L’HOMME- AUX-TROIS-BŒUFS
ET L’HOMME-AUX-TROrS-FEMMES
CONTE MAROFOTSY
Recueilli à Tsaratanana {cercle de Maevatanana).
Ratelomby n’avait ni parents, ni enfants, ni femme, il était seul, et possédait trois bœufs. Comme il aimait beaucoup ces trois bœufs, il prit le nom de Ratelomby (l’Homme-aux-troisbœufs). Un jour, on lui dit : « Là-bas, à tel endroit, il y a une personne qui cherche son parent, appelé Ratelomby. » En entendant cela, Ratelomby, poussé par le chagrin d’étre seul et par la douleur de ne pas avoir de parents, partit. En route, il passa près d’un village où habitait un homme qui n'avait ni parents, ni enfants, ni
biens, pas même un poussin; pourtant il avait trois femmes et c'est pourquoi on le nommait Ratelovady (rHomme-aux-trois-fcmmes). Au moment où Ratelomby passait près de son village, Ratelovady l'interpella : « Où vas-tu avec ces trois bœufs? — Je suis à la recherche d'un parent; je vis seul et je n'ai que le regret des morts que j’ai perdus. — Quel est ton nom ? — Je m’appelle Ratelomby. — C'est justement toi qui es mon parent que je cherche aussi. Je suis le frère de Ratelomby, et je m’appelle Ratelovady. Entre dans notre village, cher frère ; nous sommes bien heureux de pouvoir nous retrouver sains et saufs. » L'Homme-aux-trois-bœufs n’était pas bien sûr qu’ils fussent parents, pourtant les belles paroles de l’Homme-aux-troisfemmes lui faisaient plaisir, et, sans trop réfléchir, il entra chez lui. Or ce n’était nullement par amitié que Ratelovady le priait, mais il avait l’intention de le tromper pour s’emparer de ses biens. Au bout de quelques jours, il lui dit : « Cher frère aîné, tu n’as pas de femmes, et par conséquent tu n’as pas l'espoir d’avoir un jour des enfants pour soutenir ta vieillesse. Moi, j'ai trois femmes. Prends l’une d'entre elles. » Ratelomby fut très heureux en entendant cette proposition; il finit par croire que Ratelovady était bien son parent. Il choisit donc, pour être sa femme, Ifaravavy, et s'en fut avec elle dans sa
maison. Or, auparavant, RatelovaJy s’était concerté avec cette femme : « Dès que tu seras chez Ratelomby, une semaine après le mariage, tu feindras d’ctre malade, et, quoiqu'il te donne comme fanafody, tu le refuseras, mais tu lui demanderas de venir ici chez moi pour faire le sikidy. Il xVu bout d’une semaine, Ifaiavavy fit donc semblant de tomber gravement malade; l’honnête homme alla aussitôt chercher des ombiasy pour préparer des fanafody et demanda à sa femme ce qu’elle voulait manger pour se donner de l'appétit. Mais la femme lui dit que le seul moyen de la guérir était d’aller trouver Ratelovady qui ferait le sikidy. Ratelomby' y courut. Ratelovady feignit l’étonnement et fit le sikidy; voici quelle fut la réponse, « Ifararavy, femme de Ratelomby, est gravement malade; elle mourra, si son mari ne tue pas un bœuf. Quand ce bœuf sera trouvé, c’est moi qui devrai le sacrifier. » Ratelomby, presse de guérir sa femme, ne voulut pas se donner la peine de chercher un autre bœuf, et prit l’un des siens. Ratelovady vint donc, renversa le bœuf à terre et le tua; puis il donna le sang du bœuf mort à boire à Ifaravavy qui feignit d’être aussitôt guérie. Ratelovady dit alors : « Partage maintenant la viande; laisse m’en la moitié, et prends l'autre moitié pour toi; mais fais bien attention de régaler avec ta part les personnes d’ici. » 11 ne
voulait pas que Ratelomby, en vendant la viande, pût se procurer une bonne somme d'argent. Lorsque Ratelovady eut mangé sa part du bœuf, il revint trouver sa dupe : « Prends pour toi l’une de mes deux femmes, et laisse-moi Ifaravavy, car elle n'était chez toi que depuis une semaine, et elle est déjà tombée malade ; de plus Andriananahary m’a dit qu’elle serait de nouveau souffrante, si tu la gardes chez toi, et d’une maladie deux fois plus grave que la première. » Ratelomby, bien qu’il aimât Ifaravavy, accepta la proposition : il choisit Ramatoa, la plus âgée des femmes, mais celle-ci feignit, comme Ifaravavy, d’être malade; Ratelomby tua encore un bœuf aux poils noirs. Ratelovady recommença sa ruse, céda sa deuxième femme Raivo, qui, après une semaine de séjour, tomba malade aussi. On tua le bœuf aux poils blancs, le dernier bœuf de Ratelomby. L’autre lui dit alors : « Tu as piis successivement mes trois femmes, sans pouvoir les garder. Je suis sûr que toi aussi tu seras malade, si tu n’y prends pas garde. » Et il chassa Ratelomby de chez lui. Le malheureux partit, ne possédant plus rien et regrettant ses trois bœufs. En chemin il rencontra un homme qui lui demanda d’où il venait. Ratelomby, désabusé sur le compte de son prétendu frère, raconta tout ce qui lui était arrivé, comment il était seul et pauvre, après
avoir perdu ses trois bœufs et ses trois femmes. L'homme lui dit ; « Continue ton chemin et couche-toi à l’endroit où tu te trouveras au moment du coucher du soleil. Quel que soit cet endroit, il faut que tu t’y couches. » Ratelomby se remit en route. 11 était en pleine forêt quand le soleil se coucha. Il s’arrêta cependant et passa la nuit sans rien manger. Au milieu delà nuit, pendant qu'il dormait, un Être vint et lui dit : IC Demain de bonne heure, tu iras te plonger dans l'eau de la mare voisine. Tu sentiras quelque chose que tu prendras avec un doigt seulement et tu l'emporteras. » Le lendemain, il se leva de bonne heure et s'approcha de la mare. Sur le bord, il trouva deux cruches dont l’une était bleue et l'autre rouge. Etonné, il se dit ; « Que ferai-je de ces deux cruches? Les emporterai-je ou me plongerai-je dans l'eau?» Cependant, il fit ce qu'on lui avait dit, et s'étant plongé dans l'eau, il sentit que son index entrait dans le goulot d'une fiole qui se trouva pleine de toute espèce de trésors. Il l’emporta ; elle renfermait un peu de toutes les choses qu'un homme pouvait désirer : trois grains de riz, quelques brins de zozoro, de petits morceaux de lambas de différentes sortes, de l’argent, etc., etc. Sorti de l’eau, Ratelomby ouvrit les deux cruches qu’il avait vues d’abord : de l'une sortit une belle fille et de l'autre un jeune garçon. Ra-
telomby fut si étonné qu’il lâcha sa bouteille : elle tomba par terre et se cassa. Aussitôt se développèrent tous les objets qui y étaient enfermés; les trois grains de riz sc mirent à pousser dans toutes les terres du voisinage, les morceaux d’étoffes devinrent de beaux lambas, les brins de zozoro se changèrent en nattes, les pièces en un monceau d’argent. La jolie fille et le jeune garçon devinrent des tribus qui se répandirent dans tous les environs. Ratelomby réunit son peuple et raconta son histoire, puis demanda conseil à ses sujets ; « Nous établironsnous dans mon pays natal, ou bien ici même à l’endroit où vous êtes nés? » Eux lui répondirent : « Tu sais que rien n’est plus doux que la terre natale. Nous irons donc à l’endroit où tu es né. i> On partit alors avec toutes les richesses. Or, quelque temps avant leur passage par le village de Ratelovady, celui-ci dit à ses femmes : « Qu’est-ce donc que ces sons de conques, qu’on entend là-bas ? >> Les sons se rapprochant, Ratelovady demanda à ceux qui passaient ; « Qui est-ce qui sonne de la conque ainsi ? » Les passants répondirent : « C’est Ratelomby qui arrive, avec ses bœufs qui mugissent, ses poules qui crient, ses lambas de mille couleurs et ses vatas d’argent, avec ses peuples : ils couvrent toute la terre aux endroits où ils passent. » Ratelovady et ses femmes ne soufflèrent mot et se
jetèrent la face contre terre, au grand étonnement des passants. Ils se relevèrent au moment où passait le premier groupe des sujets de Ratelomby, avec les volailles de toute espèce. Ratelovady leur demanda qui ils étaient et ils répondirent : <1 Nous sommes des sujets de Ratelomby et nous conduisons ses volailles. » Fuis vinrent d’autres qui conduisaient des moutons et des chèvres, puis les porteurs des lambas, puis les gardiens des vatas d’argent, enfin Ratelomby lui-mèmc, au milieu des troupes d’hommes et des troupeaux de bœufs. Ratelovady était malade de rage et de peur. Ses trois femmes s’approchèrent de Ratelomby en pleurant et lui dirent : <1 C'est nous, maître, qui t’avons trompé; fais de nous ce que tu voudras; nous te supplions seulement de ne pas nous tuer. » Ratelomby leur répondit ; « N'en dites pas plus, .le sais que vous vouliez me plonger dans le malheur. mais je n'y veux plus penser. Donnez vos soins à cet homme, pour qu’il reprenne ses sens, car j’ai quelque chose à lui dire. » Quand Ratelovady fut revenu à lui, il voulait se jeter aux genoux de Ratelomby, mais celui-ci l'en empêcha et dit ; n N’aie pas peur; j'oublierai tout ce qui s'est passé; seulement vous ne ferez plus partie désormais de ma famille. \'ous savez que maintenant je suis roi.. le n’ai pas l'intention de vous faire aucun mal. Tous ces
sujets qui m’accompagnent sont mes enfants; et par conséquent ces bêtes que vous voyez en si grand nombre n’ont pas encore de gardiens : c’est vous quatre qui les garderez. Toi, Ratelovady, tu surveilleras les bœufs, Ifaravavy les volailles, Raivo s’occupera des plantes dans les champs, et Ramatoa élèvera mes petits-enfants. Votre mariage ne sera pourtant pas dissous, car vous pourrez retourner chez vous le soir. » Tous quatre remercièrent Ratelomby et le suivirent. On leur désigna les lieux où ils devaient garder les troupeaux et surveiller les plantations. Avec les années, ils eurent des enfants qui augmentèrent le nombre des sujets de Ratelomby. Si on en croit les récits des anciens, Ratelovady et ses descendants ont tous été des esclaves, en punition de la tromperie de Ratelovady ; quant à Ratelomby, qui avait toujours été juste, même dans le malheur, il devint excessivement riche et fut un chef respecté dans toute sa terre ; ses descendants furent les Andriana.
Si ce conte n’est pas vrai, ce n’est pas moi qui suis un menteur, mais les anciens qui l’ont inventé.
LES DEUX ERÈRES
ET LE ZANAHARIBÉ
CONTE TSIMIHETY
Recueilli à Mandritsara {province de Maroantsetra).
Autrefois il y avait, dit-on, deux frères vêtus de haillons; ils travaillèrent de longues années à amasser une quantité de choses, et pourtant ils restaient toujours pauvres. Un jour, le cadet dit à son frère : « Nous nous fatiguons en vain, sans arriver à aucun résultat: tuons-nous. » Ils s'en allèrent vers un rocher abrupt, grimpèrent jusqu’au sommet et se jetèrent en bas. Mais un Zanahary les soutint jusqu’au pied de la roche. Ils recommencèrent à plusieurs reprises, mais sans se faire le moindre mal, et ils connurent ainsi que le Zanahary s’opposait à leur dessein. Alors le cadet dit encore à son frère : « En vain nous avons amassé tout ce que nous avons pu ;
nous sommes toujours restés pauvres ; en vain nous avons essayé de nous tuer : nous voilà encore vivants. Allons voir un mpisikidy pour lui demander ce que nous devons faire. » Ils se rendirent donc auprès d’un mpisikidy et l’interrogèrent. Voici la réponse qu'ils obtinrent : « Tuez une poule noire et portez la au sommet d'une colline; puis appelez le Zanahary qui vous a sauvés. » Les deux frères firent ainsi. Un Zanahary vint d’abord, mais ce n’était pas celui qui les avait sauvés ; aussi passa-t-il sans manger la poule. A la fin, arriva le Zanahary qui avait pris soin d'eux ; il mangea la poule et parla ainsi: « C’est moi qui ai sauvé votre vie; mais voyez ; je ne porte que des chiffons, je n'ai rien à vous donner ; donc malgré tous vos efforts, vous ne serez jamais riches. » Les deux frères, désolés, voulurent de nouveau se tuer, Ils se rendirent à un abîme et s’y précipitèrent, mais sans pouvoir se faire le moindre mal. Le Zanaharibe les appela et leur dit : « Vous voulez vous tuer à cause de la richesse; eh bien! je vais faire une convention avec vous. Voici: Je vous ■rendrai très riches, vous aurez tout ce que vous désirez: mais au bout de huit ans, je vous tuerai. « Le frère aîné repoussa cet arrangement, tandis que le cadet voulut bien l’accepter. Le Zanahary dit encore à ce dernier: « Je ferai tout ce que tu voudras désormais, mais à la
condition de te couper la tète au temps convenu. — Viens donc quand le temps sera écoulé. Je t’attendrai et me tiendrai à ta disposition, » répondit le cadet.
Au bout de huit ans, l’homme était excessivement riche, et, malgré toutes les dépenses auxquelles il s’était livré, il n’était pas parvenu à épuiser sa fortune. Cependant le temps fixé approchait. Le Zanahary envoya quelqu’un pour l’avertir, et peu après descendit luiméme pour exécuter ce qui était convenu. Arrivé sur la terre, il réunit les gens et leur dit : « \'oici ce que je vous dis, à vous mes sujets : cet homme s’est engagé à se laisser tuer au bout de huit ans. Autrefois il était pauvre, vêtu de haillons et je lui ai dit; Je te rendrai riche, mais après huit ans passés je te couperai la tète. 11 a consenti. Maintenant le temps est révolu. Et c’est pourquoi je vous ai réunis. » Tout le monde fut d’avis que le Zanahary avait le droit de le tuer, puisqu’il y avait engagement entre eux deux. Le Zanahary prit donc son sabre et s’apprêta à frapper l’homme. Mais son fils lui retint le bras. « Pourquoi m’empêches-tu de tuer cet homme ^ dit le Zanahary à son fils. — Si tu veux une victime, c’est l’aîné qu’il faut tuer; c’est un vaurien qui se complut dans ses haillons et refusa d’être riche, n Le cadet fut donc épargné, et on tua l’ainé qui n’avait rien reçu. Quand il
fut mort, on partagea en trois parties égales la fortune du cadet, et on en donna un tiers aux enfants de l’aîné .
C'est de là que vient le proverbe Tsimihety : Zanahary n’aime pas le mauvais.