruses qu’elle lui suggère, ou avec des secours magiques. Il délivre les animaux et les gens mangés par la Bête, et qui sortent tout vivants de son ventre; avec les personnes rendues ainsi au jour, le héros peut fonder un village dont il devient le chef. Mais c’est en somme une simple façon de s’enrichir, et le héros civilisateur n’apparaît qu’exceptionnellement dans les contes Malgaches.

Le plus jeune des frères triomphe d’épreuves imposées par un Zanahary ou par un Roi, possesseur des richesses ou de la femme à conquérir. Ces épreuves sont souvent d’ordre magique; le dernier né réussit là où ont échoué ses aînés, grâce aux animaux secourables et aux conseils d’un Esprit.

Dans beaucoup de contes le personnage principal ou l’un des personnages importants se trouve être une femme. Les héroïnes du Folk-Lore Malgache peuvent être comparées souvent à celles des traditions populaires européennes, à Cendrillon ou à Peaud’Ane par exemple.

L’héroïne prédestinée est d’ordinaire la plus jeune de plusieurs sœurs. Elle est détestée de ses ainées, persécutée et abandonnée par elles, ou encore réduite à devenir leur servante. Ou bien la jeune femme est haïe de ses beaux parents, qui cherchent à la faire mourir. Un thème fréquent est fourni aux contes Malgaches par la polvgamie : la dernière épousée, qui est la plus jeune et la plus belle, en but à la haine de ses rivales, finit par triompher et par rester la seule femme ou du moins la favorite Ou encore la jeune fille de caste Andriana, voyageant avec une esclave, est trahie par celle-ci, qui prend de force ses vêtements et usurpe son rang et sa place. L’héroïne, réduite à la servitude, chante sa plainte aux oiseaux qu’elle est chargée d’écarter des rizières. Son chant est entendu, et elle retrouve ses honneurs, après une ordalie. C’est en général l’épreuve du taureau. Le taureau, animal noble, se laisse tourmenter ou monter par la femme Andriana, mais éloigne ou tue d’un coup de corne la femme esclave Dans une autre série de contes, la jeune fille est épousée, ou enlevée, ou noyée

par un animal; la nouvelle de l’accident est apportée au village par un oiseau annonciateur.

Contes d’animaux ou fables

Les contes à personnages animaux sont considérés par beaucoup de Folk- Loristes comme les plus anciens de tous. De fait la plupart des récits Malgaches qui mettent en scène les bêtes sous leur forme ordinaire, semblent très primitifs. Leur authenticité et leur origine locale est de plus attestée par la précision des détails spécifiques. Par exemple les contes sur le fosa et ses habitudes, sur le takatra et son nid, ne peuvent avoir été imaginés qu'à Madagascar. D’après Gabriel Ferrand, ces légendes occuperaient la dernière place par le nombre, et la pauvreté de la faune Malgache expliquerait la rareté des contes d’animaux. Je ne suis pas tout à fait de son avis; je crois' ces fables aussi nombreuses que tout autre genre de récits dans le Folk-Lore de la grande île Africaine (i) ; seulement les Indigènes les

(i) Je ne donne ici qu’un choix de ces contes; et j’ai réservé pour diverses études en prépara-

racontent moins facilement que les autres, parce que souvent elles sont en rapport avec des fady ou interdictions religieuses, qu’ils ne tiennent pas à dévoiler aux Européens.

Les personnages animaux conservent dans les fables les caractéristiques extérieures et les mœurs particulières à leur espèce, mais parlent et agissent à la façon des hommes. Les acteurs les plus habituels sont les animaux qu’on voit le plus souvent, avec lesquels on se trouve en rapports quotidiens, bétes familières ou domestiques habitant les villages ou vivant à proximité des demeures humaines, bétes qui ravagent les récoltes, bétes qu’on chasse pour les manger à cause de la succulence de leur chair, bêtes remarquables par leur forme, leur couleur, ou la singularité de quelqu’une de leurs habitudes. Dans de nombreux contes apparaissent le sanglier, le rat, le chat sauvage, le chien, le bœuf, le caïman, le caméléon, le hérisson,

tion un grand nombre de récits explicatifs, dont les bêtes sont les personnages uniques ou principaux.

et des oiseaux, tels que le vorondreo, le takatra, la pintade, la poule, le vintsy, \e papango, le vorondolo. On trouve plus rarement le fosa, la tortue, l’escargot, la grenouille, l’anguille, le requin, des serpents, des singes lémuriens, divers volatiles. Les animaux domestiques n’interviennent pas fréquemment ( i) ou jouent un rôle secondaire. Ils sont représentés comme moins intelligents. Ainsi la poule, lourde et sotte, est opposée à la pintade, (2) avisée et intelligente. Le chat sauvage, souvent victime, est pourtant plus fin que le chien.

L.es thèmes les plus fréquents des fables malgaches sont faciles à mettre en évidence, à cause de la brièveté ordinaire de ce genre de récits, beaucoup moins compliqués que les contes merveilleux. Dans ceux-ci il y a souvent juxtaposition et combinaison de plusieurs thèmes (séquences thématiques) ; au contraire le développement des contes

(1) 11 est à remarquer que le conteur spécifie souvent qu’il s’agit d’un chien sauvage, d’un bœuf sauvage.

(2) La pintade est encore sauvage ou à demisauvage à Madagascau'.

d’animaux est presque toujours très simple et pour ainsi dire nu.

La plupart sont explicatifs et peuvent se ranger sous les rubriques suivantes :

Explication d'un fady ou interdiction.

Beaucoup de fables rendent compte de l’origine d’un fady ou interdiction. Par exemple un homme meurt pour avoir mangé la chair de l’oiseau vorondreo ; aussi ses descendants s’abstiennent d’y toucher désormais. Ce meme oiseau aide les parents de Soafara à retrouver leur fille enlevée par un caïman : c’est pourquoi il ne faut pas tuer le vorondreo. Des sanctions redoutables s’appliquent à ceux qui violent le fatidra ou serment du sang; ainsi les boai^a ou perroquets noirs n’osent plus s’approcher des rivières par crainte des caïmans, depuis que l’ancêtre boai^a a causé la mort de son frère de sangle caïman.

Explication de la forme de certains animaux.

Certains contes expliquent la constitution

physique, les caractéristiques extérieures de tel ou tel an'mal. Le ver de terre n’a pas d'yeux, parce qu’il les a prêtés jadis à son frère le serpent, qui s’est enfui en les emportant (io6). La tête du takatra est plate, parce qu’elle a été comprimée autrefois par un autre oiseau qui se battait avec lui (ni). La queue du sanglier est toute petite, depuis que le rat l’a rongée ; son groin est aplati, parce qu’il a fouillé au milieu des pierres pour attraper le rat; et, si le rat a la voix rauque, c’est à force d’avoir ri du sanglier

Explication des mœurs des animaux.

D’autres contes expliquent la manière d’être et les habitudes des bêtes. La poule, pendant le jour, picore et disperse les grains de riz qui sèchent sur les nattes, afin que son frère de sang le rat puisse venir les manger, une fois la nuit venue (laS). De même le rat a le droit de ronger tous les objets dans les cases, parce qu’il a guéri jadis le fils d’un très grand chef (126). Si le railovy tapisse son nid avec les plumes de toutes

espèces d’oiseaux, c’esl qu’autrefois la gent ailée lui a conféré ce privilège, en le choisissant comme roi (soi).

Explication des inimitiés entre espèces animales.

Le rat fut cause un jour que le chat se noya en traversant une rivière. Depuis ce temps les enfants du chat ont voué une haine mortelle aux descendants du rat (149). La pintade fuit le voisinage des cours d’eau pour échapper au caïman, à cause du bon tour joué par Mère Pintade à Grand’père Caïman (ii5). Le chien poursuit sans relâche le sanglier, parce que celui-ci a refusé d'exécuter jadis une convention intervenue entre eux deux (iBq). Ce genre d’histoires est, avec les explications de fady, un des thèmes favoris du l’olk-Lore malgache (i).

Victoire inattendue du plus faible.

I^es contes d’animaux ont fréquemment

(i ) Cf. 93, 94, 95, 96, 98, 99, 100, 1 12, 1 14, 117, 118, 119, 120, 121, i33, i5o.

pour thème le triomphe du petit sur le gros, du faible sur le fort, de l’intelligent sur le stupide.

Le sanglier est dupé tantôt par la grenouille (149), tantôt par le caméléon (148). Le hérisson parvient à vaincre et à tuer le caïman (iSe). f.es petits poissons Vilr se débarrassent par une ruse des gros poissons qui les dévoraient (104).

Ce thème, la glorification de la ruse, se retrouve sous des formes multiples dans les traditions populaires de Madagascar. On l’a rencontré déjà dans les Contes merveilleux : tantôt le plus jeune frère, tantôt l’étre faible, infirme ou difforme, triomphent par la ruse du roi fort et puissant, ou du monstre. On le reconnaîtra plus loin dans les Fabliaux, où l’homme avisé vient toujours à bout de ses ennemis et acquiert par ses fourberies richesses et honneurs. Ces conceptions reflètent un état social ; les anciens clans malgaches étaient généralement pacifiques plutôt que guerriers, et recouraient à la ruse plus volontiers qu’à la force.

Fabliaux.

Les différentes séries de contes d'animaux qui viennent d’être passées en revue, ne renferment pas de merveilleux pour ainsi dire, si on excepte la donnée fondamentale des bêtes parlant et agissant à la façon des hommes. 11 en est de même des Fabliaux, qu’on pourrait appeler contes réalistes. La plupart ont une tendance nettement satirique, comme les fabliaux du moN'en âge. D’autres sont simplement destinés à amuser les auditeurs, par les devinettes qui leur sont proposées, ou par l’accumulation des détails truculents ou scatologiques .

Toute une série de ces contes reprend, sous une forme romanesque, mais vraisemblable, le thème du personnage avisé, qui réussit par la fourberie et la ruse. La plus connue de ces histoires est celle d’ikotofetsy et Imahaka. Une version assez complète en a été publiée par G. Ferrand dans ses Contes populaires malgaches. Aussi n’en ai-je donné ici que quelques épisodes. Elle vaut la peine d’être résumée.

Le jour où Ikotofetsy et Imahaka se ren-

contrèrent pour la première fois, l’un portait un angady à échanger contre une poule, et l’autre une poule, enfermée dans une sobika, à échanger contre un angady. Ils s’arrangèrent, et, rentrés chez eux, ils s’aperçurent que l’angady était non pas en fer, mais en argile frottée de plombagine, et que dans la sobika, il y avait un corbeau, au lieu d’une poule. Egaux en malice, ils se réconcilièrent et parcoururent ensemble le pays, faisant partout des dupes et des victimes pour satisfaire leur cupidité et leur gourmandise. Ikotofetsy échange contre une sobika de riz un panier de manioc; mais il a eu soin de ne mettre qu'une mince couche de manioc à la surface et de remplir le panier d’herbe et de pierres. Imahaka, en train de voler un mouton, est surpris par le propriétaire, qui s’écrie : « Eh! l’homme! Tu emportes mon mouton? — Non! je le soulève pour voir ce qu’il pèse » répond l'autre, puis il remet tranquillement l’animal à terre, et s’en va. Une autre fois il accuse de vol un homme qu’il est en train de dépouiller.

Tous deux ourdissent des ruses compli-

XLVin

quées pour tromper les gens. Par exemple ils dissimulent des pièces d’argent et quelques perles sous les plumes de la queue d'un paon, puis mettent en ^■ente l’Oiseau-merveilleux-qui-pond-de-l’argent-et-des-perles.

Ils sifflent d'une certaine manière : l’oiseau fait la roue; une pièce tombe. Ils recommencent : tombe une pièce ou une perle. Un imbécile leur achète le paon en échange d’une forte somme.

Ils abusent des croyances religieuses pour tromper les gens pieux. Imahaka se cache dans un tombeau et parle au nom des trépassés pour se faire donner une part de la fortune d’un riche défunt. Une autre fois les deux compères font le sikidy, arrachent leurs dupes à des dangers imaginaires, naturellement exigent en récompense de leurs services un nombre respectable de piastres.

Ils commettent crimes sur crimes, assassinent une vieille gardeuse de moutons pour s’emparer de ses bêtes, font nover tous les hommes dans un village et s’en proclament ensuite les chefs. Ils ne s’épargnent pas l’un l'autre et essaient continuellement de se

jouer des tours pendables. I.’un fait manger à l’autre des crottes de chien ; celui-ci se \enge en promettant à son compère une jolie femme qu’il remplace par un mouton. Par les ruses d’ikotofetsv, Imahaka devient incestueux et parricide. Leur dernier crime sert de conclusion au cycle : pour rester seul maître de tous les biens volés, chacun projette un jour de tuer son complice.

Ikotofetsv empoisonne le riz d'Imahaka; Imahaka tue Ikotofetsy à coups de sagaies, puis va manger le riz empoisonné et meurt.

Cette histoire des deux compères associés pour duper et voler est très populaire dans toutes les parties de l’ile, mais surtout en Imerina. Les Bara en fournissent une variante curieuse avec le conte de Tangalv et Doso (84).

Le thème du héros avisé, développé en fabliaux, se retrouve aussi chez les Antankarana, les Betsimisaraka et les Tanala, avec divers récits sur Ngano (82, 83), Kelikanty et lolombevalana (81), Zalahifana et Zavavifana (So). Ces contes renferment les thèmes secondaires de l’Epreuve, de l’Enigme, et un autre assez fréquent dans

les traditions populaires malgaches, le thème de la Natte cousue. L’homme avisé, enfermé dans une natte (i; cousue pour être précipité dans un abime ou une rivière, parvient à s’échapper et à faire jeter quelqu'un d’autre à sa place. Il persuade ensuite aux gens qu'il a trouvé des trésors dans le précipice ou au fond de l’eau; il les décide à se faire coudre, eux aussi, dans des sacs pour être lancés à la rivière et en rapporter des biens de toutes sortes.

Les Fabliaux drolatiques ou satiriques sont très appréciés des Malgaches; ils racontent le plus ordinairement les aventures plaisantes d’un gourmand, d’un avare, d’un niais qui s’attire à lui-même toutes espèce^ de désagréments, d’un mari dupé par sa femme ou d’une femme bernée par son mari. Ce sont parfois de simples anecdotes, ou des contes romanesques, avec péripéties comiques ou tragiques : tels le Lépreux voleur de courges (56), les 'Voleurs (62), les Lé-

(i) Du reste ce thème n’est pas particulier au Folk-Lore malgache; cf. E. Cosquin, Contes popul. de Lorraine,!. I. p. 108-120.

preuses (6i), Rajako (Sp), les Trois Sourds (38).

Beaucoup de contes se terminent par une énigme, avec ou sans solution. Ainsi (8G) trois frères traversent une rivière : le premier tient un homme, le second un bœuf et le troisième un chien; mais, la rivière une fois passée, il n'v a plus qu’un seul animal. Quel est-il? C’est un bouc, que les trois hommes tiraient par la barbe, les cornes et la queue.

Ou bien trois hommes (90) vont chasser à la sarbacane; l’un fournit l’arme, l’autre les flèches, le troisième vise un oiseau et le tue; on se dispute le gibier; à qui doit-il appartenir.-' Aucune solution n’est proposée par le narrateur, et il ne semble pas qu’on puisse en donner une. L’esprit ergoteur des Malgaches paraît se complaire à ces devinettes insolubles, dont on pourrait citer de nombreux exemples. Au cours de certains contes, des séries d’énigmes sont successivement proposées, puis résolues par le héros (70, 80, 82, 83).

La morale des contes Malgaches.

Bien entendu il ne s’agit point ici de la morale au sens où l'entendent la plupart des civilisés d’Europe, mais des conceptions de la vie indi\'iduelle ou tribuale qui se dégagent des traditions populaires. La morale du Folk-I.ore ne donne pas seulement des règles pour la conduite des hommes entre eux, mais elle s’applique aussi aux rapports que peuvent avoir les humains avec la nature entière, les rmimaux, les Etres surnaturels. Elle est ordinairement utilitaire et il est probable que c’est dans les contes les plus récents qu’elle se manifeste le moins. Les fabliaux, souvent amoraux, sont relati- N'ement jeunes ; les contes d’animaux imaginés pour illustrer une interdiction religieuse ont chance d’être plus anciens ou tout au moins d’être imités de légendes très vieilles.

Certaines traditions remontent jusqu’aux époques crépusculaires de la race, aux temps où l’homme soutenait contre toute la nature une lutte de tous les jours, âpre et farouche. Aussi des traits de véritable sauvagerie se rencontrent dans certains de nos

Lin

récits. Angidikely (19) arrache à son adversaire vaincu les poils des aisselles et en fait une corde pour le lier. Une femme (49) se venge en envoyant aux parents de sa rivale la tête de celle-ci, jetée pêle-mêle dans une corbeille avec des têtes de moutons. Le Kotokely dépèce et fait cuire dans une marmite les enfants qu’on lui a donnés à garder. Dans le conte intitulé le Roi du Nord et le Roi du Sud (3o), le héros veut se présenter devant son ennemi sans exciter sa défiance; pour se déguiser en femme, il arrache la peau de la figure d’une esclave et en couvre son propre visage. De même, dans la Vache-sans-cornes (10), la Bête lèche le visage de sa fille et enlève la peau qu’elle suspend au dessus de son foyer; plus tard, quand la fille pleure, les larmes coulent de la peau et éteignent le feu dans la case de la Vache-sans-cornes.

Les conclusions que la plupart de nos contemporains appelleraient morales sont rares et souvent ajoutées par des conteurs récents (voir 76). 11 est difficile d’imaginer un conte plus naïvement immoral, à notre point de vue moderne, que celui des Deux

Epoux-sans-enfants (36) ; le héros enlève la femme de son frère, cause la mort de celuici, puis se fait adopter par un homme riche, qu’il tue ensuite pour s’emparer de ses biens. Dans beaucoup de contes, la fourberie et même le crime sont récompensés par le succès et la richesse. Mais n’est-il pas moral dans une certaine mesure, chez les peuples d’une civilisation peu avancée, que l'intelligence et la malice triomphent? (40, 55). Ce principe, continuellement illustré par le Folk-Lore malgache, que la ruse prime la force, constitue en somme un progrès social.

Beaucoup de fables sont destinées à montrer que les lois religieuses de la tribu, léguées par les ancêtres, sont sacrées et intangibles. Il ne faut pas violer les fady ou interdictions. Il ne faut pas affronter une ordalie ou épreuve magique, si on s’est parjuré. Les vrais liens du sang sont plus forts que la mort, plus forts que l’adoption. Ainsi la conclusion du conte de Ranalahy et Ranavavy (44) semble immorale au premier abord : les trois frères, abandonnés par leurs parents, recueillis et élevés par de

pauvres gens, deviennent riches et abandonnent alors, en les laissant dans la misère, leurs parents adoptifs, pour revenir à leur vraie famille. L’immoralité de cette conclusion n’est qu’apparente : elle montre en réalité la force contraignante des liens du sang.

D’autres récits se rapportent au fatidra, ou échange du sang, et mettent en évidence les peines réservées aux violateurs de cet engagement religieux, par lequel les contractants deviennent frères.

La pauvreté est le pire des maux ; tous moyens sont bons pour s’y soustraire. Les dieux eux-mêmes fàvorisent l’homme riche et méprisent l’homme misérable. Ainsi un Zanahary, c’est-à-dire une divinité, propose une convention à deux frères besogneux : il les enrichira, sous la condition de prendre leur vie au bout de huit ans. L’aine refuse et reste pauvre; le cadet accepte et jouit d’une opulence sans limites. Mais au bout des huit années, le Zanahary, sur les conseils de son fils, tue l’homme pauvre, « vaurien qui s’est complu dans ses haillons et a refusé la fortune », et il épargne l’homme riche, sous le prétexte que celui-ci a une autre valeur so-

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