LE BRAVE HOMME
CONTE BETSIMISARAKA
Recueilli à Voliemav {province de Vohemar).
On raconte que deux compagnons faisaient route ensemble; l’un était habile, l’autre brave homme. Ils arrivèrent dans un village, et l’homme avisé se mit à crier très fort : « J’avais un couteau de I fr. 6o ; je ne le retrouve plus, on me l’a volé. » Et il cherchait son couteau dans tous les coins du village. Or ce n’était qu’une ruse et il n’avait pas du tout perdu de couteau dans ce village. Mais quand il eut bien cherché, il réunit tous les habitants et les menaça de les déférer à la justice, s'ils ne lui restituaient son couteau ou ne lui en rendaient le prix. Les habitants, ne voulant pas être soupçonnés de vol pour 1 fr. 6o, lui payèrent son couteau. Or le fourbe recommençait son manège dans tous les villages et il avait très mauvaise réputation
dans tout le pays. Aussi l’homme honnête cessat-il de voyager avec lui. L’adroit compère continua ses agissements ; mais les mauvaises actions sont souvent punies: un jour qu'il passait dans un tout petit village de quatre maisons, il accusa les habitants de lui avoir volé quatre assiettes. Un homme âgé lui demanda humblement quelle était la couleur de ses assiettes. L'homme fourbe répondit que l'une était en porcelaine, et les trois autres en fer, avec l’extérieur noir et l’intérieur blanc. Le vieil homme fit alors apporter toutes les assiettes du village qui étaient en bois. Ifautre prétendit qu’on les cachait quelque part. « Va donc les chercher toimême dans nos maisons, dirent les habitants. Personne n’y entrera avant toi, et tu chercheras tout seul. Mais fais bien attention ; si tu ne trouves pas tes assiettes, tu nous auras accusé de vol sans fournir de preuve; à notre tour nous t’accuserons et te ferons condamner.» Alors l'homme eut peur et renonça à chercher ses assiettes ; mais les gens du village se groupaient menaçants autour de lui, prêts à lui faire un mauvais parti. Effrayé, il prit la fuite, poursuivi par les habitants; et comme il traversait, non loin du village, une petite rivière, il fut happé par un ca'iman, qui le dévora. Souvent une mauvaise action n’est pas punie par la propre main de celui qui a subi le tort.
Cependant le brave homme, après avoir quitté le fourbe acheta pour les revendre de petits poulets ; mais il se trompa de chemin et s’égara dans la forêt. Après avoir longtemps marché, il rencontra un groupe de tombeau.v. Et voilà qu’un ambiroa de vieille femme appela l’homme d’une voi.x: douce, en ayant l’air de le consoler. Il s’approcha; le fantôme le fit entrer dans une tombe et le cacha dans un gros tas d'ossements, puis il ajouta; « Si tu entends parler des gens, ne souffle mot ; car ce ne seront pas des personnes vivantes comme toi, mais des ambiroa, qui te tueraient. » Le bonhomme promit de ne rien dire. Un moment après, il entendit des voix. C’étaient les fantômes qui arrivaient. Puis il sentit comme des souffles ; les revenants étaient là : « Il me semble, dit l’un, qu'il y a ici un homme vivant. — Non, Non, il n'y a personne, répondit le fantôme de la vieille femme ; qui voudriez-vous qui vint ici ? » « Grand’mère, dirent alors les ambiroa, écoutez ce qui nous est arrivé. « L’un raconta que trois voleurs avaient dérobé une grosse somme d'argent à un nommé Randriambe, qu'il les avait arrêtés, et que, pris de peur, ils avaient jeté l'argent sur le chemin pour s’enfuir. Lui avait ensuite porté et caché cet argent au pied d'un gros arbre <i ramy » situé au nord du sentier conduisant au village de Randiambe. Un
autre fit le récit suivant: » Dans le village de Rakomhe, il y a un enfant très malade ; si on n’enlève pas le pou qui a été mis au sommet d’un rocher sur lequel on bat le riz, l’enfant ne guérira pas, car le pou souffre beaucoup de la chaleur du jour. » Un instant après, l'homme sentit un grand souffle : c’étaient les ambiroa qui s’en allaient. Le fantôme de la vieille femme revint et dit: « Tu as entendu notre conversation. Va chercher l'argent qui est au pied de l’arbre « ramy » ; il est pour toi; tu l’envelopperas dans un chiffon pour que personne ne se doute que tu portes une si grosse somme. Ensuite tu iras dans le village de Rakombe. Les gens te demanderont si tu es capable de guérir l'enfant. Tu répondras que oui, et tu iras dans la campagne, sous prétexte de chercher des fanafody ; mais tu te contenteras de prendre le pou qui est au sommet du rocher sur lequel on bat le riz. Tu reviendras et tu diras aux gens de la maison de faire cuire du riz. C’est toi qui attiseras le feu ; tu remueras souvent le riz, et vous le mangerez ensemble, l’enfant malade et toi. Puis tu diras que l’enfant est complètement guéri, et on te donnera 5o piastres, n Le bon homme remercia l’ambiroa, lui dit : « Au revoir, grand’mère 1 » et s’en alla. Au pied de l’arbre, il trouva cinq cent piastres. Puis il se rendit au village de Rakombe et guérit l’enfant malade.
Les parents !ui donnèrent cinquante piastres, et, en plus, huit vaches avec leurs petits. Le bon homme, devenu riche, rentra chez lui. Telle fut la récompense de sa probité ; les ancêtres veillèrent sur lui dans ses voyages et lui enseignèrent les moyens de faire fortune.