LE ROI QUI VOULAIT AVOIR UN ENFANT
CONTE TANALA
Recueilli à Tananarive de la bouche d'un Tanala d'Amboliimanga-du-Sud.
11 était une fois, dit-on, un roi très riche qui n’avait pas de postérité; en vain il épousa plus de vingt femmes, avec aucune d’elles il n’eut d'enfant. Il se décida à envoyer quatre de ses gens pour ramener une ombiasy habile et célèbre. C’était une très vieille femme qui habitait une case isolée et branlante. Elle ne voyait plus clair, car elle avait les yeux couverts d’une taie épaisse ; de plus elle n’avait pas de dents. Les quatre esclaves l’appelèrent et elle leur ouvrit la porte. Lorsqu’ils furent entrés, Rafotsibe leur dit: «Coupez la taie de mes yeux, car je ne peux pas vous voir. » Ils essayèrent de couper la taie avec un grand couteau, mais en
vain, la peau était si dure qu'elle ébréchti le grand couteau. On se servit ensuite d’une hache, mais elle fut ébréchée aussi. « V^ous n’employez pas l’instrument qu'il faut, dit Rafotsibe. Prenez donc la moitié d'un de mes cheveux et vous réussirez. » Ils prirent un de ses cheveux, le coupèrent en deux et enlevèrent facilement la taie. Quand Rafotsibe put voir, elle demanda aux quatre le motif de leur venue :« Voici la raison de notre voyage : notre roi nous a envoyés pour lui ramener une ombiasy habile capable de rendre ses femmes fécondes. Or vous êtes une vénérable vieille et vous pourrez peut-être lui rendre ce service. — Je n'en sais rien, dit Rafotsibe, je n’en sais rien. Mais retournez chez votre roi, et dites-lui de venir ici, chez moi, après-demain, avec sa plus ancienne femme.» Deux jours après, le roi, avec sa plus ancienne femme, se rendit chez Rafotsibe. Elle était redevenue aveugle et dit : n Qui es-tu ? — Je suis le roi, à qui tu as fait dire avant-hier de venir te trouver. — Commence par m’enlever ma taie, pour que je puisse te voir.» Le roi tira son couteau, mais le couteau fut ébréché. Alors il se rappela ce que lui avaient dit ses gens, il prit un cheveu de la vieille et enleva facilement la taie. Il Laisse-moi maintenant appeler mon enfant pour vous faire cuire du riz. » Or elle n’avait jamais eu d’enfant, mais elle alla se
plonger dans rEau-qui-métamorphose-les-gens et elle devint une belle petite fille. Elle retourna chez elle en emportant de l'eau. Le roi fut tellement surpris de sa beauté qu’il ne mangea presque rien, quoi qu’il eût bien faim. Quand le repas fut terminé, la jeune fille alla reprendre un bain, dans l’Andranomanovalona, l'Eau-quimétamorphose, et revint sous la forme d’une vieille femme. «Mon enfant qui vous a servi à manger m’a dit que le roi s’était presque abstenu de nourriture. Pourtant vous avez faim ; voici du riz; mangez. » .\lors le roi se jeta gloutonnement sur la nourriture et la dévora. Rafotsibe comprit qu’il avait un amour excessif des femmes et que telle était la raison pour laquelle il n’avait pu avoir d’enfant. « Répudie toutes les femmes, dit-elle, sauf la plus ancienne, et cours longtemps le plus loin que tu pourras. Quand tu feras un faux pas contre du bois, tu enlèveras un inorceau tie ce bois avec ton couteau, et tu le râperas dans de l’eau que tu feras boire à ta femme. »
Le roi courut alors le plus longtemps qu’il put, mais il ne fit aucun faux pas, et crut que Rafotsibe s’était moquée de lui et ne savait rien. Pourtant, arrivé au seuil de sa case, il se heurta le gros orteil contre un morceau de bois. Les deux époux tout heureux sautèrent de joie, on râpa le morceau de bois, la femme but la mix-
turc et ce jour là même elle eut des nausées, vomit et conçut un enfant. Arrivée au terme de sa grossessse, elle accoucha de trois filles.
Quand les trois sœurs furent grandes, elles allèrent voir la Bonne vieille qui avait fait concevoir leur mère, car elles la considéraient comme leur grand’mère. (. Grand'mère, lui dirent-elles, nous voulons nous marier et nous partons à la recherche d’hommes pour nous épouser. » — « Allez, allez, répondit la vieille. Et toi, Ifaravavy, prends cette graine, mets-la dans ta bouche ; quand tu seras parvenue à l'endroit que tu dois habiter, tu la planteras. »
Les trois sœurs partirent donc. Elles vinrent à passer près d'un tavy et demandèrent aux gens qui le préparaient : « Dites-nous, faiseurs de tavy, quelle est la plus belle de nous trois. » — « Ramatoa est belle, répondirent les gens, Raivo est belle, mais la plus belle, c’est Ifaravavy. » Les deux aînées, furieuses, résolurent d'enlever les perles qui ornaient le cou et les bras d’ifaravavy pour qu’elle fût moins jolie. Après lui avoir pris ses bijoux, elles passèrent près d'hommes qui plantaient du riz. « Ditesnous, planteurs de riz ! Quelle est la plus belle de nous trois? » — « Ramatoa est belle, répondirent-ils, Raivo est belle, mais la plus belle, c’est Ifaravavy. » Les deux autres se fâchèrent encore et dirent ; « Coupons-lui les cheveux. »
Et elles les coupèrent. Elles passèrent près d’hommes qui sarclaient le riz. « Dites-nous, sarcleurs de riz! Quelle est la plus belle de nous trois? i> — « Ramatoa est belle, Raivo est belle, mais la plus belle, c’est Ifaravavy, bien que ses cheveux soient coupés. >■ Alors Ramatoa dit à Raivo ; « Enlevons-lui, ma chère, ces beaux vêtements qu’elle porte et donnons-lui une simple natte. » Elles firent ainsi. Enfin, elles arrivèrent au trou d’eau d’un roi qui n’était pas marié et s’assirent auprès. A ce moment, Ifaravavy planta la graine que sa grand’ mère lui avait donnée. Les trois sœurs se reposaient depuis un certain temps lorsqu’une esclave du roi vint puiser de l’eau. Elle raconta à son maitre qu'il y avait auprès du puits trois belles filles, et le roi les fit appeler. Les deux aillées mirent leurs beaux vêtements, tandis qu’lfara s’enveloppa le corps d’une natte et marcha derrière ses sœurs comme leur esclave. On célébra le mariage du roi avec Ramatoa et Raivo, et Ifara demeura avec elles en qualité de servante. Au bout d’un certain temps, la graine plantée par la jeune fille devint un arbre, et cet arbre se couvrit, au lieu de fruits, d'argeut, de corail, de perles, de lambas, de fusils et de toutes sortes de belles choses. Les gens affluaient de tous côtés pour voir cette merveille, mais chaque fois qu’ils essayaient de cueillir
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les fruits précieux, l’arbre grandissait et s’élevait vers le ciel, de sorte que personne ne pouvait rien y prendre. Lorsque les deux sœurs aînées entendirent parler de cet arbre, elles s'écrièrent : n Nous le connaissons bienl II est à nous! Il Le roi répliqua : « Allons donc cueillir toutes les belles choses qu'il porte, puisqu’elles sont notre propriété. Je vais convoquer tous les gens du village. » A ce moment les cheveux d’Ifaravavy avaient repoussé, et, à l’occasion de cette grande réjouissance, on lui fit donner de beaux habits.
Lorsque tout le monde fut rassemblé, les deux sœurs aînées, pleines d'orgueil, s’adressèrent à l’Arbre en ces termes : « Si c’est nous qui t’avons planté, abaisse-toi vers nous; si ce n'est pas nous, élève-toi vers le ciel. » L’arbre s'éleva aussitôt et devint si haut qu’on apercevait à peine ses branches, n Elles ne sont pas les propriétaires de l'Arbre », murmura le peuple. Alors Ifaravavy s’avança et dit : n Si je suis fille d’un père Andriana et d’une mère Andriana, et si c’est à moi que ma grand’mère t’a donnée, ô graine de cet Arbre, abaissez-vous vers moi, branches de l’Arbre, sinon, élevezvous vers le ciel. » Aussitôt l’Arbre abaissa scs branches et tout le monde en put cueillir les fruits. Et le peuple murmurait ; « C’est celle-ci qui est la vraie propriétaire de l’.Arbre. » Le roi
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était stupéfait. 11 regardait Ifara et voyait combien elle était belle, et il s'étonnait que ses sœurs eussent fait d'elle leur servante. Tout à coup il s’écria : « O peuple, je vous déclare que désormais c'est Ifaravavy qui sera ma femme. » A ces mots, Ramatoa voulut protester, mais elle avait à peine ouvert la bouche et dit ; « Mo. ..)) qu’elle fut changée en moustique; et Raivo commença à dire : « Vo... » et elle se trouva métamorphosée en un voantay (i).
.le laisse maintenant la parole [à un autre], car je suis fatigué !
( I I Espèce lie bousier, très commune à Madagascar.
TAMBOl.O
CONTE BETSIMISARAKA Recueilli à Mahatsara (proriiice d'Andevoranto).
Deux epoux, dit-on, n’avaient pas d’enfants; et tous deux pourtant étaient très vieux, et, durant leur vie, ils avaient ardemment désiré des descendants, pour jouir, après eux, de leurs richesses.
Souvent ils allèrent consulter des ombiasy; ils se lavèrent avec des eaux dans lesquelles on avait mis des ody ; tout cela était peine perdue. Une nuit qu'ils étaient couchés ensemble, l’homme fit un rêve. Un Etre lui apparut et lui dit : <( Va-t-en affiler ta hache et gagne la forêt de bambous ; abats-en, jusqu’à ce que tu trouves la chose que tous deux vous désirez tant. » Le jour n’était pas encore levé, pourtant le vieux quitta sa natte et, à tâtons, chercha sa hache dans la case toute noire ; quand il l'eut trouvée.
il s’en fut l’affiler. Sa femme effrayée lui cria : <1 Où donc vas-tu, quand tout est plongé encore dans l’obscurité? ■> [Mais il ne lui répondit pas ; et,] quand sa hache fut affilée au point qu’elle aurait pu couper en deux une mouche au vol, il partit. Arrivé dans la forêt de bambous, il se mit à abattre les plus grosses tiges; il abattait, il abattait, mais ne trouvait rien. 11 regarda le soleil : « Oh 1 Oh ! se dit-il, le soleil est haut! » Il était midi. Il abattit encore dix bambous, et se disposa à rentrer, car il perdait patience à la fin. Puis il réfléchit et décida de couper cinq tiges, les dernières. Comme il venait d’attaquer la cinquième, il trouva un petit garçon vif et frais, et de teint clair. Le vieux resta d’abord comme hébété, puis il revint de son saisissement, et, se baissant, il ramassa le hébé. Il osait à peine le regarder. Avant d’arriver chez lui, lorsqu’il se trouvait encore dans le bas du village, il appelait déjà sa femme et lui criait : « Eh ! Femme ! cherche vite des ody pour faire couler ton lait ! Cherche vite, je t’en prie! » La femme alla trouver un ombiasy, avant même d’avoir vu l’enfant. Le sorcier lui donna les ody-pour-avoir-du-lait, et quand elle revint à la case, ses mamelles étaient déjà toutes gonflées. Elle allaita l’enfant, et le montra aux femmes du village avec orgueil. « Où avez-vous trouvé, disaient-elles toutes, un
pareil enfant ?Personne ne vous a vue enceinte, n — « Où je l’ai trouvé? C’est un Zanahary qui me l'a donne! » Comme c’était le fils d'un Zanahary, on le choyait, il grandissait vite, et il se mêlait aux jeux des autres enfants. Mais, à cause de son caractère querelleur et tracassier, ceux-ci n’aimaient point à jouer avec lui.
Quand il fut grand, il voulut une femme. Son père et sa mère réunirent le peuple afin de choisir la plus belle parmi les jeunes filles, mais lui les refusa toutes. Or dans un village au Nord, il y avait une femme extrêmement belle, aussi belle qu'une fille de Zanahary. Son nom était Faranaomby. Elle était mariée à Ramohamina, et celui-ci se montrait fort jaloux.
Tambolo dit à son père : « O mon père, fabrique-moi une sagaie, car je m'en vais enlever la femme de Ramohamina. » Son père lui répondit : « Que dis-tu ? Comment ! Tu te figures que tu pourras lui arracher sa femme? Tu ne sais donc pas que cet homme est comme une bétc ? Reste ici, mon fils ! Je t’en supplie, et ne t'expose pas à une mort certaine ! — N’aycz aucune crainte! Ne suis-je pas Tambolo, l’être trouvé dans la forêt ? Je n’ai pas été engendré, mais déposé; je n’ai pas été enfanté, mais trouvé. Ayez confiance en moi ! »
Tambolo s'en alla donc vers la demeure de
Faranaomby. En route, il rencontra une vieille femme, qui allait puiser de l’eau avec un bambou. Sitôt qu’elle le vit, elle brisa son bambou, carTambolo était un très beau garçon, et elle l’appela en ces termes : « Ecoute I Ecoute! Tambolo ! Si le but de ton voyage est de chercher une femme, prends-moi. Ne suis-je pas belle ? — Ce n’cst pas pour toi que je voyage, vieille à cheveux blancs, ce n’est pas pour toi. C’est pour Faranaomby la belle ! » Et la vieille, furieuse, s’écria ; « Puisses-tu mourir, maudit ! Puisses-tu ne plus être parmi les vivants! »
Tambolo poursuivit son chemin, et vit plusieurs jeunes femmes, en train de pêcher. Dès qu’elles aperçurent Tambolo, le beau garçon, elles jetèrent poissons et nasses, et appelèrent l'homme en ouvrant et en agitant leurs lambas. Mais Tambolo leur cria : « Ce n'est pas pour vous que je voyage, petites oisellcs, ce n’est pas pour \ous que je voyage. C’est pour Faranaomby la belle ! >>
La maison de Faranaomby était haute, haute, et de la fenêtre on pouvait voir au loin. L’esclave qui gardait aperçut Tambolo et dit à sa maîtresse : « Voici des étrangers qui viennent du Sud. » Faranaomby, vaniteuse et coquette, courut aussitôt mettre un beau lamba, pendant que l’homme venu du Sud montait \ ers sa case. Quand elle vit devant elle Tambolo le beau
garçon, elle tomba évanouie, mais lui la ranima, et il disait : « Si c’est pour l’amour que tu t’es évanouie, que le souffle te revienne, mais si ce n'est pas pour l’amour, que le souffle t’abandonne. » .Vlors le souffle revint à Faranaomhy. Ce fut autour de Tambolo de s'évanouir, mais Faranaomby la belle le ranima avec le coin de son lamba et le souffle revint à Tambolo. Après les saluts échangés, il dit : « Je te prends comme femme, consens de bon cœur. » Elle dit : « J’accepte, mais prends garde : Ramohamina est un homme violent et je ne sais que faire. — Nous sommes tous deux, lui et moi, pareils à des bêtes sauvages, reprit Tambolo. Laisse, que nous nous battions ! <>
Cependant la mère de Ramohamina courut appeler son fils. « Eh ! Ramohamina ! monte au village! l’a femme va être enlevée par un homme ! » A ce moment là Ramohamina était dans sa forge, en train de forger. 11 répondit à sa mère : a Quel est l’homme qui oserait enlever ma femme sur cette terre ? Approche, approche ici, ma mère ! » Et il coupa l’extrémité des seins de sa mère. Son père, sa grand'mère, son frère vinrent aussi pour le prévenir, et il leur coupa les oreilles. A la fin, sa petite sœur accourut. Cette fois, il crut ce qu’elle disait, car il avait confiance en elle. 11 monta donc au village. 11 vit Faranaomby et Tambolo entrain de se cares-
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ser. Aussitôt il mit le feu à la case. Mais Tambolo Ht venir une grosse pluie qui éteignit le feu. En même temps, le tonnerre, par ses grondements, épouvantait les parents et les gens de Ramohamina. Celui-ci finit par crier à son ennemi : « Si tu es un homme, sors de cette case. Nous lancerons nos sagaies tous les deux, pour savoir qui possédera Faranaomhy. » Tambolo, de l’intérieur de la case, répondit : « .Attends un peu; ta femme est en train de me retirer du pied une chique » fi). Peu après il descendit avec sa sagaie, et Ramohamina s'écria ; <i Mon cadet, garde-toi bien! Le nom de ma sagaie, c’est Casseur-de-foie ! — Mon aîné, garde-toi bien ! répondit l'autre. Le nom de la mienne, c’est Casseur-de-poumon ! — Jette ta sagaie le premier, dit Ramohamina. — Non! Lance d'abord la tienne; car la femme est à toi, et tu CS très irrité ! »
Alors Ramohamina jeta la sagaie en criant ; (( Tiens! Voici le Casseur-de-foie! » Mais l’autre para le coup, de telle sorte que la sagaie s’enfonça dans le sol et que la hampe en fut brisée en cinq morceaux. Tambolo à son tour cria : «Tiens! Voici le Casseur-de-poumons ! » Et il
(i) La puce chique, commune à Madagascar, se loge dans les tissus ; elle cause des démangeaisons et des ulcérations.
lança la sagaie, qui traversa la poitrine de Ramohamina, ressortit par son dos et renversa encore un petit manguier derrière lui. Après la mort de Ramohamina, Faranaomhy devint la femme du vainqueur. Aussitôt après sa victoire, Tambolo avait dit au peuple assemblé : « Consentirez-vous à devenir mes esclaves, ou voulezvous tenter l’aventure de me combattre? — Nous consentons à être tes esclaves, » répondirent les gens. Tambolo et sa femme quittèrent alors le pays, emmenant avec eux tous les habitants du village, y compris la famille de Ramohamina. Quand le père de Tambolo connut son arrivée, il abattit des bœufs innombrables pour faire honneur à son fils, et le jeune homme passa sur les corps de ces bœufs pour entrer dans son village. 11 devint un grand roi et fut célèbre dans tout le pays.
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